‹ Le trésor des pianistesChapitre 10 sur 33 · OC · texte numérisé non relu

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NOTICE BIOGRAPHIQUE

JEAN KUHNAU.

Une brillante renommée n'est pas toujours la compagne d'un grand talent; sous ce rapport, le savant musicien dont quelques ouvrages vont paraître en France pour la première fois a partagé le sort de bien d'autres hommes éminents. Le nom de l'artiste qui est l'objet de cette Notice n'est guère connu aujourd'hui que des érudits, et son mérite cependant pourrait faire pâlir plus d'une réputation exagérée. On peut attribuer toutefois le peu d'éclat qu'a conservé dans le monde musical le nom de Kuhnau à la rareté de ses ouvrages, desquels un petit nombre seulement a été publié. Il en a composé nécessairement beaucoup d'autres restés en manuscrit et qui, peut-être, sont maintenant perdus. Kuhnau, organiste des premières églises de Leipzig, a dû écrire pour l'orgue ; cantor, c'est-à-dire instructeur et directeur du chœur de l'école et de l'église Saint-Thomas, il a sans doute écrit pour les voix ; mais, à l'époque o\\ il vivait, bien que l'impression de la musique au moyen des types mobiles fût en usage en Allemagne, on ne l'employait qu'avec réserve, à cause de la nécessité de faire d'un seul coup tout le tirage que l'on voulait obtenir. Quant à la gravure sur cuivre, c'était un procédé long et coûteux. Les œuvres de Kuhnau qui ont vu le jour sont aujourd'hui d'une excessive rareté, et j'ignore si on pourrait, en fouillant dans les plus riches bibliothèques, réunir les quatre livres de pièces pour le clavecin signalés par les anciens bibliographes.

Jean Kuhnau naquit au mois d'avril 1667 à Geysing, en Saxe, sur les frontières de la Bohême, où ses ancêtres s'étaient retirés à l'époque des troubles religieux. Lorsqu'il eut atteint sa neuvième année, ses parents l'envoyèrent à l'école de Sainte-Croix à Dresde, et l'organiste de cette paroisse, Alexandre Hering, lui donna les premières leçons de musique. Ses progrès furent rapides, et à peine avait-il atteint sa douzième année, que déjà il écrivait de petites compositions. Ces premiers essais intéressèrent en sa faveur le maître de chapelle Vincent Albricci, qui lui permit d'étudier les partitions de ses ouvrages et d'assister aux répétitions et aux exercices de la chapelle. Admis dans la famille de ce maître, il y recueillit, entre autres avantages, celui d'apprendre de bonne heure la langue italienne, la seule qu'on y parlât. Dans le même temps il prenait des leçons de français. Une maladie épidémique assez semblable à la peste se manifesta tout à coup à Dresde, en 1680, et fut cause que les parents de Kuhnau le rappelèrent près d'eux avant qu'il eût pu termmer ses études à l'Université. A peine de retour à Geysing, il reçut de Titius, cantvr à Zittau, l'invitation de se rendre au gymnase de cette ville , pour y continuer ses études sous la direction de Weise , alors recteur de cette école. Il s'y rendit en effet, et sut bientôt acquérir l'amitié de son maître par ses progrès dans les sciences et par son mérite comme musicien. L'époque approchait où l'on devait élire à Zittau les magistrats de la ville, et l'usage exigeait qu'on célébrât cet événement par un discours suivi d'une musique solennelle. La protection de Weise valut à Kuhnau l'honneur d'être choisi pour composer le motet qui devait être chanté en cette circonstance. Il prit pour sujet le texte du psaume xx% et il termina son ouvrage par plusieurs cantiques allemands. Ce psaume fut chanté par un double chœur que Kuhnau dirigeait lui-même.

