‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 43 sur 173 · Brissot, Mét/toire», II, chup. xxxvii · texte numérisé non relu

Brissot, Mét/toire», II, chup. xxxvii

• Une des singularités les plus remarquées du duc avait été de faire, en 1781, de M'"* de Genlis, déjà gouvernante de sa fille depuis 1777, le gouverneur de ses trois fils, qui s*appelaient, en 1789, les ducs de Chartres, de Montpensier et de Beaujolais. M"* de Genlis habitait avec ses élèves un petit pavillon du couvent de Bellechasse ' et y oiïrait le spectacle d'une studieuse et austère retraite qui contrastait avec le luxe et la dissipation de la Cour. 11 faut reconnaître que ce choix fut heureux, sinon éclairé. M'"* de Genlis était une éducatrice originale et supérieure. Abandonnant Tétiquette, les langues anciennes et les sports de parade ; qui faisaient jusque-là le fonds de Téducation des princes, elle éleva les enfants d'Orléans pour la vie pratique et les nourrit de connaissances utiles. Chacun d'eux avait son petit jardin qu'il cultivait ; on parlait anglais en dinant, itiilien en soupant et allemand en jardinant. C'est en jouant de petites pièces, qu'elle composait, ou en regardant des images, qu'ils apprenaient l'histoire et la géographie. Dans les hôpitaux, dans les fabriques, elle leur donnait de continuelles leçons de choses. Par une gymnastique raisonnée, ils durcissaient et assouplissaient leur corps. M'"* de Genlis était connue du public par une foule d'ouvrages relatifs à l'éducation^. Elle possédait tous les

1. Ce pavillon, situé ruo Saiiit-Domiiiiquc, vient d'dtro démoli.

2. Le |>lut célèbre et non le moins « vertueux » était Adèle et Théodore qui parut on mémo temps que les LiaiêOH» dangeremeee, M** de Genlis raconte à ce sujet dans ses Mémoires (HI, pp. 178-179) une anecdote assez piquante. Rulhière avait adressé les deux ouvrages à un de ses amis, auquel il faisait tenir les livres en » vogue. « Voulant envoyer le mien le premier, dit-elle, il profita d'ane occasion plus prompte. » Mais Rulhière se trompa et la leUra qui annonçait Adèle et Théodore fut accompagnée des Liaiêomê dangereuse: Cette erreur mit M"* de Genlis « au désespoir. » Elle ne

talents et prétendait à un savoir encyclopédique. Bien qu'elle s'inspirftt de Rousseau, comme éducatrice, elle avait déclaré la guerre aux philosophes et n'avait pas craint de s'ériger en théologienne. Rivaroi l'appelait malicieusement une «mère de l'Eglise». Cette femme ambitieuse ne bornait point là ses desseins. Quand Liclos entra au Palais-Royal, elle ne gouvernait pas seulement ses élèves, mais bien leur père, et, depuis longtemps, toute la maison. Aussi bien elle avait su asseoir sur des bases solides sa domination jalouse et elle était d'un caractère à savoir la défendre.

Félicite Ducrest de Saint-Aubin, née en 1746, près d'Autun, d'une famille obscure et pauvre, était, comme Laclos, une parvenue de la petite noblesse, accourue toute jeune à Paris avec les dents aiguës, le cœur avide, armée de cette incroyable vitalité qui dormait en ce temps-là dans la province française. Sa petite enfance avait été misérable et rude comme celle d'une enfant du peuple. Cependant on nourrissait dans le château délabré de sa famille un extrême orgueil nobiliaire. Elle avait la mine gentille et les façons délurées d'une petite comédienne; on l'habillait en amour, comme dans un travesti de Versailles, et elle courait les champs avec de petites ailes qu'on ne lui retirait qu'à l'église. Sa facilité à tout apprendre touchait au prodige et sa soif de domination était insatiable. Avec ce tempérament, une femme devient pédante et enseignante. M"* de Saint-Aubin commença fort jeune cet apostolat, qui ne cessa qu'à son dernier soupir. Elle était née pédagogue ; avec un verbe intarissable, tantôt insi-

poQTait supporter l'idée qu'on Tait crue un instont l'auteur de « rinfdme ouvrage de Laclos, n

