‹ Le Trousse-DiableChapitre 1 sur 1 · PR 2 PR 4 RE · texte numérisé non relu

PR 2 PR 4 RE

Monsieur Levacher, armateur à Paimbœuf, possédait dix bateaux de pêche.

Autrefois huissier à Nantes, puis retiré des affaires, il avait ainsi très avantageusement placé une partie de ses capitaux ; il habitait une jolie maison située à peu de distance de la mer ; du haut du belvédère de sa terrasse, par les belles soirées d'été, il se délectait, en savourant un café, à voir appareiller sa flotte, comme il disait plaisamment, et aller en course, afin de ramener captifs et vendables au marché, grand nombre de prisonniers appartenant aux nations des turbots, soles, mulets, bars et autres peuplades sous-marines.

Les amis de monsieur Levacher l'appelaient en riant l'amiral, bien qu'il ne connüût la mer que par le rapport de ses capitaines pêcheurs.

L'huissier retiré était d'une joyeuse humeur et extrêmement satisfait de sa position.

Le placement des gains considérables de son ancien office de huissier à Nantes, la vente de sa charge, le revenu poissonnier de sa flotte, lui assuraient une grande aisance, et comme il était fort serviable, il se plaisait à prêter son argent aux petits cultivateurs des environs à neuf ou dix pour cent d'intérêt sur première hypothèque.

L'échéance arrivait-elle sans le paiement, l'ex-huissier se faisait un religieux devoir d'exproprier le débiteur, et

s'arrondissait ainsi par l'acquisition d'excellents lopins de terres, achetés par lui en sous-main, tantôt moitié, tantôt le tiers de leur valeur: du reste, intrépide défenseur de la famille, de la religion et de la propriété, fanatique de l'ordre, l'amiral subissait, comme tant d'autres fanatiques de l'ordre, les conséquences de la catastrophe de février; mais il la subissait avec une résignation sardonique, avec une soumission narquoise des plus humiliantes pour la République, car monsieur Levacher s'amusait fort à bafouer et humilier la République.

Défenseur de la famille, monsieur Levacher avait nécessairement une famille, qui se composait de madame Julie Levacher, timide et excellente femme, d'une laideur rare, mais largement dotée.

De ce mariage étaient nés deux enfants : une jeune fille alors âgée de dix-sept ans et un garçon de quinze ans.

Défenseur de la propriété, monsieur Levacher possédait d'excellentes valeurs mobilières et immobilières, y compris sa flotte, l'une des sources les plus fructueuses de son revenu.

Défenseur de la religion, monsieur Levacher envoyait sa femme et ses enfants à la messe le dimanche, et le soir de ce jour dominical, il donnait à diner au curé de Paimbæœuf ; de plus, il avait fait hommage à la paroisse d'un christ et de quatre flambeaux d'église en plaqué ; deux beaux bustes en bronze de Voltaire et de Rousseau, jadis l'ornement de son cabinet, furent troqués par l'amiral contre ces saints ornements.

Enfin, conversion mémorable! tous ses bateaux, jadis assez brutalement baptisés à la matelote par leurs patrons, reçurent des noms plus en harmonie avec la foi du néophyte.

Le Brüle-Gueule devint la Sainte-Vierge, le Trousse-Diable devint le Sarnt-Esprit, etc., etc.

Il faut l'avouer, l'amiral remarqua maintes fois depuis ce nouveau baptême les pêches miraculeuses de sa flotte ; il y eut des maquereaux surprenants, des barbues phénoménales et des homards étourdissants.

Défenseur de l'ordre, monsieur Levacher avait souscrit pour vingt exemplaires des petits livres de la rue de Poitiers, ensuite distribués par lui aux capitaines de sa flotte, lesquels, pleins de gratitude, employèrent ces feuilles à des usages personnels, sans avoir cependant préalablement lu ces jolis traités : nouvelle preuve de l'espèce de prescience divinatoire assez généralement accordée aux hommes de mer.

Est-il besoin d'ajouter que l'amiral vota comme un seul homme pour les candidats royalistes lors de toutes les élections municipales, départementales et autres, et qu'il fut l'un de ces six millions d'électeurs qui acclamèrent monsieur Bonaparte à la présidence de la République.

Membre du jury, l'amiral avait impitoyablement condamné tous les républicains que leurs délits politiques ou constitutionnels avaient amenés devant son tribunal.

Enfin, chaque matin, l'ex-huissier avait coutume de dire en manière d'oraison matinale : « Leur fichue République, allons donc ! elle n'en a pas pour trois mois dans le ventre ! »

Cette sinistre prophétie durait depuis tantôt deux ans.

Par une orageuse soirée d'équinoxe d'automne, pendant qu'au dehors le vent soufflait, la mer grondait, monsieur Levacher, après un copieux dîner, était revenu dans son salon.

Là, au coin du feu, les pieds sur les chenets, commodément établi sur les coussins d'un moelleux fauteuil, il s'apprêtait à prendre son café.

C'était quelque chose de fort important que la confection du café de l'amiral.

Madame Levacher, remplie de prévenances pour son mari, préparait elle-même, chaque soir après dîner, dans le salon, la distillation du moka.

Les deux enfants de l'amiral, Laure et Victor, aidaient leur mère dans les préparatifs.

Déjà Victor offrait à son père la tasse sur un plateau, et Laure présentait le sucrier, tandis que madame Levacher s'apprêtait à transvaser dans la cafetière d'argent, préalablement chauffée, le café brülant.

Enfin, le moment est venu... le café fume dans l'argent. Ce fut un touchant tableau.

L'amiral étendu dans son fauteuil ; à sa droite, sa fille, présentant le sucrier ; à sa gauche, son fils, offrant la tasse, et devant lui sa femme, la cafetière à la main.

Sans être poète, l'huissier retiré sentit profondément la poésie de cette scène patriarcale, et tout en jetant le sucre dans la tasse, il fredonna :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.

Et voilà les pures et douces jouissances que ces gueux de rouges. de républicains veulent nous ravir.