2 JEAN KUHNAU.

En 1682 il alla à l'université de Leipzig. Le titre d'élève d'Albricci le fit accueillir avec empressement dans les meilleures maisons de la ville. Une circonstance favorable se présenta bientôt pour le faire connaître avec avantage. L'électeur de Saxe, Jean-Georges, venait de rentrer dans ses Etats, après avoir vaincu les Turcs. 11 visita Leipzig à l'époque de la foire, et les étudiants de l'université chantèrent à cette occasion un grand morceau composé par Kuhnau, qu'il dirigea lui-même. Cette composition produisit un bel effet; elle fixa l'attention générale sur son auteur, qui, à la mort de Kûhnel, organiste de l'église Saint-Thomas, fut élu pour son remplaçant, en 1684, quoiqu'il ne fût âsjé que de dix-sept ans. Cette place lui ayant fourni les moyens de continuer ses études, il commença celle de la jurisprudence, fréquenta les leçons des meilleurs professeurs, soutint plusieurs thèses sur différents sujets, entre autres une en langue grecque, et obtint enfin le titre d'avocat. Le savoir, la prudence et la droiture dont il fit preuve dans les procès qui lui furent confiés, lui concilièrent l'estime générale. Dans le même temps, il cultivait les mathématiques ainsi que la philologie grecque et hébraïque. 11 traduisit aussi plusieurs ouvrages du français et de l'italien, écrivit des compositions musicales de différents genres, et des traités relatifs à l'histoire ou à la théorie de la musique. En 1700 on le choisit pour remplir la place de directeur de musique de l'université de Leipzig. L'année suivante Schelle, cantork l'école et à l'église Saint-Thomas, étant mort, Kuhnau le remplaça, et joignit à cet emploi les fonctions d'organiste des deux églises principales de la ville. 11 mourut, à l'âge de cinquante-cinq ans, non le 25 juin 1722^ comme le dit Gerber, qui a mal copié Walther, mais le 5 du même mois (1). Kuhnau eut pour successeur, à l'école Saint-Thomas le grand Jean-Sébastien Bach.

Les ouvrages de Kuhnau relatifs à la musique sont : 1° Une thèse académique qu'il soutint à l'université de Leipzig pour ses licences d'avocat, et qui est citée par Walther, Mattheson, Forkel, Gerber et tous leurs copistes, sous ce titre : Dissertatio de Juribus circa miixlcos e.cchsiaslicos, mais dont le véritable titre, bien prolixe à la vérité, a été donné par M. Fétis dans sa Biographie univ. des musiciens. Cette dissertation a été imprimée à Leipzig, par Christian Blankmann, 1688, in-4° de 44 pages. 2° Der Musikalische Quack-Salùer, nickt alleine [sic) denenverstdndigen Liebhahern der Musik, sondera auch allenandern, welche in dieser kunsl keine sonderhahre (sic) Wissenchafft haben. In einer K urtzweiligen ur\.d atigenehmen Historié zur Jjist und Ergetzligkeit von Johan Kuhnau. (Le Charlatan musical décrit par Jean Kuhnau dans une histoire plaisante et agréable pour l'amusement et la récréation , non-seulement des amateurs de musique éclairés, mais aussi de toutes les autres personnes qui ont la connaissance de cet art. Dresde, à la boutique de Jean-Christophe Mietheus et de Jean-Christophe Zimmermann, imprimé par Jean Riodel, imprimeur de la Cour, 1700, in- 12 de 534 pages. Les autres ouvrages théoriques de Kuhnau sont restés en manuscrit; ils ont pour titre : 3° Tractalus de Tetracordo, seu Musicn aniiquaac hodierna. ^° Introductio ad compositionem musicalem, 1696. 5° Disputatiode triade armonica. Walther a indiqué le contenu de ces trois ouvrages dans son Lexique de musique.

Voici la liste des compositions de Kuhnau pour le clavecin, qui ont été publiées, telle qu'on la trouve, pour la première fois, dans Walther : 1° Zwej Theile der Clavier-Uebung, aus 14 partien zuuimmen bestehende (Deux livres de pièces de clavecin, ensemble en 14 suites), 1689. — 2° Die Cl(n>ier-Friichte aus 7 Sonaten (les Fruits du clavecin en 7 sonates), 1696. — Biblische Historien von 6 Sonaten (Histoires tirées de la Bible, avec six sonates) ; 1700. — Gerber, dans ses deux Lexiques, n'ajoute rien à ces détails, qu'a reproduits M. Fétis dans la première édition de sa Biographie dés musiciens.

M. Charles-Ferdinand Becker, de Leipzig, possesseur d'une riche bibliothèque musicale, a publié, dans cette ville, douze pièces choisies parmi les œuvres des clavecinistes des dix-septième et dix-huitième siècles; il

(1) Walther dit qu'il était dans sa soixante-troisième année lorsqu'il mourut. Il faut croire que le biographe allemand s'est trompé dans cette supputation, car autrement il s'ensuivrait que Kuhnau serait né en 1659, et, cette date étant adoptée, celles doimées dans la suite de l'article paraîtraient peu vraisemblables.