nunnlo, Uinldl impériciiso, toujours pei*suasiYC, petite fille elle enseignait d*iin balcon les enfants de son village ; elle eût enseigné toute sa province. Un fermier général, M. de la Popelinière, la recueillit avec sa mère et l'amena h Paris, a peu près comme M"** de Boulainvilliers recueillit Jeanne de la Motte. M. de la Popelinière avait l'humeur galante. Il trouvait M'"« Ducrest h son goût et disait en regardant la fille : « Quel malheur (ju'elle n'ait que » treize ans ! » Comme elle jouait de la harpe merveilleusement et dansait à ravir, la jeune Félicité se produisit dans les soirées. On la payait vingt livres le cachet « quand elle ne dépassait pas minuit ». Un jeune et bouillant capitaine de vaisseau, Brùlart, comte de Genlis, qui voguait sur des mei*s lointaines, vit par hasard son portrait, fut conquis, accourut h Paris. Félicité avait quinze ans h peine. Elle devint « lixni bien que mal » comtesse de Genlis, puis marquise de Sillery, à la grande fureur de tous les BrAlart. Mais la jeune femme, sentant bien que la famille de son mari pouvait seule lui ouvrir les rangs de la bonne société, mit « tous ses moyens en » jeu.... Elle se montra complaisante, attentive, » gaie sans gaucherie, et elle sut même donner à » une complaisance continue, une nuance de sensi- » bilité* ».

Cette ingénue admirable parvint h plaire à l'oncle de son mari, le M** de Puysieulx, c< l'un des hommes M les plus ennuyés de son temps ». Sa faveur naissait; elle commença d'écrire et se mit en devoir d'enseigner ses contemporains. Sa production litté-

1. Talleyrand, op. cit. \\ fait de M"* de Genlis un portrait méchant, mais bien spirituel. Cf. Texcellent article de la Biographie Michoud, dont j'ai maintes fois vérifié la rijfourcuse exactitude.

rairc qui s'étend jusqu'à l'année de sa mort, en 1830» est immense ; elle égale presque celle de Voltaire. Au premier examen, son style simple, naturel, coulant ressemble aussi à celui de Voltaire ; mais l'auteur de Candule trempait sa plume dans l'acide ; M'"" de GcMilis semble écrire avec de l'eau. Son bavardage est à présent insupportable ; il n'est alimenté que par sa vanité. Comme elle ne parlait que d'elle» elle parlait sans cesse. La postérité sourit, s'ennuie et ne l'écoute plus. C'est qu'elle avait autrefois d'autres arguments pour se faire entendre et que les charmes de sa figure étaient encore plus piquants que ceux de son esprit.

M"** de Genlis avait une tante M"* de Montesson» qui avait réussi, étant devenue la maltresse du vieux duc d'Orléans. La nièce s'introduisit après la tante au Palais-Royal, sut intéresser à son sort la jeune duchesse de Chartres, dont la bienveillance détruisit les dernières oppositions de société, qui la gênaient encore, et devint sa dame d'honneur. Le duc de Chartn^s a\ail alors trente ans à peine et M*"" de Genlis vingt-six. Elle fut trouvée charmante, se laissa prendre avec célérité, et tantôt souple, tantôt ardente, toujours experte, s'empara puissamment du cœur de son amant. Nous avons quelques pièces de ce petit roman ^ La police de Louis XV interceptait les lettres du prince et de sa maîtresse, sans doute pour en distraire Tennui du vieux roi. On en trouve de fort significatives dans leur banalité amoureuse. La i< mère de l'Eglise » est bien tendre, bien brûlante ; elle ne voile rien de ses charmes et se montre coquette h souhait : « Je suis extrêmement à

1. A. K. Fronce .'MiK Ce tout des copies provcniinl, selon toute apparence, du « cabinet noir n.

» la mode. Le Chevalier m'aime réellement; je suis » en grftce avec le YicomUî et TAhlié me soigne. » Mais jusque dans son délire, qui n'est pas toujours feint, elle demeure enseignante et dominatrice. Le prince est « son enfant » ; elle corrige ses lettres, lui apprend le dessin, dirige ses goûts; elle réussit à être toujours présente et ce n'est que vérité quand elle écrit : <c Vous êtes mon bien, vous êtes h moi, j*en » dispose. » Ne pouvant épouser le fils, comme « sa chère tante », qu'elle détestait, avait fait du père, M°*^ de Genlis s'était bien juré de ne point devenir maîtresse en titre et afficDée. Elle prévoyait plus loin et visait plus haut. Certes « le plus affreux » sacrifice » serait de céder aux instances de son mari; « cependant, déclarait-elle, si je suis forcée )) d'accepter la loi qu'on veut m'iniposer, vous con- » naissez mes résolutions ; elles sont inébranlables. » Je n'aurai plus auprès de vous d'autres droits et » d'autres titres que ceux que donne l'amitié. » Aussi, quand le volage amant aura porté sa flamme a M°** de Cambis, il restera toujours pour elle « l'ami » et « l'enfant » : le Comte de Genlis * sera capitaine] des gardes; le marquis Ducrcst, son frère, deviendra chancelier avec cent mille livres de traitement et elle-même, songeant à l'avenir, s'emparera des enfants d'Orléans. Du couvent de Bellechasse, ce sera toujours l'austère « gouverneur », comme jadis la maîtresse experte, qui commandera au Palais-Royal.

