RUE DE SEINE
ÏH£ GEÎTV CENTFP LIBRARY
Entrée en matière. — Démonstration inutile de l'utilité du silence. — Où Fauteur prouve qu'il faut débiner tous les trucs. — Mystificateui's et mystifiés. — Gare au code pénal! — Scapin et le faussaire. — Ne pas confondre contrefaçon avec imitation, restaurateur avec falsificateur. — Amour-propre mal placé de certains collectionneurs. — Réserve d'André. — Rerîierciements à mes collaborateurs. — Mon ambition vis-à-vis du public.
Ou'allez-vous faire? m'a-t-on dit. Dévoiler les contrefaçons! »
Mais vous porterez un coup terrible au commerce de la curiosité. Sans aucun profit, vous jetterez l'effroi dans certaines consciences et vous troublerez Tesprit de tous les collectionneurs jusqu'ici sans défiance.
Et puis quel résultat obtiendrez-vous? — Aucun. La contrefaçon répond à de véritables besoins. Malgré les commotions les plus violentes, le roi Bibelot règne toujours en souverain maître. 11 faut bien que le nombre des antiquités augmente en raison directe de celui des amateurs; et c'est se bercer d'illusions que de vouloir empêcher les naïfs d'acheter des vieilleries vendues par des truqueurs de profession.
Voyons, soyez sincère. Répondez.
Est-ce que les acheteurs qui débutent ne sont pas aussi heureux avec un objet faux qu'avec un vrai? A quoi bon leur enlever leurs illusions?
Tant pis pour eux s'ils ont été trompés. C'est leur faute. S'ils ne veulent pas l'être, ils ont des livres,
qu'ils les lisent; des musées, qu'ils les étudient; des collections particulières, qu'ils les visitent; des experts attitrés, qu'ils les consultent.
Il y a un autre danger.
En prévenant les dupes, vous allez éclairer les fripons. Ils apprendront par vous à éviter leurs bévues et à perfectionner leurs procédés.
Vous ne supprimerez pas cette lèpre de la contrefaçon, véritable prostitution de l'art, vous l'aggraverez, au contraire, et vous n'arrriverez, en fin de compte, qu'à accroître le nombre de vos ennemis.
Ainsi parlaient ceux à qui je confiais mon projet.
Mais mon parti était bien pris. J'ai répondu à tous invariablement :
Les faussaires n'ont nullement besoin d'être ménagés. Ils sont un péril constant pour les marchands honnêtes et pour les amateurs trop novices.
Le développement de la contrefaçon, comme une végétation parasite, ne peut que faire disparaître progressivement le goût des objets d'art. Le temps est venu de l'arrêter.
Il est bon d'apprendre aux néophytes à se défier d'un trop prompt enthousiasme, et de leur montrer les pièges nombreux où les anciens dans la carrière se sont tous plus ou moins laissé prendre en commençant.
L'expérience n'est là, comme partout, qu'une suite d'écoles. Ce sera une œuvre utile de prouver aux débutants que, dans la curiosité, il n'y a pas de honte à être trompé, et que leurs devanciers Font été encore plus qu'eux.
Qu'ils se rassurent! Pas de cabinet célèbre qui ne renferme quelques tares. Malgré l'habileté de leurs conservateurs, tous les musées de province et même ceux de Paris n'ont pu s'en préserver. Il n'est pas jusqu'au grave cabinet des médailles de notre l3ibliothèque nationale qui ne contienne un certain nombre de pièces notoirement fausses.
Les mystifiés sont donc en bonne compagnie. Pour avoir acheté un os antédiluvien trouvé à Montmartre et fabriqué passage du Chausson, Cuvier n'en est pas
moins resté un grand savant. Malgré sa foi aveugle en Vrain Lucas, Michel Chastes comptera toujours parmi nos géomètres les plus distingués.
Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr, mes études rendront plus de services qu'elles nevferont de mal. Aux faussaires passés maîtres dans chaque spécialité je n'apprendrai pas grand'chose, et si je me crée des ennemis, peu m'importe! — Humble pionnier, j'aurai, dans la mesure de mes forces, représenté la vérité combattant le mensonge. Ma tâche finie, les honnêtes gens seront certainement avec moi contre les exploiteurs, comme ils sont avec le laboratoire municipal contre les marchands de produits malsains, — et cela me suffira.
On demandait un jour à Sainte-Beuve quel était selon lui le dernier mot de l'art.
— Le dernier mot ds l'art, répondit l'illustre critique, je le trouve dans la contrefoçon.
Sainte-Beuve disait vrai. Plus l'horizon de l'art s'élargit, plus la contrefaçon étend son domaine.
La contrefaçon est l'imitation d'un objet original dans un but de lucre illicite. C'est une véritable spoliation, qu elle s'applique aux œuvres de l'intelligence, aux dessins industriels, aux marques de commerce ou à la fabrication des objets d'art.
Depuis longtemps on contrefait les sceaux de l'État, les poinçons et les timbres, les monnaies et les billets de banque. Comme il est aisé de s'en convaincre en regardant un billet de banque, ce sont là des crimes réprouvés sévèrement par la loi, et passibles de toutes les rigueurs contenues dans l'article 159 du Code pénal.
Il est regrettable que les faussaires de la curiosité, plus heureux que leurs autres confrères, jouissent d'une impunité à peu près complète. On ne les voit jamais s'asseoir au banc des accusés en cour d'assises, et très rarement ils passent devant la police correctionnelle.
Ils sont des habiles qui échappent en outre au châ-
timent édicté par l'arlicle 425 traitant des tromperies sur la qualité de la chose vendue. Pourquoi? Tout simplement parce qu'ils ont soin de ne stipuler sur leurs fractures aucune garantie d'authenticité.
Cependant, contre ce quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, et qui s'appelle tout le monde, il n'y a pas de ruse qui puisse tenir indéfiniment. Les siècles feront peut être passer bien des objets faux au rang des antiques, mais pour le moment, reconnaissons-le avec joie, les contrefaçons les plus habiles peuvent être promptement découvertes.
Avouons-le, d'ailleurs, le truqueur n'est pas à proprement parler un vulgaire coquin comme on pourrait le croire, un homme de sac et de corde, capable de tout. Dans la vie ordinaire, il est même d'une scrupuleuse honnêteté. On pourrait lui confier sa bourse. Il la rendrait intacte.
Dénué de sens moral, mais presque toujours doté d'une vive intelligence, comme les scapins de l'ancienne comédie, c'est quelquefois un artiste raté; il trouve dans la tromperie des consolations et une suprême jouissance. Rapin ulcéré et incompris, il se gobe et se croit l'égal des maîtres anciens qu'il pastiche outrageusement. S'abusant sur ses droits, il parle avec orgueil des bons tours qu'il a joués aux érudits et aux maniaques épris du vieux. S'il a pu faire accepter ses œuvres aux princes de la science, sous des attributions pompeuses, sa joie ne connaît plus de bornes.
— Ai-je assez enfoncé le Kensington! dira-t-il avec enthousiasme à ses amis en racontant ses exploits.
SoQ imagination, sans cesse surexcitée, reste éternellement fertile en inventions, comme nous pourrons aisément le constater, lorsque nous en serons là, par la variété et l'audace des supercheries auxquelles il a recours.
Mais avant d'aller plus loin, il est nécessaire d'établir une distinction entre la contrefaçon, œuvre perfide, et l'imitation, chose avouée et par conséquent loyale. Du moment où vous ne donnez pas une copie comme authentique, l'imitation est parfaitement légi-
tïme. Disons plus, elle est souvent très utile aux peintres et aux statuaires, dont elle vulgarise les œuvres.
Cette idée de reproduction a jadis engendré, dans le cerveau d'un grand homme d'État, un projet qui n'a malheureusement pas eu de suite : la création du Musée des Copies.
Dans le cours de ce travail nous aurons souvent l'occasion de séparer la cause de certains fabricants d'élite de celle des fabricateurs de profession. Pour satisfaire au goût du jour, de très honorables industriels reproduisent les formes anciennes, mais ils ne livrent qu'avec leur marque les objets ainsi fabriqués.
Les expositions universelles nous ont montré, surtout dans la céramique, des imitations qu'on ne saurait blâmer sans pousser trop loin le rigorisme et sans méconnaître les services rendus par la vulgarisation des modèles oubliés ou trop peu connus de» masses.
Qu'on le sache bien, nous ne visons que les contrefacteurs obscurs qui travaillent comme des termites dans l'ombre et le silence, et se donnent bien garde de révéler leur nom sur les objets qu'ils écoulent à grands prix au bon public, par l'intermédiaire de tiers complaisants.
Afin de prévenir toute confusion dans l'esprit de mes lecteurs, je dois aussi faire des réserves pour une classe très nombreuse et très respectable de travailleurs, qui s'est attachée à la restauration et à la réparation. Ceux-là sont les vrais chirurgiens des objets d'art. Ils complètent les manquants, rapprochent les parties brisées, enlèvent une crasse séculaire inutile et se bornent en un mot
A réparer des ans l'irréparable outrage.
Leur concours est précieux à tous les amateurs, et, je m'empresse de le proclamer, ils font pour la plu-
part un métier délicat qui en vaut certainement bien d'autres.
J'ai pour eux une estime particulière. J'ajouterai qu'ils ont droit à la considération publique, car ils rendent souvent de grands services en indiquant eux-mêmes les maquillages les plus difficiles à reconnaître.
Au moment d'aborder les détails de mon sujet, c'est avec une certaine amertume qu'il me faut constater les difficultés que j'ai rencontrées sur ma route pour me procurer les renseignements dont j'avais besoin.
Je désirais que cette étude fût faite avec la collaboration de tous les amateurs sérieux, et que chacun d'eux me révélât les mystifications dont il avait été la victime.
C'était mon plan ; mais je me suis vite aperçu qu'il fallait y renoncer. Les amateurs sur lesquels j'avais le droit de compter, ceux-là mêmes dont les doléances réitérées avaient inspiré l'idée de ce travail, m'ont faussé compagnie. Quand je suis allé les trouver pour leur dire : « Aidez-moi dans la campagne que je vais entreprendre, » la chose devenant sérieuse, subitement, leur amour-propre a repris le dessus.
Confesser ses erreurs! raconter ses déceptions! s'exposer aux railleries des petits camarades! C'était trop demander. En face de mes interrogations, la plupart se sont renfermés dans un mutisme absolu.
Ils m'ont rappelé ce type non décrit dans ses Caractères par La Bruyère, l'homme qui arrive furieux au bureau d'un journal.
— C'est odieux! dil-il.
Et il raconte sa mésaventure, cite des noms, articule des faits graves.
— L'abus est criant! 11 faut y porter remède. Pas pour moi, mais dans l'intérêt général ; on ne peut se moquer ainsi du public.
Invité à formuler ses griefs avec une bonne signa-, ture à l'nppui, notre homme ne se déconcerte pas; seulement il devient subitement pressé; il va revenir
avec la lettre demandée, et elle sera verte ! — Il sort et ne reparaît plus.
Notez que je ne demandais pas de signatures, mois des renseignements.