JEAN KUHNAU. J

y a inséré deux morceaux de Kuhnau, l'un tiré de la deuxième partie des exercices : CIcwier-Uebung (il donne à ce livre la date de Leipzig, 1695, comme étant celle de l'exemplaire qui est dans sa collection) ; l'autre, pris dans le recueil : Clnvier-Frilchlen (Fruits du clavecin) (il donne à ce volume la date de Leipzig, 1710). Voici enfin les titres exacts des deux recueils de Kuhnau, cités par M. Becker, dont les exemplaires que j'ai en ce moment sous les yeux m'ont été communiqués, ainsi que beaucoup d'autres ouvrages , avec une obligeance fraternelle, par le savant illustre qui dirige le Conservatoire de Bruxelles :

« Johann Kuhnauens neuer Clavier-Uebung andrer Theil, das ist sieben Partien tius dem ré, mi, fa, oder Tertia minore eines jedwedeu Tuni (sic) ùene/jenst einer Sonata aus dem B. Denen {sic) Liebhabern dièses Instruments zu gar besondern f'ergnugen aiiffgesetzet {sic). Leipzig, in Verlegung des Autoris {sic). «

11 n'y a aucune date sur le titre, mais à la fin de l'avis au lecteur, gravé, qui suit, on lit : « Leipzig, anno 1 703. » Je ferai observer que ces chiffres paraissent refaits sur la planche, car ils sont d'un caractère qui n'est nullement en rapport avec l'écriture : celle-ci est du genre de celle que les Italiens appellent cancelleresca. Cette date de 1703 a-t-elle remplacé, sur la planche, celle de 1689 que donne Walther (peut-être par erreur), ou bien celle de 16D5, donnée par M. Becker, d'après l'exemplaire qu'il possède? C'est ce qu'il me semble difficile de décider; toutefois le commencement de \'Ji>is au lecteur me ferait croire que la date de 1689 (pour le \V livre), donnée par Walther, est supposée, et que la date de 1695 est bien celle de la première publication de ce deuxième recueil. Voici les paroles de Kuhnau : « Lecteur très-bienveillant, — Le débit de la première « partie de mes Exercices pour le clavecin a éiéjusquici tel qu'il m'a confirmé dans l'idée que mon humble « travail peut encore trouver des amateurs ; c'est ce qui me décide à publier maintenant cette seconde partie, « d'autant plus que, par plusieurs raisons , je crois pouvoir donner à mes protecteurs plus de plaisir que « par le passé, etc. » — Les mots jusquici et pur le passé, que je distingue par le caractère italique, semblent favoriser l'opinion que j'émets.

L'autre recueil, appartenant à M. Fétis, porte le titre suivant :

« Johann Kuhnauens Frische Clavier-Frûchte oder sieben Sonaten l'on guter Invention und Manier, aujf dem Claviere zu Spielen. Dresden und Leipzig, in verlegung Job. Christoph Zimermanns. 1 700. » Suit l'épître dédicatoire au comte Jean-Antoine Losy, à la fin de laquelle on lit : Leipzig, 4 may 1696. Johann Kuhnau, Jur. Pract. und Org. zu S(. Thoin. — Vient enfin un long avis au lecteur. Le titre gravé sur cuivre, comme tout l'ouvrage, est renfermé dans une guirlande oîi sont représentés toutes sortes de fruits.

La gravure sur cuivre pouvant fournir le tirage d'un très-grand nombre d'exemplaires, il me parait hors de doute que les œuvres de Kuhnau n'ont été gravées qu'une seule fois; mais à diverses époques, à l'occasion de nouveaux tirages, on a renouvelé les dates, comme dans l'exemplaire des Frische CUwier-Frilchte, appartenant à M. Fétis, au bas duquel on trouve l'indication de l'année 1700, tandis que la dédicace du même livre est datée du 4 mai 1 696, ou comme sur le deuxième livre de pièces {Neuer Clavier-Uebung), dont l'Avis au lecteur, à la date de 1703, est postérieure à toutes les dates citées pour le CUwier-Friichte, bien que celui-ci ait été publié le dernier, ce que nous apprend l'auteur lui-même dans V Avis au lecteur, bizarre mais curieux, que je donnerai en entier à la fin de cette Notice.

M. C.-F. Becker, dans son ouvrage intitulé : Die Hausmusikin Deutschland {de la Musique de chambre en Allemagne), cite ce passage curieux de Mattheson (1) : « La sonate est une pièce de musique instrumentale, « particulièrement de violon , qui consiste en un Jdagio alternant avec un Allegro. De nos jours, ce genre « commence à vieillir un peu ; il est éclipsé par les soi-disant Concertos et par les Suites, genres plus nouveaux. » — M. Becker conclut que Kuhnau lui a donné une nouvelle vie et qu'il est le premier qui ait composé des sonates de clavecin en Allemagne ; enfin qu'il est le créateur du genre. Pour établir les faits dans toute leur vérité, il est nécessaire d'entrer ici dans quelques explications.

