‹ Le trustChapitre 1 sur 1 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

75 exemplaires stir papier de Hollande numérotés à la presse.

adame PAUL ADAM

Dans l'attente de la fraîcheur et de celui qu'on espérait, la conversation vint à languir chez M°^^ Alvina, lasse d'avoir accueilK tant de personnes. Les poHtiques, Hernandez même, renoncèrent à leurs éloquences. Le marquis d'Oro s'essuyait les tempes après une dernière phrase jaillie de sa grande barbe blanche. Marbre svelte, Vénus Anadyomène dominait seule la nonchalance des causeurs. Sur les sièges de la rotonde et de la galerie, les attitudes lourdes fripaient la serge des jaquettes, la mousseline des robes. Les flirts se fatiguaient. Tous babillages se turent. Des sorbets achevèrent de fondre.

Cependant, par les interstices des jalousies closes, l'odeur des parterres fdtra. Bouffées suaves et chaudes. La plus sensible des jeunes fdles, miss Fuller, huma le parfum. Son énergie yankee secoua la torpeur créole. Maggy tendit sa coupe vide au D^' Rosas. Il essaya l'effort de poser le cristal sur une console proche. A ce moment, un pignon grinça. Dehors, les mulâtres relevèrent les tentes qui voilaient la terrasse et le parc. Les troncs écailleux des cocotiers, puis leurs palmes rompues apparurent. Successivement, les portes-fenêtres s'ouvrirent. Un murmure d'aise se propagea. Contre la moiteur des cous, les éventails

voltigèrent. Bonheur de l'après-midi, la brise de mer arrivait.

Gitrines, roses, azur, les soies des écharpes gonflèrent autour des jeunes filles accourues du fond de la galerie avec Inès Alvifia. Or, les beaux yeux à franges s'attristèrent dans leurs visages cubains. Lentement la lumière pâlissait sur les dalles de la terrasse, sur les bocages du jardin, et même au zénith, pardessus la grande lyre verte que, du milieu de la pelouse, offrait au ciel l'arbre-du-voyageur.

Rosas certifia que laverse durerait à peine. Elle n'empêcherait point l'inauguration du golf. Moqueuses, les demoiselles affectèrent de douter. Le docteur saisit une paille qui trempait dans la glace d'un breuvage, et leur apprit à mesurer la force du vent, d'après l'évaporation. Cette hâte de l'air chasserait l'orage à l'intérieur de l'île. Champion havanais du jeu. M"'' Lopez respira.

Le crâne chauve et bien poli du docteur, sa face d'enfant barbu, dentu, jovial, ses anecdotes comiques sur la folie d'une négresse traitée à l'hospice de Parajas, divertirent, alors, les vierges allègres. Elles s'approchèrent. De leurs gestes à la violette, à la verveine, elles enveloppaient le charmant homme. Anita Lopez le domina de ses lèvres au duvet brun. Concepcion Cifuentès prétendit le tenter en lui riant de toute une figure mince, déjà meurtrie par le goût des passions. En une basquine de crôpe lilas à volants de dentelles jaunes, l'espiègle se cambrait. Élégante, elle leva sa paume, sa bourse et ses breloques de vermeil, comme la danseuse lève sa castagnette pour le fandango. Rosas l'examinait narquois, sans faiblir jusqu'aux compliments. Alors, piquée au jeu, Concepcion 1 accusa de les railler toutes autant que la négresse de ses histoires, puisqu'il soignait leurs fièvres aussi, puisqu'il les connaissait parfois dolentes, laides, abattues. Et les autres de renchérir sous leurs cha-

peaux de bergères à la mode ancienne de Trianon.

Elles pressèrent de questions vives l'esculape qui savait leurs corps. Préférait-il Maggy en sa mémoire ? Anita Lopez le demandait, hardie, ses longs bras croisés derrière le dos. Indirectement, au moyen de périphrases, toutes interrogèrent. La chevelure bleuâtre de Goncepcion dégagea un plus certain effluve de musc. Les paupières noirâtres papillotaient. Limpertinente fit tinter ses breloques. Maggy Fiiller jura que Rosas ne trahirait point le secret professionnel. Là-dessus, Filoména Diaz, nantie de calme arrogance par sa richesse et sa beauté plantureuse, soupçonna, tout haut, la Yankee de craindre que Rosas n'en désignât une autre. Sous les taches de son, le visage un peu blême de Maggy s'empourpra. Elle perdit un pétale du camélia fixé au revers de sa redingote blanche. Aussitôt, les frivoles harcelèrent bruyamment cette pudeur de luthérienne. Goncepcion tourna sur son talon Louis XV. Telle une toupie merveilleuse. Elle fit tinter ses breloques en sa main légère. Les dents de craie parurent dans le fard de la bouche.

Qui de ces filles ne le devina? Rosas s'émouvait. Toutes s'en amusèrent. Ni la poitrine lourde sous le's dentelles de Filoména Diaz, ni le corps élastique et tendu d'Anita Lopez, ni la nervosité de Maggy Fuller, ni le vice crispé de Goncepcion Cifuentès, ni même la grâce déphèbe qu'affectait Inès d'Alvina en sa chemisette roide, en sa jupe étroite, sous la coiffure à raie latérale, rien ne fut dérobé à l'admiration du médecin.

Respectueux de sa position qu'il n'entendait pas

loindrir par quelque scandaleuse aventure, Rosas,

ludain, obéit au signe du marquis d'Oro. Une proso- [opée du vieil orateur entraînait les politiques vers la

irrasse. Magnifiant l'avenir de la république, il attesta

spectacle sans pareil de la région étendue sous les

(almeraies d'émeraude et sous la cité de La Havane.

embrassa les flottes en rade, l'opale infinie de la mer.

Cependant, lesjeunes filles, éprises de leurthérapeute appréciaient qu'il eût une peau de femme, des lèvres mobiles, une barbe noire, pointue comme un pinceau. Nulle ne se priva plus d'agacer miss Fiiller. Obligée de sourire en haussant les épaules, Maggy finit par extraire de sa poche un court éventail d'ivoire et de tussor. Elle 1 agita. Elle dérobait sa face aux insolentes. Puis s'en fut vers M™^ Alvina qui nommait à chacun ses panthères du Texas, superbes, à dix mètres, dans leur cage émergée de cactus épineux.

Soulevant sa robe, grenadine mauve à raies bleues, la dame longeait la balustrade. Là, s'appuyaient les femmes plus odorantes à l'approche de l'orage et de leurs amis audacieux. En y conduisant lesjeunes filles, Inès défendit son invitée yankee contre leurs médisances :

— Maggy doit avoir, comme toutes«les rousses, la peau de lait. Les hommes adorent ça.

— Voyons, Inès : cette couleur de cheveux !

— Peut-être, Filoména ; mais quelles jambes !

— La culture physique de Chicago !

— Cette Fûller marche à la prussienne.

• — Il ne semble pas que ça l'empêche de plaire.

— Rosas guette la dot qui suffirait à un médecin si le chemin de fer augmentait son trafic entre Los Dados et la côte... prononça magistralement Filoména Diaz, compétente en matière de finances... Les Fûller possèdent un dixième des actions.

— Mon oncle croit au succès depuis que vos ingénieurs du Mexique et ceux de Panama choisissent nos aciers de Parajas.

— Votre oncle Lafioza, Concepcion? Et sa mulâtresse? Dites.

— Ah ! ma chère : elle a mis bas ses jumeaux, comme tous les ans.

— Vrai ?

— Quand?

— Mardi!... soupira Concepcion ; et elle offrit au ciel ses cils de soie longue, ses yeux charbonneux.

— Pouah ! Quelle mère gigogne!

— Et si vous pouviez voir mon oncle faire la roue, Inès !

— Il a le ventre du paon.

— Jésus-Maria que c'est drôle!

— Combien en tout?

— Neuf petits.

— Ça va manger votre dot, cette portée ?

— C'est décourageant, Filoména. C'est bien décourageant !

Et Concepcion de s'affaisser sur un fauteuil de bambou. Elle cacha, dans ses mains orfévrées, la déception de sa ruine.

— Pauvre !... fit Inès qui lui caressa le chignon.

— Ces négrillons m'ôtent le sucre de la bouche, le bon sucre de Taldero, le sucre de trois plantations et de deux raffineries. Il me reste les yeux pour pleurer.

— Heureusement, ce sont des astres.

Concepcion sauta sur ses pieds. Elle secoua rudement les mains de Filoména que la douleur fit rougir :

— Merci, amie, merci. Je vous rendrai ça.

— Vous me faites mal... Regardez donc cette Fiiller qui a trouvé moyen de rejoindre Rosas.

— Virgen del Cobre! Elle le frôle, ma chère. Elle

Irôle ce poignet velu.

— Qu'avez-vous, Concepcion ?

— Je frissonne, Inès.

— Que vous êtes sensuelle. Vous me dégoûtez. — Ah ! taisez-vous... Taisez-vous, je vous dis... : Et Concepcion se masqua la face de ses mains, de îes breloques. Le dos étroit et brun tremblait sous le crêpe lilas. Inès furieuse la bousculait. Filoména Diaz ^^rit à gorge ouverte malgré le poids de sa chevelure l^fcnonumentale et des roses enguirlandant son cha-

— Est-elle mal élevée, cette Concepcion..., grondait Inès.

— L'avez- vous vue flirter avec M. Héricourt?

— Un certain dimanche, il fallut s'écarter, ma chère.

— On les dérangeait, je vous jure.

— Gomment, ce gros monsieur ?

— Tenez, elle pleure parce qu'il s'attarde à San- Agostino.

— Il est charmant, charmant... soupira l'effrontée... Il a la barbe du Bacchus Indien. Il nous enrichit avec de l'eau claire qu'il change en électricité! D'abord, il sait tout.

— Tout quoi ?

— Zut!

— Oh ! Concepcion !

— Non ! Pas ce que vous croyez, infâmes !

Les rugissements d'une panthère, puis les acclamations des invités interrompirent le babillage. On jetait des fleurs à Sémiramis. Elle se roula sur le dos. Ses pattes formidables griffaient l'air plein de mouches : émeraudes, saphirs, rubis volants. Gela ne put distraire de sa ronde la taciturne Gléopâtre qui tournait en effleurant la grille de la cage, qui balançait sa tête de monstre sournois. Thaïs s'irrita. Sa gueule béante soufflait, avec des cris, des vapeurs, vers le général Rodriguez. De ce mulâtre, la bête ne tolérait pas la figure martiale, ni la barbiche grise, ni la haute taille efflanquée dans la longue redingote beige, ni les pieds en guêtres blanches, ni le feutre tyrolien, ni la fierté d'une mine acquise pendant les héroïsmes de l'Indépendance. Anita Lopez éclata de rire ; car elle-même souffrait aussi mal que ce guerrier la demandât en mariage, toutes les semaines. Il pâlit. Les narines palpitèrent sur la moustache cirée. Peut-être murmurat-il une menace à l'oreille de la grande fille. Elle se tut brusquement. Elle regarda la terre.

— Il la tuera..., prédit Goncepcion à Maggy Fûller.

Les aspects du parc s'assombrirent plus. Très loin, la ville bleuissait autour de ses clochers espagnols. L'opale de la mer verdit, puis écuma. Criards, dix vautours se disputèrent l'écoperche d'un caroubier aux branches abritantes. On aima cette lutte à grands coups d'ailes et de bec. Tous les chapeaux des dames se joignirent. Leurs fleurs et leurs rubans gardaient un éclat relatif sous le ciel obscur, sous les calices rouges des flamboyants ; mais, par delà les parterres mornes et les eaux plombées du ^H)assin, une horde de chevaux sauvages sculptés par ^Bm artiste californien dans la pierre rousse du coteau ^^^essa de luire.

^H Bien qu'elle n'aperçût pas, sur la route de La Ha- ^f^ane, l'automobile attendue, M""^ Alvina, entre ses noirs sourcils, allongeait une mèche devant la principale ride. Si Jim Clamorgan manquait, quel désastre ! Il n'avait promis sa première visite que pour l'inauguration du golf. La pluie justifiait l'absence. Afin de connaître le fils du Trust, toutes ces personnes éminentes avaient subi le soleil de quatre heures. Goncepcion pariait déjà que Jim enverrait des excuses. Inès la fit taire, lui confiant à l'oreille que Maggy Fûller avait pris un rendez-vous, par lettre, avec son cousin. Plutôt que de forfaire à l'engagement, il franchirait tous les obstacles. Cette hypothèse ne fut acceptée ni par Filoména Diaz, ni par l'ample Carmen Taquechel. Elles protestèrent que le milliard de l'Electric-Standard ne tomberait pas sous l'influence de « la roussotte ». Acerbe, Concepcion vitupéra la duplicité de cette Fûller qui séduisait son cousin par lettre, et qui, le matin même du rendez-vous, poussait le galop de son cob au point d'avoir les palpitations, de rentrer toute bleue, de contraindre sa mère à demander le docteur par téléphone. Et Rosas d'accourir, de tâter le cœur malade. i^e cœur?

Carmen Taquechel s'indigna. Clamorgan se laisse-

rait-il ainsi berner? Filoména Diaz ne l'admit pas. Elles avaient mieux à lui promettre, toutes deux, insinua Goncepcion. Inès, pour Anita, récapitulait les incommensurables fortunes des Diaz et des Taquecliel. Les uns encaissent, au Mexique, les droits de port comme prix de l'outillage et des môles fournis à la plupart des villes maritimes. Les autres, alliés à toutes les vieilles familles de planteurs cubains, furent les héritiers de cent domaines, les spéculateurs heureux sur maintes récoltes, les acquéreurs, pendant la guerre, de sucreries hypothéquées. Aussi Carmen Taquechel ne se mariait-elle pas de peur qu'on ne la choisîtpour sa dot. D'un tel soupçon, le trustée serait, du moins, exempt.

Il n'arrivait pas.

Inès objecta que, débarqué à deux heures, il avait pris le temps de se changer. A sa boutonnière, il attachait, sans doute, l'une de ses orchidées « Lycastes ». Partout elles voyagent avec lui dans une serre chaude aménagée en malle.

On clabaudait encore sur ces élégances particulières. Goncepcion et Filoména les divulguaient à plaisir, lorsqu'une automobile très silencieuse déboucha, s'arrêta, déversa l'attendu. En deux bonds, il gravit l'escalier de la terrasse, et fut baiser la main tremblante de M™« Alvina. Pour la puissance qu'incarne ce haut garçon, tous, un moment, demeurèrent attentifs. Dès les présentations, chacun redouta la sévérité de la figure imberbe sous deux bandeaux luisants. Signes de vigueur, les pectoraux musculeux gonflaient le canevas de la chemise, le tussor du gilet, l'alpaga de la jaquette bise. Les gens du service se murmurèrent que la ressemblance n'apparaissait guère entre la stature de cet athlète soutenu par des souliers ronds comme des fers à cheval, et la silhouette courte du vieux Glamorgan telle que la photographient les reporters avant de l'insérer dans leurs gazettes avec le nombre de ses millions, sa biographie, l'histoire de ses débuts : poli-

ceman à New-York, sur la Third Avenue, il aidait les dames à passer entre les omnibus, moyennant pourboire.

Triomphale, M'"^ Alvina proclamait que la partie de golf aurait lieu après l'orage. Aux yeux des malveillants, Maggy Fiiiler et Jim se serrèrent les mains, sans un mot. Carmen Taquechel respira, s'éventa. Filoména Diaz s'assit. Elle s'installa dans la quiétude que lui conféraient sa fortune, son teint lilial, sa chair épanouie, son instruction solide et sa chevelure parfaitement étagée. Choses bonnes pour un Jim Clamorgan capable d'unir les « Ports-du-Mexique » à F « Electric- Standard ». Côte à côte, toutes deux, grasses, belles et dédaigneuses, les demoiselles à millions rivalisèrent.

Dans les groupes confidents, la vague appréhension ressentie s'évanouissait. De simples espoirs se transformèrent en possibles. Fébrilement, les lèvres s'agitaient. Peut-être allait-on savoir le sort que le syndicat de l'électro-métallurgie yankee réservait au bien commun, à ce « Los Dados », à cette concurrence cubaine surgie près de Panama, près de l'immense chantier, où le trust Clamorgan accaparait jusqu'alors toute la clientèle d'entrepreneurs.

— Ira-t-il visiter les travaux de Los Palacios ?.. questionna le général Rodriguez en ôtant le binocle qui lui avait permis de se composer une opinion sur le héros.

Taquechel, le chef du parti planteur, avança son masque de gnome intelligent, grêlé, chevelu :

— 11 les visitera. Notre Compagnie Franco-Cubaine achète à l'Electric-Standard assez de turbines, de dynamos, de transformateurs, de câbles, de rails, de locomotives et de matériel roulant. Personne ne néghge de pareilles commandes.

— Espérons mieux encore... avança le marquis d'Oro... Un jour, nous lui revendrons tout cela, avec « Los Dados » et notre concurrence.

— S le ti*ust veut la chute, les lacs et leur réserve d'énergie, les usines hydro-électriques, Héricourt fera singulièrement monter le prix, maintenant.

— Est-ce habile?... douta le général qui regardait anxieusement tantôt le camélia de sa boutonnière, près de se flétrir, et tantôt Anita Lopez.

Elle rappelait à Jim Clamorgan une partie de tennis, l'hiver, en Floride, à l'hôtel de San Agostino. Répondant, du geste, à ses flatteurs, M"'^ Alvina rêvait.

Elle hésitait entre le palais Formosa, en Sicile, et le palais Gonossei, à Rome. Dans lequel accueillerait-elIe le mieux les cardinaux, les ambassadeurs, quand ses fils Fernand et Pablo domineraient les élites du monde, quand Inès serait une duchesse de Fiésole ou une lady Essex? Vraiment, M""® Alvina. se trouvait à l'aise. Sa robe ne la gênait plus aux épaules. Elle choisit entre les sandwichs aux piments que le maître d'hôtel présentait. A la comtesse de Pauillac, à M"''^ Ragastens, aux Françaises, elle conta sa détresse de petite pensionnaire vénézuélienne, chez les Ursulines de Bordeaux. On ne servait pas, au réfectoire, de piments rouges. Combien elle avait alors regretté douloureusement les terres natales, et sa mère qui surveillait leurs plantations de La Guayra, et son père qui discutait, à Londres, des tarifs de douane avec le ministre anglais. La nostalgie s'était vite emparée de l'enfant. Elle avait dépéri. Durant une rougeole, elle avait cru mourir du désespoir mis en son âme par ce souvenir succulent de la patrie. La patrie, c'est un sentiment de la chair, des os, du sang, plus qu'une affection rationnelle de l'esprit. Qu'en pensait le général Rodriguez ?

Il s'inclina, n'ayant pas entendu la question : car il prêtait l'oreille aux voix de Jim et d'Anita qui comparaient le mérite des crosses « driver » et « brassie », «iron » et «putter», pour certains cas du golf. En outre, les politiques faisaient tapage. Avec la mine de per-

sonnages à qui, déjà, n'en imposait plus l'un de ses citoyens notoires, ils accusèrent New-ïork de trop obéir aux protectionnistes de la Louisiane.

Taquechel se lamenta sur les tarifs des transports maritimes. Ils empêchaient les planteurs de faire des bénéfices suffisants pour constituer des capitaux d'industrie. Le marquis d'Oro déplora que New-York ne mît pas en service des paquebots à grande vitesse dans la mer des Antilles.

— Nous ne pouvons rien développer ici par nos moyens. Rien ou presque.

Et Taquechel étendit ses bras en élargissant sa panse dans sa jaquette grise, comme s'il était le symbole d'une évidence illimitée.

Jim Glamorgan se retourna :

— 11 faudra bien assurer un transit plus rapide vers Panama. Mon père en parlait, jeudi, avec nos constructeurs de navires. La reprise des travaux dans l'isthme change complètement la situation.

Un soupir s'exhala de toutes les poitrines en gilets blancs, en blouses demousseline, de toutes les bouches barbues, rasées ou fardées. C'était là le mot que souhaitaient les cœurs. Si TElectric-Standard ouvrait, avec la Franco-Cubaine, des négociations pour l'usage commun des paquebots, le reste suivrait. Reçues par le trust, les actions de la Franco-Cubaine seraient échangeables contre les actions de l'Electric-Standard. Les dames aperçurent les perles de leurs colliers futurs, et les automobiles de leurs excursions prochaines. Les adolescents entrevirent des amantes aux visages de théâtre. Les hommes imaginèrent leurs ennemis humiliés. L'aise dilata les êtres, ouvritles sourires, illumina les yeux. Du bonheurallégea les démarches. L'airplus vif encore secoua les palmes du parc, et prodigua les parfums. On perdit toute gravité. Carmen s'empressa d'interpeller Jim et Filoména qui louait la vigueur du champion.

— Saviez-vous, monsieur Clamorgan, que les Spartiates pratiquaient le golf?

Jusqu'à lui glissait Inès, le visage en offrande sous les deux plaques inégales des cheveux noirs. Elle étonna Jim par sa connaissance préparée des sports grecs avec citation de textes ; car elle recevait l'éducation même de ses frères. Maggy FûUer, enfin, jugea décent d'aborder son cousin sans paraître instinctive ; ce qui l'eût trop avilie à leurs propres yeux. Toutefois, elle blêmit sous les taches de rousseur quand il oublia, pour elle, de parler français, comme tout le monde, en demandant si elle frapperait la balle aussi.

— With you?

— With me.

— Welll...

Parce qu'il la voyait pâlir encore, son rire éclata, un rire yankee de bonne humeur tonitruante qui sembla retentir jusque dans les nuages. L'averse frappa la balustrade. Deux flaques s'étalèrent au bout de la terrasse. Sur les feuilles de cocotiers s'abattirent dix, vingt charges de liquide éclaboussant. Les mulâtres enlevèrent les plateaux, coururent. Dans le caroubier, les vautours se bousculèrent. Les invités rentrèrent en tumulte.

Trop lente, Filoména Diaz fut mouillée. Elle ne se départit pas de son calme, malgré les soins d'Anita Lopez et du général, possesseur des trois mouchoirs, heureusement. Afin de paraître civil autant qu'homme du monde, il outrait la galanterie des hidalgos.

Des nuages, mille cascades s'épanchèrent à grand bruit. Elles coiffaient les arbres, inclinaient les palmes, s'élançaient, ruisseaux, au bout des feuilles. Le vent chassa tout un rideau liquide, et découvrit les panthères tapies sur le roc central de leur cage. Plaintives, elles miaulaient à chaque éclair blessant, de ses clartés vermeilles, la nature.

Kl

Avec des paupières fraîches et des joues sèches, on devisa devant le spectacle. Le fracas de l'orage obligeait les voix à grossir. Les cris excitèrent la gaieté davantage. Gitrines, azurées, roses, les écharpes s'envolèrent encore des bras et des échines flexibles. Les bergères Trianon se rejoignaient en glissant.

Comme un hennissement d'étalon, le rire de Jim lamorgan secoua l'air. Les amies d'Inès s'assemlèrent autour de lui, timides, puis mutines. Pour l'agrément peut-être des Neuf Muses et de l'Apollon j^Linscrits dans les fresques delà galerie, ces Anitas, ces ^^■dercédès, ces Delfinas et ces Sarahs se divisèrent en ^Hdeux rangs qui marchaient face à face, et dont l'un, à ^R-eculons, déployait mille grâces dans ce pas difficile, ^^feras dessus, bras dessous, toutes babillaient. Debout "• sur leurs socles, de panneau en panneau, les hauts vases de Sèvres reflétèrent cette coquetterie. L'Américain conta sa récente folie de New-York : le premier étage du restaurant Cherry matelassé, consolidé, sablé, métamorphosé en arène de cirque pour quarante sportsmen dînant à cheval et servis par vingt écuyers. Jim offrit un goûter semblable à La Havane. Ces demoiselles y témoigneraient de leur appétit et de leur art équestre. Sa joie prévit Carmen inondée par le vin répandu au moindre mouvement de la monture, et Filoména incapable de lécher la cuillère à glace si la jument, agacée par l'orchestre, accomplissait une volte subite. Lui-même haussant, baissant les touffes de ses sourcils, mima les gestes des amazones effarées, la cabriole des bêtes susceptibles. Les jeunes filles s'amusèrent tant qu'elles durent, lasses de rire, s'asseoir sur les sofas cannés d'or. Elles s'y trémoussèrent sans cacher trop leurs chevilles en bas de dentelles parmi les guipures rousses des jupons.

L'évidence de ce plaisir vint à distraire les politiques. Pourtant, M. Taquechel contredit davantage le bel Hernandez, et il permit à Cuba de choisir entre deux ou

trois servitudes dont la pire serait encore la liberté régie par l'ignorance tyrannique des paysans. Hernandez, de son éloquence, vengea les intrépides montagnards de Los Dados. Après avoir délivré leur terre par les armes, ils la transformaient, par l'outil, courageusement. Du coin où elle s'était blottie pour le voir, l'entendre, sa femme adorait le héros de l'Indépendance que ne défigurait guère une balafre sur la joue. Livide et bref, l'éclair qui bleuit le paysage fit sauter aussi cette personne sensible. Le marquis d'Oro la troubla beaucoup plus en occupant un fauteuil voisin. Tout d'abord, parce qu'elle rimait bien, le vieillard la combla d'éloges. Il en répartit ensuite quelques-uns sur leurs amis, sur lui-même. Et il se vanta d'avoir décuplé la fortune de M«^e Alvina. Il prit le général à témoin. C'étaient eux qui l'avaient décidée à la mise en valeur de Los Dados, dès la proclamation de l'Indépendance.

^me Hernandez, sur ses longs bras de créole, tirait ses gants de soie, afin de garder une contenance pendant que le général Rodriguez tentait de lui apprendre comment les frères Héricourt, bien connus de son aïeul, et corsaires de Napoléon, avaient reçu d'un Alvina la friche de Los Dados en paiement d'une prise, vaisseaux et cargaisons d'Angleterre.

^me Hernandez souriait au hasard, tantôt vers la barbe du marquis, tantôt vers la moustache du militaire. Cette histoire la captivait moins que la satisfaction d'ouïr son mari. A présent il défendait M. Héricourt, et répondait noblement, du haut de sa grande taille, aux allégations du député-planteur si ridicule. Avec sa panse dansante, sa face d'écumoire et ses cheveux de violoniste crépu, ce gnome ne s'acharnait-il point à démontrer que a le Parisien » s'arrogeait peutêtre des pouvoirs excessifs pour un administrateur adroit. Le marquis d'Oro et M"*^ Alvina avaient conçu la valeur initiale du Puerto-Blanco, de sa plaine. Ensuite, le Syndicat des Planteurs avait fertilisé les monts du

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Taldero, et les actionnaires mexicains le plateau du Parajas. Au reste, le chemin de fer était l'œuvre de ces trois groupes. M. Héricourt ne représentait ici, que leur serviteur trop indocile, comme celui de la Banque Vogt, en France. Lui appartenait-il de traiter seul, à son gré, avec le Trust ?

]y[me Hernandez redouta l'influence de ce vilain Taquechel. Il méditait de nuire au développement de ,,Los Palacios où, selon M. Héricourt une ville devait, vant peu, surgir tout là-haut, pour les Hernandez et leurs électeurs, peuple épars de bûcherons, de pécheurs et de porchers. La poétesse trahit son trouble. Distraite, elle défripa tout à coup ses tulles. Elle voulait ne pas déplaire à son Domingo lorsqu'elle se lèverait au milieu de ces filles, de ces femmes habillées par l'art de New-York et de Paris. Avant toutes choses, il importait que son mari Testimàt plus gracieuse que les rivales. Et ce fut une angoisse que ne chassait pas le marquis d'Oro en touchant, du doigt, la jeune femme pour se faire entendre :

— Ecoutez, chère madame, aujourd'hui. M"'® Alvina me remercie comme M"''' de Pauillac. Je les oblige à s'enrichir pour le bien de ce pays. Notre faiblesse, c'est la pauvreté. Je vous enrichirai tous et toutes. Faites naître le commerce là-haut, à Los Palacios. Donnez des fêtes. Aidez-nous, madame. Votre mère a des biens considérables. Vos talents influencent beaucoup de personnes.

Et le marquis distribuait la tâche à chacune, à chacun. Il voulut que ]\P^^ Diaz persuadât ses parents de construire, une église à Los Palacios où s'abat la clmte d'eau qui, plus bas, engendre l'énergie des turbines, dans Parajas. ^F^ Taquechel fonderait une école à Taldero, centre des sucres. Ces demoiselles le jurèrent, enchantées. Goncepcion imaginait un théâtre dans le Puerto-Blanco. A l'église de Filoména Diaz, aussitôt Mercedes Ximénès, puis Deliina Ruys, promirent les

tableaux de piété, les objets du culte, les chasubles et les dalmatiques. A l'école de Carmen Taquechel, en plus, Inès Alvifia, Maggy Fûller assuraient une bibliothèque, un mobilier modèles. Au théâtre de Concepcion, toutes payeraient les décors et les instruments de l'orchestre. La foi dans leur opulence rendait prodigues et courageuses ces bergères de trumeaux en présence de Jim (^lamorgan. L'exemple de son bonheur persuadait les amis de M"*^ Alvifia. Ils s'estimèrent prêts à tout. Taquechel déjà conseillait au marquis d'enchaîner la désinvolture de M. Héricourt. Le général Rodriguez, en frôlant Anita, lui dit à peu près haut :

— Il est impossible que vous refusiez plus longtemps.

Il se broyait les mains.

A Glamorgan qui coquetait, Anita Lopez osa pourtant démontrer son adresse de ballerine . Malgré la haine espagnole de sa famille pour les juifs, elle prit aux épaules une Sarah Lévy, crépue et tout empanachée de lophophore par les largesses du marchand de biens qu'était le père. Alors, surmontant sa rancune à l'égard de Mercedes Ximénès qui feignait trop de respirer les agréables odeurs de la savonnerie familiale dans la chevelure de Delfina Ruys, cette belle fille enlaça l'orgueilleuse Castillane. Lentes, elles développèrent leurs grâces créoles. Elles piétinèrent selon le rituel du « danzon » national. Inès Alvina scandait le rythme au piano, derrière une statue d'Orphée, la lyre aux mains. En mesure, les vierges imitèrent les oscillations d'un serpent que réveille la musique, et qui se dresse afin d'en accueillir toute la mélodie. Les escarpins appuyaient sur le sol, puis le quittaient pour s'y coller à nouveau. On eût dit une invitation à la volupté sommeillante, secrète et perverse, presque silencieuse. Le général, ainsi, commentait cette danse qui l'enflammait. Anita svelte en son coutil beige et Sarah souple en la gaze de soie, et Mercedes plantureuse en son linon gris

brodé de bleu, et Delfina callipyge dans la guipure écrue, virèrent surplace, gravement, les têtes orientées à l'inverse l'une de l'autre, avec des mines de pâmoison douloureuse un peu. Le spectacle attirait dans la galerie. Et chacun d'applaudir. Rosas expliqua le vieux rythme caraïbe à Maggy FûUer. Goncepcion s'en égayait avec Filoména. Astucieuse, M"^ Ragastens supposait à l'oreille de Taquechel les amours du médecin et de la cardiaque. Cette médisance se répandit aussitôt parmi les familles de planteurs français. On confia le mystère sous Téventailà l'ingénieur Jumillac, joli garçon, fertile aussitôt en ironies et en allusions luxurieuses de quoi ces dames raffolèrent. Elles l'appelaient « Paris )) tant il leur semblait l'incarnation de l'âme particulière aux théâtres de boulevard et aux salons du parc Monceau. Incontinent cette malice surnomma Jim Clamorgan « Le Reau d'or ». Gela mit en bonheur la comtesse de Pauillac. La poudre vola de sa coiffure. Tirant d'une poche la bonbonnière fleurdelisée de ses trisaïeules, la dame regretta d'avoir quitté la France en 1875 afin de ne pas y vivre sous le régime de la Routique. Partout, hélas, le marchand triomphait :

— « Le Reau d'or! » Et il est toujours debout, ma parole ! Ça ne s'assied jamais ces gens-là, tant leurs pères ont gardé la coutume de la valetaille. Et ces péronnelles qui s'offrent, mon cher... El^es s'offrent, parole d'honneur ! Elles pâment en le regardant. Voyezmoi donc cette Goncepcion Gifuentès. Nous serions mortes de honte nous autres, plutôt que de valser avec un fils de sergent de ville. Ah, l'argent fait commettre bien des saletés !

Sûre de son excellence, la comtesse, pour dévisager, se carra derrière le face-à-main où delà lumière pointa, brilla, éblouit. Filoména Diaz la première s'aperçut de la chance :

— Le golf!... monsieur Glamorgan ! 11 ne peut plus !

Bleuâtre, une vapeur montait des herbes. Autour de Goncepcion qui leur décrivait la barbe de M. Héricourt taillée comme celle du Dionysos, les jeunes filles envahirent la terrasse. Les dalles séchaient. Coquettement, les panthères du Texas léchaient leurs pattes humides. On regarda les vautours reprendre leur essor avec des ailes moirées par le soleil. L'arbre -duvoyageur tendait au ciel une lyre neuve. Vernis par l'averse, les chevaux du groupe sculptural s'illuminaient.

M. Dessling-Héricourt déplore son adolescence lascive et dilettante, sa jeunesse sentimentale et politique, son âge d'ironie, tout le temps perdu.

Enfin, passé la quarantaine, brusquement l'homme apprit la joie des anciens dieux. Car, en cet Eden, sous les soleils cubains, il crée. A travers les monts sauvages il crée, depuis cinq ans, la plus réelle splendeur de l'ère présente : une vie de gestes ouvriers déchargeant les navires, piochant la roche et l'humus, charriant le déblai, maçonnant les ponts et les tunnels, asservissant les eaux des cascades, érigeant les usines, cœurs de l'énergie transformatrice. A l'exemple des Forces mystérieuses, le civilisateur métamorphose les éléments épars de la nature en puissances de sa volonté.

Gomplaisamment il regarde sa silhouette sur le chemin rouge. Il aime sa carrure de Romain corpulent. 11 se croit le descendant de ces proconsuls qui plantèrent dans les patries antiques, avec la hampe de la Louve nourricière, les emblèmes de laLoi consentie, maîtresse unique des nations. A son tour, il assume le rôle du fondateur par delà les eaux qui fermèrent autrefois l'horizon des pilotes franchissant les Colonnes d'Hercule. Sur la terre des Caraïbes, son fils spirituel perpétue l'emprise du génie méditerranéen.

De tant d'âmes ennemies, orgueilleuses par leurs richesses, vaniteuses par leurs talents, haineuses par leurs souffrances, inertes par leur bêtise, il a composé

cette harmonie qui, de la plage aux sommets, calcule, invente, obéit et s'évertue, pour le triomphe des Nombres. Pour l'infini des Nombres.

Tout s'anime d'une vie profuse. Elle pénètre les petits acacias de la brousse où bavardent les blanchisseuses. Or, celles-ci qui rient sous le talus, autour de la source, émeuvent les réflexes sensuels de M. Héricourt. Espérant d'elles un peu de volupté, il salue cet éternel instinct qui développa l'esprit de la Méditerranée, qui fit éclore son besoin de plaire, le goût de la parure et du luxe, la cupidité du commerce, la religion des arts, puis des sciences, toute la civilisation épanouie, en vingt siècles, depuis les Monts du Liban jusqu'aux plages de la Californie.

Pour six négresses en caracos incolores qui savonnent leurs nippes au bord de la mare, le songeur, un moment, s'est ainsi troublé. Inutilement le peigne traça de larges raies dans la mousse crépue de ces crânes. Les commères ne peuvent réaliser ce symbole de la vie supérieure qu'est une coiffure. Valût-elle même qu'un adolescent la courtise, cette mulâtresse dont les bandeaux roides encadrent un visage tailladé par de petites cicatrices ? M. Héricourt contient sa bête que les moustiques assaillent. Il se penche pour gratter, selon sa coutume, la tête des négrillons quêteurs d'aumônes. Il aime introduire le doigt dans cette frisure drue, et provoquer ainsi la joie qui découvre les dents pures de ces marmots. Les négresses à genoux abandonnent la brique de savon et le tampon d'herbes pour saluer l'homme venu de France avec tant de machines et de millions. Que le maître plaisante, questionne, que Jumillac s'inquiète du gain ; cela ravit les bavardes. Entre leurs grosses lèvres crevassées, quelques mots passent difficilement; mais tout à coup la jacasserie se précipite, confuse et grotesque. Leur accent dégorge racle les phrases. Manuel Héricourt se méprise de n'avoir pas, en six ans, appris

l'espagnol beaucoup mieux que ne le savent ces femelles aux têtes ovoïdes, mal vissées sur des cous trop frêles. Toute la sagesse de Sancho Pança trouve ses exécutoires dans les gueules prognathes et lippues. Des bosses luisent aux fronts huileux. Le rire secoue les petits ventres proéminents sous le calicot fripé des jupons. Avec des touffes de fougères, les négresses se reprennent à frotter les cotonnades dans l'eau bleuie de la mare. L'ouvrage presse. Débarqués à Matanzas, l'avant-veille, des Asturiens campent partout. Les blanchisseuses se dépêchent de finir leur propre lessive pour entreprendre celle de ces hôtes. M. Héricourt recommande de soigner ces bons travailleurs. Habitués à venir d'Espagne, tous les ans, pour la récolte de la canne, ils connaissent bien la terre de Cuba. Science indispensable à la culture du coton qu'on inaugure, et qui va réussir. C'est un triomphe encore.

Torride et colorée de joyaux volants, la lumière exalte le civilisateur.

Avec les paroles qu'il souhaite pour se louer luimême, il remercie la science de l'ingénieur Jumillac. Sourire d'ironie, entre deux rides courbes, les lèvres minces du compagnon s'étirent. Ses yeux nets dardent leur sévérité sur l'enthousiasme du maître. Il semble que ce sourire masque une répartie si dure qu'elle ne peut être dite. Un pareil silence critique mieux que des paroles véhémentes. Impatienté, M. Héricourt se comprime, se calme. Quand cet auxiliaire précieux, très intelligent, s'arroge le droit de réprimande avec cette incorruptible fierté, c'est un spectacle amusant, du reste. Aussi des questions alertes obligent-elles le joli cavalier à la franchise. Bientôt, sur cette bouche, le maître reconnaît, plus rigoureux, plus téméraires encore, plus cruels aussi, ses propres paradoxes d'autrefois, ceux par lesquels il initia le jouvenceau fraîchement débarqué aux défiances indispensables là

2i> LE TRUST

parmi les * appétits des commanditaires, les filouteries des entrepreneurs, les rébellions des ouvriers les résistances de la nature, l'animosité sournoise ou brutale des forces captives dans les machines. Produit de cette éducation, une jeune mentalité de misanthrope sarcaslique s'éveille, docile seulement à la logique des Nombres.

Ni le disciple, ni son poney vif ne permettent que Ton s'attarde. A chaque retour dans la sierra, et après l'inspection de la voie ferrée qui finira par joindre l'Atlantique aux cimes, M. Héricourt visite l'hôpital, à mi-côte de Los Dados, sur le plateau du Parajas. La visite est, pour ce matin-là, convenue. Le D"" Rosas trouverait bizarre que l'on s'abstînt de le féliciter sur l'installation des quartiers à fous. Peut-on vexer cet ami brillant des commanditaires, le savant que les congrès médicaux d'Europe célèbrent, et qui rendit possible ici même la culture du coton en détruisant, par les acides, un parasite de l'arbuste ? D'autre part, la population accuse l'administrateur d'indifférence à l'égard d'un pauvre diable électrocuté dernièrement. L'inutilité pratique d'une telle démonstration répugne à M. Héricourt. Pourtant, il s'affermit en selle. 11 approuve bien qu'elle l'agace, cette dévotion de son secrétaire au programme quotidien. Sans elle, tant d'efforts eussent été omis qui devinrent des causes.

Au bout de la route, derrière les palmes d'émeraude rabattues sur les troncs d'argent, une grille barre les ricanements, les pleurs, les grimaces, les prières de cent visages lippus et crépus, les convulsions de corps noirs agriffés. Ensemble l'angoisse et la liesse secouent ces âmes, ces chairs, filles d'ancêtres jadis importés d'Afrique pour le gain des planteurs, et que l'excès de peine, l'excès de travail, l'excès de passion, l'excès d'alcool ont rendues 'démentes. Ce sont, outre celles pourrissant au fond des cercueils, les victimes de l'œuvre.

Le maître ne franchit pas les jardins sans, d'abord, arrêter son cheval sur le tertre d'où l'on domine cette œuvre entière avec son port, les usines étagées dans la montagne, les cultures étalées de plateau en plateau. Et l'esprit adore la magnificence de son pouvoir attesté par le labeur des hommes.

Œuvre si haute que M. Héricourt, pour elle, abdique sa foi sociale de jadis. A son tour, et contre tous les principes de son passé, il immole des hommes, des hommes écrasés sous les blocs, bouiUis par des jets de vapeur, ensevehs dans les éboulements, empoisonnés par la peste des marécages.

Longtemps, M. Héricourtfutl'égal des plèbes. Comme tel il a pâti de leurs souffrances; il a voulu leurs révoltes. Peu à peu, il a senti qu'il se différenciait par l'intelhgence, qu'il se séparait. Il a comparé les plèbes à l'argile, et lui-même au potier. Néanmoins, il déteste mettre en présence sa vérité de jadis avec sa vérité d'aujourd'hui :

— Alors, c'eêt la scène de la confrontation, hein, Jumillac ?

L'autre sourit avec pitié.

— Vraiment, Monsieur, nous n'avons pas la mine, vous ni moi, d'assassins que l'on traîne à la morgue devant le cadavre accusateur ; et nous sommes, je pense, assez convaincus de notre devoir pour ne pas redouter les laides conséquences, lorsque nous tenons ses beaux résultats. Ils permettent de distribuer les salaires, l'aise et la vie à des foules bien plus nombreuses que cette centaine d'aliénés et d'éclopés, que ces déchets misérables.

— Eux comprennent-ils cela?

Avant de s'attrister plus au contact des fous, M. Dessling-Héricourt voulut se plaire un peu dans le paradis de végétation tropicale entretenue par les médecins de l'asile. Il mit pied à terre. Il flatta l'encolure humide de son petit mustang qu'avec le poney de Jumillac emme-

naient les métis accourus. Lentement les visiteurs marclièrent vers les longues feuilles de lumière verte retombant là-bas sur des nègres accroupis à l'ombre des cocotiers écailleux. L'ingénieur rompit le silence qu'il savait fâcheux. Au hasard, M. Héricourt parla des premiers couples, des Adam, des Eve qui durent sommeiller dans un décor, pareil à cet Eden avant de se différencier entre les bêtes par l'invention de l'outil.

— De l'arme !

Malicieux, et pour éprouver la patience de son maître, le jeune homme développa l'éloge paradoxal de la haine, mère du triomphe, et de l'orgueil créateur.

Des grognements animaux vagirent dans les cabanons invisibles à l'abri des flamboyants, sous les- mille fleurs pourpres de ces arbres séculaires.

M. Héricourt écoutait en silence le disciple au frais visage rasé.

Cependant apparut le fou d'orgueil. Svelte, l'allure preste, cenoir qui se croyait l'empereur dumonde salua M. Héricourt, et le secrétaire, avec 'une condescendance de théâtre. En sa face de châtaigne fendue, le sourire d'ivoire fut celui du roi mage Balthazar dans les vieux tableaux. Serrant cette main tendue de haut, une main rose à l'intérieur de la paume, Jumillac rappela que le flandrin avait eu, jadis, les os des hanches fracturés lors d'un éboulement dans le bassin en construction au Port Blanc. Au cours d'une longue convalescence, et s'étant vu riche pour deux mille francs de dommages-intérêts, le nègre avait pris le goût de l'alcool, des grandeurs. Goût inoubliable au retour dans le chantier; goût tenace dont la hantise était devenue maladive, l'ivresse aidant. Sous le complet de toile bleue et avec les façons d'un acteur qui l'avait séduit, par ses attitudes impériales, à La Havane, l'aliéné montra de vieux journaux contenant les détails des traités entre l'Espagne et les Etats-Unis. Majestueux, il se targua de les avoir conclus.

Manuel Héricourt, anxieusement, s'imputait cette déchéance.

Mais, dans le Port Blanc, tant de débardeurs, aujourd'hui, gagnent leur aise.

Une espèce de Sancho, plus loin, débita la litanie de ses malheurs mise. en rondeaux espagnols. Haletant, mécanique et rapide, tel qu'un graphophone remonté, ce comptable se plaignit en vers de ne point manger les succulences de la cuisine madrilène, parce que des poètes jaloux lui volaient sa ration. A la suite d'une longue diète prescrite durant un accès du typhus qui avait terriblement dépeuplé la plaine, le pauvre avait adopté cette sorte de vésanie.

M. Héricourt additionna les épidémies, les catastrophes qui, cinq ans, avaient décimé ses travailleurs américains, européens, nègres et chinois. Des lagunes et des marécages maintenant vides, empierrés, transformés en quais, traversés par quatre rails, le moustique de la fièvre jaune avait pris essor au début de l'assèchement. L'exterminateur avait roidi les uns dans les cercueils, retranché les autres de ceux qui séparent nettement le réel et l'illusoire.

— Craindriez-vous d'être détesté?... ricana l'ingénieur. . . La haine, tant quelle est impuissante, assure au commandement un prestige souverain. La multitude admire celui qui est haï vainement. De cette admiration, la popularité va naître autour de vous. Passives^ les femmes ou les foules adorent les triomphateurs sanglants. Qui donc m'enseigna que le seul amour sublime c'est l'amour issu de la haine : lamour-haine ?

— Moi ?

— Oui. Vous disiez : « Le désir c'est l'action. L'action c'est la lutte ; la lutte pour la possession c'est la haine ; mais de la haine procède le triomphe ; et l'orgueil a toujours besoin de créer, de féconder, par conséquent d'aimer. » Vous rappelez-vous ? '.

— Je me rappelle. Vous généralisez vite. Je vous

entretenais, alors, d'une aventure tout intime. C'était à La Havane, cette nuit de réveillon où il nous plut de changer en amitié nos relations de collaborateurs...

— De maître à disciple.

— Disciple ! Vous n'en croyez rien, Jumillac... Je me souviens d'avoir fait cette confidence pour vous arracher au péril des liaisons absorbantes. Vous subissiez, alors, le caprice d'une dame langoureuse et musicienne, une rivale terrible de nos occupations auTaldero .

Afin d'esquiver l'odieuse insistance des fous qui les suivaient de loin, M. Héricourt, encore, parla, sans la nommer, de Germaine Landelle domptée par lui, jadis, dans la chambre d'auberge où elle se lavait les mains, avant d'apprêter, elle-même, les friandises du lunch pour leurs amis du mailcoach en excursion. La jeune femme avait dit : « Et puis après ? » Toute sa personne, alors, exprima tant de dégoût, de fureur et de haine, que cette vision presque tragique s'évoquait, intégrale, vingt-quatre printemps plus tard, dans le souvenir de M. Héricourt. Très vaniteuse, très honteuse aussi de cette chute, Germaine avait, ensuite, simulé un amour ancien et méconnu pour son profanateur. Ainsi pensa-t-elle qu'il ne la mépriserait plus. D'abord intermittente, leur passion avait crû, intense, fougueuse pendant l'absence du mari qui guerroyait en Afrique. Manuel Héricourt en avait tiré cette théorie de l'amour-haine. Gela menait la vie galante de Jumillac.

— L'amour-haine ! Ah ! monsieur, que vous aviez raison ! Les femmes que torturent nos impertinences, nos insultes, nos trahisons, nos abandons, celles qui nous exècrent avec furie pour cela, quels instants de passion elles procurent si l'on se réconcilie, deux ou trois heures ! La rage de leur haine flambe dans la frénésie de leur luxure. Ici, avec ces créoles, c'est sublime. L' « amour-haine » ! Vous fûtes certainement un rare volupteux, vous. Est-ce par ce réel mérite que

VOUS affolez les jeunes filles comme M"'^ Conception Gifuentès?

L'indiscrétion blessa M. Héricourt. Il nia brutalement. Jumillac reprit :

— Je me demande ce que peut devenir le caractère d'un enfant conçu par des transports si pareils à ce que les philosophes nomment « L'identité des Contraires ». Etes-vous sûr de n'avoir pas engendré ainsi ? I— Autant qu'on peut être sûr de ces choses. — Ah ! vous doutez ?

— Non. Du reste, pourquoi ne pas achever ma con- [ence? Nous sommes des amis, maintenant ? — Si vous le permettez.

M. Héricourt devina les réticences que comportait tte phrase. Dans l'esprit astucieux de Jumillac, cela signifiait : « Si votre conduite à mon égard permet que vos intentions et mes intérêts s'accordent. » Néanmoins le savoir, l'endurance et la fidélité relative sont trop rarement unis en un pareil garçon, civil et bel à voir, pour que l'on n'essayât de le gagner davantage. Aussi le maître feignit la plus sincère confiance. 11 avoua la fin de son aventure.

Veuve, pauvre, effrayée pour l'avenir de sa fillette, et près de mourir, NP^ Germaine Landelle avait, par testament, remis cette frêle destinée entre les mains de M. Héricourt, en signifiant qu'il était le père. Cela bien que, de ses baisers légitimes, le mari eut, très probablement, déterminé la naissance, celabien que les amants ne se fussent pas revus, depuis dix-huit ans, à

I 'époque du legs soudain. Insignifiante, l'orpheline fréparait, à Bruges, ses examens d'institutrice. I — Vous ne croyez pas,... dit Jumillac,... qu'elle pit un produit de l'amour-haine? C'est dommage, [eusse été curieux de ce caractère.

I Soudain, un hypocondriaque surgit des herbes pour feprocher la longueur de sa détention. N'avait-il pas

rons, les terrassements des entrepreneurs ? Pourquoi donc le retenir là, sans lui payer ses appointements ? Qu'on le laissât, du moins, retourner à Lausanne, chez sa tante. Etait-ce parce qu'il avait surpris les arpenteurs déterrant et s'appropriant le coffre du conquistador Diego Venasquez la nuit, dans la tranchée 64, sur la pente forestière du Taldero ? Etait-ce leur vengeance qui s'exerçait contre lui de cette lâche manière ? Le petit homme blême et lugubre divagua sur ce thème en escortant ses anciens chefs. L'administrateur ne put éviter le discours sinistre de ce jeune Suisse transplanté là par une compagnie d'émigration. Autrefois c'était un calme petit homme bien rasé, bien cravaté, chaussé, et qui, le registre sous le bras, allait, à l'ombre de son parasol gris, calculer les mètres cubes du talus, sur le plateau du Taldero, quand on établissait la voie de fer. Après quelques semaines de fièvre, le géomètre s'était relevé soucieux, irritable, agressif. Le désir fixe de trouver en faute les arpenteurs l'avait possédé. Et le pauvre répétait cette fable née d'un cauchemar qu'il ne savait plus distinguer de la vie objective.

Mais, sur le Taldero, la culture de la canne rente onze villages.

M. Héricourt soupçonna Jumillac d'accumuler les détails de ces malheurs individuels, comme si leur évidence pouvait mieux navrer l'âme pitoyable du fondateur. Se plaisait-il, le sceptique, à cette contradiction ? L'imperturbable secrétaire déchiffrait strictement de minuscules abréviations entassées sur des cartes-fiches. 11 affecta de redire la haine cause de l'arme, des métaux et des civilisations. Admirateur de la force qui réalise, dédaigneux des vaincus inutiles, le sardonique gaillard obHgeait ainsi le « patron» à s'avouer l'égal des cruels prédécesseurs, les conquistadores. Leur égal, le dispensateur de la mort corporelle ou intellectuelle.

— L'action coûte trop de sagesses et d'existences... conclut M. Héricourt.

— Il faut tuer pour créer.

— Pas nécessairement. L'espritest encore incapable. Plus tard, il engendrera la force, sans le secours de la mort.

— Ah, oui : l'illusion du Progrès !

A ce moment, M. Héricourt s'irrita, tant le sourire était offensif.

— Ne me soyez pas sévère, Jumillac... Pourquoi le seriez-vous, mon ami ? Parce que, je ne vais pas au bout de mes principes nouveaux, parce que l'homme sentimental s'éplore toujours en moi, comme vous dites ?... Que voulez-vous ?... J'ai du passé romantique dans le sang. Certains de votre génération peuvent ignorer ces troubles. Pourtant vous m'étonnez, vous que j'ai reçu de France, si timide et susceptible en dépit de vos diplômes. J'eus de la peine à travestir votre timidité en froideur, en réserve déconcertante. J'eus de la peine à travestir votre susceptibilité d'inférieur en misanthropie sagace, impérieuse. Maintenant vous m'avez surpassé. Déjà vous êtes logique avec cruauté. Je Suis encore logique avec compassion. C'est votre avantage. N'en abusez pas; voulez-vous?

Jumillac se roidit un peu.

— Excusez moi. J'aimerais que vous ne souffriez plus inutilement à rencontre de votre raison même, à rencontre de l'esprit qui vous divinise. Un créateur doit être dur... Et puis j'ai tort de mêler à ma besogne des questions morales qui lui demeureront étrangères. Ma montre marque dix heures. Avançons, s'il vous plaît.

Etanchant la sueur de ses tempes, le civilisateur eût voulu, du même geste, effacer maintenant ce qu'il avait inscrit de sa faiblesse dans la mémoire de Jumillac.

Derrière eux, le poète, l'hypocondriaque et l'empereur parlaient ensemble. Les visiteurs se hâtèrent. A

les voir marcher vers la Direction, les captifs espérèrent la liberté. Plus confusémentencore ils plaidèrent. Les souffles de leurs poitrines devinrent des hoquets. Inquiète, dans la transparence du ruisseau, une tortue nagea prestement sous l'ampleur de sa carapace tigrée. D'une fleur rousse jaillit un gros papillon violâtre. Le flandrin nègre, le Sancho créole, le gringalet helvétique l'épouvantèrent par leurs emphases, leurs rimes et leurs pleurnicheries confondues.

Avec le D" Rosas, le directeur de l'hôpital salua sur le seuil du pavillon en pisé rose. De balcons couverts, fleuris, pendillaient maintes corolles pourpres, maintes corolles d'or. Il y avait là le marquis dOro et sa belle barbe blanche, Hernandez, balafré de l'œil au menton, M. Taquechel, grêlé, ventru, rieur. Ils encadraient ]Vlme Alvina, tout en tête, sous un chapeau de fleurs plus belles que celles des lianes voisines.

En se complimentant, on entra pour se rafraîchir et se bercer au rythme des fauteuils à bascules. Les lèvres s'amollirent sur les verres embus par la glace du breuvage. Plusieurs photographies de jeunes braves tués pendant la guerre de l'Indépendance cubaine prouvaient le sincère d'épisodes héroïques. Le directeur de l'asile les relata, lui, leur frère, leur cousin. En cet Eden de palmes que des lépidoptères traversaient au dehors, joyaux rapides, et sous les feuilles de soleil vert, la terre rouge avait bu, de 1895 à 1898, le sang des hommes préférant la mort à quelques difficultés vulgaires. Le marquis- d'Oro le rappela : toute cette race, née pour la nonchalance de l'amour à l'ombre, s'était ruée dans l'éblouissement du midi tropical afin de souffrir en l'honneur d'un étendard.

Olivâtre et maigre, à demi chauve, le directeur finit par déclamer. Le bel Hernandez l'approuva. Leurs visages se convulsèrent à la fin de périodes ardentes. Debout en leurs costumes blancs, parmi l'obscurité fraîche, ils remercièrent Manuel Héricourt et son ingé-

LE

nieur de susciter la richesse qui doterait de puissance, un jour, la nouvelle république. Car, démontrait le marquis d'Oro, il faut des salaires pour payer l'impôt, des impôts pour payer une flotte et une armée, garanties uniques de la Liberté.

Jumillac dénonça les scrupules de son maître. Taquechel se récriait. Rien de plus urgent, de plus noble que leur tâche, dût-elle consommer le sang et la raison de quelques-uns. Ceux-là se devaient à l'avenir de la civilisation, conclut M"*^ Alvina.

— A ceci !

Vivement le directeur poussa le vantail, et démasqua l'espace.

Par les plaines, les pentes, les plateaux et les cimes, depuis l'étendue bleue de l'Atlantique, là-bas, jusqu'à l'éblouissement du ciel courbé sur la Sierra, là-haut, mille et mille ouvriers, en tous lieux, transformaient la région. Au plus loin, dans le Port-Blanc, les nègres chargeaient les cargaisons de fruits, de sucre, de primeurs, de tabac, et déchargeaient les machines de New-York, les fontes de Santiago, les semences d'Espagne, les charpentes en fer de Pittsbourg, les wagons de France. Le vent du large apporta le sifflement des grues à vapeur, môme, les hurlements des sirènes annonciatrices des navires qui fendaient encore la surface de la mer. Des trains stationnaient le long des steamers ancrés à la fde sous les pavillons des empires, des républiques et des royaumes fournisseurs, clients de la Compagnie. Semblables à des coléoptères actifs, les tramways de la ville provisoire divisaient le fourmillement des hommes et les nuages de poussière. Des cloches sonnaient à la grille des usines fumeuses, dans les avenues des docks, afin que le labeur exact des foules secondât les desseins de Tintelligence.

On vit, par ce matin clair, les barques de pêche jeter l'ancre dans la rade, au retour. M. Héricourt put montrer la place môme où ses aïeux, les corsaires de

Dunkerque, ancrèrent leur prise de 1805, les quatre navires (le commerce anglais que l'on ne pouvait conduire en France sans risque de tout restituer aux frégates de Georges III. Faute de numéraire, le planteur Alvina, « très finaud », comme le remarqua sa descendante, avait, pour gage de payement futur, livré cette brousse, et non les biens fructueux qu'il possédait au Venezuela. Créance contestée d'ailleurs soixante ans, par trois générations héritières du créole, devant toutes les juridictions espagnoles, vénézuéliennes, françaises. Il avait fallu l'amour d'une mère adorant ses fds, espérant tripler leur fortune par l'exploitation de ce domaine cubain, pour que M"**' Alvina, sur le conseil du marquis d'Oro, signât les transactions de 1899, après la guerre et la victoire des Américains. Depuis, les Alvina, les Héricourt et les Lyrisse fertilisent en commun la terre indivise de Los Dados; avec le concours, à Paris, de la banque Vogt; grâce au « civilisateur ».

Quatre ans, simple culture maraîchère, la plaine pourvut de fruits et primeurs le marché de la Havane, les hôtels de la Floride, enfin les restaurants et les clubs de New-York. Prudemment, l'affaire rampait alors, comme le train rampe, maintenant, depuis le port, à travers la plaine, la palmeraie aux fûts d'argent et aux panaches d'émeraude, les plantations d'orangers et les champs d'ananas, richesses premières des marécages asséchés. Temps d'impatience et de travail. M. Héricourt ne le regrette pas.

Perfidement M. Taquechel le félicite d'avoir attiré, dans la mer des Antilles, un jour, la flotte de l'Electric- Standard, en lui achetant du matériel, en garantissant le fret de retour par les produits agricoles de Los Dados. Ainsi furent nouées de premières relations que l'avenir, sans doute, va rendre très précieuses, ajoute M'"*' Alvina.

M. Héricourt flaire des pièges. Ses ennemis ordinaires l'exaltent trop. Il a dû chercher, en Europe, des armes

contre eux, des pouvoirs indiscutables concédés à l'administrateur par une assemblée générale extraordinaire. Il jouera la modestie pour les apprivoiser :

— Et pourtant, il n'est pas de certitude. Nous immolons les hommes à des caprices de l'esprit, à des œuvres qui peuvent ne pas aboutir.

— Toute la science humaine... riposte le docteur... tend vers l'idéal de collectivités accrues, meilleures et plus harmonieuses. Il faut sacrifier sans hésitation quelques-uns à tous et à l'avenir de tous.

Le marquis d'Oro fut de cet avis. Ils sortirent. Us atteignirent une grille close sur les grimaces des négresses. Elles se cramponnaient aux barreaux. Leurs longues blouses écrues se gonflaient et se fripaient autour des contorsions. Attablées au fond de la cour, quelques-unes empoignaient les morceaux de viande dans une gamelle commune, puis dévoraient. Des échines marrons, des croupes huileuses se révélèrent dans la fente dorsale des sarraux dégrafés. Curieuses des visiteurs, ces diablesses se levèrent en tumulte. Des joies délirantes se mêlèrent à des insultes hardies- Une écuelle d'étain lancée par l'une passa la grille, frappa le pied de l'administrateur. Jumillac commenta le geste. De cette veuve, une locomotive avait, dix-huit mois plus tôt, écrasé le mari dormant sous la broussaille, au bord de la voie, alors en réparation, dans le massif qui soutient Parajas, le deuxième palier de la montagne.

Le civilisateur examina cette grande femme congolaise. Les mamelles pendaient. Les bourrelets des lèvres écumaient. Les yeux, gros, étaient livides. Il avait donc provoqué cette fureur en ordonnant que le train de ballast transportât plus avant les équipes capables de consolider le rail.

Depuis, sur ce rail, descendenfei^ vers Puerto-Blanco, les aciers fins de l'usine hydro-électrique, destinés au canal de Panama. Leur prix est réparti, entre les

bourgs du Parajas, salaire des terrassiers, des maçons, des graisseurs, des manœuvres.

Haïr, l'industrie meurtrière, c'est la vérité de cette malheureuse. Multiplier l'industrie nourricière c'est la vérité du fondateur.

La Vérité a cent visages.

Parce que des hommes sont morts à la peine, on peut suivre la marche de la locomotive vers les cimes. Le train quitte la plaine. La machine halète. Elle grimpe de biais la côte forestière, en traînant sa queue de wagons vernis, de truks bossues par les marchandises. M. Héricourt en cite les provenances. Il observe, lointaine et minuscule, la bête de métal qui s'évertue. De cet effort mécanique, le civilisateur souffre un peu, comme si lui-même l'.accomplissait. Tant sa propre vie se confond avec celles de sa création.

Pour obtenir, en effet, que le Conseil d'administration autorisât les ingénieurs à tracer la voie sur les deux plateaux de la montagne, M. Héricourt avait dû sacrifier l'indépendance de son individualité, plus même, ce qu'à vingt ans il eût peut-être appelé « son honneur». Il avait dû s'unir à la beauté trop célèbre de Rolande Chiram, à l'intelligence trop vantée, au renom trop certain de Rolande. Manuel Héricourt avait dû marier à la Compagnie Franco-Cubaine le bien de la veuve, mal acquis par un mari syrien dans les spéculations d'Orient. La pureté antérieure de sa vie, M. Héricourt l'avait offerte comme un blason à la « Relie Syrienne », afin que cette locomotive, chef-d'œuvre de l'Electric-Standard, gagnât obliquement les territoires propices à la culture de la canne, du coton. Aujourd'hui, près de ce rail, peu à peu, et pour le prolonger, pour s'en servir, d'énormes fortunes se coalisent en une seule force. Les maçons de Matanzas pullulent encore au pied de nouvelles fabriques. Rientôt, elles abriteront la besogne de quatre cents familles métisses, logées dans les hameaux de palmes sèches que bé-

Dissent leurs vieux clochers. L'octroi de son nom et de son indifférence pour les péchés de sa femme ont permis à M. Héricourt de provoquer cette vie nouvelle.

IEn morale, ceci paye-t-il cela ?

M. Héricourt se le demande parfois, lorsqu'il sent de illes hostilités le circonvenir. M"^ Alvina le quesonne trop sur les fantaisies de M™^ Héricourt. Quelles que fussent les consolations de sa foi, [. Héricourt n'essuyait pas ces outrages discrets sans blêmir. D'ailleurs, les maniaques elles-mêmes qui vaguaient librement crachèrent à son passage. Des créoles redressèrent leurs tailles élégantes pour le dévisager, ennemies. Le pis était la plainte larmoyante des faibles, des doucereuses, des imbéciles, de celles qui réclamèrent un fils noyé dans le torrent, un père décapité par l'explosion trop hâtive de la mine, un amant anéanti par les fièvres sournoises, l'un de ces beaux amants cubains, si délicats, si frêles sous les épaisses chevelures bleuâtres sertissant leurs profils d'Adonis. Elles avaient perdu la raison, mères, sœurs, amies, à pleurer ces beaux enfants mats et graves.

— Leurs vérités... Ma vérité... se répète M. Héricourt en se hâtant à la tête de son cortège ; et il aspire l'air pour mieux assainir son énergie.

D'ailleurs, M'"*' Alvina, de son air le plus gentil, avec les caresses de son éventail, lui dit en le tirant à l'écart :

— Le marquis d'Oro, M. Taquechel, nos amis Diaz, tout le monde, enfin, espèrent que vous allez convaincre Jim Glamorgan.

— Pourquoi donc nous livrer, si nous pouvons grandir seuls ?

—Voyons, cherami : les actions de l'Electric-Standard sont cotées, à New- York, mille six cent seize, et celles de la Franco-Cubaine jaunissent dans le coffre fort de la banque Vogt, dans le portefeuille de Jacques Lyrisse, dans celui de M'"^ Héricourt et dans ceux de nos amis

les plus fidèles, les Taquechel, les Diaz, les Gifuentès, les Ximénès, enfin, clans la tire-lire de mes enfants. Echanger nos titres pour ceux du trust, c'est une chance magnifique.

]yjme Alvina, dans son enthousiasme, oubliait de mettre une sourdine à son accent tropical. Son partenaire la redouta moins. Elle se retranchait des races dominatrices. D'ailleurs, il était le maître, ayant les pouvoirs de la banque Vogt et ceux de l'assemblée générale en poche.

— J'insisterais moins... reprit M""^ Alviila... n'était l'avenir de mes enfants. Je veux leur donner tout. Tout. Puisque cela me semble aujourd'hui possible. Leurs trois vies, notre caprice peut les faire splendides ou quelconques. Los Dados doit leur assurer la féerie réelle... vous entendez ; la féerie réelle. Et pour cela je deviendrai combative, s'il le faut. Combative !

— La maternité est un sentiment respectable... railla M. Héricourt.

— Moquez-vous. Je ne me fâcherai pas. Cependant, méfiez-vous. Vous ne savez pas combien j'aime mes enfants. Et je les aime pour eux. J'ai emprisonné mes fils, quand ils n'avaient pas quatre ans, avec leurs institutrices, plus tard avec leurs précepteurs, dans un pavillon du parc. Je me suis privée de leur tendresse. J'ai voulu qu'ils me craignissent jusqu'à me haïr. Ils m'ont haïe; et j'ai pleuré des nuits entières le mal que leur faisait mon amour invraisemblable. Par peur de moi, ils ont appris. Si j'ai dû lutter avec désespoir contre la maladie, quand le surmenage faillit tuer Fernand, si j'ai ramassé Pablo le crâne ouvert après l'avoir contraint à sauter un obstacle sur un cheval trop ardent, si j'ai ensanglanté ma fille à coups de cravache, tous les soirs, jusqu'à ce qu'elle sût convenablement l'anglais, l'allemand et le russe, aujourd'hui, vous l'avez dit vous-même, ces garçons de quatorze et quinze ans possèdent la science de vos licenciés.

de vos docteurs. Inès est une diplomate plus fine que Machiavel dont elle récite par cœur les pensées... Des satisfactions que l'intelligence procure, pas une ne leur échappe. Et j'ai fortifié tellement leurs corps qu'ils pourront supporter la fatigue de travaux plus grands, plus longs. Oui... Voilà comme je suis, moi... Imaginez c|ue, toutes les nuits, pendant qu'Inès dort, je lui ponce moi-même les ongles des mains, des pieds; j'oins sa peau. Je veux qu'elle offre à son mari une beauté secrète telle, qu'il soit éperdument son esclave passionné, fût-il prince, fût-il roi! Voilà comme j'aime mes enfants, monsieur Héricourt. . . Vous aimez votre œuvre ? Eh bien, leur triomphe, c'est mon œuvre, à moi. Et je vous jure qu'elle m'est plus chère encore que la vôtre ne vous est chère !

De la colère franche et menaçante sifilait par cette bouche flétrie. Il fallut traverser encore un jardin. La solitude et le silence y semblèrent propices pour s'expliquer, à l'ombre d'un cocotier oblique, écailleux et velu. L'émotion de cette mère fut ci vraie qu'elle ne se souciait plus de la transpiration délayant sa poudre contre les joues blettes. Indéfiniment, elle énuméra les phases de cette éducation cruelle, singulière, efficace, martyre quotidien de trois petits êtres torturés au milieu du luxe et des élégances, précipités par les chevaux, anémiés par les veilles studieuses, bousculés par les masseurs, les maîtres d'escrime et de gymnastique, les hydrothérapeutes. Et cela, au nom de l'amour maternel.

Bien qu'il fût près d'en rire, M. Héricourt reconnaissait, en cette Vénézuélienne, la ferveur mentale propre aux Sud-Américains de ce temps. Ferveur qui métamorphose Buenos-Ayres en rivale inquiétante des grandes villes yankees, et qui, dans l'Université de la Havane, rassemble des écoliers de quinze ans curieux des philosophies, des sciences les plus complexes, celles qui rebutent les licenciés d'Europe. Depuis

qu'elle habitait la terre cubaine, M""^ Alvina subissait l'influence du patriotisme exaltant, autour d'elle, les cerveaux, exigeant que, du moins, ce peuple affranchi imposât aux nations le respect de son esprit, puis de sa fortune. Ce sentiment général avait secondé les ambitions de M. Héricourt. Malheureusement, il demeurait le seul qui vénérât la liberté de cette patrie assez pour la transformer en une puissance autonome, au lieu de la livrer aux trustées de l'Union.

Il le dit à M"'° Alvina. Elle le pressait plus fougueusement. Elle cédait à l'impulsion de son cœur passionné. La fureur ensanglanta ses yeux, empourpra sa face qui se fripait davantage entre deux perles inestimables, et sous la tiare savamment calamistrée de cheveux blancs et noirs. La sueur trempait les manches du corsage. Tout à coup, la mère irritée ramassa ses jupes autour de ses genoux, comme pour s'élancer. De la salive jaillit entre ses dents d'ivoire et d'or. Son poing serrait l'éventail ainsi que le manche d'une arme. Quoique lourde dçs hanches, de la croupe, et tout embarrassée par ses falbalas de Venise, M"^^ Alvina contraignit M. Héricourt de reculer, de s'adosser aux écailles du cocotier oblique. L'accent du Venezuela avait reconquis tout le langage de la dame. Cela mêlait du grotesque au drame :

— - Vous ne tarderez pas à comprendre, mon pauvre ami, que votre remarquable intelligence est tout de même impuissante pour mener seule l'affaire plus loin ; que malgré vos talents, cela dépasse les forces d'un homme ; que si la fortune de votre femme vous vaut d'être l'administrateur délégué, bien des choses ont été faites, ici, par les ingénieurs dont le baron Vogt vous entoure, et qu'il sait choisir... Puisqu'il faut vous convaincre, le marquis d'Oro vous convaincra lui-même au nom des actionnaires cubains, à la réunion de mardi. Vous n'êtes pas universel. Il faut passer la main, mon pauvre ami. Il faut passer la main. Croyez-moi.

Elle perdit haleine, M. Héricourt regarda cette mère très vieillie par l'émotion, mais qui, lentement, redevenait majestueuse, en essuyant des larmes, de la sueur et du fard.

En silence, ils se séparèrent. Lui se dirigea vers le cortège. « Peut-être a-t-elle raison, sa vérité », pensa M. Héricourt, atterré.

Puis il fut ironique et téméraire. Enfin, la machination se découvrait. Tant mieux. Il se jugea de taille à triompher de ces médiocres, de ce Taquechel, un bouffon, de ce marquis, un phraseur solennel, de cet Hernandez, un sot héroïque En riant, il les aborda. De laids spectacles les intéressaient.

Dans une fosse, marmonnaient les vieilles enturbannées de madras jaunes à ramages écarlates, sous quoi s'échappaient quelques crins d'argent. En sa loge de pierre, une cardiaque laissait voir le cuir d'une énorme cuisse que la torpeur ne permettait pas à l'agonisante de recouvrir. La tête inerte, crépue, mafflue, suante, s'affaissait sur l'épaule. Manuel Héricourt aima que cette moribonde ne pût l'interpeller aussi. Ailleurs, des matrones enfilaient, jeu de mioche, les perles bleues et blanches de colliers, sous un hangar agréable entouré de plantes au soleil. Ces femmes ne songèrent ^as, elles, que M. Héricourt fût la cause de leur repos; mais le D"" Rosas le remercia d'avoir obtenu la subvention pour cet asile, d'avoir voulu qu'on y recueillît, qu'on y hébergeât, sous prétexte de neurasthénie, les malheureuses trop éprouvées, dans leurs ffections, par les accidents du travail. Ces louanges e rendirent point à M. Héricourt la sérénité. De ces auvres créatures, comment pouvait-on le nommer le bienfaiteur, quand cette dame, enrichie par lui-même, le tenait pour adversaire ?

Effroyables, des furieuses les assaillirent quand ils pprochèrent des cabanons. A travers les blouses échiquctées, des seins maigres et des épaules creuses

se collaient aux barreaux de chaque porte. Les faces de cent vérités s'aplatirent ensennble contre le fer pour gémir, vociférer ou rire à tue-tête. Que l'une proférât ses peurs d'être écrasée par d'invisibles machines ; que, sans voir les visiteurs, une vieille, ébouriffée, conjurât un dieu très vindicatif aperçu par delà l'épaisseur du mur; que l'épouvante diffuse écarquillât les yeux verts d'une fillette, ridât sa peau grenue, desséchât ses lèvres ; que les bras d'une Chinoise, muette et bien coiffée, se tordissent autour de la grille inexorable; qu'une gamine verdâtre, de ses petits poings tendus, martelât l'air et chantât sa gaieté hargneuse; que, sans reprendre haleine, une grande femme, hagarde, recommençât très vite et sans fin, la même phrase obscure, pour ne perdre aucune seconde dans le péril de l'incendie dévorant toujours le magasin sous sa garde ; que, sournoise et silencieuse, une Malaise glissât son œillade langoureuse, entre les cils, qu'elle se caressât le duvet de ses bras chers à l'amoureux tué près d'elle, un soir d'algarade au cabaret, Manuel Héricourt pâtit également de ces peines haineuses et assourdissantes. Son geste avait suscité les forces. Démons de cet enfer, elles torturaient à mort la faiblesse des victimes. L'action civilisatrice avait damné ces misérables dont l'horreur rugissait, bavait, grinçait et se convulsait derrière les grilles, en face du mur éblouissant. Le fondateur doutait de soi. Que valaitil exactement? Etait-il un dieu pour avoir d'une ancienne maîtresse fait une teinturière, pour avoir transformé la teinturerie en usine de produits chimiques pour avoir débité trois conférences sur l'économie générale ; théories dont le baron Vogt s'était tout à coup entiché, après quelques revues spéciales ?

— Hein, Jumillac, leur vérité, ma vérité, votre vérité!... murmura le maître à l'oreille du jeune homme... Et la vérité de ces patriotes ! Et celle de M"'^ Alvina !

Jumillac sourit encore avec dédain :

— La vérité a cent visages, ici comme ailleurs; saut pour les niais.

M. Héricourt haussa^ les épaules. 11 enrageait de reconnaîtrelà une phrase sienne, retenue parle disciple.

Difficilement, l'administrateur recouvra le calme que possédait, avec évidence, l'infirmière. Jeune et robuste Américaine, elle était jolie, sous le bonnet de tulle couronnant le bronze de sa chevelure. Cette fille, gaiement, tapait sur les doigts des folles avant d'entr'ouvrir les cabanons, de s'insinuer vite, de s'enfermer avec les sorcières et leurs idées hurlantes. Alors, elle aspergeait le sol. Elle balayait les excréments. Elle retournait le matelas sur le lit de béton compact. Avec l'interne, elle décida de lâcher la négresse qui avait, de ses dents, effiloché toute la couverture. Cette bacchante callipyge bondit hors de sa loge, sauta, tournoya, gambada. Très heureuse de l'espace subit autour de sa nudité brune, la folle glapit, puis galopa dans la colonnade aux voûtes vertes de la palmeraie, jusque vers la maison d'acajou.

— Marie-Rose est contente... constata l'infirmière... Elle se croit libre. Regardez ça. Comme elle danse la bamboula de ses pères !

— Voyez... ajouta le docteur... L'empreinte mise, en sa race congolaise, par deux siècles de civilisation [créole s'est complètement effacée. Ses aïeux anthropophages revivent en elle. C'est là sa vérité.

Après le mal des sucreries, un matin de convalescence, cette mère avait été trouvée rongeant la joue du mioche qu'elle étranglait doucement, et qui criait. Ainsi l'âme primitive avait reconquis l'innocente dès que la crise l'eut débarrassée d'une nature adventice sans racines.

Pierrot jovial en dolman et pantalon blancs, le D*" Rosas, néanmoins, plaisantait avec Ilernandez et le directeur. Il sautillait de ses jambes grasses. Au

marquis il conta quelques farces d'étudiants aliénistes dans les hospices de Philadelphie.

Au hangar des hypocondriaques, Rosas essaya d'en réveiller une qui se pensait morte. Elle gardait une même posture depuis que l'insolation l'avait frappée au milieu d'un travail hâtif, sur le champ où elle triait, avec ses compagnes, les cannes à sucre. Pour avoir voulu gagner la prime, cette femme blême demeurait en un grabat d'osier, la tête et les mains pendantes.

Jumillac aperçut enfin l'électrocute de Parajas dans une file d'hommes qui marchaient en cercle, selon l'ordre d'un moniteur. Tel que ses pareils, le fou portait une longue blouse écrue sur sa carrure épaisse et courte. Héricourt lui toucha la manche, et se nomma. L'homme leva sa tête chauve, mal barbue de poils gris. 11 ôtason chapeau d'osier. Il salua. Il se recoiffa; puis inclina vers le mouvement circulaire de ses compagnons. Craignait-il de ne plus savoir aller si, trop longtemps, il demeurait à l'écart des autres maniaques?

— Leclerc, mon ami ! Vous me reconnaissez ?

— Oui, oui... murmura le stupide en détournant ses yeux furtifs.

Et il parut honteux d'être vu dans sa déchéance. Progressivement, il dégagea sa blouse. On le retenait trop loin du troupeau qui tournait, les mains derrière le dos, ou les bras croisés, celui-ci taciturne, celui-là grognon. Leur mouvement attirait d'une manière invincible l'électricien.

— Et Paris, Leclerc ? Paris, le boulevard Barbes !... Paris ?

— Oui... Paris I Oui... monsieur... oui.

De la souffrance plissa le front blafard, et contracta les paupières bistrées. Le malheureux ne put cependant réunir les éléments de sa mémoire. Tout de suite, il renonçait. Aux doigts des importuns, timidement, il dérobait sa blouse. Une fois délivré, il s'engagea dans

le cercle des pensionnaires. Il se mit au pas, et, de ses espadrilles, battit en mesure la terre que foulaient ^ces fous moroses couvant leurs vérités particulières.

Alors Manuel Héricourt entraîna Jumillac, avec les "docteurs, le marquis, le député, parmi les palmes lumineuses et rompues des bananiers bordant une sente. Le ruisseau courait sur des pierres plates. Contre une souche déjà refleurie de corolles orangées, un lézard turquoise et ambre, rayures d'or, s'exerçait à la souplesse. Sa langue élastique engluait le vol des moucherons.

— Ce lézard aussi dévore les vies faibles... remarqua Jumillac.

— Valons-nous autant, notre œuvre et nous, que l'instinct de ce lézard?

— Quelle drôle d'idée... fit M. Taquechel en secouant sa chevelure grise autour de sa tête grêlée.

Manuel Héricourt ne répondit pas. Il voyait mal, en y pénétrant, la pavillon d'acajou étreint par la végétation. Elle s'enroulait aux pilastres de bois odorant. Elle s'agriffait au balcon. Elle fixait les persiennes aux murs par des lianes velues et complexes, gemmées de pétales polychromes, hantées d'oiseaux minuscules, d'insectes aux luxes rares.

Dans l'ombre du vestibule, les ventilateurs électriques ronflaient. Devant la poupée de la Sainte Vierge en satin ponceau, une créole cousait le tulle d'une moustiquaire. Condamnée à mort après l'assassinat de l'amant infidèle, elle devait sa grâce aux rapports des médecins aliénistes. Manuel Héricourt avait eu de la peine à sauver ainsi cette créature encore trop jolie dans le sarrau d'uniforme qu'un cuir brut sanglait audessus des hanches rondes, au-dessous de seins vivaces. Elle détestait cependant l'administrateur parce qu'il avait appelé, de France, sur un chantier de Parajas, la famille de sa rivale. Lui, s'attrista de sentir ingrate et rageuse cette belle, pendant qu'il la désirait. Faute

d'unexemple sévère, d'autres amants s'étaient, depuis, massacrés, dans l'espoir d'une clémence analogue. Le marquis d'Oro le rappela. Le sang de plusieurs victimes avait payé la rançon de cette agréable femme aux cheveux bleuâtres. CelaTaquechell'avaitpréditlorsque Manuel avait triomphé de leur prudence, en Conseil, sur la foi du rapport médical. Problème aux faces inquiétantes, les valeurs relatives des individus et de l'œuvre, partout, se plaçaient en équation devant la responsabilité du chef.

Au pavillon de chirurgie, M"'^ Alvina, entre les vitrines pleines d'instruments fourbis, attendait.

Tandis que Jumillac renseigne, à la fenêtre, ces messieurs, et suppute la valeur des sommets, le revenu des bois, les ressources de la mer, M. Héricourt récupère toutes les idées qu'il fit, richesse, groupements, travail, gain, aise, amour et lutte. Il sent tout cela bruire et agir daiis son cerveau, courir dans ses •veines, vouloir dans ses nerfs. L'œuvre le remplit. Il est elle-même : toute cette région, son Etendue cartésienne et ses Nombres pythagoriciens.

Du geste, le civilisateur démontre à M""^ Alvina comment, sous les rets de leurs cultures et de leurs industries, l'œuvre saisit les deux tiers de la montagne, depuis la plage jusqu'à la cascade brillante de Los Palacios. Le long du chemin de fer qui, un jour, traversera l'île de part en part, M. Héricourt rappelle que, malgré les avis des associés, et selon ses premiers desseins, il convoqua toute cette vie rurale, ouvrière. Hernandez l'en félicite en agitant ses grands bras. Oui, M. Héricourt multiplie la vie. Il attire les émigrants. Il détermine des négoces. 11 a travesti quelques familles de pêcheurs et de pâtres en cette population plus curieuse, plus féconde. Au lieu de la somnolence, elle saura l'action dans la plaine aux fruits tropicaux, sur la pente forestière aux essences précieuses, sur le plateau de Taldero bon pour la

canne à sucre, et, plus haut, dans la l'alaise aux gîtes de manganèse, et, plus haut, sur le plateau de Parajas favorable au coton des actionnaires mexicains, et plus haut, dans les carrières de La Corniche qui porte la station d'Alta Vega, et, plus haut, sous les cimes mauves, à Los Palacios,*près de la cascade dont les eaux portent l'énergie aux turbines et aux dynamos du Parajas. Là jaillit une foudre docile. Elle fait bouillonner les électrolyseurs qui métamorphosent le sel marin en chlorates d'explosifs livrables sur les chantiers Yankees de Panama. Hernandez le proclame.

C'est là le succès nouveau, considérable sans doute en ses résultats, espère le marquis d'Oro qui s'enferme mieux dans sa jaquette. A cause du transport maritime peu coûteux entre Cuba et l'isthme, les tarifs de Parajas séduisent les entrepeneurs du canal. M. Taquechel en est sûr : ils délaissent les cartouches et les aciers de leurs compatriotes, ceux mêmes de l'Electric-Standard que grève trop leprixde la main-d'œuvre et du voyage. Depuis la reprise des travaux par les ingénieurs américains, M. Héricourt avait prévu cette chance pour l'usine du Parajas. Divination merveilleuse.

Comme sitant de louanges l'épuisaient, M. Taquechel lâche quelques boutons de sa veste. Il s'évente avec son chapeau de paille. M. Héricourt conclut :

— Et, demain, ces premiers avantages obtenus, il faudra dérober leurs ondes aux Trois Lacs de la cime où se déversent les pluies des orages tropicaux, dûton creuser la montagne par-dessous comme le firent, dans la France dauphinoise, les illustres innovateurs de la houille blanche, les Berges, qui mirent en tunnel, ainsi, les eaux du lac Crozet. Alors, dans Parajas, on installera dix-huit ou vingt turbines, autant d'alternateurs, des fours électriques; et leurs arcs combinerontlesferro-manganèses utiles àl'affinage des fontes brutes amenées deSantiago surle Port-Blanc, par les caboteurs. On y fabriquera les outils d'aciers

spéciaux, toute la taillanderie fine nécessaire aux perceurs de l'isthme,... peut-être môme les machines qui forent la roche ;... peut-être les rails,... plus tard.

— Si le vieux Joë Clamorgan et l'Electric-Standard permettent toutefois cette concurrence aux produits de leurs trente-sept usines installées sous les cascades des Alleghanys, des Montagnes Rocheuses, aux flancs du Niagara et de sa cataracte..., insinue Taquechel feignant d'examiner les scalpels et les ciseaux d'une vitrine.

C'est l'attaque directe. Pour dissimuler, M. Héricourt s'enorgueillit d'un pareil rival.

— Et vous l'inquiétez... approuve le marquis d'Oro, puisque le père Clamorgan envoie, depuis un an, ses ingénieurs nous estimer à notre juste prix.

— Vous savez... menace M™^ Alvina,... Jim Clamorgan visitera tout LosDados, du port aux sommets.

— Bon. Il veut placer ici quelques dynamos de son père.

— Ce jeune homme représente la puissance de quatre cents millions de dollars, de soixante-douze vapeurs, et du Columbia-Railroad. Nous pourrons, sans doute, avant une année, lui vendre LosDados... déclara nettement le marquis... Sinon, notre contrat de navigation expirant, le trust cessera de desservir, par ses vapeurs, les côtes maraîclières. Des populations seront ruinées, affamées. Jamais les actionnaires cubains n'y consentiront. Nous convo(iuerons plutôt, à Paris, une autre assemblée générale extraordinaire. Elle votera certainement l'accession au trust, pour voir ses titres doubler aussitôt de valeur.

— Inès, du coup, aura la dot qu'il faut pour tenter l'Altesse Royale de ses ambitions..., prévit Taquechel, content d'agacer M'"^ Alvina.

Impassible en apparence, Manuel Héricourt sentit lui manquer son souffle d'asthmatique. Il s'étonna que lalumière continuâtde vibrer et les gens de vivre, quand

l'œuvre allait ainsi périr. Il écoutait le marquis d'ailleurs insidieux, et qui l'observait. Jumillac se cambra dans son gilet pour dissimuler, par ce geste, l'aspiration profonde nécessaire à son émoi.

— Nous l'avions prévu,... osa t-il affirmer... Les Glamorgan accaparent toutes les sociétés rivales de leur trust. Pourquoi pas la nôtre ? Ils vont l'acheter. Ils la paieront en actions de l'Electric-Standard. Ensuite, î'Electric-Standard laissera dépérir tout cela, pour détruire une concurrence, sans augmenter les frais d'exploitation.

M. Héricourt, poussif, se contenta de répondre : ~ C'est probable.

— On n'empêchera rien... reprit le marquis d'Oro... Le trust ne peut s'épanouir qu'en supprimant à tout prix les combinaisons de même nature. Il lui faut, au total, la clientèle du Nouveau-Monde et, en ce moment, celle de Panama. Ou vivre avec lui ou mourir sous ses coups !

— Eh bien ! qu'il paye!... décida M. Héricourt en se levant.

— Hein, vous l'attendiez là ?

Et tous d'admirer.

i Quand il eut reconquis le souffle, M. Héricourt prit

congé. Devant le perron d'acajou, un mulâtre à chapeau

de toile bleue amena les chevaux. Manuel Héricourt et

Jumillac se hissèrent en selle. Rudement éperonnée

par l'impatience rageuse du civilisateur, la bête s'en-

capuchonna dans les rênes qui la retenaient Elle se

cabra, bondit sous les voûtes des palmes déchiquetées

et trouées par des lueurs brûlantes. Elle fendit une

yriade épaisse de moustiques vert et or. Elle excita,

e son élan, le fol empereur qui tenta de rivaliser en

ambadant aussi vite par la pelouse, tandis que le

Jancho-poète criait une strophe relative au coursier de

ortez, et saluait du chapeau conique à plume d'oison.

ans les cabanons, le bruit de la galopade ressuscita

la terreur des captives. Par une porte entrouverte, M. Héricourt aperçut les petits poings tendus à travers les barreaux, les grimaces de toutes les vérités, les contorsions de ceux qu'avait ainsi damnés l'esprit créateur.

— Alors... gronda M. Héricourt... si les Cubains de M""^ Alvina l'exigent, nous livrerons Los Dados à l'anéantissement? Et les cimetières se seront remplis de morts, et cet hôpital se sera rempli de fous pour rien ; pour rien ?

— Vous exagérez. La combinaison enrichira quelquesuns.

Sûrs d'être seuls, ils arrêtèrent leurs montures côte à côte. M. Héricourt nia. que cet enrichissement fût acceptable. La clientèle de Panama promettait à Los Dados dix années de bénéfices magnifiques, une valeur bien différente de celle qu'allaient, demain, estimer le fils de Joë Glamorgan, les techniciens et le comité de l'Electric-Standard. Pourquoi traiter avant que fût atteint le gisement de cuivre, avant que les eaux des Trois Lacs fussent captées, les dix-huit turbines montées dans les usines de Parajas, les nouveaux fours électriques en action, les explosifs et les aciers fins à profusion sur les marchés de l'isthme? Alors seulement, Los Dados tiendrait sa valeur réelle. Et s'il fallait quand même entrer dans le trust, les Glamorgan ne laisseraient pas dépérir une affaire fructueuse à ce point.

— Vous comptez, n'est-ce pas, garder la direction de Los Dados, et vous ranger au nombre des trustées dans le Comité de l'Electric-Standard... Vous deviendriez l'autre Glamorgan... Vous partageriez cette puissance qu'assurent les quatre cents millions de dollars, la flotte, et le Columbia Railroad?

Dans la parenthèse de ses deux rides fines, le sourire de Jumillac insulta l'ambition de celui qu'il nommait (( son maître ». M. Héricourt se défendit :

— Si vous me connaissez, mon cher, vous savez

que l'évolution totale de Los Dados m'intéresse autant que mon succès personnel.

— Pas plus... En tout cas, je doute que vous réussissiez. J'en doute. Je ne crois pas que l'on puisse capter les eaux des Trois Lacs avant de longues recherches et de longs travaux encore. Savons-nous seulement si les pluies rempliront, en hiver, les lacs vidés pendant la saison sèche? Glamorgan nous aura mangés d'abord.

— Non ? Depuis trois ans, les géologues ont écrit assez de rapports, et les géomètres réduit assez de plans. Finissons. Où en est l'enquête auprès des paysans? J'espère que vous avez les pièces? Non? Comment? On ne retrouve pas les grottes où les insurgés de 1897 ramassèrent les échantillons de serpentine, de chalcopyrites et de chromites que possède Hernandez ? Mais avant d'avoir reconnu la direction de ces grottes, pour les éviter, il est impossible de percer dans le massif, sous les lacs, nos tunnels d'écoulement? Vous le savez bien !... Et les arpenteurs ont-ils remis le lever total des fonds ? Non?... Alors, que fait là-bas Angel Ortiz ? Il pleure avec sa coquine ? Cet Hernandez n'a donc pas interrogé ses électeurs ? Non ? Il l'avait promis... Et sa femme ? Elle rimaille ? Vous auriez dû monter là-haut, Jumillac ! Ah, vous étiez à la Havane ? Auprès de ces dames?... Charmant !

— Je vérifiais à bord les pièces du Creusot, avant leur débarquement.

M. Héricourt s'irrita. Il claquait sa cuisse. Il montrait le poing aux arbres. Il cria, par saccades :

— Mercredi, nous monterons à Los Palacios. Prévenez les Hernandez, et qu'on m'envoie une volante à la station de Parajas... C'est entendu ?

— Vous allez là-haut chercher vos cavernes à cuivre? Bon, j'ordonnerai qu'on attelle deux chimères à cette voiture.

— Dites donc, vous ! Si je n'avais pas attelé de

50 LE TBUST

robustes chimères à mon char, je crois bien qu'il n'aurait jamais tiré le rail jusqu'ici.

M. Héricourt effraya Jumillac par le courroux de ses yeux injectés, par la bave de sa lèvre.

— 11 me faut mercredi tous les plans définitifs, ceux des lacs, de la barre rocheuse, et les profils du massif, avec les pentes et le calcul des réserves d'eau réalisables pour chacune des hauteurs de retenue que nous avons admises. Rassemblez ça. Télégraphiez à Los Palacios. Arrangez-vous. Que le personnel complet, ingénieurs, géomètres, et toute la clique, avec ses documents au point, se tienne devant la Quinta Hernandez, avant dix heures, mercredi matin... Celui qui ne sera pas en forme pourra boucler sa malle pour le paquebot de samedi. Vous préparerez les bons de départ. Et même, si cela vous tente, vous pourrez aller prendre du loisir chez madame votre mère. C'est le bon temps pour traverser jusqu'à Bordeaux !

