‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 40 sur 50 · I.Ks MKMKs, GEORGES, BOURDELOT · texte numérisé non relu

I.Ks MKMKs, GEORGES, BOURDELOT

BOURDELOT, tendant un papier à Portai.

J'ai fini la lettre à Claudel, mon ami.

rORTAL, prenant le papier qu'il déchire. Assez de mensonges, Bourdelot. Je sais toul.

BOURDELOT

Qu'est-ce que tu sais? Qu'est-ce que ces gens t'ont dit? Tu ne vas pas les croire comme cela?

PORTAL

Je ne crois personne. Je crois les faits, et les faits sont que Georges a envoyé ces cent mille francs à Claudel, qu'il les a eus, non pas par toi, mais par eux, oui, par Mayence et par Moreau-Janville. Ils sortent d'ici et ils me l'ont dit. Tu avais été exactement renseigné. Micheline Arnaud a bien livré, dans un accès de jalousie, les talons de chèques de Mayence.

Mais à qui ?

PORTAL

A lui ! A lui ! Je n'étais pas là. Elle a cru remettre ces documents en mains sûres. Ah ! Ah ! En mains sûres ! . . . Et, tout de suite, épou-

vantée de ce qu'elle avait fait, elle est allée le raconter à Mayence. Mayence est venu ici. Et lui, il a vendu le carnet! Et c'est chez moi, parmi ces objets témoins de toute une vie de labeur et de dévouement, que s'est conclu l'infâme marché! Ces cent mille francs, c'est le [)rix de sa félonie... (Il marche sur son fils. J Ah ! malheureux!

MADAMK PORTAL

Mais ce n'est pas vrai, Portai. Ce n'est pa.s possible. Ton fils ne t'a pas fait ça, à toi, son père. Et quel père!... Mais défends-toi, (Icorgos ! Il y a un malentendu épouvantable, une erreur... Ecoute-le, père... Laisse-le s'expliquer... Parle, Geor^^es, mais parle...

GEORGES

A (juoi bon ?

MADAMK l'ORTAL

Alors, c'est vrai ?

GEORGKS

c'est vrai.

148 LE TRIBDN

MADAME PORTAL

Mais comment ? Mais pourquoi ?

PORTAL

Pour empêcher Mme Claudel de partir, parce qu'il est son amant. (Geste de Georges.) Il a voulu la garder, et, devant son abjecte passion, rien n'a tenu, ni la probité dont je lui ai toujours donné l'exemple, ni un dernier scrupule envers cet honnête homme à qui il avait déjà volé sa femme. . . — Gomment a-t-il pu lui infliger cet affront, cet ignoble argent que l'autre acceptait sans savoir? — ni le respect de mon œuvre à moi!... Ça, c'est le pire!... Tu savais, toi qui travailles avec moi, ce qu'est pour nous cette affaire Delattre : le cas unique, la leçon de choses accessible à tous, le capitalisme pris en flagrant délit de collusion avec les politiciens... Tu savais ce que nous en ferions, — ce que nous en ferons sortir, — les bureaux de la Marine nettoyés, le plus grand flibustier de la haute industrie exécuté, le bloc des par-

lementaires véreux entamé, et, par cette brèche, nos grandes lois de réforme et de solidarité passant enfin! — Tu savais cela ! Tu le savais ! . . . Et aussi contre quoi nous nous heurtons, dans la presse, au Conseil même, à la Chambre, au palais : toutes les forces de réaction secrètement coalisées. L'affaire Delattre, c'est la ferme de Hougoumont, le cimetière d'Eylau, le petit point de terre grand comme cela sur la carte. Une fois pris, c'est la bataille gagnée, une conquête immense. Tu le savais! Tu as eu là notre victoire entre les mains. Nous marchions au non-lieu, c'est-à-dire au désastre. On t'apporte, — on m'apporte l'arme inespérée, le document irréfutable, après lequel les magistrats les plus récalcitrants devront marcher, et tu l'as vendu! Tu l'as vendu à un brigand, à unMayence, qui, tout à l'heure, ici, essayait de me faire chanter, moi, à cause de toi ! Toi ! Mon fils ! mon fils ! mon fils !.. . Et toi, Bourdelot, mon ami de trente ans, en quije

croyais comme dans un frère, tu te fais son complice en couvrant son crime, car tu le connaissais. Ton visage criait ta honte, tout à l'heure. Je tecomprencl8,tu as voulu le sauver. Tu vois où ça mène le sentimentalisme. Il n'y a que la justice, etje vais la faire.