(1) DasneuerOfneteOrcliestre, etc., Hambourg, 1713, in-S".

, JEAN K.UHNAU.

Le mot sonate vient de l'italien suoneire, sonner, c'est-à-dire jouer sur un instrument quelconque ; de là suonala, et par corruption sonata. Au seizième siècle la musique de chambre se composait de chansons {canzoni) et de madrigaux {madrigali) à plusieurs voix, que l'on chantait dans les réunions d'artistes ou d'amateurs, et souvent à la suite des repas. Cette musiqae était écrite pour des voix seules. Lorsqu'on voulait y joindre des instruments, ceux-ci doublaient, selon leur diapason, les parties aiguës, intermédiaires ou graves. Quelquefois les instruments n'ayant pas d'autre musique à leur usage, jouaient seuls les diverses parties destinées aux voix ; c'est pourquoi on trouve sur un certain nombre de recueils de madrigaux imprimés au seizième siècle en Italie : Da suonare e da cantare (pour jouer et pour chanter). — Plus tard, lorsqu'on écrivit des pièces d'un genre quelconque pour être exclusivement exécutées par des instruments, on leur donna le titre de suonate , ce qui signifiait tout simplement alors, pièces pour être jouées; mais il s'en fallait de beaucoup que le genre de musique auquel nous donnons aujourd'hui le titre de sonate fût dès lors inventé. — Kuhnau, abandonnant les formes des pièces faites sur le modèle des anciens airs de danses, tels que sarabandes, gigues , courantes , etc., dont les diverses séries composées dans le même ton s'appelaient Suites, Kuhnau, dis-je, composa des pièces de caractères différents, divisées par séries dans le même ton ou dans des tons relatifs, c'est-à-dire des Fugues, Allegro, Adagio, Aria, Vivace. Il donna à chacune de ces séries le titre de Suonata. Toutes ces pièces sont écrites dans le genre sévère de l'école allemande, genre continué et si richement développé par Sébastien Bach ; et bien que quelques morceaux des sonates de Kuhnau soient empreints d'un sentiment religieux, qui leur donne une certaine expression douce et calme, il n'y a nullement dans ces compositions ce qui caractérise la sonate moderne, soit relativement à sa forme, soit sous le rapport expressif et dramatique ; la gloire de cette création appartient à un autre Allemand, qui n'avait que huit ans au moment où Kuhnau descendait dans la tombe : elle appartient à Emmanuel Bach et, ce me semble, à son frère aîné Friedemann, ainsi que je le ferai voir lorsque je publierai les œuvres de celui-ci. On peut dire, toutefois, qu'il y a dans certains morceaux des sonates de Kuhnau une tendance à un genre plus développé et plus expressif que dans les Suites en général.

Les sonates de Kuhnau sont très-remarquables ; le sentiment de la fugue y est bon , et les développements sont habilement traités. Les adagios sont beaux et riches ; on peut attribuer leur couleur à ce qu'ils participent du genre choral en usage dans les temples protestants de l'Allemagne. Ces morceaux ont , en effet, quelque chose de religieux, quelque chose de la musique pour l'orgue, quelque chose, enfin, qui fait rêver, dispose à la prière, et rappelle ces temps où la foi dans l'art allait de pair avec la foi dans la religion.

Le premier morceau de la première sonate est d'un beau caractère-, le sujet y est traité d'une manière fort intéressante. H Allegro, page 4, est basé sur un dessin ostinalo fort bien modulé. Le morceau suivant, dont le mouvement, qui n'est point indiqué, doit être pris entre VAiidante moderato et V Adagio, est d'un style simple et noble. Dans la seconde sonate, on remarquera sans doute un six-huit assez animé, précédé d'une espèce d'introduction de trois lignes , alternativement Molto Adagio et Presto. — La troisième sonate commence par un trois-temps admirable. Quel parfum d'encens! On se croirait sous les voûtes immenses d'une cathédrale gothique. Quel art merveilleux dans cette composition si simple en apparence ! Un motif de quatre mesures est reproduit pendant deux pages entières ; il parcourt par imitation les différents intervalles de l'échelle, tantôt dans la partie aiguë, tantôt au médium, tantôt à la basse ; il parcourt les tons relatifs avec des harmonies à trois, quatre et même cinq parties, ou des dispositions toujours différentes; enfin, à l'instant où l'intérêt semble prêt à s'épuiser, l'auteur, par l'emploi de dissonances incisives et expressives, réveille l'attention en observant cette règle de la progression de l'effet, si familière aux grands maîtres.