Puis, dilatant ses narines au-dessus de la vapeur embaumée qui s'échappait de la tasse remplie jusqu'au bord par madame Levacher, il ajouta :

— Quel délicieux arôme. Julie. tu t'es ce soir encore surpassée. ce doit être un nectar des dieux.

Et le goûtant :

— Parfait, parfait, parfait !

— Papa, le trouves-tu assez sucré ?

— Oui, Laurette.

— Mon petit père, que prendras-tu comme pousse-café ?

— Hum, hum. mon garçon, ceci demande réflexion. beaucoup de réflexion, répondit l'amiral d'un air méditatif, en se renversant dans son fauteuil, les yeux à demi clos, et se livrant à la béatitude de la dégustation.

Il se fit un religieux silence: épouse et enfants attendaient avec une respectueuse curiosité la désignation du pousse-café de leur père et de leur époux.

Une rafale de vent apporta jusque dans le salon le bruit de la mer orageuse qui déferlait sur la grève.

— Quel ouragan, mon ami, dit madame Levacher, quelle nuit, quelle nuit !

— Voyons, reprit l'amiral, sans répondre à sa femme, en sirotant son café avec onction, voyons ! quel pousse-café vais-je avoir l'avantage de m'administrer : du rhum? du kirch ? ou du vieux cognac ?

— Que choisis-tu, mon ami ?

— Ma bonne Julie. les plaidoiries entendues... le nommé cognac, âgé de quarante-huit ans, prévenu, le vieux scélérat, d'être à la fois spiritueux et velouté, est condamné à être absorbé sans délai.

— Laure. apporte vite le flacon d'eau-de-vie, mon enfant.

La jeune fille courut à un coffret de palissandre placé sur une étagère : mais son frère l'avait prévenue, et, après une lutte enfantine, le jeune garçon apporta triomphant le flacon à son père.

— Ces chers enfants, dit l'amiral, tandis que sa femme versait dans le cristal la liqueur couleur de topaze. Ces chers enfants, ils se disputent à qui m'apportera mon pousse-café. Ah ! On a bien raison de dire : rien n'est tel que la famille, et. mais, Julie, à quoi penses-tu donc ? Et le bain de pied ?.. Qu'as-tu à regarder ainsi du côté de la fenêtre ?

— Mon ami, quel vent, il ébranle les croisées !

— Parbleu, je le crois bien, nous sommes en plein équinoxe d'automne. Mais mon bain de pied, mon bain de pied, diantre ! je ne perds pas la carte, moi.

À ce moment, une servante entra précipitamment, et dit : — Monsieur, monsieur !

— Que veux-tu, Jacqueline ?

— Monsieur, c'est le patron Antoine.

— Comment, le patron Antoine ? s'écria l'amiral, après avoir prestement vidé son verre sans plus songer au bain de pied, mais l'heure de la marée doit être passée, les bateaux devraient être en mer depuis une demi-heure.

— Mon ami, reprit timidement madame Levacher, le temps est peut-être par trop mauvais, tu n'entends donc pas le vent ?

— Allons donc ! mes bateaux sont sortis cent fois par des temps pires que celui-là. Jacqueline, fais à l'instant monter ce vieux drôle d'Antoine.

— Oui, monsieur.

Et la servante disparut.

— Voilà, par exemple, qui est un peu fort de café, dit l'exhuissier en frappant sur la table. Ainsi mes bateaux ne sont pas sortis ! Ce patron Antoine est têtu comme une vieille mule.

« Comment, tantôt je lui dis formellement : Je veux et j'entends que mes bateaux aillent à la pêche... voilà quatre jours que dure ce coup de vent d'équinoxe : d'ailleurs, ça finit par m'impatienter ; le temps est beaucoup moins mauvais aujourd'hui qu'hier ; j'ordonne que mes bateaux sortent, et malgré mes ordres ils ne sortent point. Pardieu ! ces messieurs les matelots aiment bien mieux se goberger à leur aise, de crainte d'aller attraper en mer un rhume de cerveau, probablement !

Il y avait une fois cinq, six gendarmes... Qu'avaient de bons rhumes de cerveau.

fredonna Victor pour correspondre, ce cher enfant, à l'innocente plaisanterie de son père.

Mais l'ex-huissier n'était plus en train de rire, et il reprit paternellement, d'ailleurs, en manière d'instruction économique.

— Cela n'est point, mon enfant, du tout plaisant, tu vas comprendre cela tout de suite : des chevaux à l'écurie sans rien faire, ou des bateaux sur la grève, c'est tout un, n'est-il pas vrai ?

— Oui, petit père.

— Or, chaque fois que mes bateaux ne sortent pas, c'est une aimable perte sèche de trente-cinq à quarante francs par jour que j'embourse.. Comprends-tu cela, cher enfant ?

— Le fait est, petit père, que c'est une grosse perte, reprit le jeune garçon d'un air capable, car enfin, en ajoutant à la somme perdue la capitalisation des intérêts des intérêts, ça finira par monter à un fameux chiffre dans l'inventaire de ta fortune.

Malgré sa colère contre le patron Antoine, les petits yeux de l'huissier retiré se remplirent de larmes : il sentit son cœur paternel s'épanouir et se fondre à la réflexion économique de son rejeton, et il dit à sa femme :

— Julie, l'entends-tu à quinze ans et demi, songer déjà à la capitalisation des intérêts. parler inventaire de fortune, quel homme d'ordre ce sera !

— Ah ! mais ! c'est que je ne suis pas un rouge, moi, petit père !

— Non, oh ! non. Tu es digne de marcher sur les traces de ce petit propriétaire cité en exemple aux enfants par ce bon

monsieur Thiers, dans son admirable livre sur la propriété ! Un des chefs-d'œuvre de la rue de Poitiers.

— Ah! oui. Ce petit garçon si riche qui plantait des légumes et des fruits dans son jardinet, non pour en jouir, puisqu'il en avait plus qu'il n'en voulait dans le parc de sa mère... et qu'il laissait pourrir et faner ce qu'il plantait, mais enfin il se disait: C'est à moi, je suis propriétaire. Je comprends joliment cela !