Les spécialistes comme André sont restés boutonnés jusqu'au menton. Celui-ci, je l'avoue sincèrement, je comptais sur lui. C'est un réparateur très habile, un véritable grand artiste et, de plus, ce qui ne gâte rien, un parfait honnête homme. Personne autant et mieux que lui n'a soigné les faïences italiennes malades, guéri les ivoires défectueux, ramené à la vie des verres églomisés, et rendu leur éclat aux bijoux émaillés de la Renaissance. Il est connu du monde entier. Ses travaux sont dans tous les musées d'Europe et dans toutes les grandes collections.
Aussi, voulant mettre un tel atout dans mon jeu, j'avais cru devoir tenter une démarche personnelle à Passy, où il demeure. J'aurai sans doute manqué d'éloquence et de persuasion; André m'a objecté de suite le secret professionnel et s'est retranché derrière des considérations de clientèle qu'il a bien fallu comprendre et respecter. Bref, il ne m'a pas été possible de rien savoir de lui. Et cependant s'il avait voulu parler! Que de révélations! Que de choses piquantes! Pas de jour peut-être où un amateur de -haute volée ne vienne chez lui pour lui montrer un objet douteux, et ne quitte, l'oreille basse, le confessionnal artistique de la rue Dufresnoy,
Honteux comme un ren^ird qu'une poule aurait pris.
Sèvres lui-même le consulte très souvent sur les anciennes porcelaines, et, je vous le dis en vérité, André sait tout, et le reste. Nul mieux que lui ne pouvait parler. Il n'a pas voulu.
Je ne me suis pas moins mis à la besogne avec persévérance, récoltant de-ci de-là, sans en rien dire, des indications précieuses dans la conversation de mes
amis, groupant pour chaque chose les faits que j'apprenais, lisant tous les livres de nature à éclairer mes recherches, faisant appel aux souvenirs les plus lointains de mes débuts dans la collection, n'hésitant pas à partir en voyage, afin de juger de visu cej^taines choses.
Et ainsi, en me passant du concours de quelquesuns, mais en m'assurant celui (Je beaucoup, j'ai pu mener à bonne fin l'œuvre que j'avais entreprise.
Il faut aussi rendre à chacun la justice qui lui est due. S'il y a des reproches à l'endroit de certains dans les lignes qui précèdent, je dois, au contraire, ne pas oublier d'adresser des remerciements aux esprits distingués qui ont bien voulu m'aidcr et m'encourager dans ma tâche.
. Sur un mot du savant directeur de Sèvres, M. Lauth, la manufacture m'a ouvert toutes ses vitrines, tous ses registres, toutes les armoires de sa bibliothèque. Mon ami Ghampfleury m'a, comme toujours, accueilli avec empressement. M. Leroy, son secrétaire, a été pour moi d'une inépuisable obligeance.
L'érudit auteur de tant de livres intéressants sur la céramique, M. Gustave Gouellain, n'a pas hésité un instant à me faire profiter de son expérience acquise sur les faïences roiiennaises.
La science préhistorique, je l'avoue, n'est pas du tout mon fait. M. G. de Mortillet, en me promenant dans les galeries du musée de Saint-Germain, m'a fait une véritable conférence sur la paléo-ethnologie, l'ethnologie des temps antédiluviens. — M. Mathon, de Beauvais, un savant intraitable sur l'authenticité, m'a envoyé tout le dossier de la fameuse découverte de Beauvais, dont il a révélé les incidents pittoresques.
J'ai frappé à la porte des Gobelins, et leur directeur, M. Darcel, m'a répondu avec empressement. Sur la même question, j'ai aussi consulté mon ami Guiffrey, que ses travaux sur les anciennes tapisseries ont classé parmi les spécialistes de première force en la matière.
Il a fallu, pour la partie bibliographique, appeler à mon secours le grand maître, le baron Pichon, puis
M. Quentin Bauchard, de la Société des bibliophiles français, et enfin le libraire Porquet.
Le docte M. Franks, du British Muséum de Londres, m'a fait connaître quelques sophistications, et, quand il s'est agi des autographes, Etienne Charavay m'a remis sa brochure sur Vrain Lucas.
Je ne veux pas oublier non plus les indications précieuses que m'ont fournies MM. Boilève pour les étoffes, Babonneau pour les vitraux, Baschereau pour les armes, Ferai pour les tableaux.
M. Thiaucourt, réparateur habile et sculpteur de talent, m'a indiqué, pièces en mains, quelques bonnes ruses que j'ignorais et que je percerai à jour dans le cours de mon travail.
Gela dit, nous allons examiner successivement cha cune des branches de l'industrie des contrefacteurs. Pas une qui ne soit plus au moins exploitée. Rien n'échappe à ces écumeurs de la curiosité : les armes, les émaux, les faïences, les Saxes, les autographes, les bronzes, l'argenterie, les gravures, les marbres et les terres cuites. Tout y passe, et quand mon dernier feuillet sera noirci, il restera encore beaucoup à dire. - Je n'ai pas la prétention d'épuiser le sujet ; ma seule ambition est de rendi'e quelques services et de prémunir les collectionneurs encore inexpérimentés contre les pièges perpétuellement tendus à leur inno cence et à leur bourse.
Le chemin des ânes. — Moutarde jaune de Dijon. — Louis Iluber. — Boucher de Perthes. — La taillades silex. — Figurines lacustres. — La mâchoire du Moulin-Ouignon. — L'homme fossile. — Le gisement de Concise. — Le lac de Paladru. — A. Meillet. — La découverte de Beauvais. — Le sieur Polycarpe. — Une visite à Gabriel de Mortillet. — Pierre éclatée et pierre polie. — Stations fluviales de Saint- Germain en l'an 2000. — Hermineltes de Java. — Agates de la forêt Noire. — Silex faux donnés en prime.
C'est d'abord du côté des temps préhistoriques que nous dirigerons nos pas.
Les tranchées creusées pour l'établissement des chemins de fer ont mis à jour, dans un grand nombre de localités, des amas de silex travaillés — éclatés ou polis. Aussi un goût nouveau a surgi pour cette étude des premiers âges de l'humanité.
Comment les savants qui se passionnent pour cette nébuleuse époque sont-ils les gens du monde les plus trompés?
Cela s'explique aisément.
De mœurs douces, d'allures sereines, ils personnifient, au milieu de notre civilisation corrompue, la probité antique :
Un cœur noble ne peut soupçonner en autrui La bassesse et la malice Qui ne sont pas en lui.
Ils trouvent (ou on leur fait trouver) des objets
LES PRÉHISTORIQUES. il
sur lesquels ils concentrent toutes les forces de leur intelligence.
Pour un rien, ils partent en guerre, dissertent, écrivent, impriment, publient, amassent, à l'aide de leur érudition, des preuves convaincantes pour terrasser les septiques.
Souvent alors, au beau milieu de la discussion, surgit un farceur jusque-là caché dans la coulisse. Il explique en deux mots la mystification et se met à éclater de rire.
Nous connaissons tous l'histoire de l'inscription célèbre trouvée sur une vieille planche.
Pendant longtemps elle donna lieu à des démonstrations savantes où surgissaient des consuls et des empereurs romains. Ce fut un véritable tournoi d'érudition jusqu'au moment où l'explication faite par le mystificateur tomba comme la foudre.
Il lut tout simplement et sans s'arrêter :
Ici est le chemin des ânes.
On soumet un jour à l'examen d'un membre de l'Académie des inscriptions un curieux petit pot marqué de ces quatre lettres majuscules :
A force de recherches et de patience, le savant parvint à opérer cette lumineuse restitution :
Magno Jovi deoriim deo.
{Au grand Jupiter, le dieu des dieux.)
— Ce petit pot n'a jamais été consacré à Jupiter, lui dit son interlocuteur. Il porte tout simplement :
Moutarde Jaune de Dijon.
Le savant était un homme d'esprit. Il trouva la plaisanterie très drôle.
Avant d'entrer dans le vif de la question, laissezmoi vous raconter une histoire déjà ancienne qui prouve que les supercheries savantes ne datent pas d'hier.
En 1726, il y avait à Wurtzbourg un vieux docteur très épris de l'archéologie. Il s'appelait Louis Huber. Négligeant quelque peu ses malades, toujours penché sur les parchemins poudreux, il ne vivait que dans le passé, à la recherche de Tinconnu.
Deux médecins de la même ville, pour se distraire de leur grave profession, formèrent le projet de jouer un bon tour à leur savant confrère.
Ils fabriquèrent avec de la terre des fossiles postiches, des coquillages impossibles, des papillons gigantesques, des abeilles et des crabes énormes. Quelques pièces portaient même des caractères semblables à des chenilles enroulées.
Ces pétrifications antédiluviennes, une fois séchées au soleil, furent enfouies dans un sol antédiluvien à une grande profondeur.
Quelques jours après, conduits par ses collègues au lieu de la mystification sous un prétexte quelconque, Huber fit lui-même, la pioche en main, cette étonnante découverte.
LES PRÉHISTORIOUES.
' De bonheur i] faillit tout d'abord se trouver mal.
Puis, d'une crédulité sans pareille, son enthousiasme ne connut plus de bornes. Cette rencontre inattendue allait le rendre à jamais célèbre!
Rentré chez lui avec les précieux objets qu'il venait de rendre à la lumière, il prit sa plume, compulsa ses bouquins et fit sortir de son cerveau, sur les bouleversements de Pépoque du déluge, un mémoire très étudié, précédant un rapport sur tous les objets de sa trouvaille.
Le livre, écrit en latin, publié sous les auspices du professeur Béringer, ne s'adressait qu'aux savants. C'était un in-folio de cent pages d'impression, dédié au prince-évêque de la Franconie, et accompagné de vingt-deux planches, sur lesquelles les fossiles fantastiques étaient, dans leurs moindres détails, reproduits minutieusement par la gravure.
Toute la docte Faculté de médecine de Wurtzbourg s'assembla. Le doyen monta dans sa chaire, et Huber fut félicité publiquement de sa profonde érudition. De nombreuses séances furent ensuite consacrées à l'examen de l'ouvrage.
Cependant les bonnets carrés troublés, inquiets de certains indices, discutaient depuis longtemps déjà, lorsque les deux compères, ne pouvant plus garder leur sérieux, effrayés du reste des conséquences de toute cette affaire, prévinrent leurs collègues qu'ils faisaient fausse route. Ils racontèrent dans tous ses détails le bon tour qu'ils avaient joué au savant Huber.
La gravité de la Faculté de Wurtzbourg était compromise !. Peu s'en fallut qu'on ne fît un assez mauvais parti aux mystificateurs. Mais se fâcher n'avançait à rien... et les choses en restèrent là.
Cependant la Faculté fit racheter en sous main et détruire tous les exemplaires de Touvrage. Aussi est-il devenu extrêmement rare.
Le savant M. Boucher de Perthes est un autre exemple de cette grande crédulité. C'était un homme d'une extrême droiture, un véritable La Fontaine. Malheureusement on spéculait sur sa bonhomie. Incapable de faire une fable, il acceptait aisément celles qu'on faisait à son intention.
Esprit sérieux et réfléchi, il avait donné, il y a une trentaine d'années, un très grand élan aux recherches des temps préhistoriques.
On le savaiL avide de réunir, pour ses études, le plus de documents possible, aussi on lui proposait une quantité d'objets faux qu'il acceptait, ne se figurant pas, dans sa bonne foi, que quelqu'un pût essayer de le tromper, lui qui n'avait jamais voulu tromper personne.
