GABRIELLE
cantatrice, née à Vienne(Autriche), (Q let23"mars 1842.
Comme elle était très forte, pour la distinguer de ses petites sœurs, on prit l'habitude de
se.
Seulement, on prononçait ce mot à l’allemande : la Krauss, et c’est ce nom qui lui est | resté.
Tout enfant, elle accusa de vives dispositions musicalés.
Sa petite voix était déjà presque aussi juste qu’une redin-
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l’appeler : la gros-:
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gote de Barbey d’Aurevilly et d’un timbre sentimental à
attendrir les entre-côtes d’un restaurant à prix fixe. Remarquée par le directeur de l’Académie de musique, elle fut encouragée par lui, et, en 1853, elle entra au Con-
servatoire de Vienne, où elle fit de rapides progrès.
Cet établissement, qui n'avait de commun que le titre avec certain autre que nous connaissons, et qui était, à la même époque, dirigé par un vilain vieux petit bonhomme
sans valeur et sans moralité, avait à sa tête un homme de
beaucoup de mérite et surtout de beaucoup de justice.
Les élèves qui y étaient admises y recevaient une ins-. truction artistique très soignée.
On les classait et on les protégeait selon leur mérite, contrairement aux usages de cet autre Conservatoire dont nous parlions tout à l’heure, où les jeunes filles étaient alors beaucoup moins astreintes aux rigueurs de la gamme qu'aux exigences du polygame.
M'° Krauss reçut donc là une éducation musicale très sérieuse.
Elle y apprit en même temps le piano, l’harmonie et les langues étrangères.
Cinq années d’un travail assidu furent couronnées d’un plein succès, et en 1858, la jeune pensionnaire, qui n'avait alors que seize ans, obtint la grande médaille d’or au concours de chant. dd |
En 1860, M"° Krauss débuta au grand Opéra de Vienne et y chanta d’une facon remarquable : Guillaume Tell, le Prophète, Robert le Diable et la Dame Blanche.
En 1867, M. Bagier, qui dirigeait la troupe italienne, l’engagea et l’amena à Paris. |
Sans doute, M'° Krauss n’eut pas à regretter cette pre-
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mière campagne, et les applaudissements du public de la salle Ventadour ne lui firent pas défaut.
Cependant, ses débuts ne produisirent pas non plus cette explosion d'enthousiasme que l’on était en droit d’espérer pour tant de talent.
Les Parisiens de la décadence, en proie alors à la plus violente Pattimanie, tout éblouis par les merveilleuses minauderies de la future marquise de Caux, n’avaient pas le loisir de s’apercevoir de cette profusion de qualités d’ordre supérieur qu'offrait à leurs oreilles, blasées par un long chatouillement... subversif, cette nouvelle grande artiste
qui leur parlait la véritable langue du grand art.
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Ce fut seulement pendant la saison de 1868-1869 que le public parisien, après s’être enfin rincé le tympan et avoir un peu secoué cet enthousiasme de convention que provoquent les à-peu-près de l’art inférieur, commença à s’apercevoir qu’il avait devant lui beaucoup mieux qu’une débitante de doubles-croches et de points d’orgue étincelants.
Le profond sentiment dramatique dont M"° Krauss fit preuve dans J! Troyatore, Lucrezia Borgia, Sémiramide, Otello, Poliuto, etc., forcèrent pour ainsi dire l’admiration, qui éclata avec une véritable violence. |
Les événements de 1870 forcèrent M”"° Krauss à retourner dans son pays natal, où les succès l’attendaient.
En 1873, elle revint à l’Opéra-ftalien de Paris, pour
lequel elle fut une véritable providence, la dislocation complète de la troupe de ce théâtre en ayantéloigné le public
depuis déjà longtemps.
Grâce à son concours, la salle Ventadour revit quelques
brillantes soirées; mais les soirs où elle ne chantait pas,
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les abords du théâtre reprenaient leur aspect tranquille et morne.
C'était tellement sensible, qu’à la caserne des gardes municipaux à cheval, ceux-ci jouaient chaque semaine au piquet leur tour de garde aux Italiens.
Celui qui gagnait choisissait son tour de service pour le soir où M'° Krauss ne chantait pas, parce qu'il savait qu’il n’y avaitrien à faire ce soir-là aux abords du théâtre, vu le peu d’activité de la circulation des voitures et des piétons.
Lorsqu'il fut question d’inaugurer le nouvel Opéra de Paris, des tiraillements inouïs se produisirent.
On se souvient, en effet, que pendant plus de six mois l'Europe entière fut bouleversée par les ultimatums télégraphiques de toutes les prima donna en vogue qui, priées et suppliées de prêter leur concours à cette solennité, donnaient et reprenaient leur parole quinze fois par semaine, ou faisaient des conditions telles, que celles qui nous avaient été imposées par la Prusse en 1871 avaient fini par paraître douces. R
Des cantatrices, cette galoubetocratie avait gagné les chanteurs.