— Peut-être, mon enfant, au lieu de les laisser se perdre, aurait-il mieux valu donner les fleurs et les fruits à de petits malheureux, hasarda madame Levacher. Ce jeune garçon eût fait un meilleur et plus utile usage de sa propriété.

— Bon, voilà ma femme ! Communiste, socialiste, écarlate, s'écria l'amiral furieux. Ma parole d'honneur, c'est à en devenir chèvre.

— Monsieur, dit Jacqueline en rentrant au salon, le patron Antoine veut pas monter...

— Voici qui devient de plus en plus fort, reprit l'amiral ébahi. Comment, il ne veut pas monter ?

— Non, monsieur, il est trop pressé... Il va courir vous attendre à la petite porte du jardin qui donne sur la mer : il vous supplie de venir le rejoindre tout de suite... Il dit qu'il s'agit du salut de tous vos bateaux.

— Ils sont donc sortis ?

— Dame... monsieur, moi, je ne sais pas.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria monsieur Levacher. Ce vieux drôle est-il devenu fou. me forcer à sortir de mon salon bien chaud par une soirée comme celleci. Et puis si les bateaux sont en danger, c'est qu'ils ont pris la mer, et s'ils sont en mer, pourquoi est-il resté à terre ?

— Dame... monsieur, moi, je ne sais pas.

— Ce n'est pas à vous que je parle, grosse bête...

— Ma parole d'honneur, c'est à n'y rien comprendre...

— Est-ce qu'il pleut ?

— Monsieur, il vente si fort que la pluie tourbillonne en l'air.

— M'obliger à sortir par un temps pareil...

— Vraiment, petit père, c'est à n'y pas croire... un homme à tes gages, te faire dire d'aller le rejoindre !

— Mon enfant, reprit madame Levacher, s'il s'agit du salut des bateaux, c'est fort grave... Le patron Antoine aura couru au plus pressé.

— Sans doute, c'est fort grave, s'écria l'amiral.

— Mais qu'est-ce que cela veut dire. le salut des bateaux... Jacqueline, vite, mon parapluie... mes sabots... et puis enfin, pourquoi Antoine n'a-t-il pas exécuté mes ordres. J'en ai par-dessus la tête de ce vieil entêté ; avec lui, ce sont toujours des si, des mais ; cette fois-ci, il ne le portera pas en paradis, je lui retire son bateau.

— Mon ami, dit timidement madame Levacher, avant de te déterminer à quelque chose, vois d'abord ce que te veut le patron Antoine... Et d'ailleurs, tu le sais, tu ne peux vraiment pas lui retirer son bateau.

— Comment, maman, petit père n'a pas le droit de disposer d'un bateau qui est sa propriété, son bien, sa chose ?

— Mais mon enfant... et les deux fils du patron Antoine 2...

— Victor, viens avec moi, s'écria l'amiral, sans donner à l'adolescent le temps de répondre à sa mère. Il faut tirer tout cela au clair!

— Mon ami... croise bien ta robe de chambre...

— Papa. mets ce cache-nez par-dessus ta casquette, ajouta la jeune fille, en courant porter à son père une longue écharpe en laine.

— Tu as raison, Laurette... j'ai de si mauvaises dents, qu'en sortant d'ici où il fait très chaud, pour aller m'exposer au froid et à l'humidité du dehors, en traversant le jardin, je pourrais attraper une rage de dents... Scélérat d'Antoine !

La mère et la fille emmitouflèrent tendrement leur père et leur époux en lui mettant l'écharpe de tricot de laine en mentonnière par-dessus sa casquette, tandis que Jacqueline, agenouillée devant son maitre, lui chaussait des sabots.

— Le salut des bateaux !… murmurait l'amiral. Qu'est-ce que cela signifie. gredin d'Antoine ! Allons, Victor, viens... prends le parapluie.

— Sois tranquille, petit père, nous allons joliment le sabouler, monsieur Antoine.

Et le père et le fils sortirent.

AE

La lune était en son plein, mais blafarde et obscurcie par de grandes nuées rousses chassées par un vent violent, dont les rafales fouettaient une pluie froide, fine comme un brouillard.

L'amiral et son fils coururent mille dangers durant leur traversée du perron de la maison à la porte du jardin, audelà duquel on entendait la mer gronder comme un tonnerre. Le parapluie dont s'abritaient le père et le fils fit deux ou trois fois la tulipe.

Victor eut sa casquette enlevée par l'ouragan: l'amiral, aveuglé par la pluie, étourdi par le vent, dévia de sa route et s'embourba jusqu'aux jarrets dans le terrain boueux d'une cressonnière.

À chacune de ces mésaventures le père et le fils s'écriaient spontanément avec un touchant accord :

— Scélérat d'Antoine ! Gredin d'Antoine !

Enfin ils arrivent à l'issue du jardin, située à l'angle d'un mur, guidés par la pâle clarté de la lune.

La clef de la serrure était en dedans. Victor ouvre la porte et se trouve en face du patron Antoine, vieillard de grande taille, vêtu d'une vareuse bleue et coiffé d'un bonnet de laine rouge.

Le

— Ah! combien vous avez tardé, monsieur, dit le vieux marin. Vite... vite... suivez-moi, il n'y a pas un moment à perdre...

Ce disant, le patron se dirigeait vers la grève où venaient déferler les lames de l'Océan avec un retentissement formidable.

— Petit père, dit Victor en se retournant, il nous dit d'accourir et qu'il n'y a pas un moment à perdre ; ensuite il est parti comme une flèche du côté de la mer : le vois-tu làbas !

— Mais il est donc fou à lier. Antoine ! eh ! Antoine ! venez me parler !

Le bruit des vagues se brisant sur la grève répondit seul aux cris de l'amiral qui, de plus en plus inquiet et surpris, dit à son fils :

— Que le diable m'emporte si je comprends rien à cela! Qu'est-il arrivé aux bateaux! Où court-il ainsi, ce vieux possédé... Enfin, puisque nous avons tant fait que de venir jusqu'ici, allons jusqu'à la côte, et finissons, car je suis trempé, glacé... Scélérat d'Antoine ! gueux d'Antoine !

Le père et le fils sortirent du jardin.