Ceux qui l'ont connu particulièrement m'ont raconté qu'on lui apportait des morceaux de bois tirés de stations lacustres. Encore mous, ils étaient taillés au couteau à la sortie de l'eau et représentaient des statuettes copiées grossièrement, sur les figurines grimaçantes des façades de nos églises gothiques.
Pour lui, ces bois travaillés étaient les premières manifestations de l'art à l'époque lacustre. Ces mensonges en action étaient classés dans un musée avec une inscription particulière.
Son ardeur l'entraînait. On le savait. Les ouvriers des carrières d'Abbeville se 'firent à son intention
une spécialité de la taille des silex. Ils confectionnèrent des produits affectant la forme des outils en usage dans nos habitudes journalières, qu'ils lui présentèrent comme des antiques.
Heureux de leur réussite, ils allèrent même plus loin. Ramassant certains silex qui se clivent comme le basalte, ils en détachèrent des éclats et les lui offrirent. Grâce à son imagination et à sa confiance un peu naïve, Boucher de Perthes trouvait encore dans ces morceaux vulgaires, des instruments travaillés par les peuplades primitives.
Sa foi ardente ne soupçonnait rien.
On le voit, dès les premiers moments d'enthousiasme pour la science nouvelle, les objets préhistoriques ont éveillé les convoitises des gens sans scrupules.
Autant que tous les autres, plus même, ils ont donné lieu aux roueries les plus raffinées, aux duperies les plus longuement préméditées.
Elle est célèbre la mâchoire du Moulin-Quignon, qui amena un tournoi international entre les sommités scientifiques de la France et de l'Angleterre.
Boucher de Perthes avait promis une prime de deux cents francs au premier ouvrier qui découvrirait des os humains dans les alluvions quaternaires.
Huit jours après, on l'appelait en toute hâte pour lui signaler dans une carrière de granit, en dehors des murs d'Abbeville, à l'endroit appelé Moulin- Quignon, une mâchoire engagée dans du gravier,
et que les fouilles avaient à peu près mise à découvert.
Boucher de Perthes la retira lui-même, en présence de témoins venus pour constater le fait.
Grand émoi dans le clan des savants! Celte découverte avait une portée considérable. V homme fossile retrouvé! Cuvier s'était donc trompé en affirmant qu'il n'existait pas. On pouvait enfin fixer avec une certitude mathématique l'apparition de l'homme sur noire pauvre planète dans les temps les plus reculés.
Un congrès fut décidé. Londres et Berlin s'y firent représenter. Les uns, comme Milne Edwards, tenaient pour ; les autres, comme Falconer, tenaient contre. On se bombardait réciproquement d'arguments et de preuves, et le secrétaire de cette lutte homérique chargé d'en raconter les péripéties avait peine à suffire à sa tâche.
Déjà un gros volume de controverses allait paraître, résumant toutes les opinions, lorsqu'il fut reconnu que la mâchoire était bel et bien apocryphe.
La mandibule, apportée par un ouvrier et enfouie par lui, provenait tout simplement d'un autre gisement peu ancien.
Tout était à recommencer !
La fraude de Concise est également célèbre. — Lors de la construction du chemin de fer de Neuchâtel en Suisse, on dut faire des travaux sur le bord du lac et creuser une tranchée pour élablir des pilotis.
Le premier dragage, portant sur un emplacement lacustre, amena la découverte d'une très grande quantité d'objets que Tentrepreneur et les ouvriers vendirent à merveille.
Des demandes arrivèrent de tous côtés. On livra tout ce qui avait été trouvé, mais bientôt se tarirent les sources de la trouvaille.
Afin de remédier à ce grave inconvénient qui supprimait d'agréables revenus, et pour contenter tout le monde, on fit alors sur place des préhistoriques, et toutes les collections furent inondées de faux objets lacustres.
Le conservateur du musée de Lausanne, M. Troyon, y fut pris tout le premier — et bien d'autres ensuite.
M. G. de Mortillet, l'érudit conservateur du musée de Saint-Germain, vit arriver un jour chez lui le duc de Luynes, dont le cabinet était universellement connu par ses richesses.
— Grande nouvelle! lui dit le duc. Des objets lacustres trouvés enfin dans le Dauphiné. Venez les voir. Ils vous intéresseront vivement. Mais rappelez-vous, lorsque vous en parlerez dans vos ouvrages, que le premier j'ai révélé cette nouvelle source préhistorique.
M. de Mortillet est de sa nature plus incrédule que saint Thomas.
Jusque-là le petit lac de Paladru n'avait modestement restitué au grand jour que des objets du temps de Charlemagne. Il ne se rendit à Dampierre qu'accompagné de graves soupçons.
En arrivant, le duc l'amena triomphant devant une table où ses dernières acquisitions reposaient soigneusement placées.
— Voici les objets, fît-il sans préambule. M. G. de Mortillet regarda, et resta froid.
— Vous ne paraissez pas enthousiasmé?
— Pas du tout. Ce que vous me montrez vient de Concise et non du Dauphiné. C'est même un mélange de faux et de vrai.
Le duc ne fut pas persuadé.
Un des grands mystificateurs, parmi nos contemporains, fut A. Meillet, chimiste distingué et homme érudit. Il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il avait fait prendre par les savants des vessies pour des lanternes.
C'est ainsi qu'il publia en 1864, sur les époques antédiluviennes et celtiques du Poitou, un livre dans lequel, au milieu de nombreuses pièces parfaitement authentiques, il glissa la reproduction de quelques objets qu'il prétendait avoir trouvés lui-même dans ses fouilles.
Sur un certain nombre d'os préhistoriques se trouvaient gravés des soleils, des éléphants, des oiseaux et des serpents. Une plaque portait encore des traces de caractères inconnus et remontant à l'époque où l'homme vivait en communauté parfaite d'idées avec le renne et avec l'ours.
Quelle rareté! Cela ne s'était pas vu encore. Songez donc! de l'écriture avant le déluge!
Les Champollions de l'Institut se mirent immédiatement à l'œuvre. Ils étudièrent avec ardeur les
LES PRÉIIISTORIOUES. 19
nouveaux caractères qui déroutèrent d'abord les plus érudits.
Rapports, critiques, controverses, rien ne fut épargné pour arriver à lire ces traits indéchiffrables.
Mais un vieux savant, après avoir regardé de près à son tour, affirma tout à coup que les vénérables hiéroglyphes ne remontaient pas si loin, et qu'ils étaient du sanscrit du septième siècle de notre ère tout bonnement tracé à l'envers.
Meillet se récria bien fort tout d'abord; puis il se déroba à la discussion en annonçant qu'il répondrait victorieusement dans une publication devant réfuter toutes les objections. « Elle était même sous presse, » affirmait-il.
Mais elle n'a jamais paru.
La nouvelle d'une découverte fabuleuse surgit tout à coup en 1881.
Sans que le public en ait eu connaissance par quelque indiscrétion, on avait trouvé, près de Beau,vais, l'empreinte dans l'argile de six cents squelettes environ d'une taille gigantesque, armés de haches, de casse-tête et de poignards en pierre.
Phénomène inouï! au-dessus de l'emplacement de chaque crâne, un diadème composé de silex finement taillé à facettes affectait les formes les plus variées et livrait le secret des rites funéraires des temps les plus nébuleux.
Un millier de pièces environ sur les quinze mille trouvées étaient exposées dans un immense salon chez M. Mareschal, marchand d'antiquités à Beau-
LE TRUOUAGE.
vais. Après avoir gardé le plus profond mystère sur sa découverte, il daignait consentir enfin à la faire admirer en détail à tous les érudits.
Crédules et naïfs, comme toujours, accoururent de tous les côtés et s'extasièrent sur cette merveilleuse rencontre de haches, de cœurs, de croissants, de feuilles de trèfle et de poignards recourbés.
Heureusement on n'abuse pas aisément les vrais connaisseurs, et il en existe encore quelques-uns. Nous allons aisément le démontrer tout à l'heure.
M. Fenet, dessinateur à la manufacture, et M. Mathon, correspondant du ministère de l'instruction publique pour les travaux historiques, tous deux de Beauvais, examinèrent les pièces qui leur étaient soumises. En môme temps ils eurent de graves soupçons sur leur authenticité.
Les silex étaient mats, la cassure fraîche, les bords vifs. Ils manquaient de ce brillant particulier, sorte de vernis antique qu'un séjour d'une centaine de siècles dans la terre leur donne toujours.
Sur beaucoup de morceaux se faisaient voir les traces, non encore oxydées par le temps, des coups répétés d'un marteau de fer.
— Qui trompe-t-on ici? firent-ils ensemble, comme le Figaro de Beaumarchais. — Cependant ils n'osaient encore rien affirmer.
Ils envoyèrent alors, pour plus de sécurité, quelques échantillons de la trouvaille à M. John Evans, de Londres, et à M. G. de MorLillet, professeur d'anthropologie, dont nous avons déjà parlé.
La réponse qu'ils reçurent de ces sommités scientifiques changea leurs soupçons en certitude.
Ils n'hésitèrent plus et proclamèrent hautement dans les journaux de Beauvais que le gisement n'existait pas, qu'il ne s'agissait que de simples cailloux extraits des plus vulgaires rognures de silex.
M. Mareschal et son associé M. de la Herche, l'un des propagateurs de la découverte, protestèrent hautement et défendirent imguibus et rostro la véracité de leur trouvaille.
M. de la Herche, homme intelligent mais enthousiaste, conservateur du musée de la ville, vint à Paris et soutint lui-même avec ardeur, à la Société d'anthropologie, l'authenticité des objets trouvés. De son côté, M. Mareschal déclara partout « qu'il inscrirait sur le Grand livre des Anes » tous, ceux qui oseraient mettre en doute ses découvertes.
Sur la demande des deux associés, une commission composée de onze membres, pris parmi les plus honorables habitants dô la ville de Beauvais, empressons-nous de le reconnaître, vint constater elle-même l'emplacement du gisement.
Après avoir examiné le terrain, fait elle-même des fouilles à la pioche, et rencontré plusieurs silex, la commission, illuminée, fascinée, sanctionna avec solennité l'existence des objets.
Sans s'émouvoir, le quatuor des opposants réitéra ses affirmations. Ils déclarèrent qu'ils n'étaient nullement convaincus en ce qui les concernait, et avancèrent que les précautions prises avaient été insuffisantes pour se défendre de toute supercherie. Des gardiens n'ayant pas été apostés autour de l'enclos, on en avait profité probablement. Introduire des objets faux dans un terrain donné
et convoquer des savants à leur découverte, cela s'était vu déjà quelquefois, ajoutaient-ils.
Nouvelle expertise, entourée cette fois de toutes les précautions désirables. Choisi la veille, le terrain fut clos de palissades sur lesquelles on apposa les scellés.
Quelques silex furent encore trouvés dans cette nouvelle enquête sans que, cependant, on fît un pas de plus pour éclaircir cette étrange affaire. ^
MM. Mathon, Fenet, Frank et G. de Mortillet niaient toujours.
Le drame se corsait au contraire et la lutte devenait de plus en plus piquante, comme dans le Lutrin de Boileau, lorsque éclata un incident qui dénoua la situation.
Un jeune employé de la gare de Bresles vint déclarer que, depuis longtemps déjà, il voyait arriver de Beauvais à sa station des ouvriers pour rechercher dans les carrières et marnes* du pays des silex propres à être taillés.
