E EN CINQ ACTES
Composé pour la Bannière de Marie Immaculée . (L'action se passe à Montréal. )
Personnages : — R. P. Guigufs . . . . . supérieur du Juniorat. Monsieur Généreux . . rentier.
Monsieur Léonard. . . pharmacien.
Léonard (Louis)' .... aspirant junioriste. Taché. . '>:,V ....
Honorât ........ junioriste.
Bernard . . ; collégien.
Sansfaçon ....... aspirant barbier.
ier ACTE.
(Chez Mme Taché. )
Ire SCÈNE.
Taché, Léonard, Bernard et Sa?isfaçon.
> Taché est à lire, assis près d'une table sur laquelle sont les prix qu'il vient de
recevoir à l'école. )
Taché, Léonard et Sansfaçon. (Ils arrivent en criant.) — Piquenique ! Pique-nique ! Pique-nique !
Bernard (à Taché). — Nous venons te saluer, par cette belle matinée, et te proposer de prendre part à une excursion que nous voulons faire aujourd'hui sur la montagne.
Taché. — Vous venez me surprendre ; je ne suis pas préparé. Au reste, je suis seul à la maison, ma mère et ma sœur sont sorties pour l' avant-midi ; je ne puis donc pas partir avec vous ; mais je vous souhaite beaucoup de plaisir.
Sansfaçon. — Tiens ! tiens ! ce n'est pas tout cela, ce sont ses livres qui le retiennent ici.
Léonard. — Ah, oui ! ses prix !
Bernard. — Son prix d' excellence !
Taché. — Non, mon prix d'excellence, la Vie de sainte Monique, je l'ai déjà donné à ma mère; mais j'ai dans les mains un autre livre, ce n'est pas un prix d'excellence, mais c'est un livre excellent et dont la lecture me cause le plus vif intérêt.
Léonard. — Quel est donc ce livre ?
Taché. — C'est un volume des Annales des Missionnaires Oblats. Sansfaçon. — Je le disais bien, moi, que c'étaient ses chers livres
qui l'empêchaient de prendre part à notre pique-nique.
Comme les goûts ne se ressemblent pas ! Ce n'est pas moi
qui serais tenté de perdre mon temps dans les livres,
surtout pendant les vaca*nces !
Bernard. — Mais qu'est-ce qu'rï.y.Ja donc dans ces annales? Sansfaçon. — Des histoires? • ••••
Taché. — Oui ; mais pas des hifctoifres en l'air, pas des contes, mais des histoires vraies, dês#.r.écits de voyages des pères missionnaires au milieu J\Jê^ tribus sauvages, et des traits de conversion des plus.touchants.
Léonard. — Ces sujets sont a«s^i pour moi pleins de charme ;
quand j'en lis, je suis «fortement impressionné, et je voudrais me voir déjà missionnaire, instruisant, prêchant, baptisant les pauvres sâ\îvàges.
Taché. — Faire connaître, aimçp»£t servir Dieu à ceux qui ne le connaissent pas, ouvrlr^es portes du paradis aux pauvres sauvages qui vivent dans l'ignorance et le vice, n'est-ce pas quelque chose de grand, de noble et de beau?
Bernard. — Oui, et de bien méritoire ; car, d'après moi, ce n'est pas un léger sacrifice que de quitter ses parents, ses amis et son pays pour aller passer sa vie au milieu des sauvages pauvres, ignorants, malpropres et souvent cruels et barbares.
Taché. — Barbares ! pas autant qu'on le dit si souvent. Vous connaissez tous le R. P. Lacombe, n'est-ce pas?
Tous ensemble. — Ah, oui ! le bon P. Lacombe !
Taché. — Eh bien ! ce grand missionnaire nous disait un jour que c'est nous qui sommes des sauvages et non pas les tribus des prairies du Nord-Ouest.
Sansfaçon. — Tu crois cela, toi ?
Taché. — Je crois que, grâce à Dieu, il y a de très bons sauvages. Léonard. — Si vous voulez me le permettre, je vous raconterai, moi, un beau trait que j'ai entendu de la bouche du R. P. Lacombe.
Toits. — Oui, raconte-le nous.