— J'y songerai... fit Jumillac en souriant.

M. Héricourt haussa les épaules. Son âme de maître, son âme acquise dans la lutte, gonflait en lui. Il méprisa Jumillac, ses ambitions, ses insolences et ses platitudes, celles de tous les hommes pauvres et lâches qui plient sous une volonté souveraine plutôt que d'encourir la perte de leur gain.

Sans plus de façons, M. Héricourt planta là son secrétaire et ami, en poussant tout à coup son cheval.

Derrière la grille du Grand Quartier, la masse des négresses, en sarrau, se bousculait, s'étouffait pour connaître l'événement qu'annonçait le bruit sourd de cette course. Bouches vociférantes, figures en pleurs, griffes crispées, jambes nouées au fer, tout ce peuple en torture condamna le cavaher par ses injures espagnoles, malgré la brutale intervention des gardiens. De son tympan à son cerveau, à son échine, à son cœur, ces hurlements pénétrèrent M. Héricourt, l'étourdirent et l'oppressèrent.

Non : il ne livrerait pas aux trustées ce qui coûtait tant de douleurs.

De ses cheveux à ses joues, à sa barbe, la sueur ruissela davantage. Une seconde, il pensait à vendre sa part aussi, à jouir sensuellement des choses, des courtisanes, des pays neufs ; et il n'immolerait plus d'hommes au Moloch de son œuvre. Pourtant, il passait outre. Il imagina son aïeul Bernard Héricourt entraînant les dragons d'Austerlitz contre les canons des Russes. L'ancêtre n'avait-il pas, de môme, conduit à la mort des vies cam.arades pour la gloire de la Révolution française et des idées libératrices ?

Si l'Europe et le monde latin s'étaient, lentement, dégagés de la tyrannie germanique, ils le devaient à ces sacrifices humains. Si les peuples, un jour, parviennent à subsister en échange de moindres efforts, ils le devront aux hécatombes consenties atin de courber les forces sous le joug des sciences, les multiplicatrices de la production universelle.

La pitié pour le présent le cède à la pitié pour l'avenir.

Et le cavalier galopa jusqu'à ce que la distance eût aboli les lamentations des faibles.

Entre Parajas et Los Palacios, sur son alezan libre,^ le poslillon guidait prudemment le limonier vers VenA droit où la corniche de la troisième assise s'eiïile en] une sorte de cap qui surplombe tout le pays.

Là, tourne court le chemin en lacet qui gravit la sierra de Los Dados.

Etendu sous la capote de la « volante », avec son Jumillac sévère et silencieux, M. Héricourt décachetait ses lettres d'Europe. Un timbre belge lui suggéra, parmi tant de préoccupations, le doute habituel sur la paternité de la petite Landelle ; et le message annonça que, très vieille, malade, la correspondante responsable de l'orpheline avait dû se retirer au loin, chez son petit-fila. Il appartenait au tuteur de choisir une autre personne de confiance qui demeurât en rapports avec la pensionnaire, jusqu'au moment, pour elle, de trouver une place d'institutrice. La règle interdit d'employer dans la maison une enfant bien douée, certes, munie de ses diplômes, peu faite, toutefois, pour la vie conventuelle.

c( Je l'imagine facilement », approuva Manuel Héricourt. Les voluptueux délires de la mère lui furent à l'esprit. Comparés à ceux de M^*^ Cifuentès, vierge et perverse, il les préféra*. La créole ne l'embrasait pas davantage, en leur flirt audacieux. Evocations agréables qu'un choc bouscula.

La volante retombait à la suite d'inutiles efforts

pour franchir l'une des grosses pierres en garde-fou à la pointe de l'angle que forme le chemin montagnard sur la saillie de la falaise dominant l'espace. Les voyageurs durent se voir dans ce long véhicule inarticulé qui ne put achever son virage. D'abord, M. Héricourt dompta l'instinct de la peur. S'étant regardés, les deux hommes s'interdirent même de distraire, par une menace, le postillon. Encore une fois, le nègre s'efforça de faire tourner l'attelage surplace. La voiture choppa de même. Elle recula dans la pointe du cap, vers le vide, plus dangereusement. Le noir voulut que la roue remontât les obstacles. De son cheval, de sa botte, il éloignait, à distance du précipice, le limonier qui, tête basse, s'embarrassa dans ses sabots en essayant une volte lente. L'équipage, apparemment, culbuterait. Jumillac l'affirma, par un sourire plus pâle. Sans y croire, M. Héricourt se demanda s'il expirerait devant la mer du Puerto-Blanco, violâtre et verte, après un saut à gauche, ou s'il agoniserait devant l'usine de Parajas, après une chute dans les broussailles, à droite. Destin stupide, à cette heure quand le po^ssédaient mille espérances de lutte.

Jumillac s'apprêtait à bondir. Les deux amis se redoutèrent. Ils valaient trop pour consentir à la mort. Rétif, M. Héricourt se cramponna. Il banda les ressorts de ses muscles qui le lanceraient au moment propice. L'angoisse crispait davantage les cicatrices faciales, les narines camuses du nègre. Son bras furieux sciait, de la rêne et du mors, la bouche de la bête. Dans l'étreinte des cuisses, le postillon maintint son alezan cabré, la croupe à terre, pendant que la poigne dirigeait, plus loin du gouffre encore, les évolutions du limonier. Gomme la vigueur épouvantée de l'Africain, la volonté du civilisateur se contracta. Jumillac aussi fronçait les chairs de son visage. En cet angle de granit aux cactus hostiles, vers un abîme de trois cents mètres, les pensées, les instincts, les hommes et les

î>4 LE TRUST

chevaux furent, cet instant, un seul être opiniâtre pour exister.

Cette horreur dura. Le petit vautour, perché sur le poteau téléphonique, tantôt se becquetait l'aile, et tantôt examinait la peine des gens. M. Héricourt envia cette brute. Il souhaita de vivre, comme elle, dans le seul espoir des charognes à dévorer, plutôt que de se laisser confondre, par la mort, avec l'obscur des métamorphoses.

Enlin, le cahot se produisit à l'arrière de la volante. Klle passait le roc après les gens blottis dans la capote, fort en avant des roues. Ils ressentirent peu la secousse. Le postillon se redressa. Il soufflait. Pardessus l'épaule, il rit aux maîtres, quêta l'éloge qui lui fut décerné. Entre l'écarlate du serre-tête et les ors de la veste, sur cette face ruisselante, l'orgueil, père de tous les efforts, mettait ses lumières. Au grand trot, le Congolais criard enleva ses bêtes, sous les sifflements de sa lanière. Le vautour s'envola.

Après un mot d'aise, Jumillac se rencognait. Le stylographe noircit à nouveau le calepin.

Essuyant son front, M. Héricourt s'étonna de sa terreur. Pourquoi cette faiblesse ? Il soupçonna la hideur de son visage gonflé, de son front ridé, de ses paupières flétries en cette minute. Il exécra sa lâcheté. Puis, il s'avoua qu'il tenait à la vie plus qu'en ses autres âges. Ni sur le terrain du duel, ni parmi les foules hargneuses de la politique, ni devant le soleil vert de la bombe anarchiste, Manuel n'avait connu de pareilles transes. A la résignation de sa jeunesse devant l'aspect de la mort, succédait un désir fou de créer.

M. Héricourt aspira l'odeur brûlante de la brousse, et la fraîcheur de la mer. Par bouffées alternatives, elles lui flattaient le visage. L'âme double de l'île, il la goûta. Puis, le cou tendu, il contempla Los Dados, l'entassement des monts, et le rebondissement de la cascade entre les panaches des cocotiers, là-haut. Oui,

le civilisateur surprendra la force mère de celte ondine bruyante. Bientôt il la saisira par-dessous des Trois Lacs. Il la mettra sous le joug de la science. De cette géante, le pygmée saura faire une captive.

Que Jumillac hésitât devant les calculs des barrages à construire, que l'enquête géologique fût sottement conduite par les ingénieurs, que Domingo Hernandez ne réussît point à démêler, dans le récit de ses électeurs, les indications précises sur les gisements de cuivre et de chrome : tous ces retards dépendaient de la paresse générale en cet air moite. Seule résistait à la torpeur l'intensité du désir que l'âge presse vers les résultats.

Quel autre eût grandi l'œuvre par delà les ambitions individuelles, jusqu'à sa beauté de puissance ?

Pas même ce Jumillac, susceptible, néanmoins de comprendre la divinité pythagoricienne des Nombres, et leur multiplication par les êtres, par les énergies, par cette cascade vaporeuse qui tombait là-bas, dans le taillis, du haut des cimes mêlées à la brume.

Vers elle le postillon hâta l'attelage qu'empêchèrent les cailloux et les plantes épineuses. Après un buisson, où le nègre cracha sa chique, la Quinta Hernandez futaperçue, parmi les panaches de ses bananiers, basse et blanche sous les toits abritant les balcons de l'étage et la galerie du seuil. En costume de pierrot, Hernandez agita ses grands bras, son chapeau de molleton. Auraient-ils jamais le temps de parcourir le massif de calcaire, d'y juger l'importance des veines cuprifères, d'y reconnaître les grottes à éviter pour le percement des tunnels? Jumillac objecta qu'il avait fallu, toute une heure, attendre le courrier d'Europe, le lire, annoter au crayon, du moins, la correspondance que la volante remporterait, pour que les commis pussent rédiger les réponses destinées au paquebot du surlendemain. Il manquait des arpenteurs au Taldero, des artiticiers dans les carrières. Jumillac avait dû

télégraphier à Saint-Louis. Ilernandez se récria. Ses paysans eussent vite appris à serrer la cartouche dans le trou de mine. Us souffraient de la faim. La guerre avait dévasté, tué, pillé. Les survivants erraient, bûcherons, pêcheurs. Ilernandez exigea, pour eux, du travail. D'abord M. Héricourt ne répondit, en aucune des hautes salles bleuies à la chaux, pavées de briques, séparées par de courtes persiennes qui laissaient l'air courir, audessus et au-dessous, dans les vides du chambranle. C'était une absurde prétention.

Jumillac demanda ses ingénieurs. Il courut à leur recherche. Avant l'arrivée du maître, ils étaient partis dans la montagne sous prétexte de vérifier quelques profds. M. Héricourt serra le poing. Les paresseux le fuyaient. Ce grand sot de député l'agaça plus, en protestant que, s'il accueillait, dans son pays, les ingénieurs et les géologues, c'était pour garantir à ses paysans tout le bénéfice ouvrier. Le rouge de la colère empourpra la cicatrice du visage entre l'œil et le menton. Bruyamment, l'orateur revendiquait, au nom de ses « monteros », le droit exclusif du gain, puisqu'ils livraient leur patrie à l'exploitation de l'étranger. L'incapacité probable des rustres désolait l'administrateur. Il consentit vaguement, afin que le démocrate modérât ses accents. Car, chose dangereuse pour M. Héricourt, une appréhension jusqu'alors confuse, subitement devint précise et terrible.

Son œuvre le débordait.

Il cessait d'en être le souverain. Trop d'intérêts, trop de convoitises s'accumulaient. Les Nombres se multipliaient, plus visibles, de toutes parts. Saurait-il les totaliser dans son intelligence ? A Paris, la banque Vogt exigeait de nouveaux contrats négociables, et Rolande de l'argent liquide pour les réparations de son palais romain. A la Havane, les Alvina, leurs amis réclamaient dénormes dividendes pour triompher de leurs rivaux. Au Puerto-Blanco, le marquis

et les patriotes voulaient une flotte de commerce nationale, sinon ils vendaient Los Dados à l'Electric- Standard qui anéantirait tout. Le Syndicat du Taldero, comme les Diaz de la Vera-Cruz, actionnaires utiles à l'installation des vingt turbines, limitaient de plus en plus les pouvoirs du fondateur. Maintenant, Hernandez jetait les besoins d'une population entière dans la balance qui s'affolait.

Poussif, M-. Héricourt étancha la sueur de ses tempes. Il eut le sens de faire tête à une meute. Et il se reprocha de ne pas savoir commander.

Commander ! L'hôte invoquait déjà la justice immanente qui soustraira, dans l'avenir, les races nobles et faibles à la tyrannie de l'argent cosmopolite. Hors de cette moustache noire, les phrases, d'un français bizarre, rauque et roucoulant, déboulaient sans

^nesure.

k Cependant, on foula le sable rose du jardin.

. La grande M™^ Hernandez, un peu fébrile, y surveillait ses mulâtresses. Elles déposèrent le plateau de boissons glacées à l'ombre d'un flamboyant écarlate et gigantesque. La jeune femme calma son mari d'un geste qu'esquissa le bras clair transparu dans une manche de linon. Finement, elle excusa ces enthousiasmes. L'orateur, lui, se rebiffa : M. Héricourt préférait certainement à tous ambages la franchise. Soucieux néanmoins d'obtenir son pardon, le héros remplit de glace, de mangues en jus, trois timbales de nécessaire. Il montra plusieurs échantillons, les pyrites de cuivre. Il promit la rencontre sur l'heure d'anciens combattants qui savaient une cache à munitions dans le massif calcaire, et les grottes, peut-être, et le gisement.

La bonne humeur d'Hernandez ne fléchit plus au cours du déjeuner rapide. Sous la véranda voilée de lianes en fleurs, dans une vaisselle appartenant au nécessaire de voyage, les mulâtresses servirent leurs

ragoûts d'oiseaux, les salades cuites avec de petits citrons verts, les conserves vanillées, des sauces rares en flacons de cuir. Hernandez se déclara végétarien, avant de conter par le menu sa défense de Los Dados. Loin d'élucider les problèmes géologiques, le couple, alors, exagéra les exploits des révolutionnaires, comme les perfidies des Espagnols. M™^ Hernandez embellit, s'anima. Les larmes affluèrent à ses yeux de nuit. Sur les instances de son mari, elle scanda, toute pâle, l'ode qu'elle avait écrite, puis récitée, dans les salons de la Havane, jusqu'à l'heure d'y séduire l'Achille du poème, son Domingo. Ode aux rythmes suffisants, du reste. M Héricourt se dérida plus qu'il n'attendait entre ces personnes cornéliennes et simplistes.

Le retour des ingénieurs termina le banquet. Jumillac les défendit mal. L'arpenteur lorrain suait à flots dans son alpaga. Briois, l'homme aux besicles noires, balbutia des compliments intempestifs. Le géomètre à barbe blonde accusait son foie de l'avoir immobilisé huit jours dans une crise. Brutalement, M. Héricourt rompit les chiens. Il assaiUit le géologue obèse. Que savait-il exactement de ces grottes dissimulées dans : la masse de calcaire dolomite qui soutenait les cuvettes des trois lacs, les roches cubiques de Los Dados? Pourquoi les ingénieurs n'avaient-ils pas tout de suite recueilli les témoignages des bûcherons sur les traces de chalcopyrites ? Scepticisme? Quelle folie! Tendant les bras, M. Héricourt fît reculer le gros à moustache fauve.

Rageurs les fautifs tâchèrent d'expliquer la valeur de leurs travaux parfaits, incohérents, inutiles. M. Héricourt, essoufflé, leur tourna le dos. Il demanda les chevaux, et qu'on le conduisît sur-le-champ au bar du Chinois, où les vétérans devaient attendre. Là, buvait, sans doute, la vérité.

Durant cette algarade, l'indignation avait blêmi les Hernandez, habitués à plus de courtoisie. Jumillac s'en

aperçut. Il fit agréer des excuses ; mais se plaignit de la torpeur unanime. Tout ce monde dormait. M^'^Hernandez confessa qu'elle avait eu, la veille seulement, au cours d'une tournée chez les pauvres, confirmation des récits précieux. Appelé à la Havane par son groupe parlementaire, Hernandez n'avait pu s'informer davantage. L'avenir de sa patrie l'emportait d'ailleurs sur "intérêt des affaires, énonça -t-il assez rudement. Vl. Héricourt approuva des lèvres, bien qu'elles tremblassent.

En selle, le civilisateur s'éloigna de ses hôtes. Il avait besoin de confier à une intelligence sa vérité. Il rattrapa Jumillac :

— Il faut leur commander à tous ! ... A tous, Jumillac ! A tous... à tous... Même aux héros. Cet homme l'est bel et bien. II a dans sa chair, encore, du plomb d'Espagne. Pourtant, il me semble un inférieur. Qui ne trouverait « divine », au clair de lune, sa poétesse ? Elle manie comme il faut la prosodie, la métaphore, le sentiment. Rien n'émane de ce couple qui ne soit art, vertu. Et ils me semblent des nullités. Cette fille de millionnaires voulut épouser un instituteur devenu glorieux. Réprouvant une vie facile sur le bien dotal, le mari travaille, avec ses compagnons de guerre, dans ce domaine, sa récompense nationale. Sa femme l'a suivi, avec plusieurs nécessaires de voyage somptueux et très complets. Toutefois, ce ne sont que des nécessaires. Ce don Quichotte comprend mon idée, l'adopte et la prêche. Son nom, il l'enrôle au service de ce qu'il nomme sincèrement ma a cupidité ». Ne devrais-jepas lui prodiguer ma gratitude, leur vouer mon admiration ?. . Je ne puis... Lui vient de me révéler ma faiblesse inconnue, la pire. Grâce à lui, je découvre le vrai péril. Je sais que je puis être submergé par la masse de ces forces, mes créatures, et qui deviennent, nombres et mouvements, plus souveraines que moi. C'est lui qui égorgera mon audace. Et c'est un sot, Jumillac, un sot!

L'ingénieur resta muet. M. Héricourt l'eût supplié de répondre. Il dut parler seul :

— La vérité d'un Hernandez pour la nôtre vaut très peu... Alors?... Faut-il nous estimer supérieurs à ce point?.. Ou non?.. Lui commander ou le respecter?

Une seconde après il faillit s'écrier : « Quand donc saurai-je commander aux héros, aux poètes, aux savants et aux rois, comme il me sied? »

Jumillac continua de sourire, uniquement attentif à son élégance de manège, sur une jument nerveuse.

L'attitude vexa M. Héricourt. Il se souvint. Le jeune homme, et ceci très facilement, extorquait dix mille dollars au Syndicat des Planteurs, pour leur acquérir, de la banque Vogt, une licence dont l'équivalent était inscrit sur leur contrat, depuis la première signature. Ils le constataient trop tard ; mais leur président Taquechel se plaignait aux Hernandez. Etait-ce une heure propice à ces farces quand on était en conflit avec tout ce monde? M. Héricourt le demanda sur un ton plus amical qu'offensif.

— Vous parliez à l'instant de commander... riposta Jumillac... Eh bien, j'ai simplement voulu prouvera ces insolents, qui vous traitent avec suffisance, notre supériorité même en affaires de comptoir, dans l'humble pratique. Au surplus, j'ignorais qu'il fût immoral de faire verser, dans la caisse de la Compagnie, les provisions d'usage.

— Le syndicat ne les devait strictement pas. Et puis, vingt pour cent vous appartiennent sur ces sortes de rentrées quand elles sont dues à votre initiative.

— Oh, j'abandonne ma commission ! J'ai voulu donner une leçon nécessaire à des inférieurs. Je ne cherche pas d'argent.

— Non, certes; mais je vous mets en garde contre certaines calomnies faciles.

— Je vous remercie, monsieur.

Jumillac s'inclina, très hostile.

A nouveau M. Héricourt eut la sensation de son extrême solitude. Et ce garçon était son plus sûr appui. Personne d'autre n'aidait. Avoir un fils, même conçu par quelque capitaine Landelle, à la place de l'orpheline insignifiante ? Le maître de Los Dados le dési- "dt.

Au milieu de la sente, un cavalier s'interposa. Il léveloppait un salut. M. Héricourt et ses amis le ren- 'dirent poliment. L'immobilité, la main tendue, le murmure souriant du fâcheux les contraignirent d'arrêter leurs chevaux. Hernandez tira, de sa veste, une petite pièce qu'il mit dans la paume calleuse. Le bénéficiaire de cette largesse remercia, empocha, puis allongea de nouveau la main. M. Héricourt s'aperçut que l'on ne sollicitait pas moins sa générosité. Alors, il remarqua les franges du pantalon, et les trous des savates. La monture était fabuleusement étique. Après une bagarre entre son doigt ganté, la doublure glissante du gousset et la dérobade d'une piécette, l'administrateur préféra gratifier d'un peso le mendiant équestre. Emerveillé de l'aubaine, celui-ci tripla son emphatique salut; puis saisit les doigts du donateur, et les serra fort. De la vraie joie dilatait la bouche, et la moustache du capitan. Le loqueteux recouvra presque une attitude guerrière, justifiée par la lame du machete qu'une cordelette retenait le long de la selle. En cet escogriffe M. Héricourt incarna toute la clientèle d'Hernandez iont les individus allaient accourir pour dévorer le ferme de Los Dados.

Le hère éperonna sa bête. Elle prit cahin-caha l'alire des quatre autres. Elle les dépassa même lorsqu'il illut prévenir les vétérans de l'Indépendance. On les •ouva bientôt. Sansquitter les arçons, mais à l'abri d'un langar en palmes sèches, ils se désaltéraient devant le comptoir: cinq garçons également juchés sur des fanistiques haridelles, également calamiteux, également innoblis par le machete en évidence, et les crocs de

6i> LE TRUST

leurs moustaclies. Interrogés, ils confirmèrent M. Héricourt en son espoir. Pourtant il leur plût de se contredire.

Soudain, le Chinois, qui leur vendait l'eau mal colorée d'aguardiente, miaula contre une pauvresse aigrement. Entre ses deux fillettes, toutes nues, elle soutenait un marmot emmailloté avec les haillons du châle. Cette querelle et les chapeaux de paille oiiles mioches avaient, par jeu, fiché desfeuilles et des plumes, intéressèrent les buveurs plus que la situation exacte des grottes, deleur accès. Avec ses yeux timides parmi les mèches de sa tignasse, la mère offrait une monnaie de bronze, au fond de son écuelle, et demandait, en échange, un peu de la soupe que flairaient les fillettes dans la marmite suspendue, par une chaîne, entre la poutre du hangar et la flamme du fagot. Le rinceur de verres ne s'attendrit pas. Inexorable, il réclama cette monnaie en paiement d'une dette antérieure. Cela contre l'avis des « caballeros ». Ils se mêlèrent de la dispute. A les en croire, Paquita Nunez pouvait redevenir solvable. Son père engraissait les pourceaux, avant la guerre, dans les bois voisins. Les réquisitions avaient anéanti cette fortune. Blessés, capturés en voulant défendre les restes de leur troupeau, les Nunez étaient morts dans les casemates espagnoles, après que la vermine eût envahi leurs plaies. Et les vétérans de renchérir, d'invectiver contre le général Weyler, au lieu de comprendre l'importance d'une faille dans le massif de Los Dados.

M. Héricourt s'exaspérait. Jumillac paya la dette pour en finir. M™® Hernandez fit remplir l'écuelle, et larmoya. Le jaune s'empressait. Sous le feutre, sa queue de cheveux balayait sa camisole noire. 11 retarda même le départ en feignant de se passionner pour les recherches de fingénieur.

Lorsqu'ils comprirent enfin qu'on ouvrirait bientôt et réellement des chantiers, les « caballeros » assuré-

rent que certains de leurs parents s'étaient introduits, par des fissures, dans une grotte où la pierre de cuivre étincelait à la lueur du cigare. A cinq, ils proposaient deux itinéraires, un autre le troisième. Chaussant leurs étriers de cordes, ils escortèrent.

Dehors, la pauvre Paquita Nufiez attendait afin de

mdre grâces. Elle montra son domaine pour lequel ne décidait nul acquéreur. Des porcheries, le feu 'avait laissé ni toits ni portes, mais seulement des pans 'd'étables noircis. M""^ Hernandez mit pied à terre. Ellemême nettoya les paupières chassieuses des enfants.

La propriétaire dérisoire s'embrouilla quand elle voulut satisfaire aux questions géologiques. Son père avait cependant parlé de cavernes et de fugitifs. Peureuse, tout à coup, elle resta muette, M. Héricourt l'effrayait. M""° Hernandez n'en tira point davantage.

On repartit au petit trot des bêtes. Les guides n'étaient plus d'accord. Le héros et sa poétesse imaginaient l'affaire debout, en plein travail. Jumillac s'amusa. Hernandez lui prescrivit un minimum de salaire. Sa femme décrivit le plan d'un hôpital modèle, au centre des chantiers, avec réfectoires, dortoirs annexes pour héberger les gens valides, moyennant une rétribution minime. Quoique la brune amazoneprît le galop, juchée à l'américaine, jaml^e de ci, jambe de là, et la jupe fendue en deux pans, sur une pouliche assez difficile, M. Héricourt l'accompagnait. Il chassa le rêve. Ou bien vouer aux dépenses" philanthropiques l'argent des bénéfices ; ce qui déterminera la baisse des titres, réduira le crédit de l'affaire, l'empêchera de résister à la concurrence, l'obligera de cesser peu à peu la fabrication, et de jeter finalement les travailleurs sur le pavé. Ou bien maintenir la paye au moindre taux, grossir les dividendes, obtenir la hausse des actions, l'agrandissement du crédit, la retraite des concurrents, l'extension des usines, la progression des embauches, et la majoration des sommes versées à une foule plus nom-

breuse, exempte ainsi du chômage, de la misère... terrible à ceux-ci.

Du doigt, en effet, M. Iléricourt désigna un groupe de malheureux peinant sur une sorte d'aire, devant un hameau. Accroupis au milieu de moustiques en myriades, ces rustres vidaient de petits poissons qu'une femme sordide raclait sur le bois d'un billot. Elle bondit. Elle s'enfuit, les mains brillantes d'écaillés. Précipitamment, les pêcheurs des Lacs la suivirent dans l'épais du taillis. Les moustiques s'élevèrent et bourdonnèrent en nuées.

Parce que la faiblesse empêchait sa course, le plus vieux s'arrêta entre deux raquettes de cactus. Il ne saisit pas d'abord les questions. Les mots aussi lui manquèrent pour répondre. Afin de les chercher sans autre fatigue, il se recoucha sur le sol, en demandant, par un salut circulaire, la permission. Ses monosyllabes, malaisément baves, avouèrent que la horde avait eu peur. Il ne put expliquer pourquoi. Tous avaient peur ainsi depuis les « fusillades ». Après ce mot, il plissa ses rides. On devina pourtant qu'il appartenait à l'ancien canton de Los Palacios, dont les insurgés, pour châtiment d'une trahison, avaient brûlé les fermes, exterminé les familles. Odieux à leurs compatriotes, les survivants n'osaient plus descendre en plaine. Ils redoutaient les insultes. Depuis quatre ans, ils demeuraient à l'écart du monde. Dans leurs huttes, il y avait des paillasses sur tréteaux, quelques coffres grossiers, des lambeaux crasseux. En vain les chevaliers en savates s'engagèrent-ils dans la broussaille. Ils ne découvrirent personne. Déjà squelette dans l'étui d'une peau brune, poilue de gris, toute souillée de poussière, de terreau, d'ordure et de chiffons, le vieillard s'endormait. M. Héricourt jura.

On repartit, Jumillac, comme pour lui seul, récitait la page sublime de Flaubert, « Chimère, arrête-toi )>. Mme Hernandez préférait « Ruth et Booz », Victor Hugo.

A Los Palacios, des cacaoyers sauvages avaient poussé sur l'emplacement, parmi quelques plantes anonymes. Leurs lianes emmaillotaient à demi une solive carbonisée. On démasqua, plus loin, deux plaques de verre fondu, et maints ossements desquels on ne put dire s'ils étaient ceux d'animaux ou de traîtres. Hernandez, d'ailleurs, ne pardonnait point à la félonie de ces canailles ! Lâchement dociles aux menaces de mort, n'avaient-elles pas conduit une colonne de Weyler aux magasins de l'insurrection, et, ainsi, déterminé la retraite de Maximo Gomez sans ressources !

— Que de vérités en conflit!,.. Que de vérités!... railla Jumillac, caressant la crinière de sa bête.

« Les Alvina, les Clamorgan auront-ils raison de moi?... Toute cette sottise est à leur solde, certainement », grognait M. Héricourt. Et la grotte existait ! Des gens l'avaient vue, y avaient vécu, y avaient pris des morceaux de minerai. C'était certain. Et on ne trouvait pas.

Les chevaux se fatiguaient. 11 fallut rentrer à la Quinta Hernandez, déçus, y dormir mal. Au lendemain, le cortège gravit les cimes jusqu'au premier lac triangulaire dans ses roseaux, et que le vol des oiseaux couronnait. Un caballero plongea. Jumillac pensait à une indication par la vase des fonds.

Les dents de M. Héricourt grincèrent. Ensuite il se

jsigna. 11 abandonnerait Los Dados à l'Electric-Stanlard. Avec les actions du trust il rembourserait Rolande.

voyagerait aux Indes, en Chine. Son vice caresserait le jolies gamines à Paris, à Londres, à Madrid. Il ruisselait.

La cavalerie trottait au hasard, selon les cris prédo-

linants de la minute, parmi les guides en querelle. !ela durait. On descendit avec précaution des ravines jncombrécs. On dut mettre pied à terre. La jupe fendue leM"^ Hernandez s'accrochait aux épines. Lemachete fu poing, et tirant, par la corde, leurs haridelles boi-

teuses, les chevaliers en savates taillaient, dans le froufrou des branches, une sente où s'engageaient ensuite leurs animaux souples malgré cette mine de rosses échappées indûment à l'équarrisseur.

«Je traînerai toute cette engeance avec moi », gémit M. Héricourt. Trois heures, la bande éprouva les divers chemins. On entendit bruire des cascatelles. ^me Hernandez désespérait.

Au soir, Jumillac proposa dejoindre le Directeur des travaux. Il opérait sur le lieu précis déterminé par les géologues. C'était une chance encore.

Dans un terrain où il sondait la roche avec une centaine d'Asturiens en corps de chemises, tout à leur besogne , la cavalcade atteignit Angel Ortiz, le quatrième jour. De loin, ce petit homme noir cria qu'il était au flanc de la masse calcaire, dans le plan indiqué, par les géologues, pour le passage de la feuille minéralisée. S'il existait des grottes, certainement elles s'ouvraient dans le voisinage. Au reste, Ortiz, déjà, les eût explorées ; mais il n'avait pas le nombre d'hommes utile. On ne pouvait réunir l'indispensable même des équipes. M. Héricourt s'irrita contre cette plainte habituelle que proférait la bouche invisible dans une barbe noire et courte. La figure du Directeur se modifiait vingt fois en une seconde. Colère, emphase et courtoisie se succédèrent de mot en mot, le long de ses phrases pressées. Derrière lui le bidet roussâtre qu'il tenait en laisse s'effara, car les gestes du protestataire secouaient le mors par inadvertance. Vexé, l'animal alors reculait, tirait sur la bride ; mais d'un mouvement sec, Angel Ortiz le ramenait sans interrompre la plaidoirie.

Enfin il appela deux hommes qui savaient le chemin. Ces pêcheurs des Lacs l'affirmèrent : pour cacher leurs armes, ils avaient promptement déblayé, au temps des perquisitions, une série de cavités et de boyaux, puis une espèce de salle « haute comme l'église ». Le sol disparaissait, là, sous l'eau. Goutte à goutte, elle tom-

bail des roches supérieures. L'un se rappelait la fente qui prolongeait l'excavation dans l'épaisseur du massif, et qui, bariolée de colorations vertes, éclatantes, se hérissait, çà et là, de cristaux lumineux comme l'or.

Le révélateur aux épaules voûtées gesticula dans une chemise à rayures. Cet Elias Regas parut inteUigent, plus que son camarade Galdas, malgré la peine que valait le discours à une face chétive dont le front luisait en bosses sous les cheveux collés parla sueur.

(c Dominerai-je l'Electric-Standard ? » rêva M. Héricourt. Il s'essuyait les joues.

On trotta. Lui voulut, malgré le paroxysme de son désir, écouter Angel Ortiz qui, les rôles à la main, se hâtait de rendre compte, en sautillant sur sa monture. Il avait dû laisser à la côte, et en route, dans les ambulances, vingt-sept hommes pris de lièvre au débarqué. 11 accusa les médecins espagnols d'Oviedo qui permettent le départ de sujets malingres, faméliques, inaptes à subir les fatigues de la traversée. D'autre part, la Compagnie de transport nourrit trop mal ses passagers dans les entreponts sans air. Ils arrivent hâves et rompus. Sur six cents, quatre-vingt-douze n'avaient pu monter dans le train de quai. Cent trois seulement avaient suivi le convoi de montagne. Les autres restaient à mi-côte, dans le Parajas. En sorte qu'on manquait d'hommes pour les sondages.

Derrière le rideau liquide et le vacarme de la cascade, par une ravine, l'exploration du cinquième jour aboutit à une sorte de caverne étroite et basse dehors, mais haute dedans. Des monteros s'y partageaient la chair d'un poisson ôtée du feu trop tôt. Un des convives gromm^^-^or^qu'il vit entrer Elias, et cacha son morceau sous'i^âisselle. Hernandez eut quelque mal à leur persuader qu'on n'en voulait pointa cette nourriture. Alors, le bougon rongea sa part en roulant, à l'abri d'un chapeau flasque, des yeux ronds tour à tour craintifs et coléreux. Les autres mâchaient goulûment

leurs portions qu'ils avaient, entières, fourrées dans la bouche. La touffe de la moustache se mouvait avec les mâchoires. Ils répondirent affirmativement aux questions ; mais ils se refusèrent à conduire Jumillac. Sous les sacs transformés en pèlerins, sous les paillassons informes qu'étaient devenues leurs coiffures, ils apitoyèrent M™^ Hernandez. Avant la guerre, son mari avait connu prospère cette population de porchers, de pêcheurs, de bûcherons.

Or, Elias Regas cria qu'il avait trouvé ; et il s'enfonça dans une cave.

— Jumillac... Suivez donc ma chimère... s'écria M. Héricourt.

11 se croyait plein de lumière radieuse.

— Si elle mène quelque part, votre chimère... répliqua l'ingénieur... c'est que je l'ai fait harnacher par Angel Ortiz et les géologues.

Leur esprit pénétra les flancs mystérieux de la terre.

A la lueur falote des lanternes, maintes et maintes stalactites contraignirent M. Héricourt, épuisé par son vœu, à garer son crâne, et des stalagmites à tâter des places oij poser la botte. Angel Ortiz délivra les bougies. Elles vacillèrent en éclairant davantage.

M. Héricourt, bien qu'il s'insinuât vite dans les détours de ce labyrinthe, sentit les veines enfler contre son front alourdi. Il étrangla. D'ailleurs, il rageait depuis quatre jours en voyant les élites, les peuples déborder son pouvoir, et ce calcaire le limiter. Mille points d'or neigèrent devant les yeux. La posture de la tête basse hâtait la congestion. M, Héricourt imagina que les artères se solidifiai^ien tant le sang circulait mal, tant il s'accumulait dans les oreilles, dans le cou, tant il gonflait les veines tendues. Sa précieuse vie allait-elle s'ensevelir au fond de ce trou, tandis que le corps ventru gigoterait dans les affres de l'asphyxie ? M. Héricourt pensa retourner ;

mais il eut honte de soi. Les caballeros rampaient, haletaient derrière lui. Leurs odeurs de fauves l'excitaient à les fuir en accélérant l'allure. Malgré la certitude d'être peureux, bêtement, il redouta que, dans son encéphale, les vaisseaux n'éclatassent, que le sang ne s'épanchât entre les méninges et la paroi intérieure du crâne. Le chercheur râla. Il butta contre des bases. Il heurta son front aux stalactites que le lumignon de j^jme Hernandez, en avant, faisait diaphanes et blondes. Elle le surnommait Encelade, plaisamment. Elle lui demanda si la charge effroyable de ce monde n'éprouvait pas trop les épaules d'un Titan. Poussive ellemême, sa voix cita quatre vers. Au lieu de répondre, M. Héricourt ne réussit qu'à geindre. Convenait-il de se débattre, ou de s'évanouir sous les yeux de ceux qu'il commandait ? Autour de ses sourcils, de ses tempes les os semblèrent se plomber. 0 marchait en mourant.

Enfin, une senteur d'eau parvint aux narines. Hernandez cria qu'il se redressait dans la grotte. Le civi- Hsateur eût bondi avec l'essor de son espoir illuminé ; mais il dut complètement se vautrer avant de s'introduire par une manière de soupirail.

Relevé dans le vide et la nuit, M. Héricourt ouït le chant de l'eau. Il put voir EHas, Angel Ortiz, d'autres, hausser les petits soleils des bougies en courant sur les rives probables d'un bassin. L'obscur était tout sonore des gouttes qui, précipitamment, s'écrasaient sur les flaques. Et comme M. Héricourt tentait d'apercevoir la voûte, un baiser fluide toucha sa joue, puis se répandit jusqu'aux lèvres. L'onde lui descendit au cœur, fraîche et vivace.

A genoux, tous puisaient dans leurs chapeaux l'eau qu'il fallait aux fournaises de leurs gorges.

M. Héricourt but aussi. Sa chair embrasée posséda la déesse liquide dont il allait faire une puissance victorieuse de l'Espace et du Temps. Avec le breuvage, il savoura le délice de triompher.

La grotte était reconnue. On pouvait, sans crainte d'cboulement, commencer le forage des tunnels dans les directions favorables, puis ouvrir passage à l'énergie liquide des Lacs.

Le génie de l'intuition avait vaincu tous les scepticismes, le sourire même de Jumillac.

Le civilisateur regardait les petites lueurs radieuses des bougies s'éloigner, se poursuivre, se disperser, se rassembler, aux ordres rauques du brave Angel Ortiz que l'écho répercutait dans la profondeur. Manuel Héricourt reprit sa marche. Il fit même, en courant, les derniers pas ; car EHas Regas, engagé dans une fente oblique de la paroi terminale, éclairait, audessus de lui, le vert émeraude d'une bande onduleuse qui formait plafond.

Angel Ortiz annonça que cette faille du calcaire était certainement obturée ainsi par les -sulfures de cuivre. Jumillac confirma. C'était là « le chapeau du filon ». Véhicules de l'air et des acides, les eaux, en s'infiltrant, avaient oxydé. Pour obéir à l'ingénieur, Caldas escalada les reins, les épaules de trois compagnons, se mit debout. A coups de machete, il attaqua « le chapeau » sur toute la longueur, pendant que les trois caballeros le portaient d'un point à un autre de la fissure. Des cristaux compacts jaillirent et tombèrent.

M. Héricourt, en transe, reçut l'un dans ses paumes. C'était une incontestable chalcopyrite jaune d'or irisé. Tout le cuivre nécessaire aux travaux de Panama gorgeait le massif de Los Dados.

Que de fluides, de métaux, de richesses et de vies neuves engendrerait ce scintillement cristallin au plafond de la grotte!

Après, ce fut le retour, par les boyaux étouffants. M. Héricourt, en dépit de son exaltation, pensa défaillir. 11 aspira l'odeur de la cascade. Il entendit le tumulte des bonds sur les roches. Il précipita ses efforts.

Il sortit derrière le rideau liquide épanoui en poussières lumineuses, et brisé par ressauts sur les roches gluantes.

Les poudres d'eau s'envolaient. Elles mouillèrent les lèvres. Elles rajeunirent la maturité de ce corps. Elles éblouirent les yeux qui se fermèrent.

Alors, de la gorge, bondit un sanglot de joie douloureuse, un cri de vigueur créatrice encore.

Mademoiselle Emilie Claëns^ Chez M. le Chambellan de Wlack, Leuksmid.

NORKOPING.

Paris, le 18 mai 4904.

Aiîiie,

Si méchants que soient tes reproches au sujet de mon silence, je voudrais te rendre ce que tu m'as prêté de plaisir en m'envoyant ton quatrième cahier.

Le pourrai-je ? — Non.

D'abord, mon tuteur n'est pas venu me chercher en avril, malgré quatre dépêches expédiées par la Mère Supérieure, et qu'elle m'obligea de payer d'avance, comme de juste. Mon tuteur, qui ne devait plus me faire sortir qu'en août, mon tuteur m'a enlevée la semaine dernière. Il a d'abord télégraphié de Lisbonne, en débarquant, son départ immédiat pour Bruges; mais il m'oubHa en route. Ses affaires des Pyrénées, de Paris, de Grenoble lui avaient paru plus pressantes que notre rencontre. Je comprends ça. Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de sa femme. Elle m'y nommait son amie déjà très chère. Elle me jurait son amour. Elle m'annonçait aussi l'envoi de quelques choses indispensables. Elle me remerciait, avec une platitude incomparable, de lui avoir adressé mes

mesures. La caisse arrive. Nous ouvrons, la Mère économe et moi. « Quelle ne fut pas notre surprise ! » Un trousseau fastueux. A travers le linge on voit la peau. Il est percé de mille trous par lesquels circulent des kilomètres de faveurs plus rosées que verdâtres. Des chemises ayant pour toutes épaulettes des faveurs minces. Au demeurant, la pire indécence. Nous nous regardions, atterrées, l'économe et moi. Dans quel monde allais-je tomber? Je sais bien que mon tuteur commandite le théâtre de Clarisse Gaby. La supérieure m'a fait appeler. Elle me tint un discours grave. Elle m'invita généreusement à regagner son bercail si ma vertu semblait en péril. En attendant, elle me communiqua de bons renseignements sur NP^ Héricourt qui pratique et qui reçoit la société la plus honorable : ducs, princesses, savants. Par prudence, notre Mère me pria de ne pas revêtir ce linge diabolique avant de l'avoir montré à mon tuteur. Quant au chapeau, nous laissâmes, d'un commun accord, dans sa boîte, cette corbeille de paille grise, où l'on verserait facilement un sac de pommes de terre, et le voile en gaze d'argent bon pour envelopper, de ses tours réglementaires, une momie égyptienne de la xii^ dynastie. Nous décidâmes que je revêtirais le manteau de tussor marron déparé par de monstrueux boutons de nacre. Je chaussai surle-champ des bottines de daim, parfaites, celles-là. Enfin, une dépêche de M. Héricourt nous avertit de son arrivée, trois heures avant. Je coiffai ma toque de paille que tu préfères ; mais sur laquelle il a plu tout le printemps. J'attendis le souverain de mes destinées. Cinq ans sous les tropiques ne Tout point changé. Sa barbe n'a qu'un épi blanc de plus à droite, sous la moustache. Il m'a fait mille caresses, ainsi qu'on disait au grand siècle. Gomme il n'a jamais de temps à prodiguer, ces mille furent concentrées dans une poignée de main. Sa politesse ne l'empêcha nullement de trouver plutôt ellipsoïdale la note de l'économe. Il ne

prolesta qu'en souriant, après avoir payé, et remis dans sa poche un tortillon de billets bleus. Le « Paris- Ostende » étant le plus rapide des trains (voir le problème connu), notre voiture courut sur-le-champ à la gare. Nous sautâmes dans un wagon qui, en une heure, nous mena devant la mer, à l'hôtel, un de ces palais que nous considérions de loin, en imaginant le prix de la pension. Il y a des salons aussi hauts que des cathédrales, des bataillons de laquais, des ascenseurs vertigineux, du silence imposant, des trônes pour vieux messieurs, et des palmiers dans des tonneaux de porcelaine. Là, M. Héricourt dépouilla son ample paletot. Plus lui-même, il me fit l'effet d'un de ces coqs ventrus, droit sur des pattes solides, et que l'on voit surveiller la basse-cour. Une mèche lui retombe sur l'œil comme souvent retombe la crête du gallinacé.

11 demanda si je ne désirais pas changer de chapeau. Le mien lui paraissait gentil, cependant un peu simple. Des amis devaient prendre part à notre collation. Je répondis que je n'avais pas osé mettre la corbeille do ^pne Héricourt. Cela me semblait « t7'op beau ». 11 com prit.

Certainement, il doit être « t7'op beau », me dit-il. C'est le goût de ma femme. Pas le mien. Vous découvrirez en M""^ Héricourt quelques ridicules ; mais vous serez conquise bientôt, et comme tout le monde, par sa sensibihté, par sa bonté. Vous n'imaginez pas, Marceline, avec quelle impatience elle vous chérit. Je suis sûr qu'elle nous attendra, sur le quai de la gare, pour vous embrasser avec effusion... » Et il reprit : « Avec effu&ion ! »

A ses défauts, mon tuteur, si je ne m'abuse, joini d'être assez fin, indulgent et bon homme. Je montai dans la chambre qu'il m'avait, à l'avance, retenue. Je renversai docilement la corbeille à pommes de terre sur ma tête. Pour en dissimuler l'envergure, j'emmaillotai cette vannerie et mon visage dans les intermi-

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nables lais de la gaze d'argent, sur le modèle des dames qu'on voit passer en automobile. Quand je redescendis, M. Héricourt loua l'ovale de ma figure serré dans le tissu, et me compara, sans hésitation, à une dame en henné, de Memling. Il avait eu le temps de courir au musée de l'hôpital Saint-Jean.

Pendant qu'il me parlait de la famille Diaz, de mon élève Clotilde, une sorte de géante pour son âge, il s'inquiéta de ma santé, puis me dit que, si je craignais les maux des tropiques, il me découvrirait une autre place, aux Etats-Unis, par exemple. A ce moment, les invités arrivèrent. La dame soufflait aussi fort que son automobile. La chair rouge de cette personne était visible aussi derrière la batiste de son corsage. Elle portait un chapeau autant ridicule que le mien. Ses oreilles grasses étaient ornées de perles plus grosses que des noisettes. Le mari, tout bleu des chaussettes au col, avait bon air. Il se pencha pour me prendre la main et la baiser. Gela me surprit. Depuis j'ai vu que c'était l'usage. Tous les hommes, dans le monde de mon tuteur, baisent la main des femmes. Ces deux intrus m'intimidèrent fort jusqu'à l'instant où la conversation m'apprit que c'étaient des armateurs d'Anvers. M. Héricourt proposait que leurs bateaux fissent escale à Cuba. La dame me pria d'écarter mon voile pour apercevoir la nuance de mes cheveux. Elle m'accabla d'éloges sur la forme de mes narines, le dessin de ma bouche et l'arc de mes sourcils. Elle m'examinait autant qu'une gravure à vendre. Elle s "écria que je ferais bien des malheureux puisque j'avais les yeux bleus et les cils sombres des grandes séductrices. (Tu parles !) Ce compliment banal attira lattention de mon tuteur qui cessa de causer avec le monsieur d'Anvers. Il me regarda bien en face... J'étais peu flattée de ce retard à constater la teinte de mes pupilles. On émit les généralités connues sur les cils sombres des races méditerranéennes et les yeux

bleus des races germaniques. J'étais une synthèse, à leur avis. Une miniature de sa famille, assura mon tuteur, affectait ce même contraste. La grosse dame aimable prétendit que c'était là chose très fréquente dans les Flandres belges et françaises, où les Espagnols ont dominé. M. Héricourt ajouta qu'en Bavière, ce n'était guère plus rare. Son aïeul, soldat de la Révolution, avait épousé une jeune fdle qui possédait cette espèce d'yeux, en souvenir d'une belle vaincue dont il s'était épris pendant une guerre d'Allemagne.

La ressemblance très pariielle de ton amie avec cette ancêtre a certainement changé les dispositions de mon tuteur. Tant les hommes les plus graves sont sujets aux influences des petites causes. Pascal, sur ce sujet, composa des lignes immortelles. Toujours est-il que, dans le train qui nous emmenait à Paris, M. Héricourt se montra charmant. Quand il sut mon habileté de sténographe et dactylographe, il supposa que la rédaction d'une correspondance industrielle me plairait mieux que l'éducation d'une petite jeune fdle. Devant le peu de goût que je lui marquai pour cette proposition, il n'insista pas. Je t'ai écrit déjà que la famille Diaz, propriétaire de quelques ports au Mexique, est richissime, que la vie qu'on me promet sera toute de luxe, de voyages, d'agréments. Donc, je dois être présentée à M. Diaz en France. Il vient tous les ans prendre les eaux de Luchon. De ce monsieur va dépendre ma féhcité ou mon infortune. Puisse mon Mexicain égaler ton Suédois]!

J'ai fait mes débuts dans le monde, ce mercredi-là, vers minuit, sur le quai de la gare du Nord, à Paris. Le train n'était pas arrêté qu'une grande femme rousse, couverte d'une cascade de panaches bleus et quasi nue jusqu'au ventre malgré son manteau de satin, trop entr'ouvert, se précipita, escalada le marchepied, faillit choir, déchira le volant de sa robe, m'étreignit, m'étouffa de ses parfums, m'oignit de ses fards, me

rendit stupide par les louanges qu'elle proférait. Elle m'entraîna hors du wagon pour me nommer à la princesse d'Austerlitz Celle-ci ressemble, comme la deuxième goutte d'eau, à la femme de chambre qui nous faisait de l'oeil, chez ton opulente cousine. Même nez pour la pluie, mêmes yeux polissons en boule de jais, même corps de gamine. A peine l'eus-je saluée qu'elle s'écria que j'avais les regards de la miniature. Et elle me serra les mains, en ayant l'air de se mordre les lèvres pour ne pas lâcher une inconvenance . Derrière ces personnes brillantes se tenait M. Lyrisse, l'associé de mon tuteur. C'est un garçon chauve, ridé, maladif et respectueux. Sa femme, boulotte avec une grosse tête de .gorgone, s'appuyait sur M^^® Vogt, la sœur du banquier. Cette fille brune a des cheveux en ailes de corbeau sur les sourcils. Je me crus au milieu d'actrices prêtes à entrer en scène, tant le fard, l'extravagance des chapeaux, la nudité des poitrines et le faste des toilettes outrepassaient l'élégance de bon ton. Au reste, la stupéfaction des autres voyageurs égalait la mienne. Les portefaix eux-mêmes gouaillaient. La locomotive sifflait. Et de tout ce monde, le plus correct était certainement un gentleman bien rasé, sobrement vêtu, parfaitement ganté, qui s'occupait des bagages : le domestique. Nous sortîmes au milieu de l'ironie publique pour laquelle, et en manière d'excuses, M. Lyrisse expliquait tout haut comment ces dames avaient attendu l'heure du train dans une avant-scène, à l'Opéra-Comique, en écoutant la musique de Debussy. Ma confusion était indicible. Nous échappâmes aux quolibets du peuple en nous hissant dans une automobile plus spacieuse qu'un wagon, la princesse, M"'*'^ Héricourt, Anne Vogt et moi. Les Lyrisse et mon tuteur s'installèrent dans une autre machine semblable. J'aperçus un Paris noirâtre, sale, à peu près désert, avec des fiacres errants, et de vilaines gens embusqués au coin des rues. Première impression de la Babylone. Je me penchai sans

cesse pour voir; mais ces dames s'opposaient. Comme la grosse millionnaire d'Ostcnde, elles analysaient mon physique, point à point. L'une découvrait, en passant sous un lampadaire, que j'avais le « teint Watteau ». L'autre insistait sur la finesse de mes poignets. Ces femmes affectent l'adoration des qualités plastiques. Je fus comparée à un tas de tableaux italiens, espagnols et hollandais, à des statues anciennes et modernes. Alors, je constatai que ces folles avaient une certaine connaissance des arts et des littératures. Je leur parlai de notre peinture flam,ande. Elles furent en état de me répondre, et de m'en remontrer. Tout à coup, elles s'avisèrent que je devais avoir faim. L'automobile s'arrêta, malgré mes protestations, devant un restaurant à demi clos, que l'on devinait plein de lumières. Des messieurs en habit, des Eves encore plus fardées et plus extravagantes, ruisselant de bijoux, soupaient là. J'y mangeai, mal assise sur une banquette dure, dans la fumée des cigares, aux sons de musiques bêtes, un œuf pas cuit, du potage froid, des fruits sans saveur. J'y bus du Champagne amer auquel je préférai une eau minérale. Mes compagnes prenaient un plaisir extrême à me voir là. Elles m'indiquèrent, avec le respect et l'emphase qui eussent convenu pour désigner des impératrices, quelques comédiennes grimées. Constamment, des messieurs quittaient leurs tables, et venaient baiser les ongles de mes amies subites. Je n'avais jamais pensé qu'on pût réunir tant de lumières inutiles dans une salle de restaurant, ni tant de joyaux sur les mains et les cous de créatures décrépites. Quand on pense aux intelligences malheureuses dans les galetas du monde, et aux vies précieuses que la vente de ces cailloux sauverait ; mais nous avons promis de nous interdire toute déclamation facile. Une chose étonnante, c'est l'admiration de la princesse, qui n'a pas l'air sot, pour ces comédiennes, ces chanteuses. Il y avait même une gymnaste de cirque. Ces

femmes étaient affublées de corbeilles à pommes de terre identiques à la mienne, sous des cascades de plumes. Elles étaient toutes roidies par des parures aveuglantes, toutes découvertes jusqu'à l'estomac : ce qui, d'ailleurs, prouvait ce principe d'anatomie que la solidité est le caractéristique des os et non celle de la chair... Il est vrai qu'un épais enduit de vaseline et de poudre masque la fatigue des tissus musculaires.

Sur la remarque de ]\P^^ Vogt, on tomba d'accord, après dix minutes, pour déclarer que l'endroit n'était pas tel qu'il convînt aux jeunes filles de s'y attarder- Nous sortîmes. M""^ Héricourt embrassa la princesse émue, M"'® Lyrisse muette et souriante, Anne Vogt impatientée. Ma tutrice se lamenta. Elle pleurait l'effroyable malheur qu'était cette séparation de minuit et demi. Elle ne devait, hélas ! retrouver ses camarades que le lendemain à quatre heures du soir. Encore obtint-elle d'Anna Vogt un rendez-vous dès onze heures du matin chez le couturier averti de ma visite.

En effet, je t'écris habillée d'un petit tailleur gris tout simple (sept cents francs), d'une paire de chaussures grise (cent francs). J'ai dû m'introduire dans le trousseau de batiste transparente à faveurs plus rosées que verdâtres (deux mille sept). Le soir, je dîne moulée dans un fourreau de linon jaune pâle et broché de petites fleurs japonaises en relief (quinze cents) qui me dénude le dos puisque ma qualité de jeune fille m'autorise à couvrir ma gorge. On me comble. M"^® Héricourt m'adore. Elle le proclame chez le bottier Helstern et chez le duc de Lorraine. Elle m'initie à tous ses mystères. Oh, ce n'est pas une petite dissimulée ! Je sais môme quel succès de pilules quotidiennes le bruit de l'hydraulique certifie, dans les coins de l'appartement, après que ma tutrice a reclaqué certaines portes, le malin, si elle bondit, à travers les couloirs, sous des peignoirs écarlates, le visage noyé d'huiles aromatiques, la chevelure fraîchement peinte. Je sais quelle

mégère, gitée dans une ruelle infecte, prédit à ma tutrice la réussite de maintes entreprises d'après le marc de café, le blanc d'œuf et la tache d'encre en évidence sur un guéridon boiteux, tandis que l'on a peur d'être soit assassinée, soit violée par les voyous sinistres de l'antichambre.

« Au demeurant, la meilleure femme du monde », et d'une rare curiosité intellectuelle. Pas d'exposition, de concert, profane ou sacré, de conférence sur les premières civilisations, qu'elle néghge. Ma mémoire de candidate aux brevets l'enchante ainsi que ses amies. Elles puisent là-dedans quelques précisions. Oncques n'aurais-je cru que tant de savoir, superficiel à coup sûr, mais vraiment étendu, pouvait grandir sous une perruque cuivrée, derrière un visage émaillé, parmi « les occupations les plus frivoles de la cosmétique », comme grognait le père Van Boës, professeur d'Hellénisnie.

Jeté dépeins ma tutrice plus que mon tuteur, pour une bonne raison : il est à New-York. Le lendemain de mon installation dans son palais, avant-hier, M. Héricourt, en rentrant pour dîner, pria les domestiques d'accélérer leurs allures. Il prenait l'express de onze heures pour Le Havre. Le paquebot levait l'ancre à dix heures du matin. Me voilà donc seule avec les folles. Elles me déconcertent. J'envie ta Suède et ta Gritte.

Donc plains-moi si tu m'aimes entièrement, au goût de nos deux esprits quand ils se traçaient, dans les jardins de notre petit couvent, une méthode pour adapter la logique de la morale chrétienne aux théorèmes de la géométrie. Avons-nous triomphé, en nous embrassant, les larmes aux yeux, parce que nous pensions avoir découvert la géométrie de l'âme, et la solution, par l'algèbre, de tous les problèmes éthiques? Il me faut aujourd'hui déchanter. M. le chanoine semble avoir eu raison quand il s'écria que c'était bien là « le rêve le plus ridicule que pussent construire de

petites institutrices en possession de leurs brevets ». Penses-tu encore qu'il était injuste ? Moi, je ne sais plus... En vérité, je ne sais plus rien de mes espoirs, ni de mes craintes, ni de nos préjugés, ni de nos indignations.

Je ferme, après l'avoir feuilleté encore, ce cahier de vingt pages, conforme à notre pacte, où ta main délicate a griffonné d'enthousiasme ton contentement de parcourir une campagne pittoresque, avec les petites lilles intelligentes du chambellan suédois. Ta Gritte semble l'élève type, telle que nous l'avions dessinée en schéma rouge et bleu. Toutes nos catégories de a spontanéités utiles », « d'impulsions franches », de <c curiosités fructueuses », ta Gritte les possède à ce que je vois, et suffisamment solides pour ne pas être annihilées par les « bleus », les terribles « bleus » cauchemars de notre stage. Tu as tout : une belle chambre de bois ciré, des repas de chasseurs, des « patrons » séduits par ta bonne mine belge, la grâce de ta politesse et la distinction de ton langage. Que dis-je! Ils partagent ta passion pour Wagner et Grieg. Vous empêchez ces bons Suédois de dormir, dans leurs maisons peintes, en fouettant l'ivoire passé minuit. Aime ton bonheur, ma chère Emilie. Aime-le comme je l'aime. Je l'aime beaucoup, car je l'envie. Pauvre moi !

Peut-être ai je tort.

De tout cœur à toi.

Marceline Landelle.

— Êtes-vous un homme d'affaires ; ou non ?

Après les politesses des premiers propos, et une familiarité joviale, tout à coup, l'insolence tranquille du vieux Glamorgan déconcertait M. Héricourt au début de cette cinquième entrevue. Le ton devenait celui, tantôt rouge, tantôt goguenard, d'un patron qui houspille le commis. Un tel autoritarisme, tout, en l'ancien policeman, le justifiait.

Au sommet de sa tour à vingt-trois étages, « Clamorgan's Building », il était maître sur l'espace et le ciel de fumées industrielles, sur les collines hérissées d'usines pétillantes, sur les trois villes sombres de Gity-Park assises au confluent des rivières qui charrient leurs files de chalands, sur le réseau électrique partout tendu, sur les trains serpentant et soufflant, sur les grues à vapeur enlevant les wagonnets pleins et les déversant au-dessus des péniches, sur les banlieues de maisonnettes et de jardinets, sur les fondations invisibles du haut donjon dressant vers l'infini cette salle presque vide, ses baies de verre où rayonnait l'esprit du « Promoter ».

Dans la barbe blanche et taillée court, la voix nasillarde répéta sa phrase yankee :

— Etes-vous un homme d'affaires ; ou non ?... Je suppose, en tout cas, que vous êtes un homme. On m'a dit que vous étiez un homme à qui l'on peut parler net. Oui. Les gens d'affaires n'ignorent pas que l'importance

d'une entreprise se mesure d'après le rendement du railway qui la dessert... Voici des rapports sur vos espérances en coton, sur vos espérances en sucre, sur vos rêves en explosifs, sur vos songes en cuivre et en aciers chromés, sur les milliers de chevaux électriques en gestation dans la tête de votre montagne, et dans la vôtre, monsieur Héricourt. Tout ça vaut, en réalité, dans l'avenir ! Les dividendes actuels de votre railroad?... Ça paye mal.

— Parce que nous amortissons, et nous consolidons; nous !

Hardi, Manuel Héricourt ne se contenta point de cette allusion à la déconfiture du « Great Eastern ». S'il l'attribua, par politesse, à d'autres qu'aux Clamorgan, il rappela que, pour inscrire de gros dividendes, et obtenir la hausse de la cote, on n'avait alloué aucune des recettes, ni à la réfection d'un matériel longtemps provisoire, ni à l'amortissement du premier capital dépensé, ni à la réserve. Les rails déviant partout, les ponts s'écroulant et les gares s'effondrant, il avait fallu remettre en état, soudain, la ligne entière. Faute de réserves, la réfection s'était opérée à crédit pour quinze millions de dollars.

Entassé dans un fauteuil informe, Clamorgan cessa de regarder ses chaussettes bleues, de caresser machinalement les coins en vermeil de son bureau. Le a Promoter » fit une lippe dans sa barbe blanche, et, en sourdine, ricana.

M. Héricourt sourit de même. Il feignit de se croire approuvé dans ses reproches. Il continua fermement l'histoire. Il prouva qu'il n'était pas une dupe. Il accusa les lanceurs d'avoir passé la main à un mirifique Conseil d'administration, avant que les « notes », émises par eux, fussent présentées devant une caisse vide. Car il avait, malgré tout, fallu, pour maintenir la hausse, convertir le total des produits en superbes dividendes, en appointements impériaux capables de retenir plu-

sieurs hauts et incorruptibles personnages dans ce Conseil d'administration. M. Héricourt pensait que, depuis « cette petite difficulté », les Glamorgan n'admettaient plus les dividendes du railroad comme étalon général d'une affaire sérieuse.

— C'est une fantaisie de PYançais, ça !

Renversé dans son fauteuil informe et profond, Clamorgan balançait sa tête et grattait le poil blanc de ses joues. Avec l'aide des lunettes à fines branches d'or, la main piquetée dispersa, sur la glace recouvrant la laque du bureau, quelques feuilles des rapports chers aux veilles de Jumillac.

— C'est de la fantaisie française, ce que vous contez là, du « Great Eastern ». Ça ne se passe pas tout à fait comme ça...

— Est-ce vraiment votre avis?... soupçonna M. Héricourt, tenace... Maintenant que la réfection est payée pa7' d'autres, et que le « Great Eastern » se trouve en liquidation, votre « Columbia-Railroad » rachète les titres au rabais. Non? J'ai les documents à l'hôtel. Voulez-vous que je les envoie chercher ?

— Inutile.

— Bien. Voici, pour nous, une meilleure base. C'est le tableau des chargements transportés au Panama, au Mexique et en Amérique Latine, par la flotte de l'Ellectric-Standard depuis que nous l'avons nolisée à Puerto-Blanco. L'augmentation progressive en tonnes démontre, de manière indiscutable, notre prospérité croissante. Tandis que rien n'est facile à dénaturer comme les bénéfices d'un chemin de fer. Vous le savez bien, monsieur Glamorgan ?

— Vous avez donc loué nos paquebots, il y a cinq ans, pour nous introduire dans la Franco-Cubaine?... Je l'avais toujours pensé. Ce fret, c'est la seule chose vraiment soHde, sur quoi mes collaborateurs ont établi les possibilités de notre accord.

— Yes... fit M. Héricourt en appuyant sur la finale

qui siffla... De même j'ai demandé à rElectric-Standard une équipe d'élite, l'équipe Forster, pour que vous ayez un témoin « à vous » de nos travaux. Elle a dû vous renseigner sur la solidité de nos constructions. Nous ne «jetons pas le rail », nous. « Nous le posons ». Los Dados n'est pas un bluff à mettre en actions.

— Pas tout à fait. Vous êtes de bons fruitiers pour les clubs de New-York.

— Et de bons sucriers.

— Parce que le vieux Syndicat Taquechel marche avec vous.

— Gomme marchent, avec l'Electric-Standard, les vieux usiniers du Canada, ceux de Middle West, et le groupe c( Metropolitan » de Wall Street.

— Ah, quel diable de Français!... s'écria Clamorgan... On m'a dit à Berlin comment vous étiez tous... !ls vous appellent « Diimen ». Les « Simples ». Oui. Vous avez la manie de tout simplifier. C'est plus complexe que cela, la finance, monsieur Héricourt.

— Est-ce vraiment votre avis?... démentit encore le Latin.

— Alors vous aspirez à devenir un financier de ce pays ? Well... Et comment le trouvez-vous ce pays ?

— The best m the world, naturellement... railla Manuel Héricourt... Le meilleur au monde... (Et il salua d'une révérence.) Il est comme votre « cigare Creno » et votre purgatif « Cascarets »... The best in the world.

— Doiitplease, monsieur Héricourt. Ne riez pas... C'est un fameux pays, celui où un vieux policeman de New-York peut faire Ça avec ses moyens... Avec ses petits moyens de policeman... Ça.

Par le geste de son pouce, au-dessus de l'épaule, Clamorgan désigna les trois villes noires, les trains en route, les usines, le ciel de fumées industrielles :

— Un fameux pays... Et un pays qui n'a pas eu de Waterloo, ni de Sedan.

— Ni d'Austerlitz, ni de Friedland, ni de Moscou.

— Il les aura. Attendez dix ans. Nos présidents auront mis sa marine en mesure de couler la flotte allemande, comme nous avons coulé la flotte espagnole à Santiago. Notre Dewey pourra débarquer trois cent mille de nos garçons à Hambourg... Et alors nous vous prendrons votive revanche de 1870. C'est nous qui prendrons votre revanche, parce que nous aimons les petits peuples artistes... Je l'ai dit à Kiel. Je l'ai dit à l'empereur Guillaume — il me plaît cet homme, il me plait — lorsqu'il est venu boire votre Champagne sur mon yacht. Il nous faut une Italie, une Espagne, une Belgique et une France libres pour s'y promener, l'été, en automobile, avec de jolies petites actrices, pour faire halte dans des cathédrales bien fraîches. L'empereur était de mon avis. Il vous aime cet hommelà. S'il ne vous aimait pas,... je sais bien où il le boirait, votre Champagne. Ce ne serait pas seulement à Kiel, à Berlin. Tout le monde vous aime. Vous êtes un drôle de petit peuple étourdi et simpliste. Un peuple de bons petits vieux artistes au milieu de collections sans pareilles, et qui ne voulez pas voir que l'humanité marche, court, galope, vole. Non. Vous ne voulez pas voir. Vos tableaux, vos cocottes, vos cathédrales, voilà ce qui vous intéresse. Et vous avez raison!... Oui. Laissez-nous mener le monde. Ce n'est pas votre affaire. . . Laissez cela aux Américains et aux Allemands. Ah, la nouvelle Allemagne, c'est colossal! Savez-vous? J'ai vu ça en automobile, dans la deuxième quinzaine d'août... L'Allemagne ne peut être vaincue que par l'Union. Savez-vous qu'au point de vue industriel, nous sommes obligés de surveiller Dusseldorf? Tant ils nous copient bien, les gaillards ! Ils comprennent les affaires. Ils ne bourrent pas le bas de laine, eux ! Ils risquent... Et ils gagnent.

— Excusez-moi. C'est dans notre bas de laine que puise Londres pour escompter vos traites lors de vos crises d'automne, lorsque vous n'avez plus d'or en

caisse après la paye des moissonneurs et le transport de vos céréales; comme Pétersbourg y puise pour construire le Transsibérien ; comme Berlin y puise pour la fondation de ses fabriques... La France, elle aussi, est the best in the world en cela. C'est ce banquier-là qui vous parle. Wall Street, en nous versant l'intérêt des sommes prêtées, par l'entremise de Londres, a constitué, ainsi, une part des capitaux- que met à ma disposition la banque Vogt pour barrer les trois lacs de Los Palacios. C'est avec le gain sur l'escompte de votre papier que j^ai terminé l'affaire de la Franco- Cubaine et que j'ai mis Parajas en mesure de produire les explosifs, les aciers durs, les fils de cuivre nécessaires tant au canal de Panama qu'à la Guyane, au Venezuela, à la Colombie, et même à ce Mexique sur lequel vous avez des intentions. Vous savez notre contrat passé récemment avec les mines de Guanajato ? Là, nos courtiers ont battu les vôtres.

Clamorgan soupira comme un qui se résigne à la pire corvée. Il fixa sur ses oreilles les branches en or flexibles de ses lunettes. Ses doigts noueux et piquetés chassèrent les feuilles.

— Vous apportez vos pouvoirs?... Les voilà... C'est tout ce qu'il faut pour une convention provisoire. . . Oui : notre comité de New-York a vérifié... L'Ëtat de New- Jersey a reçu les pièces légales. Il vous reste à signer les trente-quatre cotes comme administrateur délégué par vos groupes de Cuba, de Mexico, de Paris, de Grenoble, de Toulouse.

— Et la clause en litige ? « L'exploitation de Los Dados ne doit jamais être arrêtée. )) Je désire que cela soit inscrit même dans la convention provisoire.

— Voilà bien les Français ! Du sentiment. De la romance. On m'a conté ça : « Ne pas voir périr votre œuvre ! » Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, puisque vous échangez votre papier et son avenir, à peu près rien que de l'avenir, contre nos actions, contre des

dollars, contre une jolie quantité de dollars. Puisque vous faites de l'argent, puisque vous transfoi'mez votre earning power en capital Electric-Standard. Puisqu'on vous enfle!...

— L'argent nous intéresse comme moyen de puissance.

— Stop!... Terminons. Il est onze heures trois quarts... J'ai mon lunch. « L'Electric-Standard assurera l'exploitation « sans arrêt » pour deux ans, « à titre d'essai »... « A titre d'essai !... » Après quoi nous aurons le droit de faire ce qu'il nous plaira, selon que Panama et l'Amérique Latine passeront, ou non, leurs nouveaux marchés avec Parajas.

— Pardon. Au bout de la deuxième année, le contrat sera résilié si l'exploitation s'arrête, contre notre consentement.

— Non... C'est la majorité de nos administrateurs qui décident de ces questions. Relisez nos statuts.

— Je les connais bien. Les vingt-quatre administrateurs de l'Electric-Standard sont tenus d'observer des clauses des contrats divers.

Glamorgan se leva. Il fronça les narines et regarda sa montre. Trapu dans un vêtement grisâtre aux plis neufs, il s'étirait à l'aise. Ses cheveux blancs et drus exactement divisés au milieu du crâne rose, son nez mou, ses yeux d'Ecosse, jaunes et mobiles sous les touffes des sourcils noirs, son teint couperosé s'unifièrent dans une égale expression d'ennui, de dédain :

— J'avais bien dit que je ne voulais pas introduire de Français dans une seule « Holding Society »... Puisque vous devenez l'Electric-Standard, par cette signature, votre intérêt devient aussi celui de l'Electric- Standard... Et si cet intérêt exige la suppression des usines cubaines, je ne vois pas comment vous exigerez leur maintien... Mais, les Français, ont l'amour des ruines, des infirmes, de tous les déchets ! Je parie que votre testament dote un hôpital, et non pas une école ?

— Je crois que l'intérêt de l'Electric-Standard est lié à la prospérité de Los Dados ; car la distance est moindre entre notre Puerto-Blanco et la Véra-Gruz ou Aspinwall qu'entre votre Gily-Park el l'isthme. Les explosifs, les aciers, les cuivres que nous demanderont les ingénieurs du Canal, coûteront moins, pour le transport, que ceux composés et afiinés dans votre Middle West. Aujourd'hui, et avant tout, il vous faut une chose : « La plus courte Route de Panama ».

— Oui... J'ai lu vos raisons. Plus encore : on a lu vos raisons. Si j'étais seul maître comme autrefois, moi, le « promoter », je les aurais jetées là dedans, vos raisons. Malheureusement nous somme quatre... Vous insistez parce que vous savez qu'Harriman, Reyan et mon garçon lui-même...

M. Héricourt eut, à ces mots, l'intuition de pouvoir gagner encore la partie. Or, brusquement, le trustée saisit son pardessus, enfila les manches. Ce mouvement de tout le corps amena ses regards sur l'espace.

— Moi, je ne signerai jamais... Quand on a fait ceci, peut-on signer cela ? Car cela c'est la mort de ceci... Gela c'est l'individualisme sentimental des Français. Geci c'est la solidarité positive des Yankees. Dois-je introduire, avec vous, le ferment de dissolution ?

Glamorgan secoua sa grosse tête serrée par les branches en or des lunettes.

M. Héricourt se résignait. Il serra les mâchoires pour que le vainqueur ne pût entendre grincer les dents du vaincu. Il empoigna de ses mains les biceps de .ses bras croisés afin de ne pas assaillir ce vieillard têtu qui, planté devant l'espace de fumées, de villes et de rivières, tournait le dos.

Le silence dura. En son paletot très court, et sous le •feutre gris soigneusement fendu, Glamorgan écartait les jambes solides dans leur pantalon retroussé sur des chaussettes bleues, sur des souliers convexes, ronds, luisants.

— Croyez-vous... grogna-t-il... que j'ai été le « Promoter » de ça, pour qu'un esprit français vienne disperser, détruire, morceler... Je vous connais bien. Une fois dans le Comité Exécutif, vous susciterez une opposition. Vous préférerez à la santé de la Corporation, le triomphe de vos idées personnelles, de votre Los Dados, de votre Parajas ! Et comme vous avez derrière vous la preuve de votre chance à Puerto- Blanco, des imbéciles vous écouteront... Vous êtes un diable de malin, monsieur Héricourt. Je n'en serais pas à hésiter encore, ce matin, si vous n'aviez apporté le contrat avec les usines hydro-électriques des Alpes, avec celles des Pyrénées, dans votre malle de paquebot. Vous avez compris qu'offrir à mes amis de poser la main sur l'industrie du Vieux Continent, c'était beaucoup les tenter. Oui ; mais vous le savez bien ; vos compatriotes du Dauphiné, des Alpes, n'ont accepté le consortium avec votre banque Vogt et votre Franco-Cubaine que sous la condition de leur entrée dans l'Electric-Standard. Si nous ne les admettons pas, ils vous abandonnent. Réfléchissez sur ce point. Nous sommes toujours les maîtres de la situation.

— Pensez-y : New-York a raté le trust de l'océan à Londres, et Chicago celui de la boucherie, à Bordeaux. City-Park peut réussir, à Grenoble et aux Pyrénées, ce que Chicago a raté à Bordeaux, et New-York à Londres.

— Oui... Oui... Cales flatte, mes amis, d'atteler la France à leur carriole. Et si je ne restais sur le siège, ils verseraient... Vous n'êtes pas bête, mon cher. Vous savez prévoir les fdons de cuivre, enfler les lacs, et les mettre en perce. Oui ; mais je n'ai pas rempli quarante ans, flaque à flaque, le « pool » de City-Park, je n'ai pas, onze ans, travaillé à la consoHdation des neuf sociétés d'Énergie électrique, depuis le Niagara jusqu'à la Floride, je n'ai pas rassemblé notre flotte, et

nos quatre lignes ferrées, pour vous amuser un jour; moi ! Je puis dire, comme le chevalier du poète : « J'ai construit mon donjon sur ma terre avec les pierres de ma vaillance. »

En citant cette phrase, Clamorgan se retourna. Il avait les poings, ses gros poings de policeman, tendus dans les poches du paletot court dont il écartait ainsi les pans. La tête d'ours blanc se balançait sur les angles lumineux du col rabattu. Autour de sa personne, le district composait un halo de ciel fumeux, d'usines pétillantes, de villes en rumeurs, de trains courant le long des rives tumultueuses.

M. Héricourt admira l'apothéose. L'effort musculaire de ces jambes écartées, de ces poings tendus pour contenter secrètement une juste colère dénonçait toute la torture de Clamorgan. Il souffrait pour son œuvre, comme Héricourt souffrait pour la sienne.

Leurs deux douleurs s'affrontaient.

Les narines du vieillard aspiraient, expiraient l'air de sa demeure. Il reprit:

— J'avais dit, j'avais dit... que j'introduirais un de vous ici, le jour où une équipe latine de football aurait véritablement vaincu une équipe yankee. Un peuple qui ne sait pas vaincre au football est incapable de la solidarité utile à l'empire des affaires. J'aime l'ordre, moi. Je dois tout à l'ordre. Vous ne savez pas, vous autres Français, sacrifier l'individu à l'ensemble, quand il faut. Aussi vous ne ferez plus jamais rien de grand. Les membres tueront le corps... Et vous voulez devenir un membre de ce corps-ci, de notre corps moral ? Vous?

il haussa les épaules. Livide et blanche, sa grosse tète oscillait, avec la barbe, sur la perle épinglée dans la cravate. M. Héricourt sentit qu'il fallait sans doute oser. Il s'enfonça mieux dans les cuirs du fauteuil. De cette profondeur il cria simplement :

— Yes ornot?

L'autre asséna contre le tapis un coup violent de son pied rond. Glamorgan avait peur. Il avait peur de la concurrence et de la malice incluse dans l'œil minuscule du Latin. Sur le cristal du bureau, le trustée choisit un nouvel ensemble de formules dactylographiées, sa réserve suprême.

— Voulez-vous ceci ? Quatre ans d'essai à pleine exploitation, sans arrêt, pour Los Dados ? En ce cas, nous ne signons définitivement que dans onze mois, lorsque vos syndicats, et vous, aurez mis, financièrement, techniquement, Los Dados en état de supporter, sans pertes, ces quatre années d'exploitation intense et continue. C'est entendu? Nous signons aujourd'hui un traité sous condition résolutoire, à mon choix, dans onze mois. Et alors... Alors, vous ne resterez plus là-bas. Non. Non. Je ne veux pas que vous entriez si tôt dans le Comité. Et un homme dirigeant une pareille machine y entrerait de droit. Ça me gênerait. J'ai besoin de me sentir les coudes à l'aise. Après votre mise en train, vous irez, dans nos Alleghanys-Works, faire de la production hydro-électrique le long de notre Columbia-Railroad, sur la montagne. Là, vous serez délégué par le trust. C'est un royaume que je vous donnerai, avec plein pouvoir pour contrôler cinquante millions de dollars. Voilà... Vous acceptez la clause résolutoire?... Elle est inutile? Vous serez prêt?... Oui. Malheureusement... Qui sait?En industrie, il survient toujours des complications, parfois des accidents. On verra votre chance. Vous pouvez,... votre Compagnie peut se raviser, et nous céder Los Dados, sans condition. Ce jour-là nous signerions le contrat définitif que vous refusez, et qui restera tel dans le dossier que voici. Mon garçon est là-bas. Vous connaissez mon garçon, Jim ? Le champion du golf pour New-York? Un fameux Américain ! Il a très bien réussi à Harward... C'est un homme.

M. Héricourt comprit la menace, et qu'il fallait, sans

autre débat, se rendre. Pour l'instant, la chose semblait sûre : le canal de Panama, les mines du Mexique consommeraient la production des usines de Los Dados. Dans onze mois, toutes les turbines et les dynamos fonctionneraient. Le Français se le promit. Rien ne périrait de Los Dados, ni dans un an, ni dans cinq, ni jamais.

Manuel Héricourt tenait sous sa plume griffonnante la volonté du trustée vaincu. Pendant qu'à deux ils discutaient certains termes, apposaient les signatures et les paraphes sur des engagements provisoires, cette seule idée enivra le méditerranéen.

Une dactylographe, jolie, élégante et fraîche, emportait, corrigeait, recopiait, rapportait les textes.

Livide lui-même, les doigts fébriles, le civilisateur voyait, sous les sourcils touffus de l'adversaire, ces yeux humides, sanguinolents, et, sur la face molle, ces narines tremblantes.

Clamorgan se moucha quand ce fut terminé.

L'opium captivait Liao-Ti resté seul avec la nuit cubaine scintillante et bleue. Fantômes brusques, et, aussitôt, diffus, des espoirs hantèrent l'obscur que le vol papillotant des chauves-souris éventait doucement. Le fumeur suspendit une goutte divine, encore, au bout de l'aiguille, dans la flamme de l'alcool ; et ce devint une pilule flambante, grésillante qui tomba dans le fourneau de la pipe. Vautré entre ses barils et ses caisses, sous les chapelets suspendus de poissons secs, le Céleste aspira pieusement l'arôme. 11 fermait les yeux. Le monde s'allégea, bleuit. Les côtes du Chinois cessèrent de souffrir dans la maigreur de la chair tendue. Après la troisième pipe, il sentit naître la lucidité de son esprit. Dix, vingt, cent idées se succédèrent, depuis le souvenir précis de toutes les épluchures flottant autour de la jonque paternelle, sur la rivière de Canton, jusqu'aux images de ses soixantedouze aïeux, assis en robes jaunes autour du Buddha dans le jardin rocheux de la pagode Sin-Tao, tout aimable par ses tilleuls et ses cigognes apprivoisées, ses ponts de lianes en fleurs.

C'est le présent merveilleux de l'opium que ce pouvoir de songer aux ascendants, d'une manière si nette. On les voit nantis de leurs attributs : la gaffe du batelier, la boîte du parfumeur ambulant, le couteau de l'égorgeur de moutons, le râteau du jardinier,

le gong du crieur public. Une quiétude indicible ennoblit leurs figures. Ils rendent les salutations et les révérences au fumeur avec une courtoisie minutieuse. Ils lui font goûter la saveur de l'air. Seulement alors elle devient exquise autant que toutes choses espérées. Ils font que le sol caillouteux s'amollit, sous la natte, pour l'échiné, et qu'il caresse comme un corps de lille blanche, voluptueuse. Ils renforcent le désir. Ils le montrent réalisé. Un peuple de travailleurs édifiant les usines, poussant les wagonnets sur les rails, gorgeant les machines, puis venant boire, manger, acheter en foule dans le hangar de Liao-Ti : cela se profile en idées bleu de paon ou jaune orangé qui s'allongent, se réduisent, se font serpents verts, dragons cornus, oiseaux, lanternes à glands, rues pleines d'enseignes laquées et pendantes sur une multitude bottée de feutre, aux mains secrètes.

Depuis vingt ans, Liao-Ti connaissait, au réveil, la déception, soit qu'il s'étirât sur la paille d'un baraquement californien, soit qu'il bâillât parmi les chiffons d'une échoppe mexicaine, soit qu'il ouvrît les yeux en ruisselant au miHeu de ses pareils, sous le soleil de Panama, dans les tranchées couvertes de branches. Tout à coup l'opium observa sa promesse.

Devant Liao-Ti, en quelques semaines, les dépendances de la Quinta Hernandez furent louées par la Compagnie Franco-Cubaine, des contrats ébauchés avec les propriétaires de Los Palacios, les particuliers, la province, le termine municipal.

A Los Palacios, les soirs des premières payes, il y eut bombance dans le hangar du Chinois. Les compagnons d'Elias Regas n'avaient pas, depuis longtemps, dégusté les conserves de Chicago, ni trempé leurs moustaches dans le vin de Californie. Ils se régalaient. Honteux, déjà, de leurs costumes, ils rajustaient leurs loques au mieux, après chaque rasade. Fanfaron Elias Regas leur assura que, s'ils voulaient prendre goût à la

besogne, ils recevraient beaucoup plus de cet or qui réconnpensait aujourd'hui toute peine.

A la vue du métal fréquent, les monteros crurent que le bonheur entrait dans le pays de Los Palacios avec l'initiative du trust. Les plus farouches se firent embaucher par Elias, lequel ne possédait plus sa raison. Il s'attribua la découverte de la grotte, et du minerai. Galdas lui disputa cette gloire. Aux lamentables hères groupés sous leurs chapeaux mal tordus, lui jura que Hernandez et le Français, grâce à ses avis, appréciaient enfin l'importance de la richesse à tirer du mont. Regas l'interrompait, rectifiait, trépignait. Leurs paroles confusent s'embrouillaient. Galdas, de son machete, inscrivait, sur le sol, la topographie du massif.

La face verdâtre et huileuse du Chinois riait. Au moyen d'un espagnol miaulant, il décrivit les sections du Canal de Panama, où il avait déblayé. Chaque heure, il supputa les délais nécessaires pour mettre, à Los Palacios, une pareille entreprise debout, la rendre viable. Et il parla de rudes besognes, de fièvres, de peste, de mort. Ce qui terrifia ses auditeurs.

Repus, au bout d'un mois, les monteros décidèrent qu'ils ne s'exténueraient plus à piocher dans les terrassements. Ils préféraient la pêche, la chasse ou la cueillette. Et cette opinion d'abord combattue sembla prévaloir.

La main-d'œuvre vint^à manquer. Les contremaîtres prévirent l'arrêt des travaux, leur abandon, peut-être.

Alors Liao-Ti cligna ses yeux bridés. Il fut réfléchir en rinçant la vaisselle.

11 méditait sur un propos de Briois et d'Ortiz auxquels il avait servi le whisky-soda, pendant qu'ils racolaient des manœuvres trop rares : « Si l'on détruisait le poisson des Trois Lacs par la dynamite, les familles qui se nourrissent de la poche se trouveraient complètement dépourvues. 11 leur faudrait bien descendre aux chantiers, ou souffrir de la faim. » Alors, le

hangar de Liao-Ti se remplirait de consommateurs à mesure que l'entreprise, se développant, emploierait plus dhommes.

Plusieurs fois il entendit les buveurs discuter sur les trois systèmes de pêche. Il avança que la dynamite procurait les résultats désirables. En Floride, on procède ainsi. Et, certain jour, il tira, d'un coffre verrouillé, l'explosif en deux cartouches vertes qu'il montra. Massacrée le soir, toute quantité de poissons pourrait être vendue fraîche, le matin, à la station de Parajas. Il en achèterait, lui, pour ses pratiques, et la Quinta Hernandez pour ses hôtes. On annonçait la venue d'arpenteurs, de mécaniciens, de géomètres, toutes espèces de gens. Les ingénieurs de chemin de fer s'installaient au bas de la corniche. Ce monde, évidemment, dînerait. Caldas acheta les deux cartouches.

Le surlendemain, Regas et ses compagnons se partagèrent la provision du Chinois. Il quittèrent le hangar. Ils enfourchèrent leurs haridelles titubantes. Ils trottèrent vers la brousse des cimes que la lune argenta. L'espoir du gain excitait leur allégresse.

Liao-Ti les regarda partir.

Les choses se multiplièrent; et leurs Nombres étonnaient.

Sur son cheval roussâtre, Angel Ortiz descendit au Taldero. Il en ramena sa femme malade, couchée dans une volante. Leur maison de poutres numérotées, quatre bœufs l'apportèrent en un char aux roues pleines. Les émissaires racolaient aussitôt les natifs dans les bois, au bord des lacs que la dynamite dépeuplait. Caldas et Regas secondèrent le petit homme barbu. Dans les mains aux ongles durcis et cornés comme ceux des bêtes, on mit des pesos, puis les outils du mineur, les pelles et les pioches du terrassier, les hachettes du poseur de traverses. Hernandez, avec les géomètres, traçait la route de Los Palacios. D'abord, il fallait aplanir le chemin aux machines. La locomotive ne gravissait pas encore la corniche d'Alta Vega ; mais elle traversait déjà le plateau du Parajas, sauf une dernière partie montueuse où les nivellements étaient difficiles. De là, trois camions hisseraient les pièces lourdes, quand Rauscher, l'arpenteur lorrain, aurait maigri à force de transpirer dans ses costumes d'alpaga, sur la chaussée inégale.

Les premiers coups de pics retentirent derrière les bruits mélodieux de la cascade. Les caballeros devinrent piétons. Attelées à des traîneaux, leurs haridelles charrièrent les gros cailloux hors du chemin. Imitateur d' Angel Ortiz, Elias Regas, bien qu'il ne sût

écrire, dirigeait les équipes avec un crayon d'architecte. Sur le dos de vieilles cartes à jouer, il traçait des signes mnémoniques, bâtons, croix, ronds, points ou triangles.

Dans l'enceinte de sa porcherie, Paquita Nunez, pardessus les débris de murs calcinés, posa des claies, puis des toits de palmes sèches. Ils abritèrent cent rosses, leurs maîtres accourus en guêtres de torchons, avec des chapeaux de ramilles, des machetes, et prompts à couper la broussaille pour les chariots qui commencèrent de grimper, derrière les couples de bœufs, sous le fardeau des pièces en fer. Blanches sur une obhque verte, les initiales du trust, E. S., marquaient les caisses.

En tous points de la région qui s'élève avec la Corniche, ce fut, dans une perpétuelle rumeur, l'activité grandissante. Elle couvrit de poussières les glaives des aloès. Elle effaroucha, de ses cris, les vols d'oiseaux. Elle mit au cœur des hommes le désir de rivaliser. Elle accrut l'orgueil des forts, l'adresse des faibles, la jactance des vaniteux, l'appétit des goinfres, la soif des ivrognes, l'envie des cupides.

On se défiait sur la route et devant les bouteilles. Vides, elles s'ahgnèrent contre les palissades.

Après que les premières explosions de mine eurent élargi l'accès dans les boyaux de calcaire, et afin de couper droit dans leurs sinuosités, Briois, l'ingénieur aux besicles noires, sut agencer un petit perforateur hydraulique. Ceci fonctionna sous la direction d'Angel Ortiz. Sa barbe poudreuse hurla des ordres.

Un jet de cascade fut capturé par un tube, conduit et comprimé dans un cylindre d'acier. Les vagabonds s'ébahirent dans leur caverne. Le volant du moteur tournait. Les roues à dents déterminaient la rotation des longues tarières. La roche grinça, puis éclata en gerbes de pierrailles éblouissantes, en nuées de poussières impalpables. Elles envahirent les bouches bées.

Elles blanchirent les hardes et les moustaches. Elles raclèrent les gorges. Elles firent tousser.

Ebaubis, des chemineaux consentirent à déblayer. Les gourdes se vidèrent. Les mioches allèrent, chez le Chinois, les remplir d heure en heure. Marmaille joueuse, piaulante, partout répandue là-haut, devant les chantiers des barrages, en bas, devant la cascade et les abords de la mine. •

Dès lors, l'attente de la fortune persuada les hommes. Puisque les machines creusaient, tout allait s'en suivre. Beaucoup écrivirent dans les campagnes afin que l'on accourût auprès d'eux pour gagner. Chez le Chinois, centre de la vie, maints projets s'avouèrent, maintes ambitions naquirent. Des complicités furent résolues. Là, s'arrêtèrent les toucheurs de bœufs, expédiés de la côte avec les pièces des machines, les tonnes de rails, les assortiments d'outils, tous les Martinez et les Juarès, frères des Carlota, des Panchita. Elles les accompagnaient avec leurs gargotes et leurs blanchisseries ambulantes. Vers ce même et unique endroit, les cavaliers en loques déboulèrent des cimes lointaines sur leurs mazettes borgnes, poussives, boiteuses, afm de s'offrir à l'embauche de Caldas, sévère et méthodique, d'Elias Regas, coléreux et rapide, qui chiffrait.

La maison d'Angel Ortiz s'érigea. Les poutres numérotées s'emboîtèrent. On la pourvut de barrières qui continrent les postulants. Parfois, ils entendaient gémir la femme malade, derrière les jalousies. Aussitôt ils baissaient la voix de peur qu'on refusât de les enrôler en punition de leur impolitesse. Plusieurs groupes de nègres montèrent de Puerto-Blanco. Pieds nus, le baluchon dans un foulard imagé, une pelle en bandoulière, ils se renseignaient sur le salaire et les ripailles possibles. Ils venaient du Texas où le blanc lynche trop facilement les ivrognes. Leurs lèvres craquelées suçaient des feuilles de tabac encore vertes et tordues. Plusieurs s'accroupissaient en rond pour boire.

dans leurs gobelets d'étain, l'alcool de la bouteille. Des Cubains de Matanzas construisirent, avec leurs savoirs de maçons, les fours à griller les pyrites de cuivre. Ces garçons marquaient de la suffisance, en personnes qui savent utiliser le fil à plomb, l'équerre et le compas. Certains dissertaient sur Tentreprise comme s'ils eussent été des actionnaires véritables. Quelques mécaniciens, congédiés par les fabricants de sucre, se vantaient de leurs certificats en sirotant le tamarindo ou la champola dans les tasses de Liao-Ti. Avec eux les propos s'élevèrent. Ils redoutaient l'annexion de Cuba par les Etats-Unis ; et désiraient la suppression du protectionnisme. Le marquis d'Oro ne leur en imposait qu'à peine par sa barbe de neige, s'il visitait, sur son cheval pie, les chantiers. L'obésité de Taquechel excita les lazzis.

Le Chinois cédait les harengs secs, les salades de pois conservés, les tranches de porc froid, les fritures de poissons. Même il y eut quelques citrons pour le foie débile de M. Vandot, le géologue à barbe blonde. Souvent, les marchandises manquèrent. Les chevaux de bât s'attardaient sous leurs charges, avec leurs conducteurs, au Taldero, où le personnel des raffineries achetait tout le convoi. La face aux lèvres de chat se crispait douloureusement dès l'évidence du gain perdu. Liao-Ti renvoyait sur sa tresse le petit feutre crasseux. Il essuyait ses longs doigts verdâtres contre sa camisole noire en miaulant; puis, reprenait courage. Avec mille sourires, il servait sans erreur les hommes à cheval, les nègres, les ingénieurs qui le plaisantaient. Sa concurrente, l'aubergiste Paquita Nunez, lui achetait quotidiennement le saindoux pour les soupes des pensionnaires. Liao-Ti vérifiait méticuleusement la monnaie avant de la précipiter dans sa caisse, vieille boîte à savon. Entre temps, il pinçait le sel, le jetait dans la marmite qui exhalait un parfum d'herbes et de poisson bouilli. D'une main, le Céleste

retournait, sur le gril, quelques saucisses. De l'autre, il changeait en sous cubains les dollars des contremaîtres yankees, un grand Ilarte et un gros Simpson- Hill, insolents, dressés dans leurs chemises de flanelle noire, dans leurs pantalons de serge à bavette. Du regard, Liao-Ti comptait les saucisses sur réch.aud que choisissaient Carlota et Manuela. Du sourire il répondait aux injures. La voix miaulante priait, en outre, les six caballeros à cheval de ne pas écraser les marmots haussant leurs fioles vides jusqu'au comptoir pour obtenir l'alcool de leurs parents occupés, sur la route, à tasser les cailloux.

