‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 139 sur 173 · Li'oiico Piii|;aud. i^e ctuNle d'.t/ttnu'^uca, p · texte numérisé non relu

Li'oiico Piii|;aud. i^e ctuNle d'.t/ttnu'^uca, p

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peu, recoiiiniandait à sa femme de n'y pas mettre un écu de plus. Le banquier Perrégaux,qui mourut sénateur et comte de TEmpire, gérait la petite fortune et possédait la confiance du ménage. Alquier, dont Tamitié avait été si précieuse au jour des suprêmes dangers, était au premier rang de leurs intimes. Ministre en Bavière, futur ambassadeur et baron, Tancien conventionnel était, sans peine, heureux et insouciant. « Je Tai toujours beaucoup aimé, écri- » vait Laclos, et môme assez pour regretter qu'une » certaine légèreté de caractère s'opposât à ce qu'on )> pnl l(; considérer connue un vériUiblc; ami, mais » ce sera toujours une agréable connaissance. » Il disait (Micore que ce serait un bonheur pour lui qu'on le fît sénateur, « car il n'aurait rien h faire, M fonction qu'il préfère à toutes les autres. » Mais il lui reconnaissait une pénétration supérieure; après l'attentat de la rue Saint-Nicaise, il déclarait qu'il aurait voulu voir Alquier à la police, car seul il eût été on étal (le démêler tous les (ils du complot. Avec Alquier, d'Aboville, inspecteur général de l'artillerie, Lacombe Saint-Michel, Clarke, son ancien compagnon de Londres, ces deux derniers généraux, Talleyrand, qu'il avait connu au Palais-Royal, maintenant Ministre des relations extérieures, Monge, qui avait apprécié ses boulets creux, restaient plutôt ses protecteurs que ses amis. Le vieux Montalembert vivait toujours; après avoir figuré, à côté de Clarke et de d'Arçon, dans le cabinet topographique de Carnot, il achevait l'impression de son grand ouvrage sur la fortification perpendiculaire et y absorbait les restes de sa fortune. Candidat à l'Institut, il s'était retiré devant Bonaparte. Laclos était aussi resté lié avec sa femme, à laquelle il adressait jadis des vers si galants. Montalembert venait d'ail-

leurs de divorcer d^avec elle, a quatre-vingts ans, pour épouser Rose Cadet, sœur du chimiste de ce nom, qui n'en comptait pas vingt, et dont il eut une fille. M'"° de I^ Pérouse, dont le mari venait de se perdre dans des mers lointaines, une M"** Pourrat, dont Lndos vante souvent les rares qualités de Ve^ prit et du cœur, im jeime et oliscur étudiant, Etienne Pariset, qui devait s'illustrer plus tard comme médecin et comme littérateur, étaient aussi des luihiUiés du petit logis du Faubourg-Poissonnière. 11 suffisiiit d'y pénétrer, pour estimer h leur valeur les sentiments et les mœurs du célèbre auteur des Liaisons dangereuses. L'intimité le vengeait des outrages, (|u'il avait subis, et c'était la seule réparation (|u'il ambitionna désormais. « Quel » hounne, dit le docteur Pariset, fut jamais iiieil- » leur fils, meilleur père, meilleur époux ? Quel » cœur fut jamais plus accessible à la pitié ? » Laclos se montrait à ses amis, tel qu'il était au fond du cuMir, sensibbî et b(»n. Il avait perdu le masque siilirique, (|u'il avait autrefois [»orté dansie monde; on ne lui IrouVfiit plus, couuiui l)umont naguère cliex Mirabeau, des airs de conspirateur. Pieyre, Tancien professeur des enfants d'Orléans, qui avait connu Laclos au Palais-Royal et aux Jacobins, le retrouva, en 1798, dans des maisons u oii les opinions libérales » étaient en crédit et les bonnes mœurs en honneur ». Il y était l'objet de la considération générale. Un concert unanime et distingué vnntaitson caractère, ses vertus, et l'on recueillait alors de la bouche de ce Siiint-Preux, dont toute la sensibilité s'était autrefois tournée en colère, « une foule de ces traits où le » cauir se montre à découvert et que l'esprit ne peut » jamais parfaitement imiter ».

