‹ Le trombinoscopeChapitre 77 sur 307 · BENOIT · texte numérisé non relu

BENOIT

un des plus inconscients, mais en même temps des plus terribles ennemis du progrès. Né à Fèreen-Tardenois en

Ni son enfance ni son adolescence

n’offrirent rien de

particulier. Un

seul trait de ce caractère flasque pouvait indiquer ce que l’homme serait plus tard. C'était une crainte insurmontable

et une horreur instinctive de tout ce qui apparaissait de

| nouveau.

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Comme tous les tempéraments mo. Benoît était effrayé du mouvement, de l’activité, du changement. | Tout jeune, il se montrait déjà rebelle aux innovations, aux perfectionnements, persuadé que ce n'étaient là que des engins dangereux propres à faire s'effondrer le globe sur lequel il posait avec d'immenses précautions ses deux

gros pieds plats.

Né dans un siècle actif, où les inventions et les essais se succèdent chaque jour, il devait avoir l’existence souvent

troublée.

A chaque tentative du progrès, il était pris d’un trem- | blement convulsif et déplorait amèrement que ses contem-

porains fussent atteints de cette fatale manie d’améliora-

tion et de transformation, qui devait, selon lui, précipiter la société dans un abîme. ré

Quand on remplaça les réverbères par les becs de gaz,

les diligences par les chemins de fer, l’affranchissement varié par le timbre-poste, le télégraphe aérien par lefil électrique, le briquet phosphorique par les allumettes, les queues de billard à bout de bois par les procédés en cuir, les escaliers par des ascenseurs, les ruisseaux par des k égouts, les aiguilles par la machine à coudre, le daguerréotype par la photographie, la seringue-vélocipède par l'irrigateur, les pistolets à pierre par les revolvers, les paillasses

par des sommiers élastiques, etc., etc..., Benoît poussa des cris de détresse, Tout était perdu!... L'équilibre était rompu. |

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Il jurait de toutes ses forces de se raïdir contre l’enva-

hissement de l’inovatorium-tremens, de ne jamais monter en wagon, de ne se servir que du briquet à amadou de ses pères, de faire coudre ses chemises à la main et d’écra-

ser son café entre deux pierres plutôt que d’avoir recours

au moulin séditieux imaginé à cet effet par des cerveaux

corrompus.

Pamphile CoNservareur grandit et se fortifia dans ces saines idées. De temps en temps, il faisait bien une petite concession à l’infernal progrès. Ainsi il se décida à prendre le train pour aller à Saint-Cloud, mais ce ne fut que lorsque le dernier coucou eut disparu. |

Et encore même, depuis cette conversion forcée, chaque

fois qu’il lit dans son journal le récit d’un accident de chemin de fer, il s’écrie : « Là! voilà où ça les mène leur satané progrès! Je l'avais bien dit!»

Il a également été obligé d’adopter pour jouer au billard les queues à procédé, puisqu'il n’y en a plus d’autres; il carambole même beaucoup plus facilement avec et exécute des effets de côté auxquels 1l n’eût jamais pu penser avant ce perfectionnement.

Cela ne l'empêche pas de dire, quand il fait fausse queue

pour avoir oublié de mettre du blanc :

« Que le diable les emporte avec leurs sacrées manigances de procédés de tonnerre de Dieu !.. Ces choses-là n’arrivaient jamais avec les bouts en bois ! »

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D’après la résistance que Benoît oppose aux perfectionnements dans l’ordre matériel, on peut aisément juger de

LE son enthousiasme pour les innovations politiques ; quand

on lui parle d’une réforme sociale, ce ne sont plus des tressaillements qu’il éprouve, ce sont de véritables attaques d’épilepsie.

L'idée seule qu’une assemblée nationale pourrait en

arriver à modifier, aussi peu que ce soit, les institutions

auxquelles il est habitué- depuis sa naissance, le fait pâlir. | |

Quoique ce soit, en somme, un bien triste personnage que ce M. Benoît, il ne faut pas l’accabler au point de le confondre avec M. Joseph LenrriPé que nous trombinoscoperons à son tour. Joseph LENTRIPÉ est bien également «conservateur »; mais il l’est méchamment, orgueilleusement, avec égoïsme. | |

Il veut que rien ne soit changé à l’ordre social parce que cet ordre social lui garantit sa situation prépondérante de privilégié-classe-dirigeant.

Benoïît-Pamphile ConsEervaTEUR, lui, n’est pas mû par des sentiments aussi méprisables. [l est « conservateur » non par cruauté, mais simplement par trac, par cet immense trac qui a été le triste dada de toute sa vie et qui l'aurait fait passer par le trou d’une aiguille à la seule pensée qu’un principe nouveau, mais Juste, allait être substitué à un abus inique, mais ancien.

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Joseph LENTRIPÉ est une plaie cruelle et incurable de notre société; Pamphile CoNsERvATEUR n’est qu'un gros

bobo imbécile et guérissable avec le temps.

À toutes les époques révolutionnaires, Pamphile a tou-

jours été la planche de salut des réactionnaires. Ceux-ci,

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