Vers midi, là, toute une foule grouillait. La chaleur obligeait à la halte convoyeurs et charretiers. Soufflants, ils ne voulaient plus entendre les propositions des mulâtresses qui, depuis le Taldero, colportaient dans leurs corbeilles, de chantiers en chantiers, les chiques, les cigares, les lacets, les ceintures d'écarlate et d'azur, les espadrilles multicolores, les savons, les rasoirs, les pipes et les allumettes. Ces femmes, alors, comptaient leur pécule à l'ombre de leurs parasols. L'endroit plut. On y piétina. Les herbes moururent. Ce fut la Place.

Dès la troisième avance de paye, les ouvriers, pardessus les lambeaux de leurs chemises, et pour retenir leurs culottes effrangées, roulèrent cependant les banderoles de serge rouge ou bleue, acquises de ces négociantes. Bientôt, les vagabonds de la cascade, aussi bien que Regas et Caldas, se ceignirent le ventre de ces écharpes. Hernandez se félicita de l'aide prêtée à la Franco-Cubaine, quand il vit ses électeurs amender ainsi le délabrement de leur vêture.

Parmi les marchandes, une grosse portait, en sautoir, un collier d'espadrilles multicolores. Sa camarade ordinaire balançait un régime de chapeaux de paille au bout d'une perche fourchue. D'autres femmes errantes les accompagnaient, à demi grises. Car elles

buvaient une partie de la recette chez le Chinois. Au seuil, elles formaient un groupe de couleurs et de glapissements. Les mangues de vendeuses indigènes rafraîchissaient les bouches enflammées par l'alcool qui excite au bavardage. Bien que majestueuse, sa graisse gênait Manuela, quand les pluies d'été s'abattirent, brèves et tumultueuses.

Louer, au delà de la Place, dans la porcherie de Paquita Nunez qui les coucherait à l'étable, sous les toits de palmes, un coin où étaler la marchandise, où attendre, assises, les clients : ce fut le rêve des colporteuses. Lorsqu'elles durent renouveler, à Puerto- Blanco, leur pacotille, puis revenir, le besoin d'un poste fixe commença d'obséder chacune. Elles entendaient dire l'importance, la longueur des travaux, la probabilité consécutive des bénéfices. Au reste, l'épaisse Manuela n'en pouvait plus. Sa capeline de toile bleue encadrait de gros yeux hagards, une bouche expirante, des joues lourdes. Ses camarades la réconfortaient un peu en lui allouant les noms des volailles. La grande Nina lui glissait dans la bouche la cigarette qu'elle-même fumait. Ça ne calmait l'adipeuse commère qu'un instant. Une fois en route, afin de s'arrêter encore, elle accusait ses onze enfants de l'abandonner à son triste destin. Elle sollicitait la bienveillance des passants, Angel Ortiz l'écoutait-il en feuilletant ses calepins, en tiraillant son bidet par la longe, en rappelant Regas ahuri, en mesurant les traverses qu'on posait? Pour qu'à la fin le cavalier se détournât, et gourmandât sa bête, il fallait qu'elle posât le fer sur un amas d'outils trop sonores, ou renversât une cruche exposée au courant d'air. Alors, M. le Directeur des travaux fronçait les sourcils, minoirs, mi-blancs. Il objurguait son auxiliaire rétif, dont le gros œil s'écarquillait entre les cils rudes. Pourtant, elle les avait tous bien élevés, ses petits, jurait Manuela. Garçons et filles travaillaient à Puerto-

Blanco, au Talclero, au Parajas, dans les fabriques, même au Gerro de la Havane, chez les Alvifia, parce qu'elle avait dépensé pour qu'ils apprissent leurs métiers. Dolorès et ses sœurs Julia, Gacerès, Magdalena, auraient pu se cotiser avec José Puentès, et, chaque semaine, adresser deux pesos à leur mère. Alors, Manuela eût loué un magasin en ville. Puisque la chose semblait durable, ici, elle s'installerait aussi bien. Angel Ortiz l'approuvait, partait derrière un chariot.

Un après-midi, comme le groupe de bavardes embarrassait la circulation, Elias Regas arriva sur sa rosse, au galop, en vociférant. Manuela lui répéta toute sa détresse, et pleura. Boutiquière, que n'eûtelle pas gagné ? Des ingrats l'abandonnaient. Et voilà sa déchéance. On eût dû respecter le commerce en sa personne. Elias Regas la bousculait, elle qui avait été la mulâtresse la plus adorée de Gardenas par les marins de toutes les nations, quand elle se promenait en robe à fleurs, sous sa belle ombrelle verte, le long du port, et criait les nouvelles de ses journaux! Un midship 1 avait même emmenée, une fois, en volante. Oui, senor, elle avait bu du vin mousseux avec les officiers d'un croiseur. Stupides d'admiration, les autres marchandes écoutaient cela, parmi les nègres, les Cubains en joie. Droites, sous leurs paniers à fruits, elles n'osèrent pas espérer de telles gloires qui avaient échu à cette maritorne épuisée dont la poche tintait encore. La malheureuse plaignit ses jambes. Elle voulait toujours s'asseoir. Or, les chars à bœufs, trop larges, descendaient. Une équipe de manœuvres à cheval eût pu l'écraser dans la poussière. Manuela formait un rassemblement nuisible au charroi. M. Taquechel, avant de rire, l'injuria même.

A la longue, Galdas, le patient, se fâcha. Nina, les autres entourèrent leur « grosse », la relevèrent et l'entraînèrent. D'ailleurs, il convenait de finir leur tournée

de vendeuses aux chantiers des Lacs. Le lendemain, mardi, les hommes n'auraient plus assez d'argent pour leurs emplettes : Paquita exigeait d'avance le loyer dans les dortoirs de la Porcherie. Pressée contre la haie d'aloès par une troupe de nègres et un haquet de pierres. Manuela dut se résigner. Titubante, elle avança parmi les rires. Son collier d'espadrilles oscillait selon sa boiterie. Au bout de quelques pas, l'ivrognesse de nouveau s'affaissa. Il fallut la ramasser dans la poussière. On la traîna. Elle glapit. Hernandez passait. Il ordonna de la hisser sur une rosse débâtée qui la mena jusqu'à la Porcherie. Moyennant un peso du bienfaiteur, Paquita Nunez hospitalisa la marchande pour une semaine, avec une paillasse, un banc et une terrine, dans celle des étables incendiées qui s'ouvre au dehors. Les compagnes aidèrent à suspendre les espadrilles, les cravates, à caler un éventaire, à disposer les cigares. Et elles étalèrent aussi.

De cette façon, Hernandez institua le commerce de détail à Los Palacios.

Lorsque redescendirent les toucheurs de bœufs qui menaient leurs chars vides à la côte, l'un après l'autre, ces gars acquirent presque tout le tabac exposé. Manuela baisait la médaille en cuivre du petit Jésus après chaque encaissement. Que les fillettes de Paquita Nunez n'eussent fait leur première communion, cela létonnait, l'indignait. Leurs parents ne méritaient pas que « petit Jésus leur envoyât la farine ». Et Manuela entreprit d'enseigner le catéchisme à ces petites nudités pâlotes : a Qu'est-ce que Dieu?... C'est le papa d'or. Il crache : c'est le soleil et les étoiles. Il renifle : c'est le vent du Sud qui brosse les feuilles des palmiers. » Puis, entonnant un cantique, elle se frottait les genoux en mesure. M. Briois la surnomma « Religion et Propriété », pour divertir Angel Ortiz que l'hypocondrie de sa femme inquiétait.

Paquita Nunez, d'abord, allait, chez le Chinois, quérir les légumes indispensables à la soupe des pensionnaires ; mais les fdles des Lacs présentèrent, à la Porcherie, des herbes, des fruits et du poisson, dans les couffes de leur cheval. Comme ses mioches, un midi, sanglotaient, la veuve préféra s'approvisionner vite. Afin de les assagir, elle acheta des mangues aussi. Les parents de cette Chuchita et de cette Leonor avaient appris du Chinois la pèche à l'explosif. Désormais, ces deux sœurs, peignoirs bleus, ombrelles roses, arrivèrent aux étables derrière leur rosse chargée de poissons et d'herbes. Amoureux de Leonor, Vandot lui loua l'appentis que les fruitières garnirent, décidées par la chance de Manuela.

En rentrant, aux soirs de paye, les locataires de Paquita Nunez se chaussèrent à neuf chez la grosse. Elle leur proposait, maintenant, le soulier en cuir de vache, J la vaqueta. Sage emploi d'une prime à la pose rapide du rail Decauville. Et l'énorme femme ne pleurnicha plus; mais elle songeait à vendre des boissons. Efflanquée, dégingandée, Nina plaisait aux nègres. Ils achetèrent. La guirlande de chapeaux en paille diminua le long du mur extérieur de la Porcherie. La poche de Nina s'appesantit. Le lieu prenait une apparence de marché. Durant les averses, il y avait toujours du bruit, des rires autour des marchandes. A l'intérieur, la mère de Carlota trempait la soupe des équipes qui, gaiement, se restauraient.

Ce fut une plaisanterie chère aux arpenteurs que de boire l'aguardiente de Manuela en la faisant jaser, pour leur arrogance d'Européens à télémètres, à niveaux d'eau, à boîtes de compas :

— Christophe Colomb au sabbat? Ma vieille, tu es folle.

— Non, senor. Et, je vous prie : on a mis l'Amiral en prison pour cela quand il est retourné en Espagne.

— Et toi, quand vas-tu au sabbat?

— Jamais, senor, jamais. Petit Jésus me précipiterait dans les flammes de la damnation I

— Je plaindrais les démons. Et alors?... Christophe Colomb ?

— Au sabbat des Asturies, Colombus il a demandé au diable pourquoi tous les soleils allaient, le soir, tomber au delà de l'océan.

— Tous les soleils ? Il y a plusieurs soleils ?

— Il n'y en a qu'un, chaque jour, qui saute dans le ciel, au-dessus de la terre d'Europe et qui vient retomber par ici . Moi, je le crois, avec votre permission.

— Je permets.

— Gracias, senor. Savez-vous comment le diable répondit à l'Amiral?... Il lui répondit que les soleils étaient attirés par la fournaise à or de Cuba, et qu'ils venaient tous s'y fondre après leur saut dans l'air.

> — C'est ainsi que l'Europe apprit l'existence de l'Amérique?

— Oui, senor. Et quand Colombus eut abordé par ici, il monta bien vite jusqu'aux trois lacs qui sont là-haut. Et ces sommets, senor, étaient creux. A la place des lacs, il y avait là trois gouffres. Tout l'or de l'enfer y bouillonnait. Les marins auraient bien voulu puiser; mais le fer des pelles disparaissait aussitôt, tant ça brûlait. Colombus appela le diable. Satan dit : « Que trois âmes chrétiennes se donnent à moi pour le lendemain de leur vie ; et mon or refroidira pendant trois heures. »

— Hein, ma vieille, tu donnerais ton âme aussi pour ça?

— Mon corps seulement, senor... Rien que mon orps de vilaine mulâtresse.

— Et Colomb, que fit-il avec le démon ?

— Payez-moi du Famarindo pour ma pauvre poitrine qui tousse. Gracias, senor... L'Amiral et les marins tirent au sort pour savoir lesquels trois prorneitront leur âme au diable. Bon. Et ils jettent les dés

lus LE TRUST

en l'air. Mais, au ciel, petit Jésus aperçoit une larme sur la joue de sa mère, et puis une seconde larme, et puis une troisième larme ! La Sainte Vierge pleure trois larmes parce que Satan va prendre trois âmes de chrétiens. Oui, seflor. Alors, petit Jésus ne voulut pas voir pleurer sa mère. Et les dés, tout à coup, furent transformés en ces deux grosses roches.

— « Los Dados » ?

— Oui, senor... Et comme je vous le dis. Ils retombèrent en se cassant un peu. Les gouffres d'or bouillant furent changés en trois lacs d'eau claire ; les trois larmes de la Sainte Vierge.

— C'est beau, l'imagination populaire.

— Vous ne me croyez pas, senor ? Les Espagnols le croyaient, eux. Ils ont défendu d'approcher Los Dados parce qu'ils n'avaient pas réussi à creuser en dessous assez fort, comme vous creusez les tunnels à présent. Mais les Cubains savent quel trésor il y a dans leur terre. Le marquis d'Oro appelle les Américains, les Français, tout le monde. Et vous allez faire jaillir l'or de dessous Los Dados. L'or après le cuivre. C'est pour conduire l'or à la mer que vous construisez le chemin de fer. Je le sais bien, moi. Et tout le monde le sait.

La mulâtresse se tait, parce que les arpenteurs affectent impoliment de rire. Elle plonge les verres dans une cuvelle, et les rince; non sans grommeler.

V^oici l'attrait du bruit. Au grand trot, Elias Regas débouche de la route. D'abord, il bouscule tout le monde. Il cravache le négrillon qui gâche le plâtre des réparations. Il menace Paquita de tous les courrouxj humains et divins si elle n'invente pas le moyen d( loger tantôt MM. les commissaires de la Havane, avec les chimistes arrivés de la Nouvelle-Orléans, pour h sondage, et qui coucheront une ou deux nuits. ]/homme maigre, furibond, exige, pour eux, une maisonnette. La patronne s'interpose entre l'effroi de si marmaille et les injonctions de « M. l'Intendant des

Travaux ». Vraiment, elle n'a plus de place nulle part. Que n'héberge-t-on ces messieurs à la Quinta Hernandez? Elias objecte que les bureaucrates de M. Héricourt et de M. Taquechel la remplissent toute. Faut-il donc envoyer à la Porcherie des charpentiers? Ils achèveront de couvrir toutes les étables brûlées, de rétablir les portes, les auvents. M. l'Intendant des Travaux s'assène des coups de poing sur le chapeau, balafre de signes bizarres les cartes à jouer de sa poche, et passe sa rage contre son cheval, en lui torturant la bouche, en le brochant de l'éperon unique fixé à la savate gauche. Gela finit par un galop subit qui bouscule d'inoffensifs flâneurs, et qui emporte, le personnage dans un tourbillon de poussière, sous le hangar de Liao-Ti.

Les vautours s'envolent des chiens morts.

A mademoiselle Emilie Claëns.

Non, chérie de mon cœur, je ne suis pas encore séduite, corrompue, perdue. Je n'ai pas eu le temps. Vrai. Personne n'a le temps, ici. On brille. Et cette occupation dévore les heures, les jours, les mois. On brille.

La société qui entre, sort, déjeune, flirte, goûte, dîne et soupe dans l'hôtel Héricourt, qu'elle porte les noms vulgaires de la pire roture, qu'elle porte les noms héroïques du dictionnaire, affecte une avidité semblable pour la (( Gnose » ! C'est le genre de la maison. Parmi des inconvenances et des trivialités inouïes, la conversation tantôt discute les thèses de philosophie abstraite et d'économie sociale, tantôt s'exaspère sur les mérites comparés du Greco et de Gozzoh. Moi, je demeure bouche bée en dépit de mes diplômes. Ce < monde se divise en Apolliniens et en Ùyonisiens, c'est- ? à-dire en partisans de l'Idée et en fidèles du Sentiment. C'est la joute quotidienne. Princes, duchesses, poétereaux, femmes de sport et professeurs de Faculté s'acharnent à grand bruit sur ce thème. A moins que l'on ne parle des tiers. Alors... Tu te rappelles, mi chère, le fameux couplet de la Calomnie dans h Mariage de Figaro ? Personne ici qui ne rendrait Basile des points ; et par centaines. Dès que le noi d'un absent est jeté en l'air, chacun lui attribue toute|

les abjections, tous les crimes. Chacun Taccttse, prouve et atteste. Suppose que le condamné de l'instant paraisse. Aussitôt, cet homme qu'on vient de disqualifier comme le plus affreux bandit, cette femme qu'on a comparée à Messaline ou, plus souvent, à la Vénus des carrefours, sont embrassés, félicités, adulés par les mêmes. Et ils appellent cela « le sens critique » !

Imagine cette cohue le soir, dans un salon à l'antique, éclairé de six lustres, tapissé avec des copies parfaites de l'École de David, meublé avec les sièges curules du Directoire, et une immense table d'onyx. Invente des bagarres spirituelles exaltant des femmes toutes jolies, les seules que reçoive M""*^ Héricourt, toutes à peu près nues dans des fourreaux de broderies qui leur montent vers la moitié du buste, et qui se terminent sur le parquet en queues de sirènes écailleuses. Suppose-les passionnant des hommes barbus comme des satyres, des hommes glabres comme des Romains, des hommes moustachus comme des Gaulois. Souffle l'atmosphère bleue que font les cigarettes dorées aux lèvres peintes des dames, les cigares aux bouches crispées des messieurs. Tâche dépensera des épaules fragiles sous des bretelles de pierreries, à des tignasses esthétiquement sauvages sous des papillons en diamants, sous des couronnes en feuilles d'or, ou d'argent, en fleurs inconnues, en camélias, en orchidées. Mélange ces sirènes et ces satyres dans leur nuage bleu, près des Sabines enlevées parles Romains de David. Écoute ces esprits conclure les philosophies, additionner les sciences, préparer la satisfaction de leurs vices, juger l'empereur d'Allemagne, mépriser le tzar, opposer Nietzsche à Jésus, préférer Bouddha, établir l'inanité des religions et l'instabilité de la science, démontrer que l'usage des ondes liertziennes n'est pas un progrès sur la découverte de la première étincelle. Vois, si tu le peux, un prince des Balkans, au masque volontaire invoquer l'exemple de ses immenses domaines agricoles pour en déduire des

tlièscs prodigieuses par leur universalité qui atteint toutes les existences des campagnes géographiques. Lève les yeux vers un Napoléonide colossal expliquant à sa cour la géologie des périodes glaciaires, la formation des montagnes, enfin réduisant nos siècles et nos ères, avec leurs histoires, à des nninutes frissonnantes sur la peau de la planète. Mêle-toi au cercle écoutant la comtesse de Breuil, menue, ravissante et brune, génie de la Méditerranée qui chante la magnificence du soleil et de la terre avec la sonorité de Pindare, le charme de Virgile, l'ampleur de Gœthe. Reconnais, dans ce clubmann impeccable, l'ambassadeur des Turcs, et qui conte les aventures extraordinaires autant que véritables d'Andronic Comnène. Prête l'oreille aux propos de ce duc, yachter, qui démontre comment, de la cime des mâts aux profondeurs de la quille, toute la science humaine et divine est condensée dans le vaisseau pour vaincre la résistance de l'air et de la mer, l'Espace et le Temps. Examine ces autres qui se flattent d'être les élèves de Don Juan, et qui réalisent la perfection de la beauté mâle, de l'esprit malicieux, de l'élégance raffinée à un tel point que l'on a peur d'obéir, dès leur signe, dès leur sourire, et qu'on s'écarte éperdue, comme de l'abîme. Ce ne sont pourtant que des messieurs en habits avec des moustaches courtes et des cheveux plaqués. Alors pourquoi semblet-il que l'intelligence nécessaire à cette perfection de l'être soit autrement rare que celle propice à toutes les sciences exprimées par cette aristocratie curieuse, par ces professeurs timides, par ces magistrats éloquents, par ces femmes épanouies dans le paroxysme de la splendeur humaine ?

Tu bondis, ma chère Emilie, naïve musicienne pour famille Scandinave, prolifique et vertueuse. Calme-toi. Je me tirerai de l'abîme où je suis tombée. Quelques semaines seulementme séparent du jour oii le paquebot m'emmènera vers mon devoir. Jusque-là je m'amuserai

de ces fantoches . Je me régalerai à leur table merveilleusement servie. Je me contenterai d'être, pour quelques jours, une figurante de l'opérette parisienne. Matin et soir, dix pages de saint François de Sales, et un bon exercice de calcul différentiel, apaiseront mes colères rentrées. Pendant le jour, je fortifierai mon esprit dans les musées. M"'"^ Héricourt m'y guide avec un souci très méritoire de m'aiguiserle goût. Tu souris. Eh bien, j'avoue qu'en art, je n'ai qu'à recevoir les leçons que cette aimée de Smyrne prodigue. Seuls mom(ints de réflexion, avec ceux que daigne m'accorder parfois le secrétaire de mon tuteur, un être assez désagréable.

Ce M. Jumillac m'a cependant prêté ses notes de l'Ecole Polytechnique, sur les fonctions circulaires en trigonométrie, et un livre : Correspondance d'Hermite et de Stieltjes, où il y a cette phrase du premier mathématicien : (( Je pense que les Nombres existent en dehors de nous avec le même caractère de nécessité que les choses de la réalité objective, et que nous les rencontrons, ou les découvrons, ou les étudions, comme les physiciens, les chimistes et les zoologistes, etc. » M. Héricourt récite, paraît-il, cette phrase quotidiennement. Gela m'explique un peu la possibilité d'une vue supérieure dans un homme d'affaires.

Il n'est pas revenu. Le voilà dans ses Amériques. De là-bas, il associe quelques usines des Pyrénées, je crois, et quelques fabriques du Dauphiné avec la « Franco-Cubaine » et un trust de New- York, par l'entremise de la banque Vogt que M. Jumillac documente. Mon tuteur continue à me laisser jouir seule, et sans conseil, de ce luxe, de ces amitiés singulières. Il a fait pour moi comme pbur celle de qui l'on bande les yeux avant le jeu de colin-maillard, et que l'on fait tourner à l'étourdir, puis qu'on lâche dans la nuit qui est, ici, un éblouissement.

J'espère qu'à la fin de cette missive, ô chère Emilie, tu ne craindras plus de me voir corrompue par Végoïsme

des riches et des vicieux, persuadée de leurs mérites, indulgente pour leurs crimes et leurs sottises. Tu m'as écrit cette prédiction. Ai-je la mine d'une personne que l'air des palais affole, que la toilette débauche, et que la frivolité empoisonne ? Réponds vite.

Tu recevras en même temps que ce pli, quelques flacons de parfumerie française, dont l'un à l'adresse de ta Gritte. Je veux qu'elle pense à moi, puisque tu l'estimes. Pour les points noirs de ton nez, j'ai demandé à la masseuse de M"'^ Héricourt. Elle m'apportera lundi une pommade. On frictionne le soir. On extrait le matin ; et on peut séduire ensuite tous les enseignes de la marine suédoise. Vile coquette !

Je t'embrasse et je t'embrasse.

Marceline L.\ndelle.

5 juin 1904.

m' La société de M"^*' Alvifia se réunit dans le palais du * Cerro, par un bel après-midi. C'étaient les adieux à Jim Glamors^an qui regagnait City-Park et New- York, après une série d'excursions instructives dans la grande Antille. A la fin de la réception, pour une dernière partie de golf, sonnèrent les grelots de douze mules amenant deux breacks. Sur les banquettes, saluaient les jumeaux pareils à leur sœur Inès. Les attelages s'arrêtèrent un instant. La jeunesse escalada les marchepieds, tandis qu'à l'intention des politiques et des familles, M^"^ Alvina, heureuse, organisait whists, bridges et pokers.

De leurs longs fouets les postillons nègres cinglèrent les douze bêtes. Elles emmenèrent au petit galop la liesse de la bande. Les visages des jumeaux brillaient glorieusement. Leur télégraphe sans fil fonctionnait. Dès la veille, l'antenne avait recueilli plusieurs dépêches de paquebots en mer. Pablo tira de sa poche les messages que Fernand saisit, brandit. Enivrés, jolis sous leurs cheveux bleuâtres, les adolescents bernèrent le D'" Rosas. Ne les avait-il pas défiés de construire seuls le poste. Nul ne les avait secourus, sauf leur sœur, pour monter les appareils expédiés d'Europe, et fixer le mât au sommet de la tourelle astronomique dominant le pavillon d'études. Une rude claque de Glamorgan sur l'épaule de Pablo les félicita. Vraiment, ils lui semblaient de braves garçons. Ils justifiaient la

peine qu'avait prise l'Union d'affranciiir leur race. Jim le leur déclara, fier de cette mission nationale.

Aux harnais des mules, les grelots dansèrent tant qu'il fallut se taire. Jim admirait en silence que l'exemple des Yankees éduquât ainsi les élites, mêmes latines. Les attelages gravissaient au grand trot la côte du parc , avec une vitesse digne de Newport. Les mules défoncèrent le terreau qui rejaillit, derrière les roues, jusqu'aux jupes et aux cris de Concepcion. L'étranger apprécia l'élégance de ces jeunes filles. Il les eût conduites sans honte goûter au hall de Cherry.

Depuis quelques semaines, c'était son impression dans cette île d'Eden qu'il avait, en sleeping-car, traversée de bout en bout, afin d'étudier, sur l'ordre de son père, et après leurs ingénieurs, les plantations du Puerto-Principe, les hauts fourneaux de Santiago, outre les industries de Los Dados.

Apparut la chaumière de palmes sèches et d'acajou verni, à l'entrée du « links ». Plusieurs nègres en sortirent. Aussi bien que sur les bords de l'Hudson, ils aidèrent la descente de la ribambelle. S'emparant des étuis à clubs, ils s'offrirent pour « caddies ». Concepcion et Filoména protestèrent méchamment queMaggy ne devait pas jouer sans le docteur. M™® Fûller l'avait bien défendu. Toutes désignèrent Maggy Fûller et Rosas comme partenaires, avant même Anita Lopez et Clamorgan, les deux champions. Car les rivales jugeaient excessif l'empire que la roussotte avait pris sur Jim en le suivant partout.

Avec leur aînée, les jumeaux annoncèrent une partie de trois. Inès, la première, lança du tertre la balle. Elle ouvrait le jeu. Bruyamment les parties se constituèrent. Filoména, placide, appuyée sur son ombrelle, attendit le coup du champion. Satisfait, puisque Les-Ports-du- Mexique vénéraient son excellence, par le moyen de beaux yeux, Jim dépouilla sa jaquette et son gilet, choisit un club à spatule de fer. L'ayant saisi des deux

LE TRUS2 in

mains, pour l'essayer, l'athlète se cambra. Les jeunes lilles lui faisaient une couronne d'amour vif. Jim se plut à discerner les signes du désir sur leurs visages cupides. Enfin, le champion visa la balle posée dans l'herbe. Il se recula. Il se crut le maître qui règne, qui frappe. Ses manchettes de chemise s'élevèrent avec ses bras, tournoyèrent, éblouirent, s'abaissèrent ; et la boule fendit l'espace pour retomber non loin du gazon cernant le premier trou.

Parmi les ovations, les trépignements des gracieuses personnes, le Yankee demeura tendu vers le but, tous ses muscles en saillie dans le canevas du linge. Selon son vœu d'étudiant, égalait-il, en cette pose, le discobole de Rome? Quand il eut quitté la pelouse du hule, la balle d'Anita Lopez y plongea, puis celle d'Inès. Alors, l'émulation entraîna, par monts, par vaux, les demoiselles hardies et leurs partenaires. Entrain qui les porta de tertre en tertre, avec leurs ècharpes enflées et leurs clameurs de lutte. A grands coups vigoureux, les jumeaux exagéraient l'essor des petites sphères blanches qui rayaient le ciel avant leur chute dans l'herbe. Ils voulurent égaler Glamorgan. L'espoir de sa vigueur les grisa. Et lui mesurait, une fois encore, combien sa puissance excitait l'énergie des élites.

Ainsi parvinrent-ils à l'endroit où le « links », s'incline vers le fond du val qu'un ruisseau divise. Sur l'autre rive, une troupe de paysans récoltait les ananas. Quelques-uns saluèrent Inès. Fraternellement, Pablo les interpella. Lourds cheveux noirs, faces imberbes, ces tètes cubaines se relevèrent l'une après l'autre. Pour mieux contempler, entre les princesses de féerie, le fds de l'Electric-Standard, toute la besogne fut interrompue. Lasses de pousser le couteau dans les tiges, les mains pendirent au long de corps harmonieux à peine voilés parle coton des chemises et des pantalons étroits. Inès répondit à Jim que le régisseur avait promis la double paye si l'on terminait, avant la nuit.

la moisson du champ. Or, le surlendemain, c'était le tirage de la loterie. Irrésistible attrait pour les paresseux mômes souhaitant de gagner, comme les maîtres que le cuivre de Los Dados allait enrichir plus. Cela satisfit Jim encore :

— J'aime que chacun s'oblige à courir toute sa chance. Vous aimez aussi?

Comme Inès avançait plus rapide derrière sa balle lancée plus loin, les ouvriers s'encouragèrent à marcher aussi vite en abattant les tiges d'ananas. De la gauche à la droite, en ligne, ils s'excitèrent. Jim vit avec plaisir leurs corps grêles se démener, leurs torses s'enfouir dans les verdures, leurs croupes maigres pointer vers le ciel, tandis que le machete coupait les plantes basses et drues. La main-d'œuvre rendrait suffisamment. Troupe blanche dans l'or roux du soleil, ils se redressaient ensemble, pour avancer de quelques pas. Alors, ils se «contraient l'athlète et l'éclair de son club qui déterminait une trajectoire vers l'issue du vallon. Eux-mêmes se dirigeaient sur ce point. Les chariots y recevraient les charges des paysannes. Elles ramassaient les fruits. Elles les entassaient dans les couffes sur les bâts des chevaux maigres. L'envie d'en finir, en un suprême effort, gagna les plus chétifs. Jim s'évertua pour les contraindre à la hâte. Cette plèbe aussi le prenait en exemple, comme les gamins de Chicago quand ils jouent au base-balle, inspirés par l'image du champion, sur les journaux. Trop concave, le rang des moissonneurs se retendit. Ils se promirent de toucher le terme avant le Yankee lui-même. En effet, ils coupaient droit devant eux, tandis que le champion devait se rendre d'un trou à l'autre, gravir la côte, redescendre, envisager les obstacles des « hazards », regarder trop loin, en arrière, la frêle Maggy, dans sa blouse rose, avec son nègre porteur des clubs. Lequel, sans la servir, admirait Clamorgan apparu à la cime d'un tertre encore.

Maggy Fijller, alors, balançant ses bras minces, frôla la balle à deux reprises, et ne put se décider. Sans doute avait-elle peur de rater, sous les yeux de son cousin. Elle n'ignorait plus que l'adresse sportive était pour lui, la seule preuve d'un caractère victorieux de toutes les nonchalances. A voir la jeune fdle si mal entraînée, Jim la jugerait lâche. Elle supportait trop d'être surpassée. Son mal l'obligeait à des ménagements ? Qu'importe la vie s'il faut, pour elle, renoncer à sa chance ? Et la chance, c'était de s'unir à Jim Glamorgan, de « pouvoir » avec lui.

« Pouvoir avec moi, songeait Jim, en examinant, de loin, Maggy. Elle ne saura jamais pouvoir avec moi. Et, cependant, il faut être, dans la vie, deux confiances pour agir ensemble, pour dicter la loi aux races pauvres, par le crédit de nos banques. »

Jim voulut une femme d'énergie, qui sût faire d'abord les gestes de la joie, afin d'acquérir ensuite la vraie joie, et, d'abord, les gestes de force, afin d'acquérir ensuite la vraie maîtrise de soi, des autres. Maggy, à présent, il l'estimait insuffisante. Pourtant, il l'eût choisie, car elle avait des ambitions universelles, celles mêmes des Clamorgan. Leur sang coulait dans les veines de la cousine. Comment ne parvenait-elle point à secouer ses indolences, négliger ses fatigues, oublier ses rêves pour accroître le rendement de sa musculature et la sûreté de son adresse ? Anita Lopez, comme Inès Alvifia, pourtant créoles, l'emportaient sur elle. A sa honte, Jim détesta cette victoire des Latines sur une Yankee lorsque Maggy eut compromis l'essor de sa balle. Que n'avait-elle pris soin, cette folle, -de se compléter physiquement, si elle l'aimait, lui, depuis leur enfance, comme elle prétendait. Elle lui faisait injure.

Au contraire, Inès menait rondement sa partie. Bien avant ses frères, elle « putta » dans le neuvième trou, aux bravos de ses invités. Clamorgan, de loin, agita son mouclioir en l'honneur de l'aînée, si pareille, malgré sa

jiipc collante, à Fernand et à Pablo. Et cette démonstration fut un blâme pour la parente indiorne de Gity-Park. En peu de minutes, la gauche des travailleurs attrapa Rosas, bien qu'il se démenât pour étonner l'Américain du Nord. Trapu, le savant allait, grimpait, dégringolait, triomphait aisément de Maggy.

Jim ne riait pas de ces efforts un peu lourds. Il se flatta d'être l'inspirateur de cette volonté, d'autres. Et, timide encore parce qu'il commandait, pour la première fois, au nom de son père, en ce pays, il se félicita de voir son prestige instruire.

Troussée haut sur les mollets en bas roses, Filoména Diaz ne ménageait qu'à peine l'étoffe ténue de sa jupe, tant elle se hâtait à la suite du champion déjà conquis ; elle le pressentait.

Disputes et rires se mêlaient autour des a green ». Mercedes réclamait férocement « l'amende » pour les maladroits. Bertrand de Pauillac critiqua le terrain, la saison, l'univers. Il houspilla les caddies hésitant à dire le lieu précis où se blottissaient les balles de Maggy. Il singea les enjambées du « Beau d'or». Ce qui dérida Carmen Taquechel engoncée dans sa morgue et dans sa robe de dentelle empesée. Décidément, il eût fallu se donner trop de peine pour séduire le Trust. Superbes, les dents évidentes de son rire semblèrent promettre au Gascon de la sympathie, avec les millions du père, planteur et député. Aussi la verve du Français ne tarit plus. Elle nargua la haute taille de Glotilde Diaz, l'écolière de quinze ans, qui tenait à la main son chapeau de passeroses et de rubans gris, pour mieux galoper de groupe en groupe. Fernand Alvina la rattrapait bien souvent. Il affectait soudain des postures à la Watteau dans son costume de tussor et ses bas fauves. Ghose désagréable à Pablo. Celui-ci accusa bientôt son frère de maladresse. Et la huée des jeunes fdies fit rougir les rivaux. Goncepcion moqua le double amour des frères pour Glotilde. Mercedes con-

damna leur jalousie mutuelle. Fernand, irrité, rejeta la mèche qui lui masquait l'œil gauche ; et se remit au jeu. Inès devint rose.

Jim Clamorgan eut mieux conscience de son exemple qui exaltait, autour de lui, les passions.

Anita le serra de près, alerte et grande, opiniâtre. Il la complimenta, devant le « hule », où elle le rejoignit. Alors ils ouïrent un galop. Surgit la silhouette équestre de Rodriguez, Il ruisselait. Kn redingote et en guêtres blanches, il avait enfourché un cheval des Alvina pour surprendre les joueurs. Par discrétion, Jim repartit derrière sa balle. Pas si vite qu'il ne pût entendre le général gourmander la partenaire :

— C'est en l'honneur d'un autre que vous vous exténuez ainsi ?...

— Peut-être.

— Il faudra que vous admettiez ceci. Vous n'êtes pas libre de me faire souffrir.

Interdite et terrifiée, Anita poursuivit sa route en silence. Il l'accompagna quelque peu. L'alezan s'ébrouait, écumait. Jamais le satyre n'avait eu tant d'audace. Était-ce la rivalité de Clamorgan qui l'affolait? /Vnita le crut.

— Laissez-moi jouer,., dit-elle.

Il n'obéit pas.

L'horizon monta vers le soleil qui dorait encore les panaches des palmiers royaux et les nuances des robes adaptées par le vent aux formes des joueuses. Quelque temps, les bandes s'évertuèrent en silence. Parfois, seulement, des interjections aimables d'Inès, f elles furieuses de Mercedes, commentaient les coups. Ainsi, par la terre rouge et les herbes sombres, ces essaims de couleur voltigèrent au gré du sport. Clotilde et Fernand se rattrapaient. Les bouches riaient aux bouches. Des allusions aux voluptés de l'amour doublaient les phrases du jeu. Les garçons se firent ardents, et les filles sournoises. En chacun, elles dési-

raient la vigueur de ce rude Yankee qui prenait possession du sol en le mesurant de ses jambes élastiques. De chacune, les galants attendaient la saveur d'un corps mieux assoupli par les joies et les luxes que promettait l'alliance avec le Trust. Concepcion frissonnait en regardant Clotilde Diaz et Fernand Alvina se pourchasser, douloureux, obstinés, les joues en flammes. Filoména perdit sa quiétude. Elle s'essouffla ; mais elle restait visible pour Jim. Le sang chanta dans les veines. Les gestes abandonnèrent les écharpes volantes. En tous, ressuscitèrent les instincts des primitifs qui traquaient les nymphes anxieuses de subir l'amour ou la mort, selon le délire variable des faunes. Vraiment, de la peur étreignit la gorge de Carmen Taquechel que Bertrand pressa de s'égarer avec lui. Elle se demanda comment elle avait pu l'admettre dans cette familiarité. Elle se rendit compte que son trouble était né, quelques semaines plus tôt, avec l'espoir apporté par l'athlète sur la terrasse des Alvina, parmi les foudres de l'orage et les sels du vent.

Jim s'imagina maître de cette île, de ses chemins, de ses usines, de ses campagnes prodigieuses dans les ors de la lumière où, furieusement, les moissonneurs tentaient la chance pendant qu'il encerclait leur terre dans la courbe de sa balle applaudie par Filoména Diaz.

Moissonneurs et joueurs se hâtèrent, confondus au bout du vallon, vers la palmeraie, vers la pourpre du soleil. L'astre, au déclin, incendiait les bois d'émeraude et d'argent. Las du jeu, Fernand Alvina franchit le ruisseau sur des cailloux. Pour étonner Clotilde, il emprunta, courageux, un machete, et coupa les fruits de sa terre. Alors, abandonnant le golf, Inès, Clotilde le suivirent. Elles ramassèrent les ananas. Elles en chargeaient le cheval d'une commère, ébahie. M"^ Ragastens et Mercedes Ximénès blâmèrent cette intimité

avec des paysans. Elles refusèrent d'abîmer leurs mains en aidant à la récolte, comme Pablo le leur montra. Inès et Glotilde tiraient, à deux, un cheval rétif.

Clamorgan termina son jeu parmi les ovations. En sarabande, les demoiselles se précipitèrent. Il goûta leur adoration qui le pensait comme la cause de toutes les délices, de toutes les fortunes.

Or, le soleil disparut.

Déjà, le premier hanneton-cocuyo promenait, dans la nuit claire, ses deux lueurs électriques. Un second brilla. Sous les pas des moissonneurs, alors se levèrent, par dizaines, ces feux bleuâtres et doubles. Des touffes, ils jaillissaient, nombreux, en gerbes d'étincelles. Pareils à des diamants jumeaux, ils planaient sur le repos des paysans. Autour des jeunes tilles, les curieux décrivirent des cercles. 11 y en eut pour s'emprisonner dans le voile de Filoména. Un instant, Goncepcion en fut couronnée; telle une vierge d'autel espagnol.

Jim s'enchantait du spectacle. Pour sa gloire, des essaims tournaient, montaient, s'abaissaient dans le crépuscule. Subites étoiles au loin, ils constellaient l'espace. Tout près, leurs halos éclairaient les visages émus des jeunes fdles qui se groupèrent autour du vainqueur. Il eut le sens que toutes ces lèvres eussent baisé sa poitrine vigoureuse, que toutes ces passions se fussent consacrées à sa force de dominateur. Et il comprit, pour la première fois, l'extrême de sa puissance. A New-York, il avait des amis, des camarades, même des compétiteurs. Ici, il avait des sujettes qui, de son geste, attendaient le bonheur de régir une part de l'univers, ou la tristesse de regretter cette chance évanouie. Par leurs feux, les regards des vierges pénétraient la chair du maître. Il les sentit brûler en luimême, vivre en soi. Il eut toutes ces vies dans sa vie qu'il sut alors miraculeuse. Son corps, il le crut plein de toutes ces passions aux visages éperdus. « Je

possède ma vérité, toute ma vérité », murmurait -il. Un couple de photophores s'abattit dans la main de Pablo que cette phosphorescence verdit et bleuit à la fois. L'adolescent, sur les longs doigts de Glotilde Diaz, fit circuler les' bestioles. A tenir ainsi la chair de l'adorée, il crut défaillir. Le sang choquait son cœur. Glotilde, dans une coque de ses cheveux, emprisonna les lueurs vivantes, puis s'en fut chantante et bleutée. Ainsi, elle agaça Fernand qui courtisait M"^ Ragastens. Captant quatre cocuyos dans la guipure de sa jupe, Filoména Diaz, alla, de partie en partie, dire qu'elle tenait là toute la richesse de l'Electrie-Standard.

— Oui, vous me haïssez, général... répétait Anita Lopez en simulant une querelle de marivaudage... Mon père vous compterait pour ami pendant ses démarches relatives à l'indemnité de guerre, si vous ne me haïssiez pas.

— C'est cela. Je reconstituerais la fortune des vôtres avec l'indemnité de guerre; et ainsi disparaîtrait ma principale chance de vous obtenir.

— Vous nous ruinez pour montrer votre affection ?

— Je veux trop la fin pour ne pas vouloir tous les moyens, mademoiselle Lopez.

Ces choses cruelles et folles, il les exprimait sur le ton du galant qui badine. Anita le crut capable de crime si elle ne cédait.

Elle trembla dans la féerie du soir, en marchant.

Concepcion et Mercedes chassaient, de leurs mouchoirs, les tourbillons de cocuyos. Clotilde en garda plein les mains. Lanternes de chair, ses doigts diaphanes laissaient les rayons pers des bêtes s'épanouir et farder la plénitude de son visage. Maggy Fûller souffla lestement sur ceux qui l'approchaient. Du zénith, de petits astres tombaient que saluèrent les joies des jeunes lilles, les rires des adolescents, et les appels des mois- sonneurs. Les cocuyos se réfugièrent peu à peu sur la

palmeraie, tant les effaroucha cette bande en tumulte. Dizaines, centaines, milliers,^ ils s'abbatirent sur les feuillao^es. Ils s'v collèrent et s'irradièrent.

De tous les points de l'espace, leurs étoiles volèrent sur ces arbres aux troncs d'grgent. Elles les chargèrent de leur éclat. Lorsque la compagnie, au complet, se précipita pour escorter le champion, ce fut sous une feuillée de lueurs qu'elle l'entoura de sa farandole.

Alourdies par ces lumières remuantes, les palmes en secouèrent dans les breaks qui ramenaient, à travers bois, tant d'heureux délire. Des mulâtresses couronnées aussi de feux bleuâtres et verts l'une cria que cette profusion de cocuyos était un présage de veine à la loterie. Le village sûrement gagnerait.

GhezM'"^ Alvifia, le parc lui-même était tout illuminé de lueurs actives. M. Héricourt et Clamorgan s'y joignirent.

Et, quand Fassistance, à table, écouta leurs propos d'alliés, les cocuyos encore diaprèrent l'espace de la salle où brillaient les fdles amoureuses de Jim et de la force venue, avec le champion, pour transformer en puissance la valeur incluse dans la fertilité de la terre.

A mademoiselle Emilie Claëns.

12 juin 1904.

0 Lune ! Qui chantera ton influence sur les personnes sentimentales et musiciennes? Imprudente Emilie! Pour avoir trop permis de fadeurs, tu as dû te débattre dans les bras d'un vikingtout à coup brutal autant que sournois. Tu as connu l'émotion d'être étreinte par le barbare. Etait-ce aussi bon que nous le souhaitions à quatorze ans, en lisant les récits historiques des invasions ? Eus-tu, comme alors, les joues en feu, les yeux languissants, l'âme folle, lorsque la grande Mathilde faisait le Hun dans la cour du cloître en te ravissant à nos gestes d'éplorées ? Tu m'accuseras de ne rien prendre au sérieux, de ne pas avoir goûté le sel de tes larmes dans les taches d'encre qui maculent ta confession. Ne t'alarme pas, candide amie. Tu as eu plus de peur que de mal. A moins que tu ne me caches la vérité ; ce que je ne soupçonne pas. D'abord, je te connais un peu. Tu n'aimes pas qu'on entre par effraction dans ton intimité. Tu es une personne consciente de son importance, de sa valeur, de sa dignité, de sa suprématie intellectuelle. Tu règnes sur ton empire individuel jalousement. Le marin dut s'en apercevoir. Je suis tranquille. N'importe : tu vois ce que préparent les tendresses innocentes, les harmonies à quatre mains, les chastes conversations, et les effeuillements de la

marguerite dans le jardinet d'une honnête maison suédoise, sous le ciel du Nord ! Moi qui nage dans la corruption de Babylone, moi qui prête l'oreille aux fanfarons du vice, moi que pourraient, chaque jour, griser les liqueurs rares, les mets des festins, les causeries pimpantes et la grâce des dandys raffinés, moi qui ris maintenant d'anecdotes infernales, moi quasi nue, sans jupons ou presque, dans un fourreau de linon brodé, moi parfumée, calamistrée « alliciante », entourée d'hommes, j'ignore même une pression de main significative. La drôle de contradiction ! Tu vis sainement ; et le premier gaillard avec qui tu causes te manque de respect. Je vis diaboHquement, et aucun des satyres qui m'entourent ne se permet une œillade trop persistante. Pas même ce M. Jumillac de qui, cependant, la réputation... Etrange ! Etrange I Etrange !

En quoi la confession de ma vie par le menu, que tu exiges, te pourrait-elle servir? Je ne suis pas un exemple. Loin de là.

j^|me Héricourt ne m'a pas permis de rejoindre maintenant, à Cuba, mon tuteur. La saison des pluies commence là-bas. L'affection lyrique de la dame redoute, pour moi, les fièvres. Je n'éduquerai mon élève qu'en automne.

Ma crainte, c'est que la famille Diaz appartienne au même monde, et que j'aie grand'peine à me garder morale au sens élevé oii nous entendons ce mot, toi et . et moi. M. Jumillac raille ces Diaz. Ils mènent grand train au Mexique et partout. Le Kronprinz a déjeuné à bord de leur yacht dans la Méditerranée, quand il s'est agi de confier les élargissements du port de Salonique à une Compagnie américo-allemande. Cela leur a donné le goût des cours. Je m'accoutume ici à mille façons qu'il est bon que je sache d'abord. Mon élève aura plus de respect pour moi si elle ne peut se reconnaître une supériorité, même dans les façons des snobs. M"^^ Héricourt le prévoit :

« Puisque vous nous avez permis à Manuel et moi de vous considérer comme notre fille, répète-t-elle. laissez-vous vivre ici. — Vous prendrez le ton, comme disent les professeurs de musique », ajoute M. Jumillac. Je prends le ton. Est-ce le bon, est-ce le mauvais ?

M. Jumillac est parti. Me voilà noyée, sans appui, dans cette cohue dangereuse, et sans la diversion de nos entretiens scientifiques.

Ce besoin de causer avec un jeune homme, fùt-il mathématicien, m'effraye plus depuis que je sais ton aventure. Les scrupules m'assaillent. J'additionne les idées pécheresses dont je suis la proie, ici du matin au soir, dans cette demeure de la sensualité.

Je t'obéis. Le matin, s'il m'arrive de pouvoir fuir quelques instants ma chambre trop ouverte aux caméristes, aux fournisseurs et à Rolande, j'examine ma conscience en vaguant par ces pièces désertes. Les domestiques ont achevé leur besogne. Un soleil soigneusement tamisé répartit, dans chaque salle, la lumière qui convient aux larges tableaux des batailles républicaines, impériales et royales où les Héricourt combattirent de 1799 à 1830. Le colonel Bernard Héricourt y paraît sur son cheval turc, menant les dragons à la charge contre les Autrichiens de Maeskirch, les Russes d'Austerlitz, les Prussiens d'Iéna. D'après la date de chaque victoire, le mobilier fut rassemblé par des antiquaires. Il y a une galerie de Wagram pourvue de meubles en acajou qui portent la marque de 1809. Une rotonde de la Moskowa, dédiée au général Augustin Héricourt, abrite la mode de 1812. De la cimaise au plafond, toutes les murailles disparaissent sous les toiles peintes d'après les modèles de Géricault, du baron Gros, de Prudhon, xie Delacroix. La pendule en lyre qui sonna les heures de tant de départs, pour ces soldats, occupe, sur une colonne, le panneau final de la galerie. J'aime me recueillir un peu en parcourant ces enfilades. Nul bruit. Les sirènes et leurs satyres sont

LE TBUST ^ 120

loin. Seul, dans la salle à manger, le murmure du maître d'hôtel commande les fleuristes qui essaient Tensemble de leurs guirlandes et du surtout. Simulacre d'une pièce d'eau, c'est un miroir ovale. De petits balustres à guirlandes l'encadrent. Un Neptune, une Amphitrite et leurs tritons d'argent ciselé nagent contrairement vers les bas bouts de la table. Vénus, entourée de néréides naît en vermeil au milieu : et une inlinité de cygnes flottent dissemblables, tant par la posture que par la physionomie de chacun. Ces figurines sont de proportions suffisantes pour que les convives croient assister à l'origine de la beauté- sur le monde, tout en absorbant les fruits de la terre. C'est à Canova que l'orfèvre emprunta ses principaux modèles. Les désirs de mon enfance ressurgissent devant ces espèces de jouets magnifiques, de poupées sans pareilles. Si j'osais, je les toucherais, je les toucherais, je les arrangerais à ma façon. Qui donc oserait sous le regard souverain de Louis XVI indubitablement réincarné dans M. Barthélémy, maître d'hôtel?

Et je vais choisir, sur les avis de M. Jumillac, tel livre de la bibliothèque. Les salons ouvrent sur cette pièce. Les galeries y aboutissent.

Entre les cent mille volumes, des tableaux fixent plusieurs épisodes de la Révolution de 1830. Omer Héricourt, le grand-père de mon tuteur, qui fut ministre du roi Louis Philippe, y paraît faisant le coup de feu. Sa statue domine, en marbre, les médaillers. Dans la toge de l'avocat, l'orateur se drape, les feuillets d'un discours à la main. Il a une figure fine entre ses favoris. Dès le vestibule, une fresque montre le brick des frères Héricaurt, corsaires de Dunkerque, coulant une frégate anglaise de 1805 devant la côte de Cuba, pour s'ouvrir passage. Le paysage tropical est celui de ce Los Dados que mon tuteur apporta pour dot à sa femme. Pendant leurs fiançailles et le voyage de noces, Rolande Héricourt fit ainsi décorer son hôtel à la gloire de la

famille où elle entrait. Ce fut, au retour, une galante surprise. Aujourd'hui, il semble que les murs seuls prêtent à M. Héricourt une telle importance. A la cour de sa femme il représente l'Homme d'Argent, et ce que cela comporte de mépris sous-entendus par les « rimeurs de sonnets, conteurs d'adultères, vaudevilistes, capitans, clubmen, pions, compulseurs d'archives, chimistes de laboratoire, vivisecteurs et autres parasites », comme les surnomment M. Jumillac et M"^ Vogt, les dénigrant à l'envi. Moi, je partage encore, l'opinion des poètes contre les financiers.

J'ai vu trop peu M. Héricourt pour changer d'avis. Quand il était à Paris, il rentrait vers sept heures du soir. A peine pouvais-je l'arrêter au passage et le remercier du cadeau quotidien : ongliers de vermeil, brosses d'ivoire, ribambelle de flacons, calepins, trousse, etc. Il accusait la fatigue, et se dérobait à ma reconnaissance. Il courait à sa baignoire. Je sus que la vieille gouvernante le douchait, le frictionnait à l'alcool, le restaurait d'un potage. Ce gros coq reposait ensuite dans un drap frais, en lisant, jusqu'à la minute d'enfiler son habit et de paraître au salon avant le « Madame est servie » de neuf heures. A table, il noue les conservations, interpelle les timides, s'empresse vers ses voisines généralement ornées, au chignon, d'une petite couronne, princière ou ducale en diamants. 11 joue au maître affable dans le décor de féerie qu'est cette table de fleurs choisies, de bibelots étincelants, de statues en vermeil et en argent, de vaisselle plate, de jeunes femmes à demi-nues, gaies, d'hommes célèbres qui s'évertuentà ne pas démentir leur réputation. Lui, parle assez ironique, sur la filiation de la magie à la science, sur l'épopée révolutionnaire, sur l'excellence du système anarchiste comme moyen du bonheur social, sur les prodiges de l'énergie yankee, sur le Présent victorieux du Passé. M. Héricourt dédaigne trop les arguments de contradicteurs auxquels les personnes igno-

rantes prêtent une valeur indue. J'enrage si celles-là se moquent de lui.

M. Jumillac comprend qu'elles le raillent. Mon tuteur ne s'adresse qu'à l'idée. Il fait litière des sentiments. Et les sentiments, par ceci qu'ils n'ont pas besoin d'être expliqués, qu'ils sont faciles, emportent la faveur des sots. Quand, aux salons, M. Héricourt a reçu les invités, serré les mains, il se rencogne avec les membres du Parlement. Ils traitent les questions d'économie sociale. Anne Vogt les écoute en vraie juive émue par la divinité de l'or. Vogt lui-même arrive. C'est un roi d'Assur en habit noir, un silencieux que Jacques Lyrisse escorte, écoute. Ce groupe disserte une heure, et il disparaît. Plus tard, M""^ Héricourt m'envoie chercher son époux qu'elle veut présenter à quelque nouvelle amie. Au bout des corridors, je le découvre dans un étroit cabinet de damas vert, devant un bureau d'acajou où se tient un commis en jaquette. Blond et souffreteux, Lyrisse affecte le simplisme qui ne comprend rien. Lui et Vogt contestent tour à tour ce que mon tuteur avance. Le commis, terrifié, feuillette des dossiers, épluche des liasses de télégrammes, lit les chiffres des registres. Ma présence ne fait taire leurs querelles qu'au bout d'un certain temps. M. Jumillac, sec et net, conclut. M. Vogt, colossal, encourage avec mépris. M. Lyrisse feint toujours de ne rien s'expliquer. Il ride son front jaune ; et il exige des lumières, des preuves, les papiers.

Une nuit, la porte demeurait ouverte à cause de la chaleur. Quoique j'aie toussé d'abord, j'ai entendu mon tuteur s'écrier : « Si l'on ne verse pas les trente mille francs à la caisse électorale du comité Vaduraud, le prélet du département refusera les autorisations. De plus, ce fonctionnaire soutiendra le procès des riverains, car le ministère est combattu par le député progressiste que si imprudemment nos ingénieurs recommandent aux suffrages des paysans s'ils veulent céder

à l'usine leurs droits d'eau. Autant abandonner tout de suite la station de Lancy avec ses torrents captés, ses turbines posées, ses dynamos en route. Seulement je serai en mauvaise posture pour discuter avec Clamorgan. Je le répète : il faut apporter un trust à son trust ! J'ai déjà pour ma part engagé mes fabriques de Ladounette et le théâtre de Clarisse Gaby. Rolande a payé l'expérience des cotons du Parajas. Jacques Lyrisse a obtenu que la princesse d'Austerlitz rachetât les trois chutes des Pyrénées. Si je me suis engagé pour les terrains dauphinois, ce n'est pas afin que les commissaires de la Banque empêchent tout, en refusant, par théorie, de payer le pot de vin au comité Vaduraud, Quelle usine peut s'installer aujourd'hui sans payer ça ? Voyons, Lyrisse ? Qui donc peut résister à ce chantage ? » M. Jumillac vint à moi pour rompre cette édifiante discussion.

Elle m'a rejetée dans le clan des poètes et du sentiment. Anne Vogt m'a traitée d'oie blanche.

Anne Vogt est, sans contredit, la personne que j'aime ici le mieux. Rien du plus subtil n'échappe à son observation. Assise, ses jambes d'homme croisées dans une robe de vieil or, ou de pourpre sombre, elle appuie le menton dans sa main. Souvent muette sous les sourcils, sous les cheveux, ailes de corbeau, dont une tresse d'argent lace les pointes en pesant chignon de nuque, cette personne longue et brune m'est une fille de Lucifer et de la Sphynge. Elle regarde. Elle écoute. Elle sourit de ses lèvres violettes. Elle se tait. Il semble qu'elle prenne un malin plaisir à me dessiller les yeux, comme si j'en avais besoin.

Si je passe une heure avec elle, les gens que je tenaisj auparavant, pour loyaux et spontanés, me sont, quandje la quitte, des astucieux. Pourtant, elle n'a médit de personne. Seule, elle se refuse à donner de la voix dans le concert des calomnies. Elle aime beaucoup M. Héricourt. Elle le nomme Le Civilisateur. Elle ne loue de

M. Jumillac que l'entregent et la science. C'est injuste.

Elle m'a gâté ma joie. A cause d'elle, je blâme ma résolution d'apprécier momentanément ce luxe, miracle inespéré de notre adolescence. Je m'en veux d'aimer les louanges qu'on me prodigue, de savourer les choses succulentes des dîners entre les passions qui me convoitent, et de me savoir tentatrice dans mon fourreau de linon à roses japonaises, sous ma frange blonde. Suis-je en péril vraiment?

Toi seule, ma chère Emihe, pourrais me répondre, si tu ne te dévoyais à cette heure, peut-être, au bras d'un viking roux.

A Los Palacios, dans la Porcherie de Paquita Nunez, l'aise des hommes croissait avec leur nombre bourdonnant. Là, venait se nourrir et dormir la foule qui barrait de digues les Trois Lacs au bout de leurs pentes, celle qui les crevait en dessous par des tunnels nécessaires au débit réglé des eaux, celle qui, dans la grotte, morcelait, à coups de pic, le minerai de cuivre, celle qui, déjà, le grillait dans les fours.

Les cris d'Elias Regas en imposaient un peu dans le désordre. Manuela tremblait derrière son éventaire fragile. Elle le protégeait de ses bras monstrueux. Nina se dissimulait derrière son espalier de chapeaux. Outre le tabac, les espadrilles, les chaussures, les bottes, Manuela vendait, à présent, des journaux et les bouteilles de rhum naturellement commandées par l'usage de la pipe ou du cigare. Nina s'approvisionnait, pour ses nombreux amants, de chemises et de pantalons en cotonnade, de ceintures et de casquettes, sans oublier les montres à deux pesos dont les acheteurs étaient seuls embrassés derrière le paravent de fichus et de blouses suspendus, pour les dames, au milieu de l'éi^&ble-boutique. Bonbons, gâteaux secs et confitures chargeaient souvent les planches de Tétagère-pâtisserie. Chez les sœurs Leonor etChuchita, la poissonnerie, installée sur de grandes plaques de calcaire, comprenait môme le lobs,teren boîtes aux couleurs de l'Union, des harengs dans la caque, et parfois les crustacés venus

tout vifs de l'Atlantique. Paquita Nunez, indéliniment, vidaitles anguilles des Lacs, en un coin. Elle secouait des doigts sanglants. Galdas lui confiait ses peines ; car elle lui semblait douce et de bon conseil.

Or, le D'^Rosas dut prescrire qu'il y eût, à la Porcherie, un marché permanent où le vétérinaire pût constater l'état des viandes. Galdas devint responsable si quelque maladie se propageait dans le troupeau de la Louisiane. Ce qui l'inquiéta.

En effet, le commun des travailleurs demandait son plaisir à la nourriture et à la boisson. Ils avaient saisi les brancards de la brouette, le manche de la pioche, l'aiguillon de l'attelage pour assouvir des appétits. Maintenant, ils considéraient leurs pesos et leurs centavos ainsi que des talismans capables de faire surgir, à leur signe, toutes jouissances. Les hommes des bois, par orgueil, imitaient ceux partis de la côte et des bourgs. Maçons de Puerto-Blanco, charpentiers du Taldero, mécaniciens duHaut-Parajas, et même contremaîtres américains de l'Electric-Standard venus de Taldero pour étudier le placement des douze turbines audessous d'Alta Vega, ces nouveaux hôtes exigeaient de la viande et de l'huile fraîches, des légumes frits savamment.

Le Chinois tâchait de les satisfaire parce qu'il avait des Yankees une conception respectueuse depuis la conquête de Manille et de Cuba. Surtout le grand Forster lui inspirait de la vénération. Cette courte moustache d'or sur un visage gras et calme, cette chevelure noire assez longue, luisante, coupée en rond derrière les oreilles, ces silences alternant avec des rires sains, la propreté constante de ces bretelles neuvesT de cette chemise en flanelle noire et neuve, de ce costume neuT entourant une musculature solide, de ce feutre neuf abaissé sur de petits yeux scintillants, tout cela composait un gentleman, bien que Forster, réclamât, tout d'abord de l'essence pour laver Ja limaille et

l'huile minérale qui poissaientles mains blanches. Tout autant d'aise ennoblissait Kennedy, très maigre, avec un menton proéminent qu'allongeait une barbiche. Ses mains de squelette semblaient deux araignées monstrueuses partout courantes et singulièrement habiles à visser, dévisser n'importe quelle pièce tangible dans le ventre d'une machine en mouvement, à séparer devant lui les groupes s'ils gênaient sa marche, à décrocher, par-dessus le Céleste anxieux, tels chapelets de harengs et de saucisson, si l'on tardait de servir. Forster et Kennedy paraissaient des artistes de cirque déguisés en mécaniciens. Pour s'étonner mutuellement, sur chacun de leurs bras, ils alignaient six ou sept fioles pleines de liqueurs variées, autant sur chaque jambe, après s'être assis. Celui des deux qui laissait d'abord un flacon glisser, choir, éclater, celui-là payait tous les liquides. Ensemble les gaillards buvaient jusqu'à l'instant où, rigides et pâles comme des cadavres, ils s'écroulaient. Que nul alors n'essayât d'extraire doucement la montre d'or, ou les pièces de cinq dollars gonflant les poches gauches de leurs culottes. De ces cadavres, les poings ressuscitaient incontinent. Quatre doigts bagués d'acier pointu trouaient en quatre places la figure du nègre audacieux, tandis qu'un ricanement tonnait. Le reste de l'équipe imitait ces deux protagonistes, et s'efforçait de leur être sosie. C'étaient Harte l'ajusteur, Simpson Hilll'électricien, Colhood le vérificateur des turbines, Clarter le surveillant des dynamos, Van Hoven le chimiste des cuivres. A qui s'ajoutaient deux petits gentlemen, l'un blond comme une Scandinave, l'autre châtain comme une Française. Ils louaient, par-ci, par-là, leur locomobile boiteuse, trépidante, faite de pièces et de morceaux, raccommodée avec du fil de fer et des culs de marmites, mais surgie toujours au bon moment s'il fallait scier rapidement des bois d'étais, mettre en action un treuil ou tout autre chose que la vapeur influence. Deux haridelles

secondaient Pucton et Sammy, l'une tirant la locomotive, lautre mal bâtée d'outils et de pièces accessoires. A en croire l'écfuipe de Gity-Park, ces deux adolescents étaient issus de familles assez millionnaires danslndianapolis. Ils les avaient, à quatorze ans, quittées, pour « se contrôler soi-même » en parfaite indépendance. D'ailleurs, on les vit souvent décrassés, vêtus, comme des joueurs de tennis, prendre les attitudes naturelles aux élégants de la Havane.

Pour cette histoire, et pour la stature des siens, pour leur répugnance à s'avachir, à s'accommoder de loques sales, à baisser la tête, à céder le pas, cette équipe yankee était un exemple révéré des caballeros haillonneux, des nègres en caracos sales, des mulâtres dandys. Elle traitait presque en égaux les ingénieurs, les comptables, les géomètres et les agents commerciaux. Ils reconnaissaient son talent technique.

Néanmoins, ceux-ci jugèrent convenable de s'isoler quelque peu. Prétextant le besoin de calme exigé par son hépatite, M. Vaudot obligea le Chinois à faire planter contre le hangar une estrade sous un cône de chaume, et qu'on nomma le « Club ». L'accès en fut interdit au public. « No admittance. » Dans leurs costumes blancs immaculés, ces messieurs savouraient, aux yeux de tous, maints liquides de couleurs splendides, maintes tranches de jambons monstrueux et de pâtés odorants que bientôt prépara un gros Céleste appelé de la Havane, et associé par Liao-Ti.

A cet exemple, les Yankees exigèrent leur coin spécial entouré d'une corde neuve sur quatre piquets. Leurs conserves en boîtes polychromes, leur whisky et leurs sodas de bonne marque furent le trésor d'un nègre à la veste de barman, chauffeur ordinaire de la locomobile Pucton-Sammy.

Ces raffinements intéressèrent les ouvriers de la côte et ceux des plateaux. Des patriotes réclamèrent leur rôti de porc national. Attentif à les allécher, Liao-

Ti dressa quotidiennement deux cochons noirs entiers, tout cuits et en permanence aux belles places de son comptoir. Avec un machete affûté, il coupa de généreuses portions que se disputait l'aristocratie des ajusteurs, constructeurs et menuisiers.

Les pensionnaires de Paquita Nunez ne tardèrent point à lui faire honte, Elias, d'abord, parce qu'elle limitait son devoir à tremper la soupe, bouillir les poissons et assaisonner les salades. Maintenant qu'ils peinaient rudement sur les chantiers en plein soleil, qu'ils rivaient le rail, brouettaient le roc, pelletaient le déblai, sciaient les arbres, concassaient la pierre et colportaient les poids lourds, une nourriture substantielle devenait indispensable. Paquita ne les satisfit point en divisant les croûtes du potage afin qu'elles parussent plus nombreuses, eh ajoutant à ses herbes indigènes des lentilles et des haricots. Les convives grommelèrent. Pourquoi les traiter moins bien que les gens de la côte ? Anciens soldats, ils avaient droit aux mêmes avantages pour le moins. Caldas redressait sa taille en dardant sur Paquita l'éclair d'un regard conquérant. D'ailleurs, ils paieraient plus.

Malheureusement, le charretier Martinez ne ravitaillait, avec son chariot et celui de son frère, la Porcherie, que s'il montait de Parajas. La route finissait toujours à la base de la Corniche. Plus haut, les nègres d'Angel Ortiz n'élargissaient le chemin qu'avant le passage d'une machine chargée sur un camion à bœufs. Ce passage laissait de telles ornières dans le terrain qu'aucun autre véhicule, fût-ce même la volante de jyjme Alvina, ne pouvait ensuite gravir la terrible côte; sauf préalable réfection. Il fallait que les colis montassent à dos de cheval la sente en lacet. Faute de transport, Paquita ne renouvelait pas toujours ses provisions. C'était alors la déception de ceux qui s'étaient promis un régal durant les heures pénibles.

Les habitués de Liao-Ti raillaient les montagnards et

les surnommaient les « mangeurs de boue », parce que le fretin des Trois Lacs sentait la vase, selon l'avis des moins délicats. Cimentant les cailloux des murs, manœuvrant la tarière hydraulique dans un nuage de poussière, chauffant la locomobile, ou traînant la chaîne d'arpenteur sur le sol jalonné, les intrus se moquaient des natifs déjà malheureux de charrier les masses de pierrailles dans la fournaise de l'air, de remuer, en eau, avec des leviers, le poids du métal, ou de subir, contre l'attelage de bœufs, l'assaut innombrable des moustiques friands de bouse. Vains de leur adresse, de leurs gros salaires, les ouvriers du fil à plomb et du manomètre n'épargnaient pas les humiliations aux électeurs d'Hernandez lents à comprendre les divers appétits des mécanismes pour l'huile du graisseur, ou la place des moellons désignée parla géométrie des cordes tendues. Si l'auge de plâtre tardait, si le déblai s'accumulait, si les rouages s'échauffaient, pas un étranger irritable qui se privât de honnir la gaucherie de l'aide indigène. Durant la querelle, une plaisanterie imputait toujours à la pitance de soupe, d'herbes et de poissons, cette maladresse générale des « sauvages ».

Aussi la question de la nourriture occupa la plupart des esprits. Le menu de chacun le qualifiait d'imbécile ou de malin, d'esclave ou de maître. A contempler, le soir, ce kiosque du a club », ses caisses proprement recouvertes de nappes, les bouteilles limpides, les assiettes, les timbales des nécessaires que les ingénieurs confiaient à leur gros Chinois, et ces victuailles en l'honneur desquelles ils s'étaient évidemment lavés, rasés, peignés, revêtus de blanc, après les souillures du jour laborieux, tout le vulgaire acceptait le repas comme symbole de l'importance sociale dévolue aux convives.

Ayant ôté leurs gants de cuir et leurs pantalons de serge à bavette, Forster, Pucton, Kennedy, leurs

camarades impressionnaiant autant la multitude. Elle désespéra d'imiter leurs raies bien faites, leurs moustaches soigneusement rabattues sur la lèvre. Comment posséder leurs chemises de flanelle noire, cravatées de vert ou de bleu? Et qui donc pourrait un jour commander à ce nègre en veste impollue ? Qui donc userait dûment de tout cet apparat sans doute obligatoire pour.entamer un bloc de corned-beef ?

Ceux qui mangeaient dans leurs familles, sous le chaume de palmes, allaient avec ostentation acheter les comestibles de Liao-Ti. Regas essuya longtemps les injures des niveleurs qui barraient la route à ses équipes montantes ou descendantes, qui plantaient les trépieds et les mires partout, sous prétexte de vérifier scrupuleusement leurs « coups arrières », leurs « coups avant ». M. l'Inspecteur des Travaux n'en imposait point à ces géomètres. Ils le renvoyaient aux portions de Paquita Nunez. Ils menaçaient de se plaindre auprès d'Angel Ortiz s'il brouillait leurs visées, lui et ses « mangeurs de boue ». Or, un soir, Elias et sa rosse apparurent avec des volailles destinées au mariage d'une nièce. Volailles coûteuses dont l'arrivage avait produit sensation. Une telle preuve de festin lui valut, le lendemain, quelque respect. Dès lors, il remporta visiblement, chaque soir, à Los Palacios, des poules vivantes qu'il apportait chaque matin secrètement. Cette démonstration établit mieux son autorité, de la Cascade à la Corniche, que ses injonctions, ses galopades et ses colères crachantes.

On vivait donc en l'attente du repas vespéral. Midi, trop chaud, coupait l'appétit mieux excité par la fraîcheur issue de la mer, au déclin du soleil. Alors, les muscles n'avaient plus à se tendre. Les yeux ne guettaient plus les signes de commandement. Les oreilles pouvaient devenir inattentives. Vautrés, assis, accroupis, on laissait la chair s'élargir dans la ceinture lâche. Bientôt, la gorge avalait le froid des aoéritifs devant

les comptoirs du Chinois, de Manuela qu'on harcelait de drôleries. Un va-et-vient continu de bavards unissait le Hangar et la Porcherie par une même liesse ambulante. Peu à peu, une lente ivresse excitait les vétérans. Ils décrivaient leur bravoure de la guerre. Ici Galdas chantait près de Paquita Nunez. Là, ceux des villes s'amusaient, tout à coup, de leurs voisins ainsi que de saltimbanques sur le tréteau. Ici, l'or du salaire changeait la timidité des villageois en esprit pétillant comme leurs boissons gazeuses. Là, entre Yankees, les défis hilarants s'échangeaient. L'alcool dilatait les veines, les chairs des assistants; et ce devenait la joie. Le bruit des conversations, chez le Chinois, étourdissait les chagrins des pauvres. Du rire, quand même, étirait les lèvres sèches, épuisées. Parmi la fumée des cigares, le tumulte de la vie intense grisait enfin les hommes des bois, et les nègres des plantations qui n'avaient, en nulle occurrence, senti autant de querelles, de rires ou de déclamations bourdonner autour de leurs crânes émus. L'essence des vins enthousiasmait les cerveaux.

C'était une heure d'entrain universel illuminé par le vol des cocuyos. Heure délicieuse aux pêcheurs, aux chasseurs jusqu'alors solitaires et affamés. Et ces hommes se permirent plus d'arrogance. Dans la boutique de Nina, ils aimaient qu'on les traitât avec obséquiosité, en les embarrassant d'offres. Affable, la belle marchande et ses aides aux seins pointus dans les blouses légères se penchaient. Les mâles payaient le délice et la douleur de les désirer en achetant.

Rien n'égalait la satisfaction de Caldas lorsque Paquita Nunez, en personne, lui remettait le bol de cette soupe qu'il n'avait pas cuite lui-même dans la brousse, et dont il n'avait pas cueilli, épluché les herbes. Que ce nectar ne fleurât point la fumée de branches humides, cela l'étonnait autant que la parole gentille de la veuve. Aujourd'hui, elle était si fine en son pei-

J4â LE TRUST

gnoir serré, dans la capeline rose favorable à la grâce infinie des yeux. Ces vingt maisonnettes encombrées de négoces lui appartenaient. Cette prairie, on la louait pour le pacage des chevaux. Paquita Nunez était propriétaire de ce lavoir retentissant au bruit des battoirs, des jaseries et des appels. Elle eût réalisé, pour un mari, tout un rêve d'amour riclie. Galdas savourait cet espoir avec son potage, sa bouillie de poisson, sa mangue.

Près de lui, sous le hangar de palmes, les camarades s'entassaient le long des bancs, derrière les planches qui servaient de table. La tête saoule déjà ils taquinaient l'aïeul maussade et la petite négresse distribuant le contenu de la marmite dans les bols tendus à deux mains. Les convives rappelaient leurs prouesses de boucaniers, les nuits de famine dans les bois, sous les pluies torrentielles, à la recherche d'un gibier insaisissable, quand les dents claquent de fièvre. Un petit jurait avoir, après une lutte dangereuse, repris aux vautours la charogne qu'ils becquetaient. Le souvenir de ces misères rendait plus heureuse la soirée à l'abri, sous le toit que rafraîchissait l'averse. La seconde oij se vide la tasse d'arguardiente, la minute oii la soupe épaisse caresse la gorge, le quart d'heure où la dent mord dans le lard, celui où elle mâche la salade acide et doucereuse, tous les appréciaient mieux. De leur ventre rond à leur bouche pleine d'arômes, ils se félicitaient de leur chance. C'en était une fameuse que le Français fût revenu chercher le trésor de Golombus dans les trois gouffres du diable. ■

Incrédules à demi, ils ajoutaient à cette légende la foi craintive que leur inspire le mystère des miracles. L'inexplicable de cette eau soudain changée, par l'or des banques, en salaires, en repas plantureux, en liqueurs grisantes, ce prodige s'apparentait à ceux de l'Evangile ; seule histoire qu'on connût bien. Le prêtre la répétait. Les saintes images la rappelaient.

Bien qu'ils gardassent, dans le secret de leur esprit, cette manière de concevoir l'intervention de M. Héricourt, hommes soucieux de paraître intelligents, ils supputaient l'opulence des Alvifia de la Compagnie Franco-Cubaine, du trust. Ils l'exagéraient en se disputant. Les plus diserts soutenaient qu'en France les collines ruisselaient de vin mousseux dès l'automne, et que tous les riches de la terre achetaient ce vin contre son poids d'or. Alors, d'aucuns criaient à l'injustice. Ils récitaient les phrases de leur Domingo Hernandez sur l'inégalité du Travail et du Capital. La plupart des auditeurs baissaient la tête. Pourrait-on jamais quelque chose contre ça ? On ne pouvait rien non plus contre l'orage, la sécheresse, la fièvre jaune...

Ils se consolaient en jetant les centavos sur la planche graisseuse, afin que l'aïeul leur versât le rhum de sa fiole dans le verre du godet. Les plus jeunes s'endormaient sur leurs bras. Il y en avait un qui démaillotait sa guitare. Il chantait l'amour, comme on le chantait dehors, à la clarté .des cocuyos errant, montant et descendant par la tiédeur de l'air. Les nègres, aussi vautrés en rond, sur la Place, scandaient leurs tristes mélopées avec des voix limpides.

Devant le « Club », une rnulâtresse dansait la rumba en plein air, sa gorge nue sous le châle écarlate, une fleur rouge dans la tignasse. « Ollé ! » criaient les quelques Asturiens venus planter de légumes les champs qu'on défrichait devant la Quinta Hernandez. Et ils frappaient en cadence dans leurs mains sombres. Silencieux derrière les feux de leurs cigares, les fumeurs aspiraient l'odeur de la créature et des jupes secouées. Là, M. Vaudot caressait, dans l'ombre, le sein de Leonor, orgueilleuse de cet amour, furieuse contre Chuchita qui l'égalait, en captivant M. Briois. Il quittait ses besicles dès le crépuscule, et redevenait un étudiant farceur.

Plus loin, au seuil des chaumières, les familles

se tassaient, sur les bancs, face au plat. Les voisins rivalisèrent par le nombre des ragoûts et des bouteilles. Jamais ces gens, sobres jusqu'alors, n'avaient imaginé tant de plaisirs possibles. Le sol remué de leur patrie suscitait du bonheur aux lèvres, dans la gorge, au ventre. Pourquoi dépenser pesos et centavos sinon pour comparer le whisky et les vins espagnols, les cognacs français, les charcuteries de Chicago, les légumes fins de Cuba, les préparations culinaires des mulâtresses ? A ces familles, privées si longtemps de tout, la satiété fut enchanteresse. Elles aimèrent voir le monde valser, devant leurs regards troubles, autant que les vols des cocuyos dans le soir rose et vert.

Grappes de diamants aux feuilles rompues des bananiers, les bestioles, ensuite, se composaient de sortes de girandoles qui tanguaient sous le vent du soir. L'alcool fit les femmes moins rétives, et les hommes plus audacieux. L'amour ne souffrit plus de la vertu. Les passions assouvies s'endormirent profondément sur les lits d'herbes odorantes.

Xlï

20 juin 4904.

Ma bien chère amie,

Tu me demandes un conseil ? Lequel ? Celui-là seul [ue tu veux suivre. Cependant, je puis t'écrire ce que "je ferais à ta place. Je proposerais clairement le mariage au dieu de la mer. Si « oui », je le forcerais à se fiancer de ce pas devant la famille, et la main sur l'évangile huguenot. Si « non », j'avertirais M. le Chambellan, par des paroles drôles et rieuses, de la manie qu'a son neveu de changer en luttes à main plate les conversations paisibles. Ou bien je décrirais, à table, sans pruderie, ce beau feu d'adolescent. Furieux, il te tiendra rancune, et te laissera la paix.

Pourquoi m'accuser de dissimulation encore ? Tu veux des détails, tous les détails de mes jours. Qu'en feras-tu ?

En réalité, la tête ne m'a pas tourné une minute, 'rimo : parce que je sais bien que ce passage dans les joies de la fortune doit être bref, et qu'avant trois lu quatre mois, je serai remise à ma place d'institu- [t-rice bien en peine de ne pas me faire détester par 'élève ni soupçonner par les parents. Secondo : parce fque je dois à notre vanité de jeunes pédantes, et avouons-le, à notre envie de pauvres, cet esprit cri- ^tique plus apte à saisir les ridicules des riches qu'à [s'étonner de leurs splendeurs. L'extravagance de certaines toilettes et de certains enthd'usiasmes m'a

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choquée plus que ne me charmèrent ensuite l'intelligence, le goût et la beauté de cette demeure, de cette société, de ces manières à la fois très faciles et très hautaines. De mon premier mépris, j'ai gardé le souci de découvrir les vices sous le fard de ces sirènes, et les bassesses sous la barbe de ces faunes. Anne Vogt m'a montré les méthodes.

A cette heure, j'incline vers une impartialité dont je ne me savais pas capable. Tout est tellement complexe ici. J'admets le mariage du pis et du mieux dans le même être, sans que le mal me gâte du bien, sans que le bien me cache le mal. On ne rencontre aucun de ces caractères simples que nous analysions au couvent : la méchante et la bonne, la revêche et l'affable, la timide et l'audacieuse. Chaque personne est un total de vices et de vertus, d'héroïsmes et de platitudes que l'on additionne malaisément. Je n'ai pas la prétention d'avoir, en un printemps, découvert le barème de ces calculs. Pour moi naïve, le mal règne surtout le jour, pendant les visites où l'on flaire partout de l'intrigue, de la haine, de la trahison. Au contraire, le soir, dans ces palais magiques pleins de merveilles, de superbes créatures et de jeunes savants, la beauté qui, sans doute, est une face du bien, m'enchante. Décolletée, vive, contente de moi, j'admire et je vis. Je suis transportée. Vers onze heures, quand les femmes brillent encore dans tout leur éclat, quand les hommes sont grisés d'éloquence, j'ai une envie folle de sauter à la corde pour être applaudie de ces démons, comme je l'étais par nos petits anges du cours primaire.

De Bordeaux, M. JumilldC a répondu. Lettre polie> froide, qui résout le problème bien sèchement en onze lignes et demie. Je t'envoie ci-joint la solution requise. Voilà tout mon vice, à moi. C'est peu.

Du reste, à mesure que je m'éternise dans l'hôtel Héricourt, je m'aperçois que la vertu relative y domine. Les discours plus que les actes méritent la

censure ; je commence à penser, avec M. Jumillac, contre notre opinion ancienne, que ce monde-là se vante, et qu'on le vante en lui attribuant la corruption de l'univers. Le souci de paraître, d'être estimé pour quelque talent, les besoins d'argent, l'ambition de fréuentcrles personnes de renom : tout cela me semble impérieux dans ces âmes bien plus que d'autres sentiments. Le vice « sert ». Il n'est pas sa propre fin ; mais un mo3^en de se créer des relations, grâce à la complicité.

Je vérifie toutce que M. Jumillac et Anne Vogt s'amusaient à dire sur le caractère de M"^ Héricourt, Gomme eux, j'admire cet esprit alerte que rien ne gêne du brouhaha qui l'entoure. Entre mille occupations, elle saisit au vol le temps de parcourir les livres pendant qu'on la purge, la baigne, la coiffe, l'émaille et la sangle. Avec le cuivre qui colore sa chevelure, cette Syrienne achète l'énergie d'une Walkûre. Chez personne de son entourage elle n'admet la fatigue dont lie ignore les symptômes, en dépit d'intestins plus hétifs que sa volonté. Elle continue de m'adorer avec emphase. Elle adore tout le monde. Sa flatterie lui est une science dont les résultats la font reine. Elle sait toutes les manières de vanter. J'ignore omment cette dame a pu, en deux mois, me persuader ue je possède une érudition générale, l'annoncer à aris entier, et de telle manière, que de grands ersonnages m'interrogent, recueillent mes réponses t chutent ceux qui ne prêtent pas attention. Mon petit résor mental d'institutrice, ^râce à M""^ Héricourt, me vaut d'être prise pour une sorte d'Hypathie. On chuchote quand j'entreau salon, au théâtre. Les hommes se iousculent pour se faire présenter. Ils tirent gloire de ion accueil. Moi que la supérieure, il y a peu de temps, errouillait en cellule, tout un dimanche, pour être emeurée court devant la question du chanoine sur

M. Jumillac me le fit remarquer : M""^ Héricourt agit de même en faveur des cent amis qu'elle distingue. Elle se les attache à jamais. Par contre, elle est implacable à l'égard des femmes, je ne dis pas laides, mais insuffisament jolies, bourgeoisement vêtues, un peu gauches. Une série d'insolences les exclut de la féerie où nous gambadons. Cette rigueur assure le succès permanent de son salon. Il ne s'y rencontre jamais un imbécile, fût-il roi, ni une fagotée, fût-elle impératrice. Le cuistre le plus sordide s'oblige, pour entrer chez elle, à se travestir. Je ne puis dire que j'aime cette singulière créature, malgré ce que je lui dois, malgré le miracle où elle m'acclimate. Du fond de ma conscience, je la juge. Gomment ne pas juger une personne qui, pour avoir remarqué mon goût des idées mathématiques particulières à M. Jumillac, ne cesse plus l'apologie du monsieur ?

A ce qu'il dit lui-même, l'influence de cette femme dépend plus de mille complicités que du prestige attaché à son pouvoir d'assimiler, sous leurs formes luxueuses, tous les arts. A force de louanges et d'amour, peut-être sincères, M"^^ Héricourt dompte les préventions les plus hostiles, celles de M. Jumillac même. « Elle s'introduit, me disait-il, dans les âmes en les félicitant de la faiblesse qui les tare. Elle justifie, par des raisons supérieures, les défauts dont la honte ronge secrètement. Elle appelle à son aide Platon, Gœthe ou Nietzsche feuilletés dans ce but journellement. Superficielle pour nous autres, cette sorte de culture en impose à une élite instruite jadis, mais oublieuse des leçons. La citation exacte des grands auteurs vous met en infériorité spirituelle devant la personne qui fut une habile lectrice, à la minute précédente. Les défaillants trouvent chez M""" Héricourt la réhabilitation qu'il leur faut. Ils respirent. Bientôt leur gratitude s'emploie pour rassembfer graduellement, autour d'eux, une élite plus belle, plus

morale, plus intelligente qui forme, inconsciemment, façade. )>

Grâce à Dieu et à ses saints, mon confesseur d'occasion me rassure parce que l'on fait maigre le vendredi, et qlieM'^MIéricourt m'envoie, le dimanche, à la messe. Selon lui, c'est à moi de me gouverner dans le monde, puisque Dieu voulut que j'y parusse. Et le brave homme ne se défend pas d'envier ma situation. Il assure que la tête tournerait aux plus solides en passant de l'extrême simplicité du couvent, et de la rigueur des éludes, aux luxes raffinés de cette maison. Il admire presque ma vertu qui ne s'enivre pas aux festins dont la description l'émerveille.

Vois si je suis loin de ta perversité lyrique, malheureuse servante du Sentiment ; ô prêtresse de Dionysos- Bacchus qui est la puissance de la nature instinctive. Tu réclames de moi, de moi vouée au culte logique d'Apollon, unavisdidactique et précis. Quelle erreur ! Tu as bu le vin de Toutre. L'ivresse t'empêchera de te plaire au rythme sacré de ma danse sur le mont Parnasse. Gracieuse menade, tu mépriserais la sagesse de mes compas. Tu exiges le conseil d'Orphée ; mais c'est pour déchirer ses menbres harmonieux et rompre sa lyre aux mesures exactes. Que la déesse de l'Indépendance t'accueille à l'ombre de ses ailes étendues. De toute mon âme je te souhaite, chère Emilie, le beau voyage à travers l'existence. Car il me semble que tu t'embarques sur la mer orageuse avec l'espoir de pays fabuleux. Ah ! ma pauvre Emilie, te souviens-tu assez de notre mélodie : a On a tué tous les oiseaux bleus »?

M. Héricourt quitta sa table. Il laissa, pour l'heure, son travail habituel qui l'absorbait depuis l'aube jusqu'au moment où la transpiration des mains délayait l'écriture sur le papier du rapport. Il vida sa troisième tasse de café. Cette essence, sucrée comme un sirop, valait à l'esprit une abondance d'images rapides, une fantastique association d'idées, une éloquence prompte à convaincre Jumillac lui-même. M. Héricourt eût voulu lui signaler la foi croissante des ouvriers en leur œuvre. Malheureusement, le secrétaire ne tourna point la tête. Des catalogues anglais, américains, allemands accaparaient son attention. Elle choisissait entre les machines-outils de marques diverses, avant de se consacrer à la critique des épures, des profils dessinés par Van Hoven et Briois. L'administrateur respecta cette attitude.

Devant la glace, il fut peigner l'ovale de sa barbe taillée à l'exemple du Bacchus indien. La mémoire revit Concepcion y mettre sa main griffue, comme l'avant-veille. Les bandeaux minces, mais encore noirs, de sa chevelure, Manuel Héricourt les appliqua mieux contre ses tempes. M"® Gifuentès lui trouvait ainsi le front pur d'un antique. Longtemps, M. Héricourt lissa les pans de sa coiffure, puis la surface du poil gris, afin de rectifier les lignes un peu distendues de la figure. Le haie, par chance, raffermissait, unifiait le masque autour des petits yeux clairs enfoncés dans le bistre des arcades sourcilières très profondes. Gom-

LE TRUSl loi

ment une jeune fille pouvait-elle subir un tel visage ? Manuel se trouva laid pour Concepcion. Il lui compara l'indifférence de Carmen. L'image de ïaquechel, le total des capitaux planteurs se mêlèrent aux gracieuses évocations. M. Héricourt pouvait, à la fois, parfaire l'aspect de son visage, et chercher la solution d'un problème financier. La plupart de ses idées ingénieuses, il les avait conçues en voilant, avec art, la calvitie naissante de son occiput, ou en émondant la moustache autour de ses lèvres charnues. Il tenait à paraître vivace malgré la carrure de ses épaules et la courbe de son estomac. Vivace par le corps, par l'intelligence. Il les cultivait ensemble.

Enfin il boutonna son veston aux amples basques sur la chemise de tussor, et sur la culotte blanche serrée dans les molletières fauves. Ainsi, fier de son attitude, et le chapeau de Panama vers la nuque, Manuel Héricourt s'estima capable d'amener les Glamorgan, Concepcion Cifuentès au point de trouble voulu pour qu'ils le servissent, pour qu'elle se livrât spontanément, tentés, les uns, par l'apport d'une idée industrielle, et, l'autre, par l'offre de plaisirs néroniens qu'ignorerait ensuite la discrétion certaine d'un quadragénaire oublieux de la jactance propre aux jeunes amants. Cette espérance le distrayait fort tandis qu'il rédigeait, en son esprit, la lettre devant persuader le marquis d'Oro, le syndicat planteur et le généralministre Rodriguez, trop inquiets de la clause résolutoire qui menaçait leur navigation marchande de perdre les paquebots à grande vitesse de l'Electric-Standard. Brusquement, l'administrateur dicta. Jumillac estima ces raisons telles qu'il demanda l'autorisation de les câbler au baron Vogt. La main nerveuse du secrétaire attrapait, sur la planche, le code abréviatif de leur correspondance sous-marine.

— Voilà, dit-il, une tasse de café et une séance au miroir qui valent de l'argent. Ça paye.

En silence, les yeux humides et la poitrine secouée. M. Héricourt scruta l'âme de ce disciple aux cheveux drus et joliment gris déjà sur la figure juvénile. Le sourire était encore dessiné par l'indulgence et le mépris. Dans ce ventre creux, dans cette sveltesse, quelle formidable énergie se rétracte ! Toujours il faudrait à ce regard opposer la défiance. Cependant, M. Héricourt remercia de son mieux le collaborateur. Jumillac réfuta l'exagération : son geste était celui d'un disciple capable de mettre en œuvre un espoir savant du maître. Dans Puerto-Blanco, cinq années avant, dès l'heure oii les Américains rachetaient la concession française de Panama, qui donc avait pensé à saisir l'ondine et sa force ?

— Pas moi. Non... dit M. Héricourt... Pas moi. Clarisse. Je fus amoureux d'elle il y a quelque dix ans. Elle étudiait le rôle d'Ophélie, sa gloire depuis, par le monde. Elle disait déjà : « Ophélie, c'est le mystère de l'eau fugitive et folle que l'Hamlet ne peut saisir, parce que le sceptique ne possède jamais le réel, ni même l'illusion du réel nécessaire pour agir. Ophélie, c'est le mouvement de l'eau; c'est l'apparence qui se métamorphose; c'est le perpétuel changement; c'est la force fluide qui se noie... pour reparaître. C'est le mouvement et la force de l'eau !... » Eh bien, mon cher, le soir où je l'applaudis dans ce rôle, j'ai compris toute la puissance future de l'eau. Câblons à Clarisse Gaby quelle chance je lui dois.

— Elle ne saura ce que vous voulez dire.

— Clarisse !... Vous ne la connaissez pas. Elle dansera. Elle n'aime rien tant que de suggérer aux hommes, par son influence, des idées banales d'abord, créatrices un jour.

— Que vous êtes jeune, mon maître!... fit Jumillac. M. Héricourt entendit bien que ce n'était pas un

compliment. Il insista néanmoins.

— La femme est l'occasion des pensées...

L'ingénieur se permit seulement de sourire en pinçant ses lèvres minces, en mordant la chair intérieure de ses joues rasées. M. Héricourteutle sens de sa candeur auprès de l'être sardonique et beau. Quelle sorte de femmes résisterait à ce dédain, à cette volonté formidable ? Une fdle comme Marceline Landelle serait probablement broyée . Sans quoi, par l'entremise de cette enfant dotée, mariée, M. Héricourt eût pu confier à la vigueur spirituelle du couple le destin des entreprises. Soudain, le ridicule de ce vœu agaça le rêveur. Il sortit.

A cheval, sur la route, il priait une lavandière de le conduire au bivouac des Asturiens.