MADAME PORTAL

Qu'est-ce que tu veux dire, mon ami? Tu ne vas pas?...

PORTAL

Le faire arrêter? Si... Et de ce pas, pour crime de forfaiture. Il a fait son droit, il sait où cela mène. Il ira.

MADAME PORTAL

Mais, mon ami. ..

PORTAL

Tu vas te mettre avec lui , contre moi, toi aussi ?

MADAME PORTAL

Non, mon ami, je suis avec toi. Je l'ai toujours été, depuis que je suis ta femme. Je t'ai toujours soutenu. Ta foi est la mienne, tu le

sais bien. Mais en ce moment, qu'est-ce que tu veux? pendant que tu parlais, la mère a tressailli en moi, trop fortement — Tu ne peux pas envoyer ton fils aux assises, au bagne. Mais ce n'est pas lui qui a fait ce crime, ce n'est pas lui... Il n'a été qu'un instrument. C'est cette femme qui l'a conseillé, suggestionné. . . La justice, c'est de frapper la vraie coupable. . . Pas lui, pas lui, qui n'a été que faible ! . . . N'est-ce pas, mon petit, que c'est elle qui t'a entraîné? Mais avoue-le, avoue-le à ta mère !

GEORGES

Non, maman. Je ne peux pas avouer ce qui n'est pas. Je suis seul coupable, seul.

MADAME PORTAL

Ne le crois pas, Portai. Tu vois bien qu'il se sacrifie.

GEORGE.S

Non, mon père, je ne me sacrifie pas ; je dis la vérité. Et toi, Bourdelot, tu ne vas pas per-

mettre qu'on accuse une femme dont tu sais

l'innocence.

BOURDELOT

Oui, Portai, Mme Claudel ignorait tout de cette affaire, il y a une heure. Quand tu m'as envoyé ici du Sénat, elle était là. J'ai assisté à son désespoir indigène, lorsqu'elle a su que c'était Georges qui avait envoyé cet argent à son mari.

MADAME PORTAL

C'était une comédie. Et vous avez été sa dupe, Bourdelot. Je l'ai bien été, moi, pendant des années.

BOURDELOT

Non, Portai, ce n'était pas une comédie. Il y a des cris du coeur qui ne trompent pas. Et une autre preuve de son ignorance, c'est que Georges, devant moi, a dû inventer une histoire de Bourse pour lui expliquer l'origine de cet argent... Ah! quand elle saura tout ! . . .

POr.TAL

Finissons cette discussion. Elle est inutile... Le crime de Georges est le même, que Mme Claudel le lui ait conseillé ou non. Chef de cabinet d'un ministre, il a détourné et vendu des papiers d'instruction criminelle. Je suis averti, moi le ministre, je le dénonce. . C'est mon devoir. (A Mme Portai qui veut parler.) Plus un mot là-dessus, mon amie. Si je ne le dénonçais pas, qui serais-jc? Ce marché autour de ce document est une preuve aussi forte que le document même. En l'étouffant, je serais un traître comme lui. Je mériterais que l'on me dît, à moi, toutes les paroles de mépris et de dégoût que je lui ai crachées à la figure, tout à l'heure. Tu les as trouvées justes, elles l'étaient. (A Bourdelot qui veut l' interrompre .J Qu'est-ce que tu veux, toi? Après ce que tu as fait, tu as perdu le droit de parler. Je ne t'estime plus.

BOURDELOT

Mais ce que j'ai fait, pour qui l'ai-je fait?

Four toi d'abord, pour l'épargner cette effroyable douleur, et puis pour nos idées...

PORTAL

Pour nos idées? Tu oses?...