Léonard. — Le voici : " Un jour," nous disait le bon P. Lacombe, "je me trouvais dans un campement avec plusieurs sauvages ; je venais de lire une lettre de Mgr Grandin, me donnant des nouvelles du pape, qui était alors Pie IX. En repliant ma lettre, je racontai aux sauvages ce que je venais de lire au sujet du grand chef de la prière — c'est le nom que les sauvages donnent au pape. — Les sauvages écoutaient avec une religieuse attention ; puis le chef me demanda quel était le nom du grand chef de la prière. Je lui répondis : ' Son nom, c'est Pie IX.' Et le sauvage cherchait à répéter ce nom : ' Pie IX, Pie IX.' Puis il se lève, s'approche de moi ei; me dit : 'Où est-il ce nom-là sur ton papier?' Et je lui indique l'endroit où il est écrit. Le chef sauvage prend alors la lettre et baise respectueusement le nom de Pie IX ; et, après lui, tous les autres sauvages du campement font la même chose."
Bernard. — Mais ces sauvages respectent plus le nom du Vicaire de Jésus-Christ que bien des gens prétendus civilisés ne respectent le nom de Nqtre-Seigneur lui-même !
Taché. — Le R. P. Lacombe a donc raison d'affirmer que les sauvages ne sont pas aussi sauvages qu'on le pense.
Bernard. — Et il n' a pas tort de dire qu' il y a bien des blancs qui sont plus sauvages que les sauvages.
Léonard. — Oui, mais s'il y a de si bons sauvages, c'est parce que les missionnaires les ont évangélisés et en ont fait des chrétiens.
Taché. — Il est vraiment beau d'être missionnaire !
Léonard. — Oh ! qu'un missionnaire fait de bien en évangélisant et en christianisant les peuples barbares !
Tache. — Que je voudrais devenir un de ces hommes qui, comme les premiers apôtres, passent leur vie à faire connaître, aimer et servir Dieu !
Sansfaçon. — Eh bien ! moi, je n'ai pas cette ambition-là. Sans doute, c'est bien beau d'être missionnaire ; mais, les missionnaires, ils en mangent de la misère !
Taché. — Il est vrai que, pour avoir ses aises et ne pas manger de misère, il est plus sûr de rester tout bonnement à Montréal. Mais pourtant, quand on connaît les travaux des missionnaires, quand on se rend compte du bien qu'ils font, non seulement chez les sauvages, mais aussi par ces grandes retraites qu'ils prêchent dans nos églises, on est comme malgré soi saisi d'admiration.
Léonard. — Pour ma part, moi, je serais prêt à renoncer aux
carrières du monde les plus brillantes pour avoir un jour le
bonheur d'être missionnaire.
Sansfaçon. — Si je me faisais prêtre, moi, au lieu d'aller chez
les sauvages, j'aimerais mieux rester par ici et prêcher des
retraites.
Bernard. — Mais quoi! aimerais-tu, toi aussi, à devenir prêtre? Tu me surprends !
Sansfaçon. — Si j'aimerais ça? pour le sûr ; à une condition, pourtant, c'est que je pourrais le devenir sans beaucoup étudier.
Taché. — Cependant, pour être prêtre il faut étudier, étudier beaucoup et longtemps. * *%
Sansfaçoji. — Je le sais bien, .et* "c'est pour cela que je pense que je ne serai jamais pf£ttè. Pensez-y donc, moi qui n'ai jamais aimé l'école, moi- qui avais toujours besoin de deux ans pour apprendre cevfjuê les autres apprenaient dans une année, il me faudrait ên.çQre étudier pendant douze ans !
Bernard. — Dis donc plutôt vir}gt*quatre ans.
Sansfaçon. — C'est bien vrai, vingt-quatre ans, puisque j'ai toujours besoin de deux fois le»tçmps des autres pour apprendre la même chose. Ah ! tie*ns,**plutôt que d'étudier tant que ça, j'aime mieux apprendre uji métier.
Ber?iard. — Chacun son goût.
Sansfaçon. — C'est ça, chacun spw.goût. Et puis, je vais vous dire une chose, c'est que ça'îîîê force déjà d'écouter les sermons, ça me forcerait encore bien plus de les faire. Tiens ! ce n'est pas ni ci ni ça, je vais apprendre un métier.
Bernard. — Quel métier veux-tu apprendre ?
Sansfaçon. — Si j'ai assez de talent, j'apprendrai la profession
de barbier.