Honteuse de ses bras nus, de sajupe mouillée, plaquée aux jambes, de sa grosse poitrine et du corsage rétréci que tiraient les boutons, la mulâtresse s'enveloppa le buste dans une espèce d'écharpe jaune. Gela ne fit qu'accuser mieux la ligne creuse du dos et le volume de la gorge. Le peso d'argent attirait la main qui s'ouvrit, rose à la paume, qui se referma, brune, sur la pièce. Carlota remerciait. EUedénicha dans un monceau de loques humides le manche rompu de son ombrelle, et la déploya, malgré les taches d'huile. Ils allèrent.

Parce que, dans l'ombre du cheval, elle se dandinait un peu, souple sur des pieds boueux, la conductrice gagna de l'aise. Tantôt elle haussait l'épaule comme pour se protéger contre l'examen du cavalier. Tantôt elle rectifiait la position de sa main retroussant la robe à falbalas. Atin de paraître courtois aux plus humbles, M. Héricourt, gentil, confessa la femme. Elevée sur la marine de Puerto-Blanco, Carlota montait, depuis cinq ans, de côte en côte, avec ses deux frères, toucheurs de bœufs, avec sa mère qui vendait la soupe aux équipes. De chantier en chantier, toute la famille avait suivi sa clientèle de défricheurs cubains, de terrassiers nègres, de convoyeurs métis. Carlota s'était

mariée à l'inauguration du nouveau port. Son enfant était né sur la première assise, quand on achevait, à Taldero, la Petite Sucrerie. Son mari, un Asturien, était mort du vomissement noir, pendant qu'on desséchait les marécages pour planter la canne. Remariée àParajas, sur le second plateau, six semaines avant la grande inondation et le fléchissement du rail, la veuve serait mère, pour la seconde fois, lorsque l'eau jaillirait des tunnels à Los Palacios.

Ainsi babillant, elle montra, pendue à son collier de verre, la médaille commémorative du Port-Blanc, que son premier époux avait reçue de M. le Directeur des Travaux. Sous les taches de l'ombrelle, on distinguait encore le dessin spécialement imprimé pour les sucrières de Taldero, en mémoire de leur bravoure durant un incendie des séchoirs. L'existence de cette femme et le progrès de Los Dados étaient donc unis étroitement; et cela jusqu'au sacrifice d'un cher époux dans l'épidémie brève qui avait sévi parmi les hommes employés à l'assèchement. Avec l'emphase qui seyait, M. Héricourt plaignit ce malheur. Garlota parut surprise. Indolemment elle avait débité son histoire, sans émotion. A lavoir se recoiffer sans cesse, s'envelopper mieux, M. Héricourt soupçonna qu'il la préoccupait surtout. Elle craignait certainement d'être mal jugée pour sa tignasse crépue, pour sa poitrine indécente et pour son ombrelle sale. Telle était donc l'humanité dont les efforts, la jeunesse, et parfois la vie, composaient, avec les matériaux et les forces des machines, la valeur croissante de Los Dados. Cette coquetterie qui marche, cette douleur qui s'ignore, ces peines en vie, ces joies timides : voilà la matière essentielle du succès.

M. Héricourt apprit que les frères refusaient à Carlota l'argent de leurs salaires. La mère et la tante nourrissaient tout de même les garnements parce que, sans homme, les dames ne sont pas respectées. Certains

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jours, les mangeurs de soupe, les buveurs d'aguardiente cassent les jattes, et refusent de solder leur écot, si Ricardo ne gronde pas les ivrognes, s'il n'empoigne pas sa trique en excitant son mâtin. Ces réflexions, Garlota les énumère à haute voix rnaintenant. M. Héricourt s'amuse du verbiage qu'il entend, des imaginations qu'il devine. Ce n'est que cela, un être conscient ? Au soleil, cette créature fleure l'épluchure de canne, la sueur du travail, le jus d'orange. On se poisserait les doigts en touchant ce cou de bronze. Encore deux ou trois questions sur la guerre de l'Indépendance que la mulâtresse oublie, sur le but de tous ces travaux entrepris dans la montagne qu'elle croit renfermer un gisement d'or. Comme M. Héricourt nie, la rustaude garde sa foi en ces trésors fabuleux noyés jadis dans les Trois- Lacs du haut plateau, sous les deux masses rocheuses qui le surmontent : les Dés, Los Dados.

Le cavalier tend un cigare à Carlota. Pour l'allumer, elle force le maître à s'arrêter, à se baisser. Bientôt, elle se prend à chiquer un bout tandis que l'autre se consume. Carlota prétend que le tabac mâché entretient les dents saines. Pleine de salive, la ,beuche aux lèvres brunes lance son jet visqueux qui 5e niche en boule dans la poudre du chemin.

Discourant, Carlota s'apprivoise. Elle ne modère ►lus le balancement qui fait, sur ses hanches et sur sa i^roupe grasse, rouler sa taille. Bientôt, elle a mangé

tiers du gros cigare, tout en le fumant avec parcilonie. L'ombrelle arrondit un halo de lumière autour les bandeaux crépelés. De la nature exubérante, ;ette mulâtresse paraît le centre actif et bavard, plus que le cheval humide, plus que M. Héricourt réprimant son dégoût pour cette femelle malodorante et moite, pourtant fondatrice un peu de leur puissance.

Puissance que, sous trois hangars de palmes sèches, les Asturiens s'apprêtent à grandir. A l'ombre des cha-

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peaux, la plupart ont l'attitude sévère, les gestes lents de ceux qui savent le prix de l'effort. Quelques-uns buvottent, par un tuyau, le contenu de petits barils. D'autres tirent leurs bardes de sacs en sparterie, et vérifient l'usure. Voûtés par les labeurs agricoles, bien des vieux demeurent assis dans le sable rose. Ils ménagent leurs forces, par ce repos, au milieu des paquets, des caisses et des malles. Six gaillards abattent leurs cartes parmi des injures gaies. Les gamins qui ont, pour la première fois, quitté l'Espagne en compagnie d'un oncle ou d'un père, examinent avec stupéfaction les négresses quasi nues dans leurs robes diaphanes. Elles leur vendent le jus de guanabane au verre. L'entrée de Carlota fait luire des yeux tristes auparavant. Un qui grattait sa mandoline cesse net la musique. Ses auditeurs se retournent. Ils sourient dans leurs visages rougeâtres qu'agrémentent les anneaux d'oreilles. La mulâtresse suscite le réflexe du désir dans les chairs des jeunes, dans les cervelles des vieux. Elle aborde tout de suite une sorte de toréador souple en sa culotte étroite; le porte-monnaie avec la blague et le couteau bossuent les poches. Puis Carlota présente ses frères, deux souples flandrins parés de chemises béantes, de ceintures rouges et d'espadrilles multicolores. Ricardo, l'aîné, s'arc-boute contre le joug de son attelage pour le faire reculer sous le hangar. Alfonso, le cadet, caresse de l'aiguillon les échines de ses bœufs. Hors de chariots encroûtés par la vase, dix nègres ôtent lentement les ballots et les cassettes des Asturies. En leur lourde graisse accroupies, la mère et la tante de Carlota, non loin de là, surveillent les vapeurs de la marmite qui flambe au-dessus d'un âtre en pierres brutes. Cubain, déHcieux et frêle, le mari dispose les tables, les bancs. La sueur inonde ses joues. Carlota plaisante cette faiblesse. Cependant qu'elle entasse du linge sale dans les couffes pendues aux dos de trois mules. Elles frémissent de

la jambe, s'épousseitent de la queue pour secouer les tourbillons de mouches.

Contenue par les barrières, cette foule tranquille, fumeuse, attend le tour d'inscription sur les contrôles. Un à un, la voix d'Angel Ortiz nomme les postulants ^élus entre de trop nombreux, tant la renommée de l'entreprise attire de gens. Aux plus chétifs, il attribue les besognes d'adresse et de patience, la charpente, la taille et la pose des fils. Aux plus vigoureux échoient les terrassements, les charrois par la brouette, le déblai, le remblai. Psychologue passionné, Ortiz compose les équipes d'après une juste proportion de campagnards qui fourniront l'obéissance et l'assiduité, de faubouriens qui seront l'initiative et la malice. Dans les poches avachies de sa veste en alpaga verdâtre, le Directeur entasse une bibliothèque de carnets, de bloc-notes et de barèmes. Avec les bons ajusteurs et réparateurs d'outils, il affecte de causer sur le ton de politesse soigneuse qui en impose à ces raisonneurs. Au contraire, il brutalise les bouviers qui ne cèdent qu'à la force et à l'arrogance. Il a vite fait de répartir en équipes ces hommes, de leur indiquer leurs tâches, le mètre au poing. Exercé par trois ans de guerre cubaine, cet esprit d'artilleur discerne tout de suite, entre les cils de ses yeux myopes, le réel des âmes. Quelquefois il se met en selle pour dominer chacun . Alors, il pousse dans la foule son Pizarre indigné. Angel Ortiz plonge ses regards dans les plis de toutes les faces. Une crispation du nez, un clignotement de l'œil, une moustache hérissée, un détail de la tenue, l'avertissent des caractères. Rarement le manieur d'hommes se trompe. Ancien élève parisien des Arts et Métiers, il est un type de cette élite cubaine, résolue à conquérir, par la science et l'industrie, une place au premier rang des nations. Ses papiers d'une main, ses rênes de l'autre, il s'agite sous les hangars. Il interroge les Asturiens dans leur patois. Il note au crayon les

choses utiles. Il distribue les outils. Soudain, il se hisse en selle. Son unique éperon pique le flanc de Pizarre. Le trot disperse les groupes bousculés. Angel Ortiz crie qu'il revient aussitôt.

M. Héricourt n'en croit rien. Au pas de son cheval, il passe les équipes en revue. Il s'oblige à une sorte de sévérité extérieure, à un dédain ostensible qui désigne du doigt, sans une parole, l'ouvrier trop malingre, Toutil mal affûté.

Les contremaîtres achevèrent la remise des pioches aux nouveaux venus. La plupart essayaient le manche, puis s'en plaignaient. Les anciens échangeaient leurs instruments après avoir critiqué la grosseur du bois et le tranchant du fer. Conscients de leur importance, les Asturiens réclamaient les meilleurs types d'outils indispensables à la perfection de leur travail. Plusieurs affirmèrent qu'ils ne se gâteraient pas la main en se servant de pelles américaines trop courtes. Qu'à travers l'Atlantique, on eut envoyé des racoleurs les quérir dans les villages des monts Cantabres et dans la vallée du Douro, cela remplissait de morgue ces Espagnols. Toutes ces façons de gens qui essayèrent d'affirmer, au moins par les mots, une volonté illusoire, amusaient M. Héricourt plus qu'ils ne l'agaçaient. L'un dit avoir participé aux grèves de Bilbao quand il piquait les choux des maraîchers là-bas. Et les autres confirmèrent, avec déférence, les prétentions de cet escogriffe barbu. Il lançait loin la salive. Il pérora davantage les mains aux poches d'un large pantalon déteint. On lui souffla dans l'oreille qu'il se compromettait devant l'administrateur lui-même. Narquois, l'homme dévisagea M. Héricourt. Bien que cet indocile proposât de rendre la prime d'engagement et de retourner en Europe à l'instant même, pour peu que ses paroles libres incommodassent les employeurs, il finit par baisser le ton, par accepter sa houe.

Manuel Héricourt fit la sourde oreille. Il compre-

nait que des êtres intelligents, un peu, se crussent méconnus, asservis, exploités lorsque les plus rudes labeurs leur étaient lotis par la malchance. Toutefois, il prescrivit de joindre ce bravache à la petite équipe de ceux qui travaillent loin de la masse, dans le chantier de réparations. Furent choisis pour le seconder, sept entre les plus balourds que l'influence de l'agitateur ne pourrait apparemment émouvoir. Enfin chacun se trouva pourvu de ses instruments, de sa musette et de sa gourde.

Manuel Héricourt au milieu des Asturiens, alla vers les Lacs.

Soufflante, suante sous les feutres flasques, sous les chapeaux de paillasson, la cohue des Espagnols escalada d'abord les pentes rocailleuses, parmi les glaives de feuilles rudes et piquantes. Des gamins, exagérant, pour rire, leur douleur, gambadaient. Des anciens indiquaient aux nouveaux venus l'audace de petits vautours juchés sur les poteaux télégraphiques. Contre l'un qui se lissait les plumes, on excita les roquets d'Espagne. Ils quittèrent les talons de leurs maîtres pour aboyer vers cet oiseau chauve, impassible. Contente d'avoir enfin déterminé l'essor pesant du rapace, la foule salua d'une clameur cette fuite que le soleil recueillit dans ses lumières éblouissantes. Alors, les chiens se mirent à flairer la terre différente du sol natal.

Selon les ordres des inspecteurs à cheval, les équipes divergèrent. Bientôt, elles furent une ligne mobile sur le plateau des Lacs. Et leur force déferla vers les rives oii l'on élevait les barrages. Elle gagna les régions de l'ombre projetée par Les Dés. Au-dessous, les explosions de la mine chassaient un peuple de passereaux. Après le mouvement onduleux des hommes, les chars à bœufs cahotaient sous leurs charges de ciment et de fer. Les roues gémissantes déchirèrent les ronces, aux cris des charretiers. Pour la

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soif, les mulâtresses poussaient maintes bourriques bâtées de jarres pleines. En couples, des papillons s'élevaient des corolles. Les négrillons nus les poursuivaient, franchissant les buissons qui s'écartaient au choc des ventres vigoureux. Le tumulte de la vie anima la torpeur de l'air.

M. Héricourt adora l'intelligence de l'homme s'emparant de cette nature passive. Ivre de bruit, il se crut la cause de ces forces actives et disciplinées. Son génie allait unir de la vie savante à ce paradis de montagnes solaires, à ces perspectives argentées par les fûts gracieux des palmiers supportant la fournaise du ciel sur leurs panaches d'émeraude.

Le civilisateur eut le désir d'étreindre sa joie dans la forme d'une amante. Afin d'aimer Concepcion Gifuentès, il descendit vers la gare de Parajas. JE

Or, des mulâtresses aux capelines bleues arrivèrent en nombre, les semaines suivantes. Beaucoup promenaient, à dos de cheval, leurs alcarazas. De chantier en chantier, au bas des échafaudages, contre les cordes gardant les tranchées, ces femmes distribuaient l'apaisement. Les moustaches une fois essuyées du revers de la main et la piécette remise à la vieille, on sentait moins de douleur sous l'échiné, moins de brûlures dans les paumes crispées sur le manche de la pioche, sur les tensions du câble, sur le fer du levier. Les économies, un jour, vaudraient mille liesses aux gens laborieux. Les Cubains se promettaient des voyages à la Havane, des flâneries dansles cafés de la place, et le long des colonnades bleues, des colonnades roses qui bordent le faubourg du Gerro pour dispenser l'ombre aux belles ninas en robes empesées. Si leur grâce émeut, il y a, dans les rues ombreuses, de jeunes mulâtresses. Fardées, assises dans leurs niches aux battants ouverts, ces femmes ont des fleurs d'or dans^ ^la chevelure, des toilettes de gaze bleue, de gaze rerte, et des sourires vernis entre les fossettes brunes.

Le vœu de boire ces lèvres mêlées de tamarinde distrayait les Asturiens qui, là-haut, garnissaient de moellons les barrages, les pilastres des vannes, les tunnels bientôt capables de contenir les eaux des Lacs, et d'en régler la diffusion.

Les cloueursdeLos Palacios aussi rêvaient de cela,

eux qui munissaient d'ardoises le « Canal d'amenée » parallèle au torrent de la Cascade ; et aussi les maçons qui voûtaient les nouveaux fours à pyrites de cuivre. Les piqueurs de grès, espérèrent un combat de coqs à Matanzas. Des audacieux pariaient d'avance avec Hernandez, amateur aussi, en l'honneur de champions illustres.

Près d'Alta Vega on murait la <^ Chambre de Retenue » où les masses liquides s'accumuleraient sur la Corniche, avant de se précipiter dans les conduites en tôle d'acier par la pente de la falaise, vers l'usine génératrice. Ces constructeurs souhaitaient leurs aises de villageois mariés avec une jolie maraîchère du Parafas. Le spectacle de la région cotonnière en pleine efflorescence invitait au désir de la richesse agricole.

En bas, dans l'ombre de la falaise, les puisatiers de Parajas patiemment, obéissaient à l'index diamanté de Colhood, pour approfondir la fosse des dix-huit turbines. Cent Cubains prestement élevaient les halles au-dessus des places destinées, par Simpson-Hill, aux électrolyseurs qui affineraient les mattes de cuivres. Il en expliquait les épures en parlant du nez pour éprouver son jargon espagnol. D'autres dressaient les soutènements des dynamos selon la toise de Clarter, et se moquaient de ce ventre dans le pantalon de treillis vert à bavette. D'autres encore plâtraient le laboratoire pour la satisfaction de Van Hoven alignant ses échantillons de fonte et de cuivre, ses flacons de réactifs et ses bobines de laiton. Tous ces gens-là se croyaient propres à recueillir une bonne part de l'opulence, fille des machines dont ils terminaient les maisons. Ils comptaient les semaines nécessaires à l'achèvement. Les eaux des lacs arriveraient enfin sur les auges des turbines, à travers les gros tubes dont les sections gravissaient la côte dAlta Vega, en camions attelés de huit bœufs. Au milieu des équipes posant la voie ferrée, trc^is de ces sections mises en place devant

la Chambre de Retenue sonnaient sous les marteaux des riveurs qui les aboutèrent à grands coups.

Kennedy braquait vers ce point la lunette de nickel qu'allongeaient, rétrécissaient les araignées courantes et jaunes de ses mains, qu'elles haussaient en desserrant les vis du trépied, qu'elles baissaient lentement selon l'apparition des mires et de leurs voyants sur les monticules lointains. Dociles à leurs contremaîtres yankees, les ouvriers de l'usine génératrice furent les premiers à concevoir le total de l'entreprise, toute la force promise, et toute l'idée du civilisateur. Ils comprirent que leur tâche ne se réduisait pas seulement à cimenter les pierres sous le fil à plomb, mais qu'elle collaborait à la puissance d'une volonté tout à l'heure maîtresse de l'énorme énergie incluse dans ce mont à trois étages de plantations, à quatre cités neuves, à cinq foules agricoles, industrielles et constructrices échelonnées de la mer aux cimes.

— C'est un malheur que cette affaire-là reste entre les pattes des Européens si longtemps. Entre les mains des Yankees, elle deviendra le plus grande au monde... grognait Kennedy.

— Vieux... répondait Forster... elle passe aux mains de Joë Clamorgan déjà. Il ne sera pas dit qu'une pareille machine, née sur le sol délivré par l'Union, resterait au pouvoir de la. seule Europe... Notre Jim Clamorgan cligne de la paupière... par ici. On verra bientôt la bande verte de l'Electric-Standard sur les lingots d'acier et sur les câbles de cuivre qui sortiront de ces bâtisses... On ly verra tout à l'heure, Kennedy. Je parierais bien quelques dollars.

Et chaque jour Forster augmentait la somme de la gageure en claquant l'épaule gauche de Kennedy.

Savoir qu'ils travaillaient pour Clamorgan et son trust, c'était aux Cubains émerveillés une promesse de salaires complets autant qu'éternels. Le soir, en remontant de la Corniche, ils annonçaient cette chance

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aux poseurs de rails, aux asphalteurs de la gare, aux charretiers de Marlinez, aux Nina, aux Carlota et aux Manucla de la Porcherie, aux camarades qui les entraînaient chez le Chinois, devant un verre plein de joie liquide. Le propos gagnait les tables de Paquita Nunez, la maison même d'Angel Ortiz.

Sa parisienne là, s'étiolait, neurasthénique dans la chaleur, avec la peine d'avoir fui, deux mois, pour un séducteur infidèle, le chermari qui l'avait reprise ensuite à la misère, au désespoir. Consolateur, Angel prédisait le retour en France. Si leurs parts de la Franco-Cubaine étaient bientôt converties en actions de l'B^lectric- Standard, le ménage irait vivre à Fontainebleau, dans la foret natale de l'inconstante pardonnée. Une minute, la face de la malheureuse se pouvait alors détendre. L'espoir vague de retrouver l'homme de sa chair éclairait Sylvie. Angel devinait la mauvaise rechute; et il sortait en hâte, le cœur tranché, avant que l'impéni- jB tente lui répétât :

— Non, non ... En France, tu ne pourrais pas oublier. . . Tu ne pourrais pas, toi non plus.

Comme cette vie se liait aux chances de l'œuvre, toutes les vies haletantes de Los Dados se nouaient à la fortune de l'entreprise. Chacun savait maintenant que cette terre et cette eau contenaient le possible de bonheur futur, ainsi qu'elles contenaient déjà la certitude présente des repas plantureux et des ivresses qui dilatent. A l'exemple des Yankees acharnés sur leurs lots, mécaniciens, charpentiers, maçons, charretiers, nègres et manœuvres se prirent d'affection pour leur tâche qui devenait leur bien.

Les outils mieux affûtés attaquèrent plus opiniâtrement la résistance de la matière. Les intelligences s'évertuèrent pour comprendre la vertu des lignes et des chiffres. Elias Regas griffonnait. Les vagabonds mêmes enlevaient plus de calcaire dans la galerie que la tarière hydraulique, puis les explosions élargirent,

prolongèrent vers la nuit de la grotte illuminée de phares à l'acétylène, pour la besogne des mineurs.

L'orgueil se développa dans les cœurs fortifiés.

Vint un jour où Elias Regas n'intimida plus en arrêtant sa mazette au milieu du hangar chinois. Les Américains le toisèrent, se regardèrent. Simpson-Hill îclata de rire. Les Italiens continuèrent leur dispute Lvec la colporteuse qui leur réclamait une piécette \încore en échange d'une culotte de coton pareille à celles pliées dans sa corbeille. Entre ceux qui ronflaient à l'ombre, le chapeau sur la face et le gilet béant, il n'y eut pas de nègres pour répondre à l'appel d'Elias Regas réclamant des charpentiers. Quelqu'un ôta sa pipe d'une barbe rousse afin de l'avertir que M. Angel Ortiz avait emmené vers la Corniche tous ceux qui baguenaudaient sur les routes. On y trimait dur. Depuis le matin, trois sections de conduite en tôle d'acier demeuraient au tournant de la piste, à l'angle du lacet, avec leur camion qu'on n'osait plus faire avancer ni reculer de peur que le terrain en surplomb ne cédât, que le tout ne tombât du côté de la mer, et n'allât écraser une partie des usines presque achevéesdeuxcents mètres au-dessous. M. Rriois avait exigé qu'on montât une chèvre à palan pour relever le flanc du camion suspendu dans l'espace. L'ingénieur avait même cravaché une équipe de nègres pour refus de travail périlleux : l'un des tubes basculait dans les chaînes. Le joufflu Simpson-Hill estima la correction juste. Sentencieux, Harte ajouta que le moricaud gâchait tout par sa fainéantise. Quoiqu'ils eussent dit cela en anglais, un Italien les comprit, et les traita de sauvages. Un nègre est un homme comme un autre. Alors une discussion s'engagea confuse en trois langues et six dialectes. Les caballeros s'en mêlèrent. Us péroraient du haut de leurs rosses. Us se dressèrent sur leurs étriers de corde en gesticulant. Effarées les mouches quittèrent les bêtes, et regagnèrent le pla-

fond. Liao-Ti cependant vendait deux saucisses à Manuela qui les fourra, dans sa large bouche, ensemble, pour ne pas se brûler trop longtemps les doigts.

Le Chinois s'intéressait à la colporteuse et aux pantalons de cotonnade rayée. Il les déph'a. Il étudia le tissu, il demanda l'adresse du fournisseur, et la nota sans omettre de verser, en même temps, du tafia devant un couple de musiciens ambulants, ni de trier des clous qu'achetait une fdlette nigaude et nue, ni de commander au courtier de Matanzas un assortiment déconfitures anglaises, ni d'acquitter le droit que réclamait le fisc pour l'entrée de quatre tonneaux débarqués la veille, Puerto-Blanco.

Elias Regas faisait inutilement ses offres de salaires aux Italiens. Vieille femme à béquilles, leur interprète répondit : « que, venus exprès de la Floride, où ils foraient les puits, pour en creuser dans la grotte, ils ne voulaient d'aucune autre besogne ». Enfin, l'un des caballeros parut tenté. 11 encouragea ses amis qui se concertèrent, puis refusèrent. Des dormeurs, quatre se réveillaient; mais ils exigèrent un peso par jour et une avance. Elias Regas les injuria. Ils sourirent. Ils se recouchèrent, impassibles. Ils n'acceptaient pas un salaire de nègres. Elias pensa qu'il ne pourrait mettre en état les logis des arpenteurs; encore moins finir l'installation sanitaire du marché.

Dans cette foule qui fumait, crachait, remontait ses culottes, relaçait ses brodequins, trinquait, plaisantait, querellait et buvait, dans cette foule aux corps vêtus de larges pantalons flasques et de chemises roses, aux visages coiffés de feutres informes, Elias Regas ne trouvait plus les gens faciles des premiers jours. Cent volontés grinchues méconnaissaient son prestige. Elles avaient pris conscience du besoin qu'on avait d'elles, de leur valeur présente. Et elles réclamaient des avantages proportionnés à la fortune de l'entreprise. Elias

devina l'hostilité certaine qui germait derrière ces fronts bas et têtus. Les gestes de commandement n'avaient plus cette efficacité manifeste qui, pendant la guerre de l'Indépendance, décidait les pasteurs de Los Palacios à risquer la mort. L'inspecteur des Tra:vaux n'y comprenait rien.

Toutefois, quand il eut feint de n'embaucher personne, de partir, les caballeros sortirent derrière lui. Ils n'étaient plus que cinq. Des dormeurs, une dizaine en grognant se leva, empoigna ses outils et ses paquets. Déjà la bande dépassait la Porcherie, lorsqu'un tourbillon de cailloux dégorgea Angel Ortiz et sa bête indignée. M. Hernandez appelait du monde à la Corniche. EHas Regas avait-il vingt hommes ? Les poteaux télégraphiques devaient être aussitôt déplacés. Pour ce changement de travail, les ouvriers discutèrent de nouveau. Même les cavaUers mirent pied à terre. Ils ne voulurent remonter que moyennant la promesse d'une prime. Leur marche fut retardée par la rencontre de troupeaux de moutons, porcs et bœufs, envoyés par les Alvina. On attendait,và la Grotte, des Yankees, gros mangeurs de viande. Bêlant, reniflant et beuglant ce défilé de gigots et de jambons futurs égaya la troupe. Elle insulta bruyamment à la trogne de celui qui menait les bœufs, à la maigreur du pâtre qui excitait ses chiens contre les moutons épars, à la claudication du porcher, bien en peine de ses cochons renifle urs, grognons et rebelles. Les femmes qui conduisaient les chevaux du bagage, répliquèrent si vertement que la file des caballeros se plut mieux à conspuer de pauvres nègres.

Massés en un rang, épaule contre épaule, ces africains piochaient la sente indolemment au rythme d'une mélopée. Leurs figures massives sous les chapeaux de paille semblaient insoucieuses de l'effort que répétaient les bras nus hors des gilets. Par ses grosses lèvres noires et craquelées, ses dents de porcelaine et

ses yeux inatlentifs, l'équipe bayait au ciel, aux passants. A d'autres têtes eût-on dit, appartenaient les corps musculeux et lisses qui se tendaient pour lever la pioche en mesure. Kt Regas fit admirer à ses caballeros l'Oncle Tom capable de paresser par la tête quand il besogne par les membres.

Traînant son cheval dégoûté de ce maître insupportable, Angel Ortiz guidait toujours la cohorte. Autour d'elle grouillait de la canaille qu'il admonestait, tour à tour, en espagnol et en anglais. EHas renonçait à conduire des hommes quand Hernandez accourut gigantesque sur sa jument blanche. De cette tribune animale et mobile, il discourut. Rauque, ample, sa voix martelait l'air qui vibra sur les tympans des auditeurs. C'était, pour eux, un spectacle toujours amusant d'entendre leur héros. Ils le suivirent sans trop murmurer. Le profil en l'air et la main frappant son cœur, Hernandez ne tarda guère à leur communiquer l'émotion opportune. Alors, Angel Ortiz tria les ^ gens soumis par cette éloquence, observés par son astuce, les amena sur le terrain difficile, au pied des poteaux à déraciner. Tenace, il pressa le travail toute une heure.

De la Quinta Hernandez à la pointe de la Corniche, M. Héricourt était venu promptement. Il complimenta son Directeur des Travaux. Dans sa barbe noire, Ortiz ricana. Très content, au fond, de ces éloges, il les sentait véridiques, bien qu'il raillât cette légèreté française, vite satisfaite des apparences. M. Héricourt contesta. Si les apparences l'avaient instruit, le jour où il avait, en volante, gravi la côte, et cru périr sur le tournant de la Corniche, il eût commencé les travaux par la réfection de cette route. Heureusement les premiers camions en pleine charge avaient pu franchir les points difficiles. Celui-là choppait, la saillie de roches extrêmes ayant fléchi sous cinq tonnes de tubes.

Ensemble, l'administrateur et le Directeur des Tra-

vaux examinent le mauvais pas. Dressées en hâte sur le chemin, à droite du camion, les trois hautes poutres de la « chèvre » soutiennent un palan dont la chaîne embrasse la charge pour la contenir, et aussi pour agripper la gauche du véhicule, dès lors moins pesante sur le terrain dangereux.

Cela surplombe le vide. Deux cents mètres audessous, les maçonneries des usines génératrices s'étalent. Si le cylindre superposé aux deux autres, échappé aux câbles métalliques d'arrière, et qui penche, oblique, vers l'abîme, culbute, ce poids formidable certainement s'éboulera dans la plaine du Parajas, sur les constructions, parmi les turbines neuves qu'il réduira en miettes.

Angel Ortiz calcule. La catastrophe coûtera sept cent mille francs à la Compagnie. M. Héricourt prévoit que cet accident justifiera les craintes des actionnaires cubains. On arrêtera peut-être les travaux, en pestant contre sa « mégalomanie ». Et le vieux Joë de Gity-Park offrira le rachat pur et simple que les amis de M""^ Alvina feront, sans doute, accepter par Vogt. Ce résultat paraît sûr. L'estomac de M. Héricourt souffre.

Afin de prévenir la chute, une grappe de nègres se crispe sur la queue du câble enroulé au milieu du cylindre rebelle. Aux ordres de Kennedy domptant, de ses mains monstrueuses, les épaules en effort, ces noirs exercent une traction prudente pour rétablir l'équilibre de Ténorme tube incliné vers le précipice, pour le recoucher entre les deux autres; mais, une extrémité en l'air, il menace de rompre cette nouvelle attache. D'autre part, tirée par la chaîne de la chèvre, lentement, très lentement, la gauche du véhicule monte, s'écarte de la roche branlante. Sous l'essieu, alors, Caldas, à plat ventre, essaye, avec son équipe, d'établir un pont de madriers. Ainsi la voiture poserait sur du ferme.

Que le cylindre instable échappe aussi à la chaîne du palan; et celle ci, devenue trop lâche, laissera le camion retomber. Sept hommes seraient aplatis par cinq tonnes de métal. Ce que redoute la cohue anxieuse arrêtée là, qui, sa pelle au poing, qui, son trépied sur l'épaule, qui, sa brouette derrière les jambes. Elias Regas la refoule à grand'peine.

Malgré la vigueur de leurs muscles contractés dans la peau noire ou brune, les nègres ruisselants commencent à râler sur le câble poli. Et, le cylindre rebelle pèse plus à gauche. Ce qui, tout aussitôt, inquiète Forster et Golhood, juchés sur le camion pour caler la position de l'instable avec des bois. Ils craignent sa chute. Ils sautent vivement sur le sol. A la grappe de nègres, plusieurs Cubains s'ajoutent.

On déchausse le poteau télégraphique 137. Il gênait l'arrangement des madriers au bord de l'abîme. Avec tous, M. Héricourt presse Caldas de finir son plancher de fortune. Malheureusement, les madriers ne peuvent, faute d'espace, s'emboîter.

La foule halète derrière les gestes et les cris d'Elias Regas.

Le cylindre va échapper au câble métallique et à la chaîne du palan dès lors trop longue ? La masse vat-elle retomber sur la roche branlante, la déchausser, s'effondrer avec elle dans le vide en écrasant Caldas et son équipe vautrés, puis, en bas, les turbines à pied d'œuvre, les constructions?

De toutes parts se précipitent les curieux. Quelquesuns, encombrés de sacs à plâtre, conseillent de caler le camion avec des crics. Sans lâcher les chevaux de bât qui montent les outils, un conducteur veut qu'au moyen de la chèvre, de son palan et de sa chaîne, on renverse la voiture et son chargement sur la droite. Forster se récria. Une telle manœuvre abîmerait les conduites. Or, l'eau des lacs doit y jaillir avant trois semaines.

Ayant retroussé sa manche de flanelle noire, Harte propose d'étayer le cylindre oblique, d'enrouler, sur le bout en l'air une tresse de métal, et de le rabaisser progressivement ainsi vers le cul du camion. Le pont de madriers alors s'installerait facilement. M. Héri-

Iourt interdit les essais comme trop dangereux à bras 'hommes.

11 songe aux sept cent mille francs de perte, à son !onseil d'administration, à la clause résolutoire dans la convention de City-Park. Les adversaires, en apprenant la chose au loin, généraliseront vite. Le vieux Glamorgan jouera du pessimisme. Il donnera cet accident pour le type de cent autres prochains. Sans doute le promoter décidera-t-il les autres trustées à redouter de tels risques, à refuser le maintien de l'entreprise, et à exiger l'absorption dans la holding Company, sans garantir l'existence de Los Dados. M. Héricourt sent vieillir sa face. La salive s'épaissit dans sa bouche. 11 étanche, de la main, la sueur de ses tempes.

^ A certaines flexions des membres, après l'effort, " Angel Orliz devine tout à coup la fatigue de ceux qui manœuvrent le palan. L'ordre de relève retentit avant que les travailleurs se soient eux-mêmes aperçus de leur faiblesse.

Gomme s'ils pressentaient l'importance capitale de l'action, les nègres et les blancs, les colporteurs et les contremaîtres s'efforcent plus. Us ne veulent pas de ce malheur. Une colère unanime s'exalte, en eux, contre le sort. Ils s'injurient et se bousculent à la place de l'insaisissable destin. M. Héricourt vit, avec chacun, ces frénésies.

Galdas, sous le camion, jure. Il rue. Il réclame un cric. Avec un blasphème, il refuse de partir comme on lui commande. Ni lui, ni ses hommes n'obéissent. Lààessous, ils s'ensanglantent pour assurer le cric sauveur. Leur rage s'excite. Tout à tour, les impatients

se repoussent à coups de coude dans la figure, mé- ^ contents du maladroit, et sûrs de réussir, eux. En dépit jl de toutes les objections, Harte, méthodique, escalade une roue de droite. Il rampe sur les deux tubes stables, une corde aux dents, contre sa figure de prêtre rasé.

Stupéfait de ce courage, M. Héricourt admire que les ouvriers communient avec sa passion, qu'ils admettent comme lui la nécessité d'un effort mortel peut-être. Et un grand frisson le parcourt.

Sous le camion, il y a bataille. On entend les invectives de Galdas, les « PorDios » d'un bûcheron, le cri de douleur poussé par un qu'on mord afin de le contraindre à céder la place.

Autour des nègres cramponnés au câble de milieu et comme garrottés par leurs veines en saillies dans les fronts sombres, vingt gaillards s'accolent. Harte, aplati, demande qu'on desserre les deux tubes de base, à tout prix. Force grouillante, intrépide, silencieuse, et sans hâte, la grappe humaine s'acharne sur ce câble métallique, tandis que, sous l'équipe invisible de Caldas, le bord de la Corniche s'effrite en avalanche de cailloux.

Renversant le poteau télégraphique, deux ouvriers trébuchent. Suspendus un instant au-dessus de l'espace, ils se rattrapent aux pantalons des camarades, puis remontent, et s'obstinent mieux au labeur.

Vaillamment, furieusement, tous luttent pour l'aise hier reconquise, et encore menacée.

Debout sous le tube obHque, au risque de périr, Harte parle à Forster en anglais. L'intervalle des bases ne s'élargit pas.

Au commandement d'Angel Ortiz, on rassemble des chevaux de bât qui passent. Leurs coufîes ayant été jetées, les légumes se répandent et jonchent le sol. Les hommes s'arrachent de la taille leurs ceintures rouges. Ils les tordent pour en faire des traits

qu'ils aboutent et nouent au câble métallique. A grands coups de fouet, les conducteurs chassent la file oblique des haridelles, grattant le roc de leurs fers, parmi les étincelles. Hernandez galope ici et là. 1 exhorte les uns. Il arrête les autres de sa poigne ude tombée vers une tête crépue, vers un chapeau

osier. De son porte-mine en or, Briois, à travers es lunettes noires, calcule, sur la manchette, la résistance du câble, le frottement, la durée possible de l'effort.

En dessous, les madriers trop longs ne s'emboîtent toujours pas. Blême, Harte ne peut étabhr son étai sous le cylindre oblique. Partis pour la Quinta Hernandez, où se trouvent les magasins des instruments, deux cabelleros ne reviennent pas. Un autre, deux, quatre sont envoyés afin de hâter le retour. Inutilement.

M. Héricourt grelotte sous la sueur. Jumillac le considère en pâlissant, en souriant. Rien de la nature ne change toutefois. Elle reste indifférente. A cinquante mètres, c'est la route montante où l'on acheva d'abattre un troisième poteau télégraphique. Plus haut, les équipes échelonnées de nègres psalmodient en égalisant un lit de cailloux. Tout au bout, le hangar de Liao-Ti semble le centre d'une fourmilière active. Les gens y convergent, bandes descendues des bois, venues de la ville, issus des champs vers la Cascade qui, là-haut, sous les cimes s'éparpille en vapeurs éblouissantes.

L'ondine va-t-elle fuir l'embrassement du civilisateur? Las de souffrir, M. Héricourt s'y résigne quand surgit un adolescent bien coiffé.

Pucton salue. 11 dit, en anglais, qu'il a là sa petite locomobile et du combustible, qu'il vient de la mettre sous pression, qu'au moyen de son treuil, elle opérera une traction régulière sur la tresse en métal de Harte, sans risque. M. Héricourt espère. Consulté,

Ortiz approuve; mais Briois conteste. En un moment, avec l'aide de tous, qu'aveuglent la poussière, Pucton et Sammy ont conduit devant la chèvre, leur machine traînée par une mazette. Cette ferraille branlante laisse voir le feu de la chaufferie par tous les trous» de la tôle usée. Mais le volant tourne. Les bielles fonctionnent. Le régulateur tourbillonne. Alors, Harte lance, par-dessus l'extrémité haute du tube, la corde nouée à la tresse. De l'autre côté, Forster attrape, tire prudemment. La lourde embrasse est agrafée par Kennedy.

Incontinent, la petite locomobile hoqueté, siffle, trépide. Les vieilles roues tremblent aux bouts des essieux. Une fumée noire est rabattue. Le régulateur crachotte, par ses joints, des gouttes brûlantes ; mais la tresse fixée au treuil par les nègres commence de s'enrouler.

Progressivement, au milieu du silence, que cent poitrines haletantes troublent, le cylindre oblique s'a- ^^ baisse vers l'arrière, soutenu par les étais successifs de Kennedy et de Forster.

M. Héricourt permet à ses nerfs de se détendre, à ses bras de retomber, à sa poitrine de se remplir d'air, d'exhaler, une crainte superflue. Autour de lui, la foule se complimente. On rit. On plaisante. D'aucuns repartent, entraînant leurs brouettes. Beaucoup sanglent de nouveau leurs ventres dans les ceintures rouges, bleues. Mille plaisanteries s'échangent, et des tapes amicales sur les épaules. Ceux-ci ramassent leurs légumes à terre, rechargent leurs rosses, les remercient par une caresse sur les naseaux. Ceux-là empoignent à la corne l'attelage de bœufs pour le remettre en route avec les grincements du char. En discutant, Forster et Kennedy reboutonnent soigneusement leurs manches de chemises noires. Les nègres se sont accroupis, les bras sur les genoux, les mains pendantes. Ils suent. Tous, évidemment.

jouissent de l'aise qui allège Manuel Héricourt.

Ce qui le surprend fort. Pourquoi une satisfaction générale transforme-t-elle l'ennui coutumier de cette cohue au travail, et ces rages de tout à l'heure, et ces colères réciproques, et ces querelles jusque sous le

mion ? Que pouvait leur faire cette chaîne? La pluart n'ont pas soupçonné le risque financier couru par Los Dado. Et, cependant, tous gambillent, gesticulent, fraternisent, noirs, blancs, jaunes, dans une liesse soudaine.

Galdas, son équipe, terminent sans péril la pose des madriers sur lesquels roulera bientôt la masse précieuse.

L'avenir de Los Dados est sauf.

On s'offre à boire autour des mulâtresses qui distribuent l'aguardiente des barils juchés sur leurs bêtes. On lutine leurs tailles. On reçoit leurs gifles. Vingt moustaches différentes trempent dans le même gobelet, successivement. Les centavos sortent des bourses en cuir et tombent dans les paumes claires des mains quarteronnes. Flairant cette joie publique, les colporteuses veulent profiter. Elles arrivent avec leur tabac, leurs miroirs, leurs espadrilles. Les virtuoses du fouet cinglent l'air de longs coups retentissants. Près de la locomobile encore hoquetante, des admirateurs félicitent Pucton et Sammy bien coiffés, contents de la forte somme obtenue pour leur secours. Tous vénèrent ensemble cette ferraille rougie qui a sauvé les usines génératrices, les turbines, et tout l'espoir des travaux prochains.

M. Héricourt aussi voudrait, comme cette multitude en pantalon de cotonnade, en chemise à fleurs, en chapeaux d'osier, rire, boire, faire sonner l'espace avec le claquement d'une lanière. Car elle est vaincue, cette force maligne qui avait sournoisement contraint la roche à fléchir sous la masse. Vaincue par le génie de la foule.

L'idée de tniomphe se glorifie par toute cette gesticulation unanime, par cet entrain subit. L'idée anime cette foule en travail, s'exalte avec le rire de ceux qui montent vers le hangar du Chinois, vers la vapeur delà cascade, parmi les files de chevaux, les attelages de bœufs, les équipes chantantes, en une ascension de tous les efforts humains pour saisir les cimes de Los Dados dans l'étreinte de leur vaillance.

Instinctivement, Manuel Héricourt cherche le confident à qui dire cette émotion de pensée. Son esprit, oui, son esprit créait le goût du sacrifice, puis l'entait sur l'àme unanime de ce peuple. Les gens qui frôlent le cheval du civilisateur, qui le saluent d'une parole rauque, ces gens peut-être perçoivent-ils obscurément la victoire de leur génie commun sur la brutalité de la nature.

Sentent-ils ? En tout cas, ils ne comprennent point...

— Hein, patron ! De la haine ouvrière est né cet amour pour l'œuvre... Je vous le disais; mais vous n'avez pas confiance en vous.

De son œil narquois, Jumillac épie l'émoi du maître pour lui rabattre le caquet par une phrase d'éloge excessif et, en cela même, dénigrante. Manuel Héricourt n'ose confier la candeur de son plaisir à l'implacable. Et il souffre d'être seul. Il jalouse l'exubérance de Hernandez qui conte amplement à sa femme l'aventure, les dangers, leur fin.

Alors, M. Héricourt souhaite la fidélité d'une amie...

Fallait-il que, de chacun, il se défiât? Entre sa femme et lui, depuis six ans, rien de commun ne subsistait que le sort de leur fortune. Clarisse Gaby, toute une semaine, avait été la dernière amante mêlée à l'esprit comme au corps du séducteur. Il demeurait une tête de ce troupeau que l'actrice assemblait autour de ses caprices. Goncepcion Cifuentés ne désirait de lui que l'assouvissement d'un vice puéril et virginal.

Pour la troisième fois, Manuel Héricourt conçut que

la solitude morale était une faiblesse. Près de lui, les badauds piétinaient. On s'arrêtait autour de Caldas et de ses aides. On s'informait, repartait. La foule alla toute en vie bruyante, cette vie que M. Héricourt avait tant craint de perdre le jour où il avait cru périr à jette même place, ayant aux doigts la lettre belge, et le destin de Marceline Landelle, sa fille douteuse. Sa tille ?

Peut-être la compagne d'une vieillesse audacieuse ? En se retournant, Manuel Héricourt contempla les ^tâ%es des travailleurs à l'œuvre, sur la corniche 'Alta-Vega où le grand excavateur mugissait, dégorgeait ses avalanches de pierrailles, où la brise salée de *océan accourait avec la locomotive du train mixte, ;s pièces neuves des machines, la dextérité des ajusrurs yankees, les talents des chimistes européens, les îttres cosmopolites des financiers, industriels et larchands alliés autour du monde pour la métamorphose de la Sierra.

M. Héricourt savait qu'à cette heure, dans les Bourses les capitales, comme dans les comptoirs des ports, son •êve intéressait l'angoisse des spéculateurs. En son imagination, la boule de la planète se rétrécissait à la mesure de ce qu'il pouvait saisir dans ses bras étendus. Et les pensées qui se précipitèrent dans son cer- [veau, il les confondit avec les apparences de ces Astuîens laborieux, de ces mulâtres spontanés, de ces lègres indolents, dont les groupes multicolores parselaient la plaine et les plateaux des monts retentissants.

Par un ruban de moire grise, M"^ Landelle reliajes douze feuilles d'un cahier. Avec art, elle arrangea le nœud. De sa brassière neuve elle décousit le sachet. L'odeur en paraissait trop singulière. Introduite dans le message, elle imprégna le texte d'un arôme luxurieux. Il perça même les pores de l'enveloppe mauve pendant que la jeune fdle s'appliquait à parfaire un cachet d'ambassade avec les larmes vertes du bâton enflammé comme la cire déjà répandue. Au centre, Marceline apposa l'effigie de Los Dados, deux dés, prix d'une philippine que Jumillac lui avait offert en creux dans un cachet de cristal. La pureté du relief obtenu valut un plaisir extrême à M^'^ Landelle. Elle se félicita d'un tel succès, puis s'affaissa dans sa bergère. « Ai-je raison?... continua-t-elle à se deman» der... Ai-je raison d'écrire à cette pauvre Emilie mes impressions sincères ? Elle se fâchera. Et, pourtant, Anne Vogt ne se trompera que de peu. Emilie se laissera séduire par l'enseigne. Il se gardera de l'épouser. Elle fuira cette maison, ou bien sera congédiée à la suite de quelque scandale. Sans position, elle n'aura qu'à partager les loisirs d'un second amoureux un peu riche, d'un troisième, d'autres. La fin de mon cahier avertit durement l'étourdie. Emilie se vexera. Je vais perdre ma seule amie. Pourtant, c'est mon devoir. Paul Jumillac s'est-il permis des licences, lui? Cest que je ne l'encourage guère ; et cela contre mon

désir. Si mon avertissement n'est pas aussi brutal, lamoureuse n'en tiendra nul compte. Celui-ci provoquera, du moins, une réaction, et, peut-être, utile. Sait-on jamais ! »

D'être une justicière à l'aise dans sa toilette nouvelle, batiste blonde ornée d'épis de soie rousse, et telle que la doublaient les hautes glaces en triptyque contre la tenture jaune, Marceline se blâma. Tout le miracle des rêves avait, en son destin, surgi. II n'était nul besoin de refuge dans un amour. Assez fière pour cacher les avanies professionnelles sous le récit des seuls faits agréables, Emilie avait aspiré, pourtant, à des consolations. Il n'en allait pas de même pour une [Marceline au visage ovale et rose enturbanné d'une [chevelure lumineuse, aux épaules de nacre nue derfrièro les bleuets deserre plantés sur la bordure du corsage. Pour une jeune personne ceinte étroitement de ^turquoises persanes, il était facile de condamner la faiblesse de la pauvre institutrice asservie par les disciplines d'une famille austère. Maintenant, Marceline ^savait la différence de leurs rôles, et que la Vérité, ■pour l'une, pour l'autre, présentait deux visages.

Ni M*"^ Héricourt, ni les manucures, ni M^^"" Vogt n'avaient instruit M''* Landelle de la dévotion qu'il seyait d'avoir pour ses deux bras d'enfant, pour sa main fragile et diligente, pour la finesse de ses poignets lisses, dans l'intention de soumettre ces grâces révélées à quelque dur esclavage. Certainement, la vie, chez les Diaz, ressemblerait à la vie chez les Héricourt. San tuteur avait déjà prévenu Marceline : dès le moindre ennui, elle n'aurait qu'à revenir auprès de lui.

Fallait-il perdre, cependant, l'amie, l'amie, la seule ? La Syrienne s'occupait de sa cour, le financier de ses nombres, Jumillac de son caractère. C'était pourtant le devoir que de prévenir une imprudente amoureuse. Du reste. M'*'' Landelle s'avoua que son affection pour

Emilie Glaëns diminuait. Une Anne Vogt, une Odette Lyrisse étaient autrement séduisantes. Celle-ci, par son mépris placide, pesait la valeur exacte des hommes en des phrases rares et méditées. Celle-là, par sa coutume d'envisager l'univers avec l'individu, savait mettre au point la valeur des actes. De telles sagacités psychologiques semblent plus difficiles à posséder qu'une science de brevet, ou qu'une virtuosité de pianiste. Entre les deux institutrices, la divergence des esprits s'était rapidement accrue au cours de cette correspondance. La plate amourette d'Emilie décevait un peu. « Ce ne sont que des pigeons dans la gouttière ! » avait dit Marceline . Toquée de cette métaphore, ^{iie Yogt la répétait à propos de chaque flirt avec un immanquable succès. « Vous qui avez tant d'esprit, mademoiselle », avait dit l'un des académiciens à M'^^ Landelle en rappelant ce mot.

Marcehne eût voulu que Jumillac apprît cela. Depuis, elle « travaillait » ses larges yeux bleus pour leur prêter une expression de malice. Sa myopie d'étudiante l'obligeait parfois à joindre presque les deux rangs de cils sombres, afin de concentrer les rayons lumineux. Cette sorte de regard procure de l'impertinence à la physionomie. Il paraît n'entrevoir que des petites gens mal discernables. M"® Landelle réussit à produire constamment cette insolence dans la mesure où cela inspire l'appréhension d'une critique plutôt que la rancune d'un outrage. S'étant reconnue maîtresse de graduer cette signification des yeux clairs et des cils sombres, Marceline se détourna du miroir en triptyque pour manier l'épaisse et large enveloppe bleue du cahier. Fallait-il consterner Emilie? Paul Jumillac y eût poussé. C'était le devoir, oui, le devoir, en dépit de toutes les objections. M"^ Landelle sonna pour le valet de pied.

Albert emporta le paquet à l'office. Avant d'affranchir, il le pesa, faisant remarquer à Barthélémy que la

« fille de monsieur » n'épargnait pas l'encre. Le maître d'hôtel réprimanda ce garçon. Que savait-il de ce racontar absurde, et de sa vérité ? Barthélémy prononça le mot « racontar » avec la moue de répugnance qui seyait à son masque bourbonien. Haut en couleur, rasé de près, couronné de flocons blancs, les mains derrière le dos, la panse en avant et le double menton sur le glacis de la chemise en pente, M. Barthélémy inspectait le jeune audacieux :

— 11 est mauvais... dit-il... pour un serviteur, de s'habituer aux potins. On peut ensuite s'oublier devant les maîtres; et c'est une faute de service qui vous fait exclure des bonnes maisons, celles où il y a un maître d'hôtel pour prendre toutes les responsabilités. C'est compris ?

— Penh !.. fit Albert en comptant ses lettres... La princesse d'Austerlitz l'a bien raconté à sa deuxième femme de chambre. Et, ici, quand M'^*^ Landelle a le dos tourné, Madame, elle, montre aux invités la miniature du salon de Wagram.

— C'est vrai que ça se ressemble...:

— C'est du bel ouvrage. Quand monsieur travaille une dame, il la travaille bien. Elle est rupine, c't'enfant-là.

— Et le corps donc ! Faut voir ça au bain... Vous vous en feriez mourir.

— Angéhne!... gronda Barthélémy...

La camériste pirouetta. Elle ouvrit l'armoire de chêne pour saisir, sur une planche élevée, un bocal de bonbons. Attiré par ce mouvement, Albert caressa le bouton du sein, sous la bavette à volant du tabfier. La petite ne se débattit que peu. La friandise l'occupait plus que sa pudeur : mais Barthélémy obligea le valet de pied à courir jusqu'à la poste avec les lettres, et il ordonna qu'Angéline mît le couvert dans l'office. Les maîtres dînaient au dehors. Les domestiques se promettaient un soir tranquille.

j^jme Héricourt parut dans l'orfroi de sa mante, et traînant une queue oblongue de mousseline brune à fleurs glauques dont les tiges rayaient les jambes hautes, s'appliquaient aux hanches, et dont les corolles s'épanouissaient sur les globes de la gorge M"® Landelle, suivait en sa batiste blonde orfévrée d'épis roux ; M. Héricourt, dressé sur ses escarpins et cambré dans son ample paletot noir. Ils reçurent les marques d'une affectueuse déférence lorsqu'ils descendirent l'escalier de marbre entre les valets ouvreurs de battants, les soubrettes porteuses d'éventails et de réticules jusque dans l'automobile.

Après le départ, la Polonaise Hatchka, la gouvernante Amélie, Angéline, Thérèse et Maria tombèrent d'accord pour honnir le couturier de M"^ Landelle, pour féliciter l'essayeuse de M™^ Héricourt. D'ailleurs, « on » n'en pouvait plus. La Polonaise avait essuyé des impatieaces terribles pendant les derniers moments de l'habillage ; et, les oreilles rouges, le nez pâle, elle grattait son chignon gris, en une hébétude. Amélie pleurait parce que le blanchisseur de Londres renvoyait les chemises molles trop glacées. L'empois se casserait certainement sur l'estomac du maître. Elle serait, le lendemain, réprimandée. Grave atteinte à son orgueil. Le dépit rongeait cette femme sèche. Elle assouvit sa colère sur Maria qui la bousculait en évitant les agaceries du Second. Lui voulait que la jolie fille respirât le parfum nouveau obtenu de la coiffeuse de Madame, et qu'il avait répandu sur sa personne. A.ngéline bougonna : comme elle allait mal dormir, en attendant M"^ Landelle jusqu'à minuit dans un fauteuil.

Le potage fumait au milieu de la table devant Barthélémy en manches de chemise. Les mauvaises humeurs se dissipèrent. Albert et le Second se débarrassaient de leurs habits à boutons d'or. Galants, ils passaient les assiettes de leurs voisines au distribu-

leur. Le Second ava^ mis un bouquet de violettes à la place d'Angéline. Elle se flattait du dépit venu aux yeux de ses compajs^nes pendant qu'elles la félicitaient d'obtenir de pareilles attentions. Des allusions paillardes surlagratitude probable choquèrent M. Barthélémy. Il déclara qu'il annoncerait une nouvelle importante au dessert, si l'on se tenait convenablement. « Tout de suite » réclamèrent les femmes. Il refusa, le bouillon dans la bouche, et se consacra tout entier au soin d'absorber méthodiquement liquide et croûtons. Il fallut que Maria lui mit un bras autour du cou pour qu'il atisfît immédiatement l'impatience générale. Il se

ngorgea.

— Mes enfants, vous allez recevoir, au château, presque un roi. Oui ! S. A. R. le prince Robert assistera sur la terrasse de Vernantes au circuit de la Marne... C'est la princesse d'Austerlitz qui a arrangé l'affaire. Madame recevra Son Altesse Royale. Tâfchez d'être à la hauteur! C'est à cause de ses usines en Dauphiné que Monsieur a demandé au duc de Lorraine d'organiser le circuit. On va y fabriquer les pièces fines des moteurs. Son Altesse viendra encourager, par sa présence, les coureurs milanais. Ils auront des automobiles de guerre.

Une immédiate satisfaction dilata tous les visages. La sauce se figeait autour du porc rôti, tant le chef usa de minutes pour découper afin d'entendre les questions et les réponses qui se heurtèrent. Avoir servi une Altesse Royale, cela renforcerait, à l'avenir la valeur des certificats. On pourrait dire qu'on sortait vraiment d'une grande maison. Tous se plurent à regarder les placards de chêne verni, le,damier rouge et blanc du carrelage, les fauteuils de paille où ils étaient assis, la serviette sur le ventre, devant une toile cirée nette, sous huit ampoules électriques en gerbe. Avec ses indications dorées, ses trous blancs, et son cadre d'acajou, le tableau d'appels leur évoqua la magnifi-

184 LE TRVST

ccnce des maîtres, celle des familfers : la princesse, le duc, les académiciens, les ministres, les chirurgiens de renom, les israélites fastueux, les journalistes célèbres, les dames très belles et vêtues comme les magiciennes de théâtre. On écoutait M. Barthélémy. Il avait appris la chose du père Glausel. Ce jardinier de Vernantes avait reçu, par télégramme, l'ordre de loger et de guider une équipe d'horticulteurs-paysagistes. Le parc de Vernantes allait être remis en son aspect primitif de l'époque Louis XIII. La galerie de la Pavane était déjà livrée aux artistes qui marouflaient, dans chaque trumeau, entre les vingt-quatre fenêtres vis-à-vis, leurs copies de vieilles peintures italiennes. Des parqueteurs remplaçaient les zones pourries du plancher à rosaces. Madame avait obtenu à grand'peine la permission de la vieille marquise de Vernantes, propriétaire. C'est là qu'on dresserait le thé royal après le passage des automobiles concurrentes. Les fabriques italiennes engageaient sept de leurs meilleures voitures. Son Altesse venait, par sa présence, remercier l'effort de l'industrie nationale. Barthélémy avait été interrogé sur l'emplacement de la table et des dressoirs que deux statues lui disputaient. M. Barthélémy ne laisserait pas faire. Il maintiendrait la préséance de « La Table ». contre les prétentions des antiquaires.

— Quand j'étais chez Monseigneur... conclut-il... j'ai eu la même dispute avec M. Bonnat, de l'Institut, qui voulait ôter les appliques de dessus mon panneau de desserte, pour ses cadres. Avec quoi je me serais éclairé, alors ? M. Bonnat a compris. Il n'a pas insisté. J'ai gardé mes appliques. Monseigneur avait du tact et de l'œil. M*"^ Héricourt en a aussi de l'œil.

— Tu parles !... fit Angéline.

M. Barthélémy, après un réflexe courroucé, daigna rire :

— Quelle gavroche, cette petite !

Il passa la main dans ses flocons blancs. Amélie ae

savait qu'écrire au blanchisseur de Londres. Sûrement Monsieur s'apercevrait que la mollesse glacée de sa chemise cassait mal; et il dînait chez le ministre desFinances, avec M. Vogt. La gouvernante se plaignit de sa malchance. La Polonaise rappela vertement que ses conseils n'avaient pas été suivis. On n'envoie pas du linge à glacer sans numéro d'échantillon, lorsque le voyageur a laissé une série de modèles exprès. Les deux femmes se querellèrent, comme d'habitude. M. Barthélémy tapa du couteau contre son verre. Hatchka l'appela « mal élevé ». Elle l'accusa de lui retirer le pain de la bouche en sattribuant la surveillance des boudoirs où d'abord elle dominait. Et Barthélémy de répondre que Madame s'était plainte de la saleté dans son cabinet de lecture. Améhe lui donna raison. Hatchka prétendit que s'il y avait dans la maison une « saleté » c'était bien Amélie qui servait d'entremetteuse à Monsieur. Vigoureuse, Amélie boucha, d'un soufflet, l'éloquence de la dénonciatrice. Alors, la Polonaise contenue à grand'peine par le maître d'hôtel et le Second, cria son indignation contre la grossesse de Maria, l'avortement d'Angéline, la trahison de Joséphine qui trompait le chef avec le cocher. Là-dessus, le gringalet de chef et le cocher cubique se jetèrent sur elle. « Il faut que je l'étrangle ! » hurla le gringalet... Heureusement, Angéline avait une crise de nerfs : et, comme Albert en profitait pour lui ouvrir le corsage, Maria et Amélie se hâtèrent de la secourir, craignant la colère du Second, et un duel de rivaux. Barthélémy

je leva énorme, cramoisi. Gela fit peur. Instantanélent, tout le monde se tut. Seule Angéline étranglait. m minois de soubrette devenait livide.

C'est honteux de tuer cette môme I... déclara . Barthélémy... Ça soulève le cœur, Il s'était rassis. Il se versait du vin. La Polonaise

jpongea ses larmes. Elle voulait partir, faire ses malles. Barthélémy la menaça de sa haine, si elle jouait

encore une fois la comédie du départ pour lui causer des ennuis avec Madame. Il tenait à sa place du moment où Monsieur entrait dans le trust Clamorgan, où il s'agrandissait. Et lui ne s'expliquait pas comment des personnes qui avaient la chance, l'honneur, oui, l'honneur de servir avec lui, dans de pareilles conditions, pouvaient, ce soir, perdre ainsi tout respect d'elles-mêmes.

— Ça, il a raison... conclut Amélie... J'ai eu tort de gifler Hatchka ; mais, aussi, elle est exaspérante des fois.

Joséphine remontait du sous-sol avec la tarte aux fraises, une douceur et une surprise. Alhert lui fit une ovation. Angéline se ragrafait en pleurnichant. Elle s'essuyait le vinaigre répandu sur ses tempes, et qui lui piquait les yeux. M. Barthélémy continua de prêcher. Chacun doit rester à sa place. Au lieu de se moquer de tout le monde, Albert ferait mieux d'essuyer, sur les glaces du vestibule, les traces que laissent les doigts de Madame, pleins de vaseline quand elle sort de son cabinet de toilette, et pleins de salive quand elle se cure les dents, au miroir, après le repas. Lui, Barthélémy, avait dû s'occuper de cela ! Un peu plus, et l'ambassadrice de Portugal, avec ses filles, redressaient leurs chapeaux contre ces cochonneries avant de se faire annoncer. S'il croyait, Albert, que de pareilles négligences font la réputation d'un valet de pied !

Le partage de la tarte détermina quelques propos joyeux. Les haines s'apaisèrent dans les ventres et dans les cerveaux. M. Barthélémy démontrait que l'affaire du trust allait encore enrichir Madame, et qu'on dépenserait beaucoup plus cet hiver, à Paris, à Rome. Ils toucheraient tous des « sous » conséquents chez les fournisseurs. Donc pas de blagues. Chacun pouvait faire sa pelote si on était sage. Et tout d'abord de la tenue à Vernantes, pour recevoir l'Altesse.

Le Second supposa que Madame engagerait des extras. M. Barthélémy haussa les épaules . La chose eût été de mauvais goût. Son Altesse Royale devait être reçue comme un particulier, sans quoi Madame semblerait se mettre en émotion pour le prince. De la sobriété.

e la sobriété.

Vous comprenez... Vous êtes censés ne pas savoir

ue c'est Son Altesse. Vous ne regardez pas. Vous êtes comme tous les jours, mais à la perfection. A la perfection...

— On va au caf-conç ?... demanda Maria.

— Oh, le beuglant ! 11 est bien tard. Et tous demeurèrent pour causer de l'Altesse, du

trust, des profils à venir. Amélie, malgré la défense de son maître, avait acquis des actions de la P'ranco- Cubaine : et elle gagnait, par chacune, déjà, vingtquatre francs. M. Barthélémy laissait entendre qu'il en étaitdemêmepour lui. Avec moins de nonchalance, les femmes de chambre rangèrent les cabinets de toilette, fourbirent les flacons, les marbres et les glaces.

M. Héricourt se réjouissait de cette étincelante propreté, de tant de luisances à la lumière, lorsqu'au retour il se fut dévêtu, rafraîchi. Sous la toge en drap écarlate, qui, robe de chambre, le drapait noblement, le civilisateur aimait son air. Il avait intéressé les ministres à table; après récapitula ses chances. Les filiales de la banque Vogt plaçaient un nombre suffisant d'actions franco-cubaines dans les groupes financiers de Lyon, Toulouse et Bordeaux. Au salon de Pomone, le ministre avait tout haut félicité MM. Héricourt et Vogt de ce double effort pour la création d'une industrie nouvelle, pour l'union, par les Latins, de l'Europe et de l'Amérique. Le concours officiel était promis en toutes circonstances à la Compagnie Franco- Cubaine, à son œuvre de paix si franchement internationale.

Rolande aurait dû savourer cette victoire de sa diplo-

niatie mondaine. Malheureusement, Georgios Phariaki, tout le soir, avait rendu hommage aux charmes d'une Anglaise poncée comme Tongle, en simple robe d'organdi, qu'agrafait le saphir de Para, lequel vaut un million. Georgios avait surtout signifié, par là, sa décision, de rompre avec Rolande.

Bien que Manuel Héricourt et sa femme eussent tacitement convenu d'ignorer leurs aventures amoureuses, lui ne pouvait, naguère sans ironie, aujourd'hui sans chagrin, soupçonner les désespoirs de Rolande aux semaines de trahison. Les trente-neuf ans de cette haute créature, merveilleuse sous la parure du soir, commençaient à décevoir trop vite tout élu qui s'accoutumait. Poétesse de l'amour, Rolande le veut jeune comme Eros, infini comme le Temps. Eros effeuille vite les fleurs mûres.

A savoir Rolande malheureuse, dans sa chambre, et, sans doute, en larmes, étranglée par les sanglots, Manuel Héricourt s'attristait. Il songea que Rolande avait su, par l'entremise d'Anne, détourner Vogt de convoquer l'assemblée générale, à la requête du marquis d'Oro. Cette femme avait tant de fois sauvé l'oeuvre. Par Qette femme, s'enrichissaient les foules de Parajas et de Los Palacios. Cette femme, source de toute cette vie lointaine, Manuel l'entendit gémir, puis bramer. Etait-elle malade ?

La discrétion qui, d'abord, avait retenu le mari, cessa de le convaincre. Peut-être fallait-il empêcher un acte de délire. Il alla vers Rolande, la trouva qui, demi-nue, lacérait, à coups d'ongles, ses mamelles amollies. Elle les accusait d avoir dégoûté une chère bouche du plaisir. La furieuse n'ouït pas entrer son mari. Suffoquée parle flot de ses larmes, parla précipitation de ses plaintes, elle griffait son torse maigre et ses côtes évidentes, les rides de son ventre, les saillies de ses hanches osseuses. Sous le flamboiement de sa crinière, la démente se mit à marcher, les poings

en l'air. Elle ne cessa plus de tourner entre le miroir du trumeau et les degrés de l'estrade que, submergeaient les rideaux ouverts sur l'alcôve^ sur le lit d'ivoire. Gomme pour mieux vérifier sa déchéance, Rolande avait allumé tous les feux du lustre. De la grappe en cristal, chaque grain s'irradiait vers la tête aquiline, arabe, vers le corps brun, légèrement velu de noir sur les mollets. L'illumination rendait plus sinistre le spectacle du martyre. Soudain, la bouche béante ne put se refermer. Le sanglot resta dans la gorge. Rolande, étouffée s'écroula. Les mains battirent l'air. Manuel Héricourt s'avança pour la relever.

Haineuse, puis sardonique, elle le dévisagea, sans mot dire. Enfin, elle se blottit contre cette poitrine qu'elle devina compatissante. Ainsi demeurèrent-ils quelque temps effrondrés sur le tapis. Manuel enveloppa sa femme pour qu'elle ne se refroidit pas.

En pleurant, elle réfléchissait.

Cet homme qui, loin de la chérir, n'avait qu'une semaine ou deux joué le rôle d'époux, après le mariage , ce priape qui ne se plaisait qu'aux orgies néroniennes réglées par les Clarisse Gaby, pourquoi calmait-il, avec un soin de mère complaisante, l'atroce peine ? Etait-il aveugle au point de ne pas flairer un peu le réel du drame ? Les gens de lînance, si clairvoyants, par ailleurs, ont de ces naïvetés pour les choses du sentiment. Ou bien était-il sceptique au point de ne pas vouloir l'apparence même d'une rancune contre le

I péché, ni contre la pécheresse, ni contre Phariaki « fils des aigles » ?

Puisque Manuel ne tentait pas une allusion à la cause de celte crise, c'est qu'il savait. Oui; et il comprenait cette horreur d'être dédaignée. Rolande, à cette idée, se rebella. Nue, hideuse, éplorée, elle était pro- ^—^bablement dérisoire, en outre, pour la condescendance ^■de ce maître.

^B Dans ses convulsions, elle n'avait pas pris garde à

sa posture. La gorge faible s'amassait dans l'une des mains viriles qui la soutenaient. Des orteils aux cheveux la honte flamba Rolande. Elle pensa tuer le profanateur; mais n'osa remuer par peur de découvrir sa poitrine aux lumières, de nouveau, et toute sa déchéance secrète. Ainsi Manuel ne pouvait voir que le dos encore pur, et l'abondante crinière épandue. Gela fit que Rolande ne bougea. Elle se souvint qu'elle dormait, autrefois, dans la même attitude, sur le genou de Chiram, à Beyrouth. Chez son père, Rolande avait alors quinze ans, et s'appelait Myriam. Des amulettes en cuir pendaient à son cou. L'étoile de Salomon était tatouée entre ses deux seins oblongs. Sous prétexte de montrer les tapis de Kurdistan à ce courtier arménien, l'adolescente restait au milieu de la courette crépie en bleu, comblée deballots, tandis, que la sieste prostrait la famille dans les appartements. La Syrienne se rappela l'arc en faïences vertes du porche, les odeurs de laine, de miel, de poussière chaude : car le tapis étendu sur ce plancher de Paris, vingt-cinq ans plus tard, était tel que celui oij l'Arménien, autrefois, embrassait la vierge. L'odeur de Beyrouth persistait toujours. Quand M™® Héricourt respirait cet arôme, il évoquait encore sa passion d'enfant pour le vice de ce Chiram, amant, époux, si influent qu'il avait décidé le père à l'accaparement des laines, caus.e de leur fortune. Ensuite ils avaient acquis les magasins du port, soumissionné les entreprises de chargement, obtenu les concessions de travaux, construit les phares à Saïda, à Jaffa, sur toute la côte du Levant. Ce qui avait fait Rolande tellement riche, illustre dans Gonstantinople, à Rome, à Paris où la berçait cet homme tendre, cet Héricourt latin, fds de héros, et créateur de villes.

Pourquoi le baiser de Georgios Phariaki valait-il mieux que toute cette légende? La Syrienne frissonna. Ses larmes avaient salé sa bouche. Elle gémit. Manuel l'interrogea. Elle répondit que la crise prenait

fin. Tant de préoccupations avaient depuis un mois

tendu les nerfs. Ce soir encore, l'architecte de la villa

Brandovisi réclamait une provision de cent cinquante

mille lires, pour consolider des superstructures qui

tombaient en ruines- Rolande ignorait où les prendre.

audrait-il renoncer au séjour de Rome, perdre tant de

dations utiles, nécessaires plus que jamais ? Elle

dégagea sa figure splendide. En souriant, Manuel Héri-

court niait, de la mine, que ce fût la vraie cause des

larmes.

Rolande hésita. Aux petits yeux clairs du consolateur,

Ielle déchiffra la vérité de ce caractère : I — Vous souffririez pour moi, vous ?

I Elle se redressait lentement. Un de ses bras rassemblait, et voilait les chairs de sa gorge. L'autre entoura m cou de son mari. La bouche experte de Rolande aspira le souffle du mâle. Elle se voulait, avant tout, désirable.

Tant de détresse émut davantage Manuel. Doucement, il plaignit sa femme. Gomment se pouvait-elle désolerpourune amitié trahie, lorsque son intelligence triomphait au point de conquérir la collaboration des royaumes après celle des banques ? Qu'importait le marivaudage d'un Georgios Phariaki et d'une lady Dommerset, à l'heure où la volonté de Rolande suscitait des vies nouvelles et intenses sur le monde ? Que ne laissait-elle aux simples du troupeau ces absurdes soucis du cœur ?

— Ah!... murmura-t-elle... que ne t'ai-je connu à

cure de ta jeunesse, quand tu chassais dans les

plaines de Flandre, toi ! De quel amour aurais-je choyé

tes instants ? « Tu aurais vu ma vie baigner tes pieds,

comme l'écume de la mer fidèle. »

Parmi les flammes de sa chevelure teinte, Rolande

parlait ainsi très sourdement, avec le langage imagé

de ses poètes. C'était un peu ridicule. C'était aussi

uchant. Manuel Héricourt écouta la séductrice.

Elle voulait reprendre son empire de femme sur lui.

— Pourquoi le sort m'a-t-il méconnue d'abord ? Ce Ghiram aux doigts poisseux, pouvais-je le chérir toujours ? Il obéissait à mon père. Il cordait les ballots, quoi qu'il fût riche. Il disputait aux mouches son visage en sueur. Et puis, tant d'Arméniens s'asseyaient dans notre maison, délicats, cauteleux, avec des barbes soyeuses et des yeux de filles tendres.

Rolande avait doucement attiré sa robe de nuit. Elle la revêtit. Et la beauté se reforma sous la grappe de cristal illuminante. Noir et bleu, le satin de la simarre ruisselait le long de ce grand corps maintenant debout, souple, couronné de flamboiements. La merveille du visage étincelait autour des yeux meurtris et profonds. Elle s'assit.

— Et pour me distraire de cet homme, j'aspirais, par contraste, à de la splendeur. lime fallait plus de luxe, un luxe qui valût celui de mes regards éblouissants. Alors, moi et mon père, accroupis sur nos sacs du Kurdistan, nous arrangions des chances. Ghiram, docile, servait nos ambitions. Il revenait de loin avec des rouleaux de traites crasseuses, des contrats tachés par son pouce et sa salive, des calepins de chèques anglais, des billets de banque en liasses, des ceintures pleines d'or turc. Ses ambitions d'avare engendraient par contraste, en mon âme, un désir nouveau de ce que procure la magnificence des robes, des meubles , des équipages, des palais, des jardins, des parcs, des domaines. Mon orgueil les a conquis. J'ai voulu régner. Pour cela, j'ai tout appris des arts. A Gonstantinople, j'ai assemblé les archéologues devant mes collections. Les marbres de ma villla ont attiré dans Rome les historiens, les savants, les grands. Et, comme tu dis, j'eus ma cour. Seulement, si je fis tant d'efforts, si je sus, en ton absence, résister aux timidités de Lyrisse et de Vogt, commanditer les cotons du Parajas et décider la banque à garantir, contre l'avis dés groupes

cubains, les capitaux de Los Palacios, si l'Altesse Royale a promis sa visite à Vernantes, c'est que je voulais être moi-même la plus admirable, et qu'on me l'assurât en m'aimant... Je puis le dire à toi. Tu comprends tout, toi qui sèmes la vie créatrice sous ton geste, là-bas, ici; toi qui viens consoler ma peine d'être anéantie... Car si l'admiration des hommes m'abandonne, je n'aurai plus de raison pour m'efforcer. Je deviendrai bête et pauvre, si personne ne m'adore plus.

De nouveau, les larmes jaillirent et coulèrent sur la simarre onduleuse.

Manuel reconnaissait en elle, à ce moment d'émotion, tout le désir des races méditerranéennes, mères des luxes, des arts, des civilisations. Il pensait à la Diane d'Kphèse, nourrice des idées conçues par Memphis, classées par Eleusis, régies par Rome. La Syrienne regardait cet homme triste, en toge écarlate. Rolande baissa la tête. Ses cheveux la voilèrent :

— Toi? Tuas tafdle...Et puis, toi, tu n'es pas l'amour qui délire et qui s'envole. Toi, tu es la force qui domine, qui règle, et qui contraint .

— Bien peu... rectifia Manuel Héricourt. Il s'en allait. Elle le retint.

Dans le Clarmor^gan's Building de City-Park où il s'était rendu avant de regagner La Havane, M. Héricourt écoula Jim et Joë le convaincre de gouverner leurs Alleghanys-Works. Il se délia. Pourquoi l'éloigner de Los Dados ? Ne voulait-on pas le déporter au milieu de difficultés telles qu'il ne pourrait en aucun cas, réussir? Plus tard, on le contraindrait àladémission en alléguant le déplorable résultat de l'épreuve. Clamorgan rassura. Brutal, il semblait franc. Les choses désagréables qu'il prodiguait à son interlocuteur n'étaient pas, sans doute pour lui dorer une pilule :

— Au Parajas, mon cher, vous comprenez, l'affaire, dans nos mains, peut devenir une chose vraiment solide. Hein ? Il s'agit d'enlever vite les commandes en Amérique Centrale, puis au Pérou et au Chili. Derrière ça, toute l'Amérique du Sud. Alors, nous raffinerons l'acier, selon vos plans qui ne sont pas si mal. Nous laminerons, à Los Dados* les pièces de machines entièrement nouvelles, indispensables à la percée de La Culebra. Nous accumulerons sur votre plateau du Parajas nos meilleurs moyens de production intensive. Nous aurons des transformateurs et des fours dont les électrodes nous donneront des coulées quotidiennes à neuf tonnes d'acier pur. Pour cela, il faut des techniciens, des ingénieurs. La direction, l'année prochaine, sera une chose secondaire. Il suffira que vous paraissiez deux ou trois fois sur les chantiers de

Los Palacios. Votre Taquechel et ses planteurs s'en tireront fort bien. Et puis, je vous enverrai, là-bas, Jim, mon garçon. La mise en train est finie à Los Dados. Rien ne vous sert plus d'y courir. Mieux vaudrait que vous rendiez maintenant à l'Electric-Standard un service. Visitez d'abord nos usines des Alleghanys. Le directeur a été frappé d'apoplexie. Voyagez un peu sur notre Golumbia-Railroad. Il y a pour Tinspecteur, pour vous, un joli train spécial, avec des cabines confortables, un wagon-bureau, un wagon-cuisine et un wagon-garage. A la station, le chauffeur n'a qu'à descendre son automobile, vous dedans, par le plan incliné. Le moteur vous hisse en un instant vers la montagne. Allez donc jeter un coup d'œil sur le pays de vos futures installations. Jim aimerait que vous donniez votre preuve dans une affaire bien à nous, pour démentir nos amis du Comité qui plaisantent la frivolité française. Hein, Jim?... Aux AUeghanys-Works, ce qu'il nous faut, c'est, avec une industrie réelle (vous m'écoutez ?) un décor d'industrie. Un décor ! Voilà l'aiïaired'un Français. Le théâtre !... Hein, ça vous va ? Il s'agit de créer, pour notre Golumbia-Railroad, une justification de capital étendu. A cette heure, nous sommes en mesure d'enfler rElectric-Standard avec les deux acquisitions de Los Dados et des prairies du Montana. Nous allons faire un peu d' « overcapitalisalion )), comme disent nos ennemis. Il faut créer là-bas un mouvement, capter deux chutes, fabriquer du papier à journaux pour New-York ; tâcher d'acquérir les tronçons de quatre ou cinq lignes secondaires, les relier par des sections droites, et, si l'on peut, un beau matin, lancer, là-dessus, notre type de locomotive, une Electric-Standard qui mettra New-York à quelques heures de Key-West et de La Havane. Votre idée : la « Route Est de Panama » ! Vous verrez ça. Construisez-nous là un joli décor français bien attirant, quelque chose dans le genre de votre Watteau. . . Dès que les machines tour-

196 LE TRUS2

neront, fabriquez. Fabriquez. Les chiffres de rendement impressionnent le public et inspirent le respect à Washington même.

— La production excessive amène la baisse des prix, et ensuite la baisse des actions.

— Do7i't please, don't... Nous pourrons écouler au rabais dehors ; mais nous saurons maintenir le prix dedans. Nous enverrons le surplus chez les Russes, à crédit. . . Us prennent tout à crédit. Monsieur Héricourt, dans une affaire, c'est le chiffre des rendements qui attire le preneur du « common stock » ; et non pas le chiffre de vente. Votre mot d'ordre c'est : « du rendement, du rendement » ; et un joli décor d'imagination française !

— Vous hésitez, monsieur Héricourt?... narguait Jim... Vous aussi, vous redoutez cette influence mystérieuse, dans les Affaires, cette force des Nombres qui se lève entre les faits, et qui nous porte plus loin que notre prudence, en se multipliant toujours, toujours, par mille nécessités inattendues de faire plus, de rassembler plus de clientèle, d'utiliser plus de machines, d'employer plus de gens, de faire réagir les. cours d'Europe sur ceux d'Amérique, d'obtenir plus de crédit à Londres, d'associer plus de concurrences allemandes, d'atteindre plus de marchés en Asie, d'accaparer plus de causes, afin de rendre plus d'effets, afin de créer plus...

— C'est là ce que l'on peut surnommer La divinité du Nombre. A l'exemple de quelques mathématiciens, nous croyons, n'est-ce pas, à la vie réelle du Nombre, au Nombre personnel, pour ainsi dire ?

— Oui... grommela le vieux Glamorgan.,. On ne fait pas les affaires. Les affaires se font. Elles nous emportent malgré nous.

— Mon père n'aime pas que je lui parle de ces sentiments bizarres. Savez- vous qu'en Bourse il défend qu'on l'appelle au téléphone, parce que l'apparition de

son numéro sur le mur lui semble le Mane, thecel phares, le « pesé, compté, divisé » ?

— Ce ne sont que des idées, ça.

— Ce sont des sentiments, des idées si anciennes qu'on oublie de les raisonner depuis des siècles... expliqua M. Héricourt.

— Peut-être les a-t-on raisonnées au temps de Pythagore... proposa Jim pendant que le vieux Joë fuyait cette conversation pour adorer Gity-Park et son œuvre, par delà les glaces, du haut de sa tour à vingt-trois étages.

— Pythagore tenait sa logique des Egyptiens.

— Elle était bien vieille déjà.

— Oui. On nous enseigne qu'il l'apporta de Memphis àEphèse...

— Il y a la mystique du Nombre !... prononça Jim, croisant les mains au-dessus de sa tête.

— Sans doute ignorez-vous cette phrase de notre mathématicien Galois. Elle est, je pense, à peu près telle : « 11 semble souvent que des idées vivantes apparaissent à la fois chez plusieurs comme une révélation. Si l'on en cherche la cause, il est aisé delà trouver dans les ouvrages de ceux qui nous ont précédés, où ces idées sont déjà présentes, même à l'insu de leurs auteurs ! »

— J'ai connu un professeur d'Harvard qui définissait la géométrie : «une série de figures par quoi les Nombres s'expriment et s'objectivent en rapport ». Il considérait la terre comme une de ces figures, et l'univers lumineux comme leur ensemble, comme un simple visage pour la mentalité de la Mécanique Céleste .

Jim tira le petit mouchoir de soie maave enfoui contre son poignet, dans l'ampleur de sa manchette, et s'essuya les yeux.

M. Héricourt s'étonnait que le fils du sergent de ville eût acquis, à l'Université d'Harvard, une pareille façon de raisonner. Evidemment, il en imposait à son

monde par des phrases fantastiques et travaillées.

Le vieux Glamorgan revint sur eux. Il dit à Manuel Héricourt :

— C'est clair, ici. J'aime la clarté. Et, de cette hauteur, j'aperçois tous les types de notre travail. Souvent, ils m'inspirent des projets que nous réalisons bientôt. Assez d'affaires. Allons déjeuner On a dû me préparer en bas une soupe aux huîtres, quelque chose de tout à fait neuf pour un satané Français comme vous!

M. Héricourt ne quitta point, sans un retour d'intense émotion, cet endroit spacieux. 11 regardait encore ce bureau en palissandre massif, son cylindre et ses coins d'argent, les six fauteuils informes et monstrueux épars sur le caoutchouc rougeâtre du parquet que limite, dans quatre glaces, la configuration du pays fuligineux, a Là, j'ai pris conscience de mon pouvoir, s'assura le maître de Los Dados. Les Glamorgan craignent que, de Parajas, ma force rapide n'éblouisse leurs associés. Ce vieux policeman m'impose là-bas la collaboration de son fils pour diminuer mon prestige déjà redoutable. »

Le vieux Joë s'engagea dans les nefs de ses bureaux. Il plaisanta brusquement le personnel. Très bien peignés, cent éphèbes en manches de chemises classaient la correspondance dans les cartons à répertoires. Des adolescentes aux corsages de linon, penchées sous les chignons bas de leurs chevelures, touchaient prestement les claviers de leurs machines à écrire. D'autres filles, casquées de l'arc téléphonique, et les oreilles bouchées par les récepteurs en nickel, sténographiaient les renseignements successifs venus des banques de New- York, de celles soumises également à lElectric- Standard dans Baltimore, Boston, Philadelphie, Chicago.

Pour réponse à ses explications, le « Promoter » sembla quêter les compliments de son collaborateur

latin. Dans plusieurs centres d'affaires, le trust subventionne ces comptoirs d'escompte ; et ils ont l'inappréciable avantage de révéler, heure par heure, au Glamorgan's-Building, la situation financière de ces places, avec l'état exact de leur santé commerciale. Rien de plus facile ensuite que de précipiter une hausse ou une baisse des cours, après avoir hâté quelques liquidations inéluctables. Rien de plus facile que d'acquérir, à bas prix, et au comptant, les actions des bonnes compagnies embarrassées pour l'heure. Ainsi le trust s'immisce partout, régit tout, enseigne, par des preuves éclatantes, à le craindre, à le consulter, à le seconder. Jim conseillait à M. Héricourt d'installer un service semblable, d'abord, en l'une des quatre villes des Alleghanys, sises dans le rayonnement de son action prochaine.

Respectueux pour une Suissesse "téléphoniste, au front rougi par l'acné, le vieux policeman la pria de transcrire les dernières lignes du message déjà sténographié. Elle le fit. C'était un chiffre incompréhensible pour l'employée expéditrice comme pour la réceptrice. Les chefs de banque et trois personnes de City-Park, seuls, possèdent la signification. Joë Glamorgan cligna de l'œil. 11 remercia poliment la Suissesse, avant de quitter ce hall clarteux oii cliquettent soixante-huit machines à écrire, oii cinquante dandys en manches de chemises, accoudés sur l'acajou du comptoir bornant leur quartier, instruisent de ses destins la foule en rapports avec la direction générale de l'Electric- ^Slandard.

^■Aucun membre de ce personnel ne s'élança pour ^TOvrir aux milliardaires la porte d'acajou et de verre opaque, pour leur épargner la peine de la clore. L'obséquiosité de l'inférieur européen manquait à M. Héricourt. Plusieurs essaims de saute-ruisseau pressés le bousculèrent dans le corridor de marbre blanc. Ils usculèrent aussi les Rois de l'Electricité tout en les

saluant du chapeau, du sourire. L'appétit excitait la hâte de ces gamins en complets neufs et en souliers lumineux, de ces gaillardes boutonnant leurs pardessus beiges sur des robes courtes, ou fichant la dernière épingle dans leurs paillassons fleuris. Les coudes féminins, pointus comme des espadons, les coudes mâles, durs comme des cailloux évincèrent du chemin les trois financiers. C'était une muette rivalité d'élans pour atteindre d'abord le hall central de l'étage, etse grouper devantles grilles des ascenseurs. Chacun cédait au besoin national de gagner vite le bar, d"y manger vite, d'y lire vite le journal, de multiplier le plus ses actes dans toutes les fractions du temps.

D'ailleurs, les Clamorgan profitèrent de la courte station entre ces quatre hauts murs de marbre blanc, poli et nu, pour répartir des instructions, tandis que, derrière les ferronneries, apparaissaient, s'abîmaient les élévators et leurs charges humaines. M. Héricourt, lui-même appritque,dans les Alleghanys, il engagerait d'abord le plus de travailleurs possible. On leur allouerait, outre les appointements, des actions du trust, afin que le nombre de gens intéressés à sa réussite empêchât, par le vote politique, toute hostilité soit du gouvernement d'Etat, soit du gouvernement Fédéral. Jim Clamorgan prononça « Washington et Roosevelt » avec une moue de mépris total.

A travers le grillage qu'ouvrait un boy, M. Héricourt s'insinua parmi trente demoiselles et gentlemen dans la cage immédiatement précipitée vers le sol. Devant les yeux montèrent treize halls de marbre blanc et nu, comblés par leurs foules impatientes. Au quatorzième, un arrêt. Malgré le remous de ceux qui s'effaçaient en entrant, dix personnes s'élancèrent obligées à la signature dans les bureaux de cet étage. Cinq autres halls de marbre blanc, encombrés, fdèrent encore vers le ciel, avant que la cage, déjà pleine, bâillât pour engouffrer une bousculade silencieuse d'affamés qui creusé-

rentle tassement des chairs et des pardessus. Joë Clamorgan riait, les poings avant. Il repoussait une fdle à paletot-sac. Le chapeau, perforé par de longues épingles, menaça d'éborgnement le milliardaire. — Vous allez tuer les yeux qui ont vu le plus d'or au

^fconde..., dit quelqu'un à Timprudente.

^» Elle reconnut Joë Glamorgan, et se mit à rire en s'excusant.

— Place au Quart ! . . . salua Jim.

Et il confirmait à M. Héricourt que les trusts salarient le quart des électeurs urbains, sur le territoire de l'Union. Puisque le Quart est actionnaire du Gommon Stock, peu ou beaucoup, il attend la fortune du succès des(( Corporations ».

— Nous sommes sa chance. Aussi nous moquonsnous du Roosevelt et de ses tentatives de législation. 11 pourra réinventer, tous les matins, les dix commandements de Dieu... grommela Joë... Ça ne paiera plus !

L'élévator s'ouvrit au rez-de-chaussée, entre les plaques de porphyre où s'inscrivent, lettres d'or, les offices du building, et leur répartition sur les vingttrois étages. Etourdi par les mouvements accélérés de cette hâte humaine, et l'estomac encore saisi par le vertige de la chute mécanique, M. Héricourt félicitait cependant l'ancien policeman de la Third Avenue.

— Voici les bons instruments de notre pouvoir. Ils se veulent respectables. Voyez.

Devant Jim, une glace sans tain découvrait dix messieurs horizontaux en manches de chemises. Inertes comme des cadavres, étendus sur des fauteuils à renversement, ils soumettaient leurs faces masquées de serviettes aux massages des barbiers, leurs ongles aux poHssoirs des manucures, leurs pieds aux brosses des cireurs. A droite et à gauche, sous l'effort d'innombrables clients, les deux persiennes fermant les bars s écartaient, se rejoignaient dans l'ouragan des bruits

que domina celui des morceaux de glace secoués au fond des cristaux.

Ces galeries couvertes et pourvues de magasins disparates, aboutissent à une manière de temple immense. Joë Clamorgan se composa l'air le plus maussade pour y paraître. Arrêtés devant chaque tribune de malachite, où un clerk téléphonait, notait leurs ordres, le père et le fils laissèrent leurs voix nasillardes retentir.

Protecteur, le vieux tapa, de son épaule droite, l'épaule gauche de M. Héricourt, car les deux poings avaient repris, dans les manches du paletot, leur position normale. Ils ne la quittèrent plus, tant que le maître du lieu lit contempler l'espace du temple, tant que Jim dénombra la quantité de marbres, les heures de travail, la diversité des dépenses absorbées dans cette construction.

— La première du monde ! The largest in Ihe World.

L'o de World s'arrondit, béant et charnu, dans la barbe écarquillée du vieillard.

Lointain, un écho de cathédrale retentit aux angles de marbre blanc et par toute l'altitude du lieu. Jim sourit à la dérobée. Il introduisit M. Héricourt dans le cube d'acier poli qui forme, au centre, une sorte de maison où mille armoires, à portes de fer numérotées en bronze, renferment les archives de l'Electric-Standard et de ses actionnaires. Joë Clamorgan y serra l'acte nouveau, constat des progrès acquis, en France, aux Antilles, par l'initiative de M. Héricourt.

Ce fut à table, dans le sous-sol illuminé, embelli par les Filles-Fleurs et le Parsifal d'une fresque circulaire, que Jim obligea leur convive à reconstituer, dès le lendemain, les travaux languissant aux Alleghanys- Works. La signature du matin rendait trop probable la remise de cette affaire entre les mains de M. Héricourt pour attribuer à d'autres l'inspection nécessaire.

Mieux valait que, sur l'heure, l'initiative des changements échût au directeur prochain. M. Héricourt cessa de refuser.

Il entrait dans le trust avec deux directions effectives, bien qu'elles ne fussent pas nominales.

Lors du départ, sur l'escalier de marbre blanc érigé entre d'énormes blocs de granit aux apparences pélasgiques, et qui sont les assises de son donjon, le Roi de l'Energie Electrique empoigna la main de son nouveau lieutenant, la broya :

— Well... Vous êtes un gentil compagnon. Avec vous, on peut parler net. J'aime ça... Well. A New- York, je vous montrerai quelques petites choses françaises, chez moi, car j'estime la France dans ce qu'elle a de bon. J'ai un Meissonnier, un Bouguereau, trois Glouet, un Fragonard, un Millet et un Manet sur la même muraille. Ça fait une tapisserie de trois cent mille dollars. . . Allons, adieu, mon garçon. . . suivez votre chance... Go ahead

— Go ahead ! cria Jim.

Agriffées à leurs grands chapeaux que soulevait la bise, une escouade de jeunes femmes audacieuses sépara les trustées. Elle s'engouffra vite dans l'édifice de marbre clair, courut à l'ascenseur, afm de rejoindre promptement les claviers de ses machines, afin de régir promptement les intérêts du monde.