À peine furent-ils dehors, maintenant de leur mieux le parapluie sous lequel le vent s'engouffrait, qu'un matelot embusqué derrière l'angle du mur où s'ouvrait l'issue du jardin, tira la porte à lui sans être remarqué par l'amiral ni par son fils ; puis il se mit à les suivre silencieusement.

— Allons, bon! dit Victor, voilà que le vent a poussé la porte du jardin, et la clef est en dedans... Gredin d'Antoine ! - Il ne nous manquait plus que cela ! il nous faudra faire le

grand tour pour rentrer... Nous en aurons pour un quart d'heure et nous serons trempés jusqu'aux os Brigand d'Antoine !

L'amiral et son fils, en parlant ainsi, hâtaient le pas afin de suivre le vieux patron, qui, toujours courant, les précédait à une quinzaine de pas de distance ; enfin ils le rejoignent auprès d'une cabane de pêcheurs.

Là ils s'arrêtent.

— Me diras-tu enfin ce que cela signifie, vieux scélérat ! s'écria monsieur Levacher, furieux et essoufflé de cette marche précipitée : me faire sortir de chez moi par un temps pareil ! Qu'est-il arrivé aux bateaux ? Sont-ils sortis ? Et s'ils sont sortis, je veux savoir...

— Monsieur Levacher, je vais vous dire...

— Antoine ! tu ne dois pas interrompre mon petit père quand il te parle.

— Monsieur Victor, je vais vous dire.

— Répondras-tu ? Qu'est-il arrivé à mes bateaux ?

— Monsieur Levacher, écoutez-moi, s'il vous plaît: les autres patrons n'ont pas voulu prendre la mer, parce qu'il vente à décorner les bœufs, et que sortir ce soir c'est vouloir se mettre la barque sur le dos. Pourtant, monsieur Levacher, moi, pour vous obéir absolument pour vous obéir, je vais mettre à flot le 7rousse-Diable, c'est-à-dire le Saint-Esprit, selon que vous l'appelez depuis que vous trinquez avec les curés.

— Mais alors, reprit l'amiral abasourdi, puisque les bateaux ne sont pas sortis, quel danger courent-ils ?

— Ils n'en courent aucun, monsieur Levacher, ils n'en courent aucun, Dieu merci.

— Et que signifie alors, gueux que tu es, l'alarme où tu nous as jetés ? Pourquoi nous avoir fait venir ici ?

— Pour que vous vous embarquiez avec moi sur le 7rousse- Diable, non, sur le Saint-Esprit, monsieur Levacher ; il y a encore un bon jusant, le bateau est amarré ici près, au dedans de la jetée Je n'attendais plus que vous et monsieur Victor.

— Hein...

— Je dis, monsieur Levacher, reprit le vieillard d'une voix grave, je dis que je n'attendais plus que vous et monsieur Victor pour mettre à la voile.

— Petit père, décidément il est fou...

— Tiens. qu'est-ce que c'est donc que ces trois matelots qui sortent de la cabane, et puis celui-là qui vient derrière nous ?

— Ces matelots, monsieur Victor, c'est l'équipage du Trousse-Diable.

— Monsieur Antoine, s'écria l'amiral, si vous n'êtes pas en effet devenu fou à lier, vous êtes le plus insolent coquin qu'il y ait sous la calotte des cieux. Oser vous permettre une telle plaisanterie envers votre armateur ! me faire quitter le coin de mon feu par un temps abominable, me plonger dans une inquiétude mortelle au sujet de mes bateaux !..

— Vous avez raison, monsieur Levacher, il se peut que depuis la mort de mes deux garçons je sois devenu un brin fou... je ne dis pas non... Il me passe, voyez-vous, souvent par la tête des idées baroques : nais il faut nous dépêcher

pour profiter du jusant et embarquer. Allons, la jetée n'est pas loin. venez, monsieur Levacher, venez...

— Tu as l'audace de continuer cette plaisanterie !

— Matelots ! épargnez à monsieur Levacher la peine de marcher : emportez-le et filons notre câble.

La colère de l'amiral se changea en épouvante lorsqu'il se vit saisi et enlevé par deux vigoureux marins dont les figures étaient à demi cachées par leur bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux et par leurs grosses cravates de laine montant jusqu'au nez.

— Un guet-apens! s'écria l'ex-huissier dont les dents claquaient de terreur. Au secours !... au secours !.…

Mais le bruit du vent et de la mer couvrait sa voix.

— Ah! mon Dieu, mon Dieu, petit père !.. cria le jeune garçon en sanglotant et joignant les mains en regardant autour de lui d'un air effaré : que faire ? que faire 7...

— Nous suivre, monsieur Victor ; un bon fils accompagne toujours son père, dit le patron Antoine en posant une large main sur l'épaule de l'adolescent : après ça, si ça vous fatigue de marcher, ne vous gênez pas ; moi et Simon nous vous porterons comme on porte votre petit père.

— Vieux scélérat. Au secours ! au secours !

— Ne vous époumonez donc pas comme cela pour rien, monsieur Victor, on ne peut vous entendre de nulle part.

— Allons, venez, monsieur Victor.

— Misérables !.… hurlait l'amiral en se débattant en vain contre les matelots qui l'entrainaient, car l'on n'était plus

qu'à quelques pas de l'embarcadère. Scélérats, vous voulez donc m'assassiner moi et mon fils ?

— Oh! monsieur Levacher.…. par exemple! nous des assassins ! Nous la crème des matelots ! nous qui seuls obéissons à vos ordres ! Ne m'avez-vous pas dit ce matin : « Je veux... j'entends que mes bateaux sortent... » Eh bien ! monsieur Levacher, nous sortons... et pourtant moi, qui suis un vieux matelot... je n'ai jamais vu, non jamais, une nuit de tempête s'annonçant comme celle-ci s'annonce. Aussi nous serons très flattés de vous avoir à bord. Ça nous portera bonheur... à moi et à Simon qui a aussi ses raisons pour embarquer cette nuit à bord du 7rousse-Diable. Nous avions arrangé notre petit plan de campagne... mais il fallait vous attirer hors de chez vous... et alors...