BOUKDELOT

Oui, je savais qu'aussitôt la vérité connue, ta première pensée serait de livrer Georges à la justice. Et après?... Après, c'est l'effondrement de Delattre, soit. Mais c'est aussi l'effondrement de Portai. Crois-tu que tu resteras au pouvoir vingt-quatre heures, après que tous les camelots de Paris auront crié, d'un bout à l'autre de la ville, l'arrestation du fils du président du Conseil? Du coup tu tombes, et le cabinet avec toi. Et toutes vos lois de réforme, qu'est-ce qu'elles deviennent? Elles tombent aussi. Voilà ce que j'ai voulu, ce que je veux empêcher...

PORTAL

Tu appelles ça servir nos idées, toi! Qu'estce que nous avons donc reproché aux autres.

sinon cette abominable politique de compi^omis et d'étouffement?... Je ferai la justice, tu m'entends, et je ne tomberai pas. Il n'y aura pas une majorité à la Chambre pour voter, à la face du pays, qu'un président du Conseil doit sacrifier l'intérêt public à l'intérêt privé, et protéger la corruption parce qu'elle est dans sa famille. Le cabinet restera, et avec d'autant plus d'autorité pour imposer son programme que son chef aura prouvé, par cet exemple éclatant, qu'il est un honnête homme. Et être un honnête homme, c'est faire ce que Ton dit... Quand on propose des lois dont l'esprit est de libérer l'individu de la solidarité familiale, on se doit de ne pas la revendiquer d'abord à son bénéfice. Oui, tous les camelots de Paris crieront l'arrestation du fils du président du Conseil. Mais la France entière saura que le président du Conseil l'a voulue, cette arrestation. Si ce malheureux, au lieu d'être mon chef de cabinet et mon fils, n'était

que mon chef de cabinet, j'aurais déjà déposé ma plainte chez le procureur de la République. J'y vais.

// va vers la porte.

GEORGES, lui barrant le passage.

ISon, mon père, tu n'iras pas, du moins avant que je t'aie parlé, moi aussi.

PORT AL

Laisse-moi passer.

I50URUEL0T

Portai, la justice veut que tu l'écoutés.

MADAME PORTAL

A cause de moi, Portai, écoute-le.

PORTAL

Qu'est-ce qu'il peut avoir à me dire encore? Il a avoué.

GEORGES

Oui, j'ai avoué. Et je n'ai pas l'intention de me justifier. Je pourrais te dire, à toi, l'apôtre de l'individu, que j'ai mené ma vie individuelle, comme j'ai pu. Le droit au bonheur,

c'est le droit de chacun à son bonheur. Mais il ne s'ag^it pas de moi. Tu feras de moi tout ce que tu voudras. Je reconnaîtrai avoir vendu les documents à Mayence. Tu auras ainsi la preuve que tu cherches et qui suffit. Mais il n'y a pas que moi en jeu dans cette affaire. Il y a madame Claudel. Bourdelot te Ta dit : elle est innocente. Je ne veux pas qu'elle soit compromise, interrogée. Je ne veux pas que son nom soit prononcé. Il me reste un moyen, un seul. (Il sort un revolver de sa poche.) Depuis deux jours, cette arme ne m'a pas quitté. Ce que j'ai fait me pesait si lourdement sur le cœur, que j'ai pensé plusieurs fois à m'en aller. Regarde-moi bien, mon père. Pense qu'un homme qui a aimé assez une femme pour risquer ce que j'ai risqué est très sérieux, quand il parle d'elle. (Lentement.) Papa, faut-il quejeme tue?. . . Je vais dans ma chambre. Il est trois heures et demie. Si, d'ici à quatre heures, tu n'as pas donné la parole d'honneur que ta

déposition sera faite, sans que Mme Claudel soit nommée, aussi vrai que je l'aime, tu n'as plus de fils. Adieu, Bourdelot! Adieu, maman! (Il sort.)

Portai reste un moment immobile, regarde la porte par où est sorti son fils. Une latte terrible se peint sur son visage. Mme Portai et Bourdelot n osent pas lui parler. Il va ouvrir la fenêtre comme si l'air lui manquait. Puis, dans un geste de décision farouche, il va de nouveau pour sortir. Sa femme l'appelle, et Joignant les mains :

MADAME l'ORTAL

Portai!... Mon enfant!... Notre enfant !.. . Portai, à cet appel, regarde sa femme, et au lieu d'ouvrir la porte, il tombe sur une chaise, en pleurant.

Rideau.

Page 1