M. Héricourt demeura seul sur les marches. Deux torrents humains, l'un montant, l'autre descendant, le bousculèrent, agacés de voir un monsieur robuste qui restait inactif et stupide au milieu. Lui-même accepta cette réprobation unanime de sa paresse, de son hésitation latines. Instinctivement, il chercha le fiacre à héler, l'automobile, la volante, le péon et son cheval de selle. 11 se rappella qu'à Gity-Park les tramways seuls transportent les gens ; mais un interminable train de marchandises, qui coupait l'avenue en sonnant le tocsin, arrêtait la circulation. Les cars à destination

de la vallée s'aboutèrent sous leurs fils de trolley, tandis que la multitude grouillait autour, uniforme et dense. M. Héricourt attendit.

Qu'il ne fût plus le seul maître de Los Dados, mais un auxiliaire de l'Electric-Standard, un des mieux rentes, un inférieur pourtant : il se l'avoua. Les chèques et les bons du « prefercd stock » qu'il emportait dans sa jaquette vaudraient peu, s'il ne surmontait pas rapidement et brillamment les obstacles de la tâche. Encore une fois, il éprouvait la peur de la soHtude morale.

Faudra-t-il conquérir toute l'autorité dans les Alleghanys, seul, avec ce Jumillac, intelligent mais traître ? Et quelle lutte, à distance, contre l'obstination des Cubains ? Ils ne pardonneront plus le provisoire de la convention qui eût pu devenir, cejour même, définitive, si l'administrateur général avait admis la reprise sans conditions de Los Dados. Jamais on ne lui pardonnera de laisser au hasard, six mois, le soin de rendre les titres de la Franco-Cubaine convertibles, ou non, en actions de l'Electric-Standard, quand lui-même entre dans le trust. De plus, à Paris, il siéra* que les Français patientent. Heureusement, le Français aime attendre en affaires. 11 ne connaît pas la fièvre espagnole, ni la belle foi des Yankees. Pour un Français, le meilleur d'une affaire, c'est de ne pas la risquer, pense M. Héricourt ; et il sourit à la prudence de son cousin Lyrisse.

Une bousculade enleva le raisonneur. Il retomba les pieds dans les tessons, les épluchures et la boue que refoulait le car grimpant vers les hauteurs du Park, vers les résidences.

Le dernier wagon du train rougeâtre disparaissait dans la ruelle latérale dont il effleura les maisonnettes, les croisées à rideaux de guipure et à pois de géraniums, les marmots effacés contre les murs . Des cyclistes remontèrent sur leurs machines. Des prolonges à charbon, hautes sur roues, s'élançaient derrière leurs

LE TRUS2 205

chevaux fringants que conduisaient des hommes debout, en corps de chemises, surmontés de feutres, et méticuleusement rasés. Avec un terrassier morave sur les genoux, et à la main, sa canne rompue par une Allemande hardie, M. Héricourt se trouva dans la voiture publique absolument comble. Identiques par le costume emprunté aux vierges des tableaux préraphaéUtes, trois demoiselles se tenaient suspendues aux courroies du plafond. Tout cahot les envoyait à droite, à gauche, sur les journaux déployés de gentlemen,, que cette beauté triple intéressait peu. M. Héricourt se priva de les admirer; caries miss s'offensèrent évidemment de son attention. La ville de maisons disparates, de bazars encombrés, d'églises en bofs glissait aux flancs du car. Puis, lointaine, elle se rapetissa sous le Glamorgan's Building qui domina comme le donjon domine les chaumières des paysages romantiques.

Déjà, le car, prodigieusement vite, traversait des pelouses grasses. Il longea les couleurs fraîches des parterres. Il atteignit les cottages de briques aux bow-windows de bois verni et de vitres limpides. Des babys s'amusaient sur les perrons avec leurs nurses. Des écolières galopaient, la natte volante, au gré de chevaux rétifs. Une vie saine et riche s'épanouissait sur toute la colline bien fleurie. « Voilà le bonheur créé par la brusquerie de ce vieux sergent de ville », reconnut M. Héricourt. Les vierges préraphaélites descendirent, en discutant sur les Sansovino de Venise et les Greco de Tolède. « Voilà toute l'intelligence d'une élite engendrée parla venue de ce même butor. » Klles gravirent prestement une pente d'asphalte, vers une villa pareille à une petite église presbytérienne d'Angleterre. Il y avait aussi les chênes de Walter Scott, alentour.

Dans le parloir de l'hôtel, Marceline Landelle, dessinant sur une table, laissait son voile gris se dérouler

jusqu'à terre, et son manteau d'Ecosse y traîner. Elle ne reculait pas sa joue que frôlait celle de Jumillac fort curieux de la démonstration :

— J'apprends de mademoiselle la morale géométrique... avoua-t-il en se retournant le premier, plus sensitif... Je ne vous demande pas si tout marche. J'en étais convaincu. Le patron est content ?

M. Héricourt s'étant expliqué, l'ingénieur alla sur-lechamp compléter ses souvenirs des Alleghanys dans la Bibliothèque Clamorgan. Le trustée se trouva seul avec cette fdle un peu myope qui, derrière le face-àmain d'écaillé blonde, l'intimidait :

— Je ne puis vous conduire maintenant au Mexique ; et il serait d'un fâcheux effet que vous arriviez seule chez les Diaz. Voulez-vous d'abord faire cette excursion dans les Alleghanys avec nous ?

Marceline rougit. Elle hésita.

— Pardonnez-moi si je vous le déclare encore : j'aimerais conquérir mon indépendance. Vous me comblez. Ce qui rend plus difficile ma présence auprès de vous.

— Je vous offre, pour la centième fois, de rédiger une partie de notre correspondance.

— Je ne saurais pas.

— Instruite comme vous l'êtes!... Essayez. Jumillac et moi vous mettrons au courant. Essayez toujours. Jumillac a besoin qu'on l'aide. Et moi donc ! Vous me refuseriez? Je suis trop seul, ici. Il me faut du dévouement.

M. Héricourt* s'aperçut que, pour son jeu, le nom de Jumillac valait l'atout. Pendant l'heure que dura cette discussion, il en acquit la certitude. Ignorant l'influence adroite de l'ingénieur, Marceline la subissait déjà. M. Héricourt prévit que cette joHe tille souffrirait par ce joli garçon. Ce l'amusa. « J'emmène la comédie;., espéra le tuteur... Ce sera délicieux. » Il contempla l'enfant que sanglaient un boléro de drap bleu à

manchettes de dentelles pendantes et une jupe droite, très longue, enveloppant les jambes. Il vit la lumière rire sur le duvet de pêche animant la joue. Entre les cils sombres, il vit le regard clair, mesurer le mystère de l'avenir.

« Que pourrait bien être une fdle de Germaine Landelle et de moi? » se demandait-il en télégraphiant

►n arrivée aux Alleghanys-Works.

Or, à Los Palacios, dans le hangar chinois, agrand par tous les bouts, l'Européen sirote enfin son absinthe Il croque sa côtelette grillée, comme au boulevard C'est là que les géomètres, assoiffés, se réfugien pendant l'orage. Entre les boucheries et les fruiteries le bazar et la blanchisserie, le bar et la charcuterie ils se faufilent. Personne n'a même pris le temps de couper les aloès. Ils poussent parmi les caisses ouver tes, les barils défoncés et les paires de bottes en tas

Là, Rauscher sue et souffle dans son alpaga ; Briois bougonne, en essuyant la buée de ses lunettes noires Vaudot trébuche et jure, la main sur son foie malade.

A travers les groupes d'acheteurs et de buveurs, le long des planches ajustées en manière de comptoirs, mais peintes de frais, sous les régimes de poissons secs pendus aux poutres, les géomètres vont, découverts, pour laisser les ventilateurs électriques sécher leurs fronts.

— Avez-vous lu le télégramme Héricourt ?... leur demandent les joueurs de manille installés sur les bancs, autour des cornets en cristal pleins de whisky.

— Avez-vous lu la dépêche d'Héricourt?... répètent ceux qui marchandent les boîtes de saumon avec Liao-Ti souriant, propret. Il chasse les nuées de mouches à coups d'éventail bleu.

— Monsieur Briois, avez-vous lu le papier?... interrogent les courtiers de la Louisiane.

Us se repassent les commandes au balcon du club, sur l'estrade en pierres brutes. Là, Tong-Lou, solennel, adipeux comme le Buddha, et ruisselant sous la camisole violette, dispense la bière, les liqueurs de sa glacière allemande. Sans un mot, par le seul mouvement de ses trois mentons jaunes, tantôt relevés un peu, tantôt abaissés un peu, tantôt niant, d'une épaule à l'autre, avec sa tête huileuse et mafflue, Tong-Lou répond, réclame, dispute et remercie ses clients de toutes les langues. Son attitude impériale domine. Outre les bières anglaises et bavaroises, il distribue les élixirs chers, servis dans de minuscules tasses que flanque un gobelet d'eau froide. Pierrots, ombrés de panamas, les buveurs discutent, autour de Tong-Lou, la série des question techniques et financières. Les ingénieurs persuadent les courtiers. Devant les spéculateurs, les médecins et pharmaciens s'inquiètent des flaques d'eau stagnante et de la chaleur. D'autres critiquent l'affaire :

— La Combinaison à terme serait-elle enterrée ?... suppose l'ingénieur à besicles d'or. — Il y a la clause résolutoire, vous savez bien ? — Les Clamorgan se sont réservé de rompre ? — Oui, à moins que tout ne marche ici dès l'hiver. — Alors, si Héricourt accepte les Alleghanys-Works, dès maintenant, c'est en compensation de Los Dados qu'il abandonne ? — La partie lui semble perdue d'avance; juge un courtier mal barbu. — Jamais les capitaux actuels ne suffiront à l'entreprise, concluent les spéculateurs, quatre gaillards de la Nouvelle-Orléans, inséparables, et qui se font la contre-partie. — Ce n'est pas trois fours électriques, mais sept qu'il faut, « estime l'ingénieur à besicles » d'or, si l'on veut fournir les machines à Panama. — Combien va coûter la section de voie ferrée entre Alta-Vega et Los Palacios ? — Tout en rampe !... remarque le courtier en boulons suédois. — Et les travaux d'art ?... ricane l'architecte cubain. — Et l'en-

tretien ?.. ajoute Dupont. — Héricourt est un malin !

— Il se défile. à temps... juge Vaudot.

La chose intéresse Forster et Kennedy : ici, comme ailleurs, la méthode yankee prédomine. Héricourt a copié les Glarmorgan, comme le monde entier copie New-York. La ville de Los Palacios naît aussi vite que celles du Montana, oij, avec Harte, eux-mêmes furent ajuster l'outillage dans les premières fabriques d'instruments agricoles. Quelle bière on buvait là !

— Quand notre Clamorgan aura l'affaire, seulement alors Panama sera bon pour l'Electric-Standard.

Ils dénombrent les récentes chaumières de palmes blondes autour de tous les chantiers. Voici les hangars des nouvelles buvettes. La cité de la Porcherie avec ses boutiques de chaussures, de chapeaux, de linge, ses restaurants où l'on accommode passablement le bœuf à l'étouffée et la soupe aux crabes, les beignets aux piments. Si la marmaille ne s'embarrassait pas toujours dans les jambes, la partie de base-bail y deviendrait fameuse. Sur l'aire, aujourd'hui, il y a combat de coqs. Les champions de Matanzas et de Cardenas s'abouchent. Spectacle passionnant. « L'entrée ? — Un peso. — La Paquita va gagner son million à ce compte. — Ses étables brûlées lui rappor tent plus aujourd'hui que ses étables neuves avant la guerre. — Loger les arpenteurs, les géomètres, les ajusteurs , les mécaniciens, ça vaut mieux que loger les pourceaux. — Paquita pleure parce que le D"" Rosas l'oblige de blanchir ses murs à la chaux, d'enfouir les ordures de la cité sous trois mètres de terre, et d'éconduire les eaux ménagères par des caniveaux en tuiles. — Paquita préférerait nous voir tous avec la fièvre jaune.

— L'hôpital de M""^ Hernandez est plein. — Vingt lits ! Le D"* Rosas et la Commission d'hygiène en exigent soixante !... »

A ces problèmes, le vérificateur Briois ne propose aucune solution. 11 accepte un flacon de bière avant

de mêler ses doléances à celles de ces messieurs. Si « La Combinaison » échoue, il faudra retourner chacun à la médiocrité des vies antérieures. Et un concert de plaintes s'élève. Repassera-t-on les mers dans les cabines de seconde classe, avec l'angoisse de trouver l'emploi nécessaire en débarquant sur des patries encombrées par les talents au rabais, parles énergies rivales, par des concurrences implacables? Dans cet Eden, chacun avait cru récolter les fruits de sa science. On avait courageusement supporté les heures torrides en plantant les trépieds des éclimètres sur les roches chaudes et dans les marécages pestilentiels, en colportant les échantillons de baraque en baraque, en inspectant à la loupe les récoltes sur pied, des lieues et des lieues, en auscultant les poitrines et les dos crasseux, parmi la vermine des grabats. Avec tous les savoirs acquis dans les collèges, les universités, les écoles spéciales, on avait, six ans, de Port- Blanc au Taldero, du Taldero au Parajas, du Parajas à La Corniche et à Los Palacios, appliqué les méthodes du génie humain dans la poussière de la plaine, dans la broussaille des plateaux, dans les carrières de la montagne. Cette Sierra de Los Dados, on l'avait métrée, arpentée, éventrée, nivelée, défrichée, labourée, drainée, maçonnée, peuplée. On avait attiré la vie dans le désert à force de persuader l'indigène de gratter la terre et de sonder la roche, de réduire les plantes, comme les cailloux, en sels et en acides, de faire du sucre avec des roseaux, des étoffes avec des arbustes, de la foudre avec de l'eau ; et, au moment oii l'on croit recevoir le prix de tant de calculs, d'éloquences, de subtilités, de maux et de fatigues, cette crapule d'Héricourt vous lâche après avoir refusé à toutes vos mains tendues ces actions de l'Electric-Standard que Clamorgan offrait en échange des titres franco-cubains, ces actions qui se cotent si haut dans Wall Street. Apparemment, la commission fut trop faible alors.

— Iléricourta voulu... dénonce Briois... quinze cent mille francs pour payer le théâtre de Clarisse Gaby. Et Glarmorgan ne s'est pas laissé faire. — Il avait raison, l'Américain. — 11 n'avait pas besoin d'entretenir les actrices de « mossieu Héricourt ». — Glamorgan veut supprimer Los Dados. — Il n'y a qu'à regarder. — Il a tout fait pour assurer l'absorption de la Franco- Gubaine par l'Electric-Standard.

Afin d'attester cette évidence, les mains sortent des manchettes empesées, bleues, roses, rayées, des poignets en tussor, des vestes d'alpaga. Elles désignent les caisses, les unes hautes comme des villas, les autres grandes comme des wagons, les oblongues et les rondes, les carrées, les octogonales, selon les formes des machines conçues dans les ateliers de Gity-Park, pour tailler la roche dure, recueillir le déblai, épuiser les poches d'eau, creuser des galeries, sonder les couches géologiques, analyser les minéraux. En lettres géantes, blanches sur bande verte, l'Eiectric-Standard avait signé chaque envoi de ses usines, celles de Niagara-Falls, où l'on traite les aciers pour instruments de précision ; celles de West-Gity, où l'on fabrique les outillages sur les plans mêmes des acquéreurs ; celles de Ghicago, où Ion moule les pièces de bronze ; celles d'Omaha, où l'on assemble les pièces sur cuivre affiné ; celles d'Indianapolis, où Ton trempe les fers ; celles de Winnipeg, où l'on traite les bois durs. Ges masses géométriques, ouvertes et béantes, prolongeaient les hangars des Ghinois en une sorte de rue pleine d'immigrants noirs. Avec leurs femelles et leurs marmailles, ils se bousculaient et se disputaient sous des lessives multicolores séchant partout. Ils savonnaient, lessivaient, récuraient, cuisinaient, faisaient l'école, et jouaient aux quilles dans un effroyable tumulte de planches sonores. Tous les mécanismes naguère contenus dans les maisons de ce quartier nègre,. TElectric-Standard les avait livrés

contre des actions d^mFranco-Cubaine, autant dire à crédit illimité. Aujourd'hui, les Clamorgan tenaient à merci les Alvina, M. Héricoùrt et la banque Vogt. Et ce farceur d'Héricourt tirait son épingle du jeu. Une fameuse épingle !

Et les pierrots blancs dépliaient les gazettes. A grand bruit, ils commentèrent la chose écrite.

Alors remontant leurs pantalons de cotonnade, reboutonnant leurs chemises à fleurs, les ouvriers cessèrent de boire, de jouer et de marchander. Ils tendirent l'oreille. Le mot « Héricoùrt » se répercuta sous les hangars couverts de palmes que crevaient ici et là quelques lames de soleil reparu pour éclairer les monceaux de bananes, les pièces de toile empilées, une tour de boîtes à sardines, le feutre et la tresse de Liao-Ti penché, les chignons crépus et les fichus à ramages de trois adolescentes du Texas marivaudant avec les blanchisseurs jaunes, empeseurs de linge. Les trois cousines ayant trié les riblons d'acier, dans l'usine, tout le jour, n'avaient pas encore revêtu leurs jupons godronnés, ni leurs chemises fines. Bien qu'elles ignorassent pourquoi, l'absence de M. Héricoùrt, nom connu, leur parut un malheur extrême. D'après l'agitation de ces messieurs, au club, les demoiselles estimèrent l'importance du cataclysme. Elles ne surent plus s'il seyait de revenir chez la tante, laver les souillures du travail, pour s'introduire dans ces jupons magnifiques, roidcs et ballonnés, puis rejoindre leurs amants? Convenait-il mieux de verser les larmes de leurs yeux marrons ? Les trois cousines étudièrent l'indignation des messieurç. Celui, barbu de blond, et qui épongeait sa mèche, mourait, pour Los Dados, d'un abcès au foie; criait-il. Le gros à moustaches fauves se lamentait sur l'état de ses varices. Celui à lorgnon bleu accusait la réverbération de l'aveugler dans les carrières. L'homme qui avait des besicles noires attribuait au contact des mouches la tuméfac-

lion de ses paupières. A cause des besicles, les mélisses s'épouvanlèrenl de ce mal évidemmenl réel. Oublieuses des blanchisseurs chinois, des courbelles, des œillades sournoises, les grandes filles parlirent Irisles, leurs jupons sur les bras lendus. Si M. Héricourl s'élail enfui, elles avaienl eu lorl de dépenser lanl pour leur linge, cerles.

L'une persisla cependanl à désirer des milaines en û\ ; l'aulre, douze épingles de lailon pour conlraindre les houppelles de ses cheveux rigides à s'abaisser contre les lempes. La plus jeune exigeail un ruban noir qui Iriplerait la courle Iresse de sa nuque. Elles se dirigèrenl vers la mercerie de Manuela.

Dans la Porcherie, la cuisine des reslauranls grésillait. Elle embaumait le lieu. Souillé de sauces, et un torchon autour du col, le mari de Garlota injuriait deux vieilles négresses inallentives à déplier les nappes sur les tables de planches dans l'ombre des bananiers. Il sut placer les couverts et les alcarazas. Entier, un cochon noir rôtissait dans le feu d'un fagot. Cette cuisson accaparait Garlota elle-même. Sous le chapeau à plumes vertes, elle s'accroupit pour vérifier le début du rissolement au moyen d'une lardoire, tandis qu'un bout de cigare lui brûlait la chair des lèvres et lui grillait les cils de l'œil gauche. En passant, les cousines annoncèrent la fuite de M. Héricourt, et que c'était un malheur, à ce que disaient les messieurs du Club. Entre des « ah ! » et des « oh ! » Garlota répondit que M. Héricourt agissait à sa guise. Ça suffisait. Au reste, le jus du porc intéressait davantage la ménagère. Elle réclama du gros sel. Elle jura contre les vieilles éperdues. Dans la mercerie, Manuela s'était avachie sur un fauteuil de cuir, entre ses cartons de rubans et ses lots de parasols bien rangés par une petite moricaude. Arrachant les brides de sa capehne bleue, la grosse femme soufflait. Elle balbutia que jamais, même à Matanzas, elle n'avait vu tant d'orages. Quant

à chercher des mitaines, de la soie noire, elle abandonna ce soin aux clientes, si le télégramme de M. Héricourt ne les incitait point à la saore épargne. Au large dans son peignoir à fleurs jaunes, Manuela s'éventait avec un journal de caricatures, avec l'oncle Sam, maigre et ricaneur, qui, de vignette en vignette, muselait Tours russe, enchaînait le léopard britannique, encageait l'aigle allemand, mettait sous une mue le coq français, pour l'admiration des visiteuses qu'attirèrent les illustations des autres gazettes. Gela garnissait un mur de l'ancienne étable recouverte et récrépie munie d'une fenêtre, pourvue d'étagères, de casiers à cigares, d'une pierre polie pour les verres et les flacons de rhum. Au fond, les rouleaux de rubans, les écheveaux de lacets, quelques pièces de toile à mouchoir, maintes bobines de fil tentèrent, tour à tour, la coquetterie des cousines.

M. Héricourt en fuite, seyait-il d'acheter vraiment? Manuela espérait que les Glamorgan arrangeraient tout. Elle avait confiance dans le vieux policeman que les pubHcations représentaient tantôt les mains pleines d'éclairs éparpillés en pluie d'or, tantôt pleines de ficelles à pantins dénommés comme les principaux ministres et sénateurs de l'Union. Et l'imagination mulâtre aidant, Manuela certifiait qu'avec Glamorgan, M. Héricourt eût transformé la Porcherie en une banque, qu'il eût offert des appointements à la 'mercière pour échanger des banknotes contre des pesos. Oublieuse de la plaisanterie jointe au propos, Manuela, qui vidait un deuxième verre de rhum, prétendit que M. Héricourt lui avait promis cette situation. Le D'' Rosas et (( messieurs médecins » l'accompagnaient alors dans l'inspection des locaux, à la Porcherie. Les cousines plaignirent la « pauvre maman » qui perdait, à son âge, un tel avenir. Les boucles dorées, aux oreilles de la marchande, inspiraientde la vénération. Et ces filles accompagnaient la plainte devant les clientes successives.

21t) LE TRUST

Libérés du travail, mille gens envahissaient la Porcherie pour se rafraîchir, soit qu'ils gagnassent leurs logis sous le chaume des anciennes étables, afin de se baigner le visage dans l'eau des terrines, et de vider, à l'ombre, un flacon secret ; soit qu'ils se répandissent dans les boutiques afin de choisir les cigares et de boire debout. GhezManuela, les plus curieux achetèrent les journaux de La Havane. Bavarde et désireuse d'être consolée, la mercière divulguait la fâcheuse nouvelle.

D'avoir sur les bras tant de linge raidi, les trois cousines ne se lassèrent pas. Elles causèrent beaucoup, avant de rentrer dans la caisse primitivement destinée au transport d'un appareil tubulaire et non à la vie de leur mère et tante, personne desséchée. Bien en peine de coudre deux bouts de cuir, et d'en faire une ceinture, la vieille apprit de ses nièces le malheur public. A cause de cela, elles n'avaient acheté ni les épingles à cheveux, ni la moire. Aussi les voisines se réunirentelles au seuil, devant le vide ménagé, comme porte, entre le couvercle debout et une paroi latérale.

Tout en battant les vestes de leurs hommes, tout en brossant des culottes, tout en épluchant des patates, les commères, de boîte en boîte, se communiquèrent la crainte. Enclines à se sentir vivre plus dans les exclamations, les plaintes et les proverbes, elles les prodiguèrent afin de regretter le trustée capable d'augmenter les salaires indéfiniment, de les tarir instantanément. Il leur fut la Fatalité sous la figure d'un bel homme, « puissant comme Jésus au ciel m. Manger abondamment les soupes viandeuses et les confitures, avaler le tamarindo et le whisky à grands traits, mâcher de gros cigares, se parer de robes très blanches et de fichus en soie ; ou bien grignoter seulement du maïs grillé, boire l'eau tiède de la mare et s'échiner en haillons : telle était l'alternative dont M. Héricourt détenait les deux chances. Il possédait le privilège de la légende. Aux petites diablesses toutes nues qui

leur liraient les jupes, les mères le juraient : M. Héricourt mange les marmots qui croquent des bonbons pour avoir mal au ventre. Car la marchande de sucreries promenait la tentation d'un éventaire garni de friandises polychromes et de mouches agressives. Les négrillons, les écoliers en sarraus bleus qui gambadaient, insouciants jusqu'alors, redoutèrent la férocité du civilisateur, et pleurnichèrent. Cris et larmes qui propageaient, de caisse en caisse, la peur de la calamité, jusque sur la route où glapissait une foire permanente. La vendeuse de bonbons y guida le bruit public, de hutte en hutte, devant l'alcaraza du limonadier, les bols de la potière, les fouets du corroyeur, les onguents du rebouteux nègre.

Vers le soir, la besogne, en tous lieux, cessa. C'était un samedi de paye. Excitées par les boissons des heures chaudes, les équipes qui des cendaient des Lacs ou remontaient de l'Alta Vega se croisèrent. Elles fraternisaient sous le chaume des buvettes. Des nègres du Texas écoutèrent quelques mulâtres farauds, à la parole rapide, et qui répétaient le dire des ingénieurs. Après leurs emplettes pour le dimanche, les travailleurs, en sacrant, apprirent la fin probable de leur aise. Cette ville de caisses, de hangars et de huttes s'effacerait. La population se disperserait. A la recherche d'autres peines, d'autres salaires, d'autres gîtes, d'autres camaraderies, il faudrait pâtir encore.

Les lecteurs des brochures socialistes espagnoles ou anglaises injurièrent avec fureur l'organisation bourgeoise qui soumettait aux caprices de deux exploiteurs tant d'existences. Une affirmation d'Héricourt avait suffi pour les attirer en masse, les asservir à ses intérêts. Une négation de Clamorgan suffisait pour les chasser au loin. Ceux qui avaient creusé le port, boulonné les rails sur les traverses de la voie, ceux qui avaient construit les usines, ajusté les rouages, défriché la brousse, bêché la terre, récolté les

fruits, ceux qui avaient rendu la montagne fertile, les bars achalandés, les logis rémunérateurs et les actions cotées, ceux mêmes qui avaientrisqué leur vie, comme Galdas atteint parles pierres d'une explosion brusque, eux ils étaient quoi ?

— Poussière !

C'était l'expression préférée de Martinez. Il s'indignait en marchant à la tête de ses bœufs, parmi tout une foule de tâcherons. Les nègres l'approuvèrent, A défaut d'autres distractions, l'attrait d'une colère possible émouvait leurs poitrines velues sous le gilet béant. Elle agitait leurs bras nus avec les pelles et les pioches. Troupeau, ils se pressèrent autour des courroux les plus bruyants. Les mulâtres échangeaient des explications. Us atténuaient la peur, l'espoir. Les Cubains invectivaient contre la a Vénézuélienne », cette xVlvifia de qui le luxe conquis sur leur terre était un outrage à la pauvreté de tous. Conscients de leur faiblesse, les plus sages souriaient avec amertume sous leurs belles mèches gouttantes, pour soutenir qu'en fin de compte, la résignation seule s'appariait à leur impuissance.

L'un d'eux avisa la tête blessée, emmaillotée de Caldas qui prenait avec lenteur congé de Paquita. Parce qu'il avait, à l'agonie, prononcé ce nom, la veuve l'avait soigné, l'aimait. Aux appels de ses compagnons, Caldas accourut, des plans à la main, tirant son cheval. Il contredit les nouvellistes. Son autorité calme domina les lamentations de Martinez. Que savaient-ils d'exact ? Rien. Et que pourraient-ils faire, du reste ?Piien. Ni la fureur, ni la malice, ni les récriminations n'obtiendraient, pour un seul, la fortune des Clamorgan. Martinez riposta que sa situation de bouvier, possédant trois attelages, valait celle de policeman à New-York. Nulle règle ne s'opposait à ce qu'une entreprise de roulage prospérât, devînt Compagnie de chemin de fer, société d'exploitation provinciale. Le vieux

Glamorg-an avait bien eu la chance, en protégeant les vieilles dames contre les tramways, de plaire à l'une. 11 avait su devenir le majordome, régir les biens, toucher les bénéfices, acquérir la première chute d'eau pour établir la fameuse scierie mécanique au bord de i'Hudson, et le premier bateau porteur de bois, avant les usines, la voie ferrée, les millions... Puisque Caldas se moquait delà comparaison, Martinez dit que son frère Alfonso restait àMatanzas pour acheter deux autres chariots et trois paires de boeufs. Le restaurant de leur mère et la blanchisserie de Carlota payeraient cela. Alors, les autres rouliers renvièrent. Entreieux, ils honnirent les défauts de la famille,, les vices de Carlota, la complaisance du mari cuisinier. Toujours ceux-là réussissent. Dieu vraiment n'est pas juste. Les hoimètes triment en vain. Et, à coups d'aiguillon, ils se vengeaient sur leurs bétes, comme les convoyeurs, à coups de fouet, sur les croupes des rosses qui montaient, à la Grotte, les caisses de dynamite.

Ceux qui descendaient de là-haut ne mesuraient pas l'importance de la nouvelle. Contents d'avoir reçu leur argent, ils parlaient de ripailles et de beuveries chez les Chinois. La plupart s'enorgueillissaient de culottesneuves, quelques-uns de vestes. Ces optimistes montraient leurs pesos d'argent, et les bouteilles vides qu'ils portaient à remplir. On leur conseilla d'économiser leurs pièces. Peut-être ne toucherait-on plus de paye, et faudrait-il repartir avant un mois, une semaine, trois jours, dirent les Africains. Et où trouver du travail ? Dans les sucreries, la fabrication s'achevait. Le coton ne serait-il pas cueilli tout à l'heure ? Point d'autre sort que de courir au Port-Blanc, et de s'embaucher là dans les agences qui racolent des hommes pour les mines de Santiago. Les Cubains se lassaient de ces bavardages. Ils se moquèrent des noirs, de leur promptitude à changer d'avis : la paresse nègre > uffalait sur ces prétextes de lâcher la besogne, puis

2dO LE TRUST

de flâner en bateau. Jamais l'agence du Port-Blanc n'embarquerait tant de moricauds pour le Sud. Caldas le proclama, car il craignait une désertion dont il se fût trouvé responsable devant M. Taquechel.

Cette prédiction consterna un vieil Africain au visage moussu de gris. 11 n'avait qu'une manche de chemise, l'autre ayant été arrachée, sans doute, durant quelque dispute. L'Jiomme leva vers le ciel son bras noir et son bras blanc, pour le rire des Cubains qui s'étaient assis dans la poussière, sur les cailloux, et qui roulèrent des cigarettes. Le tumulte intéressa. Les bouviers seuls essayèrent d'avancer, ainsi que les chevaux de bat, leurs conducteurs. Au centre de la foire, les travailleurs de la Grotte et ceux de la Gare, en s'abordant, formaient des groupes de plus en plus compacts. Ils ralentirent les deux courants humains qui s'agglutinèrent près de ces huttes, depuis la Porcherie et les hangars des Chinois. Martinez ne put faire démarrer ses bœufs. La file entière des attelages qui montaient avec lui piétina vainement dans la poudre, sous le tréteau du rebouteux, les alcarazas du du limonadier. L'impatience irrita cette foule désireuse de repos et de repas. Plus impulsifs, les Africains cédèrent au courroux mis dans leur cœur par la taquinerie cubaine. Leurs exclamations se précipitèrent. Les gestes s'allongeaient. Redoutant la police s'ils s'attaquaient aux blancs ou môme aux mulâtres réunis près de Martinez, les moricauds se disputèrent entre eux. Des furieux bousculaient les moins hardis en les excitant contre les moqueurs voisins. Tels mufles noirs, face à face, se reprochèrent des couardises. Ils se traitaient de lâches et d'ivrognes. Enlevés par des gifles, quelques chapeaux sautèrent. Et les spectateurs applaudissaient. Le vieux à la manche arrachée escalada le char de Martinez, les ballots, pour appeler ses fils dans la bagarre que la poussière enveloppa. Prognathe, les yeux en boules, il cria. L'agence de Puerto-

Blanco enrôlerait, au plus les cent premiers. Que l'on courût d'abord à la gare pour s'emparer des trains qui, depuis deux jours, avaient atteint la Corniche, sur la section achevée. Si l'on ne se dépêchait, les locomotives emporteraient la seule chance de salut. Alors, la famine exterminerait les chômeurs dans cet exécrable pays.

Le vieux ne s'adressait qu'à ses fds. Les deux gaillards tapaient, là-bas, avec leurs manches de pelles, sur plusieurs têtes crépues, déjà saigneuses. Toutefois, ceux qui se provoquaient, moins loin, entendirent le conseil. Incontinent, ils voulurent chercher leurs frères et amis, en proclamant leur décision de plier bagage, de prendre le train d'assaut. Plus inquiet, Galdas poussa contre eux sa haridelle chatouilleuse. Elle rua contre deux lutteurs qui s'éboulaient sur sa croupe. Cet incident augmenta le désordre. Les nègres accusèrent Caldas de les massacrer. Ils^ le lapidèrent.

Le sifflet d'une machine retentit. Ce fut par analogie du son, la persuasion d'un ordre. Instantanément, les couples de boxeurs se divisèrent. Le's plus acharnés s'envoyèrent le coup de pied final et inutile. On ramassa précipitamment chapeaux, outils, paniers, gamelles. Le vieux dégringolait de la voiture. Vers la rue de caisses, il prit sa course dépassée par des jeunes qui galopèrent. Caldas essaya de les retenir en menaçant de mille amendes et mises à pied. Son rouleau de plans cognait, au hasard, les épaules, les les échines, les têtes crépues. En retour, des coups de trique s'abattirent sur le cheval qui renâcla.

Rien ne put rompre cet essor d'Africains spontanés. Leur panique les enleva, les jeta dans les aloès. D'aucuns culbutèrent. Ils se relevèrent déchirés par les glaives de ces plantes. Ce fut une avalanche terrifiante qui longeâtes hangars chinois, où les acheteuses éperdues glapissaient d'effroi, où les vendeurs, derrière les comptoirs, garaient leurs marchandises et

fermaient les coffres, où les Européens groupés sur la terrasse du Club rirent, puis s'effarèrent, en se répétant que les noirs du Texas désertaient.

Le flagrant délit de sottise où se laissaient prendre les ingénieurs, jaloux de son influenxie, enchantait Hernandez, accouru. S'il seyait à des nègres de ne pas comprendre les résistances de INl. Iléricourt aux intentions du trust sur Los Dados, s'il leur seyait de méconnaître son habile intrusion dans les affaires propres de l'Electric-Standard, si cette erreur seyait aux nègres et à M'"'' Alvina, cela convenait-il aux lauréats des grandes écoles scientitiques on commerciales ?

Devant l'évidence, des ingénieurs quittèrent l'établissement. Ils gagnèrent, au plus vite, le quartier nègre, afin de retenir les brigades soumises d'ordinaire à leurs ordres.

Gesticulant sur son haridelle écumeuse, Caldas, à travers le hangar, la mena jusqu'aux balustrades du Club. De son député il requit une intervention pour conjurer le désastre. Laisserait-il partir ces douze cents nègres qui ne voulaient pas entendre raison? Hernandez menaça Caldas de le destituer si un seul noir manquait à l'appel du lendemain. Tant pis. La Compagnie avait un besoin urgent de ses terrassiers. Qu'on allât chercher Angel Ortiz. Lui saurait peut-être contraindre la bêtise de ces diables impulsifs.

Coidas redressait macliinalement les rouleaux cassés de ses épures. La peur du renvoi l'avait vieilli. Paquita ^ufiez n'épouserait pas un homme sans position. Dans ces pupilles termes, dans ces traits livides, du désespoir s'incrivait. Le héros gourmanda son ancien lieutenant sans pitié. Il se leva même et lui tourna le dos, en boutonnant son ample veste de coutil jaune sur sa culotte blanche. Caldas n'eut qu'à faire volter sa bête fébrile, à partir, à galoper dans le nuage de poussière soulevé par piétinement de la foule et le passage des chariots.

An gel Ortiz demeurait derrière la Porcherie, dans sa maison de planches et de ferrures démontables qu'il transportait de point en point, selon les nécessités, avec les bureaux et les registres qu'elle comprenait, les barrières qui parquent ceux de l'embauche. Il fallut que Caldas traversât les étables regorgeant de monde. On commentait les télégrammes et leurs conséquences. Au delà, dans les hameaux improvisés par les mulâtres, certains d'entre eux nettoyaient leurs outils de charpentiers, de maçons, comme avant le départ. Les autres, subtils, attendaient la certitude ; et, pour l'instant, s'attifaient. Au nom d'Héricourt, ils entourèrent le cheval de Caldas. Ils l'arrêtèrent. Ceux qui s'efforçaient d'assouplir, avec de la pommade, les dernières rudesses des crins héréditaires, quittèrent même leurs miroirs pendus au dehors de leurs huttes, pbur s'informer davantage. En effet, plusieurs tentaient l'organisation d'un syndicat, afin de construire, à leur compte, des maisons entre ces cocotiers géants, ces bananiers aux panaches de lumière 'v^erte, ces troncs lisses, hauts et blancs des palmiers royaux. Fallait- il renoncer ?

Quoi que, sous les fenêtres du Directeur des Travaux, Caldas criât tout le désastre, et l'urgence d'y obvier, un comptable l'avertit que M""" Ortiz était en crise. Son mari ne réussissait pas, depuis une heure, à la calmer. Attendri, l'employé plaignit interminablement son chef qui avait, de Paris, ramené cette neurasthénique. Le climat la détraquait. Ses tristesses se changeaient en manie de suicide. A cette heure, elle voulait mourir parce que les nerfs battaient dans ses tempes, et que son estomac contracté en boule montait vers sa gorge, l'étouffait. La rencontre d'un rat, dans la cour, était la cause de cette folie. Ortiz venait de jeter dans l'herbe, parla fenêtre, tous les couteaux de table, afin que sa femme ne pût se tuer. Et le D"* Piosas qui n'arrivait pas.

2U LE TRUS2

Pendant tout ce discours, Caldas estima sa destitution inéluctable. Où irait-il, honteux, dépourvu, chercher un autre emploi, loin de Paquita Nunez? Piesterait-il à Los Palacios, simple ouvrier, en proie aux vengeances de ceux qu'il tarabustait jusqu'alors ?... 11 fallait que son directeur sauvât la situation. Caldas se laissa glisser à terre. Il entra, escalada les marches de baguettes. Il secoua la porte de l'appartement. Elle s'ouvrit. Elle montra Ortiz contenant les jambes et saisissant les poignets de la très jolie blonde qui le repoussait, qui râlait. Les cheveux répandus encadraient un visage convulsif, en pleurs. La folle s'évertuait à sortir de l'étreinte, sans doute pour ressaisir la serviette tordue autour de son cou, et s'étrangler. Malgré les injures de son chef, Caldas, après quelques excuses, annonça vite la désertion des équipes nègres. Angel Ortiz lui commanda brutalement de l'attendre dehors. L'inspecteur insista : l'ordre de M. Hernandez ne souffrait pas d'atermoiement. Par la fenêtre, Caldas cria de seller le cheval du directeur qui réprima sa colère, serra les dents, et se résigna. De ses cils noirs, une larme s'échappa, roula dans la touffe de sa barbe. Sans lâcher la malheureuse, il pria Caldas d'ôter un drap du lit. Elle se débattait. Son mari la maîtrisa. Il la baisait aux joues en même temps. Avec douceur,] il la suppliait à l'oreille. Sylvie proféra des invectives françaises, des plaintes incomprises de Caldas qui finit par jeter le drap autour d'elle. Solidement, les deux hommes entortillèrent la forcenée. Ils la ligotèrent. Ils la couchèrent. Ils l'attachèrent au lit. Alors, la négresse osa rentrer avec l'eau froide, des compresses et la potion au chloroforme. Angel Ortiz se décida, pourtant à quitter la chère créature. Furieuse elle ' ondulait dans la toile qui l'unissait au poids immuable! du meuble.

Caldas entraîna son chef et le mit en selle. Il nia que M™^ Ortiz pût maintenant découvrir un moyen de

suicide, comme son mari le redoutait. D'ailleurs, le comptable promit de seconder la servante. Angel Ortiz, silencieux, laissa, dès lors, son cheval rivaliser avec celui de Caldas. Après la Porcherie, pleine de gens au repos ou à leur toilette, les cavaliers franchirent la route que foulaient les travailleurs déjà rasés, pommadés, cravatés de rose, vêtus en pierrots candides, le feutre sur l'oreille, et le cigare aux dents. Longues théories blanches, de sveltes femmes opposaient leurs éventails aux obliques rayons du soleil. Les broches brillaient dans la nue de poussière que dominaient les caballeros fléchissant avec le pas de leurs montures. Tout le monde se hâtait vers la brise de mer. Le nom dlléricourt sortait de chaque bouche. Il provoquait toutes les discussions. Il symbolisait, à cette heure, l'avenir de cette foule, anxieuse malgré ses chapeaux neufs, ses costumes empesés, ses fichus de soie. Tant d'élégante propreté, faudrait-il la perdre ? Peu à peu, le sens du vrai devoir prima l'amour d'Angel Ortiz. Sans échapper aux tortures de ses craintes il redevint le maître actif et décidé.

Aux comptoirs des Chinois, les acheteurs avaient disparu, les buveurs aussi. Quand il salua le Directeur des Travaux et Caldas, Tong-Lou concédait malhonnêtement un peso par couple de pourceaux que voulait vendre une famille nègre embarrassée d'un modeste troupeau, et avide de monnaie pour le voyage. Comme on savait les Jaunes munis d'argent liquide, on leur apportait les poules en des corbeilles, les cochons menés à la ficelle. Les deux blanchisseurs, Pao-Tsing et Kou-On montraient un peso et le promettaient à qui leur proposerait le plus en échange. Des négrillons nus tendaient leurs petits membres pour offrir des coqs dérobés sans doute. Un avait pris son goret noir à bras-le-corps ; et l'animal poussait des cris de désespoir. Calcas les bouscula de sa colère. Qu'ils retournassent chez eux avec leurs volailles, au lieu de

2i^() LE TRUST

les donner pour rien aux Chinois. Trustés ou non, Los Dados les nourrirait encore longtemps. Ortiz ne put les dissuader. Il dut interdire aux Chinois de continuer l'enchère. Tong-Lou protesta que rien n'autorisait cette interdiction. Paisible, volumineux, impérial, il persista dans S'Oîî intention de payer cent sous ce qui valait cinquante francs, grâce à la panique. Cette querelle ne parut pas désabuser les vendeurs. Caldas dénouça l'intérêt des Célestes. 11 n'obtint de succès qu'auprès des impotents. Angel Ortiz le laissa convertir, un à un, les moins sots. Lui-même trotta vers la rue en caisses de lElectric-Standard,

La foule y grouillait, y grondait, ses paquets déjà sur l'épaule, ses paniers aux coudes, ses outils aux poings. Cependant, les ingénieurs appelaient leurs brig-^ades. Ils les rassemblaient. Ils acculaient ensuite contre les baraques les hommes et leurs compagnes ahuries, encombrées de casseroles, de négrillons pleurnicheurs. La voix impérative, les gestes brusques et les regards autoritaires de ces messieurs persuadaient le groupe noir immédiatement voisin. Un peu plus loin que leurs bras étendus et que les vibrations sensibles de leurs ordres, les impulsifs, courbant le dos, détalaient avec promptitude. Le Directeur barra le passage. Il inventa : la Compagnie ne voulait pas qu'ils partissent sans toucher leur dû, le salaire de la semaine en cours, et l'indemnité d'usage. Ce mot d'indemnité saisitlatteniion générale. Quelle indemuité ? se demandèrent-ils. Surpris, ils s'arrêtèrent. Ils interrogèrent Angel Ortiz. Lui, prêtait l'oreille dams la crainte qu'on ne le cherchât pour aller voir mourir Sylvie. Tandis qu'il prêchait ces gaillards marrons, noirâtres, violâtres, tandis qu'il essayait de conquérir l'attention dune ligure mafilue, d'un visage camard, d'une physionomie passionnée sous le front bas et la laine d'un erâne oblong, Angel Ortiz se souvenait de la charmante hlle qu'il avait séduite dans la librairie d'un boulevard

parisien. Il se rappelait un jour d'excursion à Fontainebleau, et la première nuit d'amour, et la promesse d'épousailles... et toute la douceur de ce long corps pâle, à cette heure, ligoté dans un linceul. Pourtant, il fallait convaincre ces brutes pressées dans leur rue de caisses béantes.

Ils déménageaient avec entrain... Galdas reparut, éreinté, sale, hagard. Toute une bande se dirigeait vers Alta-Vega, vers la station provisoire. Angel Ortiz tenta de ne penser plus à la trahison de Sylvie, à cette fuite aveo l'amant, au désespoir de l'abandonnée, au pardon, à la passion mauvaise qui continuait, en cette délicieuse créature, Ihorreur du cauchemar quotidien. Le Directeur se dégagea de cette hantise. Il fit rétrograder les rebelles alléchés par l'espérance de la paye. Il leur enjoignit de suivre Galdas au bureau pour toucher l'argent.

Lui-même chevaucha, seul un instant avec sa peine : si la pauvre se tuait, elle tuerait aussi sa douleur d'être délaissée par l'amant. La douleur, seule vie, maintenant de leur ménage. Le chloroforme avait-il endormi la martyre ? Angel Ortiz hésita quelques secondes à laisser cette foule stupide gagner la gare. On retrouverait ensuite d'autres terrassiers, certes. Que ne courait-il vers sa maison ? A force de caresses, plusieurs fois, il avait calmé Sylvie. Pourquoi le devoir lui défendait-il de la sauver ce soir ? Angel Ortiz, cependant, ne put tourner bride, même en se représentant Sylvie morte avec le portrait de l'autre sur la bouche. Le devoir dompta l'amour.

Avant cette panique de barbares, il importait d'atteindre la station et les trains qu'elle prétendait envahir. « Pizarre » n'avançait guère, en dépit de l'éperon. Le pas clapotant signifiait la fatigue du jour. L'animal jugeait bon tout prétexte pour ralentir, soit qu'une pièce de bois, au milieu du chemin, justifiât un écart, soit que la poussière excusât ses éternuements, soit

2i>8 LE TRUST

que les gens rattrapés empêchassent le galop. Songeant que ni son indulgence, ni l'offrande entière de son chagrin ne détourneraient Sylvie du suicide, le Directeur des Travaux côtoyait la bande tumultueuse, avec ses casseroles et ses bouteilles, pliée sous les malles et les ballots, toute geignante par ses kyrielles de marmots. Les trois cousines sauvaient leurs jupons à l'empois en des corbeilles hissées sur leurs têtes. D'autres crânes supportaient des jarres, des barils, des paquets, des auges de maçons. Nul ne répondit aux ordres. Les pas nus s'enfonçaient dans la poussière qui blanchissait les tignasses. Un troupeau de bœufs a'eùt pas moins entendu raison. Angel Ortiz les dépassa. Pourquoi Sylvie mourait-elle de l'infidèle ?

L'époux en désespoir parvint aux bâtiments ébauchés de la station. Côte à côte les deux express fumaient, outre deux trains de matériel garés sur les voies latérales. Ortiz joignit l'ingénieur dans la cabine télégraphique. Après un échange de dépêches avec la Quinta Hernandez, les quatre convois s'ébranlèrent successivement. Ensuite, le Chinois concessionnaire du buffet fut pré venu de désaltérer la horde. Au bruit des locomotives, les plus alertes des nègres s'évertuèrent. Même pour Angel Ortiz, il fut curieux de les voir débouler sur la pente. Une vingtaine rattrapèrent les wagons de matériel et, boules de haillons, se hissèrent au risque de la vie. Toutefois, l'avant-garde ne put que contempler, ahurie, la guérite du dernier serre-frein fuir vers le Parajas. Essoufflés, les coureurs s'effondrèrent avec leurs charges. Des femmes s'accroupirent dans les ballons de leurs jupes, et transpirèrent. D'autres, haletantes, se vautraient. Bientôt, toute la tribu furibonde et sans forces pour se lamenter même râla aux pieds d'Angel Ortiz qui leur conseillait de boire un coup avant de rentrer au bercail de l'Electric-Standard. Les Africains dirent qu'ils attendraient un autre départ ou qu'ils iraient jusqu'au Parajas à pied. Alors, le Chinois

du buffet ouvrit son échoppe provisoire. Il distribua l'aguardiente de son tonneau, et reçut les centavos de l'avance. Angel Ortizetle chef de station se sourirent. Ils étaient sûrs qu'avant une heure l'ivresse aurait rendu les nègres incapables de mouvement sous cette halle de bois cru et de fer peint.

Angel Ortiz put se restituer à son angoisse. Il imagina Sylvie aux prises avec la servante et le comptable qui s'épuisaient à la maintenir. Cruellement, il cravacha son cheval. Les carnets de poche sautaient avec la veste lourde. Jusqu'à l'instant d'apercevoir, devant sa maison, le comptable et le signe de bon augure, Angel Ortiz crut le drame révolu. Il saluait cependant des amis en émoi, des camarades, des couples et des familles qui marchaient ou chevauchaient dans la fraîcheur.

Au chevet de sa maîtresse, la servante contait des histoires. Après le somme artificiel, Sylvie se réveillait. Bien quelle prédît sa fin en ce pays trop beau, trop flamboyant pour son âme conçue sous des climats pluvieux, la démente nia le cauchemar évanoui. Elle contemplait le soleil derrière les cimes fondues en lui. Dans la fenêtre, Los Dados rayonnaient immensénîent. Les rayons obliques éclairaient en bas les degrés de la montagne et les fumées des locomotives. La splendeur dorait encore toute une partie verdoyante de la plaine, les troncs épars et blancs des palmiers, l'azur écumeux de l'océan.

Sylvie se rasséréna. L'évidente harmonie des Forces récupérasesorganes. Angel Ortiz eutalors déchaîné son chagrin trop contenu pendant la course nécessaire. Il pâlit. Sa femme lui saisit la main. Elle baisa la rude chair de celui qui souffrait tant par elle. Adorant l'heure où le jour triomphe le plus avant de mourir dans la pourpre du soir, Sylvie garda, contre ses lèvres, les doigts hâlés.

Les yeux du mari se troublèrent. Un sanglot gon-

fiait sa gorge sous la touffe soyeuse de la barbe. Il se détourna de lillusion horrible qu'évoquait Sylvie. Derrière ces yeux pâles, les yeux ardents du séducteur brillaient. Au-dessus de ces lèvres blêmes, il y avait comme l'ombre d'une bouche mâle et velue. Angel Ortiz gagna le balcon. Il se Hvrait à son désespoir dans la nuit pleine des lueurs volantes qu'étaient les cocuyos en essor sur la rumeur humaine.

mesure que la machine rotative imprimait en noir les lettres de ses deux clichés cylindriques, sur les feuilles de VEvening-Star, et les émettait hors de ce laminoir, un boy les recevait sur la plaque, les étalait au sabre de bois, les phait par centaines, les livrait aux crieurs ; cela derrière la glace sans tain fixée entre deux colonnes de boig, écarlate, pour le plaisir de Sakavanah, de sa population.

Elle sortait des magasins, bureaux, ateliers. Elle se hâtait sur les trottoirs de planches sonores, le long des maisons peintes en vert et blanc, des palissades historiées par la couleur -des affiches recommandant neuf sernelles de colosse avec le protil du cordonnier, ou le cigare Cremo sur champ jaune et sur champ noir, ou l'infinie signature Cascarets, nom du célèbre purgatif. Déjà s'irradiaient quelques lampes à arc dans les globes pendus avec leurs tortillons de til électriques devant les boutiques, devant leurs monceaux de feutres et de souliers, leurs tas de vestes et de culottes, leurs piles de barils et de boîtes conservant toutes sortes de mets animaux ou végétaux, leurs poupées de taille féminine en jupons et corsets, en jaquettes à pèlerines, en robes de laines et de soie.

Les lueurs qui crépitaient dans les sphères dépolies donnaient peu d'éclat, sous le ciel. Pourpre et vert il brillait encore au-dessus des AUeghanys qui, de leurs contreforts, murent la vallée profonde de la Salt-River

OÙ s'allonge la ville de Sakavanah. Aussi les acheteurs de VEx)ening-Star préféraient-ils offrir leur gazette aux luoiières du crépuscule pour déchiffrer les sommaires :

« Sakavanah sera-t-il un simple apanage de VElectric-Slandard? — Les mangeurs de forêts. — Autant de papier qu'il en faudrait pour faire une chemise à la planète. — Combien de fois les cheveux de Joe Clamorgan, mis bout à bout, pourraient-ils entourer le territoire de Sakavanah ? — Arrivée d'un économiste français. — Il a retrouvé les Lacs d'or que Columbus était venu chercher en Amérique. — Les deux dés du Diable et les trois larmes de la Vierge. — Le poids de M. Héricourt avant et après V entrevue avec Joë Clamorgan. — Ce que pèse un chèque de cent mille dollars et un bon de cinq cents actions privilégiées. — Le rail d'acier ne gondole pas. »

Des paragraphes ainsi résumés dans la feuille du soir, celui relatif à la frontière en cheveux du trustée intéressa particulièrement le total dés citadins. Les uns s'évertuèrent à se représenter ces fds d'argent noués, enroulés autour des bois, du pont, des fermes qui marquent les limites. D'autres méditèrent sur l'esclavage de toute une ville que la puissance d'un riche pouvait ligoter dans les combinaisons de sa coiffure. La plupart considérèrent cette métaphore comme une nouvelle preuve, s'il en était besoin, de la suprématie yankee. Car en aucun autre pays, il n'existe de Clamorgan capable de mettre, fut-ce par figure de style journaliste, plusieurs villes dans sa chevelure coupée court, comme celle de tout gentleman. Que la France aussi s'absorbât dans la combinaison de l'Electrie-Standard, avec l'I^^spagne de Cuba, cela démontrait l'excellence de la maîtrise yankee, outre l'attraction qu'exerce l'aimant de son génie sur la limaille des nations latines épa^ses, chétives, radoteuses et complètement ridicules. De plus la France étant à peu

près conquise par l'Allemagne, on pouvait soutenir que c'était là une vraiment belle victoire de l'Oncle Jonathan sur le Kaiser. Ce qui ravissait les immigrants silésiens cle la filature Tobias Walton où l'on peigne et transformg en drap les laines des moutons qui pâturent sur les versants de la montagne.

Un petit homme de bois colorié, perché sur une colonnette désigne, en saluant de son chapeau, à la soif et à la sociabilité du flâneur tel bar où les Prussiens vitupèrent contre leurs patrons de Liegnitz et d'Oppeln. Ces ogres condamnent à la misère, là-bas, tant de familles assidues devant les métiers. Ils traînent devant les juges de Breslau tant de malheureux tisserands parfois révoltés contre les affameurs. Ou bien ces brutes font sabrer les protestataires par les uhlans. D'avoir quitté cette patrie marâtre les fumeurs se félicitaient en buvant toutefois la bière de leur enfance. Ils reposaient religieusement, sur le comptoir en fer à cheval, leurs pots de grès à demi pleins de mousse fraîche, amère comme le copeau de la forêt germanique. Sauerwein et Lilienthal espérèrent à haute voix que les États-Unis enlèveraient l'Europe à l'empire de Hohenzollern et des hobereaux agrariens, d'abord économiquement, plus tard militairement. Mieux américanisés que leurs compatriotes, ces deuxlà parlaient, sans trop d'accent, l'anglais nasillard du Yankee. Ils portaient le veston court et large, les souliers pour cheval, la casquette à visière verticale, et les cheveux à demi longs qu'arbore l'aristocratie ouvrière de Pittsburg, de New-York, de Chicago. Admirant cette promptitude à s'assimiler, les autres leur dédiaient une sorte d'obéissance. Respectueux, ils écoutaient leur haine du féodalisme militaire et capitaliste s'exprimer par ces deux voix audacieuses sous les moustaches blondes taillées court. La bouche de Lilienthal était brèche-dents, parce qu'un junker lui avait, d'un coup de poing disciplinaire, cassé deux

i'U LE TRUST

incisives, au régiment. Sauerwein avait le lobe d'une oreille déchiqueté parce que les gardiens avaient surpris, ronflant sur l'ouvrage, dans l'atelier de correction où il souffrait alors, le gamin coupable d'avoir accablé de briques les gendarmes assassins de §es oncles en grève. Lilenthial prit son pot, trinqua, butàlespoir dt ne jamais revenir dans ce pays de famine sous labotlc des barons et les poings des sergents. Vœu que salua l'acclamation générale de figures barbues, couronnées de melons noirs, de casquettes rondes, de feutres aplatis.

Sachs, ensuite, opina que le trust, parla multiplication des travaux, provoquerait la hausse des salaires. F'allait-il dès maintenant, adresser une revendication au bureau de la lilature, ou bien s'embaucher en masse sur les chantiers du vieux Ciamorgan ? La discussion s'activa. Le brasseur pompait la bière et remplissait les pots. Les cents cliquetaient sur la tôle. La vapeur des pipes voilait peu à peu les grotesques des affiches grimaçant leur joie d'avoir en main un verre de Whisivy Fraayed, ou, dans l'estomac, une pinte d'ah Bobyholl, ou, sur le corps, un costume de douze dollards, acquis chez Isaacson, Gumberlands'street.

Cette promesse d'un meilleur sort, VEveiîing Star la confirmait par toutes ses lignes attentivement relues dans les boarding-houses, quand la soupe y fuma sur la toile cirée de la table commune, ou sur le torchon propre des guéridons entourés par les familles de babys innocents, gras, baveux et criards dès la gifle des « mères. Dans les maisonnettes du quartier allemand, v chaque mari rapporta cette bonne nouvelle à sa ménagère blonde. Elle se réjouit. Basse sur ses jambes, sanglée pourtant, la cravate contre le corsage, les '^fli cheveux secs ainsi qu'il convient à toutes les citoyennes «' de rUnion, même dans Sakavanah, Gertrude Lilienthal se promit d'acquérir bientôt un tapis et un manteau de drap vert à boutons dorés. Elle riait de bon cœur en

LE TIîUST 235

plaçant les pommes de terre à l'eau et le ragoût de mouton devant son époux maintenant débarbouillé, coiffé. Les pliotograpMes de la cousine Bathilda, cuisinière à Paris, et de son frère le voiturier de Kopnitz, celles des neuf petits nés à la femme de Hans Morbach, d-ams vme cité ouvrière deLiegnitz représentaient certes des gens moins favorisés. Batliilda s'exténuait, en dépit de ses rhumatismes, cliez des maîtres gourmands et avares. Le roulier avait eu la jambe rompue sous le chariot. Il boitait à présent. Hans Marbach gagnait trois marks en douze heures dans la fabrique de Liegnitz pour nourrir sa progéniture. Si Bathilda n'envoyait, tous les ans, les culottes et I(^s paletots usés de son procureur, le tisserand eût travaillé nu. Lilienthal pensait à les faire venir à Sakavanah, dès que l'on réorganiserait, à la française, les chantiers du trust. Chacun toucherait trois dollars ou quatre dollars. Lui payerait une prime d'assurance sur la vie pour que son gros Karl eût, à vingt ans, de quoi, s'il voulait ouvrir un magasin de confections. Et quand Gertrude ôta du four le gâteau de semoule bien croûteux, Lilienthaï décrocha le petit pavillon étoile derrière le cadre de Pvooseveit, po-ur ficher les couleurs américaines dans la pâtisserie. Alors, avec leurs trois mioches, les parents chantèrent le Yankee Doodle. Us tapaient leurs verres en mesure.

Au bruit, les voisins de Magdebourg levèrent le châssis de leur fenêtre. Et les deux familles se montrèrent leurs marmailles en fête, les drapeaux aux poings. Dans son piston de nickel, Sachs souffla le chant de la nouvelle patrie. Six maisons plus loin, la voix «tentissante de Sauerwein rythma les paroles. Pluiours groupes s'assemblèrent dans la rue de cahutes vertes et blanches, de trottoirs en bois, d'affiches éclatantes. Il se buvait 'des chopes aux seuils. Les corbeaux apprivoisés se réveillèrent dans leurs cages de jonc. Ils en sortirent. Ils sautilièreoit, par les étroits

corridors, entre les jambes des visiteurs et des mamans qui maintenaient en lisière les premiers pas des marmots barbouillés. Et la liesse de façade en façade se propagea. Jamais on n'eût cru, après le kracb, à une reprise aussi prompte des travaux. Les frères et les cousins furent au Post-Office rédiger des cartes. Elles rappelèrent les parents partis en automne, à la suite du licenciement, et qui trimaient dans la Caroline du Sud, à Columbia, ailleurs. Autour de V Evening-Star déployée, les Werner, les Sulzbach et les Gottlieb discutaient la chance. Gomme, au milieu des articles, un courtier adroit avait obtenu l'insertion d'une annonce pour la compagnie d'assurances La Véritable, Riza Sulzbach dit à son époux que ce serait le cas ou jamais de prendre une police, afin de préserver leur vieillesse contre les retours de la fortune. Maugréante, la mère Sulzbach obhgea son mari de se rendre à la taverne où Lévyson, le courtier ordinaire de la « Just », tenait ses assises.

C'était une taverne luxueuse dans cette Washington- Avenue qui traverse Sakavanah de bout en bout, et qui garde ses boutiques éclairées jusqu'à dix heures du soir. Aussi les Sulzbach furent-ils s'habiller. Le père retira ses bottes. 11 noua les cordons de ses souliers. Il endossa son ulster. La femme coiffa son chapeau de feutre poilu à grande plume, puis entila sa casaque à brandebourgs. Au bas de la rue, ils attendirent le passage du car qui les transporta tumultueusement sur la pente, vers Lincoln's-Park.

Noirâtre et parsemée de flaques, la ville sembla remonter à l'inverse du tramway lumineux dans lequel soupiraient allègrement quatre couples enlacés, chiffonnés, hardis sous le chapeau volumineux des jeunes ^M filles, aux quatre coins de la voiture. En mémoire de w leur jeunesse douce et calme, les Sulzbach contemplèrent le linoléum du plancher, afin que leurs yeux ne gênassent pas indiscrètement le flirt de ses fiancés

plus actifs que bavards. Enfin le tramway tourna dans la Washington-Avenue, longea les illuminations des quatre concerts, spirituels et profanes, les lanternes delà gare, les lunes éblouissantes du Christian-Club, le tube délectricité violette qui resplendit sur les bouteilles, les brosses, les maroquineries de la Pharmacy Haddison, enfin la herse formant un cintre de feux à l'entrée duPristly-Circus. En face, Lincoln'sPark s'approfondit avec ses bosquets, ses pelouses, ses kiosques et ses bassins, ses allées rayonnant de la statue historique. Appuyés l'un sur l'autre, les époux gagnèrent la <( World's ïavern » dont les intimidaient le luxe et l'ampleur.

Tandis que Sulzbach, timide, sa femme, soupçonneuse, lui disaient leur intention, Lévyson calcula que la prédominance de l'Electric-Standard, annoncée dans la ville, déterminerait à la résolution les hésitants de sa clientèle : et il traça en esprit son itinéraire. D'abord, les faubourgs du Sprat's-Creek qui meut les machines des scieries, puis les, quartiers inférieurs des tourneurs de chaises etdesracleurs de douves, le quartier des artisans qui taillent, collent et peinturlurent les jouets de l'Est, depuis la guerre de Sécession, enfin et môme les nègres entassés dans les cahutes de Branchy-Bridge. Le juif entrevit mille chances de circonvenir et de persuader la population de Sakavanah. Pendant qu'il crayonnait un plan de contrat entre la « Just Company » et les époux Sulzbach, désireux de rentes viagères, Lévyson mesura ses phrases. Il les clarifiait. Il les parfit de manière à ce qu'elles servissent de type pour la série des transactions possibles, dès ce jour, avec les vingt-trois mille habitants de cette cité en bois, construite sur pilotis à cause des fondrières qu'on n'avait pas eu le temps d'assécher depuis l'an 1787, date de l'installation, en ce point, d'un poste militaire et d'une forteresse au milieu des Indiens Delawares. Lévyson regrettait qu'aucune des

tanneries primitives ne subsistât. Les petits patrons étaient sa proie de courtier câlin, obsédant et actif. Après avoir offert une réduction de leur prime aux Sulzbach, s'ils racolaient des clients, Lévyson prodigua ses promesses ingénieuses aux échéances lointaines. Prompt à l'espérance, il dormit mal ensuite. Le lendemain il quitta, dès laube, le boarding-house, et, l'estomac plein de café au lait, se mit en campagne.

Trois semaines durant, Lév}'Son fit visite à tous les chefs des scieries mécaniques qui empruntent la force motrice au torrent Sprat's-Creek, et qui, avec deux, trois ou cinq compagnons, débitent en rondins, en planches les sapins de la Mossy-Mountain. Leurs voisins soumettent ce bois au tour pour le transformer en cadres, pieds de chaises, de fauteuils et de tabourets, dont les douzaines sont expédiées dans toutes les villes de la Virginie, de la Caroline. Là, des ébénistes ajustent ces pieds, cannent et vernissent selon les besoins locaux. Le courtier de la « Just » aborda chacun de ces gentlemen qui appartiennent à l'espèce « vieille Amérique ». Ce sont des hommes à hautes jambes. Ils se rasent la lèvre supérieure et portent encore la barbiche pointue ou la barbe en collier, comme au temps de Lincoln. Son portrait d'aillleurs, veille, en belle place, dans les petits parloirs, sur les meubles peints en vert, les sièges h bascules, et les crachoirs de cuivre. Les anciens ont fait la guerre de Sécession. Le fusil repose sur deux clous brillants avec sa baïonnette graissée. Des certificats militaires, les photographies de parents morts au champ d'honneur, attestent, dans leurs cadres, une vaillance en tuniques juponnées et képis sur l'oreille. Durement élevés, les fils n'ont presque rien omis des antiques coutumes. La Bible fut consultée après le passage de Lévyson. Les versets inspirèrent les décisions prises dans l'odeur de la sciure que projettent, sous le ciseau, les pièces au tour. Le Livre des Juges dicta les conclusions à ceux qui hési-

taient trop en collant les planchettes de petits tenders et les cheminées des petites locomotives, en bariolant les petits so-ldats russes et japonais des boîtes à cinquante cents, et les forteresses armées des caisses à un dollar. Alternativement David et Saûl servirent et décrièrent les propositions delà « Just » dans les familles où le père traçait les cases des damiers, où les filles noircissaient, jaunissaient les jetons, où les fds assem- Idaient les boiseries des rebords et des tiroirs.

Le proverbe de Salomon : XVI-33 « L'homme patient vaut mieux que le courageux ; et celui qui est maître de son esprit vaut mieux que celui qui force les villes » éclaira la religion de Fenimore Gilt. Il considéra l'attente des avantages promis par la « Just » comme l'acte même de patience. Fenimore Gilt, de sa burette, huilait les coussins de la scie circulaire quand cette révélation lui fut accordée par le Très-Haut. Un moment il demeura stupide à genoux. Il se considéra,, Du-coudes, et le feutre sur l'oeil que gênait on rayon de soleil. Etait-il possible que le Souverain Maître daignât l'avertir ainsi? C'était la récompense d'une vie droite, sans doute, celle qui avait reçu, des mains paternelles, cette bâtisse et cette vanne, cette roue à .nibes agissant sur l'arbre de transmission, et, par Ils courroies, sur les scies mécaniques qui carraient Uis solives, les débitaient en longues flanches velues de blond, les livraient aux efforts joyeux du grand Paddy riant de toute sa tête de chimpanzé, aux soins du calme Simpleton^ aux toisages du vieux Galtener, méticuleux, lourd et réfléchi. Fenimore Gill se releva lentement. Il ota son feutre, et contempla la" création de Dieu, ce pays de la Mossy-^Iountain rougissant au soleil dautomne sous la pureté du ciel. Le charpentier admira que son œuvre eût prospéré entre les autres pareilles, et qui se succédaient le long du cours d'eau, de ses rives. Depuis les dômes delaforêtjusqu'aucroyant les (.( creeks » dégringolaient sur leurs lits de roches,

gonflaient derrière les vannes, bondissaient sur les aubes des grandes roues, s'épanchaient, bouillonnaient, et s'en allaient vers la Salt-River dans le tumulte des planches retentissantes, des scies mordant le bois, des nègres tramant les arbres par les pentes avec l'aide un peu rebelle de jeunes chevaux. Fenimore Gilt sentit tellement Jésus en lui qu'il décrocha sa veste et se rendit aussitôt chez le pasteur Douglas. Oui, il s'y rendit cette veste à la main, sarrs penser même à rabattre les manches en flanelle de la chemise bleue. Il cherchait un autre signe de Dieu, soit au ciel frais, soit dans les dépressions du ten-ain sous les billes de chêne qui servent de pilotis aux maisons vertes et blanches, enguirlandées de lierre rouge et de jasmin jaune. Gilt tiraillait sa longue barbiche pour s'éveiller si cela n'était que rêve. Que lui, Fenimore Gilt, fût devenu le vase d'odeurs suaves et de délices indicibles ; qu'une sorte de force incluse soulevât son diaphragme et ses organes comme pour le détacher du trottoir en planches, le transporter à la hauteur des bow-windows, des rideaux en canevas écossais, des pignons aigus, par delà : était-ce possible ? Il se rappela ses péchés, un voyage de chasseurs aux Cafions, les ivresses de whisky, les colères contre Mrs Fenimore Gilt quand elle manquait le rôti d'écureuil, et cette damnatioti dans la montagne avec la femme du charbonnier canadien ! Aux capitaines de l'Armée du Salut, Fenimore Gilt eût-il osé répondre de sa pureté ? Statues peintes, l'Indien, l'Indienne, plantés au milieu du trotttoir, n'interrompirent nullement la méditation de l'homme pieux, bien qu'ils convainquissent son Inconscient d'entrer dans la boutique, d'acheter un peu de maryland, et de s'arrêter à la sortie, entre les deux bâtons aux spirales écarlates, pour bourrer la pipe de bruyère ; mais ces actions machinales, celle aussi de replacer la veste sous le bras, n'empêchèrent pas l'élu de goûter mieux son ravissement. Au Seigneur, il attri-

buait, avec une infinie gratitude, la solidité de sa musculature et la souplesse de ses jarrets, la sûreté de son œil quadragénaire pour bien placer le plomb dans la course ou le vol du gibier en fuite. A voir passer l'attelage très fringant d'une fourragère, Gilt s'assura que, dune poigne plus vigoureuse, il guiderait les botes en. dépit des ornières, des cailloux, des flaques, des creux, des cyclistes et des lourds tonneaux à quatre roues. Pleins de goudron, ils descendaient de l'usine à gaz et maculaient encore, au pas de leurs quatre bœufs ahuris, le sol, le bord du trottoir, et même les beaux peignoirs des négresses furieuses emmi les falbalas de leurs capelines.

Afin d'écouter la révélation de son digne paroissien, le Révérend Herbert Douglas renvoya sa femme et ses marmots. 11 ne cessa point de beurrer ses tartines ni de surveiller Peau bouillant à la flamme de l'alcool. Les pas boueux inscrits par Fenimore Gilt sur la cire du parquet inquiétèrent le ministre de Dieu plus que l'avènement de la grâce dans ce cœur ingénu. Aussi l'importance du pliénomène religieux fut-elle assez rudement diminuée par le discours ecclésiastique. Tendance fâcheuse, au reste, et digne dets quakers, que cet espoir de la « transe ». La volonté divine ne se manifeste pas à tout bout de prière. Ce qu'éprouvait là l'enimore Gilt iV était qu'une émotion très naturelle chez un homme habitué à suivre les conseils de la !>ible, comme il importe. Certes, à un père de famille, il appartenait de prévoir l'avenir des enfants, de le garantir par quelque moyen. Le Seigneur toutefois ne devait pas être invoqué durant la préparation d'un contrat ; car il serait malséant d'attribuer, ensuite^ à la Providence les résultats fâcheux, si l'entreprise faisait faillite, par exemple. Evidemment rien n'arrive, bien ou mal, sans la permission de Dieu. Encore (levons-nous témoigner de notre sagesse et de notre

Krtu, en assumant seuls les responsabilités qui nous

incombent, sans mcler à nos affaires d'argent les préceptes du roi Salomon.

— « Où sera mon soutien, Seigneur, si tu m'abandonnes ! »... cita Fenimore Gilt déçu.

Savoir Jésus en soi : cela qui avait été suprême, cela se dissipait. Le goût de la pipe remplaçait imparfaitement les odeurs suaves dont le pieux homme était, un instant plus tôt, le vase d'élection. Il s'aperçut alors qu'il avait les bras nus et poilus, sa veste sur les genoux, sa pipe au poing, et de la fange sous les chaussures. Enfuie la sainteté. Gilt regarda le Révérend verser l'eau de la bouilloire dans la théière, souffler sur la flamme. Rappelée, la jolie femme aux joues claires, au regard malin et aux bandeaux épais chassa toute conception immatérielle de la vie. Or, le téléphone sonna. M. Herbert Douglas appliqua le récepteur contre son oreille. Sur les chantiers du Golumbia-RaiJroad, à douze milles de Sakavanah, un chef de cantine demandait quelques instructions pour l'office du dimanche, aucun pasteur ne se trouvant près de là. Pris au dépourvu, le clergyman dicta, comme seul texte de sermon présent à sa mémoire, le verset de Fenimore Gilt qui, dehors, enfilait une manche de sa veste, afin de rentrer en gentleman dans sa manufacture de planches. Le chef de cantine obtint encore des indications complémentaires sur les points à développer. Les expliquant, Herbert Douglas apprécia leur vérité. La communication prit fin. Le récepteur fut raccroché. Néanmoins ce sujet d'homélie obséda le Révérend. La couleur du thé, pendant ces propos à longue distance, avait noirci. A l'ordinaire, M. Douglas se contentait d'une infusion légère. Une allégresse insolite de l'intelligence suivit l'absorption du breuvage. Ce qui porta le clergyman à coucher de suite les idées heureuses sur le papier. Même elles furent déclamées en sourdine pour lajeune femme qui secouait les marmols impatients. Elle leur imposa le silence.

Cette fermière des hauts pâturages vénérait l'éloquence de son mari. Avant l'heure du lunch, le sermon du prochain dimanche fut achevé, sauf corrections et rectifications ultérieures.

Depuis Sachs, le géant musicien, jusqu'à la petite modiste Sue Grag, l'homélie contenta parfaitement les fidèles assis sur leurs bancs cirés, dans le temple de bois et de fer, au jour dominical. Du haut de la chaire, et la main à plat contre la Bible ouverte en son pupitre Herbert Douglas put suivre les effets du prêche sur les figures silésiennes des Lilienthal, des Sulzbach et des Sauervvein, sur les faces yankees du shérif Andor, de Tobia Walton, des Wood, des Fenimore Gilt, des Paddy, des Simpleton et des Caltener, de leurs épouses aux chapeaux enrubannés de vert, de rose ; sur les mufles marrons des négresses en capelines de couleur, sur les visages barbus à l'ancienne façon des charpentiers, tonneliers, menuisiers, de tous ceux qui, dans Sakavanah, dépècent et sculptent la forêt de Mossy-Mountain, de tous ceux qui, Princeton rougeaud ou Gasby large, fabriquent les jouets de l'Est, les manches d'outils, les bois de fusils et les pièces des chariots agricoles. Le Pvévérend parla de cette montagne, présent du Seigneur, de ces prairies dont les moutons transformaient l'herbe en laine textile, de cette forêt dont les bûcherons débitaient les arbres utiles au travail et à la richesse de tant de familles, à ' la bonne vie de tant d'ouvriers. Cependant la vieillesse affaiblirait les meilleurs courages ainsi qu'elle avait affaibli la force deSalomon. Ce serait l'heure du repos et de manifester, devant Dieu, notre gratitude pour tous les biens dispensés par Lui, au cours de l'existence. Ce repos nécessaire à notre salut, comment l'obtenir sinon en prélevant, dès la jeunesse, et sur le salaire quotidien, une fraction mise en réserve par l'économie du ménage, ou par les soins des compagnies d'assurances pareilles à la « Just »... C'était là

un devoir chnHien, éminemment chrétien, celui qui préparait au père, à la mère des loisirs futurs afm de guider leurs enfants sur le chemin de l'Unique Vérité. Salomon n'a-t-il pas dit :

« LameiHesse estime couronne dlionneurl or sqy^elle se trottve dans la suite de la justice. » Prov. XVI-31 ; et encore : « Celui qui armasse pendant la moisson est sage, mais celui qui dort pendant Vété est un enfant de confusion ! » Prov. X.-5.

Ces deux versets prêtèrent leurs textes aux commentaires nombreux du pasteur. Estimant que Dieu pénètre plus facilement les âmes des simples, si l'aspect de sa puissance se môle à leurs préoccupations journalières, Herbert Douglas parlait avec entrain. Il Bavait sa dialectique intéressante et toute Fattention de ses ouailles saisie par le réel des exemples. D'ailleurs les proverbes de Salomon s'adaptaient à cette question des assurances : « Le bien amassé à la hâte diminuera, celui qui se recueille à la mai?!, et peu à peu multipliera. » C'était là toute la sanctification de la prime, du mutualisme, de la participation aux bénéfices, et de la répartition finale entre assurés actionnaires, selon la méthode en usage dans les compagnies américaines. Le Révérend Herbert Douglas, tandis qu'il prêchait, croyait en un Dieu compact et volontaire, aux idées nettes. Elles composent l'harmonie des mondes par l'équilibre des lois naturelles, parangons elles-mêmes 'des lois religieuses, morales, sociales, utilitaires. Ce vouloir divin a choisi les races nordiques et les a désignées, par sélection évidente, afm qu'elles mènent riiumanité, essence de la terre, vers la rédemption promise aux peuples sur le Golgolha; et en attendant, ici-bas, vers le meilleur étalon de vie, ce Standard of living », préhminaire de la béatitude éternelle. Aussi toute invention vraiment caractéristique du génie nord-américain semblait-elle au pasteur complètement digne d'être justifiée en chaire,

par les citations adéquates de la Bible, lorsque l'occasion se présentait. Pour lui, le mutualisme des assurances était une des meilleures formes de la charité pratique. Développant son homélie, le Révérend confondit avec intention cette vertu théologale et l'administration de la « Just )). Du moins soupçonnait-il le Souverain Maître d'avoir suscité celle-ci toute positive et rationnelle par l'entremise de celle-là toute mystique et surérogatoire. A nommer l'amour divin et ses feux ardents, à décrire le sacrifice de Jésus offrant sa chair et son sang comme pain de vie, le Révérend Herberg Douglas s'exaltait en termes de contrat-police.

Après l'office, les fidèles quittèrent à regret le temple aux angles de bois et de fer rouillé, ses bancs vernis, son pasteur rubicond sous la brosse de cheveux argentés. Les prodiges accomplis par la sagesse du roi Salomon brillaient dans les mémoires. Mrs Sauerwein et Mrs Sulzbach se demandaient comment la marâtre avait accepte que le bourreau partageât l'enfant du litige. Cette résignation sanguinaire devait évidemment trahir le mensonge. Mrs Lilienthal et Mrs Gottlieb demandaient à Mrs Fenimore Gilt si, quand on avait vu, comme elle, le Glamorgan's Building, à Gity-Park, l'on pouvait se faire quelque idée de l'édifice colossal dédié à Dieu par l'art de Salomon. A cela, Mrs Fenimore Gilt répondait que la bâtisse de Joë Glamorgan était certes bien plus élevée, puisqu'elle semble égratigner le ciel, mais qu'elle s'étend sur un moindre espace. Et qui donc comparerait justement la mer d'airain à la maison d'acier ouverte dans le grand hall de l'Electric-Standard ? Néanmoins, après l'œuvre de Salomon, celle de l'Union paraît, justement, la plus considérable au monde. Ce qu'approuva M. Lévyson. 11 avait présenté ces dames les unes aux autres. Il prêchait l'urgence de faire, par ce gai soleil de septembre, une prome-

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nade dans la montagne déjà merveilleusement rouge et dorée.

A la sortie des offices, tout ce c{ue Sakartavah nourrit de patrons cossus et de « machinist » largement appointés se rencontre dans la Washington-Avenue. Les dames aiment, là, montrer les ellipses de leurs chapeaux or»és de vert clair, de bleu céleste, de plumes africaines. Il convient de s'y cambrer sous les casaques de drap beige, avec pèlerines à créneaux et manches opulemment tailladées. Les messieurs ne détestent pas d'y faire preuve de saines allures en complets neufs. Leurs gestes sont délurés, leurs mines hautaines, puis goguenardes. Par ribambelles, les jeunes tilles arborent des blouses de satin clair et des gants nettoyés. Les jupes étroites, courtes battent sur les talons comme drapeaux aux vents. Lévyson ne manque point de. saluer les demoiselles connues de lui. Même il leur offre, dans la Pharmacy Haddison, lie carré tricolore d'ice-cream dégusté avec des cuillers d'aluminium sur les vitrines horizontales, pendani qu'on désire les calepins, porte-monnaie, porte-mine, brosses pour dents, pour ong'les, mille objets menus et utiles à la coquetterie, outre les odeurs, les savons parfumés, les instruments de toilette en ivoire, en nickel, et même les boîtes de pilules laxatives, les flacons d'iodure, les cachets d'antipyrine, le bicarbonate de soude, les Poimd^s ex tract et les Oméga 02'Z, indéniables panacées. D'être là, debout, appuyées sur la canne de l'ombrelle, devant un joli brun à l'ample paletot d'automobile, ces vierges se prévalent une minute, avec l'illusion d'imiter les flirteuses de New- York qui goûtent dans le hall de Waldorf-Astoria, ou dans les salons de Cherry. Ëiî effet, Lévyson leur suppose toutes les habitudes millionnaires. Il demande à Clara Wood son avis sur un coup de golf, à miss Atlanta Fisher un autre sur la marque Mercedes et la vitesse réelle des six-cylindres. Sue Crag apprécie-

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t-elle les mérites de miss Hoper, qui remplit le rôle de Napoléon dans le drame ? De celle-ci, l'effigie, redingote grise et bottes à revers, sourit, le bicorne en bataille, contre la muraille prochaine, sous de colossales lettres blanches : Hoper s triumph. Lévyson n'oublie jamais de rappeler à toutes la « vraiment distinguée iîgure » de leurs mères, le « vraiment énergique profd » de leurs pères, ni la « sainte netteté » de leurs maisons familiales, où il eut l'honneur d'être admis pour affaires, pour les grosses affaires secrètement conclues avec l'Est par M. Timpleton, fabricant de manches de parapluies, par M. Parker, colleur de boites à soldats. Personnages éminemment notables dans Philadelphie, Baltimore, Raleigh, partout' oi^i la « .lust )) centralise les renseignements sur rextraordinaire prospérité de l'Union et sur les a grands capitaines d'industrie ».

Ce jour-là, Abraham Lévyson persuada quelquesunes d "aller voir^ au Macley-Garden, débarquer les immigrants. Brusques, elles assaillirent l'un des cars jaunes. Il montait à vide, et tumultueux, de Branchy- Bridge. A grand bruit, le joyeux véhicule grimpa la Washington -A venue avec sa cargaison de tilles bavardes et mirobolantes. L'envergure de leurs chapeaux pour laquelle n'ont pas été prévues les dimensions des voitures publiques, dans Sakavanah, contraignait les jeunes personnes à tenir la tète basse. Elles n'en jasaient pas moins, au détriment de la foule qu'attirait dehors la tiède clarté. Des vieillards s'installaient, en manches de chemises, au seuil de leurs maisonnettes, le journal à la main, la pipe dans la barbe. Bientôt, le tramway grondant escalada toute une banlieue de masures oii grouillait la marmaille nègre parmi les cochons roses et noirs. Des loques pendues aiix^icelles abritaient les joueurs de base-bail. Abraham Lévyson se moquait de leurs culottes rapiécées, de leurs bottes crevées et de leurs amies crépues ; cela si drôlement

que les rires de ses compagnes hennissaient à l'envi.

Quand, au point terminus, le car s'arrêta, nombreuse était déjà la foule qui flânait sur la voie du Columbia- Railroad. Elle occupe en effet une sorte de digue, à micôte de la Mossy-Mountain, dans une région pittoresque. Mille ruisseaux torrentueux coulent, entre les sapins géants qui servirent, les uns, de cibles aux flèches des Indiens Delawares, et, les autres, de protection contre le vent aux wigwams de cuir brut. Le ballast bien étalé offre, entre les rails, un excellent terrain de marche. Aussi le shérif Andor se vantait-il de l'économie municipale qui refusait à ses concitoyens une route lorsque la Compagnie Glamorgan vouait tant de dollars à l'entretien de celle-ci. Grâce à Dieu, les habitants de Sakavanah n'étaient, la plupart, ni sourds ni aveugles, mais bien capables d'entendre venir les trains, et de se garer à temps, n'est-ce pas ! Le shérif s'adressait à la ribambelle de jeunes filles que Lévyson guidait. Elles approuvèrent gaiement cette confiance dans leur courage. Même, dit Atlanta Fisher, c'est un excitement que d'attendre la vitesse terrible de l'express. Et ses amies regrettèrent que l'on n'ouït pas encore vibrer le rail. Cependant, les cars successifs déversaient les familles entraînées parl'exemplede lajeunesse. Comme Lilienthal, certains portaient' une bouteille de sherry, d'autres, comme Mrs Sauerwein, des oranges californiennes, ou, comme les Sulzbach, un panier de raisins. Fenimore Gilt était de ceux qui montraient leurs biscuits, et Mrs Douglas de celles qui trimbalaient le plum-cake dans son papier huileux. La promenade devait aboutir, pour l'heure du thé, au Tertre de Macley, oii l'on adore le panorama du pays total.

Devisant sur les abominations du papisme, l'éloquence du Révérend Herbert Douglas, la sagesse de Salomon, l'attente de la vieillesse et les avantages de l'assurance mutuelle, ces familles aspiraient l'air bal-

samique des bois. A droite, ils dominent la dig'ue du chemin de fer. A gauche, elle dépasse les dômes d-e leur feuillage, en contre-bas ; et, par delà, se creusent la vallée, le lit de la Salt-River, avant que le terrain se relève sous les environs de Sakavanali, puisse gonfle dans le ciel avec le massif de Branchy- Hill. Très vive, la brise attirait aux joues le sang des fdles. Elle ranimait les indolents. Elle rendait sonores les tils télégraphiques superposés dans les petites vergues des poteaux. Malgré ce bruit, Lévyson discerna les vibrations du rail ému par l'essor du train descendant.

Atlanta Fisher ne voulut pas reconnaître ce frémissement particulier. Accroupie dans ses jupes, elle se pencha, et colla son oreille contre le froid de l'acier. Elle niait encore, et ses camarades l'arrachaient du rail. Debout elle entendit le tocsin de la locomotive qui se précipitait formidable, sifflante, derrière l'éperon du chasse-pierre. Instantanément, miss Fisher dut rattraper son chapeau que bouscula Tair déplacé par la vitesse de la masse. La série d^s wagons frôla, de leurs rampes et de leurs marchepieds, ces demoiselles en ligne sur l'étroit ruban de terre qui finissait, à quelques pouces de la voie, talus vertical jusqu'au fond du ravin. La fumée enveloppa les promeneurs de ses miasmes. Les cravates s'envolèrent. Les plumes chavirèrent. Les robes claquaient. Les corps se rejetaient à l'inverse de Félan tant il parut devoir les entraîner .dans le tintamarre de ses cahots et l'ouragan de sa violence. Une fois encore, l'air fut fripé par les ressauts des derniers wagons, de l'observation-car, oi^i plusieurs touristes lorgnaient laMossy-Mountain.

Ce mont reparut avec les familles arrêtées sur la digue, dans la voie libre. Le père Fisîier aima revoir sa tille aoi mibeu des autres ([ui riaient de l'excitement produit en elles par la caresse du terrible essor. Nerveuses et vivaces, elles espéraient, du regard, Tarrivée

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d'un autre train en sens contraire, et au vent duquel J elles pourraient, de nouveau, s'exposer. Toutes voulurent de la peur, du frissonnement, et l'orgueil de se tenir impassibles au bout du talus, le visage fouetté par le passage d'une mort possible. Attentives, elles écoutèrent Lilienthal et Sauerwein évaluer la vitesse de la machine, son poids, son prix, celui du mille ferré. C'est une des plus puissantes entre les locomotives des Etats-Unis. Elle porte le nom du trust. Aux ateliers de City-Park, elle fut construite en onze jours, sur les plans tracés par Jim Clamorgan au sortir de l'Université, et avec les métaux raffinés dans les fours électriques dutrust. Lévyson tenait ces détails du chauffeur, un enfant de Sakavanah dont il avait naguère assuré la petite fdle. De l'Atlantique au lac Michigan, rappela Fenimore Gilt, ce train brûlait la distance autrefois couverte péniblement par des lignes secondaires, pauvres, bifurquantes, mal aboutées, asservies aux détours inutiles afin d'économiser les travaux d'art.

L'Electric-Standard avait progressivement racheté les meilleures parts, non sans déprécier auparavant leurs titres par quelques manœuvres de Bourse. Ve7y ingénions ! s'écria Lévyson. Ensuite, le trust avait établi les raccords en sections droites, à travers les pentes et les cimes, par-dessus les fleuves et les précipices, sans marchander aucune dépense de tunnels, courbes, ponts ou rails d'acier. Aussi les lignes du Middle West doivent-elles, sur la prière des exportateurs, obtenir leur jonction avec le Golumbia-Railroad. Il épargne, en effet, quinze heures et cinq cents milles aux denrées en partance à Denver, à Omaha, pour Wilmington et Gharlestown où certains armateurs préfèrent embarquer les céréales, les métaux et les cotons, vu la modicité relative des droits perçus dans ces ports. Ainsi Lévyson pérorait à l'admiration des filles. Les familles se rassemblèrent. De sa trogne, Princeton transmettait ces renseignements que le

shérif rectifia, compléta en gesticulant de toute sa personne osseuse, lignée par les plis du costume neuf qui l'allongeaient encore. Après VEvening-Stai\ la bouche brèche-dents de Lilienthal déclara que l'honneur de la combinaison revenait à Jim. Andor approuva. Le jeune Clamorgan aime les vues larges, comme ses amis, Harriman, l'ancien crieur de journaux, etRyan, le fondateur de la « Metropolitan Sec^ritas Company ». Devant celui-ci, les juges de New- York abdiquent, tant sa puissance est ferme, démontra le shérif. Réellement, Jim, avec Harriman, sut enfler une superbe hausse de spéculation, en automne, et sauver sept compagnies de chemins de fer qui, mises en faillite, eussent cessé de rouler à une époque où les Etats-Unis manquent de wagons pour transporter la récolte.

— La moisson fût restée sur place, et la moitié des agriculteurs eussent été ruinés..., cria le shérif..., puis leurs banques de crédit.

Au milieu de ses dévots, la tête découverte, hérissée d'argent gris, le pasteur Douglas discuta. Que les peuples de travailleurs rustiques en peine de trouver un emploi eussent péri de misère, Andor le soutint. Il exalta le génie d'Harriman, de Jim Clamorgan. Ils ont sauvé l'Union en réduisant les crises passagères d'automne.

Aux dires de Princeton, bas sur jambes et la face rouge, aux dires de Gasby, large et important, jamais le pays 4e Sakavanah n'avait connu l'aise comme au temps où l'Klectric-Standard construisait les raccords du Columbia-Railroad. Des foules étrangères avaient, dans le pays, dépensé une grosse part de leurs gains. Tout le petit commerce avait étonnamment prospéré. D'ailleurs, certifia Fenimore Gilt en saluant Dieu, la vente des bois façonnés augmente depuis que les trains de la nouvelle ligne directe transportent régulièrement les colis dans les Carolines, dans la Virginie. Le vieux Caltener avoua qu'il installait une fabrique de douves

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à tonneaux pour ses fils. Déjà les distilleries de Pxicheiiiond leur adressaient des commandes. La nièce de Paddy-Tètc-de-Singe se fiançait, annonça-t-il, avec un garçon qui avait besoin d'une femme comptable, tant il accroissait depuis un an ses affaires relatives à la frisure du bouleau et à la sciure pour emballages. Cachant avec la main le lobe déchiqueté de son oreille, par habitude, M. Sauerwein calcula que la filature T. Wallon avait, depuis la réouverture des chantiers, sur la Mossy-Mountain, vendu mille pièces de drap et plus aux confectionneurs de Sakavanah. Gottlieb croyait savoir que ïobias Walto-n eût déposé son bilan l'année précédente, si le Columbia-Railroad n'eût permis aux commis voyageurs de venir constamment choisir, à Sakavanah, les échantillons d'ho7?iespîm vert partout adopté pour les costumes de sport. Certes^ les choses allaient mieux, constata Werner, qu'en cel automne funeste, à l'heure où les compagnies des lignes secondaires avaient tout à coup licencié cinq mille tâcherons, tant sur le chemin de fer de Wilmington que sur la voie de Cincinnati ; faute de casli-moiiey pour les salaires. Le shérif s'indignait contre les adversaires des trusts. Ansterson avait dû fermer son magasin de chaussures de la Washington-Avenue, et James Cromer ses « Docks de Chicago », sur la State- Street. Maintenant, tous deux pouvaient rouvrir leurs « stores )> aux ouvriers de l'Elec trie-Standard. V'oici. Les travaux reprenaient dans la Mossy-Mounfcain.