— Écoute, Antoine, c'est folie de ta part. pure folie. et non méchanceté, je le sais. Tu es un brave homme... un excellent homme... ces garçons aussi. sont de braves gens... Laissez-moi libre. et je te donnerai cent francs à toi, et cinquante francs à chacun de tes hommes : de plus, je te jure de ne pas porter plainte au commissaire de marine.

— Voyez-vous, monsieur Levacher, vous rempliriez votre bateau de pièces de cent sous en nous disant : Prenez... que nous vous dirions : Merci. Nous avons notre idée. Il faut que vous embarquiez sur le 7rousse-Diable avec nous. Mais nous voici arrivés à la cale. Allons, matelots, embarquezmoi messieurs Levacher père et fils, armateurs de bateaux de pêche à Paimbæœuf.

L'ordre du vieux matelot fut exécuté.

L'amiral, malgré ses cris, ses prières, ses menaces, ses offres, fut garrotté et déposé à l'arrière du bateau.

Les matelots allaient aussi embarquer le jeune garçon malgré ses pleurs, lorsque le patron Antoine réfléchit, les arrêta du geste et dit d'une voix grave :

— Écoutez, monsieur Victor, vous avez une brave et digne mère... douce au pauvre monde, elle serait inconsolable en ne vous voyant plus revenir... Et je sais, moi, ce que c'est que de ne plus voir revenir ses fils. Retournez donc auprès de votre maman. Que cela vous serve de leçon. L'on a beau avoir pour père un riche armateur... il ne faut point pour cela rudoyer les pauvres vieux matelots à cheveux gris. Ça porte malheur à la jeunesse... Allez, monsieur Victor : rentrez chez vous.

Et s'adressant aux matelots :

— Emmenez cet enfant, mes garçons, et merci de la peine. Je vous dis adieu, mais non au revoir. Toi, Simon, ajouta-t-il en s'adressant à un jeune matelot sombre et silencieux, qui avait fermé la porte du jardin, prends la gaffe et hâle-nous jusqu'au milieu de la jetée, là, nous nous arrêterons pour causer un brin avec monsieur Levacher et lui expliquer le pourquoi de la chose avant de nous en aller en mer avec lui.

L'ordre du patron Antoine fut exécuté par Simon. À l'aide du croc de sa gaffe, dont il mordait les poutres de la jetée, il fit avancer le 7rousse-Diable sur l'eau, en cet endroit abritée du vent et presque aussi calme que celle d'un lac.

Le bateau s'éloigna de l'embarcadère à travers les mugissements de la tempête ; on entendait au loin les cris désespérés du fils de l'amiral et la voix des matelots criant :

— Adieu, patron Antoine ! adieu !

— Est-ce que vous voulez que nous fassions dire une messe pour le repos de votre âme et de celle de Simon ?

— Merci, mes garçons, leur cria le vieux marin; gardez votre argent, si vous en avez de reste, pour acheter des sabots et des bas de laine à vos enfants : ça vaut mieux que de brüler des cierges en plein midi.

Simon, au moyen de sa gaffe, conduisit le 7rousse-Diable jusqu'à environ vingt pieds de l'extrémité de la jetée, sur laquelle la mer en furie déferlait avec le fracas de la foudre.

L'écume des vagues soulevées, fouettées par la tempête,

enveloppait d'une sorte de brouillard le bateau que la houle, déjà sensible à cet endroit, faisait brusquement osciller.

— Simon, dit le patron, passe un bout de corde dans l'un des anneaux d'amarrage de la jetée, j'ai deux mots à dire à monsieur Levacher.

L'armateur, voyant le bateau amarré, eut un dernier moment d'espérance.

Il avait été déposé, garrotté, à l'arrière, aux pieds du patron Antoine debout près de la barre du gouvernail.

Se dressant alors sur son séant, l'amiral dit au vieux matelot d'une voix strangulée par la terreur :

— Antoine, écoute...

— Pardon, monsieur Levacher, ça n'est pas la peine de parler, je sais ce que vous allez me dire : notre résolution, à nous deux est prise, et bien prise : n'est-ce pas, Simon ?

Le jeune matelot fit un signe de tête affirmatif.

La patron d'Antoine, d'un geste, imposa silence à l'amiral et lui dit :

— Voyons, monsieur Levacher, en bonne conscience, est-ce que c'est très juste que, pendant que vous vous rôtissez les

mollets devant le feu de votre salon, vous nous forciez d'aller par un temps pareil risquer à coup sûr notre peau, à seule fin de pêcher à votre profit des turbots et des limandes ?

— Mon ami, le temps est trop mauvais pour aller en mer, je l'avoue, je le proclame ; rentrons. Oh! rentrons au plus vite. je t'en supplie, mon cher ami Antoine !

— Vous me dites maintenant, en faisant le gentil: Rentrons, mon cher ami Antoine! Parce qu'il va falloir risquer votre peau avec nous ; mais il y a un quart d'heure, vous me disiez de votre grosse voix: Gredin d'Antoine, pourquoi les bateaux ne sont-ils pas dehors ? Est-ce vrai cela, monsieur Levacher ?

— J'avais tort, mon cher Antoine, j'avais grand tort ; j'en fais humblement l'aveu.

— C'est trop tard.

— Antoine, sérieusement, tu ne veux pas que j'aille exposer ma vie.

— Est-ce que vous ne vouliez pas nous forcer à exposer la nôtre, parce que vous tenez dans votre main notre pain et celui de nos familles ?

— Mais, je te le répète, mon bon, mon cher, mon brave Antoine, j'ai eu tort, mille fois tort. Jamais ! oh ! jamais, je n'ordonnerai désormais aux bateaux de sortir à moins que tu ne m'aies dit: Ils peuvent sortir sans danger pour les marins. Je t'en donne ma parole d'honneur, ma parole d'honneur la plus sacrée, mon bon Antoine, mon vieux loup de mer, la leçon me profitera, va, je te le jure... Et puis enfin tout ceci, en vérité, est insensé. Est-ce que toi et Simon vous

êtes capables de manœuvrer ce bateau qui a d'ordinaire un équipage de quatre hommes et d'un mousse ?

