‹ Le trombinoscopeChapitre 269 sur 307 · MOUNET- SULLY · texte numérisé non relu

MOUNET- SULLY

tragédien français, né à Bergerac(Dordogne),le 27 février 1841.

En venant au monde, l’enfant était d’une beauté remarquable et doué d’un organe ravissant.

Rien ne pouvait faire prévoir, à

cette époque,

qu’il serait un

jour le contem-

porain d’Albert Wolff. Dès l’âge de vingt-deux mois, aucune vocation ne se manifesta bien clairement chez

le jeune Mounet; mais, aussitôt qu’on lui eut mis sa

AG y 1362 ts CN 1 D ee tp pros due ie ie ee mé Vds ee Dur (er

première culotte, il fut aisé de voir qu’il avait un goût

très prononcé pour la déclamation. Il ne parlait qu'en En |! -alexandrins. Pendant les récréations, il disait à ses petits | . camarades :. Lo à «| Chevaliers discourtois, je vous défie aux quilles,

A ce que vous voudrez.,, au cochonnet.. aux billes. =.

S'il avait une discussion avec l’un d’eux, il s’écriait tout à

à coup!

Sur l'honneur de mon nom, je te puis attester

Que bien avant toi j'ai dit: DER A DÉBUTER!...

Ou, s’il s'agissait du partage d’une tartine avec un de ses amis, il rugissait:

Ton partage, ‘Etéocle, est pour moi moins qu'un leurre; :

Tu me donnes le pain, et tu gardes le beurre!

se (0

Tout cela était dit avec un sentiment dramatique des plus profonds et qui ne pouvait laisser aucun doute sur __ les destinées de l'enfant.

En classe, ce goût s’accentua vigoureusement, Quand on lui donnait à apprendre par cœur un monologue de tragédie, il n’en retenait jamais que les douze premiers vers qu'il récitait à pleine voix et de toutes ses forces, avec des intonations merveilleuses qui excitaient l’admiration de ses professeurs et de la classe; mais au treizième vers il s’arrêtait net, et de copieux pensums venaient récompenser ce que l’on prenait pour un manque de mémoire

| ou une mauvaise volonté de paresseux.

Ce n’était ni l’un ni l’autre: le jeune Mounet avait

étudié à fond les premiers douze vérs de son devoir de

façon à les dire comme ils les sentait; en réciter ensuite cent cinquante sans les comprendre lui semblait absolument inutile.

Nous nerépondrions guère que l’enfant ne fût pas dans le vrai.

Un peu plus tard, quelques biographies de Samson et de Rachel étant tombées sous les yeux du jeune homme, il fut pris d’un violent enthousiasme pour l’art dramatique et annonça à sa famille son intention d’entrer au théâtre.

Après plusieurs années de luttes incessantes, il parvint enfin à vaincre la résistance de sa mère, résistance qu'il ne se fût peut-être jamais décidé à braver,. car l'affection filiale était un culte pour lui.

Il vint donc à Paris où il travailla sous la direction de M. Ballande, Il parut non sans talent, mais sans éclat, dans plusieurs matinées dramatiques, passa au Conser- vatoire où il obtint un prix de tragédie, débuta à l’Odéon dans d'assez mauvais rôles qui n’attirèrent que faiblement l'attention du public sur lui, alla donner quelques représentations, avec M'° Agar, dans plusieurs villes de la Normandie; et finalement, revint à Paris, rebuté, fatigué

et presque découragé.

Il allait repartir dans son pays lorsque le hasard — ce capricieux collaborateur des destinées humaines — vint modifier ses projets,

Bressant, à qui il était allé faire ses adieux, le présenta à M. Perrin, directeur du Théâtre-Français.

em mmennmnms nmens

Celui-ci, qui justement cherchait un tragédien, fut frappé

du physique et de l’organe du jeune artiste. Une seule

audition le décida à l’engager, et, le 4Juillèt 1672 M. Mounet-Sully débutait avec éclat dans le rôle d’Oreste

d'Andromague.

