‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 37 sur 50 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

PORTAL, MOREAU-JANVILLE

PORTAL, ayant marché dans la pièce, se retourne. Et vous, monsieur, qu'est-ce que vous attendez, pour prendre le même chemin que votre agent?

MOREAU-JANVILLE

De vous avoir fait des excuses, monsieur. Oui, pour l'insinuation que M. Mayence s'est permise à votre égard. M. Mayence est venu ici, avec une idée préconçue. 11 n'est pas habitué à rencontrer des hommes comme vous. Il n'a pas su comprendre, à votre accent, ce que j'ai compris, moi, tout de suite, qu'en dépit

(les apparences (IL souligne.) vous êtes absolument étranger à la petite opération à laquelle il a fait allusion. Encore une fois je tenais à vous en avoir fait toutes mes excuses. Je vous les ai faites. Adieu, monsieur.

Pardon, monsieur. Cette fois, je vous garde. Votre agent, tout à l'heure, vous, maintenant, lui, sous une forme que je n'ai pas pu accepter, vous, d'une manière plus correcte et plus perfide, vous venez de me faire entendre que mon nom se trouve mêlé à un malpropre trafic autour de cette malpropre affaire Delattre. Nous allons nous en expliquer, et tout de suite.

MOREAU-JANVILLE

Non, monsieur, je ne vous expliquerai rien.

PORTAL

Vous préférez vous expliquer devant le juge d'instruction. Ça ne trainera pas.

// va à son bureau pour écrire.

MOREAU-JANVILLE

N'écrivez pas cette lettre, monsieur, du inoins pas avant d'avoir fait une petite enquête, par vous-même. Nous vous en avons assez dit, M. Mayence et moi, pour que vous commenciez à le comprendre : le trafic qui vous indigne s'est fait dans voire entourage, et le bénéficiaire vous touche de près, de trop près. (Portai repose la lettre quil vient d'écrire et le regarde.) Je pourrais vous dire cela, et en triompher; je vous le dis, avec une émotion qui vous prouve que je ne suis pas celui que vous croyez. J'ai l'horreur de la corruption et de la vénalité, autant que vous, monsieur Portai. Ce n'est pas ma faute, si je les ai rencontrées en travers de toutes mes entreprises. Ce n'est pas ma faute si, croyant à mon pays, comme vous à vos idées, et voulant contribuer à lui donner une flotte que je lui sais nécessaire, j'ai été rançonné à tous les coins des commissions, des journaux, du Parlement, et

ailleurs. Aussi, je ne saurais vous dire le respect que j'éprouve pour tous ceux — et ils sont rares — dont je sens qu'ils ontconservé toutes les fiertés, toutes les probités d'une conscience intransigeante. Et quand je suis forcé de les frapper pour me défendre, j'en souffre et je les plains. PORTAL, debout.

Je n'ai que faire de votre pitié, monsieur. De ce que vous m'avez dit, je ne retiens qu'une chose : vous avez commis, M. Mayenceet vous, un nouveau délit de corruption, et vous vous croyez couverts par la personnalité de votre complice. Vous coucherez tous les trois au dépôt, ce soir.

MOREAU-JANVILLE

Je ne le crois pas, monsieur. Vous êtes trop juste. Vous hésiterez avant de briser la vie de quelqu'un qui est bien jeune et qui est peutêtre une victime de vos idées. Quant à moi, j'ai bec et ongulés. Je vous attends.

Il sort.

LE TRIBUN Ul

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