LA FEMME
Oui, monsieur.
LE POÈTE Et des œufs?
LA FEMME Oui, monsieur.
L'HOMME
Vous venez de loin ?
Oui, mais il est midi, et fatiguée ma chienne. II fait bien chaud. Vous moissonnez ces jours-ci?
L'HOMME
Oui, monsieur, mais le blé est maigre. Cependant la vigne est belle. On ne saura où mettre le vin. On s'inquiète déjà des barriques.
LB POÈTK
C'est bien.
EXISTENCES l4l
Voulez-vous donner un peu d'eau à mes chiens ? Oui, là, dans ce baquet. Encore un peu de vin ? Il est bon. Et où l'avez-vous acheté ?
L'HOALME
à Monein,
Le poète revient chez lui. Il songe:
Je souffre de ma chair ainsi que d'un fer roug-e.
Je désire une fille avec un acre désir.
Je la voudrais nue dans la torpeur d'une chambre
paysanne, avec ses beaux cheveux sur ses reins moites.
Je désire ses bras ronds autour de mon cou,
elle rieuse et sur un lit, et moi debout,
en arrière, cambré, et attirant son cou
vers ma bouche, et mettant mon nez dans ses cheveux.
Mais va te faire fiche I Tu ne l'auras pas.
Elle est belle et se fiche pas mal de toi.
D'ailleurs mon porte-monnaie est vide comme un verre.
Il faut rester chez moi et écrire des vers.
Tant pis I à regarder mon chien chercher .ses puces.
Moi, je dis ça. Ça peut paraître sing-ulier,
mais les Vignj m'emmerdent avec leur dignité.
£t si je n'en veux pas, moi, de leur dignité?
LA SERVANTE Monsieur, monsieur Larribeau veut parler à monsieur.
EXISTENCES l43
LE POÈTE Lambeau? J'y vais. Que diable me veut-il, Tammal?
LARRIBEAU
Monsieur, je viens vous demander de me servir de témoin, puisque je ne trouve personne ici qui en soit capable.
LE POÈTE Qu'est-ce qui est arrivé ?
LARRIBEAU
C'est tout à l'heure, au cercle.
Nous faisions une manille. Puis on a parlé de Dreyfus. Moi j'ai dit: Je ne permettrai jamais que l'armée fasse la loi aux fonctionnaires. Rémy s'est levé et m'a dit : Vous êtes un Jean-f outre et un diafoireux. Je lui ai dit: Et vous, vous êtes un voleur... Alors, brutalement, il s'est jeté sur moi, et il m'a mis ses doig-ts dans la bouche , comme pour me la déchirer. Je souffre encore là,par côté. Je lui ai dit : C'est bien, vous aurez de mes nouvelles. Il m'a dit : Je me fous de vous, je vous emmerde, vous êtes le dernier des eus. Alors, furieux, j'ai sauté sur lui, mais on nous a arrêtés
l44 ^^ TRIOMPliE DE LÀ VIE
à temps... Je suis partiel j'ai été trouver
Gourrèg-elong-ue qui m'a dit qu'il n'y avait pas
là certainement de quoi fouetter un chat.
Je vous prends à témoin, monsieur, je veux me battre.
LE POÈTE
Mais encore, monsieur, nous devons être deux ; et qu'il constitue ses témoins. Qui prenez-vous encore ? Vous êtes très pâle. Puis-jevous offrir un petit verre de quelque chose ?
LARRIBEAU
Non. Merci. Je suppose que Dubosc pourrait me servir d'autre témoin.
LE POÈTE
Allez trouver Dubosc ; qu'il vienne me trouver. Nous causerons. Alors, vous voulez donner suite à celte affaire ? Est-ce que vous savez tirer ?
LARRIBEAU Non.
LE POÈTE Comment voulez-vous vous battre ?
EXISTENCES l45
Je ne sais pas.
LE POÈTE Et Rémy, lui, sait-il tirer ?
LARRIBEAU
Il a été soldat.
LE POÈTE
Envoyez-moi Dubosc, si vous le décidez à être second témoin. Je ne sortirai pas de toute la soirée.
LA SERVANTE
Monsieur, monsieur Dubosc est là pour vous parler.
LE POÈTE
Gomment allez-vous, Dubosc ?