La plupart de ces pièces sont sans indication de mouvement. Après les avoir sérieusement étudiées, nous croyons pouvoir conseiller de jouer les premiers morceaux et les passages fugues modérément; les Aria

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plutôt leatement et d'une manière chantante. Après l'un de ces Jria en deux reprises, page 14, vient un passage fugué qui assurément doit être plus animé que ce qui précède. Le commencement de la quatrième sonate est marqué Vwace, et à la septième mesure de la page suivante, sans qu'il y ait eu aucun changement de mesure ni de caractère, le même mot Vivace est répété : nous pensons qu'à la mesure précédente, qui offre une majestueuse cadence parfaite, l'auteur aura désiré un Ralleiitando, ce qui motiverait une nouvelle indication pour reprendre le premier mouvement. Il nous paraît hors de doute que l'on doive jouer gravement, avec ampleur et expression, le magnifique morceau à quatre temps de la page 35.

Traduction de l'Avis au lecteur, mis par Kuhnau en tête de son recueil de sept sonates pour le clavecin, intitulé : Les Fruits frais du clavecin.

Lecteur bienveillant.

Voici les Fruits nouveaux du clavecin, promis il y a déjà six mois, ainsi que mon Charlatan musical (Der nmsikalische Quack-Salber), par le catalogue de Leipzig. Peut-être ne les aurais-je point encore publiés si les demandes réitérées de plusieurs personnes ne m'avaient décidé à ne pas les garder davantage. Le temps seul pourra m'apprendre si ces fruits paraissent d'un goût agréable aux amateurs. Cependant la vente des deux volumes d'exercices de clavecin que j'ai publiés moi-même m'a fait connaître, j'ose le dire, que ces produits de ma faible invention peuvent plaire au public, pourvu toutefois qu'on observe scrupuleusement mon doigter et les agréments. Je les ai indiqués par toutes sortes de signes dans les pièces musicales gravées antérieurement ; c'est pourquoi je ne me suis point donné la peine de les marquer dans le présent ouvrage, excepté le trille, représenté par un t. Les personnes qui sont en état déjouer convenablement l'une ou l'autre de mes œuvres précédentes n'auront aucune peine à bien rendre celle que je publie aujourd'hui. Le sucre qui adoucit un fruit produit le même effet sur tous les autres : les agréments qui donnent du charme à mes autres morceaux ne seront pas moins favorables à ceux-ci.

Les Fruits que j'apporte sont nouveaux ; je pense que leur saveur sera trouvée agréable et qu'ils ne paraîtront pas trop avancés; mais j'espère aussi qu'on ne les trouvera pas trop verts. On y rencontrera bien quelquefois certaines choses peu conformes, en apparence, aux règles des anciens compositeurs ; car j'ai employé bon nombre de phrases et de passages que moi-môme je n'approuvais pas lorsque, il y a de cela plusieurs années, je les apercevais pour la première fois. Bien que les œuvres où se trouvaient ces choses qui me paraissaient étranges provinssent d'auteurs célèbres, je n'y voyais que des fruits verts, très-éloignés de la maturité. J'avoue que l'autorité des hommes habiles qui avaient employé ces passages nouveaux aurait dû me tenir en garde contre mes idées; j'aurais dû songer à certaines poires vertes qui, malgré leur couleur suspecte, peuvent être parfaitement mûres et très-savoureuses, et je me serais dit qu'il pourrait en être de même des nouveautés qui me choquaient. Aussi je demande pardon aux artistes novateurs ; je leur demande pardon du fond de mon cœur, car c'est au fond de mon cœur seulement que je les ai blâmés et non publiquement. J'avoue qu'ils n'ont nullement péché contre les règles des anciens, et qu'ils ont seulement cherché à cacher, pour ainsi dire, le mélange simple et naturel des consonnances et des dissonances sous des figures rhétoriques et rationnelles; ou bien ils ont fait commecertains jardiniers qui possèdent le secret de donner aux tleurs ordinaires des couleurs étranges et charmantes. On ne m'en voudra donc pas si, sous ce rapport, je suis désormais la trace des bons auteurs modernes.

