‹ Le triomphe de la vie, 1900-1901: Jean de Noarrieu - ExistencesChapitre 12 sur 71 · UN MARRONNIER · texte numérisé non relu

UN MARRONNIER

La nuit épaisse et bleue ne bouge pas dans le jardin. L'ombre des bancs à peine est visible sur l'allée. Quel joli calme! On sent les tilleuls de très loin. Dans l'air liquide, flotte, à peine, une chouette. C'est bon de vivre, de respirer à pleines feuilles l'âme de la soirée dans celle des tilleuls. A mes pieds, étendue comme une grosse rose ouverte, Jeanne longtemps laisse sa bouche fraîche enfermée tendrement dans celle du poète.

(On entend le bal de nuit qui commence.)

LE POÈTE Vas-tu aller danser?

JEANNE

Oui, je crois bien, j'irai.

D*être restée longtemps qu'est-ce qu'on va me dire ? Bah ! je m'en fiche — après ? Voulez-vous, je vous prie, m'aider à ressauter la grille?... Bonjour... Demain, est-ce que vous reviendrez encore dans le jardin?

04 LB TtllOMPIIE DE LA VU

LE POÈTE

Oui. Non... Va-t'en plutôt de ce côté de l'ombre. Tu pourrais rencontrer quelqu'un dans le chemin. (Elle s'en va en courant.)

LE POÈTE (à lui-même.)

Elle est g-entille et fraîche comme une fleur de haie. Elle ne m'embête pas, au moins, elle. Puis, elle est fraîche, dis-je, et sa bouche est comme une poire fondante oubliée au soleil d'une bleue matinée.

Et il n'y a rien de plus lisse que ses dents.

(Il passe la grille, se promène seul, et

songe.)

La nuit, c'est agréable de se promener comme ça.

Toute la foule de la fête est sur la place,

et sans songer que là, dans ce jardin public

que l'on ferme avec soin à neuf heures du soir,

on peut se trouver seuls en passant sur la g-rille.

... La nuit, dans le chemin, les herbes se confondent.

Il est doux de reposer son regard paresseux dans l'ombre,

de ne plus se donner la peine de distinguer les choses,

et de ne plus songer qu'au doux tremblement rose

de ses lèvres de chèvrefeuille de juin

et à sa gorge qui sent le lait et le foin.

Des promeneurs autour du bal nocturne,

DUPOIX (il voit passer le poète.)

Ce jeune homme là-bas, celui qui est poète me paraît assez poseur et original.

Il est plutôt gentil, m'a-t-on dit. Mais il est, en effet, bizarre. Il écrit, ma foi, fort mal.

DUPOIX

Vous trouvez? Moi aussi. Je n'ai pas lu grand'cliose de lui, mais ça me paraît être de la pose.

LARRIBEAU

Et Ton ne sait jamais si c'est vers ou c'est prose.

DUPOIX Enfin, il se comprend. Ça lui suffit sans doute.

L'EMPLOYÉ DES CONTRIBUTIONS INDIRECTES Pourtant, ma femme me faisait remarquer qu'il a

un sentiment réel de la belle nature.

Pas toujours...

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