Ayant interrogé Lévyson sur l'approche du second express qui montait, Atlanta Fisher put espérer un excitemcnt pour sa personne indienne brune, sèche, impatiente. Entre ses compagnes également désireuses, elle souhaita la peur de mourir au passage de l'Electric- Standard. Sue Grag ouït bientôt \âbrer le rail. Brutal, le chasse-pierre apparut sous la chaudière ronde, la cheminée courte, sous la nue' d'étincelles entumées devant le tocsin éperdu. La puissance incarnée dans le

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monstre émut les filles nerveuses que secoua l'air déchiré au passage de la masse et des bielles vibrantes, des voitures qui retentissaient.

Après, les regards suivirent cette force. Elle gravit en serpentant ik Mossy-Mountain. Elle partageait les bois. Elle sautait aux cimes. Elle brouilla le ciel. Elle s'abîma par le versant occidental. Elle laissait derrière le mont en mal d'industrie, des tranchées, des cantines, des conduites de tôle noire menant l'eau du Gramson-creek sur les turbines de l'usine Morton-Field qui engendre Télectricité nécessaire aux tramways et aux ampoules de Sakavanali, aux moteurs de quelques labricants, les Princeton, les Parnet, les Casby.

Propriété nouvelle du trust, M. Héricourt faisait agrandir les bâtisses, expliqua Lévyson. On installerait dix nouvelles turbines propres à recevoir la force que les flots des creeks charrient là. Cette force transformera la foret en celkdose, en papier à journaux. C'était la conception française. Le shérif se vanta de bien connaître ce M. Héricourt. Il venait de lui vendre, pour amortir la dette municipale, tous les bois de la Mossy-Mountain.

A cette nouvelle, Fenimore Gilt sinquiéta de savoir oii le^ charpentiers comme lui, dorénavant, iraient quérir leurs billes de chêne, de frêne et de sapin. Andor montra la côte voisine de Branchy-Hillj en face. Et le transport? demanda le vieux Caltener. N'avait-on pas la ligne de Ualeigh à Cincinnati ? répondit Andor. Le calme Simpleton démontra (|ue Cette ligne, déjà mal en point avec les raccords du Columbia-Railroad, maintenait aujourd'hui son trafic par des subterfuges. Le shérif répliqua précipitamment que sa combinaison rendrait la vie à la Cincinnati-llaleigh assurée du transport des bois entre la Branchy-Hill et Sakavanah. C'était justement ce qu'il fallait. Lui, shérif, avait saisi l'occasion de relever une affaire utile à la prospérité ■otale de la région. Pris à témoin, le pasteur fit des

réserves. Le Sauveur montrerait si l'Honnête et le Juste inspiraient le trust Clamorgan.

Cependant, Fenimore Gilt s'en remit à Dieu : car, ce transport, il faudrait bien le payer. Sa foi ne le rassurait guère, à voir sa mine et l'agacement qui lui fit tirailler plus sa barbiche. Sa mélancolie céda pourtant au bruit des filles joyeuses autour de Lévyson conteur d'anecdotes, et à la bonne humeur des dames portant leurs cakes avec ostentation. L'éloquence d'Andor prévoyait l'embellissement de sa ville par des travaux publics, grâce au produit de cette vente, et au crédit consécutif. Le pasteur engagea les Sulzbacli à remercier le Seigneur pour ce magnifique afternoon-tea dans la montagne, et cette promenade sur le ballast propice à la marche du dimanche.

Le soleil se mêlait heureusement à l'or roux des feuillages. Il pénétrait les vapeurs bleues des perspectives forestières que souhaitèrent les flirts commencés. Au bout de la voie, l'astre éclairait la station verte et blanche, sa marquise de tôle, ses paHssades barrées par la bande oblique de l'Electric-Standard, aux initiales E. S. Au-dessus, le Macley-Garden, lieu de délices champêtres et dominicales, étalait sa taverne en plein air, se3 attractions foraines. Les jeunes filles se défiaient, pariaient. Sue Grag sautait comme la brebis du psaume. Elle désignait à son oncle Parker la singulière posture des ateliers superposés de gradins en gradins rocheux, comme des jouets sur une étagère. Simpleton prétendit instruire la petite modiste. Il rappela que, faute de capitaux, le fondateur de la première usine avait provisoirement logé, dans les cavernes de la montagne, ses alternateurs, ses transformateurs et ses laboratoires, par économie dans les dépenses de construction. A mesure que s'était développée l'usine, avec les besoins électriques de Sakavanah, plusieurs escaliers en fer avaient été accrochés aux parois, et des donjons de planches érigés dans les angles, et des

réservoirs bétonnés dans les ravines, et des baraquements plantés sur des corniches, et des hameaux abrités dans des excavations . De la voie ferrée aux dômes feuillus des cimes, pour l'amusement de Sue Grag, cela s'étageait irrégulièrement. Gela bayait à la brise^ entre des arbres rompus, desruisselets scintillants, des blocs suspendus. Là, jadis, les sentinelles Delawares guettaient, sous leurs crêtes de plumes, pareilles à des vautours haut perchés. Sue Grag apprit des histoires indiennes très cruelles. Alors, le pasteur montra la terre célèbre par le supplice du capitaine Macley, lequel mourut contre le poteau de guerre, pendant que les sachems rythmaient, autour de lui, la danse du scalp, solennellement. L'oncle Parker, aux longs cheveux gris, promettait à sa nièce les ice-creams du restaurateur qui avait choisi ce but d'excursions pour garnir l'endroit de baraques et de balustrades, les peindre de couleurs violentes, les couvrir d'affiches, y fixer des tables et des bancs. Sue Grag se pourlécha. Fière aussi de se mêler aux citoyens notables de Sakavanah amenés par les cars précédents. Sue Grag refit son nœud de cravate. Quand il fallut escalader un roidillon, le pasteur et les familles des Fenimore Gilt, des Galtener, des Simpleton, des Sulzbach, furent dépassées par les compagnes de Lévyson. Elles s'emparèrent des bonnes places, mais la plupart les quittèrent aussitôt pour s'apparaître larges et tassées, puis minces et infinies, en deux miroirs, l'un concave, l'autre convexe qui flanquent l'entrée d'une baraque. Là riaient des gaillardes glissant sur le derrière le long d'une spirale en bois ciré depuis la pointe d'un mât, qu'il fallait atteindre à l'échelle, jusqu'au fond d'un puits noir. Au bout, des cris hystériques indiquaient le paroxysme de l'excitement. Atlanta Fisher grimpa surle-champ. En haut, comme elle attendait son tour de glissade sur la dunette, deux jeunes gens lui cédèrent leur place. Elle les remercia, s'excusa, et son amie.

25t) LE TRI, si

Afin qu'on les jugeât bien élevées, elles se nommèrent aux galants gentlemen. Atlanta Fisher, de Sakavanah, et Clara Wood, de Branchy-riill, des maisons F'isher et Wood (fabrication mécanique des crosses de fusils, scierie mécanique pour traverses de voies ferrées). A leur tour, les jouvenceaux se présentèrent. Pucton d'Indianapolis, Sammy de Détroit, ingénieurs de l'Electric-Standard. Alors, les quatre jeunes gens se sourirent, contents de se plaire, nets et frais, vêtus à la mode, et souples dans leurs costumes. Sans autre préambule, ils s'assirent au début de la spirale, Atlanta entre lesjambes écartées de Pucton, Clara entre celles de Sammy. Le quatuor tourbillonna autour du mât central, en s'étourdissant de voir valser la Mossy-Mountain, les courbes du Golumbia-Railroad, l'usine et ses ateliers béants, le poteau de guerre, les tables et les buveurs, le trou mugissant du puits noir. Pêle-mêle, les quatre camarades aboutirent en criant, heureux de leurs nerfs tendus et de leurs voix amples. Un escalier rustique leur facilita le retour sur le tertre du capitaine Macley. Ils s'y retrouvèrent enchantés de hennir à l'air vif. Pucton avait aspiré l'odeur d'eau fraîche sur la nuque d'Atlanta. Sammy savait Clara fringante et potelée. Toutes deux s'amourachaient de ces adolescents bien peignés, personnages du trust. A leurs boutonnières, ils ravirent les petits bouquets. Ces demoiselles acceptèrent. Ensemble ils s'attablèrent pour le thé que le nègre leur servit brûlant et blond, avec du miel et des toasts. A quatre, ils se révélaient leurs puissances physiques, les entraînements divers auxquels ils s'étaient livrés : footing, base-bail, rowing. Tels de kurs muscles profitaient plus spécialement de tel ou tel sport. Clar^ s'était fait les reins en marchant, Sammy la poitrine en ramant, et Pucton les bras en lançant la balle. Ils se félicitèrent de savoir les noms anatomiques de ces muscles intéressés par les différents jeux.

ILE TRUST ^BBHIW^^ 257

Sammy désigna les deux secrétaires de M. Héricourt, miss Landelle et M. Jumillac, qui levaient ensemble un plan au graphomètre, là-haut. Les papistes ne respectent pas le repos du dimanche. Ils plantent le trépied, ils braquent l'alidade sans nul respect des Commandements. On vit l'ingénieur arpenter le terrain, avec une perche rouge et blanche. Miss Landelle, en jupe courte et en redingote de velours, se pencha, visa par les pinnules de son instrument. Elle agita la main gantée de blanc, pour déplacer Tingénieur en guêtres. Ce manège amusait beaucoup Atlanta, Clara. Le flirt à la géométrie leur semblait vraiment une chose originale. Sammy confirma que les secrétaires de M. Héricourt étaient « flirt ». Ça n'empêchait pas M. Jumillac d'agacer chacun par sa manie de perfection inutile. Qu'une machine fit sa besogne, cela ne lui suffisait point. Il fallait que tous les boulons fussent serrés à leur nombre de tours réglementaires ; que tous les trousà huile fussent méthodiquementabreuvés. Quelle perte de temps ! Les Français sont ridiculement tatillons pour ces petites choses. On s'accorde mal avec eux là-dessus. Ce n'est pas eux qui eussent installé une usine, comme Morton-Field, dans les anfractuosités naturelles de la Mossy-Mountain, reliées par des échelles et des fils téléphoniques. Selon le système français, Sakavanah aurait pu attendre, encore trente ans, son électricité, tandis que, selon le système yankee, la ville l'avait eue tout de suite, moyennant le dixième du capital exigé par une combinaison européenne. Au reste, Pucton soupçonna des tiraillements entre M. Héricourt et les Clamorgan. Ceux-ci destinaient le capital disponible à la jonction rectifiée du Columbia-Railroad' avec la ligne de New-York, pour amener au plus vite la marchandise sur le trottoir de la Madison-Avenue. L'inspecteur conseillait plutôt de gagner toute la clientèle des imprimeries en essayant plusieurs améliorations des méthodes, en fabHquant

un miracle de papier à pâte de bois. Il voulait, en outre, consacrer à son affaire de Los Dados les bénélices de la Mossy-Mountain. Les vrais Yankees se disputaient sans cesse avec M. Jumillac ; même l'équipe que M. Héricourt avait appelée de Cuba. Il y avait pourtant accompli de grandes choses.

— He is a man... résuma Pucton.

Et Sammy vanta le projet de réunir les lignes atlantiques de Floride au Golumbia-Railroad. Les deux jeunes filles admiraient que ces adolescents parlassent en hommes, aussi, de l'entreprise, qu'ils imaginassent l'affaire en prospérité, réglant le marché de la pâte à journaux, tenant la presse par l'extension et la réduction du crédit, dirigeant ainsi la politique des gazetiers, l'opinion du pays, les votes du Congrès, l'évolution des peuples dociles à l'exemple du Yankee, the best in the loorld.

D'ailleurs ces peuples commençaient- d'accourir sous les initiales de l'Electric-Standard. Un train qui gravit la pente était plein de rumeurs, de chants, d'appels en langues inconnues de Clara Wood. Il s'arrêta sous le tertre et le poteau de guerre, avant la station, contre des palissades que timbre la barre oblique et verte de TE. S. Pucton nomma Kennedy qui se tenait à l'issue provisoire, sous une perche élevant une pancarte et la lettre A. Harte attendait sous la lettre B, etColhood sous le C. Aux portières des mains noirâtres et des têtes brunes jaillirent. Des voyageuses jetèrent leurs paquets sur la voie. Les wagons demeurant fermés, nul ne pouvait descendre. Seul, un officier de médecine à dolman, à brandebourgs, sauta d'un compartiment. Il ôta sa casquette pour étendre encore son geste qui signifiait aux immigrants de se rasseoir, de rester tranquilles, d'attendre l'appel de leurs lettres. Et trois colosses dégringolèrent aussi de leur voiture administrative. Ils se ruèrent sur des gamins qui enjambaient les vasistas.

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Sachs honora les arrivants d'un air prussien que modula son piston de nickel. Alors, une clameur sortit des wagons avec mille faces hâlées sous des feutres, des casquettes, des mouchoirs rouges noués aux mentons des femmes. Une jeune fdle en chapeau reconnaissait les Sulzbach descendus pour l'attendre. Ils la saluaient derrière la palissade. Elle leur cria les nouvelles de .leur famille allemande. Mrs Sauerwein avait aussi quitté le tertre pour recevoir en bas un cousin barbu de blond, cravaté de bleu. Elle lui montra sa petite fille née depuis la séparation. Lilienthal, entre ses deux mains, appelait : a Marbach » ; lequel finit par surgir, après une bousculade intérieure, à la fenêtre de son car.

Atlanta, Clara s'amusaient de ces grotesques ahuris que Pucton et Sammy qualifiaient avec humour. Les gardiens ouvrirent un wagon. Toute une sarabande se précipita. La lettre A les marquait dans une carte épinglée au cœur. Kennedy leva ses grandes mains de squelette, attira, le premier, un rougeaud empêtré dans ses valises que claquait à l'épaule un des colosses comptant « one ! », tandis que l'autre pressait le décHc d'un appareil enregistreur caché dans sa poigne. Le médecin déjà siégeait en dehors de la palissade. Pour une suprême inspection sanitaire, il révulsa, de l'index, la paupière macédonienne, et, du pouce, la lèvre, afin de chercher, sur l'œil, sur la gencive, quelques symptômes d'épidémie. Andor accueillit l'arrivant, signa le reçu du docteur. Déjà la patte de Kennedy lui jetait une belle fille morave coiffée d'un mouchoir écarlate et lourdement bottée que le praticien n'examina guère ; autant qu'un Italien, avec, au bras, une chaise de paille, et, sur le dos, un matelas roulé ; puis une Polonaise glapissante, encombrée de casseroles ; un vieux Syrien plié sous des ballots ; un Hongrois de cinq pieds six pouces, maigre et aquilin, le feutre sur l'oreille et qui traînait une malle velue ; un monsieur à lunettes

2t)U LE TRUST

cl à col de fourrure ; trois dames convenables en deuil avec des enfants pâles et pommadés ; toute une série de Tchèques couleur de lerre, la plume de coq au feutre; plusieurs Grecs aux moustaches bleuâtres, l'épaule sous des sacs bourrés ; cent Italiens bavards aux chaînes d'argent et aux foulards illustrés ; leurs femmes courtes allaitant, tiraillant une marmaille en bas de tricot.

Sanimy reconnaissait les types des nations. Il savait de quelle province danubienne émigraient ces hommes rêveurs, balourds, résignés, portant leurs vestes à la hussarde. Il n'ignorait pas la province d'Anglais trapus, rasés, en chapeau rond, avec des valises et des brodequins propres. Les Autrichiens fumaient la longue pipe à fourneau de porcelaine et à glands de soie. Des amis tenaient leurs malles entre eux, par les poignées. Les enfants rongeaient les oranges de Californie. Quelques poignes noires maniaient des chanteaux de pain blanc. Et tous les gens étaient saisis, comptés, claqués par les colosses, arrêtés par le médecin qui proiitaitde leurs bras en pleine charge pour violer les mystères de leurs bouches, de leurs narines, de leurs yeux, pour marquer les échines d'un signe au crayon bleu. Passé labarrière, les mains araignées deKennedy agrippaient ceux de la lettre A. Le doigt impérieux et dégoûté de Colhood touchait ceux delà lettre G. Andor les parquait en trois espaces entourés de cordes sur piquets de fer. Les Italiens et les Moraves se groupèrent sous l'A des terrassiers. Le pion à lunettes et les dames en deuil furent, avec d'autres êtres minables et dignes, placés sous le B des commis. Mécaniciens, maçons, chaudronniers, trieuses et plieuses, Anglais, Allemands et leurs compagnes furent classés sous le G de Golhood. Jumillac veillait à la division des aptitudes en catégories. Le pasteur questionnait chacun en sa langue, après le premier interrogatoire par signes que les trois Yankees avaient, sans douceur, infligé, les

fiches en main, Andor distribuait des billets de logements pour les boarding-houses des hameaux. Le Révérend Douo^las s'informait des commis, de leurs espoirs. Il leur prodigua les renseignements, leur enseigna les heures d office à Sakavanah, et les moyens '.de s'y rendre en tramway. H leur indiqua la Bibliothèque de sa paroisse, chauffée l'hiver.

Les Sulzbach gardaient, depuis huit jours, un métier, dans la filature T. Walton, pour leur parente qu'ils détournèrent de travailler à la Morton-Field, sous les hangars froids. Ils l'emmenèrent chez eux. Lilienthal conduisait son ami Marbach au boardinghouse. Là, étaient retenus un lit et une place à table. Dans l'averRie de maisonnettes, et de lessives pendues qui flanquaient la pente des wagonnets courant sur câble sans tin, entre l'usine et la station, Marbach trouva l'hôtesse maussade au fond du petit parloir. Pour l'accueillir, elle ôta ses lunettes bleues. Marbach aima peu la chambre de planches à partager avec quatre camarades. L'apparence de la soupe qu'on emportait, du rôti qu'on servait, des légumes et de la tarte qu'on apprêtait compensa la mauvaise impression. Du reste, le Silésien était content de gagner un dollar et demi chaque jour', au lieu de trois marks dans la fabrique de Liegnitz. Deux dollars soixante-quinze cents par semaine paieraient la nourriture, le chauffage et la lumière. L'immigrant allait vivre plus heureux, acheter du tabac sec, et jouer aux cartes, le soir, dans les tavernes de Sakavanah. Lilienthal encourageait. Tous deux se rendirent dans le « sâloon » qui touchait au boarding-house. En cet endroit fumeux à cause des pipes allumées devant toutes les bouches, il y avait des lurons fraîchement rasés, mamelus sous les bretelles neuves, droits dans leurs pantalons que, sur la fesse droite, bossuait la forme du revolver; simple prudence. Accoudé devant les deux verres cj^ue le nègre déposa pleins à demi

d'alcool, Marbach remercia Lilicnlhal de son appel. En Silésie, comment exister entre mie femme ivrogne, des mioches scrofuleux, et la police prussienne ? N'empêche : on était maintenant trois millions de syndiqués contre Biilow. Sur le bateau, les Moraves s'étaient tous plaints des propriétaire^ allemands qui rendaient l'existence dure autour de Znaym, et dans les filatures d'Olmûtz, comme ils l'avaient rendue intolérable aux Lettons de Gourlande. Lesquels s'étaient vengés, durant la révolution russe, en incendiant tous les châteaux des barons prussiens. C'était le plaisir de l'entrepont, pendant la traversée, que d'entendre le récit de ces revanches par une veuve de Tukkum. Si les cosaques du prince Orloff avaient pendu son mari, elle avait eu la joie de lier la baronne Hangbach à la colonne du lit, puis d'enflammer les fagots autour de cette misérable qui demandait grâce lorsque déjà le feu lui dévorait le ventre. Alors les Lettones avaient répondu qu'il n'étaitpasde grâce pour celle qui faisait, par l'instituteur, arracher les cheveux, dans son école, aux enfants de Gourlande refusant d'invoquer Dieu en langue prussienne.

Marbach s'exalta. La rage alluma ses yeux jaunes. Ces moujiks ! S'ils ne s'affaissaient comme des loques après l'effort, ils eussent pu mater les hobereaux du Hohenzollern avec les baïonnettes d'une république russe. Aces mots, quelques buveurs, dans le « saloon », cessèrent de rire pour écouter ce prophète efflanqué, barbu de travers, dont les narines se dilataient avec le bondissement des phrases. Bien qu'ils eussent la casquette à visière verticale des Yankees sur des cheveux longs coupés en ovale derrière les oreilles, bien que tous portassent la chemise de flanelle noire à boutons de faïence, le veston court et large, la chaussure bombée, ils approuvèrent par quelques exclamations en dialecte silésien. Alors les présentations s'accomplirent. Ces hommes aussi, cinq, quatre, sept

ans plus tôt, avaient quitté les bagnes industriels de la Silésie, de la Pologne prussienne, et l'un même ses champs de Gourlande après avoir été cravaché à la figure par son baron. Ici au moins un homme valait un homme. Et ils frappaient sur leurs panses à l'aise dans les ceintures lâches des pantalons que maintenaient seules leurs bretelles neuves. Marbach les interrogea. Bientôt ils fraternisèrent. Jusqu'au soir, l'alcool soutenant leur éloquences, ils imaginèrent le temps où la flotte de l'Union irait à Hambourg détruire le règne du capitalisme prussien et proclamer la République allemande avec le secours des trois millions de syndiqués westphaliens, bavarois, saxons, silésiens et polonais. L'ardeur de cette haine se muait en un désir de triomphe individuel aussi. Us l'attendaient de leurs gains, de leur travail sur cette terre accueillante et féconde, vierge de toute tyrannie. Ils se confiaient des espoirs positifs. Chacun expliqua ses « moyens de faire de l'argent », et de posséder un jour la richesse ; celle, peut-être même, du Joë Glamorgan colorié dans la première page de VEvening Star^ copieux numéro du dimanche, à l'occasion de l'université qu'inaugurait l'Electric-Standard dans Citv-Park.

Celte môme tête de Joë Clamorgan, cette large tête de poil blanc, ^i. Héricourt la retrouva, illustrant les journaux de France en lecture sur les pupitres de ses commis, lorsque, pour obéir aux càblogrammes de Vogtet de Lyrisse, il eut laissé le paquebot l'emporter, avec Jumillac, à travers les grandes houles d'automne, l'immerger dans les brouillards des océansetdes cieux confondus, le hisser sur les collines d'eaux noires et bleuâtres, le précipiter dans leurs abîmes subits, l'exposer aux injures des embrun s et des vents hurleurs,' le cloîtrer dans la cabine de citronnier poli et de soie bleue, oij le mal avilit le héros sur le lit balancé, comme sur les divans des salons à colonnades dont les planchers s'inclinent, se rehaussent, avant de le débarquer dans l'express de Paris, oii Jumillac demeura pour renseigner la banque, tandis que le civilisateur gagnait son château du Dauphiné.

Là, dans l'ancienne «librairie » duxvii*" siècle, sévère, tout en chêne, quelques vieillards soigneux, assis devant les tables massives, dressaient les états du personnel que rémunère le trust en Savoie. D'un gros à redingote semée de pellicules, M. Héricourt reçut les rapports. Tour à tour obséquieipc et fielleux, ce chef de bureau se fit un plaisir d'annoncer le fléchissement progressif des maçonneries qui constituent le barrage, au lac de Neuflize. Par un geste de dépit, M. Héricourt allait-il trahir ses craintes et satisfaire un inférieur

LE TRUST 26o

hargneux, sûr que l'injustice de la destinée lavait seule mis en cette situation secondaire ? N'ayant pas bronché, sinon pour griffonner une note sur l'ivoire du mémorandum, le maître déçut le bonhomme qui continua son exposé fâcheux. Dans l'usine d'aluminium, le syndicat ouvrier, rebelle à la vigilance des contremaîtres et à l'application d'un règlement fertile en amendes, commençait, sous l'influence du compagnon Lertineaux, à sagiter. M. Héricourt répondit qu'une grève lui vaudrait une économie de salaires ; les stocks étant nombreux.

Trente-sept assignations, lancées par les villageois riverains de la Voigne et du Lac, exigeaient de fabuleuses indemnités. En outre, ils refusaient de permettre qu'on édiiiât, sur le pré communal, la digue de soutènement nécessaire à la solidité du barrage ^ Ils protestalent contre la canalisation prochaine du torrent et contre l'accaparement des eaux vives. Ils réclamaient, de plus, le rétablissement du libre cours avant un mois, « faute de quoi s'entendre condamner... »

M. Héricourt demanda froidement qui s'occupait de circonvenir les inspirateurs de ce procès. Jamais, dit-il au gnome enfin content, jamais, ailleurs qu'en France, une population ne s'insurgerait contre la naissance d'une industrie propice à l'opulence de la province, et qui, déjà, Téclairant toute, la munissait de tramways électriques, de force motrice à domicile, attirait les travailleurs italiens, auxquels les cabaretiers vendent les œufs, les légumes et le fromage des fermes, les bœufs et les moutons des pâturages, le vin dii coteau. L'individualisme latin refuserait-il toujours de reconnaître les chances que détermine un accroissement de la consommation publique ?

Le chef de bureau nia. Avant tout, le paysan souffre (le sentir englobées, dans un système d'exploitation plus puissant, sa routine, son économie, sa peine, sa fierté têtue.

— « Charbonnier est maître chez soi ! » Voilà ce que répètent les braves gens. Et il est vrai que nous les privons d'eau. Oui. Il leur en reste encore assez pour la prairie ?Je ne dis pas non. Vous payez à la commune une redevance ? Soit. Vous les abreuvez d'eau potable ? Bon. Mais le principe de la propriété individuelle, monsieur? C'est sacré!... Ils ne lâcheront pas prise. Ils voient prospérer vos usines qu'ilspensèrentd'abord condamnées à la faillite. Ils veulent leur part de vos bénéfices, puisque c'est leur eau qui fait tourner les turbines, cette eau que vos ingénieurs confisquent... Eh, eh, leur thèse peut se soutenir.

Ravi, large et bedonnant, dans son gilet trop étroit, le chef de bureau aspira savamment une prise. Des malheurs advenus, il jouissait. Ah, ces imprudents qui se croyaient tout permis, même d'enrichir un pays jusqu'alors pauvre et goitreux ! Ils verraient le réveil du peuple, conscient de ses droits... Les Droits de l'Homme et du Citoyen votés, pour la première fois, en 1788, à Vizille, dans le château voisin, par les Trois Ordres du Dauphiné.

M. ïïéricourt s'inquiétait trop pour s'attarder à la psychologie de ce bonhomme qui, la paperasse en main, se dandinait sur des jambes courtes, dans un pantalon spacieux, sale et fripé. Néanmoins, le civilisateur regretta ses employés cubains si beaux, ses clerks des Alleghanys-Works, adolescents soignés, rasés, vêtus de neuf d'abord. Avant tout, il avait fallu gager, ici, les électeurs du député, une série de barbares insolents et crasseux. Sans quoi, les concessions n'eussent pas été obtenues du ministre, ni les licences du préfet, ni les approbations des conseillers généraux. Le premier entre les droits de l'homme, c'était, pour ce vieillard obèse, celui de ne pas se curer les ongles. Ses collègues ajoutaient à ce privilège le goût de changer rarement leur linge et de se débarbouiller mal. La malice de leurs yeux émerillonnés ne dissimulait qu'un peu leur niaiserie

M. Héricourt eut toutes les peines du monde, allant de table en table, à réunir les pièces de la procédure. Le chauve au crâne piqueté, bien qu'il en eût le texte dans ses cartons, ne savait pas que la mise en demeure de détruire les annexes du barrage et de rétablir les choses en l'état se rapportait à l'action intentée par l'avocat Marlon, l'institut Vanerat, l'épicier Parochin, le cultivateur Dambery, le propriétaire Calot et autres « indépendants ». A travers les lentilles épaisses de son binocle, le bossu myope ne déchiffrait pas les termes du jugement, ni sous quelles conditions le tribunal de première instance avait accordé un troisième délai. Quant au sexagénaire à favoris blancs, comme il avait la bouche pleine de pain, il ne put nommer tout de suite les intermédiaires de la transaction provisoire, ni la quantité d'argent versée, sous divers prétextes, aux maîtres chanteurs. M. Héricourt laissa cette mastication d'édenté pour obtenir de l'expéditionnaire la copie de la charte octroyée, en 1437, par les comtes de Mortinaux possesseurs anciens duLac etdela Voigne, afin qu'ils pussent établir autant de « bâtiments et d'artifices que bon semble». Malheureusement, l'expéditionnaire essuyait des larmes. Si grand était son désarroi sentimental qu'il ne cacha même point le portrait de la boutiquière occupée sans doute à le trahir. M. Héricourtle déplora: ce drame, pour un jeune Latin, paraît plus important qu'un procès même si l'inertie ou la vitalité d'une province en dépendent. Le civihsateur regretta Pucton et Sammy. Des rapports d'expertises confiés à un eczémateux éloquent et tatillon furent l'objet de commentaires infinis. Leurs conclusions subirent maintes critiques dirigées contre le cléricalisme des géomètres officiels. D'ailleurs, la faction plaidante s'inféodait aux meneurs du royalisme dauphinois en soudaine recrudescence. Silencieux, M. Héricourt s'impatienta. Sorti une heure, touché par deux télégrammes à nouvelles impérieuses, puis revenu pour

compléter ses renseignements, il salua ces messieurs debout et qui cuisinaient sur des lampes à alcool les (eufs de leur déjeuner, qui déballaient des sandwichs, qui roulaient des cigarettes. L'expéditionnaire avait disparu, laissant sur la chaise un mouchoir taché d'encre. Péniblement, le bossu myope déchiffrait la gazette. Près de la fenêtre, Feczémateux, à l'abri de sa crinière léonine et grise, développait un réquisitoire contre les expéditions coloniales. En rechignant, ilcherchèrent les pièces. Il parut inutile de vouloir le^ intéresser aux luttes suscitées par le développement de l'œuvre commune.

Du reste, quand l'automobile Teul atteint, le procureur reçut mal, en son Palais de Justice, l'avocat de M. Héricourl. Qu'importait le différend entre les riverains du lac de Neuflize et les ing^énieurs de la compagnie ? AP Jobit insistait. Au sortir de l'école, des gamins, excités par l'instituteur, des patres avaient, durant le repas des maçons, dégradé une partie de la digue auxiliaire qu'on édifiait sur le pacage communal aprèentente préalable avec le maire. Le gardien du chantier chassant les marmots, deux bergers avaient pris leur parti. Quelques parents accourus avaient, à coups de pelles, de pioches, de râteaux et de socs défoncé l'ouvrage bâti, disaient-ils, sur le terrain de leur hameau. Le garde champêtre, en course, restait introuvable. Les gendarmes refusaient de courir là-haut sans ordre écrit du parquet. Comme l'avocat réprouvait ces tergiversations, le procureur observa, non sans aigreur, que la France entière, avec l'ensemble de ses lois, de sa magistrature et de ses soldats, ne pouvait perpétuellement se tenir à la disposition des gens d'affaires pour les aider dans l'exploitation des biens et des personnes. Et ce petit homme chétif jeta vers l'automobile où. M. Héricourt écrivait des regards hostiles. AP Jobit représenta le péril de laisser le lac crever sa ceinture et le torrent se répandre, si la malveillance des rustres

empêchait de construire la digue de renforcement au barrage, et les digues de correction sur le cours de la Voigne. Quelle perte et quels regrets !

— La Compagnie sera responsable !.., s'écria le procureur.

D'ailleurs, il était saisi de plaintes. Pour la Voigne, c'était une procédure qui suivait son cours. Pour le lac de Neuflize, le bien communal avait sans doute été l'objet d'un contrat provisoire entre les parties. Le procureur admettait que le public avait tort de n'en pas respecter les clauses, mais la vanne distribuait-elle la quantité deau promise à .la commune ? Il était bien difficile d'empêcher une population lésée dans ses habitudes séculaires de protester à sa façon. AMontçhard, pour l'usine d'aluminium, la chute avait été captée avant complète entente avec tous les riverains du Surdon. L'un d'eux s'opposait à l'installation de conduites sous les champs de son domaine. On avait passé outre. Illégalité grave. Qualifier « barreur de chute » ce propriétaire de sept hectares, c'était un mot. Le faire accuser de chamtage dans certains jouruaux, à la suite de son instance en dommages-intérêts, c'était un déht de diffamation que le procureur allait poursuivre. Parfaitement.

— Soit ! fit l'avocat, en souriant de çon protil bourbonien. Nous avons un budget prévu pour ces sortes d'oppositions.

— Avec l'argent, on s'imagine qu'on peut tout se permettre î Dessécher les prairies qui nourrissent le bétail du pauvre, tendre des câbles contre lesquels des enfants se forit électrocuter; ruiner une corporation tout entière de voituriers et rouHers en installant le rail de tramways inutiles,,. Violer impunément la propriété du citoyen et le traiter ensuite de maître chanteur, s'il s'indigne! Eh bien, non! L'argent n'est pas tout, en France, comme en Amérique ! il n'y a pas des juges qu'à Berlin ! Sans-Souci aura raison des financiers

comme il a eu raison des rois ! Vous entendez, maître ? Gela dit, le procureur jeta sur le bureau de son cabinet, où il entra le premier, sa serviette de cuir fatigué, son petit chapeau melon et ses gants noirs. AP Jobit, debout, alerte, répliquait :

— Alors, la Justice protégera le spéculateur qui, pour quelques centaines de francs, achète leurs droits aux riverains, et qui propose ensuite de nous consentir le transfert, moyennant nombre de billets de mille? Ceux-là mêmes qui, si nous refusons ce marché de dupe, empêchent toute une population de gagner son pain autour des turbines.

— Le peuple ne vous aime pas !... Dans les réunions publiques, l'ouvrier applaudit toujours l'orateur qui s'attaque à l'accaparement des eaux par l'Electric- Standard. Vous allez avoir la grève à Montchard. Aujourd'hui, les paysans démolissent vos maçonneries de Neuflize. Depuis six mois, les notables de Saint- Yorre vous poursuivent devant nos juridictions, en réclamant le cours de la Voigne, détournée de son lit, où, maintenant, la vase découverte et herbue, mais pleine de vers, infecte les moutons du pâturage. Ils crèvent partout, à l'étable et dans les champs... C'est la ruine du bourg et de son commerce... Croyez-vous que le peuple ne s'en aperçoit pas ?

— 11 s'aperçoit aussi de la lumière que la Compagnie lui prodigue.

— A bon prix !

— Et du travail qu'on lui offre.

— Parlons-en ! Deux hommes surveillentune dynamo. Avec votre outillage américain, les ateliers sont vides, sauf dans les papeteries !

— Enfin, monsieur le procureur, agissez à Neutlize. Si, plus tard, le lac surchargé crève par la faute de six imbéciles, le pays en dessous sera inondé, les fabriques noyées. L'arrêt du travail affamera tout le monde.

LE TRUST mÊKt' 271

— Ah, Jobit, Jobit ! Voilà bien des affaires, voilà bien des affaires ; et pas drôles !

Le petit homme chétif remplit la formule requise, la signa, la tendit avec un soupir et un haussement d'épaules à l'avocat.

Rapportée à M. Héricourt par M^ Jobit, pendant que l'automobile les emmenait à la préfecture, cette conversation accabla le civilisateur. L'homme de loi se plut, sous prétexte de franchise et d'explications nettes, à mettre en infériorité le riche, le puissant, contre lequel se levait tout ce peuple haineux, celui qui piochait sur le chemin de fer de la vallée, celui qui menait des troupeaux sur les pâturages de la montagne, celui qui maniait la foudre et les métaux des usines, celui qui regardait l'automobile franchir ses hameaux, celui qui battait le blé dans les villages, celui qui vendait les ahments et les outils dans les bourgs, celui qui pensait, discutait et jugeait dans la ville. A créer tant de forces par le monde, le civiHsateur n'avait pas engendré que des admirations. C'était un sillage d'ennemis que laissait en arrière l'essor de ses actes.

« Que de visages présente la Vérité de notre effort ! » rnurmurait-il encore à Montchard. Le directeur de l'usine se leva derrière le bureau où, trapu et roide, il signait. Selon les conseils de Jumillac, il avait contraint les équipes à produire le maximum, prouva-t-il en étalant ses registres. Maintenant, le sodium, l'aluminium et le carbure de calcium comblaient les magasins. C'était de quoi satisfaire les fabricants italiens d'automobiles et les marchands d'acétylène qui formaient la clientèle normale. Le directeur reçut les compliments avec la désinvolture qui convenait à sa vigueur physique, à sa barbe étalée. Comprenant que les stocks réduiraient trop les pertes, lors d'une grève possible, les ouvriers s'insurgeaient un peu tôt contre la sévérité du règlement.

A ces mots, il regarda le monsieur qui, dans l'ombre.

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se tenait immobile et bien assis; mais, reprit le directeur, les membres du syndicat étaient trop intelligents pour persévérer dans leur opposition lorsque le patronat se trouvait en si heureuse posture.

Le directeur se tournait de nouveau vers le personnage muet qui, dans son coin, hochait la tête.

' — Ouj... conclut celui-ci... la surproduction a ses inconvénients, mais c'est encore le meilleur moyen de nous combattre quand les ouvriers sont capables de mesurer leurs chances et celles de la Compagnie.

Confortablement adossé au fauteuil où il prenait des notes, ainsi parla le monsieur dans la pénombre.

Le directeur le présenta secrétaire du syndicat. Lertineaux serra les mains qu'on lui tendit galamment. Comme le patron vantait la courtoisie du terrible meneur, celui-ci déclara que les temps de haine aveugle passaient. Munies chacune de ses avantages, deux classes poursuivent une lutte méthodique en calculant les efforts et la résistance avec soin. La question s'éclaircit tous les jours, il devient naïf de s'injurier ou de se battre, même de jeter des briques dans les carreaux des ateliers, comme d'appeler la troupe à la rescousse. Le prolétariat triomphera du capital par la (.( pression progressive et perpétuelle : la « P. P. P. ». Résultat fatal. D'ailleurs, ce ne sera pas un triomphe^ Ce sera un accord consenti par les deux parties en opposition à l'heure oi^i les patrons reconnaîtraient d'eux-mêmes que la solidarité, la conquête du pouvoir et le savoir des travailleurs les rendent égaux invincibles du capital.

— De la haine naîtra l'amour. . . et, ensuite, le mariage.

Lertineaux ne croyait guère à la révolution sociale. Il la considérait comme une catastrophe possible, mais rien moins que sûre. Elle pouvait s'accomplira la suite dune grande guerre européenne, le prolétariat ayant alors des armes,, et conscience de ses masses profondes. Et encore !

Robuste dans un complet large, la tête tondue et les moustaches en crocs, le menton bien rasé sur un col à raies roses, Lertineaux sembla raisonnable à souhait. 11 refusa cependant avec douceur de laisser une équipe pour l'entretien des machines pendant lin- (erruption problable du travail.

— Nous avons làune chance de vousinfliger une perte, pour peu que l'e^u fasse des siennes en un endroit quelconque. Il faut que nous démontrions l'impossibilité, pour vous, de vivre sans notre concours de toutes les minutes. Il faut que ça vous coûte quelque chose. Nous allons bien perdre des milliers et des milliers de francs, nous.

— Inutilement... fit ]\I. Héricourt.

— On verra !

Le directeur estimait le secrétaire du syndicat qui connaissait, lecteur infatigable, tous les ouvrages de vulgarisation. Cet électricien déplus était capable d'en remontrer aux ingénieurs quand ils cherchaient, devant le tableau de haute tension, la cause d un phénomène anormal et témoigné là. Lertineaux tenait ses huit cents ouvriers dans la main. D'ailleurs, autant il se montrait sage et philosophe en causant avec ceux aptes à le comprendre, autant il usait de l'emphase incendiaire pour exalter les rançonnes de ses compagnons. Dehors, M. Héricourt aperçut leurs enfants groupés devant l'automobile, avec des visages d'insolence, et une prodigieuse facilité pour cracher dans sa direction. x\tin de se faire pardonner d'avance, les écolières rirent en l'appelant « affameur ». Des mioches lui lancèrent de petits cailloux inoffensifs. Les grands i-epoussèrent les gamins qui s'approchaient de l£ï machine avec l'admiration de leur curiosité. Ils se laissèrent captiver par le geste du chauffeur tournant la manivelle et par la trépidation du char. Il les étonnait que cette impatience du mécanisme n'imposât point un terme à la conversation des patrons.

Bien qu'ils ne pussent rien saisir des propos mystérieux, les écoliers aux jambes nues et aux chaussettes roulées en écoutèrent toutes les syllabes. Les haïssant, ils contemplaient ces messieurs que l'instituteur disait maîtres de tout ici et sur le nouveau monde, au delà des mers teintant de bleu les cartes murales de Técole. Non sans les injurier du murmure, l'àme des enfants incarnait dans ce monsieur barbu, dans ce jeune homme rasé, tout ce que l'histoire républicaine relate des existences tyranniques, mais fameuses et enviables, celles des princjes à qui succèdent ces amis des rois américains. Et il était admirable que ces gens eussent avec eux ces petites usines roulantes, ces trains personnels aux wagons doublés de velours clair. Pourquoi le patron n'emmènerait-il aucun des garçons aux bérets, alpins et aux tabliers noirs, aucune des fdles aux joues serrées par le caoutchouc du chapeau ? Qu'ils fussent des pauvres, et que, pour cela, tout leur fût interdit des luxes, ils en eurent plus conscience au moment oi^i le geste du chauffeur les dispersa devant la machine en essor strident. Alors ils essayèrent de nuire et de retarder le départ en opposant gambades et sarcasmes; mais à distance. Les audacieux craignirent que le mufle du radiateur, ou l'armature des fanaux ne bousculassent tout de même. Effrayée de ce péril, la mère de Marie Danésit la rappela furieusement. Cette laveuse glapit : on n'allait peut-être pas écraser sa fdle en plus ! Déjà, l'automobile s'enveloppait de poussière au loin, sous la huée des enfants.

Les devoirs à copier, les leçons à répéter leur parurent soudain très pénibles. Ces efforts jamais ne permettront de se prélasser dans le vol de ces voilures. Comme leurs parents, les fds iront à pied, pas très loin, et dans de vilains costumes, à moins qu'advînt « la Sociale », criaient Arthur et Louis Danésit. Leur maman les poussait, talochante et grognante. Avec ses savates rapiécées, son tablier bleu, son châle de

Ul

laine jaune, sa grosse bouche de travers et ses cheveux pendillants, la ménagère portait au bras le linge du lavoir, dans un ballot mouillé. A côté d'elle, son grand-père, cassé par soixante-cinq ans de labeurs agricoles, brouettait la cuvelle et les brosses. Il interpella Lertineaux qui venait de rendre à l'ironie du directeur un salut bref et grave. Le vieux demanda si grève était résolue, et quand on cesserait le travail', ertineaux insinua qu'il fallait encore réfléchir, ne pas donner aux patrons l'avantage d'une victoire commode, choisir son temps. L'ancêtre jura grossièrement. C'était bête, à son idée, de ne pas saisir l'occasion. On avait des économies dans la commode et à la Caisse d'épargne. Et puisque ça réussissait toujours, la grève, tôt ou tard...

Il posa la brouette. Il leva sa tête pareille aux rides d'une noix sèche. Il se redressa, les deux mains aux hanches. Arrêtées aussi, M"'® Danésit et sa progéniture écoutaient le grand-père, en se moquant, par peur qu'il ne dît une bêtise devant le secrétaire du syndicat. Au contraire, M. Lertineaux s'intéressait. Le vieux expliqua comment il avait vu, autrefois, le monde en sabots fendus, en pantalons faits de morceaux, en blouses et en casquettes, nourri de lard et de haricots, tandis qu'aujourd'hui, après vingt ans de grèves, le même monde possédait ses bottines, ses costumes, ses chapeaux de feutre. Ça mangeait de la viande tous les jours. Jusqu'à sa petite-fille qui se mettait, le dimanche, une casaque de dame et une toque de princesse pour aller à Grenoble, par le tramway, avec les petites. Pas à pied ! En voiture ! En voiture ! Sa pauvre vieille, jadis, elle trottait à pattes, sous un parapluie de coton, à cause de sa coiffe empesée. Douze kilomètres et douze, ça fait vingt-quatre. Il n'y avait pas de tramway, alors, ni de grèves pour avoir des sous ; ah non ! Ni des maisons d'ouvriers comme dans la Romanche. II y avait travaillé, lui, dans la vallée de la Romanche,

à couper le bois. Il n'y avait que de la forôt, de la broussaille. Et maintenant, hein, des villages et des villages... autour des usines de Livet, de Vizille !... Avec des épiceries oi^i l'on trouve tout, quoi!... Et Vélectricité dans l'étable !... Ça, c'est fort! Qu'est-ce qui aurait jamais pense ? Une prise de tabac ?... Ah! ça ciiange, en huit ans, au jour d'aujourd'hui, un vallon où il y a du torrent... Ce que ça change. Faut venir à la maison, boire un verre... le soir, avec mon petitgendre.

— Pour sur, dit M'"^ Danésit, faut venir... Il y a de la vaisselle dans la commode. Si vous aimez le rôti de veau.

— Ah ! elle sait le faire ! Ça, pour le rôti de veau... elle ne connaît pas son maître.

— Alors, mon vieux, vous trouvez qu'on n'a pas perdu le temps, depuis votre enfance ?

Le père Janies recommença de bavarder. Décidément il marchait pour le progrès. Autrefois il était royaliste-légitimiste, parce que les curés, dans le pays, ça faisait du bien tout le temps : une pièce par ci, une pièce par là, des tricots pour les gosses ; et puis, le bois mort ; mais, tout de même, on restait en sabots fendus, et en blouse, tandis qu'à présent, avec l'électricité et la grève !... Qu'on regardât ce cadeau d'anniversaire.

Le vieux écarta son gilet de velours et sa chemise blanche pour faire voir un tissu anglais de couleur brune. Dans le cabaret où Lertineaux l'invita, pendant que la mère ramenait ses enfants à l'école, l'ancêtre, encore, s'extasia sur la mollesse de la chaise, la propreté de la table et l'agrément des chromos. De johes dames rieuses y recommandaient plusieurs apéritifs, sur le ipur. La liqueur lui parut sans pareille. H dénigra le rogomme et le tord-boyau de sa jeunesse qu'on payait avec des liards, M"'*' Danésit revint chercher son ballot de linge mouillé, sa cuvelle. Elle s'étonnait

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LE TRUST tll

que le secrétaire du syndicat se plût encore avec le grand-père. Celui-ci en tirait de la gloire, bien que t'atermoiement lui semblât funeste dans la question de la grève.

Le père Janies soulageait le doute de Lertineaux i se promit de citer exactement les paroles du vieil ptismiste en réunion. Souvent l'apôtre jugeait mal sa tâche. Les arguments des journaux bourgeois, des revues économistes, l'obsédaient. En immobilisant la production par toutes les entraves qu'apporte la lutte sociale, en grevant les revenus par l'augmentation progressive et perpétuelle du salaire, le prolétariat ne ruinerait-il pas l'industrie nourricière ? Ne tuerait-il pas la poule aux œufs d'or ? D'autre part, gagnait-il vraiment du bonheur à souhaiter plus de bien-être, à l'obtenir, à désirer davantage? N'était-il pas plus heureux, jadis, en acceptant, docile, la misère à laquelle, d'ailleurs, il s'accoutumait? Au contraire, plein de haines, de convoitises et d'ambitions, ne souffrait-il pas davantage, quoique ses pieds fussent chaussés de bottines, son dos couvert d'une veste propre, sa tête d'un feutre m.ou? L'hommage rendu par le septuagénaire aux bienfaits de l'effort socialiste rassurait Lertineaux. Et ce fut pour lui une joie extrême d'entendre cette louange de sa propagande.

Dans les estaminets qu'il parcourut, au moment du casse-croûte, il ne combattit l'idée de la grève immédiate que par l'objection des stocks au complet. Danésit jeune et ses camarades l'accusèrent de tiédeur, presque de trahison. Le regardant au visage, ils menaçaient du doigt sa poitrine à chemise rose, et remuaient sous leurs moustaches épaisses des dentures mauvaises. Lertineaux démontra que le trust ayant uni entre elles les usines du pays, les commandes de l'une seraient servies par les autres. Donc, la grève ne réussirait que si leur syndicat enrôlait, dans une fédération locale, les personnels au complet des fabriques. Sinon, chaque groupe

écliouerait isolément. A quoi ceux de l'aluminium répliquèrent. Nourrir des semaines et des semaines encore les fainéants des papeteries ? Danésit, pour sa part d'homme grêle, mal rasé, s'y refusa. Il reboutonnait sa veste hermétiquement, sur sa ferme résolution. Les camarades ne consentaient pas mieux au sacrifice requis. Leurs bouches tortes, à demi voilées de poil humide, rappelaient avec détails que les papetiers entretenus par les métallurgistes, au nom de la solidarité fédérale, avaient, chaque jour, coûté vingt sous, l'un, sur les salaires de quatre et de six francs. Cette mauvaise humeur, Lertineaux l'apaisa d'abord en la partageant, exorde; puis en attribuant la cause unique de cette peine à l'avidité du capital, prémisses ; donc il fallait abattre le pouvoir du patronat, source de tous les maux, conclusion; enfin, s'unir parce que seule l'entente des prolétariats peut vaincre l'entente des bourgeoisies, prosopopée; et, pour cela, rétablir la Fédération dauphinoise entre les travailleurs de 1 énergie électrique, péroraison applaudie.

Lertineaux excellait à travestir de la sorte, par quelques phrases, l'opinion spontanée de ses amis. Toujours en désaccord avec leurs passions de la minute, il tirait délies, en feignant de les approuver, un motif irréfutable pour servir les desseins de sa politique contraire. Champ de têtes jaunâtre sous les fumées planantes du cabaret, les mouleurs de métaux vibraient attentifs au choc de ces périodes enthousiastes et chaleureuses, sentimentales et pleurantes, mathématiciennes et précises, vengeresses et délirantes. Comme le tambour résonne sous les baguettes qui le frappent, la fibre tendue de ces simples résonnait en acclamations sous les mots qui, de leurs ondes musicales, heurtaient les tympans et les crânes, ébranlaient la masse cérébrale, éprouvaient les centres nerveux prompts à réagir par mille cris d'admiration.

Daftésit et le grand-père Janies finirent eux-mêmes

(le se convaincre qu'à Tentente fédérale aboutissait nécessairement leur désir de ne plus payer une grève <le papetiers, de chimistes, de mécaniciens. Buvotant leurs apéritifs, ils raisonnaient. Le jeune expliquait au vieux que la puissance du trust obligeait à cette union des prolétaires. Peu à peu Torgueil naquit de ces propos; car on mesura que l'ennemi était formidable monstrueusement. Alors, tous essayèrent d'imaginer rElectric-Standard. Ce fut lobsession de leurs esprits. En quelques jours, elle gagna le peuple entier, elle anima tous les bavardages, soit que les vieilles étendissent le linge sur les galets des berges tièdes ; soit que, par les routes droites et blanches de la vallée, les charretiers veillassent, méditatifs, sur les attelages de leurs tombereaux ; soit que, par les pentes forestières des monts, les bouviers menassent leurs troupeaux^ luisants et lourds, vers les pacages des hauteurs; soit que les carriers s'acharnassent sur les rocs avec le pic; soit que les chevriers préparassent, sous le chaume, les fromages dans les seilles; soit que les maçons limitassent, en édifiant Igs digues, les biefs des torrents glauques et mousseux ; soit que les tôliers visitassent les conduites réglant la chute des eaux ; soit que, dans les usines, les ouvriers secondassent le labeur des machines huileuses, noires et brillantes, actives pour les métamorphoses ; soit que, dans les cabarets fumeux, quelques idées vinssent à s'unir [)armi les conversations des buveurs ; soit que, dans les chambres, les ménagères espérassent plus d'aise en rapiéçant les bardes et en écumant le pot.

Pouf ces diverses intelligences, le trust apparut d'abord au loin, peut-être dans les nuages d'Amérique, comme une assemblée d'hommes riches et pansus, dotés par le hasard miraculeusement, et qui jouissaient de leurs biens avec l'égoïsme des rois. On les imagina plus terrestres et réels, occupés à courir les provinces en automobile, les mers en paquebot, les

{vatries en express. Aulour de tables féériquement lumineuses, ces ogres dégustaient les succulences de la terre. Ils digéraient en leurs trônes devant les paperasses que nonchalamment, ils signaient, afin de gagner plus, d'embrasser les actrices, de parer leurs femmes et leurs filles comme des impératrices d'images, avec les produits du travail accompli sur le globe par les peuples d'Amérique, d'Afrique et d'Europe, par les manœuvres, les ouvriers, les tâcherons, les ingénieurs, les juges, les savants. De ville en ville, de continent à continent, leurs câbles électriques formaient une nasse où s'agitait le monde saisi, esclave de vices mystérieux.

Et les accusations des journaux, contre l'argent, bien que très imprécises dans les mémoires obscures, ressuscitaient là, sans cesse, à mesure que le linge se trouait, que les chevaux butaient, que les bœufs s'écartaient, que le roc résistait aux coups, que le fromage tournait, que les eaux dissociaient les murs, que la tôle repoussait le marteau, que les machines s'encrassaient, que le verre se vidait, que ie bouillon surissait dans les bols. Peu à peu, tout chagrin individuel fut imputé, par le travailleur ou la ménagère, à cette omnipotence vague. Elle s'accrut même des attributs propres aux grands fléaux naturels dont l'aspect réunit les premiers anthropoïdes en groupes frissonnant de terreur religieuse. Les milliers d'Italiens, qui remplaçaient les anciens rails par l'acier de l'Electric-Standard, tout le long de la vallée, furent les premiers à confondre la persistance de leurs craintes pieuses et enfantines avec leur haine sociale des trustées. Effleurant les médailles bénites et les scapulaires suspendus sous leurs chemises, les jeunes terrassiers venus de rOmbrie suppliaient leur ciel de Bienheureux assis, avec des auréoles parmi les nues, à droite et à gauche du Père Eternel pour qu'une justice généreuse fût inspirée aux capitalistes assis, avec leurs trésors, parmi

la mer, à droite et à gauche du vieux Clamorgan. Sa face à barbe blanche, comme celle de Dieu, illustrait une affiche yankee en couleurs arrivée par hasard au milieu des rivets, des outils, dans les caisses que blasonnait la bande oblique et verte. Par toute le vallée de l'Isère, encloses dans les tranches géologiques de ses montagnes, et en tous lieux où l'on dédoublait des rails, où l'on courbait des voies de garage, où l'on chargeait le bois des traverses, où l'on maçonnait les ponts sur les torrents dégringolés des cimes grises et brillantes, à travers les bois, les villages, les pâtures, en tous lieux où campaient ceux du Piémont, dociles et méthodiques, ceux de l'Ombrie, fiers et consciencieux, la figure colossale du vieux Joë Clamorgan illustra les palissades auxquelles s'agrafaient les appentis des cantines en plein vent.

Quand il prêchait l'union fédérale, Lertineaux pouvait, dans son mauvais italien, menacer, de sa parole, une forme objective. Devant l'indolence naturelle de ces paysans partis de leurs pauvres villages en wagon de troisième classe pour débarquer, loin des villes, aux diverses stations de la ligne dauphinoise, avec li'urs bardes dans les sacs à blé, qu'enlile le manche de la pelle, Lertineaux expliquait l'énorm-e pouvoir du l'ust en lui comparant les rois de l'Histoire Sainte, fjule connaissance de ces bonnes gens. L'apôtre avait appris ce moyen de se faire comprendre en cheminant avec un socialiste de Toscane. Manchot, celui-ci colportait VAvanti, d'autres journaux, de chantier en chantier, outre les paquets de pâtes nationales, les fromages secs des Apennins et les fiasques de chianti, le tout trimballé dans une voilure à âne, sous une l)àche. Côte à côte, les deux réformateurs allaient, discutant le communisme de Mazzini et le collectivisme de Karl Marx, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent quelques clients du colporteur enfouis dans une traniiée. Leur vendant ses gazettes, finfirme en commen-

lait les articles de telle sorte qu'ils lui permissent de llctrir la tyrannie des capitalistes internationaux. Dans les visages basanés des auditeurs, d'abord défiants et ahuris, la haine finissait par luire. Elle fronçait les sourcils noirs, elle grossissait la lèvre inférieure, sous les moustaches, en moues de mépris. Elle essoufflait un peu les poitrines sous les chemises à fleurs cravatées de cordelettes à glands. Il n'en était pas moins difficile d'unir ces groupes aux syndicats des usines. On se disputait trop le dimanche, dans les bals.

Si les papetières dansaient avec des Italiens, les Dauphinois faisaient honte aux filles en insultant les étrangers qui leur ôtent le pain de la bouche. On ne pouvait ni se rafraîchir dans les mêmes cabarets, ni coucher chez les mêmes logeuses, tant les Français cherchent querelle. Après, si l'on se larde un peu, du couteau, vite, ils appellent leurs gendarmes qui coffrent les Piémontais pour des années entières. Gomment attendre de ces ennemis un concours loyal ? Il n'y avait que les vieux pour accepter l'opinion de Lertineaux et d'Albertini, pour mettre au-dessus des rancunes particulières la haine du capital. Les jeunes ne pardonnaient pas les injures, ni qu'on les accusât de venir manger le pain des autres ou d'avilir les salaires en les acceptant plus modiques. Tous refusaient leurs sous de cotisation au secrétaire, même à leur colporteur qui proposait de fonder une caisse de chômage utilisable en temps de grève. Des barbons ridés sous leurs feutres verdâtres, on tirait quelques décimes. Les jeunes hommes aimaient mieux se remettre à pelleter, à piocher, à serrer l'écrou. D'ailleurs, ils redoutaient les contremaîtres, houspillés eux-mêmes par « il signor Claft » qu'on voyait fréquemment poindre du bout de l'horizon, en sa voiturette poussiéreuse et basse, dont la corne épouvantait les marmots, les poules et les chiens occupés sur la route droite.

Irritable, Albertini traitait ses compatriotes de

« ruffians ». Il rappelait ses exploits d'anarchiste et comment il avait été, avec Gaserio, désigné pour (( finir » le président de la République française au cas où le geindre eût manqué son coup. Le Comité de Londres avait toujours pu compter sur Albertini qui n'était pas un lâche, lui, comme. . . Une pierre ramassée, lancée juste, meurtrit le visage du manchot, un beau matin de propagande ; car le moignon, pour, parer le coup, avait été trop court. Le colporteur tomba, fort étourdi, la bouche pleine de sang et de molaires en morceaux, pendant qu'il reconnaissait Pequinillo, son débiteur de douze sous vigoureusement réclamés à plusieurs reprises. Il fallut rester deux jours àMancy, dans une ferme, après le passage du médecin.

Lertineaux en profita pour circonvenir les meneurs des papeteries, des électriciens. Sous le prétexte de renseignements réclamés par le directeur de son usine, il parcourut les halls où la cellulose de bois, soupe blonde agitée mécaniquement dans ses cuves de fonte, puis agglutinée sous des compresseurs, peut devenir la pâte que blanchissent, plus loin, les hypochlorites alcalins préalablement dissociés par l'électrolyse. Lertineaux trouvait un conducteur de machine à chaque station de cette longue métamorphose qui fait, de bûches rugueuses, un vélin glacé s'allongeant sur les dévidoirs en larges feuilles reçues par les apprentis, puis mises en piles et comptées par les jeunes filles roses de corsage. L'agitateur tentait alors de prêcher l'union fédérale dans un murmure bref; car l'inspecteur surveillait le manège d'un œil cligné sous la broussaille des sourcils. Ce gaillard en complet neuf finit même par rejoindre Lertineaux, et lui claquant sur l'épaule, demanda ce qu'il voulait encore. Langage correct, mais rude et nasillard. Comme Lertineaux rusait, l'autre éclata de rire, le fit pivoter en lui montrant la porte, au bout des perspectives où tant de filles, blondes et brunes, triaient les feuilles roses et

i^St LE TRUST

bleues du papier d'emballage, sur les établis successifs, dans la lumière intense. Lertineaux se dégagea brusquement et pâlit, les poings serrés. L'Américain, alors, le prit par le bras, en camarade, et l'entraîna, disant qu'il ne laisserait pas débaucher les travailleurs dans les ateliers mêmes. Au surplus, il était absurde, véritablement, de ruiner une industrie renaissante et qui avait déjà subi tant de mécomptes. Gela dans un moment où, par le moyen du trust, elle allait obtenir des bénéfices après la réduction des frais généraux et la suppression de la concurrence régionale. Il voyait bien, lui, Claft, de Gity-Park, qu'il parlait à un garçon pas bête, et incapable de tuer la poule avant quelle eut pondu. Son union, à lui, en Amérique, n'avait jamais déclaré la grève dans les momentsdangereux pourlindustrie dont il vivaitavec ses camarades. Glaft conseillait à Lertineaux de s'instruire en économie politique, et, pour cela, de courir sur-le-champ à la gare, de monter dans le train et d'aller à Grenoble, acheter un livre de cette science. L'ignorance de la langue française ne permit pas au Yankee d'apprécier les objections de Lertineaux qui contenait sa fureur devant les ouvrières amusées par le conilit, devant une gracieuse blonde surtout.

L'avant-veille, sous les quinquets delà baraque illuminant la place de la Mairie, cette enfant maigre et mamelue n'avait, aux entreprises du bel homme, opposé qu'un peu de réserve. Ils s'étaient ensemble égayés de la loterie et de ses hasards qui répartissaient parmi les acheteurs de numéros, au gré de la roue grinçante, les faïences de Tétalage. Etre humilié devant celle dont le fauve parfum enivrait, Lertineaux ne le toléra point. Et, par une pesée du corps, il obligea son adversaire à le reconduire lentement, à l'entendre parler d'un agitateur yankee connu au congrès d'Amsterdam et dont Glaft n'ignorait pas le nom ni les tendances.

Aussi ramoiireux put-il, le soir, sans honte, aborder Laurence, quand elle parut, avec d'autres plieuses, sur la place en fête. Un manège à vapeur tournait avec ses chevaux de bois, ses pourceaux roses, ses lions jaunes, ses oripeaux et ses lanternes. En face, la loterie resplendissait, toute sonore de l'éloquence que, tour à tour, prodiguaient une commère ventrue et un freluquet glapissant. Tout de suite, ce double vacarme étourdissait délicieusement les grisettes. L'odeur des gaufres émana d'un fourneau, sous un baldaquin de velours à crépines d'or. Lertineaux déclara sa gourmandise. Il marcha vers la pâtisserie. Il revint les mains pleines de ces friandises légères et parfumées. Il fallut bien que les jeunes filles acceptassent de le débarrasser, puis de mordre dans les carrés friables, en se sucrant les lèvres. Angèle s'étrangla. Cela fit qu'IIermance ne put réprimer plus longtemps sa joie de l'imprévu que représentaient le galant et ses dons. Elle eut le fou rire. La contagion, promptement, gagna la petite Glotilde. Laurence était honteuse. Elle les gronda. Elle s'honorait de conquérir l'attention de cet orateur que les électriciens vantaient. Bien qu'il ne fût plus un gamin pareil aux amants de ses amies, aux siens, la plieuse admirait, de lui, la force et la richesse. Il distribua des cartons numérotés, devant la loterie. La roue grinça sous l'effort du freluquet, puis tourna franchement au milieu des cache-pots, des cuvettes, des lampes, des carafes et des bougeoirs alignés sur les étagères, pour les vœux de l'assistance éblouie. Toyt bas et fiévreusement, Angèle se récitait un Pater afin que Jésus lui fût gagner la soupière bleue. Convoitant le carafon et les petits verres dorés. Hermance toucha le dos de la mercière bossue qui se faufilait, un seize aux doigts. La petite Clotilde allongeait son long cou de poule. Elle écarquillait les yeux, sûre d'emporter la jardinière aux roses peintes. Autour d'elles, on s'amassa. Les gens quittèrent les terrasses des cabarets. Ils échangèrent

lours SOUS contre les derniers cartons que le freluquet tendit. Ce fut le parrain dAngèle qui montra le numéro dix-neuf, auquel la maritorne attribua deux coquetiers unis par un cordon rouge. L'électricien n'en voulut pas. Il réclamait la soupière bleue de sa fdleule. Maigre et iiaut, il agita sa tête hérissée de poils en criant qu'on le volait. La maritorne le bernait en paroles. N'allait-on pas lui donner toute la boutique, et le contenu de la voiture encore, pour deux ronds ? Le freluquet glapit si fort en offrant les numéros de la prochaine tournée que l'électricien renonça. Il se contenta d'une jatte à fleurs vertes et de la soucoupe. Alors les camarades sortirent des estaminets, le huèrent plaisamment.

Cette clameur arriva aux oreilles des Italiens, revenus de la voie et qui mangeaient leurs salades de lentilles, hors du bourg, chez leurs logeuses, dans les fermes situées au milieu des pâturages supérieurs. Pequinillo vit la lumière. Il déposa l'assiette quil élevait à son menton. Les autres s'amuseraient toujours, et lui jamais? Devrait-il, éternellement, envoyer le total de sa paie à l'oncle, pour que le troupeau de chevaux s'accrût dans la plaine toscane, à l'ombre de la vieille tour qui, jadis, veillait sur- la mer et la course des pirates barbaresques ? Passerait-il sa jeunesse à remuer les rails avec le levier, à ratisser les cailloux du ballast, à boulonner l'acier sur les traverses, sans autre joie que de goûter au fromage et au vin aigre, que de souper aux lentilles trempées de vinaigre et d'huile tiède ? Et pourquoi ? Pour, vers trente ans, revenir dans la chaumine accolée à la ruine, puis, quand l'oncle serait mort, mener, à cheval, sous la pluie et le vent, par la lande, les juments, les poulains et les ruades. Il imagina sa S(X3ur fiévreuse, sa mère avare, autour de la polenta dont les poules attendaient les bribes en becquetant le sol de terre battue. Ici, il y avait de la lumière, des clameurs gaies, des filles fraîches en cor-

sages roses, que les Français, si riches, serraient dans la cohue assemblée devant les musiques. Cette idée mit le feu dans le ventre de l'adolescent, et le tumulte dans son cœur. Ses deux compagnons toscans avouèrent quils désiraient aussi cette joie, mais ils avaient acquitté le prix de leurs pensions pour la semaine, et envoyé les mandats aux familles. Pourtant, les yeux noirs miroitaient. L'un rappela que c'était la fête de leur saint toscan. Les oreilles rougirent. Dans les veines, le sang flamba. L'espoir de l'amour fit les garçons rieurs et combatifs. Ils sentirent en eux croître la concupiscence. Grimpés par l'échelle dans leur grenier, ils revêtirent les vestes du dimanche, et se parèrent de foulards polychromes. Tous brossèrent, avec de la paille, leurs feutres et leurs brodequins, dévalèrent au galop, laissant, sur leurs grabats, les vêtements de travail. Leur décision enivrait les audacieux, ils appelèrent, en passant le long des courtils, les autres camarades, malgré les abois des chiens. Auxliésitants, on nomma le saint patron. De ferme enferme, la bande grossissait. Quiconque était en état de se nouer une cravate à fleurs sous le col, d'enfiler un pantalon collant, et de planter sur l'oreille un feutre cabossé, quiconque avait quatre sous encore dans le gilet, outre sa chaîne dargent et sa montre de cuivre, se joignit au trio farceur. Il braillait à tue-tête, pour l'épouvante des matous en chasse dans les haies. Bientôt, la horde s'enorgueillit de son nombre. Elle s'excita de ses cris. Les âmes s'unirent dans une chanson toscane qui promettait le triomphe à l'amour. Ahurie par lessoufflement de sa galopade dans les sentiers rocailleux, la i)ande oublia ses consciences inc^ividuelles. Ce fut sa passion collective qui se rua sur la place de Mancy.

Avec les astres d'acétylène, les miroirs, Torchestre mécanique, les oriflammes, sur des lions jaunes, sur des chevaux blancs, sur des cochons roses, les plieuses aux corsages clairs, en tournoyant, étourdirent les Ita-

liens. Ils se bousculèrent parmi les gens sortis des cabarets pourvoir les- nymphes. Elles brandissaient des éventails écarlates, présents d'amis. La petite Clotilde, en liesse, chevauchait naïvement un dauphin d'or. Les jambes en bas noirs, trop visibles sous la jupe relevée par la selle, attirèrent les quolibets de Pequinillo. Les Toscans le secondèrent de la parole et du geste. Licence qui indigna les parents. Comme Angèle arrivait avec sa soupière bleue, enfin gagnée, Pequinillo voulut soulever le couvercle. Le parrain de la jeune fille repoussa le téméraire qui souffrit mal cette rebuffade, et se dégagea d'un coup de coude. Le couvercle sauta des mains d' Angèle et se fracassa contre terre. Alors, la querelle grandit au milieu des curieux en cercle. De sa petite tête hérissée, de ses injures crachantes, le Dauphinois dominaleToscan trapu, noiraud, amassé sur ses jambes torses, et prêt au combat. L'un en français, l'autre en italien, s'invectivèrent pour l'assistance attentive et ricanante. Inutilement, la filleule tirait par la manche son parrain. Il gesticula. Haute et calleuse, tailladée par la pratique des outils, la main giflait l'air. Les poseurs de rails et les terrassiers se fâchèrent ensemble. L'un poussa Pequinillo de l'épaule contre son adversaire. «Mange-le donc ! » conseillaient les Toscans, furieux de heurter cet obstacle d'une colère humaine surgie entre leur désir et les filles tournantes. Hordes à trente faces brunes et criardes, ils essuyaient leur salive du revers de la main ; ils grognaient, avec la cigarette collée à la lèvre. Ils repoussaient du dos la cohue importune qui restreignait le champ autour des défis. D'ailleurs, l'orchestre du manège, en plein essçr, le vacarme de la roue de loterie, le tintamarre des moules à gaufres retournés par le mitron sur les fourneaux, empêchaient les querelleurs de s'entendre. Aussi, ne mesuraient-ils pas la valeur exacte des intonations accompagnant les mots incompréhensibles et les gestes significatifs. Gela fit que

Pequinillo prit un mouvement omtoire de l'électricien pour un coup porté, lé sourire de Laurence et de Lertineaux, accourus, pour de l'ironie, la présence d'Albertini pour de l'arrogance que changèrent en effroi une parade violente, puis une riposte enfonçant l'estomac du parrain. Celui-ci chancela, puis rétablit son équilibre. 11 s'abattit alors sur Pequinillo dont il garrotta le cou d'un maigre bras, tandis que, de l'autre, il assénait, en avalanche, les coups de son poing osseux sur la chevelure noire et pommadée. Pequinillo ceignait la taille ennen^ie de son étreinte. Il serra. 11 étouffa. Insoucieux de son crâne, il tenta d'arracher l'adversaire à a verticale, de le jeter à terre. Sans haleine, et frénétique, le hérissé tapa. Il empoigna la tignasse, et voulut ainsi relever la tête du Toscan. Cette traîtrise exaspéra les Italiens. Ils se précipitèrent; mais, déjà, malgré les pleurs de son visage convulsif, Pequinillo bousculait le parrain. Avec le vaincu, il s'écroula, parmi les clameurs de ses compatriotes. Tous, courbés sur le couple haletant, ruant, s'étranglant, ils engagaient leur camarade à finir le Français qui les avait copieusement pourvus d'épithètes infâmes. Albertini lui-même avançait sa tête grise emmaillotée de gazes à l'iodoforme. Un apprenti tira de sa poche un couteau qu'il ouvrit, pour le passer à Pequinillo râlant mis enfin dessous. Dun cri Angèle dénonça l'arme et l'assassin. Alors, les ouvriers de la papeterie, en meute, coiffèrent le môme. Deux énormes claques l'abrutiVent, cependant qu'on lui arrachait la lame ; mais comme les électriciens prétendaient le conduire à la mairie, les Italiens attaquèrent.

Née avec le désir d'amour, là-haut, dans les fermes, accrue par l'obstacle de cette foule gardienne de ses filles, leur exaspération se muait en une haine furil^ft bonde et meurtrière contre ceux qui traitaient de ^^B « mendiants » les travailleurs du rail. Elle bondit ^^B avec les élans de ces jeunes Ombriens, elle se noua aux

COUS, aux membres, aux torses de l'ennemi narquois, maintenant féroce, et qui lançait dans les jambes ses pieds ferrés, et qui cassait les mâchoires du poing, et qui, de ses bâtons, assommait. Lertineaux protégea Laurence, Angèle de son mieux. Il offrit l'échiné aux attaques. Il distribuait au hazard les horions, lorsqu'il sentit qu'on le prenait à bras-le-corps par derrière. 11 cravata de son coude plié la tête de l'agresseur, l'attira devant. Il discerna le chef sanglant et noirâtre d'Albertini démailloté de ses gazes. En sa rage, le colporteur n'avait pas reconnu son ami de trois jours. Il ne le reconnut pas mieux quand lui-même se fut délivré de l'étreinte plus molle, pour fuir la poigne des gendarmes dispersant les batailleurs et arrêtant les montreurs de couteaux. Du manège, plusieurs jeunes filles n'osaient descendre, car un revolver crépitait au milieu d'une bagarre, devant la roue de la loterie et l'étalage de vaisselle que lamaritorne couvrait de sa large personne. Lertineaux entraîna son amie loin de l'algarade, vers une ruelle. Tout émue, la fillette tremblait. Il en profita pour la persuader de venir boire un cordial. Dans l'auberge, Laurence s'amadoua. Pour rentrer chez sa mère, hors du bourg, elle avait trop peur. Elfe entendait encore le bruit des rixes lointaines, de courses fugitives, de disputes acharnées. La coquette préféra laisser l'amant lui baiser les joues, les lèvres, labercer contre un cœur battant. Elle se rassurait dans les bras virils, bien qu'elle trouvât l'apôtre trop velu, trop gros et trop grave ; bien qu'elle préférât Julot, l'apprenti gouailleur, et plus encore l'artilleur de Briançon qui l'avait prise vierge ; bien qu'elle commençât de craindre des indiscrétions hardies pour les trous de ses bas et l'usure de sa chemise. Laurence appréhenda sans dégoût la conséquence inéluctable sur ce lit de fer. Elle s'enorgueillissait de séduire Lertineaux, le défenseur du peuple, dans cette chambre de plâtre. Les ouvrières envieraient cette conquête. Laurence changea

seulement d'émotion, pendant le jeu, de mal défendre le double trésor d'une gorge saisie par des mains vigoureuses. L'odeur de l'homme tout chaud de la lutte grisa l'enfant pleine d'instincts subits, avides et délicieux. Elle était trop petite aussi pour vaincre cet hercule qui la dénudait, la renversait, la troussait et lui fouillait le mystère du corps. Laurence gémit. Elle se débattit, tandis que sa chair, en dépit de toute vertu, se tendait vers le désir qui l'aspirait, la pétrissait/ la mordait, qui la pénétra brutalement, qui s'épanouit en elle, sanglotante, puis assouvie.

A Chicago, dans l'annexe de l'Auditorium, M. Héricourt, après un repas fin, s'émut de la sympathie mutuelle que cultivaient Jumillac et Marceline. Assis en de souples fauteuils de jonc, ils commentaient les succulences d'un poisson noblement servi, de beaux fruits californiens. Tous trois ils remerciaient le lac Michigan et la terre qui produisaient de telles joies sensuelles dans un air excitant. La jeune fille parlait. Sévères, jusqu'alors, en son esprit, sous leurs aspects de littératures trop classiques, de sciences trop exactes, de chronologies et de nomenclatures, toutes les connaissances, depuis quelques mois, se vivifiaient de manière inattendue. Par exemple, elle ne pensait plus l'histoire comme des biographies royales et datées, ni la géométrie comme de froides lignes soumises aux désignations alphabétiques de l'algèbre. Complexes, les peuples aujourd'hui, avec leurs appétits, leurs passions, leurs négoces et leurs arts s'agitaient dans son imagination. Astres, planètes, constellations et profondeurs, l'univers de genèses émouvantes, maintenant, s'inscrivait dans les figures des théorèmes familiers à la mémoire. Les familles déracinées, accourues de diverses patries sur ce sol américain, avec leurs fils aventureux, avaient singulièrement modifié, au contact de leurs vies si multiples, l'intelligence de M"®Landelle. Ses idées jadis trop simplistes se compliquaient d'heure en heure, même dans cette salle de

mÊ

marbre aux colonnes trapues et polies, au bassin rectans^ulaire animé par la nage des cyprins. Quand leurs ombres mobiles tachaient le fond, char d'Amphitrite en mosaïque brune et grise, Marceline comprenait mieux l'angoisse de l'empire romain envahi, de l'Est asiatique à l'Ouest océanique, par l'élan des immigrations qui lança plus tard Columbus, puis tous les réfractaires de l'Europe, sur les vagues atlantiques, vers les terres américaines. M. Héricourt témoignait que de là partent les mécaniciens yankees pour conduire, au delà du Pacifique, la locomotive chinoise, et revenir, descendants des barbares, sur le steppe originel de Mongolie, après avoir ceint, de leur course, en quinze siècles, la rotondité du globe. Ardemment, la jeune fdle taquina le silence narquois de Jumillac. Pourquoi ce pythagoricien déconcertant niait-il toute hypothèse, réduisait-il les vertus des choses à la ligne et au nombre ? La coquette montra ce que, de sa photographie, avait obtenu l'ingénieur: un décalque oii les yeux devenaient deux cercles géométriques, les sourcils des arcs sous-tendus par leurs cordes, toute la personne un assemblage de minuscules triangles et de polygones réguhers. De ces figures les formules algébriques projetées dans les marges, se combinaient en une série d'équations dont \x final égalait le signe de l'infini. Sans doute était-ce celui de l'absurde aussi, pour le calculateur. Jouant le courroux, M^'^ Landelle s'échauffait, se renversait au fond du fauteuil, derrière le déploiement de son éventail en plumes d'ibis.

Alors, M. Héricourt reconnut telles mines luxurieuses de sa pauvre Germaine sur le visage innocent de cette bergère au teint rose. C'était leur fille aux larges yeux clairs et aux longs cils sombres, leur fille, certainement, qui se cambrait dans cette robe de soie changeante ouverte sur la nacre de la gorge, sur l'ambre de la nuque. Leur fdle se cambrait, presque indécente, pour séduire le garçon taciturne. Derrière l'empois

de son linge fermé par une perle, et dans l'étui neuf d'un frac, d'escarpins luisants, Jumillac demeurait impassible.

Plusieurs secondes, Manuel Héricourt adora l'expression que, toute une nuit sublime, Germaine Landelle avait eue, entre les touffes de lys ornant les clartés de ses tempes. C'était sous l'illumination d'un petit lustre, et dans une alcôve demi-ronde, exhaussée par trois marches que noyaient à flots les grands rideaux de lampas jaunes. De cette bacchante nue, rose aux joues, blanche au corps, Marceline offrit la même bouche de sang vif. Les mômes foudres jaillirent du mystère intérieur, à travers les yeux caracolants, et à l'ombre des mêmes cils. Cette robe de soie changeante ne cacha plus le corps de la vierge crispée. Manuel Héricourt aspira l'odeur de la même chair, pâmée, vingt ans plus tôt, dans la chambre ancienne d'un château, en Artois. Lèvres avides et tordues, prunelles aux rayons dardés, gorge rebelle en ces étoffes comme en des mains ferventes : tous les signes d'une passion identique se répétaient dans cette salle américaine au clair-obscur dispensé par les lampes électriques. Un instant. Manuel Héricourt évoqua le lys frais, un pétale jauni par le pollen qui, jadis, chargeait l'oreille droite de Germaine palpitante. L'illusion fut telle que la fleur, un moment, ne manqua point à l'apparence de Marceline émue par le désir d'un homme jeune, sarcastique, allongé dans son fauteuil, et adorateur de ses mains jointes.

Le martyre de Germaine Landelle, désolée par son inconstance. Manuel Héricourt soudain se le rappela brutal, terrible, entre un mari jaloux et une famille indignée. Cette Marceline souffrirait-elle autant que sa mère, celle-là, par Jumillac, autant que celle-ci par Manuel ?

M. Héricourt se le demanda tandis qu'il écoutait l'enfant imputer à l'atmosphère d'Amérique une meta-

morphose certainement due aux émotions, aux dépits et aux joies du premier amour. Elle remerciait son tuteur de tant d'insistances pour la retenir auprès de lui. Que de merveilles elle avait apprises à Derry, à Los Palacios, à Sakavanah, cette éclosion subite de forces dans une montagne encore indolente, ces foules latines et slaves, germaniques attirées d'Europe autour des machines neuves par la magie de la prescience ; ici, à Chicago, cette puissance financière qui, bien avant la mise en marche des nouvelles turbines dans les Alleghanys-Yorks, associe conditionnellement les papeteries de l'Est aux papeteries du Centre, à la production de l'Ouest pour régir la richesse du Nouveau Monde, pour obliger la presse, par le crédit, à main- 3,tenir l'opinion nécessaire en tous lieux où l'on pose le rail, où l'on creuse la mine, où l'on attise la lièvre de la vapeur, de l'électricité, des énergies chimiques. Ces flagorneries excessives, M. Héricourt les acceptait comme les preuves emphatiques de la passion. Sa pupille lui savait gré d'être jolie et palpitante sous les regards un peu sournois de l'ingénieur que le cigare occupait surtout. Obsédée par le besoin de plaire à Jumillac, la jeune fille lui attribua l'honneur de l'éclairer sur la grandeur du rôle que le financier assume dans la vie sociale. M*^® Landelle le confessa : pauvre, elle avait haï les hommes d'argent. Sur la foi des évangiles, des romans, des journaux, elle les avait tenus pour de cruels exploiteurs de la misère humaine, experts en toutes sortes de crimes lucratifs que seul le hasard dérobait indûment aux sanctions judiciaires. Av'ec quelle réprobation elle avait, la première fois, regardé les somptueux équipages de Paris, au Bois de Boulogne, vers l'heure du retour ! Chacun d'eux lui semblait le char de l'infamie triomphante. En cette âme simple d'institutrice avait surgi le désir de sauter hors du landau, d'abandonner Anne Vogt et M""^ Héricourt, puis de se perdre dans la foule endi-

mancliée pour vivre, comme le peuple, d'un travail humble et honnête.

Et Marceline Landelle se moquait joyeusement de cette envie morte en elle. Jumillac haussait les épaules. Il attira la gazette laissée sur une table voisine, et priant qu'on l'écoutât, il lut un article relatif aux accidents de Los Palacios. A la Grotte, une poche d'eau avait crevé sur les équipes en travail, et noyé, écrasé, étouffé les hommes dans le torrent de boues, de rocs. L'accent du jeune homme insista sur les commentaires. Ils excusaient mal la Compagnie Franco-Cubaine, ses administrateurs, de sacrifier des existences à la hâte de produire, pour spéculer sur les résultats futurs .

— Voilà donc le crime et le sang ! . . . conclut Jumillac en rejetant la feuille.

Il fixa sur M'i^ Landelle ses yeux d'ironie. De la voir en stupeur, un peu pâle, il s'amusa. M. Héricourt faillit injurier le terrible gaillard. Il se contenta de dire :

— Vous savez bien, Marceline, quelles victimes font la plus glorieuse des conquêtes et la plus juste des révolutions. Il faut admettre que la métamorphose industrielle du monde coûtera de même trop d'existences.

— Seulement... observa Jumillac... nous autres, nous encaissons.

— César aussi, Bonaparte aussi, et leurs amis du Forum ou de la Convention. Le vainqueur a toujours encaissé. Cependant, avec les capitaux multiples acquis à Parajas et dans les Alleghanys-Works, après leur mise en valeur et la hausse des actions, l'Electric- Standard, en construisant peut-être un troisième barrage sur le Nil, fertilisera des régions encore stériles, 011 la famine étiole le fellah de Nubie. La vie remplacera la mort.

— En effet... proclama Jumillac... Le Mal est le Bien. La Mort est la Vie.

— Comment ?

Marceline, debout, interrogeait, éperdue, le sourire de l'ingénieur entre les parenthèses desTmes rides. Elle regardait ces mains blanches présentant, sur leurs paumes, la vérité réellement nue :

— ■ La vérité a cent visages.

Toute la joie de la jeune fdle s'était enfuie. Entre les deux hommes, sardoniques et assis, elle était la sotte de qui se jouait leur sagesse.

— La théorie des sacrilices humains n'était pas si bête... reprit Jumillac... On y reviendra.

— Allons... pria M. Héricourt... Faites-nous grâce de vos paradoxes.

Il ressentait toute la peine morale de sa fdle épouvantée de haïr, avec sa justice, celui qu'elle aimait avec son cœur ; et de haïr sans que la raison fournît un argument supérieur à ceux qu'elle détestait sur cette bouche désirable, à ceux qu'exprimait la mine de cette face aquiline et dorée.

Jumillac se délecta. Evidemment il cueillait la fleur de ses semailles. Il s'était fait chérir pour créer, dans la jeune tille, cette antithèse de l' Amour-Haine, cette corolle monstrueuse dont il flattait le pétale fraîchement éclos.

Que de fois, causant à l'ombre de latente, dans la brousse de Los Dados, le maître avait instruit son disciple de ces mauvais plaisirs ! Donc c'était lui, le père, qui torturait sa lîlle, sa fdle innocente et brave, par l'entremise de cet odieux garçon. « Il faudra que je les sépare, pensa-t-il. (^e gaillard lui empoisonnera les jours, comme j'ai empoisonné ceux de la mère. Je ne le veux pas. »

— Jumillac, mon cher, seriez-vous assez bon pour aller, à l'Auditorium, causer avec les Papeteries du Colorado.

Marceline valait à son père le plaisir de la voir contente intelligemment des idées créatrices auxquelles il

l'adaptait. Elle lui prodiguait les grâces d'une lille transportée, par magie, de la médiocrité dans le luxe, de la résignation dans le triomphe. M. Héricourt aimait voir l'enfant gaie au milieu des ivoires nets et des vermeils limpides que la camériste dégainait de leurs nécessaires pour garnir la toilette dans la chambre d'hôtel. Marceline plaisait, le soir, lorsque tout à l'aise dans une robe de féerie, la fleur aux cheveux, et son éventail d'ibis rose contre la gorge, l'ingénue tardait à se reconnaître devant les hauts miroirs reflétant l'approche d'une fringante déesse. Elle était sagace à point, quand il seyait de comprendre un peu les projets de son tuteur, et les affaires du trust, à table, entre les plats inclinés par les serviteurs, sous les girandoles d'un hall où sonnait l'orchestre, où dînaient, par compagnies, une centaine de femmes robustes, lumineuses et décolletées, d'hommes aux masques nus, aux corps rigides sous les cuirasses de linge, et dans le drap neuf de leurs habits noirs. L'enfant de Germaine Landelle était, pour Manuel, un délicieux sujet d'observation depuis qu'elle avait perdu ses timidités, ses susceptibilités, ses rancunes de pauvre, depuis qu'elle savait l'usage des pelles à glace, des truelles à poisson, des couteaux à fruits, du téléphone, depuis qu'elle ne s'embarrassait plus dans sa traîne, et qu'elle dédaignait de soutenir avec véhémence ses opinions capitales devant les sots. Voilà que Jumillac ruinait cette belle santé joyeuse, éblouie, marchant sur les étoiles du rêve et du réel.

— Vraiment, Marceline, vous attachez de l'importance aux paradoxes de Jumillac ?... interrogea M. Héricourt... Vous ?

— Lui n'est pour rien dans mes tourments. Autre chose m'inquiète : c'est le sens des idées qui dirigent nos actes... Idées créatrices, ou bien appétits féroces?

— Qui saura le dire ?

— C'est affreux !

— Non. Parce que nous ne savons jamais rien. On enseigne que le vrai c'est le net, le simple, le clair; que chaque action se peut dire juste ou injuste. Catégories artificielles inventées par l'esprit infirme des hommes, afin de se reconnaître, un peu, dans le chaos universel. Ceux que le hasard place en haut découvrent vite, comme vous le découvrirez vous-même, d'ici, que le Simple, le Clair, le Net sont les surnoms de l'Erreur. La moindre chose vue de notre plan apparaît complexe, incertaine, contradictoire, commandée par l'ensemble incommensurable des lois natufelles et des forces adversaires, hors de notre pouvoir évidemment. Le même geste est à la fois le meilleur et le pire.

— Vous avez contre vous toutes les traditions.

— Qu'importe. Les conséquences jugeront seules l'acte ; mais comme la série des conséquences est indéfinie, rien ne le jugera. A mon avis, notre intention sincère imprime exclusivement le caractère de beauté, de laideur, à notre souhait. Voulons-nous détruire ? C'est là ce que nous appellerons provisoirement le Mal. Voulons-nous produire ? C'est là ce que nous appellerons provisoirement le Bien. Assertions toutes provisoires, d'ailleurs. Jumillac et moi préparons ensemble les mêmes phénomènes sociaux, depuis cinq ans. J'estime qu'il l'emporte sur moi par le savoir et la subtilité de son analyse. Pourtant, lorsque survient le résultat d'après notre double et même impulsion, il me semble déterminé par moi, moralement, et par Jumillac, immoralement. Pourquoi ? Parce que, sincère, j'ai voulu la meilleure aise des hommes. Parce que, sincère, il a voulu la meilleure aise de soi. J'espère créer plus de vie. Un Jumillac espère créer plus de chance. Il s'avoue tel, puis me taxe d'hypocrisie-. Je crois qu'il se trompe. Toutefois, il ne peut comprendre son erreur. Il me toise d'après sa mesure. Pourtant, le fait que suscitent nos deux volontés divergentes est un. Un; mais à la fois moral en ce qu'il

dépend de moi, immoral en ce qu'il dépend de l'autre.

— M. Jumillac vous est fort dévoué si vous ne l'aimez guère... affirma négligemment Marceline.

— Je l'aime aussi. Je l'aime pour le courage qu'il a de se dire méchant, et d'ériger en loi nécessaire le principe de lutte inexorable. Je ne lui reproche que le silence adroit dans lequel il me cache parfois des choses utiles à son ambition qui mine ma fortune où il faut. Oui. Oh ! je trouve cela naturel, et même légitime. J'ajoute que cette crainte de lui m'est extrêmement salutaire. Je ne m'endors pas. Je reste aux aguets. Ma lucidité s'accroît ainsi toujours, par un entraînement continu. Je dois aux manigances de Jumillac cette augmentation perpétuelle de mon être.

— Vous l'accusez de fausseté?

— Non pas. Je constate sa vigueur spirituelle qui me terrassera quelque jour.

— Jamais.

— Le plus tard possible. Il n'est pas encore de taille. Il vient de perdre une partie. J'ai sauvé Los Dados de l'anéantissement malgré lui, malgré ses amis cubains et M"'^ Alvifia dont il comptait ravir la fdle avec la dot, en échange du traité hâtif qui eût livré la Franco- Cubaine à l'Electric-Standard. Oui... En ce moment, il se reconstitue. Il se répare. Habilement, il me rend confiance. Nous sommes deux adversaires amusants. Si ce genre de spectacle vous intéresse, vous assisterez à certains coups de théâtre.

— Alors, pourquoi le garder près de vous ?

— J'ai besoin de ses talents. Il m'aide beaucoup. Il ne me nuit qu'un peu. Voulez-vous que nous allions au restaurant chinois, humer de ce thé impérial ?

m Le surlendemain, après avoir contemplé la statue du maigre Lincoln, ils revenaient par la rive du lac Michigan qu'obscurcissait encore la fumée considérable d'un steamer s'enfonçant dans les brumes de l'horizon vague. Marceline s'évertuait à suivre le pas élastique de leurs amies neuves, celles aussi, plus anciennes, de Maggy Fûller. Ces trois filles d'industriels, droites et athlètes, les mains dans les poches de leurs pardessus, l'un blanc à carreaux verts, l'autre pourpre et le troisième fauve, tapaient allègrement, du talon, l'asphalte. Elles aspiraient l'air agressif avec force. Elles critiquaient la passion célèbre de Maggy pour le beau Jim. Un homme comme lui ne peut appartenir à ses sentiments, mais à la raison d'Affaires. New-York et Chicago voulaient de promptes fiançailles avec Filoména Diaz. Il était honorable que Jim sacrifiât son inclination à la politique panaméricaine. Marceline Landelle se récria. L'amour et l'argent pouv^aient-ils être mis en balance ? Les compagnes blâmèrent l'opinion française qui soumet des devoirs sociaux à la satisfaction du caprice sentimental. Dieu n'a confié de grands biens à certaines personnes que pour leur faire inventer plus d'aise, en unissant les plus hautes valeurs de production. Il eût été diabolique de sacrifier de pareilles œuvres vraiment planétaires au goût de quelques baisers, gémit la demoiselle au pardessus pourpre. Elle avait à la boutonnière un chrysanthème orange. Le

monde, à l'entendre, fût resté dans cette étendue informe d'eaux verdâtres et de brouillard jaune, si le désir de l'action n'eût divisé la lumière et l'ombre, limité la confusion. C'est perpétuer le geste de Dieu que de multiplier les causes de la grandeur humaine plutôt que de satisfaire une passion quelconque. De même pensait la fdie au pardessus blanc et vert. Jim devait à l'histoire et à la postérité nationales de se contrôler soi-même, puis de conclure cette alliance entre l'Electric-Standard et les Ports-du-Mexique, au moment où le canal de Panama, près de s'ouvrir, attirerait toutes les flottes marchandes dans l'Amérique Centrale. L'emprise du Nord sur le Sud valait plus que la chance de miss Maggy Fùller, et la santé de son viscère gauche.