— Vous êtes bien bon de craindre pour nous la fatigue, monsieur Levacher : mais rassurez-vous, notre manœuvre ne sera ni longue ni pénible : une fois hors de l'abri de la jetée, nous orientons la voile au plus près du vent, et à Dieu va, le bateau deviendra ce qu'il pourra.

— Mais s'il chavire, malheureux fou! s'écria l'amiral en frissonnant, toi et Simon vous serez noyés comme moi !

— Pardieu !

— Mais si tu es assez fou pour vouloir mourir, moi je tiens à la vie; Simon aussi. N'est-ce pas, mon brave Simon ? tu veux vivre, toi, et longtemps. Tu as fièrement raison.

Le jeune matelot fit un signe de tête négatif. Le patron Antoine lui dit :

— Garçon, raconte ton histoire à monsieur Levacher.

— Ça n'est pas la peine, répondit le jeune matelot, je suis bien aise de mourir : voilà tout !

— Voilà tout ! s'écria l'amiral, dont les dents claquaient de terreur, voilà tout. mais c'est tout...

— Monsieur Levacher, reprit Antoine, je vas vous dire en deux mots l'histoire de Simon... Vous savez bien qu'au mois d'avril de cette année, par ce grand coup de vent du nordouest... un des bateaux où était Simon a chaviré.

— Oui; mais, grâce à Dieu, l'équipage moins un homme a pu se raccrocher à la quille, et un cutter garde-côte a sauvé les naufragés.

— Cela n'a pas empêché que pendant vingt-quatre heures le bruit ait couru que le bateau avait péri corps et biens. La femme de Simon, qui avait épousé d'amour ce garçon, l'a cru noyé. Elle était enceinte. Ça lui a porté un coup si terrible qu'elle en est morte en trois heures. Quand Simon est revenu, il s'est croisé avec l'enterrement de sa femme. Depuis ce jour-là, il ne peut plus remordre à la vie ; pas vrai, Simon ?

Le matelot secoua mélancoliquement la tête.

— Et lorsque tantôt, poursuivit Antoine, j'ai proposé à Simon la partie de cette mort, il a ri pour la première fois depuis six mois, ce pauvre garçon. Quant à moi, monsieur Levacher, depuis que mes deux fils ont été noyés à votre service. je dis comme Simon... Ça n'est pas gai la vie !

— Ses fils ! s'écria l'amiral, frappé d'un trait de lumière et sentant redoubler son épouvante ; Jésus, mon Dieu !.… je suis perdu : il veut venger ses fils.

— Le jour où ils sont morts, monsieur Levacher, je vous avais dit aussi : « Le soleil se couche mal ; nous aurons gros temps au lever de la lune, et le diable sait ce que vaut le gros temps en équinoxe. Croyez-moi, monsieur Levacher, ne faites pas sortir les bateaux. » À cela, vous m'avez répondu que j'étais une vieille bête, un vieux poltron, et par vos ordres nous avons mis à la voile, et vous savez ce qui est arrivé...

— Antoine, je te ferai une pension de cent écus pour t'indemniser de la perte de tes fils qui t'auraient soutenu dans ta vieillesse.

— Je ne trafique pas de la mort de mes enfants ; je veux seulement vous prouver par expérience que vous aviez tort

de vouloir faire sortir vos bateaux cette nuit. et que c'était un jeu à noyer une trentaine de pauvres matelots.

— Antoine. tu me crois donc un tigre, moi ? Jésus, mon Dieu ! moi un tigre !

— Ah! par exemple, monsieur Levacher, je n'ai point de vous cette méchante idée-là.. Vous aimez votre femme, vos enfants, et, si vous aviez dû avoir un tombeau, on aurait écrit sur votre pierre: Bon père et bon époux. Vous ne couperiez pas le cou à un poulet: vous n'êtes pas un mauvais homme, non, mais vous vous dites sans songer à mal : « J'ai des bateaux, moi, faut qu'ils me rapportent. »

— Tu l'avoues toi-même, mon bon Antoine, je ne pensais pas à mal en ordonnant aux bateaux de sortir.

— Non, certainement, monsieur Levacher:; et pourtant, sans penser à mal, vous pouviez faire noyer une trentaine de bons matelots, seuls soutiens de leur famille. Aussi faut-il, voyez-vous, monsieur Levacher, que votre exemple fasse songer à bien au lieu de ne pas songer du tout, ceux qui pourraient, comme vous, faire du mal innocemment. Voilà pourquoi je vous emmène avec nous. Aussi demain on se dira dans Paimbœuf :

«— Vous ne savez pas ce qui est arrivé à monsieur Levacher, l'armateur de bateaux de pêche !

« — Non ; quoi donc!

« — Figurez-vous qu'il a voulu faire sortir ses marins malgré eux par un temps à tout chavirer : il s'est trouvé un vieux bonhomme qui s'est dit : « Ça va: j'irai en mer ; mais monsieur Levacher y viendra avec moi. » Ainsi dit, ainsi fait. On embarque mon monsieur Levacher : le bateau sort, il chavire, et. bonsoir les amis !

« — Ah! mon Dieu! monsieur Levacher est noyé! un si digne homme, qui donnait à diner à son curé tous les dimanches !

— Antoine, je t'en supplie, écoute-moi.

— Alors on se dira : « Au fait, c'est drôle tout de même de forcer de pauvres hommes à risquer leur peau quand on ne risque pas la sienne. Dame ! après tout, monsieur Levacher a été puni par où il a péché, car il ne faut jamais, pour son intérêt, exposer autrui à des dangers devant lesquels on reculerait soi-même... »

« C'est la morale de la chose, monsieur Levacher. Et làdessus, Simon, ajouta le patron Antoine en élevant la voix, démarre et pousse au large, mon garçon.

Simon obéit, malgré les gémissements, les prières, les imprécations, les cris d'épouvante et le désespoir de l'amiral.

— Quelles rafales carabinées ! dit Antoine à mesure que le Trousse-Diable s'approchait de la jetée. Nous pouvons nous vanter que ce sera pour la dernière fois que nous aurons mis le pied sur le plancher des vaches, et que nous allons boire un fier coup à la grande tasse !