Amateur lui-même, il avait désiré connaître leurs procédés. Aussi avait-il suivi et rejoint ces hommes un jour à la carrière de marne de la sucrerie de Bresles.
Voici comment il raconta son entrevue avec eux.
c( A mon arrivée ils étaient au travail. L'un, le plus âgé, s'appelait Polycarpe. C'était le patron. Avec un petit marteau rond et une petite lime il préparait un silex en forme de diadème avec garniture de petites pointes de flèche.
« Près de lui se trouvait un petit sac en toile rempli d'objets déjà terminés, des haches de toutes
* La craie, improprement appelée la marne.
formes, rondes, plates et ovales, des poignards, des piques, des pointes de flèche, des couteaux et des grattoirs.
« Le dit Polycarpe paraissait fort au courant de cette taille, ses produits étaient très bien faits.
« Heureux d'entrer en communication avec ces ouvriers, je les félicitai sur leurs travaux et je leur dis :
« — Il est fort probable que vous destinez ces silex à la vente aux amateurs. »
« Le patron me répondit :
« — C'est toute une collection commandée par un M. Levesque, propriétaire d'un château aux environs de Paris, dans la Seine-et-Marne. Il m'a donné 5000 francs pour ce travail.
« — Très bien, je comprends. Mais sur quoi prenez-vous vos types pour faire et suivre cette collection? Vous avez sans doute un ouvrage et des planches pour vous renseigner?
(c — Oui, nous avons des livres avec des dessins. Ils sont très complets, et personne autre que nous, parmi les ouvriers, ne les connaît jusqu'ici. »
« Comme je remarquais principalement le silex taillé en forme de diamant, il me dit encore :
« — Ce sont là des types de silex rencontrés dans les sépultures anciennes. Toutes ces pièces étaient placées près des corps. Nous les avons retrouvées dans les ouvrages que nous avons. »
« D'après le dire du sieur Polycarpe, ce serait dans les environs d'Amiens et d'Abbeville qu'il aurait appris à tailler le silex et à faire des préparations avec de la terre glaise pour lui donner un aspect d'ancienneté. »
Cette déclaration écrasante mit fin à la lutte
de M. Mathon contre les savants du cru picard.
La bonne foi de M. de la Herche fut établie, de même que celle de M. Mareschal. Ce dernier avait cru d'abord rencontrer une Californie silicique, et il n'avait été que la victime d'habiles ouvriers. Mais par amour-propre il n'avait jamais voulu en convenir.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces histoires déjà racontées, allons à Saint-Germain trouver M. G. de Mortillet, l'un des organisateurs du musée. Nous avons déjà plusieurs fois indiqué les titres et mérites du savant professeur. Nous n'y reviendrons pas, mais nous devons constater qu'il est impossible de toucher aux préhistoriques sans que son nom ne vienne immédiatement sous la plume.
Le musée de Saint-Germain, établi dans le vieux château de François P% est toujours en quête de tous les faux. Aussi contient-il, dans la section réservée spécialement aux contrefaçons, des révélations précieuses.
J'ai passé de bonnes heures avec l'aimable conservateur dont il vient d'être parlé. C'est un causeur spirituel et intarissable sur les questions qui le passionnent. A la disposition de tous les travailleurs, il m'a ouvert avec une bonne grâce charmante ses tiroirs secrets, et j'ai pu voir, toucher, discuter les spécimens les plus variés de l'astuce humaine.
Grâce à lui, j'ai appris qu'Abbeville et Amiens, avec leurs inépuisables gisements quaternaires, étaient restés le centre du commerce des silex frauduleusement taillés {Notes 1 et 2).
Pour arriver à être d'une certaine force dans cette
industrie borgne, les fabricants n'ont besoin ni d'un long apprentissage ni d'un grand matériel.
Ils commencent par rechercher les silex sous la couche de calcaire qui les recouvre dans les carrières où se faisait à une autre époque l'extraction de la pierre à fusil.
Puis, par le même procédé qu'on employait jadis pour confectionner ce foyer d'étincelles, avec les mômes marteaux tour à tour ronds et pointus, ils débarrassent le rognon de son enveloppe de calcaire, le taillent et le transforment peu à peu en pointes de flèche, en javelots et en fers de lance, ou bien encore en tranchets, perçoirs, retouchoirs et scies à coches.
C'est ainsi qu'après des centaines de siècles renaît une industrie perdue. L'homme fossile copié par le bipède contemporain ! Auriez-vous pu supposer que le progrès marchait ainsi à reculons?
Il s'agit, une fois l'objet obtenu, de rendre vernie et lustrée la cassure fraîche et terne du silex. C'est là le grand point.
Comment s'y prendre pour faire cesser d'être contemporaines les haches qui doivent devenir préhistoriques?
Il n'est pas sans intérêt de le faire connaître.
La patine s'obtient par des moyens nombreux et faciles.
Les uns, pour exploiter vite et en grand, mettent dans un baquet les haches rangées comme des sardines pressées. Puis ils versent dessus un mélange d'eau, d'argile et de gélatine. Comme pour les potions médicinales, où il faut agiter avant de s'en
servir, ils impriment au tout quelques rapides mouvements.
Voilà ! la chose est faite ! ce n'est pas plus difficile que cela. En un tour de main, sur le cadran du temps, l'aiguille a marché en arrière de plusieurs milliers de siècles, et les haches transformées sortent du baquet avec l'âge que Noé pourrait avoir aujourd'hui. Servez-les maintenant aux antiquaires peu défiants, elles ont pris le ton voulu, ce lustre doux et charmant dont ils raffolent.
Mais les procédés sont variés. Citons-les tous.
Les uns enduisent leurs silex d'huile et les mettent sur le feu à frire comme des goujons. D'autres préfèrent l'exposition au grand soleil et à la pluie alternativement, ou le séjour prolongé dans le fumier.
Pour amortir le vif des tranchants et l'âpreté des lignes, les faussaires de dernière catégorie se bornent à frotter longuement les haches sur les grosses côtes de velours de leur pantalon de travail.
Quelques-uns de ces contrefacteurs savent tout. Ils ont visité les musées. Ils ont consulté beaucoup d'ouvrages et connaissent les caractères variés d'aspect que prennent les silex suivant leur séjour dans les différentes couches du sol.
C'est la mousse du temps qu'ils s'appliquent surtout à reproduire. Ils n'oublient pas que les haches deviennent ocreuses et jaunes dans les terrains d'alluvion, et qu'au milieu de l'argile elles se revêtent d'une couleur d'un blanc jaunâtre. Ils n'ignorent pas non plus qu'à la surface de la craie elles subis-
sent une altération et se couvrent d'une espèce d'aubier caractérisant le calcaire de chaux.
Ils savent imiter les iacrustalions, le crassier de rivière, les taches de rouille produites par le soc des charrues, etles dendrites, ces cristauximperceptibles qui se ramifient comme une végétation, et que l'œil exercé des savants a découverts sur les facettes des pierres ayant subi un repos prolongé dans la terre.
Malheureusement pour eux, et très heureusement pour les autres, tous ces maquillages disparaissent en grande partie sous le frottement d'un doigt humide, comme des caractères tracés sur le sable s'effacent au premier souffle du vent.
Suivons notre ordre chronologique.
Quittons l'âge de la pierre éclatée et arrivons à celui de la pierre polie.
Les haches en pierre polie se font le plus souvent avec des cailloux déjà plats ayant un peu la forme des haches anciennes.
A cet effet, les galets polis par le roulement de la vague sont préparés merveilleusement par la nature.
Il ne reste plus qu'à obtenir le tranchant. La pierre est usée le plus souvent à la meule tournante, ce qui lui donne des facettes faciles à reconnaître. Les peuplades primitives, dont le temps ne valait pas aussi cher que le nôtre, polissaient lentement, très lentement à la meule dormante les pièces qu'elles préparaient comme armes ou comme outils.
On a fait aussi des haches celtiques avec des
morceaux de marbre frottés au papier de verre, trempés dans de l'huile, frictionnés ensuite vig-oureusement avec de la laine et séjournant enfin dans la poche pour obtenir la patine indispensable à tout antique.
Le musée de Saint-Germain contient un spécimen de cette fabrication spéciale. Des haches en me^rbre! n'est-ce pas bien naïf de la part de l'inventeur du procédé? Une s'est pas douté, le malheureux, qu'une matière aussi tendre n'avait pu être employée autrefois à c(*t usage !
Comme une hache montée vaut dix fois plus que celle qui ne l'est pas, cette même pièce a été emmanchée dans un bois de cerf pris très tendre à sa sortie d'un gisement lacustre. Le faussaire a pu aisément travailler cette matière rendue ainsi malléable. Cette fois, le faussaire a été encore bien maladroit. Les entailles faites au couteau et celles obtenues par le silex ne se présentent pas à l'œil de la môme façon. On reconnaît aisément leur différence. Perdre de vue que le fer était encore inconnu à cette époque; c'est aussi fort que d'employer du marbre pour confectionner un instrument destiné à fendre du bois !
La nomenclature de tous les faux préhistoriques nous entraînerait trop loin ; mais nous ne pouvons nous empêcher de noter en dernier lieu ceux qui sont inventés pour fausser la science, tant est intense pour leurs doctrines la passion de certains archéologues !
La rivalité est très grande entre savants. L'école
qui soutient avec entêtement que Pépoque de l'âge du bronze et celle de l'âge de fer sont contemporaines n'a pas hésité, pour arriver à confondre ses adversaires, à inventer des arguments à Tappui de sa thèse.
Quelques fanatiques ont fait ingénieusement tarauder le milieu d'une hache en bronze pour y encastrer une tige de fer, brisée ensuite au ras des deux côtés.
Faire, après cela, trouver la pièce mystificatrice par un partisan du système opposé, a été une opération facile.
Mais, malgré les cris de victoire, cette supercherie n'a convaincu personne. Cela était trop gros, comme on dit en termes de théâtre.
Je n'invente rien. Je constate, et vous pouvez comme moi vérifier le fait au musée de Saint- Germain.
A signaler aussi cet exemple assez curieux du désir ardent de plonger dans un grand embarras les chercheurs de l'avenir, qui talonne certaiuh de nos contemporains.
Le marchand J. Gharvet, lorsqu'on découvrit les énormes gisements du Grand-Pressigny, la plus grande manufacture d'armes des temps anciens, acheta tout ce qu'il put trouver en nucleus ou déchets de taille de silex que les archéologues ont baptisés depuis du nom de livre de beurre à cause de leur forme particulière.
Après avoir bourré sa clientèle, il en couvrit les grottes de sa maison de campagne du Pecq, puis,
comme il en restait encore, il jeta le reste dans la Seine.
— Ce sera Tobjet de discussions savantes au siècle prochain, disait-il avec cet air railleur et sceptique qui ne le quittait jamais. On écrira au vinsftième siècle un mémoire sur les stations fluviales de Saint-Germain.
Si on me lit encore à cette époque, on sera prévenu.
Cette visite au musée de Saint-Germain me laissera de longs souvenirs vers lesquels je me reporterai souvent.
Je vois encore M. de Mortillet me montrer du doigt dans une vitrine une balle de fronde en plomb portant le nom de Labiemcs,
— C'est celle que l'historien couronné de César a longuement décrite. Les érudits de son entourage savaient bien cependant que jamais balle de fronde n'a porté d'inscription.