L'enfant au paletot fauve opina que, d'ailleurs, miss Diaz semblait plus esthétique. Elles s'étaient rencontrées à San Agostino de Floride l'hiver précédent. Bien qu'un peu lourde, Filoména portait bien la tête. Le Titien l'eût peinte en Madeleine. Et la conversation dévia vers les arts.

Que Marceline ne connût pas Venise, cela stupéfiait. Se pouvait-il qu'une Européenne ignorât les recoins des éghses et des palais italiens, français, où s'accumulent les chefs-d'œuvre du génie ? L'érudition de ces touristes scrupuleuses eût déconcerté la jeune institutrice si elle n'eûtévoqué ses souvenirs duLouvreetdes musées belges, autant que le lui permirent les barrissements des tramways successifs à sa gauche, et les tocsins des express en partance à sa droite. La promenade ramenait dans l'intérieur de la ville. Bientôt, M. Héricourt échangea des saluts avec un étalage de messieurs assis derrière la glace découvrant un salon de l'Auditorium. Leurs pieds, à hauteur de l'œil, se fixaient sur une barre de cuivre propice à cette attitude.

Les amies emmenèrent Marceline au sommet de la tour, orgueil de cette auberge. Elles lui montrèrent

leur empire de rues en briques où courent, tels de lourds et monstrueux coléoptères, au niveau des troisièmes étages, les wagons de VElevated, supportés par leurs pilastres et leur voie sinueuse. Empire de îumées, de rumeurs, de dômes ternes, d'énormes édifices gris à mille fenêtres uniformes.

Le paletot blanc et vert se vanta d'être nièce, cousine et petite-fdle de ceux qui, par la Trust Gompagny, régissent le crédit, autant dire l'existence de cette ville illimitée, stridente, fumeuse, pleine d'abattoirs et de forges, de tramways ronflant, de trains sonnant, de steamers mugissant au bord de ce lac confondu là-bas avec l'horizon, devant les cottages et les parcs des résidences. La redingote fauve fleurie d'un iris appartenait aux mêmes familles. Cette fdle savait que les Alleghanys-Works « imposeraient la consolidation » aux papeteries du Middle-West et de l'Est. Les titres seraient déposés dans les coffres de ses parents qui délivreraient les certificats nécessaires à l'émission commune. Le paletot pourpre interrogeait miss Landelle. Parmi ses relations de Paris, quel prince, quel comte était digne d'épouser trois millions de dollars outre cette agréable personne encore paysanne par l'épaisseur des épaules, de la poitrine, par la rondeur de la face rougeaude, mais amenuisée déjà par la perfection de la chaussure et du gant, la sobriété de la toilette, l'élégance du chapeau brun sans plumes, ni rubans ? Et un caractère ! A quinze ans, elle avait voulu « toute sa dignité » en gagnant, de ses mains, dans un atelier de confection, le salaire mensuel de trente-cinq dollars ; somme indispensable à la vie. Le soir, alors, en robe de bal, cette piqueuse défendait, contre ses valseurs, l'excellence de son a point de vue » . Maintenant, la gaillarde se proposait de rendre, par son mariage, la fortune et l'énergie à une vieille race d'Europe, « pour voir ce que ça donnerait ».

Entre ces esprits spéculatifs, Marceline Landelle se

jugea mal. S'unir à Jumillac, elle le souhaitait, docile à des raisons tout autres, moins hautes et plus mystérieuses, parce qu'il exerçait sur elle une attraction à peu près astrale; parce qu'il avait des mains fines et volontaires, un œil maître, une parole qu'elle espérait, avec ferveur, moins ironique, un jour.

(c Ces filles de Chicago entendent épouser pour diriofer le mari, les hommes, l'avenir... écrivit-elle à Mlle Vogt, dans l'après-midi... Moi, je n'aspire évidemment qu'à l'esclavage. Je ne cherche pas de tour oii dominer les empires. Au contraire, il me plaît, le « méchant » Jumillac de mon tuteur, parce qu'il dompte un à un mes orgueils, mes idées, mes croyances. Cela vaut-il plus que le pouvoir? Non; mais le pouvoir ne m'est pas accessible. Jumillac non plus, d'ailleurs. Il n'épousera jamais une pauvre secrétaire. Il lui faut une Inès Alvifia, pour le moins, ou les trois millions de dollars épingles à la redingote fauve qui dessine les formes d'une paysanne fière. Etre riche pour vivre avec Jumillac ?... Impossible. Ce tuteur bizarre est venu me chercher dans mon dortoir d'institutrices sans place ; et me voilà parmi ces milHonnaires/ avec cent louis dans ma bourse de vermeil, cent louis que je peux dépenser à l'achat de bonbons où de chiffons à mon gré. Sans doute mes brevets, mon esprit, en plus du hasard, expliquent un peu cette fortune soudaine. Il y a le testament de ma mère aussi. Oserai-je la soupçonner ? M. Héricourt serait-il celui de mes soupçons ?...Mes yeux clairs. Mes cils sombres. Les propos étouffés à mon approche, dans les salons de Paris. La miniature de l'aïeule passée de mains en mains. Une étrange phrase de vous, Anne, en réponse à ma sévérité contre les mensonges des infidèles. Ma mère eûtelle été infidèle?... Et ces cadeaux dont M. Héricourt me comble, ces trois mille francs de toilette que je porte, cette bourse pleine que je tiens. Ce serait une gratitude tardive ? »

Cette lettre en réponse à d'affectueux billets réclamant (les confidences, comme Marceline la regretta, le message parti.

Dès le soir, quand elle se trouva seule avec son tuteur dans le state-room retenu, pour elle, au bout du sleeping-car Napoléon, elle tenta d'éclaircir enfin son doute. La locomotive de l'Electric-Standard entraînait vers Sakavanah le train rapide coiffé d'étincelles à travers la nuit d'automne. Le petit salon aux divans de velours vert et aux lambris de tuya enfermait, dans son luxe sobre, les deux âmes inquiètes de se mesurer seule à seule. Marceline commença par reprocher cette façon de la traiter en personne opulente. Pourquoi cette cabine à quatre lits dont un seul lui servirait ? Une pauvre secrétaire n'avait pas besoin de tant de places. Par la porte, elle montra, dans la perspective du compartiment, trois dames élégantes qui, la natte sur le dos, en peignoir, revenaient du cabinet de toilette commun, et qui s'apprêtaient à l'escalade pénible de leur couchette, au-dessus de messieurs déjà ronflants en les leurs, derrière les courtines de serge verte. Marceline devait-elle vivre mieux que ces personnes ? Dans la suite, elle souffrirait, sous des maîtres moins généreux. M. Héricourt répondit vivement que ses collaborateurs devaient, en ce pays, paraître avec une sorte d'autorité ; et, pour cela, s'arroger, partout, les meilleures places. Jumillac ne partageait-il pas le state-room du patron, où, pour l'instant, il vérifiait le texte de la seconde convention obtenue si difficilement des Papeteries Centrales Associées ? Immédiatement, M, Héricourt exigea de M"*" Landelle qu'elle répondît à ses questions touchant cette affaire d'ailleurs mal terminée. Au passage d'un pont, les vaisselles retentirent dans le cabinet de toilette particulier. M. Héricourt profita du vacarme pour se lever, en souhaitant le bonsoir, et partir. Marceline l'avait connu sévère pour la première fois.

Dans les Alleghanys, tout le long du Columbia-Railroad, Af^ Landelle se vit attribuer le train spécial de l'inspecteur, avec le wagon-garage, avec le compartiment d'études que comblait une table d'architecte couverte d'épurés, sur lesquelles deux commis gémissaient à chaque cahot, avec sa cuisine aux marmitons actifs, avec le salon de glanes où s'encadraient les paysages que l'Electric-Standard absorbait dans son orbite d'exploitation. Marceline devina bien que, pour la séparer de Jumillac, M. Héricourt la chargeait de parcourir les nouvelles stations de la ligne directe entre la Floride et Chicago. Quand le train arrivait en ces gares, l'automobile verte E. S., glissée de son wagon, emportait M"® Landelle par les routes. Un vieux superintendant du trust menait, avec elle, l'enquête auprès des cultivateurs et des usiniers. En chaque gare, il préparait une succursale de la banque installée dans le Building de City-Park.

Sur la Mossy-Mountain, Angel Ortiz reçut la visiteuse auprès de sajolie femme endormie dans les ondes en or de la chevelure. L'air des Alleghanys délivrait la chère coupable de ses tortures morales, peu à peu, semblait-il. Depuis un mois, Sylvie se calmait dans la villa directoriale du MortonField, enlisant des poèmes. La convalescente se para même avec plaisir quand M'^® Landelle y déjeuna. Au piano, les deux femmes évoquaient alors le génie fataliste et consolateur de Berlioz. Elles s'inquiétaientensemble des Autrichiennes en deuil. Ces immigrantes, dans une longue baraque, classaient les états du personnel, copiaient des lettres à la machine, collationnaient les feuilles d'émargement. C'était une famille de Lintz. La mort subite d'un mari, et la banqueroute consécutive du frère, l'avaient ruinée. Angel Ortiz constata bientôt que, fortes de la compassion inspirée, ces dames se rendaient tard au bureau.

M. Héricourt railla les résultats de toutes philanthropies, lorsque son itinéraire d'inspection par les quatre

villes des Alleglianys-Works, Derry, .Alla et Cliarlytown, l'amena, Marceline partie, dans la banlieue de Sakavanah. Il félicitait Angel Ortiz que Sylvie obligeait maintenant à se tailler la barbe et à diviser, par une raie médiane, les cheveux très noirs. Sous un habit e cheval élégant, modèle de Tobias Walton, et ses arnets dans une sacoche de cuir russe, jamais le auvre mari ne s'était connu plus content. Aussi, très bon, sut-il convaincre M. Héricourt d'accepter Pucton et Sammy comme adjudicataires du canal à ciel ouvert. Ces adolescents avaient, dans Sakavanah, trouvé, sur le nom de leurs familles, les matériaux à crédit. Donc, il eût suffi de leur payer, au fur et à mesure, les sections construites, voire de leur faire lavance des salaires. Ecrivant des Garolines, où il rectifiait la voie du Columbia-Railroad, avec une audace de spéculateur téméraire et de géomètre adroit, Jumillac obligea néanmoins Angel Ortiz à prendre sous sa responsabilité la combinaison Pucton-Sammy.

Dans les régions supérieures de laMossy-Mountain, ils firent monter les Italiens opiniâtres et coléreux, car le sol ne s'ouvrait pas sans de rudes efforts musculaires. Continuel, le vent secoua les foulards autour des cous bruns. Il retroussa les pans de vestes. Il sécha la sueur des fronts, inclinés sur la tache, au confluent de trois ruisseaux, dans le val, où les plans de Jumillac indiquaient les fondations du barrage qui constitue le réservoir de l'énergie liquide. Plus bas, Angel Ortiz aligna les Moraves. Il voua leur vigueur docile au labeur de creuser, puis de niveler une ' chambre de décantation propre à garder les sables ; sans cela, saisis par l'eau de chute, ils eussent, de leur vitesse, usé les oritices des tuyères qui crachent le jet sur les auges de la turbine.

Aux flancs de la vieille usine, Colhood, impérieux, immobile, groupa des Macédoniens impulsifs, des Siciliens dissipés. Sous la toise de ce maître goguenard, promptement ils déblayèrent les caves des bâtiments déjà tracés au cordeau. Les constructions furent loties entre des maçons allemands. Bientôt, sous des bâches tendues, les chaudronniers d'Angleterre commençaient l'installation des alternateurs, aux ordres de Clarter. L'importance de son ventre et de son chronomètre en or incita les immigrés à la vénération d'une fortune près d'être conquise sur leur chantier, comme ils la sauraient peut-être conquérir un jour, par tant de peines martelantes et rivantes.

Avec une pareille autorité que signifiait son accent nasillard, le joufflu Simpson-Hill fit monter le tableau haute-tension dans la nouvelle usine, par les Sauerwein, les Sulzbach et les Lilienthal. Ils désertaient Tobias Walton pour les trois dollars quotidiens du trust. Lévyson assura leur|^:ompagnons.

Depuis le Réservoir jusqu'à la Chambre de Retenue, le long de leur canal, Pucton et Sammy disciplinèrent les Slaves nerveux de la Prusse. Par monts et par vaux, le rectangle de ciment armé s'allongea très blanc à travers les verdures roussies des côtes, entre les échafaudages vite dressés, vite abattus. On ouït de loin le piston de Sachs annoncer la fin des tâches.

Angel Ortiz laissa de grotesques nègres amuser les Italiens naïfs qui terrassaient dans la région supérieure. Six musiciens tziganes purent charmer les Moraves de Kennedy qui creusaient la terre au-dessus du Morton- Field. Les diseuses de bonne aventure purent intriguer les Siciliens de Glarter qui formaient les assises des bâtiments nouveaux. Ainsi la peine fut compensée par quelques plaisirs aux minutes de repos. On autorisa les charlatans à pérorer dans l'avenue des boardinghouses, les saltimbanques à se culbuter sur leurs tapis élimés dans les tabagies deâ saloons. Les cars emmenèrent vers le Pristly-Gircus de Sakavanah les couples du samedi soir enlacés gravement. Le shérif Andor accrut son influence dans Sakavanah, dont le commerce vendait à ce peuple.

Parce que les Papeteries Centrales avaient signé la seconde convention de Chicago, et parce que ]\F^ Landelle, en son train, en son automobile, recueillait ici des renseignements favorables à la possibilité d'établir les banques de gares, sur la ligne du Columbia- Railroad, on pressa le travail dans les AUeghan^^s.

Là-haut, là-bas, les pioches étincelaient, s'élevant au-dessus des têtes en ligne. Les pelles rejetaient la t^rre et les cailloux, selon le geste des hommes tendus.

Partout les arbres criaient sous la manœuvre des bûcherons avant de s'abattre en froissant les feuillap^es voisins. Derrière leurs chevaux en harnais lâches, les prolonges portaient les hêtres, les chênes et les sapins de la Mossy-Mountain, avec leur ccorce, par les ornières des chemins. Sur léfe paliers en caverne de la vieille usine s'empressèrent des équipes d'Europe aux bras nus. lien descendait par les échelles... Il en montait aux faîtes des réservoirs en donjons de bois. Les brouettes couraient devant les gaillards.

Toute la montagne s'anima comme un visage que trouble la plus fougueuse des passions.

Le dimanche , régulièrement, ceux de Sakavanah venaient, par le car, admirer cette fièvre de l'Electric- Standard. Le tenancier du tertre Macley séduisit, par l'entremise de Lévyson, un commanditaire, Andor. Des montagnes russes, avec boucle à boucler en chariot, offrirent aux Atlanta et aux Clara des excitements imprévus. Un barnum put même accroître son pécule en exhibant des sœurs unies par la peau de l'abdomen, un homme le plus étique du monde, l'idiot du Mexique, et des crocodiles nains. Un autre reproduisit, dans une grotte, la célèbre catastrophe de Galveston : une vague peinte bondit du fond et de la fresque marine sur la ville panoramique, à la terreur des multitudes coloriées, des marionnettes en foules fuyantes, des poupées en groupes d'effroi, des figurines terrifiées, des statues hagardes, des mannequins épouvantés, cependantqu'ungraphophonemugissait comme l'ouragan et la mer furibonde.

Là, Pucton et Atlanta s'estimaient mieux, chaque semaine, en s'observant. Sammy et Clara luttaient pour savoir laquelle de leurs âmes dominerait l'autre. Si Clara s'affirmait philanthrope au point de monter, le lundi, chez les mères italiennes et allemandes, dans les boarding-houses, chercher le linge des mioches pour le raccommoder ; si elle lassait fréquemment son flirt

au footing, après dix-huit milles de promenade ; si elle nageait dans la Sait River mieux que tout autre, et savait magistralement ferrer le fretin pourchassant la mouche de la ligne, Sammy l'étonna par l'audace avec laquelle, pour maintenir le niveau du courant dans son canal, il convainquit Pucton de l'établir sur des piliers massifs, au passage des combes. Les hommes, et non le terrain, commandaient les pentes de l'eau.

Clara Wood adora le dédain de son ami lorsqu'il menaçait la paresse des prussiens slaves, lorsqu'il les houspillait en promettant une prime par yard déciment agglutiné en sus du minimum.

Marbach, enrôlé dans une de ces équipes, se rebella souvent contre les jouvenceaux. Leur froideur lui rappelait celle du patron prussien. Un matin, étant venue quérir le linge de ses pauvres, Clara Wood entendit de loin Sammy prêcher ses hommes. Il convenait d'être les premiers dans leur art. Vraiment, Sammy ne les comprenait pas. Que ne chercheraient-ils à vaincre le record des cimenteurs en armant le plus de surface dans un temps moindre que celui des statistiques données? Pucton, en passant, seconda son camarade. Us reprochaient à leur personnel cette insouciance qui fait produire à l'ouvrier européen cent, et cent dix, lorsque l'ouvrier yankee produit cent trente et cent quarante unités. Ces Silésiens n'avaient donc aucun orgueil ? Ça leur suffirait toujours de coucher à six dans un galetas de boarding-house, sous leurs vêtements pendus au clou, et de manger, avant le « pie », le ragoût de porc salé, .avec la bouillie de maïs, sur les planches des tréteaux? Puisqu'il y avait une prime à gagner, que ne la gagnaient-ils ? Pouvait-on rester sordides et inactifs ? Ce n'était pas la méthode pour devenir de fiers Américains.

— Je ne tiens peut-être pas... grognait Marbach... à devenir un Yankee.

Ayant déposé sa truelle dans l'auge, il se dressa

pour dire cette chose à Sammy qu'il dominait par une tête à gros yeux jaunes, et barbue de travers. La colère essouiiflait ce torse maigre.

— Tant pis pour vous... répliqua Pucton... Vous ne ferez pas votre affaire ici. Mieux vaudrait pour vous chercher ailleurs un emploi de fainéant européen.

— Si vous voulez. Je le chercherai aussi bien ailleurs. A quoi bon se tuer pour que Glamorgan se paye des tableaux espagnols et des meubles français? Non, il ny a pas à se tuer pour ça.

— 11 y a à se contrôler pour soi, pour devenir un homme, et non pas la chose dégradée que vous êtes. ^^ous ne vous lavez pas la figure même.

Sammy toisait le Silésien qui, tout à coup, eut conscience de son infériorité. Il sentit la vermine paître son corps. Il s'aperçut de la déchirure ouvrant son pantalon sur un genou crasseux. Pucton et son métreur du Kentucky dévisagèrent avec mépris l'immigrant.

— Voudriez-vous que je réduise mon sommeil ou mes lectures, quand vous m'avez exténué, et me faire élégant pour gâcher le plâtre ici ?

— Oui, oui, je le voudrais, si vous aviez de l'énergie et le respectde vous-même. Vous n'êtes pas un homme. Et votre travail est aussi mal que votre personne... Voilà.

Blême, rétréci encore, le petit Sammy haussa les épaules. Il prit la truelle, la chargea de ciment. En un tour de main , il rectifia le bloc, emprisonna mieux la dentelle de zinc, Hssala surface, l'égaHsa dans le plan des surfaces voisines.

— Si vous vous laviez la figure, vous feriez aussi de l'ouvrage propre... enseigna Pucton... Ilfauts'entramer toujours pour le mieux. Maintenant, vous pouvez rester ici ou vous en aller, Go ahead.

Et Pucton s'éloigna.

Sammy tourna le dos, croisant des bras secs et nus

sur la flanelle de sa poitrine, il alla vérifier d'autres sections.

Avant de le saluer, Clara Wood avait attendu la fin de la scène. Son ami brun accomplissait les devoirs du chef. Clara n'ignorait point qu'il refuserait de l'apercevoir avant que fût consommée la tâche présente. Devant le regard aigu dardé par cette figure aux plans nets, à la mâchoire saillante, les Slaves courbaient leurs échines en chemises boursouflées, leurs nuques encore blanches. Ahuris et craintifs, des Allema'iids s'empressaient davantage. Quelques Hongrois multipliaient la gesticulation de leurs grands corps efflanqués, osseux. Des Moraves, arqués sur leurs bottes informes, essayèrent frénétiquement de mériter la prime. Toute l'Europe s'évertua sous la menace de l'Américain. Clara Wood aima plus son boy fluet qui maîtrisait les caprices de ces races inférieures. Elle ne le lui dit pas quand ils se serrèrent les mains. Elle remit le poing dans la poche de son paletot, après avoir relevé, sous l'autre bras, son paquet de philanthrope. L'amoureux eut du plaisir à voir sa promise aller d'un grand pas de gymnaste, allongé sous la robe courte, selon des calculs pour couvrir le plus d'espace avec le moins de dépense musculaire. Furtivement, Sammy tourna la tête deux ou trois fois. Il regarda l'ellipse du chapeau, le panache danser au rythme de cette marche sur le trottoir de madriers qui longe les bicoques, les lessives pendues du Morton-P'ield tout braillant par ses marmailles méditerranéennes et germaniques.

Au bas de la côte, Clara Wood admira les mains araignées de Kennedy. Elles couraient sur les dos de ses mécaniciens anglais. Il leur fit scander un effort d'ensemble autour d'une pièce de métal qu'on introduisait dans la salle des alternateurs. Déjà, sous le hall de fer et de verre, à moitié fini, luisaient, en ligne, de puissantes créatures d'acier. Triple par l'apposition de la turbine, du volant et de la dynamo, chaque unité

génératrice brillait en ses armatures rondes, huilées, dodues, grandes roues pleines et polies, dynamos cintrés, appareils délicats des régulateurs surmontant ces masses, mères de forces. Plusieurs escaliers en tringles tournaient dans les angles, aux flancs des tableaux électriques ornés de leurs manettes étincelantes et de leurs cadrans révélateurs. Clarter, la tête très droite sous un chapeau melon, et en corps de chemise, examinait, de haut, son troupeau de monstres triples à qui l'eau, tout à Theure, prodiguerait l'élan. Ailleurs, Harte faisait, un yard à la main, caler les cuves à cellulose. Dehors, Van Hoven houspilla les couples de nègres poussant sur rails, de la station à l'usine, une série de wagonnets pleins de pièces en fer, de rivets ou de briques. L'Afrique et l'Europe trimaient pour la fortune de l'Union.

Les brumes de Ihiver, ses pluies, ses neiges différencièrent les aspects de la Mossy-Mountain sans rien changer à l'existence des hommes. Sylvie remercia mieux Angel Ortiz. Leurs cœurs s'apaisèrent. On enfourna plus de bûches dans les poêles en fonte des boarding-houses. Fenimore Giltvint, le dimanche, lire la Bible aux ivrognes dans les saloons. Le pasteur Douglas y prêcha. Les Allemands s'achetèrent des manteaux imperméables fabriqués avec les draps verts de la fdature Tobias Walton. Marbach lui-même se vêtit de pantalons larges et de vestons courts. Quand Atlanta Fisher et Clara Wood arborèrent leurs fourrures, il se fit couper la barbe.

GejDendant, Jumillac, envoyé à Los Dados, traversa le golfe du Mexique dans la splendeur tiède du soleil tropical. Les dauphins monstrueux jouaient avec la mer d'opale et les essaims de poissons volants. Le petit steamer blanc haletait, trépidait sous les pas des passagers vêtus, en hiver, de flanelle et detussor. Gela scanda les réflexions de Jumillac. Il apportait la minute du contrat prochain liant avec certitude la Franco- Cubaine à l'Electric-Standard. M™^ Alvifia, sa fdle ne lui sauraient-elles pas gré de cette réalisation prématurée ? On la devait à l'ingénieur qui, par une activité, un travail, des ruses extraordinaires, obtenait les jonctions des voies diverses destinées à la « Route Est de Panama », et à la ligne directe Chicago-Key-West. Jumillac s'admira, durant sa méditation sur le mariage avec Inès. Le chargeant du message, afin de l'éloigner de Marceline, M. Héricourt n'avait pas dissuadé son disciple de séduire l'héritière. L'ambitieux débarqua, l'orgueil et la force dans le cœur, à La Havane. Tout chantait en lui, pendant que sa voiture courait entre les cocotiers et les palmiers royaux, le long des maisons basses, de leurs colonnades bleues, roses, ombrageant les hautes grilles, et, derrière, les salles où les groupes de belles créoles aux robes blanches, aux casques de cheveux noirs, se prélassent. Passé le Cerro, c'était fête dans le palais Alvifia. Jim régnait autant que la Vénus Anadyomène sur le marquis d'Oro, Hernandez, Taquechel et les politiques.

D'Inès, de celte enfant plate et altière, dépendait l'avenir de Jumiliac. La moue dont elle le gratifia fut très ostensible. Elle le déconcerta quelque peu. C'était la troisième ou la quatrième fois qu'il s'apercevait de ces froideurs subites dans le monde. Autant Inès paraissait avec plaisir l'entendre lorsqu'il accompagnait M. Héricourt, pour causer d'affaires, autant elle l'écoutait mal les jours de réception, s'il se mêlait aux personnages de La Havane. Cette nuance, Jumiliac l'avait devinée plus que vérifiée. Aujourd'hui, elle prenait couleur. M*'*' Alvina se garda de sourire aux railleries les plus cruelles dont il marquait les assistants, depuis le marquis d'Oro, solennel et magnifique, jusqu'à Clotilde Diaz obligeant Pablo à l'interroger sur la mécanique, pour preuve d'amour. Elle dissimula cette étude intempestive sous une apparence de flirt à l'écart. Pour Inès, Jumiliac se plut à commenter toutes les phases du succès. Elle répondit par morrosyllabes. Il insista. Deux minutes il parvint à la dérider. Rien ne le découragea des mines hautaines qu'elle affectait, droite sous la coiffure de garçon. L'aspect triomphal de Jim Clamorgan excita plus l'ingénieur à tenter aussi la chance. Et pendant que AF^ Alvina s'obstinait en son mutisme, il lui confiait son admiration pour deux vies maîtrisant les hommes par l'omnipotence réelle, comme les maîtrisait cet athlète, dont le trust associé à des esprits audacieux, testeurs, deviendrait un magnifique instrument de règne.

— Vous avez une âme impériale, mademoiselle. Votre savoir étonnant pour une jeune fille, la rigueur de votre volonté, votre sens de la justice, tout cela vous nomme princesse. Vous commanderez... Vous commanderez si vous choisissez le mari qu'il vous faut : une intelligence et une science combinées dans un caractère audacieux... Il y a des gens comme cela parmi les Français d'aujourd'hui... Voyez ce que M. Héricourt, et moi, avons fait de ce pays inculte en

:E trust 317

cinq ans. . . Ne sentez-vous pas, en lui, en nous, une force extraordinaire de création ?... M. Héricourt, mallieureusement, vieillit... Si je n'étais là pour le seconder... D'ailleurs il ne nie pas que l'œuvre ne nous soit commune. Il vous l'a dit, j'en suis sûr... Il m'aime beaucoup. Ce n'est pas un ingrat... Sa reconnaissance me comble. En deux corps, notre mentalité semble unique. . . Vous ne me croyez pas ? Avec les grands moyens dont elle dispose, une âme comme la vôtre jointe à nos pouvoirs, et jointe vraiment, c'est-à-dire par les liens les plus solides au monde... Quelle force triple et digne de royauté !... Ou quelle force double et digne de l'empire !

A mesure que parlait le jeune homme et que se prolongeait le silence de M^^^ Alvifia, l'outrage de ce mutisme se définissait. Jumillac ne concevait pas qu'il eût si mal analysé la psychologie de la jeune fille. Qu'elle refusât, cela le surprit, certes ; mais qu'il n'eût pas admis à l'avance la virtualité de ce refus, cela l'anéantit. Beaucoup de la foi qu'il avait en lui-même et en sa clairvoyance périssait. Pour une chose capitale et soigneusement suivie, il pouvait donc se tromper, lui, Jumillac, lauréat des concours généraux, premier de lEcole, infaillible séducteur des Mille et Trois, modèle de plusieurs peintres dévoués à l'excellence de sa figure. Gomment n'avait-il pas pressenti le dédain d'une Inès Alvina pour ces qualités ? Il pensa que cette erreur valait le suicide. Et il restait ahuri derrière l'épaule maigre de la jeune fille qui retroussait une mèche avec une impatience nerveuse. L'élite de la compagnie se précipita vers les coupes. Une neige de Champagne les remplissait. Des mains se tendirent. On acclamait un mot de M. Tachequel que dominaient la face auguste de Jim Glamorgan et la barbe sage du marquis d'Oro.

— Qui veut commander vraiment... répondit Inès Alvina... sans se retourner même... qui veut com-

mander doit avoir dans les veines ce sang bleu spécial aux vieilles races historiques. Et ce me semble une présomption assez comique si l'on attend de sa roture seule cette faculté toute spéciale.

— Un Clamorgan commande cependant, montra Jumillac.

— Non... Il achète l'obéissance.

— Un Roosevelt commande.

— Non, il obéit à l'opinion des électeurs qui lui dictent.

— Qui commande alors ?

— Le Pape, les deux Césars, tzar et kaiser, quelques petits princes demeurés maîtres sur leurs domaines en Autriche en Italie, aux Balkans, malgré révolutions et constitutions.

— C'est là ce qui vous sied, alors ?

— Oui... dit-elle simplement et, pour se défaire de l'opiniâtre, elle fut prendre une main d'Anita Lopez, une main de M^*^ Ragastens.

Ensemble les trois jeunes filles s'éloignèrent en se chuchotant leurs secrets.

Jumillac se fût battu, étranglé. Pourquoi cette imprudence ? L'aspect triomphal de Jim Clamorgan lui avait trop vite inspiré la bêtise de cette démarche inopportune. Oui, faible malgré sa foi en lui-même, l'ingénieur avait subi l'influence de ce symbole vivant. Afin de l'égaler plus tôt, Jumillac avait perdu la sagesse. Il se récitait la lettre de sa mère, son unique confidente : « Prenez garde, mon cher enfant, d'être intempestif en cette affaire. Les hommes sont intempestifs, et rien ne les dessert plus auprès de nous. Croyez-en votre mère qui caresse votre beau portrait tout éclairci par notre soleil de Gascogne, le familier depuis une semaine de notre petit manoir. »

Et le fils demeurait là, ridicule, sous les yeux de trois filles espiègles qui se gaussaient de lui comme du général émerveillé, parla noire chevelure, par le corps

d'amazone de M'^^ Lopez. Une sorte de rictus cruel changea Timpassibilité du profil militaire, le creusa. Tant de passion crispait la bouche, la moustache cirée et la barbe grise qu'Anita eut pitié, l'avoua.

Ce n'était pas en son honneur que paradait Jim. Pauvre, trop sèche, la grande Lopez ne lui paraissait qu'une passante habile au golf. A quoi bon s'obstiner, en des rêves très vains ? Inès et M*'^ Ragastens l'écoutaient, tristes un peu. Anita ne pouvait offrir môme la plantation où son père et sa mère, afin d'épargner le salaire d'un comptable, d'une intendante travaillaient. Leur fdle allait, bientôt, y surveiller, à cheval, les charrois, afin d'épargner le salaire d'un chef d'équipe. On y mangeait exclusivement les produits de la ferme, faute d'argent liquide. Mille dollars restaient à peine du legs qui permettait, depuis deux ans, les toilettes et les voyages de la sportswoman. Plutôt que de vivre dans la pauvreté avec ce père irritable, cette mère cancéreuse, ne fallait-il pas mieux, tout de suite, donner sa personne à ce vieux soldat, élégant, droit comme un palmier royal, et tellement fou qu'il s'approcha pour leur dire :

— Le saviez- vous, mesdemoiselles ? Tout est vrai de ce que raconte M. Taquechel sur le massacre de Los Palacios, bien qu'on ait officiellement nié depuis. Quand ces lâches eurent indiqué, sous menace de mort, aux officiers espagnols l'emplacement de nos magasins, et déterminé ainsi notre retraite, je fus saisi d'une telle fureur que je revins, la nuit, avec mes bandes. En rampant, nous passâmes les lignes ennemies. Nous pénétrâmes dans le village des traîtres. Je fis tout tuer, môme les vieux à genoux.

Sous les sourcils d'aigle, les regards du soldat haïrent la vierge qui le repoussait, comme ils avaient jadis haï les traîtres enveloppés par sa guérilla, et les Espagnols visés par sa carabine.

Anita riait parce que l'orgueil de Rodriguez ne

s'accoutumait pas sans rage au refus de partager la gloire d'un tel nom et la couche d'un vieillard sec, riche, ardent. Il avait saisi les doigts de M'^^ Lopez qu'il serrait, ne pouvant y mettre les lèvres selon le geste entrepris. A cette chasseresse cruelle, de telles audaces ne répugnaient pas. Que cet amour égalât les haines des guerres contre des traîtres, cela l'émouvait. Et elle sondait le caractère de cet homme qui lui chuchotait ces horreurs sur le ton de la galanterie. Personne, autour d'eux, ne soupçonnait le réel de la déclaration... Anita pourtant ne douta plus que ce vieillard la tuerait, si elle ne cédait. A tout le moins il l'obséderait de rancunes terriblement efficaces. Déjà l'influence du général avait, en partie, ruiné les Lopez, comme il l'avait promis à l'oncle chargé d'éconduire, l'année précédente, le funeste amoureux. Evidemment, il faudrait ou mourir, ou laisser ce grand vieillard mordre la bouche vierge, déflorer le corps inconnu de tous. Le sentiment de terreur se mêlait à l'orgueil d'être désirée fort, parce que, gracieuse amazone, marcheuse intrépide, Anita Lopez avait saisi l'admiration du soldat. Il la suppliait au moyen d'allusions et de périphrases. Elle le vit noble de visage sous la chevelure épaisse, grisonnante et crépue.

Jim riait à M^^^ Diaz épanouie en sa robe de Malines qu'avaient dû payer les navires des nations à l'ancre dans les ports du Mexique. A Filoména, Jim Glamorgan concédait que son père et ses collaborateurs s'assignaient la tâche de marier les deux Amériques, la Latine et la Yankee, en trustant d'abord les usines, les ports et les flottes de commerce. Pour cela, leurs amis de Washington avaient soutenu le projet de Panama, puis commandité la reprise des travaux français, enfin, construit, avec Harriman, les voies ferrées du Mexique. Filoména Diaz jura que c'était aussi le vœu de ses oncles. Leur patrie, autant que Cuba, aspirait à l'union avec le Nord. Les Diaz changeaient, contre

les litres des mines et des voies ferrées, toutes les terres de leurs concessions, quoique les ministres de Mexico combattissent ce virement trop favorable à l'accroissement des grands domaines, à l'influence des cultivateurs, de leurs ouvriers. Jim Glamorgan loua la jeune fille de s'intéressera ces choses. Il n'eût jamais cru que l'esprit de synthèse financière habitât sous un front si pur, et avec un tel sens artistique. Qu'elle avait de jolies mains, M^^Diaz! Des mains de toute petite fille ! Coquettement, elle les tendit à l'athlète. Elle fit, d'une secousse double, sauter dans ses paumes les pendeloques des porte-bonheur. C'étaient de vieilles médailles espagnoles frappées jadis dans les ports à leur fondation, et retrouvées par les antiquaires. Filoména l'expliquait.

— Voici celle de Campêche, et celle deLaVera-Gruz. Fontera porte une nef sur l'avers. Tampico une loutre et une ancre, Tuxpan une tête aztèque, San Blas un filet de pêche, Mazanillo deux poissons volants.

— Ces médailles ont une rare valeur, sans doute, pour les archéologues?... demanda Jim.

— Pour eux, et pour un autre. Elles sont ma dot.

— Votre dot ?

— Oui, mon père possède à peu près les ports dont les médailles de fondation furent pendues à mes bracelets. Quatre dans chaque main... Ça fait huit, cinq sur l'Atlantique, trois sur le Pacifique... Il y a ma fortune dans ces deux mains que vous tenez là...

— Si je ne vous les rendais pas ?

— Alors le nouveau monde serait notre jardin ; mais vous me les rendrez...

— Pour un moment... Rien que pour un moment, Filoména Diaz !

— Croyez-vous ?

— Je l'espère ; si vous l'espérez aussi.

— Alors ?

— Don'l, please !

Hardie, très pâle, Maggy FûUer les surprenait. Il s'inquiéta. Rosas répondit qu'elle souffrait plus au cœur qu'à la tête. Jim fronça le sourcil, pensant que c'était là quelque allusion de confident indiscret. Et il s'avança vers Carmen Taquechel que la comtesse de Pauillac, les Hernandez, M"^ Ragastens grisaient de sentimentalisme, à leur habitude. Ils se turent parce qu'ils se moquaient du Beau d'Or et de Filoména Diaz, parce qu'ils déclaraient Carmen trop fine, trop noble de sentiments, pour consentir à un mariage de millions, comme la Mexicaine.

Jumillac ne goûta point les vers de Longfellow que M"'^ Hernandez récita. Il laissa les héroïques vanter indéfiniment l'amour nocturne sur un lac, la chanson des bois, les lits pleins d'odeurs légères, le cœur innombrable, la saveur des fruits mûrs, et le parfum des roses. Non loin, M""*" Alvina causait avec M. Taquechel et le marquis d'Oro. Elle fit un signe. Jumillac s'approcha, prit congé, l'ayant mieux avertie des millions advenus avec sa parole ; mais plus ironique envers lui-même.

Pour l'inauguration officielle, au printemps 190o, de la ligne unissant, à travers les champs de coton, la gare du Harajas à la pointe de la Corniche, Alta-Vega, le marquis d'Oro avait obtenu du gouvernement, que le général Rodriguez représentât la Présidence. Décidé par M"''' Alvina, l'évêque de La Havane consacrerait léghse provisoire de Los Paiacios. La confrérie de Sainte-Thérèse, qui comprend les jeunes filles des meilleures familles cubaines, donnait, en pompe, une statue de la Vierge, avec tous les objets utiles au culte de Marie, ceux retrouvés par les antiquaires dans les cathédrales du Mexique, et ceux ciselés par les orfèvres d'Espagne. Aussi, deux trains pavoises grimpèrent successivement, un après-midi, dès l'heure fraîche, au long des rails à peine fixés sur le flanc de la montagne, entre les carrières béantes, les blocs isolés, les équipes de riveurs qui saluaient les wagons de luxe. En l'un, blanches de dentelles et de tulles virginaux, Inès Alvina, Filoména Diaz, Carmen Taquechel, Anita Lopez, Concepcion Cifuentès, leurs amies, protégeaient contre tout cahot la Mère de Dieu qu'enveloppait encore le papier de soie. On l'avait couchée sur le tapis, entre les fauteuils tournants, à cause de sa taille trop grande pour la hauteur du compartiment. Carmen Taquechel ouvrit l'écrin qui renfermait le calice, don de ses tantes, car les demoiselles pauvres de la confrérie ne se lassaient pas d'estimer l'or bruni, les rinr

ceaux d'argent, l'émail ancien. Mercedes Ximénès affecta de faire répéter le prix du vase, cinq mille dollars, pour rendre ridicule une telle ostentation de fortune. Aussi, Filoména Diaz, plus riche, cachait à peine sa moue de répugnance. Elle n'avait offert qu'une (( croûte », une 3Iater Dolorosa de Yelasquez, acquise de Wertheimer, l'expert de Londres, afin que Jim Clamorgan appréciât ce goût de l'art. Filoména défendit qu'on tirât le chef-d'œuvre de sa gaine en maroquin. Mercedes Ximénès, négligemment, parla de son offrande, une chasuble du xiv° siècle qui, tissée, alors, dans la province de Valladolid, appartenait à l'abbaye où les cadets de sa famille portaient la crosse et la mitraille depuis cinq cents ans. Et, contente, Mercedes se leva, se rassit dans son fauteuil. De l'éventail, elle rafraîchit ses pommettes rouges, le duvet de sa lèvre. Marie-Antoinette Ragastens flatta tant de noblesse pour agacer les autres^ Leurs compliments ironiques humiliaient l'avarice de sa famille dénoncée parle présent de piteux flambeaux en ruolz. Perfide, la jeune Française ridiculisa ses torchè.i-es ; mais elle déclara que c'était le choix de la comtesse de Pauillac, trop ennemie de ce que son goût ridicule nomme la « magnificence rastaquouère », et trop hostile au « sens esthétique affiché par les juifs dans leurs logis qu'ils comblent avec la défroque du vieux temps, comme s'ils n'avaient su perdre leurs façons de fripiers, prêteurs sur gages, ou chands d'habits». Par crainte de répliques, Inès Alvina dut rectifier, en douceur, cette opinion (( bien entière » ; puis modérer l'ardeur agressive de Filoména exaltant la beauté de la Renaissance espagnole. Concepcion Gifuentès, au contraire, excita les antagonistes. A Carmen Taquechel, un peu bêle, elle souffla des arguments fielleux contre la suffisance bien connue de la noblesse française.

Anita Lopez les interrompit en demandant qu'on lui prêtât une boîte à poudre pour son nez rougi durant

les chevauchées récentes avec des Américaines du Middle-West, éprises de camping. Avec ces dames, elle avait couru toute la montagne de Pinar del Rio, à lâchasse des daims. Elle en avait tué soixante-treize. Pour sa part, Anita Lopez rapportait un collier de vingt-quatre dents. Ensemble, Mercedes etConcepcion lui proposèrent d'en faire hommage au général Rodriguez. Anita se défendit. Elle montrerait à Jim Clamorgan ces incisives. Ne lui déniait-il pas toute prétention à la justesse du coup d'œil, parce que, au golf, elle dépassait, de la balle, quelquefois, la pelouse du trou visé ?

Le nom de Jim Glamorgan exclut toute autre idée. Clotilde Diaz, elle-même, qui, les index enfoncés dans les oreilles, et les coudes sur les genoux, lisait haut ses formules de géométrie en vue dun examen proche, Clotilde Diaz déboucha son ouïe, et tendit sa face d'enfant. Si Filoména réussissait à s'unir en mariage avec Jim, elle-même pourrait, aussitôt, convoler. Les photographies des jumeaux Alvina, collées dos à dos, et qui servaient de marque unique à son cahier de cours, tombèrent. Le mouvement utile pour les ramasser tendit trop la jarretelle le long de la grande jambe. Il fallut se lever, puis, en coin du wagon, rattacher l'agrafe sous les tulles raides et les guipures empesées des jupes. Cet embarras parut à l'écolière une juste punition. Elle se tapit à nouveau dans son fauteuil d'osier, le tourna contre la boiserie, et recommença de lire les mots, un à un, pour devenir une puissance, ainsi que les Glamorgan.

Rien que l'élite opulente eût décidé cette manifestation de ses sympathies à l'égard de Los Dados, bien qu'elle eût décrété l'excellence d'un être, de s'y faire remarquer par les magnifiques cadeaux de ses fdles, tout cela se passait en l'honneur de Jim. Les familles avaient consenti ces largesses, parce qu'il importait de lui faire comprendre la valeur des fortunes et des

ambitions groupées autour de M"'^ Alvifia, de son domaine, de son entreprise. Cela, chaque père l'avait suffisamment répété à sa fdle. Ce n'était plus, comme à l'orip^ine, une petite affaire française de primeurs, de fruits cultivés intensément sur la plaine à l'intention des trois paquebots desservant les halles de New- York. C'était une tentative nationale pour démontrer au monde la fécondité de Cuba. C'était la collaboration du Syndicat-Planteur à Taldero, celle des Ports-Mexicains à Parajas, celle du gouvernement aux chemins de fer d'Alta-Vega, celle de l'Electric-Standard à Los Palacios. C'était aussi un exemple : une portion vierge du trottoir défrichée, ensemencée, plantée, munie d'usines et de locomotives en six ans. L'association avec un grand trust des Etats-Unis annoncerait aux banques de l'univers l'indiscutable vérité du résultat.

Jim Clamorgan semblait le symbole vif de cette omnipotence qui changerait Cuba en une patrie riche. 11 représentait, pour cette jeunesse, l'avenir glorieux. Quoique pauvre, Anita Lopez elle-même avait obtenu, d'une grand'tante, un écusson en or, celui peut-être de François Pizarre, pour le suspendre au cou de la Vierge, dans l'église de Los Palacios. Cette relique, la famille s'en était dessaisie, tant la circonstance paraissait solennelle. Toutes les existences de ces enfants instruites longuement, accoutumées péniblement à l'élégance des manières, des toilettes et des propos, avaient pour fin le vœu qu'exaucerait le mariage de l'Amérique Centrale avec le pouvoir d'un Jim Clamorgan. Seules, Inès et Concepcion différaient en leurs désirs. L'orgueil et la luxure les attiraient vers d'autres princes, vers d'autres faunes. Cependant, elles firent tourner leurs fauteuils comme leurs amies. Du paysage écorché, de ses cactus, des travaux entamant le grès de la falaise, elles se désintéressèrent quand le nom de Clamorgan échauffa les bouches avides.

LE TRUST a27

Que Maggy Fûller l'eût rejoint en Puerto-Principe, toutes qualifièrent de scandaleux ce voyage. Et comment Mrs Fûller s'était-elle prêtée aux caprices de sa fille, à celui de revenir avec Jim, sur le même bateau, de s'installer à Miramar avec lui, de dîner à sa table en décolleté, de visiter avec lui les cavernes de Bellamar et le Yumuri, d'assister avec lui à la procession de Los Palacios, à la bénédiction des chantiers ? Ces Yankees, vraiment n'observaient plus les bienséances. PJt Maggy se tuait ! Rosa s'inquiétait de sa cardiaque. En trois mois, elle avait appris à conduire l'automobile. Elle pratiquait les virages dangereux. Elle multipliait follement la vitesse. Gela, dans l'espoir de séduire son cousin par le sang-froid et la dextérité. Vertus tant appréciées de lui. Les pires chemins, Maggy Fûller les enfilait en toute promptitude, sa machine mue par six cylindres. Si les émotions continues fatiguaient outre mesure le cœur de l'amoureuse, Jim, ravi par l'audace de ce sport, ne quittait plus la fille ni la mère, aussi toquée l'une que l'autre. Filoména Diaz les avait, par hasard, rencontrés, en escale près de Camagûey, durant une brève excursion de son yacht dans les îles, aux Jardins de la Reine. Et la Mexicaine prodigua les détails sur l'impudence du trio. Jim, d'ailleurs, ne se privait pas de flirter avec les dames créoles. Loin de le disputer à chacune, Maggy, sa mère, le présentaient aux plus légères, arrangeaient des lunchs et des canotages. Grâce à leur entremise, Jim avait fait la conquête d'une personne extrêmement capiteuse. Gonduit par Maggy, le couple s'était égaré en automobile, tout un soir, pendant que le mari réclamait sa femme à quiconque. M^^^Diaz salait trop son récit. Inès lui fit honte. D'autres interrogèrent Filoména. Pourquoi sa partie de yacht aux Jardins de la Reine pendant que Jim Glamorgan visitait les sucreries du Puerto- Principe ? Avait-il consenti à s'égarer avec Les-Portsdu-Mexique, en auto du moins ? Maggy Fûller avait-

elle permis? Goncepcion Gifuentès ne tarissait pas.

Et toutes de rire aux éclats pour la confusion de la blanche et grasse Mexicaine qui fit virer son fauteuil comme si l'aspect de l'Océan la captivait soudain, et celui de tout le pays visible au bout de la corniche que les deux trains escaladaient en sifflant, mugissant, furieux et cahotant.

Ivre de malice, Goncepcion, par ses grands bras, tranchait l'air. Elle secoua tant le bel édifice de sa coiffure noire qu'une orchidée se détacha de l'oreille. Inès Alvina craignit le ressentiment de Filoména Diaz. Les-Ports-du-Mexique méritaient quelques ménagements. Aussi leur héritière vit-elle la légataire de Los Dados s'asseoir à côté d'elle, et lui vanter poétiquement le spectacle. Parlant azur, rochers, air doré, magnificence de l'étendue, Inès calculait son trésor en millions de dollars, de pesos, de francs, en liasses de titres Franco-Gubains, en actions privilégiées de l'Electric-Standard. Dot tentante pour un prince, pour un lord, si le père Glamorgan admet dans son trust le joyau de cette montagne, depuis la base du Port- Blanc hérissé de mâtures derrière la palmaraie, jusqu'à Los Palacios où l'énergie de l'eau se métamorphose en foudre, où sonnent les cloches de M"''' Alvina, où les foules grouillent, où la fanfare mulâtre et l'orphéon nègre accueillent, de leur cantate, le train officiel.

Noir et or, le général Rodriguez, très noble, darde brutalement sur Anita son regard fauve. M^" Serrano, si majestueux en sa lourdeur, le marquis d'Oro, affable et patriarcal, sous les banderoles d'un arc en palmes fraîches, remercient Hernandez et le Gomité de caballeros nationalistes, à la manière française, puis la Société des vétérans de Los Dados avec drapeau, clairons, médailles, à la manière allemande, ensuite les pompiers à chemise bleue, à casque de cuir, avec leurs échelles écarlates, à la manière yankee.

enfin la police à cheval, équipée de kaki, jugulaire au menton, à la manière anglaise.

De la courbe sur quoi le second train attend son tour d'aborder, la confrérie de Sainte-Thérèse vilijpende cette imitation de l'Europe, les sanglots d'un trombone, les faussets de barytons lippus, et cet 'interminable discours déclamé par le gigantesque Hernandez. redingote noire, pantalon de toile, feutre brandi par le poing ganté.

Pas de Jim Clamorgan ; mais, entre le D'" Rosas et M. Taquechel, devant la Commission sanitaire, se cambre M. Héricourt, trapu, bombé dans une jaquette grise, et campé solidement sur des escarpins à guêtres blanches. Il est venu des Alleghanys pour la cérémonie. Concepcion regarde tout, sauf lui, par crainte des quolibets. Indirectement, la vertu d'Inès Alvina la blâme, en reprochant à M. Héricourt d'avoir tant atermoyé avec les administrateurs de l'Electric-Standard, au risque de tout rompre si les travaux avaient mal réussi.

— Il vous eût ôté de la tête la couronne princière... ricane Conception.

— Le trust eût tué, par une concurrence méthodique, notre Los Dados.

— Nos dots !... cria M'^^ Taquechel.

— Et vos dots, c'est votre indépendance !... gémit Anita Lopez, en se dérobant aux œillades despotiques du général.

— Concepcion, vous devriez vraiment profiter de votre influence sur Héricourt, vous savez, dans les coins !

— Quels coins, Mercedes?...

Concepcion la dévisage, prête à cracher quelque terrible riposte, si la fanfare mulâtre ne saluait alors de tous ses cuivres la péroraison de M. Hernandez. Clotilde Diaz enfonce plus les index dans ses oreilles, afin de relire haut, encore une fois, les théorèmes.

Tandis que chacune se défroisse la jupe, se poudre

et s'arrange avant la descente, tandis que les porteuses de la Vierge commencent à la dépouiller de son enveloppe, Filoména rassure ces demoiselles sur la chance de M. Héricourt. Elle sait toute l'histoire. Son père faillit joindre les Pliares du Mexique aux Phares du Levant que Théodore Chiram apportait dans la société en formation des «Orands travaux maritimes ». M''® Ragastens assure que M"*^ Chiram prétendit enlever à la comédienne Clarisse Gaby son meilleur ami d'alors, et que ce fut une rivalité.

— Quel monde!... fait Mercedes Ximénès.

Là-dessus, désireuse d'en imposer par son savoir, Filoména Diaz répète les jugements de son père et de ses oncles sur l'habileté de M. Héricourt, pour le respect d'Anita Lopez et d'Inès Alvina, de toutes les demoiselles inférieures, pour l'indifférence de Concepcion Cifuentès qui se mire dans la glace de sa trousse, pour la moquerie de M"" Ragastens et de Mercedes Ximénès, écœurées de ces propos de boutiquières. La grasse et blanche fdle expose que M. Héricourt fait un coup de maître. La a Belle Syrienne » pourra encore donner des fêtes, à sa cour, dans la villa Brandovisi, comme ailleurs. Alors, Carmen demande si M. Héricourt a cueilli dans ce milieu le Jumillac qui ose la traiter en égale, lui envoyer des fleurs... mais oui, tout simplement . . . Pour bien signifier qu'elle n'accepte que de ses pareils, Carmen fait, chaque fois, par son père, renvoyer à l'impudent une boîte de cigares triple en valeur. Il ne veut pas comprendre. Il multiplie ses attentions, livres, gravures... C'est gênant. Concepcion esquisse là-dessus des plaisanteries, ce qui froisse Inès Alvina. Si jamais il fut, à ce Jumillac, parlé de mariage, Sarah Lévy seule eût trouvé quelque avantage à décrasser sa juiverie dansla vaisselle d'un secrétaire intime. La petite peste elle-même a vite rabroué le quêteur de dots, et spirituellement, et méchamment, comme à l'ordinaire.

Robe en vieille dentelle d'argent serrée à la taille par une ceinture d'émaux, diadème d'argent sur la perruque ample, la Mère de Dieu portant le Jésus en jupon d'or et couronné d'or, apparaît hors de ses enveloppes. Doucement, le train glisse vers le quai de

is, vers la foule, ses ovations, ses musiques. Derrière évêque de La Havane, sa mitre, sa crosse et ses dominicains, voici les filles de Los Palacios, sous le commandement de M"'^ Hernandez. Blanches, lavées, voilées, gantées, pieds nus, elles déposent devant le wagon une civière de fleurs. Leonor et Chuchita, dans le compartiment, Carlota et Nina, sur les planches de la gare, vont extraire la Sainte Vierge et l'I^^nfant divin,

— Par les pieds ?... Non! s'écrie Carlota qui refuse de toucher les pantoufles de filigrane. Par les pieds !... Ce serait le malheur du pays...

Les deux mulâtresses blêmissent, les bras au ciel, dans leurs corsages de mousseline humide, déjà craquée aux entournures. Nina salive derrière sa main. A genoux se sont effondrées, mirobolantes, Paquita la porchère, Manuela, les marchandes. Mains jointes, une théorie de filles crépues se prosterne aussi contre les cailloux, sous la bénédiction de M^'" Serrano, cubique dans l'écorce pesante de la dalmatique. Agrand fracas, du dernier wagon, se dégagent la comtesse de Pauillac, impertinente et délurée, puis M""® Alvina, Fernand. Pablo, qui garde les ombrelles, veut imiter leur posture dévote dans la poussière que la brise marine lève avec les plumes des canotiers et les frisons des nuques.

Epaule contre épaule, chapeaux bas, et les crins bleuissant au soleil sur leurs crânes ovoïdes, les orphéonistes entonnent, émus, le cantique qui s'échappe des grosses lèvres à gerçures. Le son voltige, très céleste. 11 domine les souffles des locomotives, et la bousculade inutile des wagons. Il glorifie les divinités qui transformèrent en lacs les trésors de Satan, jadis, et qui changent aujourd'hui ces eaux en fortunes. La Mère

d'argent, le Fils d'or, oscillent sur la civière de fleurs, entre les têtes des porteuses à pieds nus. Suivent les voiles gonflés des Inès et des Filoména, des Mercedes et des Conception, les cierges des Glotilde et des Anita, les parfums de leurs robes et du vent.

Dehors, la fanfare mulâtre attend, fière de ses casquettes yankees, aux visières verticales, contre les fronts bruns. De leurs couronnes, la Mère de vieil argent, le Fils d'or neuf, effleurent les banderoles de bienvenue, les arcsdepalmes etde lampions. Jusqu'aux pointes des bananiers, l'encens fume. Des chaumières, les femmes se précipitent. Elles cachent leurs cigares dans leurs mains jointes, et s'effondrent en tas d'étoffes ballonnées, de fichus à ramages, de tignasses aussi luisantes que fleuries. Bénie soit la Bonne Mère qui a rendu les trésors du Diable en les sanctifiant !.. .

Echoppes de palmes sèches et magasins de tôle ondulée, l'avenue serre le pieux cortège de pierrots équestres et pédestres que les mouches taquinent autour des oreilles, des yeux. Le bourg improvisé d'Alta-Vega fait aux statues l'offrande multicolore de ses affiches anglaises, espagnoles, françaises. Elles louent la vertu des laxatifs, des bières, des apéritifs et des graphophones. L'un projette, d'une taverne, les mesures religieuses de l'hymne russe. Précédée par six jeunes cavaliers de police, élégants et roides sous le casque kaki, flanquée par des pompiers, haches rouges aux épaules, la Vierge-Mère grimpe la côte vers les dés de son miracle, les dés en rocs, Los Dados, et cela dans un silence relatif que troublent à peine les centaines de pas mous, les respirations des brancardières,les murmures à l'oreille, les prières récitées, les glissades des haridelles dociles. Plusieurs tirent par la longe leurs maîtres en extase. Conscient d'exprimer la foi générale, l'orphéon, toutbrillantde sueur, piétine. Ses hymnes alternent avec les tumultes subits et brefs de la fanfare.

Sur les wagonnets terreux du Decauville, les contremaîtres yankees, les arpenteurs et les géomètres assistent comme en des tribunes que leurs parapluies ombragent. Messieurs sceptiques, mais polis, Forster et son aide découvrent leurs coiffures nettes au passage de l'évêque, de l'ostensoir et du dais que le soleil de cinq heures illumine en tous leurs creux de métal. Les deux gaillards commentent, pipes en bouches, la mine rogue des dominicains, le comique des négrillons couronnés de roses blanches et conduits par les petites carmélites poussiéreuses derrière leur bannière mal peinte. A côté, les Chinois, l'un grêle, l'autre obèse dans leurs soies noires, plaisantent la graisse des marchandes suivant, le chapelet aux doigts, sous des ombrelles sales. Rauscher et Briois sourient, avec Vaudot, un peu gris, des caballeros à un seul éperon accompagnant le clergé, selon le pas de leurs mazettes décharnées, chargées, en outre, de besaces lourdes, de pots en zinc, d'outils informes. Ces contempteurs du cortège apprécient pourtant la sveltesse des demoiselles mulâtres en robes d'ange, des brancardières amies, Chuchita, Leonor, et surtout la taille de CIotildeDiaz, les yeux charbonneux de Concepcion Cifuentès. M. Rauscher salue la volante à la vieille mode, moyeux d'argent, postillon doré, et qui protège, de sa capote, M""^ Alvina, sévère sous ses cheveux gris, la comtesse de Pauillac, peignée, dit Forster à son voisin, comme cette reine d'autrefois que les Français décapitèrent. Le groupe des géomètres parisiens nargue M. Héricourt, « l'homme qui remue les idées », ce qui ne l'empêche pas de savoir à fond son métier d'exploiteur. Les vérificateurs du déblai content que, dans les grottes, on taille les débris de calcaire en plaques de pendules. On les ajuste en Louisiane, on les patine, on les qualifie d'anciennes et on les vend à la Nouvelle-Orléans comme des types de style colonial. Invention de ce Jumillac, ignoble arriviste.

L'administrateur est salué sans bassesse. A sa place, on ap^irait comme lui, peut-être. M. Vaudot se récrie. Exterminer à la dynamite tous les poissons des lacs et des rivières pour avoir, à bas prix, la main-d'œuvre des pêcheurs! Tout de même, ce n'est pas ordinaire. Forster hausse les épaules. Les pêcheurs gagnent un dollar par jour au lieu de vingt cents. Alors ? Et il replace, convaincu, sa pipe sous là moustache rabattue.

La procession s'arrête au reposoir de La Porcherie. Les jolies filles s'éventent sous leurs voiles avec des mouchoirs de dentelle. « Ah! — Hé! — Hé! — La Sainte Vierge qui vacille. — C'est M"'*" Hernandez qui prête ces pots d'argent où l'on a planté les orchidées et les magnolias. — Ces nègres ont des voix, quoi qu'on dise. — Ecoutez ça, Forster, mon garçon. — La tête de cette vieille dame au bout d'un bras poilu qui la montre aux sans-eulottes, hein, Briois, moi, je vois ça.

— « Ça ira », ça viendra, mon vieux Vaudot. — Les Français croient encore que ça paierait. — C'est une idée de Français. — Commencez donc par vous organiser, — Vos ouvriers ne sont pas capables de verser régulièrement leurs cotisations aux syndicats, ni vous vos primes aux assurances ; et vous parlez de mettre le vieux monde à terre. — Des mots, des mots, comme dit l'acteur. — Unions ouvrières contre trusts d'actionnaires, c'est la belle lutte jusqu'au jour oi^i le trust et l'union s'associeront en égalité ; mais vos révolutions. . .

— Ça n'a jamais rien produit que des phrases et des sentiments français ! — Quelque chose tout de même.

— Hier, oui. — Demain ? — Rien. »

Les vérificateurs se laissent rire. Ces Yankees les amusent avec leur toupet. Au reste, contents de leurs maîtresses, Leonor si bien faite, malgré sa grossesse. Chuchita si excitante, malgré ses voiles de vierge, Briois et Vaudot ont vu suffisamment les postiches de la Sainte Vierge, tout ce carnaval. Le général Rodriguez, noir et or, passe à cheval. Ensuite trottent

son aide de camp, le député Hernandez, l'escadron du Comité.

— Et ça, et cette foule dans la poussière... grogne Rauscher... c'est l'œuvre d'Héricourt, et qui vaut bien les grandes canailleries des Rockfeller, des Carnegie, des Clamorgan.

Entre eux, les géomètres comparent l'état présent des choses au début si proche encore, à cette route qu'ils ont vue sentier.

Là-bas naissait une rumeur imprécise. Elle grandit vite. Cela venait d'AltaVega Gela montait bruyamment au milieu d'une joie humaine qui s'étendait. De ses murmures, de ses appels, de ses mouvements, elle gagnait la droite et la gauche de la route. Les têtes s'inclinèrent du côté où s'accentuait une sorte d'enthousiasme, sans acclamations, un enthousiasme plus sincère fait de souffles heureux et d'enipressements innombrables. Longuement une sirène d'automobile meugla. Le bourdonnement de sa course menaça la foule proche qui se divisait, qui laissa, docile, émerger les phares et le radiateur de la machine apportant quatre fantômes poussiéreux dans les conques de son char double. Derrière le volant, son manteau enlevé, ses lunettes arrachées, Maggy Fûller apparut mince et rayée de vert. Dans la voiture, Jim Clamorgan dépouillait également la statue de son corps pour apparaître en toute la puissance de ses muscles bombés, face à la Vierge de l'église.

Rauscher quantifia la force du maître d'après le plaisir que témoignaient les enfants nus élevés à bout de bras par les mères, les pères, les aïeux, par tous les espoirs.

« Clamorgan », murmurait la foule venue là pour entendre la sonnerie des cloches neuves, les hymnes de l'orphéon, l'écho de l'église béante, en tôle ondulée.

Par delà le portail de briques et de fer, le perron de bois, M. Briois se défit de ses lunettes bleues pour

entrevoir la magnificence de la Vierge neuve sur l'autel du fond, entre les buissons de cierges illuminant les rails transversaux, les fermes de fer, les fleurs des guirlandes, et celles des chapeaux plantés de guingois sur les tignasses des mulâtresses, tailles fmes et bras longs, robes blanches.

L'ostensoir de Carmen Taquechel, aux mains de l'évêque, s'éleva par-dessus les têtes empanachées des femmes, et les raies bien faites des hommes, vers la Mère Douloureuse du Yélasquez. Les voix cristallines des négresses à genoux se mêlaient à l'ascension de l'encens. L'unisson de ces voix imposait à la foule le silence attentif.

Vraiment il parut que la montagne en travail chantait son hymne de création, modulé aussi par le bruit de sa cascade et de ses torrents, par la rumeur des villages, parle mugissement lointain de la mer, par l'applaudissement de ceux qui avaient combattu, quatre années, sur les flancs et les cimes de la montagne, dans la plaine même, qui avaient vu leurs familles emmenées captives vers les camps de concentration, et qui avaient survécu affamés, loqueteux, sauvages au fond des bois.

Les voix s'exaltèrentplus hors des lippes craquelées. Dans la foule, il y eut des mulâtresses pour se signer. Jim, debout sur le char, se découvrit à son tour, incarnation de ces vœux réalisés en un bonheur tangible. Six mille manœuvres, terrassiers, mécaniciens, boutiquiers, ingénieurs, contemplèrent cette force que chacun, dans le même moment, avec passion, voulut être.

Galdas calcula mieux leur faiblesse et ses impossibilités devant le total énorme de puissance que représentait Jim, debout à la proue du char. Galdas se découragea. Il se vit poussiéreux, tassé, las. Ce n'était pas pour lui que la Sainte Vierge de la cantate restituerait l'or satanique des Trois Lacs. Ce n'était pas pour lui que le soleil sanctifiait, de son auréole, les

quadratures de ces dés rocheux. Il se résigna donc à n'être jamais le maître ni le possesseur de La Porcherie. PaquitaNunez le dédaignait maintenant.

La veuve, entreprise dans cette foule par Jumillac, refusait cinq, sept, dix mille pesos en échange de La Porcherie, du terrain, des étables. Les ingénieurs se cotisaient pour cette acquisition. La paysanne ne se décidait pas. Elle répéta que sa Porcherie devenait une ville, et qu'une ville se payait des millions de pesos. A quoi Jumillac objecta que la ville s'étendrait depuis la Cascade jusqu'à la station d'Alta Vega. La Porcherie ne serait tout au plus qu'un bloc de maisons, et quelles maisons ! Déjà, la halle des Chinois, les annexes de la Quinta Hernandez, la rue des Caisses formaient des agglomérations plus importantes que la Porcherie. Avec dix mille pesos, la Nunez achèterait tout le territoire d'Alta Vega, autour de la station. Quelle spéculation superbe que de revendre ensuite cet espace aux constructeurs d'hôtels, de magasins, d'habitations ouvrières. Briois et Jumillac proposèrent de s'associer pour cette seconde combinaison. Celuici connaissait, d'avance, les besoins de la Compagnie. A coup sûr, on réaliserait un bénéfice de cent mille pesos en moins d'une année.

Parmi le tumulte, seuls la veuve et Briois pouvaient entendre ce que chuchotait Jumillac. Trop consciente de sa faiblesse, elle se défia :

— Ces affaires-là ne sont pas pour moi. Suis-je une Clamorgan, moi ? Non : une pauvre Paquita !

Noiraude, enturbanée de cheveux gras sous un chapeau de rubans, un mioche tout nu sur le bras, et, à la main, un autre vêtu de chaussures, elle hésitait.

Jumillac et Briois s'amusèrent de voir écarter la Fortune, assez ironique pour aborder cette rustaude nu-pieds, en jupes blanches, de qui le corsage bâillait sur une poitrine de nourrice. L'ingénieur l'abandonna, certain de la convaincre ensuite.

Afin d'agacer Rosas, Taquechel railla les présomptions des Cubains. Il exalta l'énergie de ces Yankees qui allaient mettre la grande Antille dans leur poche, en commençant par Los Dados, le jour où se précipiteraient les travaux de Panama. L'île tout entière ne serait avant peu qu'une petite succursale de l'Electric- Standard. Si M. Héricourt, outre ses appointements des Alleghanys, n'avait point touché de formidables commissions, Taquechel voulait bien que le diable l'emportât. Ces Yankees savent à point graisser la patte. Quels types humains merveilleusement adaptés à l'époque. Uosas mesurait l'incroyable énergie de miss Fûller qui, pour conquérir la vie de Jim Glamorgan, risquait la sienne, qui, l'adorant, lui facilitait les intrigues avec les aventurières, et qui, chétive, venait de triompher dans ses autos, sur les routes dangereuses à côté de l'athlète étonné par ce qu'il prisait le plus : le sang-froid, le courage et l'obstination. Comment Rosas allait-il trouver le petit cœur malade après ces émotions ? Sans doute, Maggy FuUer épousera Jim Clamorgan fier d'avoir produit ce caractère, à moins qu'elle ne meure. Impatiemment, le docteur attendit l'entrevue que retardait la foule trop dense sous lesombrelles, entre l'automobile et lui.

Appelé par un signe de Mrs Fûller, il atteignit difficilement la jeune fille. Elle dévoila son sourcil fêlé sous les caillots. Comme on s'assemblait autour d'elle, le docteur les entraîna vers le jardin de l'hôpital Hernandez. Dans la salle de pansements, Rosas reprocha trop d'imprudences à la victime, en un anglais rauque mêlé d'espagnol. Maggy FQller décrivit le choc de la voiture rasant une paroi rocheuse dans les gorges de Taldero. Ce qui les avait projetés hors de leur place, le chauffeur et elle, contre le grès. Heureusement, les gazes et le feutre de la capeline avaient amorti le contact. Le docteur n'écoutait pas. Il rabattit le gant. Il tâta le pouls. Maggy protesta. Elle n'éprouvait que de

la fatigue. Très lucidement, elle avait conduit sa machine jusqu'à l'église, à travers la foule. Donc le cœur jouissait de sa normale. Contusionné aux avantbras, le chauffeur avait plus besoin de sollicitude. Rosas voulut ausculter l'intrépide amante. Pendant qu'elle retirait sa veste, il enjoignit à Mrs FûUer d'emmener sa fille dans une campagne fraîche et saine, au nord des Etats-Unis. Il prohiba les exercices sportifs, toutes les émotions, y compris celle de la vitesse, à moins qu'on ne voulût tuer cette folle. Quand il eut appliqué son oreille contre la poitrine osseuse dans laquelle un cœur trop bas s'endormaitja moiteur decette chair, les parfums de la peau imprégnèrent la joue du docteur. Alors son être s'émut à l'imagination de ce corps svelte et laiteux dont il soutenait la douceur, la souplesse et le frisson.

A l'ordinaire, Maggy se montrait au docteur dans l'appareil de la malade. La tenir ainsi droite, à demi vêtue, toute chaude. Il prolongea l'examen. A des reculs qu'elle tenta, lui sut qu'elle comprenait. Honteux, il s'écarta vivement,, puis se tourna vers Mrs Fûller pour accabler de reproches cette dame maigre en veston de flanelle. Pourquoi donc laissait-elle son enfant se tuer ainsi ? Il devinait pourquoi, lui, le docteur. A supposer que ce mariage fût possible, Maggy serait perdue avant l'union. Mrs Fiïller se récria bouleversée. Les médecins de New- York conseillaient la culture physique. Rosas n'avait-il pas lu la lettre du D'" Hipson qui lui présentait la jeune fille, et l'avertissait du traitement suivi? Une discussion assez vive s'engagea pendant que Rosas se préparait à recoudre le sourcil fendu. Maggy s'était assise très faible ; mais des lueurs rudes passèrent entre ses cils roux. Soudain, elle pria sa mère d'aller à l'automobile chercher un flacon de sels, la jeune fdle avait peur de s'évanouir; et l'ammoniaque de la pharmacie lui répugnait. Contente d'échapper à tant de blâmes irréfu-

tables, la mère, après une courte hésitation, les laissa. Aussitôt, Rosas, que torturait l'image de Jim épousant Maggy, l'accusa d'aimer l'argent plus que l'existence. Oui, vraiment cette cupidité préparait la mort, lui-même de sa jalousie subite, il ne la maîtrisait pas. Etonné, cruel, il énumérait tous les indices de l'aggravation. Il menaçait l'imprudente de syncopes prochaines et fréquentes, si elle ne cessait de vouloir séduire Jim parles manifestations d'une énergie d'ailleurs contraire à la nature d'une pauvre fille étroite d'épaules, pourvue de bras grêles, de hanches sèches, de maxilliaires nuls dans l'ovale d'un visage innocent. Ce visage dont le docteur lavait le sourcil saigneux.

— Si je meurs... affirma-t-elle à voix basse... c'est que vous ne m'aurez pas suffisamment aimée.

Il oublia de presser l'éponge rougie dans la sébille, pour blêmir à son tour, trembler, Maggy continua, les yeux au plafond.

— Oui, si vous m'aimiez, vous me rendriez assez robuste, un moment, pour que je puisse exalter Jim. Si vous m'aimiez, vous souhaiteriez mon bonheur... Mon bonheur. Le mien. Que m'importe s'il vous semble vil? Ma conscience sait qu'il ne l'est pas. Je veux la puissance de Jim Glamorgan autant que sa beauté, que sa fortune. Pourquoi sa beauté, sa fortune me sembleraient-elles plus nobles que sa puissance? Suis-je une impulsive, une sotte pour ne réclamer que l'acte de l'amour, ou que le sentiment de l'amour? Moi, j'ai besoin de plus. Il me faut une idée avec le sentiment et avec l'acte. Vous le dites vous-même : l'acte et le sentiment sont les attributs de la foule; l'idée seule est l'attribut de l'élite ; mais qui sait à la fois agir, sentir et penser, celui-là réalise l'excellence du type humain. J'agis jusqu'à mourir. Je sens jusqu'à délirer. Je pense jusqu'au désir effréné de traduire cette pensée en acte par la puissance. Jim Glamorgan, c'est le moyen de ma volonté, docteur.

Il la regarda, soupira :

— Pauvre petite...

— Si vous m'aimiez, vous me prêteriez une vigueur provisoire. Oui, vous le pouvez, oui. Vous m'avez parlé de ce sérum allemand qui...

m — Je ne tiens guère à vous empoisonner... en plus. ^ — Quand vous m'aimerez, vous aurez la patience de surveiller toutes mes heures. Vous laisserez le sérum de Wurzboch me prêter Texaltation nécessaire. Vous arrêterez à temps ses effets quand ils deviendront nocifs, ou avant qu'ils le soient devenus.

— Si vous dites des bêtises...

— Quand vous m'aimerez, vous étudierez davantage le toxique, ses propriétés, ses métamorphoses... Vous le dresserez comme on dresse une bête sauvage dans les ménageries. 11 rugira, il égratignera, il blessera peut-être, mais vous interviendrez avec la barre rougie au feu dans le moment terrible; et vous le materez... Quand vous m'aimerez !

— Un autre vous tente.

— C'est pour cela, c'est pour cela qu'il faut que vous m'aimiez assez; car, alors, vous augmenterez ma force avec tant d'obstination que je pourrai sans mourir, essayer toute ma chance.

— Vous aimer, moi ? Ce ne serait que souffrir.

— Non pas, non pas.

Il allait finir de laver la blessure. Il se penchait encore sur la fente dont il rapprochait doucement les chairs. Il regarda le fond des yeux verts entre les cils roux.

Maggy n'avait pas remis sa veste à raies que l'eau eût tachée. Cou, bras nus, l'enfant sourit, comme eût pu sourire le vice même incorporé dans cette créature au visage innocent et à la gorge virginale.

— Non. Pas seulement souffrir.

Pour se soulever, elle empoigna les accoudoirs du fateuil. Elle se haussa vers Rosas, éperdu. Des lèvres

froides saisirent des lèvres brûlantes, les aspirèrent.

Soudain il eut l'effroi de cette figure blême et rousse, de ces yeux verts, de ce corps hardi qui l'embrassait, de ce front pur au-dessus du péché. Tout ce que les ancêtres avaient mis, en ce Gul3ain, de catholicisme et superstitions espagnoles, cela ressuscitait confusément avec la peur du diable. Brûlé à travers les étoffes par la tentatrice, l'amant pensa crier : « Arrière ! » Il chercha le souvenir d'un exorcisme. Ce ne fut qu'un instant. Il se débarrassa de la terreur aïeule et périmée. Sa bouche apprit le cou succulent, la poitrine vivace, les lèvres savantes et les mains agiles. Maggymurmurait impérieuse :

— Si je veux, tu m'aimeras... Tu m'aimeras... Et quand tu m'aimeras, je ne craindrai plus de mourir avant d'épouser Jim ; tu sais ! tu sais !

Elle répéta ces mots à Toreille, durant la fin de l'étreinte. Le sang qui coulait à nouveau de la blessure rendit plus étrange encore ce masque puéril et têtu sous la charge de la chevelure arrangée.

Dans New- York, le soupçon d'être une Héricourt gêna Marceline davantage, à table, chez Clamorgan, On n'avait pas invité Jumillac. Marceline se trouvait à la gauche du maître de la maison. A droite, trônait lady Dommerset, tandis que Mrs et miss Fûller occupaient d'autres places, assez loin de Jim. Deux fdlettes allemandes le complimentaient, nièces d'un armateur de Hambourg. Celui-ci occupait la gauche de la minuscule ^Irs Clamorgan, ridée comme une noix, timide et muette. M. Héricourt tenait la droite. M^'^ Landelle ne siégeait pas en la place d'une pauvre secrétaire. Clamorgan la traitait comme la fdle môme du tuteur supposé. Cela fut une émotion profonde. Les yeux de Marceline se mouillèrent. Lui appartenait-il de se reconnaître là, demi-nue, couronnée d'iris, dans cette sorte de nef où s'allongeait la table avec ses luisantes merveilles d'orfèvrerie, entre deux rangées de reines féeriques et de messieurs compassés. Un Japonais huileux, lourd et à lunettes, s'observait, tout ahuri par cette salle à manger en forme de cathédrale par les vitraux français authentiques du xv^ siècle, par le portrait en pied du père Clamorgan à la place du maîtreautel. Marceline Landelle fut un peu choquée de voir travesti en jardinière pour orchidées le reliquaire monumental qui s'érigeait comme surtout. Là-dessus, un ange annonciateur aux vêtements d'or, à la face et aux membres d'argent, à la trompette de cristal terni, son-

nait l'heure du jugement pour les personnages blonds et verts des vieilles tapisseries espagnoles.

— Etes-vous connaisseuse, ou non?... demandait Glamorgan à la jeune fdle.

Elle avait risqué une phrase d'admiration.. Trois des vingt géants d'Ecosse à livrée bleue présentaient les sauces en des buires semblables à l'unique du Musée de Gluny que M"'*' Héricourt prisait beaucoup d'après les livres d'archéologie. Le trustée dit ses peines de collectionneur. Il y a l'authentique propre et l'authentique sale ; c'est-à-dire l'authentique ébréché, maculé, fêlé. Lui n'accepte que l'authentique propre et avec pièces justificatives. Là-dessus Glamorgan ne tarit point. Confuse d'accaparer le Roi des Energies Electriques, Marceline essaya, plusieurs fois, d'interroger lady Dommerset, de l'introduire dans la conversation. Cette femme de faïence, luisante et poHe, Hmpide, souriait seulement. Le père Clamorgan finit par lui tourner le dos tout à fait afm d'assurer mieux à miss Landelle que lui, vieux policier, parfaitement, vieux policeman, fmissait toujours par découvrir la fraude des marchands. Et quels que fussent les marchands, voire des princes italiens, des comtes français, des duchesses autrichiennes, des millionnaires juifs. Tirant de sa poche intérieure un petit calepin, il montra, fixée dans le cuir et tachée de vin, la notice pour les agents de New-York. Le trustée ne se sépare pas de cet évangile. S'il hésite avant de conclure, il s'en réfère à la sagesse de ces préceptes municipaux. La plaisanterie saluée par le hennissement de son rire yankee enchanta le bon Joë.

Après le dîner, il fit à M"° Landelle les honneurs de sa galerie, sur laquelle ouvrent, musées incomparables, la salle du xvi^ siècle itahen, la salle du xvii® siècle japonais, la salle du xviii® siècle anglais, la salle du xix^ siècle français, chacune aménagée à la façon d'une chambre de réception avec quatre ou six tableaux,

pas plus, des meubles insignes, la vaisselle, les ivoires, les dentelles, les étoffes, et les cent bibelots de l'époque.

— Oui, c'est assez réussi. On peut avoir mieux. Mais il n'y a pas sur la terre, vous m'entendez, miss Landelle, il n'y a pas sur la terre, de souverain pour pos-

■ta^éder une égale collection d'authentiques propres.

Hlln'y en a pas.

^F Et croisant les mains derrière le dos, Clamorgan se

■f balança sur ses souliers vernis noués par de larges rubans de soie. Evidemment, il sentait son jugement solide en sa large tête, au poil blanc et dru.

Sous le dôme lumineux du hall qui, les soirs de réception, illumine toute la Cinquième Avenue, le (( Promoter » guida lui-même encore M*'* Landelle et lui nomma ses invités de marque : dames claires, sveltes et scintillantes dans leurs diamants ; hommes aux visages rasés, sauf les touffes des sourcils, ou bien parés d'une courte moustache rude. Incontinent, ce monde se répartit autour des guéridons à bridge. Clamorgan planta brutalement là miss Landelle pour aller battre les cartes avec Lady Dommerset, Mrs Fûller et le Japonais huileux. En un instant, cette sorte de mosquée en marbre jaune qu'est le hall prit l'apparence d'un lieu de travail absorbant. Par équipe de quatre, tous, silencieux et attentifs, s'efforcèrent de gagner au jeu. A Maggy Fûller, Clamorgan avait abandonné Marceline. Les jeunes filles s'accordèrent pour deviser, assises sous les glycines. Les grappes mauves penchaient hors des auges hautes en porphyre qui bordent les murs du hall et l'encadrent d'un parterre où s'étagent une file d'hortensias bleus, une de roses blanches, une de glycines mauves. Maggy félicita Marceline d'avoir levé tous les plans elle-même, dans les Alleghany-Works. Cette « excentricité vraiment originale » enthousiasmait le vieux Clamorgan. Tout à l'heure, on répétait cela, en attendant le fameux « capitaine d'in-

dustrie » attardé dans ses collections avec la jeune Française. M^^^Landelle protesta qu'elle avait accompli sa fonction de secrétaire-vérificateur. La mince fille éclata de rire. Elle s'étrangla. Elle toussa, pâlit. Des larmes noyèrent l'éclat métallique et singulier de ses yeux. Complimentée à son tour sur les exploits d'automobilisme, elle tapa de l'éventail ses ongles bleus insuffisamment fardés.

— On donnerait sa vie pour s'accroître, n'est-ce pas ?... Si ça ne paye pas, tant pis. On aura couru sa chance, et sous la plus haute tension, comme disent les électriciens.

Les yeux vers Jim qui jouait avec M. Héricourt et deux dames, Maggy arrangeait,, d'une main, le chignon roux de ses beaux cheveux tordus autour du petit visage de jade claire. Marceline imagina l'angoisse de l'amour ambitieux en ce cœur qui s'usait vite sous le joU sein rond et le corselet de paillettes bleuâtres. La jupe serrée aux jambes, finie par un flot de mousseline glauque très faiblement argentée, se froissait selon des mouvements nerveux. S'il était sot de mourir, un peu riche, s'efforçant départager la puissance d'un Clamorgan, était-il plus sage de rêver au suicide, comme M"*® Angel Ortiz, en regrettant les caresses d'un bel aigrefin, en pâtissant de tous les remords, malgré les pardons et la dévotion d'un mari courageux?

Ces deux exemples d'amours contraires décevaient MarceHne. L'un et l'autre prodiguaient la peine, appelaient la mort. Pourtant, sous le dôme de lumière et dans ce jardin magique, aux glycines transpercées de rayons, une centaine de personnes songeaient avec délices à de semblables tourments, ceux du passé, ceux du présent, ceux de l'avenir. Maggy FûUer confia que la société, prochainement, évincerait la plus belle de ces femmes, compromise et déjà blâmée par les quelques puritains de Boston, souverains maîtres de la renommée yankee. Il ne restait à la malheureuse

qu'à partir, qu'à jouer, en Europe ou en Egypte, le rôle de l'Américaine pour paquebots, grands hôtels, et galas maritimes. Elle avait aimé un trop joli garçon qu'on venait de surprendre la veille passant un chèque faux. De tous deux la correspondance sentimentale allait être lue devant les juges.

]\P^® Landelle considéra cette sorte d'Aphrodite traî-

nt sa magnificence entre les tables du jeu où nul ne l'invitait, parlant à des femmes qui lui répondaient d'un signe, à des hommes qui simulaient la plus opiniâtre attention pour leurs cartes. L'infâme dut feuilleter seul un album d'eaux-fortes, sous l'œil insolent des laquais. A l'amour aussi, cette petite-fille de généraux et de ministres sacrifiait la gloire acquise par les siens jadis, près de Washington et de Rochambeau, pendant la guerre de l'Indépendance, pendant l'organisation de la grandeur américaine. A Jurnillac, Marceline eût-elle sacrifié son honneur ainsi ? Non, pas même la mémoire du capitaine Landelle, en acceptant de M. Héricourt la dot qui pour les « gens » témoignerait de cette filiation adultérine. La légende transmise évidemment par les spirituels calomniateurs de Paris aux bavards de New-York.

Fille et non pupille, M^'^ Landelle, pourtant, eût aimé Jumillac, heureusement. Elle n'eût pas craint que sa tendresse la livrât trop à cet homme d'orgueil implacable, et qu'elle avait senti déjà prêt à vaincre toutes les sagesses.

Le rire de Maggy Fûller, quoique douloureux, avait, ce soir, réveillé les soupçons de Marceline. Dès le lendemain, elle interrogea beaucoup, sur sa mère, M. Héricourt qui se déroba. A deux reprises même il rougit comme un enfant pris en faute, lorsqu'il dut avouer le vague de ses relations avec le capitaine Landelle, et qu'il avait été plus l'ami de la femme que du mari. Du reste, il finit par se délivrer brusquement de ces questions insidieuses, et qu'il devinait telles. A

Marceline comme à Jumillac, il imposait une étude sérieuse des difficultés financières. Revenu de Chicago avec l'assentiment de soixante-quatre papeteries du Centre, de l'Ouest, et dans l'heure oii les actions du C olumbia-Railroad gagnaient un point chaque semaine, il n'avait pas trouvé les Clamorgan dans les dispositions favorables dont il attendait une gratitude effective. Cette hausse paraissait suspecte à Jim. L'achat continu des actions, par certains groupes nouveaux de banques provinciales, devrait couvrir une manœuvre d'adversaires préparant le rejet de titres en un coup, sur le marché de Wall Street. Ni Jim, ni son père, ni leurs amis ne réussissaient à comprendre si vraiment le crédit de l'Electric-Standard justifiait ces acquisitions de banques à la recherche de papiers « éminemment solides », ou si quelque syndicat tentait de s'introduire dans le trust, les valeurs au poing, pour en éhminer les Clamorgan avec leurs collaborateurs. Cette seconde opinion prévalait dans l'esprit du fils. La première contentait le vieux policeman qui n'admettait pas la possibilité d'une alliance entre la Standard Oil C°, le Steel Trust et la Metropolitan C^ seule triplice en posture d'engager une telle partie. Certes, ces puissances toléraient mal que l'Electric-Standard, s'adjoignant la Franco-Cubaine, eût accaparé le « boom » sur Panama. Boom prochain et inéluctable. Causes d'énormes bénéfices pour la Société en possession de l'énergie hydro-électrique, de sa production, et des transports Est-Sud. Etait-ce à dire pour cela qu'il fallût accuser les rivaux des tentatives répétées, depuis une quinzaine, afin de faire vendre à terme, par les spéculateurs sur l'Electric-Standard, plus d'obligations qu'ils n'en détiennent de livrables, et afin de contraindre ainsi ces vendeurs, soit à racheter hors de prix le droit de ne pas livrer, soit avoir s'effondrer leur crédit avant celui du trust ? Non, concluait le père Clamorgan.

Jim eût voulu parer l'attaque en lançant de nouvelles émissions. La loi ne le permettait pas.

Néanmoins, en New-Jersey, grâce à la législation accommodante de cet Etat, on installait l'affaire des Papeteries Associées. Encore fallait-il observer, en apparence, les délais prescrits, même à Trenton. Au bout de la dispute, le vieux « Promoter » criait qu'il avait raison de combattre l'adminislration des Latins dans le trust. A quoi Jim répondait ceci : En cas de malheur, ce serait encore l'émission des « Papeteries Associées » qui rouvrirait le crédit. Car supprimant, comme M. Héricourt l'avait obtenu dans la convention de Chicago, trente-sept usines médiocres, et concentrant leur clientèle avec celles des vingt-trois subsistantes, y compris les AUeghanys-Works, on créait une affaire indiscutablement bonne. On anéantissait toutes les concurrences auprès des imprimeries entre Itichmond et Boston.

Dès le mois de juin, Pucton et Sammy livrèrent leur canal à la vitesse des trois torrents conjugués. Un midi, M. Héricourt donna le signal d'ouvrir la vanne au pied du réservoir. Bientôt, les eaux bondirent. Aux acclamations de la foule italienne, chamarrée de foulards et déchaînes d'argent, les Forces se ruèrent dans le couloir de ciment. Des gamins tchèques coururent un instant, avec ce tumulte, le long de la muraille blanche. Cette puissance bouillonnante, descendue des cimes, Angel Ortiz la suivait à cheval, par monts et par vaux, heureux que, sous l'ombrelle à raies bleues, le regardât galoper, au balcon de la villa fleurie, Sylvie et sa passion mauvaise enfin oubliée. De même, les forces impétueuses des Alleghanys, maintenant, affluaient au point prescrit parla sagesse de l'homme. Elles s'y étalèrent en ondes mousseusses et vertes, sous le regard des femmes moraves encapuchonnées de soies écarlates ou jaunes. Les eaux comblèrent l'énorme quadrature de maçonnerie. Dans la passe-

relie médiane s'agitait Simpson-Hill, sifflant des ordres et gesticulant. A ces signes, Lilientlial et Sauerwein tournèrent les roues directrices des vannes. Alors, les eaux s'engouffrèrent dans les tôles des conduites avec un mugissement de bétail furieux. Entre les foules macédoniennes, elles s'abîmèrent, deux cents yards, et se précipitèrent en dix-huit tuyaux d'acier fixés par les mains siciliennes.

Dans le hall, les forces vinrent jaillir des orifices sur les augets avec une vitesse créatrice mesurée à la seconde, et garantie par Golhood. Il se promenait narquois, majestueux, le melon sur l'œil droit, au long des dix-huit turbines ronflant dans leurs monstrueuses gaines de métal, et indiquant aux régulateurs leurs 77 p. 100 de rendement. Cette force de huit cents chevaux, immédiatement transmise, des volants aux alternateurs, fut métamorphosée en foudre, grâce à la vigilance de Glater, obèse, attentif et tranquille. Van Hoven, de ses yeux ombragés par des sourcils . pendants, visait les cadrans des tableaux. L'énergie magique, incontinent, se répartit dans les machines diverses et magiciennes qui, sous l'œil du méticuleux Caltener, scient les arbres en rondelles, et, sous celui de Paddy, décortiquent l'aubier, qui défibrent le bois pour l'équipe de Gottlieb, qui le mouillent, grâce à M""^ Sulzbach, le pétrissent, le font pulpe bouillonnante, pâte de cellulose, la malaxent, la travestissent, la colportent sur des plans mobiles, à travers les étuves, les réfrigérants, les laminoirs et les presses, qui le livrent à M"^^ Sauerwein, aux trieuses allemandes, en longueurs indéfinies de papier. L'équipe Sachs arrête les défectueuses. L'équipe Walter laisse fuir les parfaites sur les bobines tournantes. Elles épaississent. Enfin, le geste de Marbach, et son levier, expulsent ces masses cylindriques hors de leurs appuis, et les envoient, par trottoir roulant, au bas de la côte, sur le quai de la station, entre les haies de

nègres indolents, mais soumis aux mains arachnéennes de Kennedy.

Ce jour de victoire, Atlanta Fisher et Clara Wood admirèrent les fiancés, les aimèrent plus. Vraiment, ces garçons étaient des hommes, épris de leur dignité, des hommes qui savaient mettre la nature en usage et transformer en papier de journal américain les montagnes forestières. Rien de la métamorphose ne se lut accompli sans leur œuvre, cette ligne blanche du canal, lien d'union entre les sources d'en haut et la puissance des machines en bas. Les jeunes fdles prirent une conscience plus claire encore de cette création lorsque, de retour sur la voie de fer, elles s'effacèrent, avec leurs amants pressés contre elles, au bord du talus, pour laisser fuir le train du papier, sur quoi s'imprimerait, cinq heures plus tard, à New- York, l'opinion des États-Unis. Leurs cœurs goûtèrent le sens orgueilleux d'être chéris par toutes les forces naturelles et spirituelles de leur libre Amérique qu'incarnaient les plaisantes figures de Pucton-Sammy.