I^u'los, qui observait dans s;i prison le calme d'un

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stoïcien el dont la tranquillité ne s'était jamais démentie pendant tant d'orages, n'était pas homme à regretter sa vie, ni à déplorer vainement des fautes ou des erreurs inéviUibles. H gardait le silence sur tout ce passé encore vivant, et, devenu philosophe, regardait, sans coh>re, accéder aux honneurs et jouir de la considération publique des houunes, dont il connaissait, et pour cause, l'intime corruption. « Ne » rougis pas d'être pauvre », écrivait-il à son flls aîné ; « c'est un malheur dont tout le monde ne peut pas » aujourd'hui se vanter en France. » Les puissants du nouveau régime devaient réserver des observations bien précieuses à l'auteur des Liaisons dangercuseSy mais l'ancien secrétaire du duc d'Orléans se retranchait dans un dédain muet. 11 n'avait (et nous ne saurions trop le déplorer) ni le goût, ni le loisir d'écrire ses mémoires. Cet ambitieux était un modeste ; il aimait la lutte, mais non pas le bruit. Tout en s'avouant l'échec de ses projets, il se sentiit fort de rin]|)ortance de son rôle et se reposait sur le sérieux de ses intentions, il ne fut tenté qu'une seule; fois de rompre le silence, quand parut, à la lin de 1800, la correspondance échangée entre Montmorin et le duc d'Orléans, pendant le séjour de celui-ci à Londres. Il signala ce recueil à sa fcmmcî pour en certilier l'authenticité et la pria de le faire connaître à Feydel, son ancien collaborateur au Journal des Amis de la Constitution, « S'il en » juge comme moi, ce recueil peut fournir un « excellent article sur le degré de confiance que » mérite l'opinion publique, et sur la différence qu'il » faut faire entre les matériaux d'histoire et les mé- » moires du temps. » Ne l'accusait-on pas alors de se vendre aux Anglais pour leur livrer la Frîince? En terminant sa lettre, il s'excuse de son bavardage

/r28 LK OKNKHAL CIIODEIILOS DE LACLOS

« sur une chose, qui ne rocciipail plus depuis long- » temps. Le temps amène toujours la vérité; c*est » dommage qu*il ne famène pas toujours a temps! » Au\ approches de la vieillesse, après la boue du Directoire; comme après le sang de la Convention, après tant d'épreuves et de désillusions, Tancien jacohin avait gardé toute Tardeur de sa foi révolutionnaire. Ni le malheur, ni Tinjustice n'avaient ébranlé s«i confiance en Tavenir, ni airaibli en son cœur le pur enthousiasme de 89 et de d2. « Les » orages de la Révolution, écrivait-il, que je ne pré- » tends pas justifier, ne m*ont ni dégoûté de ses tliéo- » ries, ni ébranlé sur les heureux résultats que j*en » prévois pour la France et à la longue pour Thuma- » nilé tout eiilière. » (]e disciple de Ilousseau conservait au fond du c(eur une incroyable fraîcheur d'optimisme. Comme aux plus beaux temps de Tancien régime, il croyait toujours au triomphe des lumières et h TavènemiMit de la raison. Tant il est vrai que son fameux livre n'avait été (|ue Texplosion de sa vive sensibilité ! D'afirès lui, les ennemis de la Révolution seraient bientôt accablés de ses bienfaits. « Tout dé- » poserait du bonheur public. » Fais«*mt, non sams fierté, un retour sur lui-même, » les premiei^s fonda- » leurs de la liberté, assurait-il, seront à jamais, je » ne m'abaisserai pas h dire justifiés, mais honorés et » bénis. » (]e politique ardent et ingénieux, qui imagina Torléanisme et sembla prévoir la révolution de 1830, restait vv. qu'il avait été, un révolutionnaire du juste milieu. Connue toute la France, il était donc inCkr pour applamlir Rona|)arte *.

1. Laclos écrit à sa femme, de Grenoble, lo .'I Uiormidor an VUI ; « Le Juuinnt dv» htimine» libres a été excelliMit itiirloiit «ur le 14 juîln Ici, coiilro lo cuIK'go d<* Navarre cl auniii contre \cu ciiif| un »ix dé- )* terréii. qui bc qualifient d'Académie fruii^'aitfc. »