J'entends cet aimable cicérone, s'arrêtant devant de petites haches préhistoriques en ivoire poli, jauni et fendillé, me dire :
— Il y en avait beaucoup dans les vitrines des plus grands collectionneurs aux Expositions universelles. On y croyait alors, et on fut longtemps à s'apercevoir du contraire. Mais tout se sait à la longue. Un de ces marchands, de la nature de ceux qui prennent la qualification de naturalistes, après avoir gavé sa clientèle de dents d'éléphants fossiles, avait trouvé un moyen ingénieux, à défaut d'une fin de saison, pour écouler son solde. 11 en avait fait faire de jolies petites hachettes agréables au
LES PRÉHISTORIOUES. 31
toucher. Les amateurs raffolaient de ces herminettes qui venaient pour eux de fouilles récemment opérées dans Tîle de Java.
— Que je vous raconte encore une anecdote, me dit M. de Mortillet au moment où j'allais le quitter. Nous descendions alors l'escalier à vis de la grosse tour de Charles V, où se trouve cette réunion magnifique des objets de l'époque mérovingienne.
Dans la foret Noire, on taille les pierres dures trouvées dans la montagne. Ce sont des ateliers de fabrication très primitifs.
Certaines agates d'un ton grisâtre, après avoir pris la forme d'un petit barillet, sont percées de part en part pour servir à faire des grains de collier.
Cette opération ne réussit pas toujours. Il y a des rebuts. Un voyageur en antiquailles, passant dans cette contrée, eut l'idée de les acheter. On lui donna pour un morceau de pain tout ce qu'il voulut.
En quête de nouveau, il en fit des préhistoriques.
Connaissant les goûts de chacun, il alla trouver d'abord le directeur du musée de Mayence, le doc teur Leidenschmitt, et lui tint à peu près ce langage :
— Voici des perles trouvées dans une tombe romaine. J'ai pu m'en assurer quelques-unes et je vous les ai réservées, C'est cher, mais c'est rare.
M. Leidenschmitt adore tout ce qui est romain.
Il n'aime même que cela, et le marchand rusé le savait bien. Aussi acheta-t-il sans hésiter les perles antiques au prix qu'on lui demandait.
Notre voyageur en préhistoriques se rendit ensuite en Angleterre. Là tout est celtique. Le romain provoque peu l'enthousiasme, il offrit sa trouvaille au British Muséum.
— Ces perles viennent des dolmens de la Cornouaille. On les a trouvées avec d'autres objets de sépulture.
Et les perles s'enlevèrent comme des petits pâtés.
De là il passa en Bretagne.
— Des perles gallo-romaines, dit-il aux antiquaires de Vannes et de Nantes.
Il n'y en eut pas assez pour toutes les collections. Les musées archéologiques ne purent même pas en retenir quelques-unes, tant les amateurs s'étaient jetés dessus avec empressement.
Arrivé à Paris, notre homme, fier de son succès, et ne doutant plus de rien, vint me voir.
— Voici qui fera certainement l'affaire du musée de Saint-Germain, me dit-il, en exhibant ses agates. C'est du beau Robenhausien.
J'examine les agates et je leur trouve l'aspect louche. Toutes avaient des défauts, des creux. Les trous mal percés ne correspondaient pas bien. A l'intérieur, au lieu de terre, je remarquai tout d'un coup quelques morceaux de chanvre. J'étais fixé et je m'écriai :
— Mais on ne trouve pas de perles dans les stations lacustres. Je ne suis pas votre dupe. Ces objets sont faux, archifaux.
Le marchand ne voulant pas se trahir paya d'au-
dace tout d'abord et se récria qu'il était un honnête homme. Mais il en restait si peu à vendre qu'il n'insista pas beaucoup : son affaire était faite. Poussé à bout par mes questions réitérées, il finit par m'avouer comment, en prenant chacun par son faible, il avait écoulé en détail aux amateurs trop crédules la fabrication manquée qu'il avait achetée en gros dans la forêt Noire.
Je ne puis que rire, et j'étais désarmé quand je le congédiai.
Un dernier trait pour finir. Ce sera comme le couronnement de ce chapitre.
M. Bœuf, d'Amiens, sait tirer parti de tout. C'est un ancien commissaire de police qui fait le préhistorique. Il a des prix courants imprimés que la poste distribue chaque mois à tous les amateurs.
Le hasard en a fait tomber un entre mes mains, car je ne figurai pas sur la liste d'envoi. Peutêtre M. Bœuf a-t-il eu quelque raison pour m'oublier dans ses distributions. Je l'ai déjà dit en commençant, je suis un profane. Les archives cachées dans le sol n'ont pas le don de me passionner.
Mais le catalogue de M. Bœuf n'en est pas moins curieux, comme note typique de l'étude que j'ai entreprise. Au milieu du cours détaillé des ossements quaternaires des époques du mammouth et du grand ours des cavernes, se trouvent les mentions suivantes, que j'ai retenues parce qu'elles ont trait à mon sujet :
Série de pièces fausses, Fabriquées par des ouviers rusés.
Pour en infecter le commerce.
Et plus loin, cette annonce :
Types amygdaloïdes.
Les uns présentent la couleur naturelle du silex noir.
D'autres ont subi une préparation graisseuse et une mise au four dans les fourneaux à briques.
Un spécimen de ces objets sera donné en plus de ohaque acquisition.
Pas maladroit, M. Bœuf! Au lieu d'un petit ballon eomme celui des grands magasins, il donne à chaque archéologue un objet faux.
Il y a de quoi rester profondément rêveur.
Faire fabriquer des imitations et les vendre comme telles, c'est peut-être encore le plus sûr moyen de les écouler sans ennui et avec un beau profit.
Je n'avais pas songé à étudier la question par ce côté pratique et bien humain, comme disaient les adeptes de Técole naturaliste.
ANTIQUITES EGYPTIENNES
Un Ramsès en ardoise. — La belle Nitocris, ou le cadavre momifié.
Il ne faut pas oublier non plus dans cette nomenclature les antiquités égyptiennes. Les tromperies archéologiques sont des plus variées et des plus nombreuses. Mais ce sujet, traité au point de vue didactique, courrait le risque d'être un peu sérieux; mes aimables lecteurs me permettront de faire, comme dans certains dîners où le maître de la maison remplace le plat en retard par une histoire; je remplirai, s'ils le veulent bien, le cadre de ce chapitre par deux anecdotes qui m'ont été récemment contées par l'un de mes amis, érudit distingué, l'un des principaux acquéreurs de la célèbre vente Posno.
Il y a quelques années, un riche amateur très ferré sur l'antiquité se montait un cabinet qu'il garnissait de vases étrusques, de bronzes antiques, de tronçons de statues et de bas-reliefs plus ou moins frustes.
Ses appartements étaient pleins et il aurait pu s'en contenter, mais la collection est un livre qui n'en est jamais qu'à sa préface; c'est une passion envahissante. On ne sait jamais s'arrêter à temps.
Le savant désirait donc pour orner sa cour une statue colossale telle que des populations entières les élevaient sur le sol de l'Egypte. Il n'en dormait
plus. Avoir un énorme monolithe aussi beau que ceux du Louvre! Pouvoir exhiber un échantillon de l'art égyptien plus rare que ceux du Musée des Antiques! il en parlait à tous ses amis. C'était pour lui le couronnement de l'édifice.
Sur ces entrefaites, un marchand antiquaire, ayant connu ses désirs, vint le trouver et lui parla d'une magnifique statue plus grande que nature, en basalte noir, représentant un Ramsès épargné par les ravages du temps, enlevé des ruines de Thèbes, et qu'il avait été assez heureux pour faire acheter par l'un de ses correspondants. Seulement il s'agissait de pouvoir débourser cent mille francs au moment psychologique.
Notre archéologue écouta, avec la fièvre, la pompeuse description qui lui était faite, et il y avait de quoi. Songez donc, cetle statue devait réaliser un rêve depuis si longtemps caressé!
Mais cent mille francs, môme pour un Ramsès, c'est quelque chose, et il hésitait encore un peu, lorsque le marchand ajouta que, s'il ne le prenait pas de suite, le prince de X..., le duc Y... et le marquis de Z... s'empresseraient de l'acquérir.
Quelle faute de manquer une aussi rare occasion! Il consentit enfin à donner le prix demandé, payé comptant; seulement en homme prudent il refusa de faire aucune avance et stipula bien que les cent mille francs ne seraient touchés qu'à l'heureuse arrivée de la statue intacte.
Tous les huit jours, pour le faire patienter, l'antiquaire sonnait chez son client. Il lui apportait des nouvelles de son acquisition et lui parlait des soins dont on l'entourait pour la faire arriver sans accident à Paris, comme l'obélisque de Louqsor.
ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES
Un jour, la statue est rendue à Alexandrie, après un long trajet en bateau plat sur le Nil. Un autre, elle a été mise à bord d'un steamer, après de grandes difficultés, les autorités de l'endroit ayant tout d'abord refusé d'autoriser sa sortie du pays.
Le collectionneur s'enflammait de plus en plus à ces récits colorés et multipliés.
Quelque temps après, nouvelles communications. Une tempête régnant sur la Méditerranée retarde le départ du navire.
Insomnie complète de notre érudit. S'il allait, par malheur, être privé de cette merveille î
Ensuite la statue arrive à Naples, où le transport a dû faire escale, puis à Gênes; après, la statue, ayant bien supporté le mal de mer, a été heureusement débarquée à Marseille.
Enfin nouvelle et dernière communication : à la suite de nombreuses péripéties, que nous passons sous silence, le monolithe a été chargé sur une plate-forme du P.-L.-M., et le lendemain il débarquera à la gare de Lyon.
Il était temps^ car le savant, anxieux et malade, ne buvait plus, ne mangeait plus. Il serait même mort d'une hypertrophie du cœur, si le martyre de l'attente avait duré plus longtemps.
Ce fut un soir à la nuit tombante qu'arriva le grand Ramsès, traîné par six chevaux, dans la demeure de Famateur. Ce dernier, hors de lui, s'étonnait de ne pas avoir été prévenu, car il eût fait dresser à sa porte, avec de la verdure, un arc de triomphe au grand monarque de toutes les Égyptes.
Non sans peine, il fut installé au milieu de la cour sur un échafaudage provisoirement préparé,
en attendant un magnifique piédestal de granit rose commandé d'avance en son honneur.
L'amateur examina alors sa statue à la lueur des flambeaux. Il était rayonnant de joie et d'enthousiasme.
Le roi d'Égypte était assis, calme dans la force de sa toute-puissance. Grands dieux! quelle majesté, quelle attitude! C'était bien le Ramsès III de la xiv^ dynastie, avec ses yeux incrustés d'émail, son nez majestueux, sa barbe à petites tresses, sa haute coiffure à bandelettes, sa longue robe collante, ses deux mains posées sur ses grandes jambes serrées l'une contre l'autre. Sur le socle des hiéroglyphes sacrés contiennent sans doute l'éloge du dieu Osiris, exaltent peut-être les armées du grand Ramsès et racontent les exploits de son règne.
Quelle gloire de posséder ce trésor! Quelle belle matière ! Q uelle patine douce au toucher î Quel cachet de vétusté dans ces endroits rongés par le temps !