« M. le duc d'Orléans, dit Talleyrand, se montrait » parfois dans le monde, mais comme un ennemi » qui cherche des victimes... M"* de Sillery, pour

1. n prit, à la mort de ton père, le nom de Marquis de Sillerj, mois ta femme conserya celui qu'elle ayait illustré.

» éyiter le scandale de la coquetterie, a toujours » cédé aisément ». Ne dirait-on pas que ces traits sont empruntés à Valmont et à M"* de Merteuil * . Par une bizarre rencontre et comme par une vengeance de la destinée, dans ce moment où tous les hommes ardents cherchent en tAtonnant leur poste de combat, f^iclos s'enferme dans les rangs mêmes de ces grands seigneurs, qu'il avait si cruellement flétris. Ce sont ses victimes qui l'attirent. C'est sur les roués du Palais-Royal qu'il va fonder ses espérances et édiCer ses grands desseins. Après avoir tracé d'eux une terrible image, il pouvait maintenant les regarder h son aise. Sans doute, il dut s'avouer qu'il les avait beaucoup noircis et vantés tout ensemble. A la mode des révolutionnaires qui, dans leurs pamphlets, faisaient de Louis XVI un tigre altéré de sang et de Marie- Antoinette une F'rédégonde, il leur avait prêté dans le mal sa propre énergie de lutteur. Le duc d'Orléans était un Valmont bien veule, bien incon- ^sistant et M"** de Genlis, presque aussi fine que M™* de Merteuil, utilisait du moins l'amour pour des desseins plus solides. Est-ce rancune de s'être retrouvée dans le caractère de M"® de Merteuil, jalousie d'auteur, hypocrisie calculée, est-ce plutôt par crainte d'un pareil observateur et d'un rival aussi artiCcieux que l'ancienne maîtresse du duc d'Orléans redouta si fort l'auteur des Liaisons dangereuses avant même de l'avoir vu ?

c< J'eus dans ce temps, écrivit-elle longtemps » après, en abordant avec prudence et discrétion » l'époque de la Révolution, toutes les espèces de

1. Ce sont les soins anlvricurs, dil M"** do Merlcuil, qui livront es secrets des femmes.

» mécontentements : M. le Duc d'Orléans me fit la » proposition lu plus étrange ; il me dit que M. le » Vicomte de Ségur lui avait demandé une place de » Secrétaire des Commandements auprès de M. le » Duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur des » Liaisons dangereuses ; je restai confondue. » Après un moment de silence, je répondis que s*il » donnait cette place à un tel homme, je quitterais » le lendemain l'éducation de ses enfants.... M. le » Vicomte de Ségur eut le manque de pudeur et » d'esprit de venir tout exprès à Bellechasse, pour » me reparler en faveur de M. de Laclos: il me dit^ » entre autres choses, que M. de Laclos était Fundc » mes plus grands admirateurs et que, si je vou- » lais bien y réfléchir, je trouverais un grand, fonds » de morale dans son roman : je lui répondis ce qui » était vrai, que je venais de le lire pour la première » fois, que non seulement je le trouvais exécrable » par les principes, mais qu'il me paraissait un fort » mauvais ouvrage sous les rapports littéraires*. »

Ce fut donc en dépit des efl'orts de M°** de Genlis^ et sans doute après une résistance désespérée, que Laclos entra au Palais-Royal. On devine quelle fut la rencontre de cet homme à l'abord froid, aux traits énergiques, aux yeux pénétrants et de cette femme prétentieuse et maniérée, au nez retroussé, aux lèvres fines, dont le regard aimable et insinuant devenait si facilement dominateur. D'instinct, ces deux bons joueurs s'ét-iienl reconnus, redoutés, délestés et leur premier coup d'œii dût être celui du défi. La rivalité de Ljiclos et de M'*"* de Uenlis remplira désormais rhistoire du « parti Orléanais ».

On croira facilement que les projets politiques du

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