Léonard. — Je crois que tu réussirais.
Sansfaçon. — Je l'espère. Plus tard, on dira : "Voyez donc, ce Sansfaçon, on disait qu'il n'avait pas de talent, quand on pense ! mais c'est un homme qui fait la barbe à tous les citoyens du quartier !
Taché. — Tu ne tiens pas à aller chez les sauvages, et je crois que tu as raison, car si tu te fais barbier tu perdrais ton temps chez les sauvages.
Sansfaçon. — Comment ça ?
Taché. — Parce que les sauvages n'ont pas de barbe. Sansfaço?i. — C'est vrai, ça, un barbier ça ne se trouve que chez les gens civilisés. Mais on perd son temps ici ; on était parti
pour une excursion, et puis on n'avance pas ; nos amis doivent être déjà sur la montagne.
Bernard. — Eh bien ! partons !
Léonard. — Je crois bien que vous allez me laisser ici ; je vais rester avec Taché, qui passerait la journée à s'ennuyer, si je partais avec vous. De votre côté, vous serez toujours assez nombreux pour bien jouer et bien vous amuser.
Sansfaçon. — En v'ià un plan ! Nous arrêtons ici pour prendre un compagnon, et, au lieu de partir avec un de plus, il faut partir avec un de moins.
Bernard. — Eh bien, Léonard, je n'insiste pas ; puisque cela te fait plaisir, reste ici avec notre ami Taché, et tiens-lui bonne compagnie.
Léonard ( à Sansfaçon ). — Tiens, emporte avec toi mon panier.
( Il lui présente son panier. ) Mais tu me le rapporteras ce soir.
Sa?isfaçon . — Oui, mais il sera vide.
Léonard. — Je m'y attends.
Bernard et Sansfaçon. — Bonjour !
Taché et Léonard. — Bonjour ! Amusez- vous bien. Sansfaçon et Bernard (sortent en chantant) :
Patati, patata-a, Vole, mon cœur, vole, vole, vole ; Patati, patata-a, En pique-nique on s'en va ; En pique-nique on s'en va, va, va ; En pique-nique on s'en va.
2e SCÈNE.
Taché et Léonard.
Léonard. — Je suis content de n'être pas parti avec eux.
Taché. — Tu te prives, pour moi, d'une belle promenade ; je t'en remercie, car tu me fais grand plaisir en restant avec moi. (Ils s'asseyent.) Ecoute, cette année je ne commence pas mes vacances comme par le passé.
Léonard. — En effet, tu as l'air sombre et pensif.
Taché. — C'est que je tire des plans. Mon temps d'école est fini, vois- tu ; et maintenant il faut que je songe à me trouver un emploi. Ma mère reste seule avec ma sœur et moi, et elle est trop pauvre pour me faire continuer mes études.
Léonard. — Que penses-tu donc faire ?
Taché. — M 'engager comme commis dans un magasin, ou bien apprendre un métier. Je t'avoue que tout cela ne me tente guère. Mais puis- je faire autre chose ?
Léonard. — Il faudra bien que tu travailles une couple d'années, avant de gagner assez pour te suffire à toi-même.
Taché. — Oui, je m'y attends.
Léonard. — Et, même après deux ans, tu n'es pas bien sûr de trouver un bon emploi, d'avoir toujours de l'ouvrage.
Taché. — En effet, on voit tant d'ouvriers qui cherchent du travail sans en trouver, tant de commis qui attendent une situation qui n'arrive pas.
Léonard. — Mais, écoute donc, Taché ; si tu penses que ta mère peut se passer de toi, pourquoi ne demandes- tu pas ton admission au juniorat des Oblats? Je sais que tu aimerais — comme je l'aimerais aussi beaucoup moi-même — à te faire prêtre missionnaire.
Taché. — Oui, je voudrais être missionnaire, et je t'avouerai que c'est là ma seule ambition.
3e SCÈNE.
Taché, Léonard et Honorât.
Honorât (entrant). — Bonjour ! mes amis. Taché (debout). — Tiens, c'est Honorât !
Léonard (debout). — Mais oui ! Honorât qui arrive d'Ottawa ! Taché. — Comment vas-tu, notre cher ami?