L'admiration du collectionneur ne tarissait pas en exclamations. Il était certainement plus heureux qu'Archimède, lorsqu'il poussa son fameux Eurêka !
— Ah! s'écria-t-il, en tournant autour de l'imposante figure, elle est vivante. Messieurs les faussaires, ce n'est pas vous qui feriez de pareils chefsd'œuvre. L'antiquité seule a de ces créations sublimes! Nous sommes petits; ils étaient grands!
Cependant le marchand, souriant et impassible, attendait l'exécution des conventions, cet agréable quart d'heure de Rabelais : ne l'oublions pas, il avait à toucher cent mille francs. Ils lui furent remis avec force remerciements en un beau chèque sur la Banque de France, où la somme réalisée par
ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES. 39
la vente d'une métairie attendait, déjà depuis quelques jours.
Le soir même, le ban, l'arrière-ban, tout le clan des égyptologues et des collectionneurs d'antiquités, étaient convoqués par lettres spéciales préparées à l'avance. On n'agit pas autrement pour une vraie première à la Comédie-Française.
Dès le lendemain matin, sans plus tarder, tous accoururent en hâte voir le nouveau trésor archéologique, et, comme de juste, les curieux ne manquaient pas. Faisant taire leur envie sourde, ils accablent d'abord de félicitations et de poignées de main l'heureux propriétaire, qui reçoit en souriant ce juste tribut d'admiration.
Les conservateurs du Louvre, lui dit-on, vont rire jaune. Le musée de Boulaq seul possède des pièces d'un aussi beau style.
Cependant, la première émotion passée, on commence l'examen détaillé de l'immobile Ramsès.
— Tiens! c'est assez curieux, dit timidement l'un de nos égyptologues, une oreille n'est pas dans le style de cette dynastie.
— Ramsès avait le nez plus aquilin que ça, dit un autre.
— Cette statue est extraordinairement bien conservée. C'est étrange ! ajouta un troisième.
Le propriétaire, stupéfait, regardait ses interlocuteurs avec anxiété. Timidement il hasarda quelques observations.
— Voici des traces d'outils modernes, s'exclama un quatrième.
— Cette coupe de pierre ne rappelle pas du tout celle pratiquée il y a plusieurs milliers d'années, fait un dernier.
Là-dessus un concert de critiques éclate comme une fusillade de tous les côtés. On commence à sourire. Le collectionneur ne riait pas, lui. Il était blême comme un condamné à mort; car, en sa qualité d'érudit, il reconnaissait que toutes les observations de ses confrères, parfaitement exactes, ne pouvaient être discutées.
— Mais elle est fausse votre stalue, finit par dire tout d'un coup l'un des plus audacieux parmi les visiteurs. — Ce n'est pas du basalte! c'est de l'ardoise d'Angers.
— Oui, oui, vous vouliez nous la faire gober, mon très cher, exclamèrent en chœur tous les savants.
Pour ne pas tomber foudroyé, le malheureux propriétaire s'appuya contre un stèle antique en pierre calcaire qui se trouvait dans sa cour.
Tout cela était vrai! La statue seule ne l'était pas. Taillée à Paris dans un bloc venu des ardoisières de Trelazé, la statue était revenue seulement à onze cents francs au floueur, qui l'avait vendue avant de l'avoir. Le prétendu voyage représentait le temps qu'il avait fallu pour la taille. Il accélérait tant et plus le travail, afin de toucher le beau bénéfice que cette audacieuse supercherie devait lui procurer.
On plaida. A la suite d'une longue instruction et de nombreuses plaidoiries, la cause fut gagnée.
Le mystificateur une fois condamné, l'argent revint-il entre les mains du mystifié? — C'est douteux, et la tradition n'affirme rien à ce sujet.
Se non è vero è bene trovato. L'histoire qui suit est le pendant de l'autre.
ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES
Un vieux docteur de Dresde avait formé une admirable collection de momies.
Arrangées dans une crypte, toutes avaient des noms retrouvés sur des hiéroglyphes de leur couvercle peinturluré.
Chacun a ses goûts, et le meilleur est celui que Ton possède, dit un proverbe. C'était chez lui une passion ardente à laquelle il ne résistait pas. Il aimait les momies! Heureux il vivait avec elles, leur parlant et se figurant qu'elles existaient encore. Il était devenu peu à peu amoureux d'elles, comme Pygmalion de sa statue de Galathée.
Sa nécropole de l'ancienne Egypte ne tarda pas à absorber toutes ses ressources. La gêne vint et la misère aussi.
Manger un morceau de pain à côté de ses trésors, cela s'est vu, et Sauvageot en agissait ainsi; mais aller jusqu'à mourir de faim paraîtra toujours une perspective peu réjouissante, même aux savants, qui peuvent avoir le désir de se faire embaumer à la façon des Pharaons.
A la fin, il fallut se résigner au sacrifice et vendre les chères momies. Un marchand emporta le tout dans plusieurs fourgons des pompes funèbres pour un musée qui se fondait dans le Nouveau Monde. Mieux valait encore cela que de s'en aller dans l'autre.
Pendant ce temps-là, le musée de Munich, prévenu de cette occasion unique d'enrichir ses collections égyptiennes, dépêcha à notre homme un ambassadeur muni de pleins pouvoirs et chargé de lui faire les plus brillantes propositions. Il arriva trop tard. Tout était vendu.
Les savants ont le cœur sensible. La douleur du
délégué faisait mal à voir. Le propriétaire des momies en eut un réel chagrin.
— Quoi! réellement vous n'avez plus rien? Pas un grand prêtre de Phta, pas une petite fille de Sésostris? Rien, rien. Voyez donc. Je ne puis ainsi rentrer déshonoré et les mains vides.
Le vieux docteur réfléchit, puis se frappant le front :
— Ne me trahissez pas, dit-il, j'ai tout cédé, c'était une condition absolue; mais j'ai gardé la plus belle de mes momies. La reine Nitocris!
— La reine Nitocris?
— Ipsissima l Elle-même, en personne, la reine du Nil Bleu. J'en étais amoureux fou et je l'avais cachée à tous les regards, ne pouvant me résigner à la voir me quitter. D'ailleurs, c'était un peu mon droit. Elle ne faisait pas partie de ma collection ordinaire. Personne ne la voyait, personne ne m'en paraissait digne. Toutefois, en faveur du musée de Munich je consentirais à la céder, parce qu'au moins une fois là je pourrais aller la revoir de temps à autre.
Le délégué ne se tenait pas de joie. Non seulement il n'échouerait pas dans sa mission, mais cette seule momie, la plus belle, le consolait du reste qui lui avait échappé.
Il prit les mains du docteur, les serra avec transport et lui dit en le regardant :
— Quel prix?
— Cinq mille thalers.
— Je vous les donnerai.
— Seulement vous me laisserez Nitocris encore quelques jours. J'ai à causer avec elle, avant de lui faire mes adieux. Ah! autre chose. Vous n'allez
ANTIQUITÉS ÉCxYPTIENNES. 45
pas me demander à la voir. Je ne veux faire connaître à qui que ce soit la cachette impénétrable où je l'ai renfermée.
— Accepté.
Et le délégué repart pour Munich, heureux et fier du succès relatif de sa mission.
A son retour, il en rend compte à la commission de son musée. Félicitations réitérées, vote de remerciements, promesse de récompense honorifique, rien ne manque à l'accueil qui lui est fait.
Cependant, de tous les côtés, à la cour, à la ville, dans les cafés, dans les journaux, on ne parle que de la célèbre momie.
Que faisait pendant .ce temps-là le propriétaire de la momie, que nous avons laissé à Dresde?
Il s'entendait avec le gardien du cimetière pour lui acheter le cadavre d'une femme jeune et belle, puis le faisait transporter chez lui.
Là, dans l'horreur de la nuit, pendant que tout dormait autour de lui, le vieux docteur, à l'aide de son scalpel, grâce à l'habitude de disséquer, dépeçait le corps, vidait les entrailles et les remplissait par des ouates et des étoupes imprégnées de bitume et d'autres ingrédients que lui avait enseignés l'habitude de manier ses momies.
Après avoir revêtu le corps d'une masse de fines bandelettes de toile croisées en tous sens et semblables à celles dont on se sert pour les pansements, il recouvrit le tout d'une nouvelle et épaisse couche de bitume et laissa sécher.
En quelques jours de travail persévérant, il avait confectionné de pied en cap une superbe Nitocris. Quand elle lui parut ne plus manquer de rien, il l'expédia à Munich au conservateur de la pinacothèque.
Celui-ci reçut l'objet sans méfiance et lui donna immédiatement une place d'honneur dans la plus grande de ses vitrines et dans la plus belle de ses salles. Il ne pouvait réellement faire moins.
Mais tout d'un coup, après quelques semaines écoulées, un mauvais parfum, une odeur très désagréable se répand dans la salle des momies.
On s'étonne, on en cause, on se serre les narines, on se demande d'où cela peut provenir. Quelque rat n'aurait-il pas abandonné son cadavre dans l'un des coins du musée?
Comment oserait-on soupçonner de cette puanteur infecte la vénérable momie, la reine Nitocris, séchée depuis des milliers d'années dans les sables brûlants du désert?
Il fallut bien, cependant, se rendre à l'évidence. Les anciens Égyptiens ne nous ont point légué le secret de tous leurs embaumements, et celui du savant allemand ne valait rien.
La malheureuse jeune femme, devenue un instant Nitocris, reine du Nil Bleu, redevenue un cadavre infect, bon à rien, fut enterrée cette fois d'une manière définitive et sans épitaphe, on s'en doute.
Les potiers de la Pouille. — Vases étrusques de Rlieinznbern. — S. Copeland et Jonathan Philips. — Le pilori des musées de Sèvres et de Saint-Germain. — Très appréciés des savants les ol)jets phalliques. — Fausses idoles mexicaines. — L'amphore de l'Alhambra — Une baignoire moresque.
Suivant le vieux style, les imitations des poteries antiques se perdent dans la nuit des temps.
Les Apuliens de la race des Osques, peuple indigène de la Campanie, ont contrefait les vases étrusques plus de deux cents ans avant Jésus-Christ. Mais, d'une exécution moins artistique que les modèles, leurs essais se reconnaissent encore aisément aujourd'hui.
Assez ignorants, les potiers de la Pouille, qui ne connaissaient pas la langue étrusque, ont mal reproduit les lettres tracées sur ces poteries, de sorte que leurs inscriptions sont toujours parfaitement illisibles. Souvent même on trouve des points ou d'autres signes à la place des lettres dont ils ne connaissaient pas bien la signification.
Cette contrefaçon s'est maintenant étendue en Italie comme une tache d'huile. De tous les côtés surgissent ces urnes de forme allongée, où, tantôt
sur un fond obscur, l'ornement s'enlève en clair, tantôt, au contraire, il se détache en noir intense sur un fond rouge ou blanc.
Dans son ouvrage sur les faïences, M. Auguste Demmin raconte qu'un ancien ouvrier de la manufacture de MM. Villeroy, Boch et Walesfrangen près Sarrelouis s'est établi depuis quelques années à Rheinzabern, où il fabrique des poteries romaines d'Arezzo qui ont déjà infecté tous les musées; car la couleur est celle des anciennes céramiques, dont le contrefacteur copie exactement les dessins et les bas-reliefs.
