LE ROMAN D'UNE FEMME PALE
Je viens de lire le nouveau livre de Henry de Kock : le Roman d'une femme pâle, et, avant de donner mon opinion sur le livre, il me plaît de la donner sur l'écrivain.
Une vieille dette que je lui paye.
Depuis quelque temps Henry de Kock est très-
attaqué par certaine critique : la critique des petits journaux, — la critique aux petites dents et aux petites plumes, qui l'accuse, surtout, de chercher ses succès dans Y immoralité.
Eh bien ! j'en suis fâché pour ces Aristarques qui, d'ailleurs, ne se piquent point, généralement, d'urbanité dans le choix de leurs coups de boutoir ad hominem, — mais ils ne savent pas ce qu'ils disent.
Ou ils ne disent pas ce qu'ils savent. — A leur choix : ignorance ou hypocrisie.
Non, Henry de Kock n'est point immoral. Dans la Voleuse d'amour, les 13 Nuits de Jane, le Démon de l'alcôve, la Nouvelle Manon, les Petites chattes de ces Messieurs, les Accapareuses, ceux de ses romans les plus mordus, — nous ne disons pas : déchirés; ils résistent très-bien; — parles quenottes en question, il peint un monde qu'il connaît, qu'il a étudié, observé, ausculté... — et ce monde n'est pas, sans doute, le monde où nous aurons jamais envie de voir s'établir nos filles.. é — ni même nos fils.
Mais parce qu'on parle de choses et de gens méprisables, est-il à dire qu'on mérite le blâme? A ce compte, quels écrivains, — et je prendrai parmi les plus grands, — seraient à l'abri du reproche?— Ah ! si, en nous montrant ces choses
et ces gens, on affectait de nous les donner comme règles de conduite et comme modèles, à la bonne heure ! Je m'inclinerais devant une noble indignation! Mais il n'en estpas ainsi, non, il n'en est pas ainsi. Ouvrez le premier venu de ces livres que j'ai cités, qu'y verrez-vous? Des tableaux amusants, intéressants ; parfois dramatiques; toujours vrais. Puis, comme couronnement à tout cela, sans exception, suivant la loi juste, — la loi divine, — le bien dominant le mal, le laid cédant la place au beau, le vice s'effaçant, honteux, devant la vertu triomphante...
« Sapristi ! » — style Desgenais, — du moment que, dans chacun de ses ouvrages, Henry de Kock, — à l'instar de tout bon mélodramaturge dans tout bon mélodrame, — vous montre, invariablement, au dénouement, le vice puni et la vertu, récompensée , que pouvez-vous désirer de plus, messieurs les Frérons à deux sous la ligne? Êtesvous donc plus royalistes que le roi? Mais les trois quarts et demi des romans de Henry de Kock sont estampillés. — Un de ces matins bénis que vous aurez trois francs en poche, assurez-vous, de visu, du visa, dans quelque gare de chemin de fer. — C'est qu'en dépit de vos criailleries, la commission du colportage ne veut pas voir dans ces livres ce que vous y voyez... ou plutôt ce
que vous feignez d'y voir, hommes de trop de vertu! — Soyez sincères, là... — pour une fois, bah! — votre grief le plus grave contre Henry de Kock, c'est qu'il se lit, qu'il se vend...
Et que, lorsque, par impossible, vous parvenez à produire, vous, et à vous faire imprimer, tout au plus vos meilleurs amis! — vos parents! — vos créanciers ! — ont-ils le courage d'enlever
à votre œuvre cette virginité qui lui vient du
brocheur.
Qui veut trop prouver ne prouve rien. On appelait jadis Paul de Kock : le Romancier des cuisinières, et Paul de Kock se contentait de répondre en souriant : « Il y a donc beaucoup de cuisinières? » Aujourd'hui, on appelle son fils : le Romancier des femmes galantes; et Henry de Kock répond à son tour en souriant également : « Il y a donc beaucoup de femmes galantes? »
D'ailleurs, tous ses romans ne sont pas du genre incriminé; — incriminé par les enragés de morale, les furieux de chasteté; — j'en pourrais nommer dix, — Henry de Kock a écrit plus de cent cinquante volumes, — je me bornerai à en désigner quatre où il n'y a pas ombre d'ombre de galanterie : le Médecin des voleurs, les Mystères du village, les Mémoires d'un cabotin, V Amour bossu.
L'Amour bossu, — entre autres, — publié primi-
tivement dans le Constitutionnel, est, àtous égards, une œuvre des plus remarquables : comme conception, comme originalité, comme style, comme esprit.
Le Roman d'une femme pâle a toutes les qualités deYAmow* bossu. Henry de Kocka voulu prouver une fois de plus qu'il savait dépeindre d'autres passions, d'autres sentiments que ceux du monde des courtisanes, et il a vaillamment atteint son but. Il y a dans ce livre telles pages écrites avec une énergie, tels détails dessinés avec une finesse qu'un maître ne désavouerait pas. C'est l'histoire d'une honnête femme que la jalousie entraîne jusqu'au crime... et qui en meurt. — Et après l'avoir lu, frappé que nous étions de sa terrible étrangeté, nous nous sommes demandé si, réellement, ce roman était bien un roman, ou si l'auteur, indiscret par amour de l'art, n'en avait pas puisé la donnée première à quelque source confidentielle... — et suprême.
Ne vous semble-t-il pas, comme à nous, qu'il y a des choses qu'on n'invente pas?
Quoi qu'il en soit, le Roman d'une femmepâle sera bientôt dans toutes les mains, nous le lui prédisons.
Et... notre dette est payée. Que si, pour défendre un écrivain que nous aimons, nous avons
ramassé quelques pierres à lui jetées par ceux qui ne l'aiment pas, nous autorisons très-volontiers ceux-là à adapter à leur profit ce proverbe arabe : On ne jette de pierres qu'aux arbres à fruits.
Fréd. Voisin.
On lit dans la Presse du 17 juillet 1865, sous la signature Georges Bell :
Le Roman d'une femme pâle, par Henry de Kock, in-18. — Histoire d'amour qui finit de la façon la plus tragique. Une statue s'anime et son cœur devient un volcan embrasé des passions les plus absolues. L'être aimé a le tort de s'oublier un jour, et de s'oublier sans la moindre excuse. Il y a un double crime au dénouement. Ce roman très-étudié, très-fouillé, est un des meilleurs que nous ayons lus depuis longtemps.
TAIUS. IMPRIMERIE POCPART-IUVYI. ET COMP. RUE DU IHC , 30.
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La Sibfiothèque
Université d'Ottawa
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