Honorât. — Oh ! en vacances, ça va très bien. Il est si doux de
revoir ses anciens bons amis après une longue absence ! Léonard. — Quand es-tu arrivé du juniorat? Honorât. — D'hier soir seulement.
Taché. — Tu es bien aimable de nous faire une de tes premières visites.
Honorât. — C'est que j'ai rencontré ce matin nos amis Bernard et Sansfaçon, en route pour une excursion sur la montagne. Ils m'ont prié de les accompagner, mais je ne m'en souciais pas. Comme je ne faisais que d'arriver chez mes parents, je ne pouvais songer à les quitter déjà pour toute la journée. Aussi, ils n'ont pas insisté pour m' emmener avec eux, mais ils m'ont dit que, si je désirais vous voir, je vous trouverais tous deux chez Mme Taché ; et j'ai filé tout droit ici.
Taché. — Sois le bienvenu. Je suis très heureux de te voir.
( Ils s'asseyent. )
Lêoyiard. — Parle-nous donc un peu du juniorat.
Honorât. — Je n'y ai pas la moindre objection. Il fait plaisir
de parler de ce que l'on aime à ceux que l'on aime. Taché. — Aimes-tu bien le juniorat ?
Honorât. — Si je l'aime ! Je viens d'y passer une année, et je vous déclare catégoriquement que cette année a été d'emblée la plus heureuse de ma vie.
Léonard. — Mais comme tu dis des grands mots !
Honorât. — Il faut bien que vous vous aperceviez que je viens d'une grande école ; mais, ne soyez pas en peine, je ne pourrais pas continuer sur le même ton. Je vous dirai donc tout bonnement que je me plais beaucoup au juniorat.
Taché. — Tu ne t' es pas ennuyé ?
Honorât. — Oui, mais seulement pendant quelques jours. Je me trouvais pour la première fois au milieu d'une foule de visages inconnus, et j'avais beau regarder à droite et à gauche, je ne pouvais rien découvrir qui ne me fût complètement étranger. J'étais tout à fait dépaysé ; je me trouvais comme un poisson hors de l'eau. Cependant cette impression étrange et pénible n'a pas duré ; après deux ou trois jours, toutes ces figures, que j'avais trouvées tout d'abord froides et insignifiantes, m'étaient devenues souriantes et sympathiques ; et depuis lors, j'ai eu au juniorat autant de bons amis que de condisciples.
Taché. — Etiez-vous nombreux au juniorat, pendant l'année dernière ?
Honorât. — Notre nombre a varié quelque peu, comme il arrive toujours ; quelques-uns sont partis, d'autres sont entrés dans le cours de l'année. Mais la moyenne de notre nombre a été de quatre-vingts.
Taché. — Quatre-vingts ! mais c'est un nombre considérable !
Léonard. — Pour quelles raisons quelques-uns ont-ils quitté le juniorat ?
Honorât. — Ces raisons ne nous sont pas toujours connues ; je sais cependant que l'un est parti parce qu'il n'avait pas de santé, deux autres parce qu'ils ne pouvaient suivre leur classe ; un autre enfin, est parti parce qu'il ne se plaisait pas au juniorat. On n'y retient personne malgré soi.
Taché. — Mais vous êtes pourtant bien traités au juniorat?
Honorât. — Oui, certes, nous sommes bien traités. Pour ma part, je ne puis m' expliquer le dégoût qui s'empare de quelques-uns.
Taché. — Comment les Pères Oblats soutiennent-ils leur juniorat?
Honorât. — C'est leur secret. Ils ont une petite publication, la Bannière de Marie Immaculée, qui rapporte bien certains profits, mais je crois que c'est, en somme, une source de revenus bien insuffisante pour couvrir toutes leurs dépenses.
Léonard. — Les junioristes ne paient que cent piastres de pension
par an ; c'est peu de chose.
Taché. — Oui, c'est peu ; mais c'est encore trop pour ceux qui ne
peuvent pas même donner vingt-cinq piastres. Honorât. — Tous ne paient pas une pension de cent piastres. Taché. — Y en a-t-il beaucoup qui paient moins ? Ho?iorat. — Je ne sais pas au juste ; les Pères n'en disent rien ;
mais j'ai de solides raisons de croire qu'il y en a un
bon nombre qui ne donnent absolument rien. Taché. — Rien ! Kn connais-tu de ceux-là ? Hoyiorat. — Je puis vous en nommer au moins un. Taché. — Quel est cet heureux mortel ?