Quant à la densité, ajoute M. Demmin, il n'a pu l'obtenir. On ignore d'où cet habile faussaire tire sa terre; mais les contrefaçons se reconnaissent aux jointures mal raccordées. La couleur de la pâte et les bas-reliefs sont exactement copiés, cependant ces derniers font voir dans leurs raccords des défauts que les anciennes poteries ne présentent pas.
Dans son musée, le Conservatoire des arts et métiers à Paris possède des poteries étrusques fabriquées à Leeds, dans le comté d'York. En outre, un échantillon de la fabrication de W.-S. Copeland à Stocke ou Trent représente sous le n'^ 15 (section 0 b) un vase étrusque ovoïde à fond noir avec figures en rouge qui ne porte pas de marque. Enfoncé dans la terre et un peu maquillé, ce vase pourrait se faire aisément accepter comme ancien.
Il en est de même du n^ 13 de la même section, vase étrusque à grandes anses et à fond noir avec
ornements et figures en rouge, qui provient de Jonathan Philips et ne porte aucune indication de nature à rappeler qu'il est de création récente.
Nous signalons ces deux fabriques comme très habiles dans leurs rénovations anciennes.
Sèvres a recueilli aussi quelques imitations très bien faites, placées non loin de la collection des vases grecs bien authentiques de Denon offerte en 1785 par Louis XVI à la manufacture, et qui servirent de premier noyau pour le musée céramique.
Ces objets ont été soigneusement consignés au fur et à mesure de leur arrivée sur le grand livre des entrées, sorte d'état civil toujours précieux à consulter. C'est un relevé que j'ai eu la curiosité de faire et que je donnerai rapidement :
(N« 2698.) Touchard à Paris 1859. Coupe hémisphérique à pied. Imitation des poteries grecques.
(N^ 1924.) Duc de*'* en 1855. Imitation des vases de Nota. Vase oviforme à deux anses. Deux sujets : un homme drapé s'appuyant sur un bâton, et une jeune femme présentant une coupe à un guerrier.
(N^ 5182.) Frères Giusliani^ de Naples. — 1845. — Copie d'une outre du musée Barbatelli, surmontée d'une anse. Figures en réserve sur fond noir.
(N"" 2281.) Krieg. — Spécimen des poteries romaines à reliefs faites à Rheinzabern, apporté par lui en 1857 et vendu par ce Bavarois comme antiques. Urne en terre brunâtre avec inscription votive. Frise d'animaux forestiers.
(N° 5560.) Des fourneaux, près de Melun, en 1844.
— Poteries peintes à l'imitation de l'antique. Vase oviforme à long col. Anses élevées à tête de Méduse. Sujets peints en réserve sur fond noir.
Je n'ajouterai rien. Certains détails dans la nomenclature qui précède ont une éloquence suffisante.
Le musée de Saint-Germain a conservé lui aussi précieusement quelques poteries grossièrement inspirées de l'antique, dont les auteurs sont cloués au pilori par des inscriptions détaillées.
On peut examiner dans certaines vitrines des pseudo-lampes des Catacombes auxquelles on a donné un long support de fantaisie. D'autres lampes ont des sujets obscènes ajoutés après coup avec du mastic recouvert de cendre.
La contrefaçon des poteries vernissées est représentée dans le musée par une sorte de cruche. Guidé par un simple goulot authentique couvert d'un vernis verdâtre, le mystificateur, à l'aide de ce fragment, a reconstitué tout le reste avec du carton-pâte peinturluré couleur verte.
Plus loin se trouvent des cachets faux, sortes de coins destinés à produire des creux dans les moules des poteries en terre rouge des Romains.
Mais, chose importante à retenir et que M. G. de Mortillet m'a fait remarquer, la fraude des antiques s'est souvent exercée sur les objets phalliques : ceux-là sont surtout très appréciés par certains amateurs. Se vendant mieux que les autres, on en a fait beaucoup plus. C'est un nouvel aspect de la pornographie — la pornographie archéologique.
Jérusalem et Damas ont suivi le mouvement général. Leurs bazars sont aujourd'hui abondamment fournis de poteries rarissimes des pays de Moab, d'Ammon et de Basan ; le gouvernement prussien a acheté, il y a quelques années, une collection de ces poteries qui avaient été enterrées dans des ruines scientifiquement choisies.
Rien n'est plus obscur que l'histoire de l'ancienne civilisation mexicaine, les indigènes l'altèrent encore eux-mêmes. Il est impossible de se fier désormais aux monuments de l'art céramique chez les Aztèques qui nous arrivent aujourd'hui.
Dans les faubourgs de Mexico, les Indiens fabriquent des poteries en abondance. Ces antiquités fantaisistes et grotesques, aux caricatures bizarres, étranges et sans inspiration, ne sont ni moulées, ni même copiées sur les monuments anciens.
Sur la terre mal cuite se voient des lézards, des animaux, des figures humaines, des cercles concentriques et des lignes transversales produites par l'impression de roseaux. Des serpents figurent les anses, des fragments d'obsidienne remplacent les yeux et la bouche des figures.
Tout cela est archifaux; mais, comme c'est bon marché, un grand nombre de voyageurs achètent, pour faire des cadeaux, ces antiquités de pacotille.
A leur arrivée en Europe, elles prennent, faute de contrôle, une certaine notoriété et vont souvent
dans des collections qui, en les acceptant trop facilement, leur créent pour l'avenir une authenticité regrettable.
En 1878, à l'Exposition universelle, dans la section d'anthropologie, on pouvait contempler et étudier toute une série de ces pièces destinée à mettre en garde les amateurs et les directeurs de musées.
Si vous en désirez, amis lecteurs, vous pouvez aisément vous contenter. Un marchand honnête, nommé Boban, après avoir longtemps signalé ces fausses antiquités, voyant que malgré ses avis elles continuaient à plaire, s'est mis alors à les coter dans son prix courant :
Contrefaçons d'idoles mexicaines, 5 à 25 francs.
C'est écrit en toutes lettres.
Du reste, il faut remercier le docteur Ernest Hamy, le savant conservateur de l'exposition ethnographique du Trocadéro, d'avoir installé à demeure des armoires spéciales de pièces fausses que le public peut étudier de près.
C'est là que se trouve le vase de Tezcoco, dont l'ornementation révèle des procédés parfaits d'imitation.
Rien n'y manque : il a été pétri avec de l'argile identique à celle des anciens gisements mexicains, puis décoré de tout l'Olympe des Indiens autochtones, sans oublier ni le prêtre assis, ni le singe marchant, le Jupiter de leur mythologie.
Bref, il présente tous les caractères de la bonne période aztèque.
Ce vase a toute une histoire, et cette histoire montre une fois de plus combien est vrai l'axiome latin : Errare humanitm est.
Sous l'Empire, il fut présenté à la commission mexicaine chargée de réunir des pièces curieuses provenant du pays où guerroyaient nos armées.
A son arrivée, le vase de Tezcoco fut entouré de l'admiration générale : des artistes habiles le gravèrent, des écrivains illustres en firent une pompeuse description. Personne ne douta de son authenticité. M. de Longperrier seul flaira une mystification.
Un beau jour, la lumière éclata tout à coup. Sous l'influence de l'humidité, les divinités en relief posées après coup se détachèrent subitement.
Le faussaire indien avait d'abord orné son vase d'empreintes retrouvées dans les fouilles et faites à l'aide de moules anciens qui servaient à maculer la face des contemporains de Montézuma.
Mais le maladroit, pour embellir son œuvre, avait ajouté, après la cuisson, des décors en relief.
La continuation des décors courant sur la partie mise à nu par suite du décollage vint trahir la fraude.
Porto-Rico, dans les Antilles, fait l'exportation des antiquités du pays découvert par Christophe Colomb. Ce sont des inscriptions à saillie fixées sur des plaques de poterie noire, et se rapprochant assez souvent des caractères cunéiformes. C'est grossièrement préparé pour les musées de Boston ou de Philadelphie.
A Chançay, près de Lima, on crée des poteries pornographiques remontant, dit-on, aux temps nébuleux de l'histoire, et qui séduisent toujours cer-
tains explorateurs, même parmi ceux versés en archéologie. Tombant dans le piège préparé par cette coupable industrie, ils achètent des vases noirs ou rouges, destinés dans leur esprit à former un musée secret, à l'instar de celui de Naples.
Mais les Pompéiens étaient de grands artistes qui ont su donner à leurs fantaisies érotiques un charme tout particulier; tandis que les falsifications péruviennes pourraient tout au plus servir à illustrer les ouvrages du marquis de Sade.
Les grès cérames que les Flandres faisaient au seizième siècle n'ont pas été plus épargnés que le reste. Les cannelles anciennes se sont, comme par enchantement, multipliées depuis quelques années en Allemagne.
Augsbourg et Nuremberg nous envoient des vidrecomes polychromes delà Renaissance datés de 1520 et fabriqués, en réalité, de nos jours en 1883. Ils arrivent par wagons complets.
Les collectionneurs de vieilles dates les reconnaissent vite : le modèle est toujours grossier, en outre l'ornementation présente un amalgame d'époques diverses, et souvent même la pièce est en terre cuite vernissée, au lieu d'être en grès.
Tout le monde connaît, de réputation au moins, le vase de Grenade, une pièce unique, merveilleuse, trouvée pleine d'or, enfouie dans un jardin. Ses anses en forme d'ailes, ses reflets métalUques,
ses caractères coufiques, ont été pittoresquement décrits par Théophile Gautier.
Le baron Davillier, qui connaissait son Espagne et surtout ses Espagnols sur le bout du doigt, m'a plus d'une fois affirmé qu'en dehors du beau vase de Fortuny qui a figuré dans sa vente et qui était complet, tandis que celui de l'Alhambra ne l'était pas, il n'en existait qu'un autre du même genre, et encore fort endommagé, au musée de Stockholm.
Aussi aimait-il à raconter en riant la mystification dont un grand collectionneur de ses amis, plus chargé d'argent que d'érudition, avait été la victime en voulant se payer, lui aussi, pour la décoration de sa galerie, une grande amphore de Grenade. Il s'esclaffait littéralement quand il expliquait à son auditeur que, dans la pièce vendue, les reflets métalliques avaient été remplacés par des reliefs. Or, ces reliefs avaient été obtenus en surmoulant les fines arabesques et les inscriptions de stuc en creux qui ornent les murailles de l'Alhambra. Seulement les inscriptions étaient venues à l'envers, par suite du moulage, les caractères du Coran se lisaient de gauche à droite, au grand ébahissement de tous les orientalistes.
Il y a quelques années, les flâneurs de l'hôlel Drouot ont pu admirer une splendide baignoire inspirée par le vase moresque dont il est question plus haut.
Cette baignoire brisée, rattachée par des fils de fer, avait absolument la forme de celles employées de nos jours par les étuvisles de Paris.
Une baignoire moresque! — Alors que l'on ne connaissait à l'époque que la piscine, n'est-ce pas un peu audacieux?
Eh bien! elle s'est parfaitement vendue, la baignoire, c'est même M. d'Epinay, un sculpteur de talent, qui Fa achetée.
Maintenant un avis au lecteur. Nous sommes convaincus que la mystification commencée déjà sous deux espèces se traduira prochainement sous une troisième forme. Mais, comme en fait de céramique hispano-moresque, la recherche de la paternité n'est pas interdite, nous ne tarderons pas sans doute à connaître l'auteur de ces spirituelles créations.