Au moment de doubler la pointe de la jetée, Simon et Antoine orientèrent la voile au plus près du vent ; le patron prit la barre du gouvernail ; le Trousse-Diable gagna la haute mer. La tempête redoublait de violence ; des vagues hautes comme des montagnes semblaient à chaque instant devoir engloutir le bateau : la clarté de la lune, souvent obscurcie par les nuages roux que l'ouragan chassait avec une incroyable rapidité, les perçait parfois : alors elle jetait ses reflets blafards sur les lames énormes, d'un vert noirâtre, couronnées d'une nappe de blanche écume.

Elles s'élevaient et se creusaient tour à tour avec un mugissement formidable, et laissaient entre elles des vallées liquide de cinquante pieds de profondeur.

Le 7rousse-Diable, tour à tour lancé sur la crête des montagnes, en plongeant jusqu'au fond des espaces qu'elles laissaient entre elles, se couchait souvent presque sur le flanc, tant la tempête soufflait avec furie dans la large voile du bateau pêcheur.

— Jésus, mon Dieu ! ayez pitié de moi, murmurait avec épouvante l'amiral délivré de ses liens par le patron Antoine ; nous allons être noyés. Voici ma dernière heure.

— C'est probable, monsieur Levacher, répondit le patron Antoine avec une sinistre amertume. La mer n'était pas si mauvaise qu'en ce moment la nuit où mes deux fils ont été noyés à votre service ; cette nuit-là, vous m'aviez dit, comme tantôt : Je veux que mes bateaux sortent.

Une vague, s'abattant sur la proue du bateau comme une avalanche liquide, déferla sur le pont avec tant de violence que Simon, qui se tenait à l'avant, eût été emporté, s'il ne se fut machinalement cramponné aux cordages du mât: l'amiral et le patron Antoine, placés à l'arrière, disparurent un moment sous la lame, et monsieur Levacher s'écria en gémissant :

— Nous coulons ; nous sommes perdus !

— Pas encore, monsieur Levacher, reprit le patron Antoine ; nous irons tant que nous pourrons. ça vous donnera une petite idée de l'agrément de notre métier, car, pour peu qu'il vente bon frais, il ne se passe pas de pêche où nous n'essuyions de pareils coups de mer, en vous pêchant des soles et des barbues.

Monsieur Levacher ne répondit rien :; il s'étendit, hébété de terreur, aux pieds du patron, et se cramponna aux cordages qu'il trouva sous sa main.

Simon, calme et sombre, contemplait la tempête d'un œil fixe.

— C'est lorsque nous allons être sur les hauts fonds de Lorsaint que nous allons recevoir de fiers coups de mer, reprit le patron; c'est un de ces coups de mer qui m'a enlevé mes deux fils. C'est dur, allez, monsieur Levacher, de voir noyer ses deux enfants. Cette nuit-là, la lune était dans son plein, comme maintenant ; on y voyait ainsi qu'en plein jour... Mes deux fils étaient à l'avant : le plus jeune, Marcel, à genoux à bâbord, roidissait une écoute : mon autre fils, Jean-Pierre, débouchait un dalot engorgé... La vague arrive comme un mont. Je veux la parer ; le gouvernail n'obéit pas, la lame s'abat sur le bateau, le balaye et brise notre mâture : une seconde lame le soulève, et lorsque je peux ouvrir mes yeux encore remplis d'eau de mer, qu'est-ce que je vois à vingt pas derrière le bateau, dans le creux d'une vague ? Mes deux fils tâchant de se soutenir sur l'eau en nageant, malgré la pesanteur de leurs vareuses trempées d'eau. Ils m'ont aperçu et m'ont crié : « Mon père ! » Ah !... ce cri-là… monsieur Levacher, ce cri-là, je ne l'oublierai jamais ; je crois toujours l'entendre lorsque la mer gronde et que le vent siffle... De même que je crois toujours voir Marcel et Jean-Pierre, lorsque du creux de la vague une autre lame les a enlevés à sa crête... Là encore, pendant un moment, j'ai vu au clair de la lune leurs deux pauvres chers visages à travers l'écume, et puis ça été fini. Plus rien... rien.

À peine le patron Antoine avait-il prononcé ces mots, qu'après une nouvelle et furieuse, rafale un bruit pareil à un coup de canon, retentit au-dessus du fracas de la tempête : c'était la voile du 7rousse-Diable qui venait d'être défoncée par le vent et enlevée de ses ralingues : pendant un instant, à peine la voile tournoya au-dessus de bateau comme les ailes blanches d'un immense oiseau de mer, puis elle disparut dans les airs.

— Monsieur Levacher, dit gravement le patron Antoine, si vous tenez à dire un bout de prière, dépêchez-vous... nous allons rejoindre mes fils.

L'amiral n'eut pas le temps de répondre: une vague énorme prit en travers le 7rousse-Diable qui n'était plus appuyé par sa voilure, et il chavira.

Le patron Antoine, Simon et monsieur Levacher disparurent dans l'abime.

Le lendemain de la nuit où s'étaient passés les événements précédents, madame Levacher était assise avec ses deux enfants dans le salon de leur maison.

Plus de la moitié de la journée s'était écoulée.

La famille de l'amiral ne doutait plus de sa mort ; tous trois pleuraient, échangeant quelques rares paroles : Jacqueline, la servante, par imitation, pleurait dans un coin, la figure dans son tablier.

— Vieux scélérat d'Antoine, disait Victor, il est cause que mon petit père s'est noyé ; sans compter que voilà encore un de nos bateaux de perdu !

— Mon Dieu! mon Dieu! ajoutait madame Levacher en essuyant ses larmes, quel horrible malheur ! Antoine était fou... la perte de ses fils avait troublé sa raison...

— Sans cela, chère maman, dit Laure, la conduite de ce malheureux eût été inexplicable. Dans quel but a-t-il forcé mon pauvre père de s'embarquer sur le bateau ?

— Maman, ajouta Victor, tu me donneras la belle chambre de mon petit père, n'est-ce pas ?

— Mon enfant, répondit madame Levacher en pleurant, ce n'est pas à présent qu'il faut songer à de pareilles choses.

