‹ Le trone d'Ecosse opera bouffe en trois actes et quatre tableaux de MM. Hector Cremieux et Adolphe JaimeChapitre 32 sur 62 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JANE, MOUTON. (La Reine parcourt le rapport, tout en examinant en dessous Mouton.)

mouton, à lui-même.

C’est une belle femme!... C’est même une très-belle femme!... Ce n’est pas une de ces femmes... non... au contraire... et puis elle a bon cœur... filais méfions-nous... parce que, dernièrement, à Paris, j’ai été pincé comme ça par une petite dame, à laquelle j’ai placé bien du vin... Oh! quant à ça, elle prenait tout ce que je lui offrais!... mais je n’ai jamais pu en toucher un sou... Aussi, maintenant, je fais bien l’œil, mais l’œil en coulisse seulement.

jane, lisant son rapport.

« Depuis hier, Majesté, et suivant vos ordres, nous avons » suivi partout celui que l’on croît être le prétendant au » trône d’Écosse. Excepté l’achat qu’il a fait d’une partie de » tonneaux vides, (tonneaux dont nous saurons la desti-

LE TRONE D’ÉCOSSE

» nation), nous sommes forcés de dire que rien ne nous a » paru suspect dans les démarches de cet homme. » (À ellemême.) C’est étrange 1 (Elle regarde Mouton.)

mouton, à part.

Je crois qu’elle me reluque... ça m’est égal... parce que je suis bon à voir.

jane, à part.

Mais alors, d’où lui viendrait cette puissance sur les Écossais?... Car il n’y a pas à dire... il m’a sauvée... moi, la reine! Il y a dans tout ceci quelque chose qui irrite ma curiosité!... Fait-il le niais?... Alors il est bien fort... AhI j’aimerais cela... trouver quelqu’un do bien fort à ma cour!... Oh! j’en aurai le cœur net... et tous... tous les moyens me seront bons! (Haut.) Sir Robert?

MOUTON

Majesté? (Il s’approche gracieusement.)

jane, le regardant, à part.

Quand je dis tous les moyens... Enfin!... (Haut.) Vous avez à me parler! eh bien! je vous écoute.

MOUTON

Majesté... excusez-moi... si je n’ai pas bien la pratique des choses de ce pays-ci... et puis, j’ai un costume qui me gène un peu... Il est très-joli, mais un peu froid... ça vous prend aux genoux... On ne peut pas rester dans un courant d’air avec ça... (A lui-même.) Et puis... je ne sais pas... mais je n’oserais pas ramasser une épingle... (Haut.) Alors, vous comprenez, on n’a pas tous ses moyens... mais j’espère que Ça ne nous empêchera pas de faire des affaires... J’ai là différents échantillons des maisons que je représente. Bien que je sois spécialement attaché à la grande œnophile de Bordeaux, j’ai les échantillons de tous les crûs de France. ( Mouvement de /a»e.)Ohl ne vous effrayez pas... Vous croyez peut-être que je vais déballer devant vous un tas de petites bouteilles... d’abord c’est embarrassant... et puis c’est fragile... On a ça dans ses poches, paf I ça se casse... et on peut croire tout ce qu’on veut. (Il rit aux éclats.) Alors... voilà... j’ai remplacé les petites bou-

LE T RO N K D’ÉCOSSE o.'i

teilles par ceci... (Il tire de sa poche un livret d? échantillons de couleurs différentes , semblable à ceux des commis de nouveautés.)

JANE

Qu’est-ce que cela?

MOUTON

Vous voilà bien etonnée... Je connais ça... Vous vous dites : c’est un marchand de nouveautés... Pas du tout... Ces différents carrés d’étoffes représentent la couleur de mes vins... Voyez-vous : Le rouge foncé, c’est le vieux bourgogne... ça a du bouquet, du corps et des jambes... C’est un vin... on en a plein la bouche... ça se mâche... Le bleu, c’est le Montpellier... Il y a des gens qui en boivent... On en fait aussi une encre excellente... Le jaune clair, Chàblis très-franc... Ce n’est pas de ces vins qui ont de la réponse... L’orange, Lunel; Sau terne, paille, etc., etc. (La Reine met le doigt sur un carré d'étoffe.) Oh I ne prenez pas celuilà, Majesté!... (A part.) Et puis nous n’en avons pas... (Haut.) Enfin, vous comprenez le truc... Vous me direz : Mais on ne peut pas juger du goût sur une étoffe. . .

jane, souriant.

J’allais vous le dire. •

MOUTON

Admirablement... Chaque morceau a été fortement imbibé du liquide qu’il représente... et si vous voulez prendre la peine de... ne fût-ce que du bout de la... vous jugerez vous-même. ( Jane se détourne pour étouffer ses rires.)

jane, se remettant.

C'est très-ingénieux.

MOUTON

N’est-ce pas?... Et c’est très-simple... Oh ! tous les maires des pays que j’ai traversés en ont déjà fait l’épreuve. . . et si vous désirez...

jane, s'éloignant un peu.

Non, merci !

MOUTON

Ah ! il y a encore des places... et puis maintenant, si vous

5fi LE TRONE D’ÉCOSSE

recevez du monde, j’ai des velours... {Il cherche un second carnet d' échantillons.) Je ne vous parle pas de mes vins métalliques... ça, c’est pour les grands voyages.

Assezl... Quel est votre but, sir Robert, en médisant toutes ces choses ?

MOUTON

Mais mon but est bien simple... Je demande tout bonnement h être votre fournisseur.

. jane, sérieuse.

Allons, c’en est assezl... Croyez-vous que je ne sache pas pourquoi vous êtes venu en Écosse?

Page 1