Honorât. — Ta curiosité ne me paraît pas désintéressée. Je vais la satisfaire. Eh bien ! celui-là, c'est moi.
Taché. — Comment, toi ! Les Pères te donnent ta pension, ton instruction, tes livres, tout enfin, et cela gratuitement?
Ho?wrat. — Absolument sans rien recevoir en retour, de la part de ma pauvre mère. Et tout ce que Ton exige de moi, c'est que je profite bien des moyens qui me sont donnés de m' instruire et de me préparer à devenir un bon prêtre missionnaire.
Taché (debout). — Quel avantage pour moi si je pouvais être un de ces heureux protégés !
Léonard (debout). — Et quelle consolation pour moi, Taché, si je pouvais te suivre au juniorat !
Honorât (debout). — Qu'il me serait doux d'être en votre compagnie, quand je m'en retournerai, dans huit jours !
Taché. — Dans huit jours ! Inutile d'y songer ; nous n'aurions pas le temps de faire les arrangements.
Honorât. — Mais ces arrangements peuvent se conclure en peu de temps, si vous traitez d'affaire personnellement avec notre Père Supérieur.
Léonard. — Votre Père Supérieur doit-il venir à Montréal ?
Honorât. -— Il y est déjà.
Léonard et Taché. — Déjà ?
Honorât. — Je suis arrivé hier en sa compagnie. Léonard. — Où pourrions-nous le rencontrer ?
Honorât. — A la maison des Pères Oblats, près de l'église Saint- Pierre.
Léonard. — J'aimerais à aller tout de suite l'entretenir. (A Honorât.) Veux-tu venir me présenter à lui ? Honorât. — Très volontiers.
Taché. — Attendez donc que ma mère soit revenue, et nous irons tous ensemble.
Honorât. — C'est encore mieux ; je vous présenterai tous deux au R. Père Supérieur, et je me ferai un devoir et un plaisir de dire du bien de vous.
Léonard. — Je t'en serai bien reconnaissant. Mais qu'elle se hâte d'arriver, la mère !
Taché. — Tu peux nous dire l' heure, Léonard ?
Léonard (regardant à sa montre). — Il est onze heures et quart.
Taché. — J'espère que ma mère sera de retour dans un quart d'heure.
Léonard (à Honorât). — Tu portes aussi une montre, Honorât?
Honorât. — Non, je n'ai pas de montre.
Taché (à Honorât). — Mais tu portes un cordon à ta boutonnière?
Hojiorat. — C'est vrai ; (sortant sa croix de junioriste) mais voici ce qu'il y a au bout.
Léonard. — Une petite croix d'oblat !
Horiorat. — Oui, c'est une croix de junioriste.
Taché. — Tous les junioristes en ont de semblables?
Ho?wrat. — Presque tous. Elle est accordée aux nouveaux junioristes, quand, pendant six mois, ils ont donné satisfaction à nos Pères directeurs, par leur bonne conduite.
Léonard. — Tous doivent tenir à mériter de porter cette belle petite croix ?
Ho?iorat. — Personne n'y est indifférent, je vous assure ; ceux qui l'ont reçue y sont aussi attachés, je crois, que les Pères eux-mêmes sont attachés à leur grande croix de missionnaire. Nous avons chaque année deux fêtes religieuses où la croix est remise à ceux qui ne l'ont pas encore. A cette occasion, nous avons une cérémonie que nous aimons beaucoup. On y chante des cantiques de circonstance qui nous impressionnent profondément. Le R. Père Provincial, qui aime le juniorat comme une mère aime son enfant, vient, quand il le peut, présider lui-même cette cérémonie, il bénit les croix et les impose à ceux qui les ont méritées.
Taché. — Ah ! que je voudrais, aux vacances prochaines, porter, moi aussi, cette petite croix !
IO
Léonard. — Bien volontiers, j'enlèverais ma montre pour mettre à la place ce signe religieux. Il me semble que, si je le portais, je me croirais déjà missionnaire.
Taché (regardant dans la coulisse). — Tiens, ma mère et ma sœur arrivent.
Léonard. — Oh ! partons tout de suite. (Ils sortent.)