Ses sentiments pendant le Consulat ne sont qu'un nouveau témoignage du sentiment public. 11 ne se lasse pas de les exprimer dans ses lettres à sa femme. « 11 ùe fallait pas moins qu'un 18 brumaire )>, et il est heureux de devoir son salut « à la même cause » que toute la France. » Le nouveau régime est, dilil, l'accomplissement de tous ses vœux ; il inaugure la plus brillante époque de Thistoire de tous les siècles. Bonaparte est un « prodige dans Tari de con- » duire les hommes ; puisse-t-il toujours les bien » juger? » Sa conduite politique le met dans le « ravissement »; sur les champs de baUiille, il évalue sa présence h 30.000 hounnes de troupes fraîches. Il gronde sa femme de n'avoir pas fait le voyage de Fontainebleau à Paris pour voir l'arrivée de « l'immortel » général. » « C'est une triste économie que celle du » plaisir... Tu étais digne d'aller l'admirer de plus » près. » Il s'indigne de « l'horrible attentai qui a » pensé nous enlever Bonaparte... Il vaudrait cent » fois mieux mourir que d'éprouver un tel malheur.» Bref, Bonaparte est son héros et celui de sa fenune; il doit être à jamais « l'amour de tous les Français » et l'objet de leur admiration. De fait, toute la France en est « folle, sauf un petit nombre d'incorrigibles, dont » une partie est bien méprisable et l'autre bien » odieuse. » La politicjue n'existe plus pour notre ancien conspirateur. 11 dort « sur l'une et l'autre oreille, )> plein d<; confiances dans la fortune et le génie de » Bonaparte. »

Mais Laclos ne s'était pas borné h acclamer et à porter de ses vœux le restaurateur de la Révolution. Dès l'arrivée à Paris du prestigieux général, son llair exercé l'avait averti et son subtil génie s'était réveillé. 11 était écrit que l'auteur « infernal » des Liaisons dangereuses jouerait son rôle, dans l'ombre, dans

toutes los grandes journées révolutionnaires, jusqu'à la dernière, et que nV»tant jamais en scène, on le trouverait toujours dans la coulisse. Des indices certains nous permettent decroirequ'il a prisunepart secrèteau coupd'Etatfinal, qui rélablitTordreen France, comme, dix ans auparavant, il avait silencieusement machiné les premiers mouvements populaires qui préludèrent à ranarcliie générale. CVst (labord un passi-ige d'une lettre de M""* de Laclos écrile à rKm[>ereur après la mort de son mari : « Après avoii* employé ses talents » à écrire^ Votre Majesté lui a donné de Tcmploi » dans les armées... » Quinze mois après le 48 brumaire, Laclos écrira de Milan à sa femme : « Berthicr, » qui ne me connaît que par les rapports qu'il m*a » vu avoir avec Bonaparte.... » Bertbier, arrivé d'EgypIe avec Bonaparte, et qui fut nommé ministre de la guerre après le coup d*Etat, prit la part la plus active et la plus immédiate l\ ses préparatifs et à son exécution. Laclos écrit encore qu'il parlera de son frère au Premier Consul, s'il en trouve l'occasion : il l'avait donc connu personnellement et d'asscae près, sans l'avoir jamais approché militairement. Enfin nous allons voir qu'il recevra au lendemain même du 18 brumaire, et encore après, des marques décisives <le sa faveur particulière. Il est probable que le secrétaire général des hypothèciues se trouvait dans la foule des officieux, des intrigants et des faiseurs de tout étage, qui assiégèrent la maison de la rue Cliantereine, dès l'arrivée de Bonaparte à Paris (24 vendémiain*, Ui octobre). Son passé militaire devait lui faciliter im accès près de Bonaparte, qui aimait les artilleurs; son rôle politique piqua la curiosité du futur dictateur, qui interrogeait Rœdcrcr et Voliiey sur la faction d'Orléans. Laclos avait encore de nombreuses liaisons, possédait de plus nombreux

secrets; son expérience et sa souplesse étaient incomparables. Journaliste, il oiïrit sa plume et dut contribuer heureusement à la littérature du coup d'Etat.

Pour un homme de sa trempe, Toccasion était belle, même à 58 ans, de profiter de ce nouveau sourire de la fortune. Laclos soulTrait dans sa tendresse, dans son orgueil intime, de la gène où se débattait sa famille et du renom douteux que sa politique et son roman faisaient, en somme, planer sur elle. Il lui fallait un emploi plus brillant, pour répandre chez les siens un peu de confort, élever dignement ses enfants, pour procurer à cette femme tant aimée, si jeune encore, qui parle de « son impérissable santé », les plaisirs d'un âge dont il n\ivait plus les ardeurs, et ce dernier bienfait des vieux époux, la considération, qui devait rouvrir aux siens les premiers rangs de la société. Sans doute, il eût obtenu sans peine du Premier Consul une place administrative plus en vue, que celle où il végéLiit de|)uis cinq années, et qui eût assuré a sa vieillesse Taisance et quelque éclat. Mais sous la cendre des anciennes années et des illusions mortes, Tambition couvait encore dans ce cœur, qu'elle avait si longtemps possédé. 11 était militaire dans Tàme et la gloire militaire était celle qu'il avait toujours rêvée. A l'heure où la justice distributive s'installait enfin au gouvernement, au moment où le Premier Consul faisait appel à tous les concours et replaçait chaque homme à son rang, ne serait-ildanssesmains puissantes qu'un secrétaire docile ou un libelliste à gages? Quand la Révolution, dont il avait été un des premiers ouvriers, s'épanouissait enfin sur le monde, assisterait-il indifférent et l'ftme aussi froide que la figure à sa magnifique éclosion ? La guerre