Il joua ensuite le Cid, l'Hippolyte de Phèdre et Néron dans Britannicus. |

A l’occasion de ce dernier rôle et même avant qu'il ne l’eût joué, il se fit un grand bruit autour du nom de M. Mounet-Sully. \

On avait toujours vu Néron glabre; M. Mounet-sully voulait le jouer avec sa barbe.

Pendant trois semaines, les journaux retentirent des accents d’une polémique ardente.

Les critiques d’art bousculèrent toutes les bibliothèques publiques et privées, afin de rechercher si Néron avait oublié de se faire raser pendant huit jours ou s’il n'avait

jamais eu de barbe.

Il y avait les porlomanes et les porlophobes ; on fut sur le point d’en arriver aux mains.

Bref, on transigea ; M. Mounet-Sully raccourcit un peu sa barbe, et la représentation eut lieu sans émeute. :

Néron ne s'était pas fait raser; mais le public l'avait tant été que cela faisait compensation.

De ces différents rôles, ce fut celui d’Oreste qui lui valut le plus de renommée. |

D'un tempérament un peu excessif, M. Mounet trouva dans l'interprétation de ce personnage rageur le placement des fureurs de dogue dans lesquelles il excelle.

Six mois après son entrée à la Comédie française,

M. Mounet-Sully fut recu sociétaire.

À mn anemnin 5 A PRG RQ PP en animent msi

On trouva bien un peu que ce jour-là le comité avait peut-être graissé avec plus de sollicitude qu’à l'ordinaire les gonds de la porte du sociétariat; mais de nouveaux succès de M. Mounet-Sully dans le genre moderne étei-

gnirent assez aisément ces velléités de critique.

AU EAN

Se $

* En février 1873, la reprise de Marion Delorme, et,

vers la fin de la même année, la création de Jean de Thommeray placèrent décidément M. Mounet-Sully au premier rang.

Une de ses remarquables créations fut celle de Gérald dans la Fille de Roland, de M. Bornier, cette œuvre vaillante et forte qui venait pour la première fois, depuis cinq ans, percer d’un rayon de soleil ardent et chaud le triste horizon dramatique que nous avait laissé — avec tout le reste — la décadence impériale.

Dans cette tragédie, M. Mounet-Sully trouva de magnifiques élans, et son nom est désormais attaché à cette œuvre moderne, qui se posa sur le cœur de la jeune génération de laquelle la France avait tant à attendre, comme la main se pose sur le cœur d’un mourant pour savoir s’il bat encore.

. Hâtons-nous de dire que le cœur de la jeunesse battit un peu sous la pression de M. Bornier. Tout n était donc pas perdu ! Tant que l’œuvre figaroteuse n’est pas com-

plètement achevée, il y a de l'espoir.

Au physique, M. Mounet-Sully est un homme de moyenne taille, admirablement pris. Les traits sont fort beaux; l’expression dominante — et même presque unique

— de la physionomie, est une sorte de dédain amer.

nm vhs a mb

Il serait peut-être à désirer que la gamme fût moins bornée ; beaucoup de rôles que M. Mounet-Sully pourrait aborder exigent autre chose que cette attitude, un peu

monotone à la longue.

La voix est excellente et chaude, mais elle se fatigue assez vite. L’excès du cri l’amène presque invariablement, vers les dix heures trois quarts, à un râlement désa-

gréable.

M. Mounet-Sully a de très beaux et très grands yeux, desquels il joue peut-être avec excès. Il a une façon lente de rabattre dessus ses deux longues paupières qui produit l’effet le plus étrange. On dirait deux grands stores s’abais-

sant lourdement sur deux énormes fenêtres.

La bouche est également belle, et il le sait. Hamburger a même profité de l’occasion pour commettre une de ses infamies habituelles : il fait courir le bruit que Mounet- Sully était trop fier de ses dents pour ne pas être bona-

partiste.

En somme, M. Mounet-Sully est, dans toute l’acception du mot, un artiste de tempérament, un de ces artistes qui peuvent se tromper un jour, mais qui étonnent le lendemain. On se prend parfois à regretter qu’il n’ait pas préféré, au travail régulier de l'administration de la rue Richelieu, l'indépendance et la fantaisie qui, sur un théâtre de

drame, lui eussent certainement fourni l’occasion de

Ass bin

Page 1