Un jour, c'était un soprano suédois qui signifiait à M. Halanzier qu’il n’inaugurerait le nouvel Opéra que si on lui garantissait, outre 5,000 fr. par soirée, quatrevingt-quinze pour cent sur la totalité des bravos qui écla-
teraient dans la salle.
Le lendemain, c'était un baryton, aussi fier que s’il fût sorti de la cuisse d’un plébiscite, qui exigeait que son nom seul fût écrit au gaz sur la façade de l'Opéra et que l’on mit la loge de l’empereur à sa disposition pour se
maquiller.
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Bref, après cinq cents alternatives, mille exigences ridicules et quinze cents concessions qui ne l'étaient pas moins, deux mille télégrammes humiliants et deux mille cinq cents platitudes directoriales du plus gros calibre, tout s'était disloqué la veille même de la première représentation, et M. Halanzier allait être réduit à faire chan-
ter le premier acte d’Hamlet par M. de Villemessant, et le
quatrième de Guillaume Tell par Albert Woiff, lorsque M'° Krauss arriva.
On la pria de sauver la situation et de chanter la Juive. M'° Krauss répondit : « Mais, parfaitement, avec plaisir. » Tremblant d’effroi, le directeur de l'Opéra s’imaginait qu’elle allait exiger au moins cinquante mille francs
de feux pour une soirée, puis l’envoi d’un corps d’armée
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français de trois cent mille hommes en Espagne pour soutenir don Carlos.
Quelle ne fut pas sa surprise quand à sa question :
lui répondit en souriant et d’un air étonné :
— Mais, mon cher directeur... aucunes!... si ce n’est celle d’avoir l’insigne honneur de contribuer à une fête nationale de la France! |
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C'était prendre la chose en grande artiste. Mais cette langue, M. Halanzier était depuis si longtemps privé de l'entendre parler autour de lui, qu’il fut obligé de se faire épeler la phrase pour arriver à la comprendre.
M'"° Krauss parut donc dans la Juive le soir de l’inauguration du nouvel Opéra, qui eut lieu, comme on le sait, en famille, la France entière représentée par le lord maire de Londres, ainsi qu’il convenait pour une solennité émi-
nemment nationale et française.
— Quelles sont vos prétentions, mademoiselle ? la Krauss
Le Tintamarre avait bien à ce propos émis le vœu que le nouvel Opéra, payé par les trente-six millions de contribuables de France, fût inauguré par une représentation gratuite, à laquelle eussent été représentés tous les départements; mais cet avis ne prévalut pas.
C'était d’ailleurs une assez grosse bouffonnerie que de prétendre qu’un monument élevé à l’art national fût étrenné par la nation; et le gouvernement de l’ordre moral fit justice d’une si inconvenante prétention en distribuant à quinze cents de ses amis les fauteuils et les loges pour la fabrication desquels tous les citoyens avaient depuis douze
ans payé tant de centimes additionnels.
Depuis ce temps, M°° Krauss fait partie du personnel de l'Opéra, dont elle est aujourd’hui l'étoile et lattraction.
D’importantes reprises ont été préparées pour elle; mais l'admiration qu’elle a provoquée dans le rôle de Rachel a pu lui faire prendre en patience la lenteur que l'Opéra apporte ordinairement à la mise en scène des œuvres nouvelles.
Dans ce personnage, 1l nous semble difficile de pousser plus loin qu’elle ne l’a fait le sentiment dramatique.
Interprété par elle, le grand duo du premier acte : O ma fille chérie! devient d’un effet incomparable.
Les dernières créations de M°"° Krauss, à l’Opéra, ont été les rôles de Jeanne d’Arc, de Pauline dans Polyeucte, et de Hermosa dans le Tr1but de Zamora.
Aucun de ces ouvrages n’a réussi, mais Mile Krauss s’est taillé dans chacun d’eux un véritable succès. |
Dans le dernier, notamment, elle enlève littéralement le public de chaque représentation avec une sorte de Mar-
seillaise commune et sans valeur qui, grâce à l’interprète,
et bien qu’elle ne vaille pas un clou, est devenue celui de la pièce.
Au physique, M'° Krauss est une grande et belle Allemande, aux traits accentués, un peu rudes au repos, mais qui s’illuminent facilement et ont alors des expressions d’un charme puissant.
Au point de vue plastique, on pourrait lui reprocher une carrure un peu élevée; mais on a donné, pour expliquer ce léger défaut, une raison qui nous paraît bonne :
.une lecture trop persistante des romans de Montépin, pendant sa croissance, lui aurait fait hausser les épaules.
En somme, M'° Krauss est, dans toute l’acception du mot, une grande et très grande artiste, puisqu'elle réunit au talent, qui s’acquiert .par le travail, les dons naturels
que rien ne donne.
Chose surprenante, lorsqu'elle chante en français, c’est à peine si l’on peut deviner son origine germanique; son accent est si imperceptible qu’on lui confierait une pendule.
Décembre 1881.