— Madame, reprit la servante en sanglotant, madame... hi. hi... hi...

— Calmez-vous Jacqueline. Hélas ! vous pleurez comme nous celui que nous avons perdu.

— Oui, madame... hi... hi... et puis... hi... hi...

— Elle me fend le cœur, dit madame Levacher à ses enfants. Quel attachement inspirait votre malheureux père à ceux qui l'entouraient !

— Et puis, madame... hi... hi... Hier soir, quand monsieur a voulu sortir... hi... hi... hi.

Ce cruel souvenir redoubla les sanglots des deux enfants de l'amiral et de leur mère, et celle-ci dit à sa servante :

— Assez... assez... ne parlez pas de cette affreuse soirée.

— Hi... hi. madame, c'est que lorsque monsieur m'a tant bousculée hier soir pour avoir ses sabots, ahurie, moi... que je lui ai donné. mes sabots pour les siens. hi... hi. les miens étaient tout neufs, et les siens ne valent pas deux sous... hi... hi... hi.

Au moment où madame Levacher allait blâmer Jacqueline de l'inopportunité de sa réclamation, on entendit sonner au dehors avec violence.

— Voyez ce que c'est, dit madame Levacher à sa domestique. Allez ouvrir.

— Oh! non, madame, hi... hi... j'ai peur... Et puis les âmes des noyés reviennent.

Madame Levacher haussa les épaules, et dit à son fils en se dirigeant vers la porte :

— Viens, mon enfant.

— Oh je n'ai pas peur des revenants, moi, reprit vaillamment Victor. C'est sans doute le juge de paix qui vient

faire l'inventaire de la fortune de mon petit père, car il me disait qu'en droit on procède toujours à l'inventaire après le décès.

Madame Levacher n'entendit pas la judicieuse observation de cet adolescent procédurier.

Elle hâta la marche, car les coups de sonnette devenaient de plus en plus précipités ; à peine eut-elle ouvert la porte qu'elle recula de deux pas avec stupeur et poussa un cri perçant ; elle voyait devant elle l'amiral pâle comme un spectre, se soutenant à peine, et suivi du patron Antoine, non moins pâle et défait.

— Pauvre petit père, s'écria Victor en sautant au cou de l'amiral. Et nous qui croyions que l'on venait pour ton inventaire.

— Déjà! dit involontairement l'amiral en répondant cependant aux caresses de son fils, tandis que sa femme, reprenant ses sens, appelait sa fille à grand cris en serrant monsieur Levacher dans ses bras.

Laure accourut, et partagea la joie de sa mère.

La première émotion calmée, on entra dans le salon; l'amiral se jeta sur un canapé en disant à Antoine, qui restait en dehors de la porte :

— Avance donc, mon vieux loup de mer, sans toi je ne reverrais pas ma femme, mes enfants...

Et comme madame Levacher regardait son mari avec étonnement, il ajouta :

— Mon brave Antoine, raconte la chose... car moi. je ne me souviens de rien.

re

Et tandis que l'amiral embrassait de nouveau ses deux enfants, le patron Antoine dit à madame Levacher :

— Une rafale a emporté notre voile... Une lame a fait chavirer le bateau, moi et monsieur Levacher, nous avons plongé à fond... Je nous croyais finis, cependant comme tout homme qui plonge revient au moins une fois sur l'eau, en y revenant, je vois le bateau qui est ponté, retourné la quille en l'air.

« Au même instant monsieur Levacher reparaît aussi. Il avait la même figure que mes pauvres enfants, quand ils se noyaient ; cela m'a fait pitié! Pour moi, je n'aurais pas cherché de moyen de sauvetage. J'aurais fait comme Simon, qui n'a pas reparu ; mais je me suis dit : Après tout, monsieur Levacher aime ses enfants comme j'aimais les miens ; tâchons de le sauver. D'une main je me suis cramponné à la quille du bateau, de l'autre j'ai empoigné monsieur Levacher par le collet de sa redingote et je l'ai retiré à moi.

« Un homme qui se noie ne demande qu'à crocher quelque chose. Ainsi, quand monsieur Levacher s'est senti à plat ventre sur la quille du bateau, il s'est cramponné de toutes ses forces au taille-mer, qui s'est trouvé sous ses mains, et il est resté là, collé comme une huître à son rocher.

« Je me tenais de mon mieux de mon côté : le 7rousse- Diable flottait comme une bouée, les vagues nous passaient par-dessus la tête ; nous tenions bon.

« Par bonheur, le vent de nord-ouest nous poussait à la côte, dont nous n'étions pas loin, car le 7rousse-Diable avait chaviré à une portée de canon de la jetée.

« Moi, qui ai bonne oreille, j'entendais déjà les brisants de la côte, lorsqu'une grande lame fait pirouetter le 7rousse- Diable : les forces me manquent ; j'abandonne la quille, pensant cette fois que c'était fini de moi et de monsieur Levacher : je me sens tournoyer dans l'eau ; les oreilles me tintent ; mes yeux se ferment ; je n'y vois plus rien.

« Et de ce moment-là je n'ai plus de souvenir.

« Quand je suis revenu à moi, j'étais couché sur la grève où les vagues m'avaient jeté.

« Il faisait grand jour.

« J'étais brisé.

« Alors j'ai regardé de côté et d'autre pour chercher monsieur Levacher ; je ne l'ai pas vu...

« Je me trouvais près de l'anse Morel, à mille pas au plus de nos cabanes de pêcheurs ; j'ai fait effort pour marcher jusque-là, j'y suis arrivé à grand-peine et j'ai dit aux pêcheurs de chercher sur la grève monsieur Levacher ; ils y sont allés pendant que je me séchais.

« Ils l'ont trouvé à deux cents pas de l'anse Morel, encore évanoui ; ils l'ont rapporté dans la cabane : il s'y est ranimé, réchauffé, séché...

« Enfin le voilà...

— Et désormais, voici l'amiral de ma flotte, s'écria monsieur Levacher en montrant le vieux marin. Lui seul aura le droit de dire aux bateaux : Sortez, ou ne sortez pas.

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