Je dois dire maintenant que j'ai groupé mes Fruits nouveaux en sept gerbes auxquelles je donne le nom de sonates, et j'ai recherché soigneusement toutes sortes d'inventions et de changements qui doivent, en général, prouver la supériorité des sonates sur les simples /larîjes (suites) ; car, indépendamment des changements agréables de la mesure et de l'expression, on trouvera plusieurs fugues formelles écrites pour la plupart en contrepoint double et particulièrement en contrepoint à l'octave. J'ai trahé ces fugues ainsi que ce style l'exige et avec assez de soin; elles sont à quatre parties, excepté là où une partie compte à dessein en attendant qu'elle puisse reprendre le thème. Dans les autres morceaux, lorsque les motifs ne sont traités qu'en imitations, ou lorsqu'un sujet pathétique est présenté, je ne me suis pas astreint à un nombre déterminé de parties. Sous ce rapport j'ai usé de la liberté dont use la nature lorsque, en suspendant les fruits aux arbres, elle en donne à une branche plus ou moins qu'à une autre. Que le lecteur bienveillant se contente de ceux que je lui présente ; je les lui offre en aussi bonne qualité que mon esprit a pu les faire naître. Je n'ai pas été longtemps à les produire ; il en a été comme des

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fruits en Russie et en d'autres pays occidentaux où, grâce à la chaleur subite, tout pousse avec une telle rapidité qu'on peut faire la récolte un mois après avoir semé. En écrivant ces sept sonates, j'éprouvais une ardeur telle que, tout en ne point négligeant mes autres occupations, j'en ai fait une chaque jour, et qu'ainsi cet ouvrage, que j'ai commencé un lundi, était terminé le lundi de la semaine suivante. Je mentionne cette circonstance atin que personne ne s'attende à trouver dans mon ouvrage des qualités rares et exceptionnelles. Il est vrai qu'on ne désire pas toujours les choses extraordinaires : nous mangeons souvent les plus simples fruits de nos champs avec autant de plaisir que les fruits étrangers les plus exquis et les plus rares, bien que ceux-ci soient fort chers et viennent de loin. Je sais bien qu'il y a des gourmets parmi les amateurs de musique qui n'admettent que ce qui vient de la France ou de l'Italie. Il faut convenir que ces pays, le dernier surtout, ont le bonheur de produire la plupart des artistes musiciens. Néanmoins j'ose espérer qu'à moins d'être sous l'empire d'une prévention aveugle, personne ne niera entièrement la fécondité de nos contrées; car, de même qu'aujourd'hui les citrons et les oranges viennent chez nous presque aussi bien que sur les arbres de l'ItaHe, on trouve à présent, en Allemagne, des fruits musicaux presque aussi bons que ceux que le ciel ausonien a fait mûrir, sans parler de ceux dont la nature a doué nos contrées et qui manquent aux autres pays. En disant ceci, je n'ai point la pensée que mes propres fruits puissent égaler ou surpasser ceux de l'étranger, car sous ce rapport, et même en me comparant à mes compatriotes, je reconnais volontiers la faiblesse de mes moyens; mais je ferai observer que certaines personnes auxquelles le hasard a permis de respirer l'air de la France ou de l'Italie sont tellement aveugles dans leur jugement qu'elles n'estiment que ce qui vient de l'étranger. En attendant, mes fruits sont à la disposition de tous ceux qui en voudront; ceux qui ne les trouveront pas de leur goût pourront chercher ailleurs quelque chose de mieux.

De même que tous les fruits ont à souffrir du temps, des chenilles et des vers, les miens particulièrement n'échapperont point au sort commun: rien ne les sauvera de la censure des critiques. Je me soucie fort peu do ceux qui, malgré leur ignorance complète, se croiraient pourtant autorisés à condamner mon ouvrage. Ceci arrive presque toujours; mais le poison des ignorants et des méchants ne me fera pas plus de mal qu'une rosée froide n'en fiiit aux fruits mûrs. Quant à ceux auxquels une science réelle donne le droit de prononcer un jugement, je me soumettrai volontiers à leur décision, à la condition toutefois qu'auparavant ils démontrent par leurs propres ouvrages ce qu'il pourrait y avoir à corriger dans le mien.

Le critique malveillant, quelque habile qu'il soit d'ailleurs, ferait toujours mieux, ce me semble, de ne pas vouloir réaliser le rêve du pieux et vertueux Joseph, et de ne pas exiger que les gerbes de tous les autres (y compris, par conséquent, les miennes), s'inchnent humblement devant les siennes.

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