‹ Le triomphe de la vie, 1900-1901: Jean de Noarrieu - ExistencesChapitre 46 sur 71 · LA CHIENNE · texte numérisé non relu

LA CHIENNE

Je ne sais pas pourquoi ce temps me fait du mal. Si je pouvais tuer la chaleur... Je me couche. Que les puces sont petites pour être happées... Et les mouches que j'essaie en vain de mâcher...

LA SERVANTE

Monsieur, une dame veut parler à monsieur.

LE POETB

Madame?...

LA COMTESSE DE PENTACOSA Madame la comtesse de Pentacosa...

Je viens, monsieur, saluer votre jeune talent dont je suis l'une des plus grandes admiratrices. ... Je me suis arrêtée ici entre deux trains. ... Gomme il fait bon et frais ici !... Je suis tout éblouie par la lumière du dehors.

LE POÈTE

Veuillez donc vous asseoir, madame, je vous prie. ... Vous êtes de Paris ?

LA COMTESSE DE PÉNTACOSA

... Nnnnon... J'babite Mallormc.

C'est aux environs de Bordeaux.

Oui... Je connais...

LA COMTESSE DE PENTACOSA

Oh mais, monsieur! J'aime tant votre œuvre... Cet amour des humbles, ce sentiment de l'exotisme. Je comprends cela, moi ! Je suis née aux îles. Mon père était capitaine de vaisseau marchand.

LE POÈTE (à part.)

Le fait est qu'elle a Tair d'une somnambule, avec sa robe rose et son chapeau-volière.

igO LE TRIOMPHE DE LA VIE

LA COMTESSE DE PENTACOSA

Je VOUS aime tant. . . Je connais plusieurs de vos confrères : Jean de Boucet... Joseph de Hartecourt... Louis de la

Mélandaie.

Vous les connaissez bien ?

LE POÈTE

Je ne les connais pas.

LA COMTESSE DE PENTACOSA

Ils dirig'ent un journal littéraire : Le Gonfanon^ auquel je collabore. J'ai fait plusieurs ouvrag-es : Fleurs d'Océan, En Liberté. Amours fanées.,.

LE POÈTE (à part.) Le fait est qu'elle a bien quarante ans.

LA COMTESSE DE PENTACOSA

... C'est bien votre cadre...

Prendrez-vous une tasse de thé?

LA COMTESSE DE PENTACOSA

Je veux bien. Permettez-vous que je me délace?

ïQi

LE POETE

Mais oui.

LA COMTESSE DE PENTAGOSA

Si vous saviez combien je suis heureuse de vous voir. Je vis avec vous depuis si long-temps... Je pense à vous souvent dans ma vie solitaire.

LE POÈTE Vous êtes mariée ?

LA COMTESSE DE PENTAGOSA

. . . J'ai eu des malheurs. . .

Mon mari devint fou à bord de V Equateur^ en revenant de Sumatra. J'étais toute jeune., • Votre thé est exquis.

LE POÈTE

Une seconde tasse ?

LA COMTESSE DE PENTAGOSA

Vous ne savez pas si je pourrai passer la nuit ici, trouver une chambre en ville ?

Ah... non... madame.

iga LE TRIOMPHE DE LÀ TIE

Permettez-moi... Je suis attendu...

LA COMTESSE DE PENTACOSA

Monsieur...

Vous voyez devant vous une femme très malheureuse... Il faut que je reprenne le train... et je n'ai plus rien. Si vous... aviez voulu de moi... N'ayez pas peur... Je suis très propre. . .

LE POÈTE

Ma pauvre dame... Laissez-moi...

Il faut que je vous quitte. Tenez, voilà dix francs.

LA COMTESSE DE PENTACOSA

Bonjour, monsieur. Je vous suis bien reconnaissante.

LE POÈTE

En voilà une drôle de commis-voyag-euse I Et dire que je comprends sa beauté I Elle a une tête de camphre noir, une tête à être violée, puis dévorée par un capitaine de vaisseau devenu fou dans la mer des Indes. — Sortons ! ...Tiens, le facteur... Un Argus,,, Oo me reproche ma

naïveté — lactice, dit-on — mais je ne suis pas naïf du tout, ni ne cherche à l'être... Sortons..,

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