actuelle lui paraissait « partie int/»gninte » de la R(W()lutiou. Bonaparte allait inaugurer « la plus » brillante époque de Tliistoirede tous les siècles ». Laclos Tavoue : il ne peut se résoudre à £trc c< annulé » entièrement et h ne concourir en rien h cet » accomplissement de tous ses yœux. » C'était la guerre à présent qui donnait Téclat prestigieux» les fortunes suhites, les gloires impérissables. I^iclos voyait h la tète des armées ses cadets de rancicn régime ; les autres étaient des soldats de fortune, dont beaucoup n^avaient pas trente ans. Dans ces temps épiques, Fauteur des Liaisons dangereuses avait plutôt TAge d*un grenadier que celui d*un général ; n'importe cet ambitieux incorrigible demande à rentnT dans le rang.

Au comnumcement de vendémiaire, il avait fait près de Uubois-drancé, Ministre de la Guerre, une démarche press^mte, avec l'appui d'Alquier et de Lacombe Saint-Michel. Un arrêté de ce mois le nomma général de brigade dans la ligne et Tadmit au traitement do réforme de son grade. Ce n*élait (lu'iin premier pas. Un mois après le coup d'Klul, le fi décembre, il adresse* h la fois une nouvelle demande au Ministre Ib^rthier et une pétilion au Premier Consul. Il rappelle ses services de TAncien Régime, les événements de 92, ses travaux techniques, son emprisonnement. Depuis cinq années, sa santé s'est rétablie. 11 réclame un poste actif et sa réintégration dans l'artillerie. S*il a dilTéré sa demande jusqu'à ce jour, c'est, d*après lui, qu'il attendait que le (^omité d'Artillerie ait été h même de faire connaître au Ministre le résultat de la dernière expérience faite à Vincennes, sur sa proposition. Laclos, depuis sa prison, n'a pas en cltet cessé de travailleur aux « boulets creux >». Il est vrai que

pendîMit ce temps, Fabrc, devenu général, rivalisait avec lui. La dernière expérience a été concluante. Trente coups ont été lancés au polygone de Vincennes contre une batterie terrassée, avec des pièces de 12 et de 16. Neuf Tatteignirent. La commission d'expérience a reconnu qu'ils Tauraienl mise dans rinipussibililé de tirer et proclame le nouvel essai avantageux, dans la défense des places et même dans Tattaque. Laclos triomphait, mais Fabre protesta. « C'est h Meudon », écrivit-il au premier Inspecteur Général d'Aboville, « pendant les années III et IV » que j'ai pu réussir à [)erfectionner le tir de ce » mobile au point où il est maintenant, qui est tel » que son usage est aussi facile que celui du boulet » plein, qu'il parcourt une aussi grande ampli- » tude.... Vous savez, général, combien ces recher- » cbes m'ont coûté de peines, de dangers et d'acci- » dents et qu'elles me laissent une infirmité incu- » rable, suite d'une maladie que j'y ai prise *. »

Les bureaux prirent parti pour Fabre et quand la demande de Laclos bîur parvint, ils lui furent nettement défavorables. Dans un rapport au Ministre, daté du 24 décembre, le directeur d'artillerie Andréossy rappelait les conditions invariables, qui n'avaient pas cessé de régir l'état des officiers d'artillerie, et grâce auxquelles l'intégrité de ce corps d'élite s'était maintenu pendant toute la période révolutionnaire. D'après lui, en bénéficiant d'une exception regrettable, Laclos ne pouvait rentrer dans Tartillcrie qu'avec le grade de capitaine, qu'il y avait; encore porterait-il préjudice aux officiers de ce grade sur lesquels il viendrait prendre rang, malgré leur constante activité aux armes. Berthier, en reli-

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