VERRERIE
Les écailles d'ablettes. — Les vases lacrymatoires. — Hanaps allemands. — Verres de Venise et de Bohême. — Circulaire Carrand père et fds.
Le musée de Saint-Germain possède, comme spécimens, des coupes romaines en verre, enveloppées de terre extérieurement, dont les reflets irisés ont été obtenus par des écailles de poisson fixées avec de la gomme sur la paroi intérieure.
Les ablettes surtout rendent de grands services pour cette ingénieuse préparation.
A Cologne, on fait beaucoup de verres antiques. Les faussaires ne se donnent même pas la peine de s'inspirer des formes anciennes. Ils se procurent, pour confectionner leur fraude, des petites fioles allongées servant à contenir ces grenailles sucrées ou anisées qu'aiment tant les enfants, puis ils les enfouissent dans le fumier, cet excellent fumier, accessoire indispensable de tout bon truqueur, complice de toutes les contrefaçons. Le fumier, docile et inconscient, fait son œuvre, patine, irise et transforme la fiole qui devient, au bout de quelque temps, un vase lacrymatoire di primo car-
tello. Il ne reste plus qu'à la coucher sur un petit socle en ébène dans lequel on creuse sa forme.
Les verreries orientales, les lampes sacrées des mosquées, aux émaux en saillie rehaussés de dorure, sont refaites avec une apparence de vétusté qui trompe aisément.
Hambourg s'est adonné à la reproduction des verreries historiées allemandes, des vieux hanaps multicolores aux inscriptions fantaisistes.
Les produits de la Margeride de Saint-Flour sont copiés très adroitement par des ouvriers employés dans les verreries du Nord.
La fabrication moderne de Salviatti a tué en grande partie les anciens verres à ailerons de Venise : Murano a repris les anciennes traditions du quinzième siècle. Mais les produits de cette île sont lourds, avec des profils incohérents.
Paris s'occupe des bohèmes blancs gravés et incrustés d'or, et surtout des charmantes petites burettes ornant les huiliers à bateau en usage depuis Louis XV. Il y a un fabricant spécial qui répare toutes les maladresses lorsqu'un accident dépareille une paire. J'ai vu des burettes refaites qui paraissaient identiques aux modèles. Seulement elles étaient en cristal et par conséquent plus lourdes.
Bien rares aujourd'hui, les véritables peintres verriers! On les compte à Paris, si on ne veut pas les confondre avec ces honorables commerçants
VERRERIE
qui ont monté, ou acheté à leur prédécesseur, industriel comme eux, des maisons ou plutôt des usines où l'on fabrique des carreaux de vitre décorés, bien à tort, du nom de peintures sur verre, car elles n'ont rien d'ancien, ni aucun caractère sérieux.
Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Tel était marchand crespin, tel autre marchand de blanc de Meudon, celui-ci ouvrier chez un graveur, celui-là fabricant de quinquets. Ils sont, je le reconnais, intelligents et travailleurs, mais font du métier et vendent de la peinture sur verre comme on débite de la toile au mètre.
Ah! que nous sommes loin de Bernard Palissy et de Pinaigrier, le Tourangeau habile qui fit la belle verrière du chœur de Saint-Gervais ! Quelle décadence! Et comme ils auraient tous à. étudier, à se pénétrer du sentiment et du goût des œuvres anciennes avant de chercher à imiter les maîtres du passé!
Mais que voulez-vous? Aujourd'hui, la mode des vitraux est très répandue et tout le monde veut faire filtrer le jour de ses fenêtres par des verrières historiées. De là cette inondation de panneaux suisses avec armoiries, arbre généalogique, lions héraldiques, que l'on vend à l'hôtel Drouot et qui passent pour anciens, quoique leur facture, examinée de près, ne puisse laisser aucun doute sur leur authencité. Et cependant ils ne sont pas bien forts les peintres verriers du dix-neuvième siècle. Beaucoup certainement n'ont jamais vu les beaux vitraux anciens de nos cathédrales gothiques; que voulez-vous? ils ont affaire le plus souvent à des amateurs ignorants, bons bourgeois formant le
public de l'hôtel des ventes et bien peu initiés aux difficultés et à l'art de la peinture sur verre.
Le vitrail ancien se distingue comme toute chose vraie, quel que soit son style, par un goût, une harmonie dans les tons et surtout une habileté d'exécution extraordinaire. Au contraire, le vitrail moderne est généralement bête, mal dessiné; tous les contours sont marqués d'un trait grossier, tandis que dans l'ancien il se trouve à peine indiqué et néanmoins fait avec un art exquis. Dans le moderne, vous remarquerez les couleurs criardes (les verts surtout), les lettres mal faites et sans aucune énergie. Enfin une ignorance ridicule et une gaucherie sans pareille empreignent le tout, et nous nous étonnons de trouver ces pastiches dans les collections d'artistes, gens du métier, qui devraient avoir le sentiment des belles choses.
Il y a deux façons de contrefaire les vitraux : l'une vitrifiée^ l'autre artificielle,
La première, pour imiter les trous que l'on trouve sur certains vitraux anciens, consiste à projeter, avant la cuisson, une éclaboussure produite au moyen d'une brosse imbibée de couleur liquide en tapant sur l'appui-main comme pour faire du granit. En agissant ainsi, les petits points noirs imitant les trous se trouveront vitrifiés avec le travail du modelé qui apparaîtra dessous. Cette manière est celle dont on se sert pour salir les vitraux auxquels on veut donner le cachet de l'époque du treizième siècle.
Le second procédé de contrefaçon, auquel j'ai
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donné le nom d'artificiel, se borne à un pur et simple mastiquage liquide frotté sur le panneau, après que toutes les pièces ont été assemblées dans les lamelles de plomb.
Prenez garde, amis lecteurs! Les temps sont proches où la photographie se substituera à la peinture! Déjà dans ce but une usine est installée, elle fonctionne depuis même quelque temps. Admirez la méthode nouvelle! elle est peu compliquée, mais des moins artistiques. Une fois la photographie vitrifiée et coloriée par des moyens et des procédés chimiques, les pièces de verre sont découpées, montées en plomb, et voilà, grâce à la puissance magique de la lentille, des feuilles de verre transformées en vitraux du seizième siècle!
Vous verrez si je me trompe! Vous ne tarderez pas à* retrouver bientôt, aux façades des hôtels les plus aristocratiques, des reines couvertes d'hermine, des ours héraldiques, des lansquenets et des hommes d'armes, des sacrifices d'Abraham et des Saint-Georges tuant le démon — le tout sorti à la douzaine des fours de l'usine nouvelle.
Que voulez-vous? la grande danse macabre de la contrefaçon s'étend à tout : aux verres comme aux autres choses; mais toute pièce fausse est un fripon qui se glisse dans la société des honnêtes gens. Il y a plus de quaranteans, une tentative avait été faite pour éviter aux amateurs les mauvais tours dont ils étaient perpétuellement victimes, et j'ai retrouvé dans d'anciens papiers la curieuse circulaire qui, à cette époque, avait été adressée à
toute la curiosité par deux hommes fort compétents. A titre de document historique pour le sujet qui nous occupe, je crois devoir la donner ici tout entière :
Paris, le mars 1860.
Monsieur,
« L'étude de rarchéologie et la recherche des objets d'art et d'antiquité sont devenues aujourd'hui d'un goût si général, le prix de ces derniers s'est, par suite, tellement élevé, que la cupidité des faussaires s'en est émue et n'a réussi que trop souvent déjà à abuser de rinexpérience des amateurs. Cet état de choses est fâcheux; outre qu'il entrave les transactions commerciales, il menace la valeur des collections existantes, peut jeter des perturbations dans la science archéologique, la discréditer et faire sentir la nécessité d'une garantie publique à cet égard.
Il y a quelques années déjà que nous avons tenté d'y apporter remède par l'établissement d'un comité d'expertise composé des connaisseurs les plus compétents dans les diverses branches de cette spécialité, telles que celle des tableaux, dessins et gravures, des pierres gravées, des médailles, etc., nous chargeant personnellement des antiquités en général, et particulièrement de celles du moyen âge, afin de donner à ce comité l'ensemble nécessaire pour apprécier toute espèce d'objets. Mais, n'ayant pas trouvé, de la part des personnes auxquelles nous jugeâmes devoir en faire la proposition, le concours que nous en espérions, ce projet demeura sans résultat.
De nouveaux faits de contrefaçon s'étant produits depuis quelque temps, faits tellement graves qu'ils seraient de nature à persuader le public que la science ne possède pas de moyen assuré de contrôle et qu'elle est impuissante à distinguer les monuments authentiques et sincères des produits de la fraude et de l'imitation, nous nous sommes enfin déterminés à prendre seuls, en ce qui nous concerne, au moins, l'initiative de la mesure dont nous venons de parler.
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En conséquence, monsieur, nous avons l'honneur de vous informer qu'à partir de ce jour nous recevrons à domicile tous les objets d'art ou d'antiquité d'origine européenne, tant orientale qu'occidentale, appartenant à la période écoulée depuis le temps de Justinien, jusqu'à la fin du xvir siècle, pour y être examinés et appréciés, n'exceptant de cette catégorie que les tableaux, dessins, estampes, monnaies et médailles, pour lesquels il existe des experts spéciaux.
Les conditions de l'expertise seront :
i** Le dépôt entre nos mains de l'objet à exami ner, pendant vingt-quatre heures;
2° Une commission de 3 pour 100 de la valeur de l'objet à expertiser, sans que, cependant, la quotité de cette commission puisse être moindre de dix francs.
A ces conditions, tout monument que l'on voudra bien nous soumettre sera qualifié, décrit, expliqué et, s'il y a lieu, déclaré sincère, authentique. Un certificat signé et revêtu d'un cachet ou d'un poinçon, selon la nature de l'objet, indiquera son âge, son usage, sa nationalité et son histoire; le même cachet ou poinçon sera apposé sur l'objet certifié.
Cependant, quel que soit le degré de confiance que le public accorde à notre expérience, comme nos appréciations, n'ayant en définitive que la valeur d'une opinion personnelle, n'offriraient pas peut-être aux yeux de bien des personnes un motif suffisant de sécurité, et que, par là, l'obstacle que nous désirons mettre à l'abus qui fait l'objet de la présente circulaire pourrait devenir illusoire, nous offrons dès à présent aux personnes qui nous honoreront de leur confiance, la faculté de faire, moyennant double commission, garantir pécuniairement par nous les deux tiers de la valeur de l'objet certifié, nous engageant d'avance à rembourser cette valeur à la demande des possesseurs, et, dans ce cas, il serait fait mention expresse de cette garantie sur le certificat délivré.
Nota. Les objets auxquels nous refuserons un certificat ne seront taxés qu'au minimum de commission.
Dans l'espoir, monsieur, que vous voudrez bien
ne voir dans la proposition qui fait Tobjet du présent avis que l'effet de l'affection que nous portons aux arts et aux monuments du passé, et non une simple spéculation, nous avons l'honneur d'être Vos très dévoués serviteurs.
J.-B. Carrand,
Aiicien conservateur en chef des archives de la ville de Lyon, Membre correspondant de Vacadémie de Dijon.