CHAPITRE IV
Le Maréchal de Ségur et les Liaisons dangereuses, — L'Education des femmes, — Laclos, en raisonnant, découvre une seconde fois la nature. — La femme naturelle et la femme sociale. — Théorie de la beauté. — La femme h travers le monde. — Conseils à une jeune fille. — La société de La Rochelle. — Mademoiselle Soulange Duperré. — L'escalier secret de l'hôtel Duperré. — Mariage de Laclos. — La première pierre de l'Arsenal de La Rochelle.
Le Maréchal de St^gur, Ministre de la guerre depuis 1780, était un vieux guerrier couvert de glorieuses blessures, entente de morale et féru de disc^ipline, rudoyant lourdement les mauvaises tilles, fermant sa porte aux gens de Cour, et refusant des faveurs à la Reine elle-mAme. On devine l'impression que firent les Liaisons dangereuses sur un tel homme. Les vieilles générations voyaient avec colère le goût des lettres se répandre dans Tarmée ; écrin; des vers ou des romans leur semblait une occupation pernicieuse pour un militaire et (|ui dérogeait pour un gentilhomuii;. Le père de Yativenargues rougissait des livres de son fils et le vieux Comte de Guibert refusait d'assister, même lï Versailles, en présence de la Reine, à ime conuMiie du
sien. Qu'était-ce quand un livre provoquait un scandale universel, attaquait la première noblesse avec une détesLible insolence, étalait une noirceur d'âme à révolter les plus indulgents! Laclos parut au vieux Maréchal un officier dévoyé, ayant perdu l'esprit militaire, livré sans doute à des passions funestes, (pril fallait faire promptement rentrer au bercail et rappeler au devoir. Le 24 mai 1782, deux mois après la publication des Liaisons^ quand son nom était dans toutes les bouches, l'auteur désormais célèbre reçut du Ministre l'ordre de rejoindre sans délai sa compagnie, qui, jusque là dispersée sur les côtes, venait d'cHre réunie \\ Brest, au baUiillon.
Montaleiiibert prit résolument la défense de son subordonné. Le 29 mai, il répond au Ministre qu'il n'emploie auprès de lui que des officiers « de la première intelligence, » connaissant parfaitement ses méthodes et s'intéressant autant que lui à leur succès ; « que les connaissances que le sieur de » Laclos a acquises dans ce genre de travail, au- » quel il a étt; employé jusqu'à présent, l'y rendent » infiniment précieux qu'il est Vâme de tout ce » qui s^exécute, qu'il est sur les lieux un autre » lui-même, et qu'enfin un tel officier ne peut se » remplacer, puisqu'à intelligence égale tout autre » aurait besoin de plusieurs années pour acquérir ♦) les mêmes connaissances... Il n'y a que le cas où » sa compagnie s'embarquerait ou recevrait une » destination de guerre, auquel cas le sieur de Laclos » serait lui-même jaloux de la suivre. »
Ces raisons de service étaient seules capables de toucher le vieux Maréchal, qui finit par s'y rendre. Il écrivit, le 8 juin, àMontalembert qu'il consentait à lui rendre son collaborateur, « mais je vous pré- » viens, ajouUiit-il, qu'il est indispensable ([ue le
» sieur de I^iclos s'occupe promplcment à mettre » un (les officiers, qu'il a avec lui, à incline de les » remplacer, afin que rien ne s'oppose h ce qu'il » aille reprendre son service à sa troupe, h la pre- )> mière occasion qui pourra l'exiger. Je le lui si- » gnifie et je vous prie d'y tenir la main. » Une autre lettre avisait Laclos qu'il ét^ût, sur la demande expresse de son chef, autorisé à continuer quiîlque temps encore ses fonctions auprès de lui. Mais cette lettre ne le tcuiclia point. Il était militiireiuent parti pour Hrest, sans attendre le résulL'it des protestations de Montalembert. 11 s'y trouvait dans le plus mauvais état, atteint par la fièvre et par la grippe « dont tout le monde ici est attaqué ». Ce n'est que le 24 août qu'il put retourner à Lii Rochelle, livré pendant toute la route, comme Tatteste le chirurgien-major « aux accès les plus violents ». Sa situation pécuniaire, toujours gênée, ne laissait pas moins à désirer. Le voyage et la maladie avaient absorbé ses ressources, malgré les 1.600 livres qu'il avait touchées pour la !"• édition de son livre ', et il obtint à grande peine une gratification de 600 livres poiu' achever de couvrir ses frais ^.
L'Académie de ChAlons-sur- Marne venait de mettre au concours la question suivante : Quels seraient les moyens de perfectionner l'éducation des femmes 1 Belle occasion pour l'auteur des Liaisons de se défendre devant l'opinion ! Tout satiri(|ue se double d'un réfiM'mateur. Après avoir outragé l(^s mœurs, il se devait de les corriger. Lu'.los se promit donc de frapper un nouveau coup de tliéAtrc. Rousseau, d'après Laharpe, Agé de quarante ans