Malgré cette prompte réalisation qui découragea plusieurs mois les audaces ennemies, des controverses reprirent dans l'office de Wall Street, tout en haut d'un building de vingt-sept étages. Là, Jim avait un bureau spécial. Ce n'était pas celui de l'Electric- Standard, ni des entreprises annexes. M. Héricourt y rencontrait un Jim sévère et impérieux, très différent du beau garçon qui poussait les jeunes filles à boire trop de Champagne chez M™*^ Alvina. Il a sa façon d'interroger toujours le premier, d'écouter sans mot dire en masquant d'une moue sa face à l'antique, en attirant par le bas du pantalon sa jambe droite pliée sur la gauche, en mâchant un cigare monstrueux et en dévisageant l'interlocuteur avec le souci de saisir à travers la peau ce que les paroles dérobent. Devant Jim, un petit appareil sous globe dégorge de seconde en seconde une bande télégraphique. Elle révèle les

offres et les demandes en. Bourse, les variations de la cote pour toutes les valeurs. L'œil de l'athlète se renseigne là, tandis que l'oreille entend les indications de M. Héricourt, tandis que la main trace, au stylographe, des signes abréviatifs sur un bloc-notes. Les questions de Jim attaquent l'hypothèse, la débarrassent du fallacieux et de l'improbable, atteignent le réel des faits, et sans leur donner tant d'importance non plus qu'à la précision des chiffres. M. Héricourt s'étonnait de voir Jim plus soucieux de l'intelligence propre aux concurrents, aux collaborateurs. L'âme policière du vieux Glamorgan guidait aussi la logique du fils. A l'université de Harward, Jim s'était pourvu de psychologie et de sociologie, non, disait-il, en vue des examens, mais afin de connaître les hommes, et, les connaissant, de maîtriser leurs volontés.

Lui-même ne maîtrisait que lentement .son amour pour Maggy FûUer. Ce fut à contre-cœur qu'il dut accompagner M. Héricourt à Cuba pour inaugurer, en automne, les ateliers du Parajas et rencontrer M"^ Diaz dans le palais Alvifia. Toute la compagnie se rendit aux usines en train spécial. Là, les vétérans d'Hernandez, son comité de caballeros vêtus en pierrots avec des feutres de molleton, ne contemplaient que Jim, comme si ce champion de golf avait, lui seul, hissé la locomotive et la voie de Port-Blanc à la gare d'Alta Vega, planté dans la plaine, défriché les plateaux, entamé les gisements de cuivre et crevé les lacs. Liao-Ti, ses congénères, accoudés à la barrière, sous leurs faces huileuses et leurs feutres noirs, l'énorme Tong-Lou, les blanchisseurs qui miaulaient en se disputant, les autres Chinois malingres et attentifs admiraient aussi l'Américain-boy au milieu des jeunes filles qu'il grisait avec du Champagne, selon sa manie puérile. Il les excitait à boire le plus... Clotilde Diaz oubliait sa géométrie pour vider la coupe. Lui promettait une serre de ses orchidées célèbres à celle

qui boirait autant que lui. Ces demoiselles vêtues de leurs robes candides, enveloppées de leurs voiles d'automobiles, levaient le coude gaillardement. Filoména Diaz, Maggy Fuller et toutes se donnaient à Jim par leurs espoirs ostensibles, par leurs gestes francs. Anita Lopez même échappait à la menace du général, Carmen Taquechel à la poésie des Hernandez. Elles appartenaient à ce grand garçon comme la grotte de cuivre, comme l'usine toute sonore de son rire, la dévotion de cette foule mulâtre et noir© tassée derrière le câble de la police, comme les nègres mêmes de la Cascade qui mangeaient du pain en regardant, comme les métis de la fanfare qui, la Marseillaise achevée, entonnèrent le Yankee Doodle devant les fronts découverts et les postures brusquement immobiles de l'assistance.

M. Héricourt se rappela son angoisse le jour de l'exploration, lorsqu'il rampait à la recherche du cuivre. A quoi bon maintenant si le Syndicat triple ruinait l'Electric-Standard, même après ce triomphe ? Le civilisateur mâchait, remâchait une salive épaissie. Il ne serait donc jamais le maître ? Jumillac l'emmena dans les bureaux pour lui faire signer une pièce dernière, puis le quitta pour transmettre par téléphone quelques prescriptions aux électriciens.

Aussitôt, et sans que M. Héricourt eût le temps de se désoler seul, Concepcion Cifuentès se campa devant lui. Elle avait chaud sous le fard de sa figure. Le corsage mouvant exhalait un parfum de fauve. Les yeux charbonneux pétillaient. La bouche était une fleur écarlate. Concepcion demeurait là, muette, une main sur la hanche avec son nécessaire de vermeil et ses breloques ; l'autre amassait la robe autour de ses genoux maigres :

— Ah ! Périclès, on a de la peine à vous rattraper... pleura-t-elle enfin... Peut-on s'asseoir. Là?

Elle montrait une grande table où les contremaîtres

354 LE TRVSr

pointaient dhabitude Jes feuilles de travail. Sans attendre la réponse, Concepcion se hissa sur le coin, les jambes pendantes, en bas de soie rayés de bleu et en escarpins blancs.

— Avancez votre fauteuil, ordonna-t-elle... Mettezvous là... Périclès, vous êtes triste! Dites pourquoi, mon faune ?

— C'est la tristesse de toutes les fins. Ce soir, j'ai terminé ma tâche ici.

— Une tâehe sans pareille ! M"'^ Hernandez nous avouait combien elle vous aime pour la vie que vous avez rendue à cette province morte. Personne qui n'approuvât. Alors j'ai voulu vous rapporter leurs paroles... Je n'ai pas osé parce que je sentais bien tout le plaisir que j'avais dans les yeux, dans les lèvres... Cela m'eût. attiré trop de plaisanteries...

— Vous êtes mon amie, vous !

— Oui, mon faune !

Elle s'assura que personne ne pouvait les surprendre. Elle offrit ses mains. M. Héricourt s'empara de leur vie frénétique.

La pièce n'ouvrait que sur la fraîcheur et le bruit de l'océan. Là, c'était l'abîme et l'espace d'ombre, où jaiUissaient partout les lueurs des cocuyos. Elles errèrent. Elles montèrent. Elles descendirent. Elles s'assemblèrent en petits astres tourbillonnants. Elles couvrirent, de leurs scintillements, les palmes des bananiers. Concepcion frémissait, pendant que M. Héricourt lui baisait lentement les jambes à travers les bas parfumés. Il demeura dans cette attitude. C'était un repos ineffable. Cette enfant avait quitté Clamorgan pour lui. Donc elle l'aimait, sans espoir de mariage riche, sans quoi que ce fût d'intéressé, de vil. L'ayant vu souffrir, Concepcion avait compati. Lui ne bougea plus. Il respirait les odeurs rares des jupes, l'arôme naturel et violent du corsage. Concepcion se penchait. Elle se déganta, pour que les doigts nus

pussent caresser le front malheureux, la ride médiane, les tempes argentées, la barbe aux deux épis blancs. Les ongles effleurèrent même les lèvres sèches qui les saisirent polis et frais.

Ce n'était pas la première fois que Concepcion

jcordait de telles licences à son faune. Ils conservaient tous deux le souvenir de merveilleuses luxures; mais ni leur flirt, ni leur camaraderie joyeuse, ni leurs propos de vice, ni le moment d'étreinte hardie ne valaient cette confiance au milieu du soir vert ponctué de lueurs volantes. M. Héricourt goûta le délice d'oublier. A n'être que l'amant, ou presque, d'une lille chaleureuse, spirituelle et attendrie, toute sa personne s'évadait, heureuse. Concepcion murmura :

— Ne soyez pas triste ainsi, mon faune... ne soyez pas triste quand vous embrassez les genoux de la nymphe enfin saisie... Ne soyez pas triste quand j'ai tant de courage pour vous plaire ce soir... Ce soir, je suis prête à beaucoup de choses!... Je ne sais au juste pourquoi... Chut... Ça m'est venu tantôt. Jim Clamorgan captivait Filoména Diaz et Maggy Fiiller. Cela me donna l'envie de maîtriser mes peurs comme il maîtrisait ces deux orgueils. J'eus envie de vouloir mon désir, ainsi que vous me l'avez tant de fois conseillé. Alors j'ai voulu ce je désirais... Je franchis tout. Me voici près de mon faune, maîtresse de mes peurs. Je veux si vous voulez, mon faune... Si vous voulez comme je veux.

La bouche en fleur caressa les lèvres sèches. Des bras violents enclavèrent la tête de M. Héricourt. Le corps maigre et vibrant de Concepcion s'imprima dans la poitrine de son faune. Leurs baisers étouffèrent leurs baisers.

L'homme mûr savait trop cette fougue. Il regarda le plaisir de celle qui le fit plus seul dans leur étreinte. Quand la jeune fille en criant s'abattit sur la table, y palpita, M. Héricourt pensa que cette folle lui restait

lointaine. Elle ne lui était qu'une cause de joie prompte, déjà finie.

Au signal d'une détonation, la foule s'assemblait. Le civilisateur n'était pas moins seul parce que dans l'ombre se serrait contre lui Goncepcion Gifuentès et sa fièvre de femme inapaisée à la minute où Teau jaillie sur les turbines de Parajas allait, pour la première fois, se métamorphoser en lignes de lumières, depuis la Grotte jusqu'à l'Océan.

Et ce fut.

Ensemble étincelèrent, dans la nuit, les lampadaires du Port-Blanc ; les signaux d'Alta Vega, onze villages épars dans la plaine, étages sur les plateaux reliés par des chapelets de feu le long des routes.

Étranglé, M. Héricourt contempla. A son oreille, l'amie chuchotait : « Mon faune, c'est bien vous que le poète a chanté... Vous êtes Pan. Vous êtes tout ! » On entendit le chant des nègres ivres, les miaulements des Chinois, les cris de la marmaille, la musique des métis, le rissolement des cuisines et les explosions des pièces d'arlifice. Une rumeur immense monta de la mer, des usines, s'éleva des plateaux avec les trajectoires des fusées retombant, pluies de perles bleues, rouges, vertes, sur les acclamations des hommes. La montagne avec ses forêts, ses torrents, ses cascades, ses rocs et ses bourgs était prise danî un filet de lueurs par le génie dompteur des Forces. Du sommet aux plages, la foudre asservie enchaînail encore la puissance de la terre.

— Vous avez terminé comme moi des études psy^j chologiques, je crois, monsieur Héricourt, rappelai! Jim, en rentrant à New-York. Et cependant, nous nous laissons tromper, oui, par des inférieurs, oui. Votn convention de Chicago ne vaut rien. Ou, du moins,^ elle peut, tout à l'heure, ne plus rien valoir pour nous. La clause qui laisse aux signataires le droit d'opter entre les Alleghanys-Works et l'Association des Édi-

LE TRUST 3o7

teurs de Journaux, en cas de retard dans l'émission par la Trust Company, peut être invoquée depuis hier ; car toutes les pièces légales ne sont pas encore au point. Nos concurrents soudoient la lenteur des fonctionnaires.

Jim affectait son air le plus maussade. M. Héricourt s'affaissa dans son fauteuil informe et profond. Il y avait deux conventions : celle du 13 portant la clause restrictive ; celle du 15 obtenue à grand'peine, annulant la première, et ne contenant pas la clause. Cette dernière, seule, avait dû être remise aux hommes de loi, l'autre ayant été gardée comme simple document justificatif de la double transaction. Pourquoi Jumillac s'était-il trompé ?

— Parce que... répondit Jim... derrière l'Association des Editeurs de Journaux, il y a, quoique prétende mon père, la MétropoHtan Company et les deux trusts. Leurs chefs nous interdisent ainsi l'émission des Papepeteries Associées : c'est-à-dire qu'ils suppriment notre manœuvre de retraite au cas oii l'achat de nos titres par la triplice, puis la vente de ces titres en bloc, réduiraient un moment le crédit de rElectri(^Standard. Votre Jumillac a-t-il calculé quel prix attachent nos adversaires à l'inadvertance qui omit la seconde convention de Chicago?... A vous de percer le mystère. Maintenaxit, il nous faut cinq semaines pour récupérer les signatures de l'Ouest, puis rétablir le texte perdu, dresser de nouveaux actes. D'ici là, nous serons en pleine lutte. L'Association des Editeurs de Journaux profitera de la clause inutilement annulée. Notre réclamation sera justiciable exclusivement des tribunaux. Le procès durera plus d'un an... Donc, ne songeons plus à votre curieuse idée. Ce n'est plus une force en réserve capable de soutenir nos cours, s'ils fléchissent. Chose atrocement regrettable pour tous et pour vous. Je désire que vous entriez dans notre Comité Exécutif. Vous avez parfaitement aménagé, en papeterie, les

Alleghanys-Works. Quand eut lieu la baisse sur les titres de l'Est, vous avez acquis quatre lignes secondaires au Golumbia-Railroad. Personne n'y avait pensé. Vous avez donc parfaitement secondé notre action centrale en faisant de notre voie la première de la région. Vous savez tirer parti de nos chances. Tout le Comité l'affirme. Sans l'histoire de la convention qui donne des armes à vos ennemis, vous pourriez vous asseoir dans un fauteuil de notre Comité Exécutif, tous les mardis, dès neuf heures du matin.

C'était le vœu de M. Héricourt. Il fut redevenu un maître. Il enragea :

— Vous pensez que Jumillac a vendu le second texte à la triplice des trusts ?

— Non. Ce garçon me semble trop intelligent pour compromettre sa dignité. Ou il me trompe, ou il veut se démontrer à lui-même son pouvoir d'ébranler une combinaison aussi solide que la vôtre. Il s'amuse à guetter les résultats de son omission volontaire...

— En effet..., concéda M. Héricourt... Cela me paraît conforme à son caractère... Je vais le congédier. ^

— A quoi bon ? Pour choisir un secrétaire que vous connaîtriez moins encore, et qui, par conséquent, vous jouera* mieux. Non. Les ambitieux sont les meilleurs, à condition de se défier d'eux.

M. Héricourt ne dominait qu'à peine sa colère. Quoi ! pendant que les concurrences minaient l'œuvre commune, il fallait que Jumillac le trahît, le déshonorât. Voi'û du désespéré chercha quelque chose à saisir, à briser dans cette pièce étroite et bien vernie, toute bleutée par le cigare de Jim, immobile comme un dieu dans son nuage. Il parlait :

— Les Nombres sont plus forts que nous, monsieur Héricourt. Ils engendrent sans cesse d'autres Nombres, et les antagonistes entre ces Nombres, les Frères ennemis. Les actions déterminent les réactions, les

amours appellent les haines. Rappelez-vous ce que nous disions, Tannée dernière, à City-Park. Vous avez d'abord nolisé, il y a sept ans, nos vapeurs pour assurer les exportations maraîchères de Puerto- Blanco. A cause de cela, vous avez acquis de nos machines ; car cette série de transactions consécutives affermissait le contrat de navigation. Alors, les facilités par nous offertes (mesurez la malice des Nombres en désir de multiplier) vous permirent d'associer les Planteurs du Taldero en leur construisant un chemin de fer. Il fallut que ça payât. Aussitôt, vous plantez les cotons du Parajas. Leur transport double le fret. Bon. Les Nombres, par la voix de l'assemblée générale, exigent un accroissement des dividendes encore. La chute de Los Palacios est captée. Vous chargez vos wagons avec les explosifs à destination des ports mexicains. Les Diaz deviennent vos actionnaires, pour s'assurer les livraisons indispensables à leurs travaux. Le train ne doit pas monter à vide de Puerto-Blanco. Vous hissez à Parajas les lontes, les riblons de Santiago. Pour les vendre comme aciers fms d'outils et de machines, vous aménagez le premier four électrique. Les turbines, les dynamos, les transformateurs coûtent cher. Les Nombres vous harcèlent- Ils vous obsèdent. Leur cruelle divinité vous possède. Comment résister à ces dieux obscurs ? Vous obtenez la clientèle de Panama. Vous devenez une concurrence, sur ce marché, pour l'Electric-Standard que votre prétention inquiète. Nous voici qui intervenons. Avides et naïfs, vos actionnaires cubains consentent à nous céder Los Dadossans conditions, Parajas dût-il être rasé. Votre volonté s'oppose. Elle ne le peut qu'en allant chercher le cuivre dans la grotte perdue, qu'en crevant les Trois Lacs. Avec quels capitaux? Ceux de la banque Vogt qui syndiquera les usines du Dauphiné et la Franco-Cubaine pour garantir une émission de titres... si l'Electric-Standard accepte d'associer ce

Syndicat. V^ous voilà dans City-Park. Au Clamorgan's Building, vous aviez senti déjà comme la prolification des Nombres dépassait votre pouvoir de la régir. Aux intérêts des individus, des groupes, des assemblées d'actionnaires se joignaient ceux des villes, des provinces, des races, d'un peuple. Par les moyens des amitiés, des animosités, les Nombres vous pressèrent. Us vous jetèrent dans nos bras, trop courts même pour entourer tant de vies complexes. Roosevell nous attaquait. Nous embauchons une partie de la presse par le crédit que promettent nos Papeteries des Alleghanys. Ce crédit, comment le maintenir sans capitaux neufs ? Vous rectifiez le Golumbia-Railroad. Nous créons la si populaire « Route Est de Panama », ses banques de gares avec les Diaz, et cela menace sur leurs marchés futurs, les trois trusts émules de l'E. S. Ils se liguent. Ils achètent nos actions pour les rejeter en bloc sur le trottoir de Wall Street. L'action a déterminé de la réaction ; et les affinités des rivalités. L'émission des Papeteries Associées doit mettre dans nos caisses l'argent qui permettra de racheter les titres « Route Est de Panama ». Un Nombre ennemi surgit: l'ambition de votre secrétaire. Tant pis pour vous et pour nous. Voyez si la Russie peut nous aider. Des concessionnaires proposent l'émission du chemin de fer Moscou-Riga. Si nous arrivons à repasser le matériel surproduit dans les centres de l'E. S. à certaines usines moscovites mal en point qui les livreront comme matériel légal d'origine russe aux entrepreneurs de la voie, elle sera construite. Nous encaisserons le capitalactions. Le Clamorgan's Building fera l'émission des obligations à intérêt garanti par le gouvernement de Pétersbourg... Vous irez là-bas. Voulez-vous?... Go ahead. Jacob a bien vaincu l'Ange. Vous triompherez des Nombres si le Seigneur lutte avec vous !

Jim Glaraorgan se leva, très haut, très solide dans le nuage bleu du sanctuaire parfaitement verni. A demi-

souriant, à demi grave, il prononça le verset 49-IV des Nombres, lisible dans la Bible ouverte sur un pupitre du mur : « On en fit le dénombrement selon le commandement que l'Éternel en avait donné par Moïse, chacun selon ce qu'il devait faire au service, et ce (ju'il avait à porter ; et la charge de chacun telle que l'Éternel l'avait commandée à Moïse. »

M. Héricourt serra la main du Viking qu'inspiraient les dogmes sémitiques comme ils avaient sans doute inspiré Tyr et Garthage. Le Dieu Sabaothse perpétuait là, terrible en sa fatalité.

Amené par le car au coin de la trente-sixième rue, M. Héricourt se précipita, s'engouffra dans l'un des alvéoles en cristal tournant autour de leur gond, devant le hall du Waldorf-Astoria. Il se fit lancer par l'elevator dans l'appartement du onzième étage. Debout, au milieu de ses plans, Jumillac sourit :

— Eh bien, l'Electric-Standard et les Clamorgan sont ainsidans votre main... Il dépend de vous d'exiger tout ce que vous souhaitez en échange de la seconde convention.

— Je ne ne vous avais pas chargé de la substitution. Donnez-moi le papier.

— Pour le rendre sans rien obtenir, n'est-ce pas ?

— Certainement. Vous devez me connaître assez.

— Oui. Aussi la pièce est-elle introuvable à l'heure actuelle. Une erreur d'expédition l'a jointe au courrier duHavre. Si je m'en étais aperçu, j'aurais certainement, et à mon grand chagrin, réparé la bévue. La chance veut que je m'en sois aperçu trop tard.

— Câblez tout de suite.

— C'est fait... J'aime être en règle... Néanmoins, il faut du temps pour rattraper le pli, et le renvoyer ici par paquebot; le temps nécessaire à nos réflexions.

— Vous savez bien où nous en sommes, et ce que dénonce cet achat invraisemblable de « Route Est de Panama ». Un syndicat nous étrangle.

— Oui, mais je pense que nous arriverons à conjurer le péril commun tout en utilisant cette magnifique occasion de prouver au Beau d'or et au Vieux Policeman que vous savez devenir leur maître, que tout dépend de votre génie.

— Vous êtes un imbécile !...

— Ah?

Jumillac s'assit, et parut s'intéresser à sa bottine. Il affecta d'ignorer la présence d'un homme en état de s'oublier ainsi.

— Vous êtes un imbécile... Ne voyez-vous pas que les Glamorgan vont m'établir la réputation de farceur, à supposer que le reste s'arrange ? La légèreté française ! L'incapacité française ! L'immoralité française! . . . Je les entends déjà. Vous avez fait la plus stupide gafïe. . . Tenez... Vous avez besoin de repos... Vous vous êtes surmené. Retournez donc en France, par le paquebot de jeudi. Vogt vous attribuera des fonctions dans la banque : une surveillance, quelque chose de facile, qui n'empêchera pas d'aller au théâtre le soir... Quand vous irez mieux, nous nous retrouverons.

Là-dessus M. Héricourt sortit en claquant la porte. 11 eût voulu que Jumillac le suivît, l'excusât. L'autre n'en fit rien.

Pendant que l'elevator descendait au cinquième, M. Héricourt mesura l'imprudence de sa colère. Si Jumillac tentait l'aventure, c'est qu'il l'estimait sans conséquences dangereuses pour le « patron » ni pour l'Electric-Standard. L'ingénieur n'était pas téméraire au point de risquer tout. Seyait-il de l'éconduire avec son système peut-être combiné soigneusement ? C'était chose intolérable pourtant que d'admettre la possibilité d'actes aussi nettement immoraux. Certes, en affaires, le Yankee ne s'embarrasse pas de scrupules vains ; mais encore tient-il à une espèce de loyauté brutale devant les faits. Epié en chacun de ses gestes par les jalousies américaines, M. Héricourt perdrait sa repu-

talion s'il endossait la responsabilité de pareilles hardiesses. D'ailleurs, en lui-même, les principe^ de droiture assez rigide échappaient à la pression essayée par cet amoral de Jumillac, simple crapule, malgré out son savoir et toute son intelligence. Savoir etinteligence qui manqueraient fort au civilisateur si de nouvelles tâches lui incombaient.

Dans son appartement, M. Héricourt commença par examiner, sur un répertoire, l'état des différentes entreprises afin de réclamer, en parfaite connaissance de cause, les dossiers aux mains du premier secrétaire. La multipKcité des conventions financières, des contrats industriels et des traités commerciaux l'effraya. Il eut le sens encore d'être débordé. Jim avait raison. Les Nombres s'engendraient infiniment. Ils noyaient la sagesse du spéculateur. Leur implacable divinité confondit leur prêtre.

Tant qu'il abordait successivement, et à l'heure propice, les problèmes en instance, il ne s'émouvait guère, ayant pris coutume de penser tout industriellement pour ainsi dire. Le soin de vendre comptant, avec bénéfice, une montagne achetée à terme, celui d'amener quelques tonnes de papier avant la concurrence dans une gare de grande ville, celui d'accorder, en un syndicat, des usiniers rivaux, rien de cela ne bouleversait son âme beaucoup plus que l'hésitation entre deux sortes de potages à dîner. Les affaires composaient la normale de toutes minutes, autant que le bridge, la marche, la toilette, la dyspepsie et l'érotisme. M. Héricourt songeait à une consolidation entre dix fabriques comme aux nuances d'un costume en harmonie avec sa panse et sa tête barbue, toutefois à condition qu'il ne soit pas obligé de régir lui-même l'atelier du tailleur et du chemisier, ni de diriger lui-même les recherches sur le crédit de ces fabriques, l'efficacité de leur outillage, le rendement de la main-d'œuvre, et l'évolution delà clientèle. Quel autre Jumillac, demain,

suftirait à ces analyses innombrables ? A elle seule, l'affaire « Route Est de Panama » comprenait trentequatre contrats principaux. Parmi les sections acquises pour la rectification de la voie directe, certaines étaient un simple gage d'emprunt, et il fallait pourvoir à ce que cet emprunt ne fût remboursé par le moyen de quelque manœuvre habile ; d'autres étaient en location pour vingt ans, et il fallait se prémunir contre les procès de bailleur à preneur. Afin de mettre l'affaire debout très rapidement, Jumillac avait usé de tous les moyens propres à vaincre les résistances. M. Héricourt s'était aussi contenté de ce provisoire cher aux Américains, pour rivaliser selon leurs méthodes. Gomme son express en coupant court, en franchissant les fleuves sur des chevalets de bois, en traversant des monts par des tunnels murés en hâte, et à la suite des coups de mine, et par l'introduction de voûtes métalliques dans les trous en éboulis, ainsi, l'amalgame des combinaisons financières les plus disparates exigeait une surveillance minutieuse, toujours prête soit à reculer les catastrophes, soit à réparer les dégâts. Jumillac avait là véritablement érigé un simple décor de théâtre, « un joli décor français », selon la parole du vieux Clamorgan. Décor qui n'était d'abord qu'une copie encore évidée du provisoire américain partout en exemple. Sans Jumillac, sa mémoire, son audace, comment persisterait cette affaire de planches et de tôles, de fils en cuivre et de rails en acier, contrats à courts termes et de banques fraîchement ouvertes le long de la ligne pour escompter, avec les recettes du ^ trafic, les traites de négoces inpromptus surgissant autour des nouvelles stations ?

M. Héricourt repoussa les répertoires et les états de situation. 11 souffla. Il se leva. Il marcha. Il sonna pour qu'on priât M"^Landelle de venir.

11 n'attendait rien d'elle qu'un renseignement sur les commis responsables de onze dossiers a Golombia-

Railroad » classés au siège de la Compagnie. Marceline n'hésita point. Debout et longue, en un fourreau de satin gris, elle désigna la lettre et la page du répertoire IV. Ensuite, de réponses en questions, elle sut décrire, rassembler au total les parties hétérogènes de l'entreprise. Elle confirma la solidarité relative des liens financiers qui, certainement, unifiaient les trentesix morceaux de la combinaison entre les Alleghanys- ^Yorks et Los Dados. M^'^ Landelle confronta les chiffres des bilans et budgets divers aussi bien que l'eût pu la mémoire de Jumillac. Marceline raffermit, par l'exposition des documents, l'espoir de M. Héricourt, doutant un peu de voir l'express courir dix années sans interruption. Après quoi, la constance de forts dividendes, la hausse, permettraient l'augmentation du capital réel. On serait alors en mesure de procéder à la réfection de ce singulier matériel, et à la commandite sérieuse des banques suivantes. La ferme audace de Jumillac s'exprimait par cette bouche rose, rapide au milieu du visage innocent dans son turban de cheveux dorés.

Elle commit deux grosses erreurs ; mais, pour n'être pas un Jumillac, M'^^ Landelle possédait de solides vertus administratives. M,. Héricourt la complimenta. Au lieu de se plaire en ses toilettes, de jaser avec ses compagnes, de flirter, elle avait tout appris. Et cela sans le moindre encouragement. Car le trustée lui confiait des missions insignifiantes. Voici qu'elle se révélait collaboratrice excellente, cette géomètre de couvent ! M. Héricourt s'extasia devant la charmante fille tout émue par-dessus l'ample jabot débordant le fourreau de satin gris.

Deux heures plus tard, allant aux nouvelles, M. Héricourt montrait à Marceline, du haut des galeries réservées aux visiteurs, le hall carré de la Bourse américaine. Ils discernèrent Jim, ses allures impérieuses au fond de cet espace clair et sonore, au milieu d'un

fourmillement humain qui sollicitait des ordres, expliquait des spéculations, attendait un télégramme. Sur l'immense tableau noir occupant l'une des quatre murailles, apparut, en sa case, et brilla le numéro téléphonique de Glamorgan. Hors de la salle en rumeur, l'absence du jeune homme ainsi réclamé fut courte. De retour, Jim chercha de l'œil M. Héricourt, là-haut, entre les frises dorées. Il fit signe de l'attendre. Bientôt ils se joignirent au faîte de l'espace lumineux où les destins de l'Amérique se monnayent.

Le père Glamorgan téléphonait que La Nouvelle- Orléans livrait sa rade à la triplice des trusts. La capitale des Sudistes redoutait la mainmise sur la voie de Panama. De sa gare et de son port, le Golumbia- Railroad détournerait le passage des marchandises. La ville défendait sa chance. Gomment lui imposer l'alliance avec TElectric-Standard? M. Héricourt avait-il une idée ?

— La Nouvelle-Orléans ?... c'est le coton. Pendant le silence qui suivit, Marceline osa murmurer :

— M. Jumillac achève le rapport que vous lui aviez, je crois, demandé sur la possibilité d'un contrôle relatif au marché des cotons égyptiens, pour l'affaire du barrage sur la deuxième cataracte.

Acheter tout le coton disponible en Egypte, le jeter sur les places d'Europe, y faire la baisse, et rafler la clientèle des filatures anglaises, françaises, allemandes ? menacer, par là, fortement, l'exportation de La Nouvelle-Orléans, contraindre ainsi la municipaUté à demander l'aman et à refuser les concessions requises par les adversaires : tel fut, en ses lignes simples, le projet qu'ébaucha M. Héricourt, que Jim compléta.

Écartant les jambes, il allumait son cigare dehors, lorsque l'elevator les eut descendus. Par torrents, les buildings dégorgeaient un peuple uniforme aux cha-

peaux melons et aux vestons courts qui roula dans Wall Street, sous les pieds du trustée :

— Nous voilà débordés plus encore par lesNombres... dit-il... Ces dieux rompent, en s'épanouissant, tous les liens de nos plus sûrs calculs, et les écorces de nos volontés. Miss Landelle, c'est donc vous leur pythie, ce soir ? Voilà. Vous nous entraînez au delà des mers et ^de la vieille Europe jusqu'aux sources du Nil, jusqu'aux sources du génie humain, miss Landelle !

Revenue au Waldorf-Astoria, Marceline déployait encore les graphiques du Golumbia-Railroad, les courbes de rendement. Elle étonnait M. Héricourt. 11 lui conta sa peine. La secrétaire eut de l'allégresse plein ses grands yeux bleus :

— Elle est ici la convention du 15... Dans le portefeuille. Tenez !... La voici. C'est ça ?

M. Héricourt arracha l'enveloppe jaune. Il parcourut deux fois le cahier précieux qui renfermait, à cette heure, la sécurité de l'Electric-Standard. Gomme il téléphonait, Marceline conta le sauvetage. Avant le départ du courrier et des trois clerks attachés au Service spécial, elle vérifiait, chaque soir, le contenu du portefeuille où l'on conservait les documents principaux. M, Héricourt, à Chicago même, avait trop recommandé la seconde convention pour qu'une secrétaire attentive négligeât ce devoir. Aussi rentrait-elle toujours avant la fin de l'après-midi. Or, tel mercredi elle avait entendu Jumillac partir en criant qu'il ne perdrait pas son temps à instruire des choses élémentaires les employés du Service spécial. Le clerk qui tenait les deux conventions avait dû se contenter ce cette rebuffade. Dans l'enveloppe pour Paris, il avait glissé le second texte. Dans l'enveloppe pour ïrenton en New- Jersey, il avait introduit le premier. Marceline avait tenté de secourir le commis. Plus soigneusement qu'à l'ordinaire, elle avait examiné le contenu des plis. Elle avait rétabli les motifs de toutes les expéditions sauf

celui concernant la pièce du 15. Aussitôt, M>^^ Landelle avait appelé au téléphone un Jumillac introuvable. M. Iléricourt était en route pour Washington, mandé par le ministre des Cliemins de fer. M^'^ Landelle avait spontanément remplacé la convention du -15 par une note qui en spécifiait la teneur, et annonçait l'envoi prochain de ce précieux texte, si l'administration de la Franco-Cubaine le jugeait bon. Craignant d'avoir commis une faute, Marceline n'avait rien osé dire avant la réponse de Paris... Elle avait donc cacheté dans une enveloppe, et caché, dans un repli du portefeuille, le papier moins utile au boulevard Montmartre qu'indispensable à Wall-Street, d'après ses humbles prévisions.

Quand il l'eut remerciée, M. Iléricourt demanda :

— Pourquoi n'avez-vous pas informé Jumillac de votre action ?

— Je ne sais pas..'.

M^'^ Landelle détourna les yeux.

— Vous vous êtes défiée de Jumillac ?

— Non.

— Vous aviez compris qu'il trahissait. Vous avez eu peur qu'il ne s'emparât de la convention pour la mettre hors de nos mains.

— Non, non... Jusqu'à présent j'ignorais si j'avais agi mal ou bien. J'attendais le hasard d'un mot qui • m'apprît indirectement ma sottise ou ma prudence.

— Marceline, vous vous êtes défiée de Jumillac. Elle nia de la tête. Puis une moue d'enfant grossit la

lèvre inférieure, crispa les joues. Les grands yeux bleus furent noyés. Des larmes roulèrent sur un visage convulsif vite caché dans les mains.

M. Héricourt s'empressa de la calmer. Pourquoi ce chagrin quandelle lui donnaitune incomparable preuve d'intelligence et de dévouement ? Marceline balbutia. C'était l'émotion. Rien ne pouvait la rendre heureuse comme l'illusion d'être utile à son tuteur un peu. Cette

félicité opulente, active, entre les maîtres du monde, au lieu de l'existence ingrate attendue par une misérable institutrice dans un couvent de Belgique : Marceline lui devait cela .

Tandis qu'elle parlait et s'essuyait les yeux, en souant, ^I. Héricourt observait sa fille. Sa fille certes, et ui se devinait telle, et qui ne voulait le dire par resect envers la pauvre morte. Lui ne savait non plus comment s'avouer à cette enfant. Nulle périphrase, nulle allusion possible qui ne lui parussent d'abord offensantes. Il se contenta de saisir les deux mains de Marceline, de les presser doucement :

— Enfin, quelqu'un près de moi respire à qui je puis me fier !... Vous ignorez, Marceline, la magnificence du présent que vous me faites. J'étais, avant cette heure, un homme assailli de toutes parts, insulté, frappé dans le dos, trahi, submergé par les appétits des rivaux, des commanditaires, des ingénieurs, des ouvriers, des journahstes, des amis, des amis surtout, de ce Jumillac.

— Il a cru bien faire... soupira-t-elle.

— Non, il a voulu que nous fussions des complices pour exercer, quelque jour, un chantage. Je le connais.

— Je vous assure qu'il a cru bien faire. Ainsi que vous le supposiez, tout à l'heure, en vous prémunissant contre votre loyauté, il a voulu vous fournir le moyen de dominer la situation. Voire génie l'enthousiasme par moments. Il enrage de ne pas vous voir maître. Pardonnez à ce sentiment, du moins.

Dans ces longsyeux clairs, tant de passion souffrait que M. Héricourt se tut brusquement. Il redouta, de nouveau, pour Marceline, des tortures morales analogues peut-être à celles d'une Germaine Landélle délaissée par son amant, ravagée par la jalousie du capitaine, par les mépris d'une famille rigoriste, par la misère, et puis tuée. Cette expérience des affaires que la jeune fille, tout à l'heure, avait manifestée en récapi-

tulant le passif et Taclif du Columbia-Railroad, c'était le savoir de Jumillac. Son esprit secondait cette intelligence amoureuse. En cet instant, Marceline tremblait de le perdre, bien que, le sachant criminel, et le dénonçant par un acte indéniable, elle eût sauvé la réputation de son père.

« Elle l'adore, constatait M. Héricourt, au point d'être devenue la même intelligence.

« Elle l'adore ainsi ; et elle me l'a livré.

(( Donc elle me porte assez d'affection pour préférer mon salut à celui de son amant. »

Celle qui consommait l'holocauste cornélien de sa passion en l'honneur de son devoir filial était là, véritable et fébrile. C'était la fdleaux yeux clairs, aux cils sombres sous le turban de cheveux blonds, cette gracieuse personne au fourreau de satin gris serrant une taille frêle, une gorge ronde, cette enfant qui gardait, aux regards, tant de peine encore mouillée. Marceline se levait. Elle s'avança vers son tuteur. Ils demeurèrent quelques secondes muets, tout saisis. Ils comprirent qu'ils se chérissaient.

— Oubliez une erreur... murmura Marceline... Je vous en prie.

— Je ne vous refuserai rien... mon enfant... Rien. Cela dit, M. Héricourt se sauva très vite afin de ne

pas laisser surprendre l'évidence de sa faiblesse.

Plus heureux qu'un héros vainqueur, M. Héricourt se trouva bientôt dans le tumulte de la Third Avenue, et dans la multitude babillarde des employées, des commis en marche vers leurs dîners de Brooklyn. Beaucoup se montraient la caricature de Joë Clamôrgan dans les journaux du samedi : un ours polaire sous le casque du policeman et le frac du trustée. Blanche, rouge, verte et bleue, l'image amusait l'amour ou la haine des gaillardes en paletots lâches. Elles arpentaient ce trottoir, le long des vitrines, piles de vaisselle, monceaux de jaquettes et de chapeaux, têtes de cire

tournant avec les fleurs et les rubans des feutres Gainsborougli.

M. Héricourt fut entraîné par l'élan d'accortes dactylographes qui balançaient leurs bras comme font les fantassins, et sans permettre aux pas sonores des hommes une avance humiliante. Ceux-ci, la pipe dans la moustache et la cape sur l'oreille^ accéléraient le rythme de leur essor. Ils commentaient par des phrases brèves, favorables ou hostiles, l'épisode dernier de la lutte entre Roosevelt etClamorgan, ce Roosevelt que rOurs Joë de l'image ligotait avec des journaux indéiinis sortant d'une Mossy-Mountain fantaisie tout hirsute de cheminées fumeuses. Rieurs ou indignés, les gens déployaient cette gravure sur les plates-formes combles des tramways électriques qui glissaient, par séries de cars jaunes, vers la pointe de Manhattan et la rade. En l'air, la face à lunettes de l'Ours Joë déridait les voyageurs des trains aériens, successifs et pleins qui se ruaient sur les piliers de fer entre les maisons.

Pour sa fille très chère, instruite de tout par l'Amour- Haine, et pour les lui redire, M. Héricourt écoutait l'avis public, les réflexions, les bavardages de ces foules en qui les Nombres se multipliaient sous les apparences d'idées financières, morales et politiques. Amour et haine aussi, chacun de ces êtres sentimentaux représentait un total d'appétits instigateurs et d'énergies utilisables. M. Héricourt les quantifiait. Marceline et lui eussent pu les transformer en un travail créateur, celui, par exemple, qui dressait les armatures de ces larges tours aux vingt étages déjà bâties sous le faîte, encore carcasses dans le milieu, mais banques, oflices, magasins, porches monumentaux en bas, et tout bourdonnants de cohues actives. Gomme l'amourhaine de Marceline pour Jumillac avait accru la mentalité de cette enfant aujourd'hui savante et filiale, les amours et les haines de cette multitude, exaltées dans ses journaux, engendraient les ambitions nécessaires

aux prodiges du génie américain. En cette heure, l'amour de la famille poussait les vagues de ce peuple vers les tramways de Brookl^'n accourus à la file sous les voûtes immenses de la station. La haine des émules excitait ces groupes à l'assaut de chaque voiture trapue. Opiniâtres, les femmes aux plumets orgueilleux, les hommes athlétiques s'aggloméraient en équipes, spontanément, pour se hisser, avec la furie de soldats forçant une ville, sur les plates-formes, malgré les personnes en descente. Afin de vaincre l'espace, ennemi du temps, l'amour-haine se muait en un phénomène de mécanique collective. Il emportait, pareilles à Marceline, des filles comprimées, charriées par l'élan des gaillards qui firent jaillir en l'air de gracieuses dactylographes tenant à deux poings leurs chapeaux de couleur. Elles supportaient, muettes, les horions jusqu'au triomphe de s'engloutir dans le car, d'y saisir une courroie, et de partir, avec l'image sauvée du vieux Clamorgan, loin de la foule en bagarres autour des autres véhicules.

Content d'entendre aimer, haïr le trust par toutes les bouches, M. Héricourt s'évada de ces voûtes retentissantes. Il aspirait à l'air salin. Son émotion de père l'étouffait. Pourquoi Marceline aimait-elle Jumillac ? Pour souffrir ? Ne pouvait-elle sans une telle souffrance, s'augmenter ? Non. M. Héricourt passa entre les câbles d'acier qui soutiennent, au-dessus de l'East-River, les quatre chaussées, celles à tramways et celles à voitures, outre le trottoir central des piétons. En roulant, en précipitant les coups de leurs tocsins sous les pas du civilisateur, les express du Columbia-Railroad ébranlèrent le pont. Ils s'élançaient, invisibles, dans l'énorme tube de l'infrastructure, par-dessus les bras de mer que sillonnaient les trains de marchandises sur leurs ferry-boats empanachés de nuages. Le soleil au déclin commença de rougir le confluent de l'Hudson et de lEast-River à la pointe de la presqu'île Manhattan

par delà toute la futaie de mâtures, de grêles cheminées trapues, timbrées à l'E. S du trust, M. Héricourt avança. Il jouit de l'étendue vivante et sonore. Il reconnut les coteaux de Brooklyn, trois imprimeries qui consomment le papier de laMossy-Mountain. Devant lui se dressait le portique double qui, dans les obliques de ses câbles ^tendus, suspend cette passerelle de deux kilomètres. Derrière lui, les buildings de Wall-Stret, où méditaient les calculateurs de l'Electric-Standard, des corporations alliées, des trusts adversaires, s'étageaient dans le ciel.

Fantastique escalier de titans dont chaque marche est un donjon à mille fenêtres éclairant des intelligences contradictoires. Elles dominent la rade où pullulent les steamers des nations, les cris de leurs sirènes, de l'îlot qui s'affine en colosse de la Liberté offrant son flambeau pour signe d'accueil aux flottes des races civiHsatrices; cela borné, à TOrient, par un horizon de montagnes qui s'allongent en caps, et, à l'Occident, par les rives de trois provinces, leurs bâtisses rougeâtres à larges baies, leurs tours fumantes, leurs murailles où des géants peints annoncent les miracles des panacées, leurs maisons, fabriques, ports et palais, vingt villes jointes, durant les siècles laborieux.

Ensemble, et tout d'un coup, les buildings s'illuminèrent depuis le scintillement de la mer jusqu'à l'étoile du zénith. L'âme électrique de la science resplendit en leurs mille fenêtres. Mille visages de la Vérité incluse en ces maçonneries par l'espoir de l'éternel Prométhée. Des assises aux faîtes couronnés par des volutes de vapeurs tournoyantes et blanches, ce fluide s'irradia, tandis que les provinces de pourpre s'assombrissaient lentement au bord des eaux vertes, dans la sphère du ciel. Sur les murailles, les géants annonciateurs commencèrent à frémir parmi les brumes marines. A tous les mâts épars dans l'espace se fixèrent

les points de feu. Clartés intenses, les tramways coururent, par l'amphithéâtre de Long Island, avec les vœux des citoyens lassés. Et d'autres traversèrent les villes conjointes, leurs bas quartiers maritimes, les collines industrielles qu'ornent des collines parallèles de lampadaires.

Soleil soudain et bleu, le phare de la Liberté darda sur l'étendue la pensée des peuples en gésine de leur idéal. M. Héricourt rit de sa jeunesse semblable aux rebelles aventureux, jadis exilés sur cette terre par les tyrannies et les haines de la vieille Europe. Comme eux, il était venu, à la suite de ses ancêtres, les corsaires de Dunkerque, étendre l'empire méditerranéen sur ces mouvements et ces foules, sur ce monde circulaire de cités rougeâtres, de tours lumineuses et de fluides asservis, cela, sans doute, pour obéir aux lois des Nombres ; car la liberté est le nom permanent alloué par l'homme aux élans divers et provisoires des Forces qui tendent à devenir conscientes de soi, en s'incarnant, amours et haines, dans l'humanité.

M. Héricourt s'accouda sur la balustrade. Il goûta la mélancohe de prévoir la peine de Marceline dans le moment où lui-même arrachait à tous les Caucases leurs énergies secrètes pour jouer avec le resplendissement de foudres captives.

Clara Wood pensait à Sammy, un matin de novembre bù le soleil se voilait au-dessus de Sakavanah. De chez son père, sortit M. Fenimore Gilt. Il n'écouta guère le petit Wood expliquer le surmenage de ses dactylographes attentives à transcrire les avis de livraison. Artisans et fabricants étaient fort en peine d'acquérir le bois de leurs jouets, manches d'outils, crosses de fusils, etpieds de meubles. L'Electric-Standard accaparait au total la foret de Mossy-Mountain. Les coupes de Branchy-Hill ne suffisaient pas, trop mesurées par les prescriptions régionales depuis l'incendie désastreux de l'année précédente. Wood récapitula l'examen de ces difficultés, afin d'en tirer, apparemment, une excuse. Fenimore Gilt, blême et sarcastique, ne parut point en apprécier la dédicace. Cependant, le chef de scierie demeurait là. Il tiraillait sa barbiche grise. Il bougeait sur place un de ses pieds géants, puis l'autre. Soudain, Wood, las de regarder si haut, bredouilla un prétexte, lui serra la main et rentra dans son cabinet.

Malgré la présence des employés, malgré le cliquetis de leurs machines en action, Fenimore Gilt recourut à Clara. Elle mâchait une « pepsin-gum » avec précaution. Se baissant pour lui parler en face, il dit :

— Miss Wood, je vous ai toujours vue prier le Seigneur convenablement à l'office. Le Révérend Herbert vous respecte vraiment beaucoup. Il n'est pas d'exemple que la leçon des Ecritures n'ait touché la

conscience d'une jeune fille comme vous, et ne lui ait inspiré des actes parfaitement dignes. Je ne suis pas très heureux, miss Wood. Puis-je vous demander un conseil ?

Il s'arrêta. Ses longues mains un peu calleuses se joignirent. Les doigts tremblaient. Miss Wood cracha loin, dans un des bassins de cuivre posés à terre, le jus de sa gomme, et introduisit Fenimore dans son box personnel. Elle rabattit le cyHndre du bureau, afin de protéger les feuilles volantes contre l'air de la fenêtre, et peut-être aussi contre d'inutiles curiosités. Puis, ayant invité Fenimore Gilt à s'asseoir sur le haut tabouret, Clara se plaça dans le fauteuil tournant, croisa les jambes. Elle trompa ses impatiences en mastiquant le jjonbon ; et elle prépara les phrases polies, mais définitives, qui détournent les quémandeurs de toute vaine obstination. Car il était évident que le père refusait une chose pour laquelle l'homme pieux de l'Ancien Temps solliciterait l'intercession de la fille.

En effet, mêlant la volonté de Dieu à ses mécomptes, et les mouvements de son chapeau mou à ses invocations, Fenimore Gilt déplora que ses bons ouvriers eussent tous quitté sa roue d'eau pour la papeterie électrique. Vu la hausse des salaires provoquée par les racoleurs de l'Electric-Standard, le patron n'avait pu s'attacher que des paresseux, des nègres frivoles et rebelles. Les machines avaient été sérieusement détériorées par suite de cette insouciance africaine. D'autre part, les bois secs de la Mossy-Mountain manquant tout à coup dans la scierie, il avait dû payer aux bûcherons de Branchy-Hill, à leur syndic Wood, un prix majoré pour le transport des arbres, en chemin de fer, sur la ligne Ragley-Sakavanah. Ligne au service défectueux etirrégulierdepuis que le Golumbia-Railroad en avait acquis les meilleures sections, et par là même, soustrait le principal de la vie industrielle. A plusieurs reprises, les nègres n'avaient pas travaillé faute de

matière première. i.es séchoirs électriques ne débarrassaient pas vite les billes de Branchy-Hill de leur humidité nuisible à la clientèle des tourneurs. Ces retards coûtaient à Fenimore Gilt des rabais consentis en manière d'indemnité. De tout cela, Mrs Gilt et lui

e fussent arrangés, à force de travail et d'efforts, s'il

eût surgi une nouvelle complication.

Le géant ne put extraire que péniblement, de sa poche intérieure, une circulaire dactylographiée sous la surveillance de Clara. La maison Wood informait les chefs de scieries en rapport avec elle de ceci : le Columbia-Railroad, ayant rectifié sa ligne de Sakavanah à Richmond, et acquis, pour son express à papier, la dernière section de la vieille voie, aucun train ne chargerait plus désormais les bois de Branchy- Hill à la jonction de Branchy-Bridge, terminus actuel de la Ragley-Sakavanah-Gincinnati. La maison Wood se voyait dans l'obligation de traiter avec une entreprise de camionnage pour transporter en ville, sur les quatre milles restants, ses arbres. Elle avertissait donc les acheteurs qu'à partir du mois suivant, ses tarits ordinaires seraient augmentés de six et demi pour cent, rémunération du charroi supplémentaire. Néanmoins, s'ils le préféraient, les chefs de scieries pouvaient, par leurs propres moyens, faire prendre les charges à Branchy-Bridge, moyennant une taxe de manutention fixée par l'Union des manœuvres.

Contre cela, Fenimore Gilt protestait. Ses contrats de trois ans passés avec les tourneurs, il les avait rédigés selon les prix bûcherons de laMossy-Mountain. Il devait leur fournir les billes, madriers, poutres" et solives « à l'état sec », et au prix calculé avant l'accaparement de cette région forestière par l'Electric-Standard. La circulaire Wood comblait la mesure des pertes que détermineraient les malfaçons des nègres, la dégradation des machines, le transport par voie

ferrée sur quatorze milles, de Branchy-Hill à Saka-

vanah, au lieu de Celui par flottage et schlittage, sur sept milles, de la Mossy-Stone à la roue d'eau. Le chiffre de revient augmentait de trois à quatre. Aucune marge pour les bénéfices. Fenimore Gilt s'y résignait. Il le fallait bien. Mais les retards imputables à l'inconstance des nègres avaient accumulé tout le travail dans ce début de trimestre. Branchy-Hill devait donc livrer une provision de billes considérables à Fenimore Gilt. Or, malgré les prix majorés, M. Wood n'accordait pas le paiement à six mois, date à laquelle les tourneurs, ayant fait leurs expéditions, escompteraient les traites de leurs destinataires pour s'acquitter envers les chefs de scieries. Miss Wood estimait-elle que ce refus satisfaisait à leur besoin commun de justice évangélique ? Le seigneur bénissait-il une pareille rigueur ? Ne devons-nous pas être frères en Christ?

Ayant craché dans son bassin personnel, Clara répondit que son père avait connu bien des obstacles aussi. Avec du courage, avec un bon contrôle de soimême, on finit toujours par vaincre l'Ennemi ! Elle ne doutait pas de la vaillance de Fenimore Gilt. Adolescent, n'avait-il pas combattu contre les Sudistes pour la grandeur de l'Union ? N'avait-il pas, dans ce camp indien de Sakavanah, instauré la vie intense de l'impériale Amérique ? Il ne fallait pas dire que l'Electric- Standard était une œuvre de Satan... Au contraire, ce devait être une œuvre agréable au Dieu de William Penn, de Franklin, de Washington, de Lincoln et de l'amiral Dewey ; une œuvre, osait-on dire, propre à susciter l'admiration des peuples. Voilà que le Columbia-Railroad, rectifiant partout les lignes associées à sa chance, pouvait mettre sur le trottoir du Herald et de V Evening-Star le papier de Mossy-Mountain avant tout autre papier; et cela dans le moindre temps dépensé au monde, pour offrir une telle quantité de papier aux rotatives d'un journal. Par une phrase

chère à Sammy, miss Wood rappela qu'un arbre abattu autour de Mossy-Stone, pouvait, vingt heures plus tard, ressortir des presses du Herald, sous forme de sensation vraiment excitante, comme l'annonce du choléra russe, après avoir subi toutes les métamorphoses de l'usine Morton-Field, et couvert huit cents

Ij^milles à toute vapeur, selon les seuls moyens du trust.

I^BCe qui, vraiment, ne pouvait avoir lieu que sur le sol

^^Fde l'Union, et avec l'aide particulière de Dieu.

Il Ayant craché, Clara remit dans sa bouche une autre

K boule de gomme .

Bouche bée, Fenimore Gilt tremblait et ne pouvait croire que le Sauveur protégeât cette mauvaise force du trust, terrible aux honnêtes gens. Miss Wood se trompait. Le vieillard regarda cette lille solide, ces jambes croisées dans une robe qui serrait d'une manière indécente les cuisses, la croupe et la gorge, libre, visiblement, de corset. Dans cette figure lourde, hâlée, sans lèvres, l'ossature desmâchoires bossuait les joues, où se fronçaient les sourcils bruns, rien n'était doux, pas même la lueur des yeux, à peine le sourire. Clara promit cependant de parler à son père. Elle se leva, comme pour baisser le vasistas de la fenêtre à guillotine, ne se rassit pas. Fenimore Gilt comprit qu'il encorribrait le temps, le lieu. Une des employées rapporta ses copies, et demanda du texte. Miss Wood releva le cylindre de son bureau. Fenimore, à son tour, quitta le tabouret. Il se jugea trop grand au centre de cette pièce basse, largement vitrée. Les frondaisons de Branchy-Hill, dans le loin, à droite, la petite ligne sacrifiée de la vallée de la Salt-River, devant, et, à gauche, les faubourgs nègres de Sakavanah ne rappelaient que des ennuis à Fenimore Gilt. Il examina quelque temps la hache d'incendie derrière la glace à rompre dès le début du sinistre, puis la lance de cuivre fourbi, avec son tuyau roulé. Miss Wood, quand le visiteur reporta les yeux sur elle, ne semblait pas

attendrie. Elle lui tendit une main sèche et vigoureuse, aux ongles rognés, qu'il serra mollement.

— Cet Electric-Standard nous tuera tous... dit-il en se retirant.

— Voilà une idée vraiment singulière... Je connais personnellement des ingénieurs qui ont de ces actions. Ils gagnent déjà sur la hausse. Moi, j'ai acheté, de ma bourse individuelle quelques titres. J'ai un avantage. Vous devriez en prendre aussi.

Dehors, Fenimore Gilt appréhenda surtout que sa femme ne souffrît plus. Elle retrancherait de son confort bien des choses. Elle accuserait son mari den'avoir pas su inspirer une confiance suffisante à Wood. Dans son cabriolet à quatre roues très hautes, le scieur se hissa. Il toucha, de sa longue cravache, Waterloo, après avoir saisi les rênes... Un homme ne devait pas gémir, mais aviser. Il imagina de se rendre incontinent chez ses débiteurs, et de leur proposer un système pour assurer les fonds indispensables à la vie de leurs négoces communs.

De la pluie cinglait le visage. Elle vernit la verdure des champs successifs, sur les deux rives de la Salt- River sinueuse et rapide entre ses berges de cailloux noyés. Fenimore Gilt s'en souciait moins que de la prime due à Lévyson pour l'assurance. Ilétait int)pportun de la payer en ce moment ; fallut-il même renoncer aux avantages de la police.

Passé le Branchy-Bridge, le cabriolet roula dans le quartier des noirs. Peu d'hommes y flânaient. Avides fervemment de salaires et d'alcool, la plupart paressaient dans les ateliers et dans les saîoons, au lieu de paresser dans leurs rues que, néanmoins, troublait une infinie marmaille de fillettes à grosses têtes et à houpettes crépues, de moricauds perchés, tels des singes, sur les brancards des camions sans chevaux. Cent diablotins criards se crossaient sur les tas d'ordures, en dépit des maritornes obèses qui leur adressaient les

menaces de bouches injurieuses, de gros yeux blancs. Entre ces lessives pendues et loqueteuses, ces vitrines aux carreaux cassés, ces boutiques sordides pourvues de commères babillardes, ces cahutes branlantes etces saloons où fumaient des vieux pareils, sous la barbe grise, à ces chocolats que le sucre poudre, Fenimore Gilt se demanda s'il avait bien agi en guerroyant pour assurer à cette prolification africaine la liberté de la fainéantise, de la saleté, de l'ivrognerie et des mauvaises mœurs.

Devant toutes les maisons où il arrêta \Vate7'loo et sa voiture crottée, Fenimore Gilt n'entendit que des plaintes sur le compte de ces pitoyables ouvriers. Chez Princeton, la paye ayant été distribuée l'avantveille, comme partout, aucun n'était encore revenu. Prétextant les jours de fête, ils buvaient de bar en bar. Princeton se lamentait au milieu de ses tours inactifs, de ses outils abandonnés, de ses copeaux en monts, de sa sciure en tapis, de ses bois inutiles. Sa face de feu cracha des exclamations furibondes. Ses ongles bouleversèrent son collier de poils roux et gris. Princeton agitait une lettre dénonçant son contrat avec une quincaillerie de Puchmond à laquelle il expédiait, depuis vingt ans, les manches de pelles et de pioches. Las d'attendre, le signataire s'adressait à une fabrique du Kentucky. Ce n'était pas tout. Ce télégramme de Columbia réclamait, pour une filature de coton, mille formes de bobines livrables en sept jours. Pas un noir qui voulût sortir du saloon où il noyait ses organes dans le whisky. Princeton, pendant ce temps-là, acquittait, dans les mains du receveur, l'abonnement à l'énergie électrique du Morton-Field pour un moteur improductif. Il montrait avec fureur ce sphéroïde en acier, boulonné sur une base de fonte, et dont la courroie restait lâche sur la roue de transmission, comme sur l'axe du plafond immobile avec ses cuirs sans fin pendus devant chaque tour. Savait-on que

riilec trie-Standard résilierait bientôt ces abonnements afin de consacrer toute l'énergie du Morton-Field à une seule chose, la transformation de la forêt en feuilles de journal ? Où Princeton irait-il chercher la force ? Et les tonneliers Galtener ? Et la fille, veuve de Paddy ïete-de-Singe, qui reste avec, sur les bras, tout son commerce de frisure de bouleau ? Où iraient-ils, ceuxlà, chercher la force nécessaire aux moteurs des instruments qui façonnent les douves et raclent Taubier? Dans les torrents aussi de Branchy-Hill ? A quel prix?

Princeton frappait son estomac en chemise à carreaux. Il appela Mrs Princeton. Il lui conta le tourment de leur ami Fenimore Gilt. Très digne, derrière ses lunettes, et sous la couronne de fausses boucles, cette sèche personne invoqua le Dieu des Macchabées. Il n'était pas possible que Christ permît le succès de telles abominations. Elle irait voir miss Wood avec le pasteur Douglas. Pour l'instant," il était indispensable de se rafraîchir. Tandis que l'on buvait la bière fraîche, dans le parloir tapissé de bandes bleues, et parfumé par l'odeur de. sciure humide, Mrs Princeton laissa la colère rougir sa figure que ravageaient l'ascétisme et les ivresses de thé vert. Elle s'emporta jusqu'à heurter à coups de poing la Bible posée sur le pupitre, comme si, du livre saint, pouvaient surgir les légions d'anges exterminateurs. Aux nègres, pour l'affranchissement desquels Fenimore et son mari avaient combattu, elle ne pardonnait pas d'évoluer si lentement, de s'instruire si peu, de s'assimiler si mal la noblesse du citoyen américain. Pourtant, ils avaient reçu le baptême. Le Sauveur miséricordieux ne voudrat-il jamais ravir aux démons Ivrognerie et Paresse les descendants de Gham qui a irrespectueusement raillé la griserie de son père ? La malédiction ne serat-elle jamais levée. Seigneur ? Et Mrs Princeton leva ses mains rugueuses vers le plafond que salissaient

LE TRUST ^^HHV

les mouches bourdonnant autour de la suspension, de son dôme rose.

Certes, il importait de s'unir en Dieu, de former une association entre producteurs de bois ouvré, une Sakavanah Company, en mesure de lutter contre la majoration des prix que subissaient la matière première et les transports. C'était indubitablement une question vitale. Pour l'instant, Princeton allait, une fois encore, essayer de la persuasion auprès de ses nègres. Il décrocha son chapeau de haute forme, signe du patronat pour lui, boutonna sa chemise de flanelle, y fixa un haut col de toile empesée. Ensuite, il enfila les manches d'une redingote spacieuse. Le parapluie au poing, il escalada la voiture de son ami.

Au premier saloon devant lequel Waterloo s'arrêta, énergiquement tiré par son maître, les moricauds chantaient. Les uns étaient assis, les bottes en haut contre la muraille. Les autres dormaient dans les coins, la bave filant de la lippe. Une école entière de négrillons sirotait le whisky, pour la joie de l'institutrice. Son chapeau à plumes jaunes dégringolait vers loreille et la joue gauches. Les ramages déchirés de leurs chemises voilaient mal les panses des fumeurs. Contre les cloisons de planches et les figures des affiches, certains, debout, s'adossaient.

Ils saluèrent. Pourtant, aiix premiers mots, ils haussèrent les épaules. Un de qui le nombril était visible, par la fente du gilet, déclara que tous les libres citoyens de l'Union avaient droit au repos après une semaine de bon labeur, bien payé. Ainsi en décidait le syndicat. Ses membres invitèrent les intrus à s'amuser avec eux de fillettes évidemment grises. Elles glapissaient et dansaient le quadrille. Elles tournaient jusqu'à s'étourdir et choir, comme il advint, pendant que s'entassait l'assistance d'escogriffes en paletots à trous, en camisoles usées, en chapeaux cabossés, en culottes à franges. Aumilieu d'eux, quel-

qucs dandys, comptables, soignaient encore leur tenue. Ils rectifiaient l'horizontale des papillons, en satin multicolore, liant leurs faux-cols considérables sous leurs têtes crépues. D'aucuns refermaient leurs vestons sur leurs torses maigres. La boue les contraria qui maculait leurs chaussures rondes. Ils se tenaient à l'écart des autres ; mais ils avaient applaudi le spectacle de quatre enfants ivres qui s'étourdissaient. Emu par l'amour filial, un éphèbe trouvait respectable de remplir d'alcool la choppe d'une vieille mère déjà toute branlante du chef, tout écroulée contre le mur. Elle écrasait, sans le savoir, les fruits en cire de son chapeau. Le coton s'en échappa.

Inutilement, Fenimore Gilt et Princeton essayèrent de les convaincre. Personne ne voulut rien entendre. Les larges bouches des marmots riaient, dans les marrons de leurs faces. Les boules de leurs yeux malins roulaient sous leurs fronts. De leurs grimaces préalables et désarmantes, les bambins remerciaient une indulgence certaine. Pour vingt houppettes dé crins dressées, enrubannées sur le crâne, au bout d'un cou très frêle, une écolière, dans les volutes de sa robe rouge et les spirales de ses bas noirs, espérait, coquette, l'admiration ce ces messieurs. D'ailleurs, les nègres accueillirent avec bonne humeur les instances patronales. Elles leur semblaient une farce bien connue. Sur le Comité de leur union corporative, ils rejetèrent la responsabilité de leur liesse.

Fenimor Gilt découvrit le charretier de son client Gasby. Que faisait là ce sacripant avec son fouet ? L'Africain bredouilla, la langue déjà faible, qu'il avait laissé son attelage et le camion de jouets dans la Washington-Avenue. Pourquoi? Il ne savait. Parce que sa camarade Betsy Moll l'avait hélé du trottoir. Il était descendu de son siège. Après un bout de eau- ï sette, ils avaient cherché un endroit où se désaltérer. j Dans le premier saloon de leur choix, un monsieur i

leur avait dit que l'on riait beaucoup ici. Alors, ils étaient venus. Du reste, lui, ne retournerait plus chez Mr Casby. On s'y esquintait. Si M. Fenimore Gilt voulait reporter à son ami le fouet, reconduire la voiture, les chevaux et le chargement : ce serait le mieux. Oui, le mieux. Herculéen et paisible, les dents gaies, ce noir refusa toute autre fm de son aventure. Le verre en main, Betzy Moll, hirsute, luisante et ses savates collées au corps, triompha. Elle avoua tout haut de ne pas comprendre comment des gentlemen, nantis de monnaie, s'agitaient ainsi au lieu de se régaler avec d'aimables pécores.

Fenimore Gilt récita l'anathème contre l'impure et sortit. Princeton menaça de son énorme chapeau le charretier qui fut retenu par les dandys au moment de se jeter contre l'insolent capable d'insulter un citoyen. Des injures poursuivirent le cabriolet et les fabricants. Ils cravachèrent Waterloo dans la pluie, tandis que la boue des fondrières giclait autour des roues, fustigeait les passants, constellait les statues de l'Indien, de l'Indienne au seuil des tabagies, et même les vitrines basses recouvrant les rangées de chaussures, les amas de paletots, les boîtes coloriées de conserves, les piles de linge, les mannequins des tailleurs.

Assez vite, l'équipage rattrapa le camion Casby, Un policeman l'examinait, au centre de parapluies protégeant les badauds. Quoi que pût expliquer Princeton, le serviteur de l'autorité municipale rédigea la contravention. Ensuite, il s'installa sur le siège afin de restituer au propriétaire la charge de jouets, le véhicule et les deux chevaux.

Apprenant la chose, Casby, gros et sanguin, faillit étouffer dans sa jaquette à raies noires. Ce contretemps ajournait l'expédition de la marchandise. On allait encore mécontenter les commissionnaires de Philadelphie. Au milieu du magasin encombré de petites brouettes, de petites voitures, de petites bêches et de

petits râteaux, de petites vaches, de petits moutons, de petits trains, de petits bateaux, de petits bonshommes, les trois négociants se désolèrent. Casby avait bien écrit aux bureaux de l'immigration pour avoir des ouvriers allemands, mais le Steel trust, le Standard Oil et la Metropolitan Company promettaient de tels salaires pour les forges d'Homestead, les docks de Gharlestown et les terrassements du New-Pacitic Railway, que le dollar offert à Sakavanah n'attirait personne. Les trusts accaparaient ainsi toute la maind'œuvre. Et il n'était pas possible d'augmenter la paye au moment où le prix des transports doublait à cause de l'Electric-Standard. C'était la ruine si l'on ne se défendait. Les amis décidèrent d'aller immédiatement exposer leur grief devant le shérif. A cette heure, il était au Christian-Club, assura le téléphone.

Dans le hall du cercle, Andor jouait aux échecs avec le pasteur Douglas, lorsque les protestataires lui furent annoncés par le nègre en dolman. Le petit Tobias AYalton, qui jeta la feuille, courut pour rattraper Andor sur l'escalier que, discret, le pasteur descendit. Andor se démena dès les premiers mots du tllateur. Non, la ville ne pouvait pas, avec ses ressources ordinaires, installer un bureau d'immigration. Cela supposait un service sanitaire et un hôpital permanents. Les lois fédérales, sur ce point, sont tracassières. Le shérif ne voulait pas introduire dans son administration municipale les gêneurs de Washington et toute leur séquelle de superintendants, d'inspecteurs, de délégués. Ces rats-là mangeraient trop du fromage. Le possible, Andor le faisait dans sa correspondance quotidienne avec les agences d'émigration allemandes, italiennes et grecques, avec les offices de New- York. Comment influencer le choix des travailleurs étrangers qui, tant à Hambourg qu'au Havre, et, même au débarquement dans les cages isolées, sur le roc d'Ellis Island, dédaignaient les cent vingt-cinq

av

cents de la filature Tobias Walton pour les deux dollars de la papeterie Morton-Field ; et encore, l'on avait convaincu ces gens-là, chose peu facile, de venir Sakavanah, plutôt qu'en une région célèbre, par ses ances de fortune ? Le fausset de Tobias refusa les eux dollars à des imbéciles qui ne savaient même as conduire quatre métiers à la fois. Il se recroquevillait derrière ses besicles d'écaillé. Il s'épluchait les ongles en accusant l'EIectric-Standard de lui débaucher ses Silésiens. Andor ne permit pas que ce petit vieux attaquât l'accaparement de la main-d'œuvre par le trust. Qui l'ignore ? Les « capitaines d'industrie » ont justement estimé que seule l'exportation intensive et l'échange muniront les Etats-Unis de l'or qui leur manque.

Ces logiciens discutaient encore lorsqu'ils furent abordés par Princeton, Casby et Fenimore Gilt, dans la salle de réception. Leur fureur n'épargna plus le shérif. Le filateur, comme les fabricants, lui reprochèrent, sans trop d'ambages, d'avoir vendu à l'EIectric-Standard la vie de Sakavanah. C'était pour cela qu'il avait, depuis deux ans, refusé tout contrat d'exploitation forestière sur la Mossy-Mountain, aux chefs de scierie. Andor voulait déjà vendre le monopole de la coupe au Clamorgan ; dût-il ruiner la ville. Le shérif se défendit. On lui avait commis les affaires de la cité. De qui la ville tenait-elle ses tramways, son éclairage, sa force motrice à domicile, sinon de lui, Andor, qui avait si difficilement persuadé Morton-Field de loger les premiers générateurs d'énergie dans les cavernes, et cela sans capitaux? Sans cette opération, Princeton eût-il pu faire manœuvrer vingt tours dans sa fabrique? Son cousin Patrick eût-il pu éclairer son Pristly-Circus, y encaisser des recettes quotidiennes de cinq cents dollars ? Tobias Walton eût-il pu économiser mille dollars par mois sur les lampes de la filature ? Et les ouvriers silésiens pouvaient-ils se loger

à bon compte avant que le car électrique les conduisît rapidement aux métiers ? Cela, longtemps, n'avait-il pas permis aux patrons de maintenir assez bas le taux des salaires ? Quant à Fenimore Gilt, combien de fois avait-il remercié Andor pour le séchage électrique des bois frais ?

Le Révérend Herbert Douglas dut convenir que c'était là d'indéniables bienfaits. Pourtant l'Klectric- Standard devenait maître de la Mossy-Mountain, de ses coupes, de tout. A qui le trust le devait-il ? Andor pria ces messieurs de s'asseoir et lui-même avança les fauteuils pourvus de trous symétriques aux sièges et aux dossiers de bois verni. Charlytown, Alta, Derry, les trois autres cités du versant oriental, avaient traité, comme Sakavanah, avec le directeur des Alleghanys-Works. Tous les services de M. Héricourt occupent la mairie de Derry. Les municipalités de ces trois villes étaient-elles aussi vendues au vieux policeman? Non. Et Sakavanah? Son shérif pouvait-il ne pas suivre la destinée de Morton-Field ? C'était la lumière de la ville, les transports, outre la force motrice indispensable du quartier de Princeton. Le Révérend dut reconnaître que l'accord manquait entre les fabricants de bois ouvré, pourquoi donc s'opposerait-il à cela? Au contraire. On pouvait inscrire son nom, sur une liste de souscription, pour mille dollars ; et même, s'il seyait de complètement afficher l'union de la municipalité avec la nouvelle compagnie, il accepterait la présidence. Parfaitement. Il se dressa, maigre et agité, les cheveux en désordre. Il était « un homme », lui !

A ces mots Fenimore Gilt se leva, fit trois grands pas, et vint attraper au vol la main gesticulante d'Andor pour la serrer vigoureusement. Princeton et Casby imitèrent l'élan. Il n'y eut que le filateur pour sourire, ironique et déçu. Le shérif proposa de les conduire à la « Just ». Lévyson mettrait à leur disposition ses

agents qui rédigeraient, sur l'heure, un projet de statuts.

Ensemble, ils quittèrent le club en exposant leurs opinions relatives à ce Comité de défense. Le chapeau gigantesque de Princeton, les mains larges de Fenimore Gilt, la gesticulation d'Andor, la salivation du Révérend Douglas, les besicles scintillantes de M. Tobias, se mélangèrent d'une façon incohérente sur le trottoir de planches longé par des tuyaux en plomb du gaz.

Le tramway que ces messieurs voulurent envahir était plein de nègres en folie qui chantaient, flirtaient, plaisantaient. Ils repoussèrent Casby déjà perché sur la plate-forme, en le traitant mal. Lourd et poussif, Casby dut lâcher prise. Il embourba son pantalon à raies dans la rivière de fange qu'est la Washington- Avenue après une heure de pluie. Cette insulte de nègres mit en courroux les fondateurs de la Sakavanah Company. Le shérif jura qu'il dicterait à la police des ordres sévères pour réprimer l'insolence de cette canaille. Egalitaire, il refusa de monter dans la voiture de Fenimore Gilt, et se jeta dans le prochain car, avec les autres. Sur la plate-forme, ils choisirent « l'exportation en commun » pour prétexte officiel de leur entente.

Lévyson, accoudé sur le comptoir d'acajou, discutait avec Atlanta Fisher, en crayonnant une fiche, lorsqu'ils le surprirent dans son office. Après un « Good bye » assez maussade, la jeune fille s'en alla. Le courtier s'excusa près de ces messieurs. Pouvait-on imaginer ceci ? Miss Fisher, n'ayant point acquitté sa prime d'assurance à la date, se fâchait parce qu'il réclamait un dollar de commission pour l'avance que lui-même avait dû faire à la caisse de la « Just », étant responsable de ses clients et de leur exactitude !

Du shérif et de ses amis, Lévyson approuva les desseins. Oui, en constituant un gage de capital, avec les

marchandises disponibles et emmagasinées au siège social, on pouvait émettre les titres d'une compagnie d'exportation, à vingt dollars, dont un quart seulement exigible contre délivrance du certificat. Andor et le pasteur estimèrent que l'on recueillerait ainsi, tout de suite, dans Sakavanah, Derry et Alta, les sommes utiles au transport de la matière première et des produits, à l'embarquement de quelques-uns pour l'Europe, acte justificatif de l'entreprise. Soulagés alors de cette dépense très lourde, les membres fondateurs pourraient consentir une élévation de salaire aux ouvriers blancs, et récupérer une main-d'œuvre efficace. « Idée certes ingénieuse! », s'écria Lévyson. Andor faisait à ces concitoyens ce présent de son génie administratif. Jusqu'à la réalisation, d'ailleurs très prochaine, il les engagerait à l'énergie. De ce pas, il allait réunir les policemen de la réserve, et les instruire de leur devoir.

Démocrates, Princeton et Gasby ne désespéraient pas d'embaucher, sans un tel secours, les équipes. Fenimore Gilt les conduisit dans son cabriolet, derrière le trot las de Waterloo, à travers les fondrières et les flaques, de saloon en saloon. Partout, ils se heurtèrent aux mêmes sourires de porcelaine dans des têtes moricaudes, camuses et crespelées. Une commère leur dit :

— Grâce à Dieu, nos enfants, aujourd'hui, sont indépendants de la terre, de l'eau et des patrons. Ils boivent, et ils jouent à l'amour, comme le doux Jésus aux noces de Gana! Buvez aussi, si vous n'êtes pas des insensés. Qui donc a du pouvoir sur demain ?

Pudique, elle ramenait une sorte de plaid vers sa camisole pleine de chairs informes et roulantes. La matrone se pencha pour faire sucer l'alcool de sa chope à une enfant qui la suppliait. Ailleurs, une grande fdle en peignoir bleu, sous un macfarlane de caoutchouc, leur demandait :

— Combien de jours me reste-il à vivre, monsieur Gasby ? Le savez-vous?... Si vous le savez, et qu'il y en ait beaucoup, je rentrerai de ce pas chez vous pour colorier les bonshommes de bois, à vingt-cinq cents les dix douzaines ; mais s'il me reste peu de jours à vivre, mieux vaut que je m'amuse ici jusqu'à la mort!

Fenimore Gilt, dans un autre bar, essaya de prêcher, au nom du Sauveur, la sobriété...

— Taisez-vous donc ! Dieu savait bien, en me créant, que je boirais aujourd'hui... Alors, pourquoi m'aurait-il créé si je ne devais pas boire ?... répliquait un sentencieux au visage piqueté par la variole.

Fatigués de leurs colères, les trois négociants furent se rafraîchir au Jefferson. Dans le hall de cet hôtel, leurs pareils se communiquent les nouvelles intéressant la corporation. Ils y fixent les cours, s'annoncent les commandes possibles. Grandis presque tous par la brièveté de la veste et la longueur du pantalon, le feutre sur l'oreille, une main dans la poche du revolver, ils apprécient leurs importances diverses. Autour du téléphone, devant le tableau à télégrammes, derrière les journaux déployés, ils échangent leurs critiques, leurs chimères. Quand Fenimore Gilt, Princeton et Casby entrèrent, la rumeur grondait sous les solives du hall. L'aiïluence grouillait autour des piliers de sapin verni, ceints de pupitres circulaires pour noter debout. Péniblement, les fondateurs gagnèrent la vasque commune, atteignirent le broc d'ice-water. On faisait queue pour boire successivement l'eau pure, dans l'unique verre, tant la discussion échauffait les gorges. Sans arrêt, le barman brassa, dans son cornet de ruolz, les glaçons avec les liquides attendus par les parleurs. La plupart s'exaspéraient contre ce Golumbia-Railroad qui ne desservait plus la jonction de Branchy-Hill, pour gagner douze minutes, et ne pas entretenir deux voies. Ah, elle ne tardait guère, la rectification. Qui aurait

attendu cela d'un F'rançais? Pas le vieux Galtener, certes, qui, lourd et cubique, sous le chapeau de Franklin, réfléchissait au désastre, à ses tonneaux en souffrance dans une gare d'embranchement, et attendus par la distillerie de Richmond, malgré tous les télégrammes. Ah, ce Français ! Transformer le Morton-Field en papeterie de gazettes ; modifier ainsi les usines électriques des quatre villes comprises dans les Alleghanys-Works ; et, en un an, quoi qu'eussent pu coûter des rabais considérables, enrôler plusieurs journaux et les imprimeries de Richmond, Philadelphie, New- York, dans sa clientèle ; former une ligne directe et principale avec sept lignes secondaires, tronquées, raccordées, aboutées, redressées!... Si bien que les actions du vieux Pensylvania-System perdaient onze points depuis quatre mois. La baisse du jour, marquée au tableau des télégrammes, valait toute cette émotion. Les parieurs de Sakavanah avaient tenu la gageure pour et contre le pronostic d'un fléchissement moindre que celui de dix points.

Et on réglait les comptes à grand renfort de hennissements joyeux. On raillait la mine des perdants, dont les bank-notes passaient en d'autres mains. Savait-on que le même « Héricourt » terminait le rachat des lignes de Floride, après avoir acquis d'une faillite les ponts métalliques jetés par un « Promoter » malchanceux, entre les îles qui prolongent le continent vers Cuba ? Ce diable de Français vraiment réussirait-il à souder en une seule ligne droite tous les tronçons du New-York-Key-West qui placerait, par ferry-boats, La Havane en Floride, et raccourcirait, d'un tiers, la route de transit vers l'isthme de Panama ? Le gros Corner n'en doutait pas. C'était l'ami de M. Pucton. Le jeune ingénieur de PElectric-Standard lui passait une commande pour trois mille manches de pioches et pelles, destinées aux terrassements des sections en raccord. Et cela doublait le courroux du massif Comer

contre le troupeau noir. Gomment exécuter un pareil ordre en temps ? On livrerait quand les terrassements seraient finis. Vers les solives du plafond, Comer. brandit ses fiches et les bank-notes qu'il gagnait. A ce Français accapareur de main-d'œuvre, Sakavanah devrait sa décadence. D'ailleurs, le plan était visible. Du Golumbia-Railroad on allait faire une « Holding Company )>. Parfaitement. Le maximum de vitesse obtenu par les locomotives de l'Electric-Standard courant tout droit attirerait les voyageurs et les marchandises de grand parcours. Obligées de ne pas perdre cinquante pour cent, les principales lignes des Garolines, de la Virginie, du Maryland, demanderaient à l'Electric-Standard, avant peu, la consolidation. Et le trust Glamorgan contrôlerait, en plus, des milles et des milles de rails entre Key-VVest et New-York, entre les Alleghanys et TAtlantique ! Ge serait un fameux boom. Un coup à la Harriman ! Quelque chose de vraiment américain.

Revenus du grill-room avec la saveur encore de leur mutton-shop, de leur tarte et de leur bière, Gasby, Fenimore Gilt, Princeton entendirent ces prophéties du gros Gomer. Il leur serra les mains tout en criant, par-dessus leurs épaules, vers des chiméristes, que l'inéluctable désastre de Sakavanah ne leur permettrait pas de participer à cette prodigieuse affaire. Avant six mois, rugit Fenimore Gilt, ils seraient tous des (( tramps » loqueteux. Pourtant si l'Oncle Tom voulait seulement travailler quelques semaines, assura Princeton, chacun des tourneurs serait enrichi par la vente des manches d'outils aux terrassiers du Golumbia- Railroad, et pourrait dormir sur un fameux matelas de bank-notes. Mais l'Oncle Tom ne voulait pas, piailla Gasby. Et une immense clameur honnit les fainéants d'Afrique.

A la suite du shérif, le pasteur Douglas entra. Andor ne cachait pas que l'excitation, dans toute la ville,

était grande contre les scélérats qui allongeaient d'une semaine leur holiday. Aussi lâchait-il la réserve des policemen sur les ivrognes que la loi permet de cueillir. Peut-être ce simulacre de répression assagirait-il les autres ? Personne ne l'espéra. Alors, le shérif, comme le pasteur, annoncèrent qu'il y avait un moyen de parer à la crise, et de ne pas laisser l'Etat voisin leur enlever le pain de la bouche.

C'était la société d'exportation pour les produits de Sakavanah. On en rédigeait les statuts légaux dans les bureaux de Lévyson. Les fabricants qui emmagasineraient leurs produits ouvrés dans les docks de la compagnie, à Lincoln's Park, gageraient ainsi son crédit. Elle emprunterait sur ce crédit. Elle procurerait à ses déposants, par l'escompte de leurs traites, l'argent nécessaire aux transports et à la rémunération de la main-d'œuvre blanche.

Que chacun souscrivît quelques actions de vingt dollars et que l'on entreposât ses bois tournés. Les deux opérations suffiraient pour que M. Lévyson acceptât d'étabHr un tel comptoir d'avances sur warrant. A grand bruit, Andor promettait dobtenir, pour cette banque, en dépôts, les titres du Morton-Field et du Columbia-Railroad. Ces titres rempliraient le coffrefort, M. Iléricourt concéderait cet avantage à son ami Andor, shérif de Sakavanah.

Comer objecta que les marchandises disponibles étaient rares dans Sakavanah. On y fabrique après contrat préalable consenti par l'acheteur des grands centres. Or, Casby, malgré sa lente intelligence, assura que ses confrères dissimulaient des stocks. Comer et Princeton se disputèrent là-dessus. Le pasteur protesta que, néanmoins, il fallait agir. Cet avis prévalut. Des listes provisoires de souscription furent réparties sur les pupitres circulaires des pihers. Des signatures noircirent le vélin. 11 semblait à la plupart que l'acte de constituer une compagnie financière muait leurs

individus trop faibles en une masse très puissante,

anonyme et cohésive. D'ailleurs, Princeton rallia,

autour de son énorme chapeau, les négociations. Il

^^voulut que la société obtînt le privilège exclusif de

I^Burnir les manches d'outils et les traverses au

^^olumbia-Railroad. Andor assuma les responsabilités

de la négociation.

^ Les traverses, c'était l'affaire de Fenimore Gilt. Il se W raccrochait à cet espoir avec une frénésie de naufragé. La fabrication et la vente des traverses vaudraient à Sakavanah l'or de l'Electric-Standard. La chose parut vraisemblable aux cerveaux exaltés par les discussions. Le massif Comer lui-même s'enthousiasma. La compagnie d'exploitation possédait enfin sa raison d'être. Andor triomphait. Le pasteur remerciait la Providence. Comme les autres faiseurs de jouets, Gasby ne partageait pas le délire général. Fisher observa que les noirs travailleraient aussi peu la traverse que la crosse de fusil. Andor objecta l'impression probable de se^ mesures de police. Cinq heures sonnèrent. On sortit.

Beaucoup de monde allait et venait fiévreusement par la Washington-Avenue. Les marchands s'abordaient. Ils se questionnaient sur l'arrêt possible des tours lorsque toute l'énergie électrique du Morton- Field serait peu à peu dévorée par la papeterie. Devant le Market-Bar, Lévyson certifia que trois grandes imprimeries de Chicago allaient encore signer avec le trust, en 1906. C'étaient quelques turbines de plus qu'on enlèverait aux besoins des vieilles cités assises sur la Mossy-Mountain. Les pessimistes voyaient déjà la ville s'assombrir, les machines s'arrêter, les cars demeurer inertes sous les fils inutiles de leurs trolleys, tous les magasins se fermer au crépuscule, faute d'éclairage intense. Les appréhensions se propageaient de bar en bar, de taverne en pharmacie, dans les „ tramways, où l'encre encore fraîche de V Evening-Star

contait la réunion du matin au Christian-Club et celles de raprès-midi au Jefferson, pour les yeux des commis, des dactylographes, des tisserands, des boutiquières soudain distraits par ces lignes triomphales :

Les plus belles fiançailles du monde. — V Electric- Standard s'unit aux Ports-du-Mexique . — Ce qu'il y a dans la main tendue de miss Filoména Diaz. — Ce que supporte la main ouverte de M. Jùn Clamorgan.

— La Route Centre Panama et la Route Est Panama agrafées dans une seule corbeille de noces. — Yacht offert aux fiancés par le Navy-Club. — Un lit nuptial de douze mille tonneaux et filant vingt-deux nœuds.

— La lune de miel aux Pyramides.

Reproduit par le journal de Vogt, lu, commenté par Lertineaux, ce sommaire stupélia Laurence qui, dans une chambrette du Dauphiné, à l'auberge de Mancy, se savonnait les seins, besogne du dimanche.

En tous lieux où les naseaux des bêtes hument, au soir, la fraîcheur du Nil pourpre, en toutes plaines où la vie des moutons aspire au matin l'odeur des herbes humides, en tous vallons où la sensualité des chèvres flaire l'arbuste enivrant, une nouvelle se propagea de pâtre en pâtre. Elle parvint dans les anses qu'élargit le fleuve étalé, et sur les monticules que sacre le dôme blanc du marabout propice aux guérisons. Elle pénétra les hameaux en limon noir, moins hauts que les dromadaires rapportant la récolte nouée autour de leurs flancs. Ceci fut connu même dans les carrières, dans le chaos de granit noir où persistent les hiéroglyphes des Pharaons à la surface des blocs entamés, et aussi dans les dunes où reposent, encadrés de pierres brutes, les morts qui ont la tête vers La Mecque, sous la stèle droite. En tous endroits décriés où la brebis lape le sel du désert, où le chameau broute les touffes sèches, il circula des paroles chamitiques aux sons d'espoir. Elles firent que les pasteurs bicharins sortirent des huttes sphériques en s'appelant. Us saisirent la lance et le glaive. Ils rassemblèrent leurs troupeaux épars depuis les pentes des monts abyssins jusqu'aux bords du Nil bleu. Les femmes roulèrent les nattes des tentes, et les arrimèrent sur les côtes des chameaux agenouillés. De tous les points de l'horizon aride ou boisé, maintes caravanes descendirent vers les cataractes. Les fillettes portaient dans leurs bras les che-

vreaux familiers, et les épouses, sur leurs têtes des couffes pleines de grains. Ce fut une marche bondissante qui lançait aux étoiles le nom béni d'Allah.

En effet, sur les rives du fleuve qui parfois charrie les échines luisantes et sombres des hippopotames, les tribus finissaient de cueillir les fruits à coton qu'épluchèrent les enfants, que les femmes entassèrent par masses entre deux carrés de sparterie, que les pères, maigres et nus, entassèrent sur les ânes et sur les chameaux, afin de les porter aux barques profondes, aux payeurs coptes enturbannés de linges bleus. Des talari versés aux mains des moissonneurs beaucoup passèrent en celles des Bicharins ; car ils tentaient les paysans par les laines épaisses des moutons noirs, le genou solide et la gencive saine des dromadaires, le poil gras des buffles, les mamelles pesantes des chèvres, la carrure des ânes gris. Les pièces d'argent et d'or remplirent les sacoches de cuir brodé que les Bicharins portent en sautoir. A cause de cet or, bientôt, ils souhaitèrent les plaisirs des villes érigées au bord des cataractes, sous les palmes, avec leurs bazars prodigieux, leurs quartiers de danses, leurs caravansérails en fête, leurs quais où Ion voit des bateaux fumants et des machines sifflantes amener, de la mer turque, tant d'êtres étranges, tant de choses incroyables. Alors, de village en village, les bergers interrogèrent ceux qui naviguent entre les cataractes, et qui conversent avec les voyageurs, les soldats du khédive, les chasseurs d'éléphants.

Ainsi, des jours et des jours, les pâtres allèrent, vendant leurs bêtes aux Nubiens superstitieux malgré la crainte du mauvais œil que l'animal cache sous des cils rudes. Influence qui tarit le lait des mères et supprime la virilité des maris, si réelle que soit l'efficacité des amulettes cylindriques nouées au coude, des scapulaires en cuir suspendus au cou, des tatouages triangulaires marqués au menton.. A mesure que les

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sacoches s'alourdissaient contre les reins des maquignons, à mesure que leurs troupeaux se dispersaient entre les villages de chaumières rondes, beaucoup s'arrêtaient dans les anses du fleuve vert, près des cités de terre et de paille, et campaient. Accroupis à lombre, ils jouissaient des soirs majestueux avec leurs belles épouses rougeàtres ornées de coquillages multicolores. De celles-ci la peau est douce comme la surface de l'onde. Les plus hardis ne se contentaient point de cette quiétude. Ils aspiraient l'air du Nord où les villes étranges comblent les vallées, couronnent les hauteurs, baignent dans le fleuve encombré de voiles. Confiant les femmes à leur parentage, quelques pasteurs marchèrent jusqu'au réel de leur rêve.

Au-devant de leur désir, là-bas, entre le scintillement des montagnes roses et le pullulement d'un peuple sombre, parmi les bœufs, les ânes, les dromadaires, les brebis aux laines tramantes, accourait la locomotive de FElectric-Standard à l'ombre de sa fumée, par l'insoutenable éclat de l'espace. L'essor strident étonna les théories des femmes si droites sous l'amphore et dans les lignes de leur deuil éternel, après avoir puisé les lumières de l'eau. Déjà le vol ras de lexpress s'est emfui. Il rougit maintenant, de ses feux, les déserts de dunes et de cailloux. 11 sème ses braises en frôlant les masses des temples ensablés, et les colosses des Pharaons adossés dans leurs décombres contre l'horizon d'éblouissements. Le profil de la machine coupe la torpeur du soir pourpre, les mystères de la nuit brillante, la vapeur de l'aube. Plus tard le frein serre les roues motrices quand paraissent les quartiers de boue sèche ; et le train défile le long du fleuve, devant la place montueuse qui précède les dômes de la mosquée.

Bruyamment s'envolent les pigeons blottis sur les terrasses aux créneaux de jarres vides. Le passage ébranle aussi les charpentes des docks en construc-

lion. 11 effraye les adolescentes agiles qui montent aux échafaudages, la robe aux dents, par les pentes de planches flexibles, avec des sébilles pleines de ciment sur leurs têtes en voiles noirs. La litanie coranie s'arrête dans ces bouches béantes et tatouées de bleu qui la scandaient. La locomotive plus énorme, sa vitesse plus terrifiante effarent aussi la Soudanaise lasse, au bas du mur, et de qui les jumeaux sucent, debout, les mamelles inertes. Or, la houssine du contremaître presse l'allure des garçons qui portent les douzaines de briques empilées sur leurs turbans sales, et les barres de fer nouées dans leurs tuniques bleues. Luimême, en la nuée de sa lévite flottante, galope derrière les Fathmas dont les anneaux d'argent cliquettent sur les chevilles nues. Et, de la barbe crépue jaillissent des injures aux filles de chiennes qui regardent encore la machine d'acier retentir entre les quais de cailloux et les murs de ballots entassés dans le sable. Car il faut en hâte ouvrir les magasins à la récolte des rives nubiennes.

N'est-ce pas, en effet, le premier convoi, ces barques aux ailes enflées qui glissent entre les dunes du Sud et les granits émergés pareils à des hippopotames en sommeil. Avertis par les acclamations des marmots, buveurs et fumeurs quittent leurs estrades, déposent leurs chibouks à fourneaux de cuivre dans les étagères des cafés. Ils chaussent leurs babouches. Ils sortent en groupes indolents. Ils descendent sur la berge de sable où les dromadaires couchés barrissent dans la crainte du travail que promet l'agitation des hommes. Ceux-ci déjà tirent les planches de va-et-vient. Ceux-là entrent dans l'eau tiède pour saisir plus tôt les amarres. D'autres resserrent les torsions du linge autour de leurs crânes. Des pans se transforment en couvre-nuque, en cache-nez, en mentonnières pour garantir de la brûlure céleste les mufles de Nubiens tailladés, les profds d'Arabes barbus, les figures de

Coptes rougeàires et glabres. Ces mouvements attirent l'attention des familles qui rêvaient dans la poussière des ruelles inclinées vers le Nil. Les enfants même ouvrent leurs yeux malgré les mouches agglutinées par centaines sur les paupières purulentes. Grognons et nus, à califourchon sur l'épaule de leurs mères, ils vont au-devant des barques immergées presque, tant les charge la cargaison de balles, en haut desquelles le batelier court, plonge la gaffe afin d'éviter les écueils, les remous tournoyants et la vase de la côte.

Partie des ports nubiens avant les pâtres, puis dépassée, sur le Nil étincelant, par leur voyage, la flottille rejoint Texpress, maintenant. Pour elle, on le décharge de caisses très lourdes pleines de métaux bizarres et forgés par delà toutes les patries anglaises ou franques, par delà toutes les eaux qu'Allah put séparer de la ténèbre à l'origine du monde.

Au bruit de l'Electric-Standard qui expulse sa vapeur, la ville s'étire partout, depuis son avenue de cafés, de docks et de gares, bordant le port, jusqu'au bazar grouillant là-haut sous le minaret de la colline. Cela réveille, dans leurs échoppes, les marchands tapis derrière les vanneries polychromes et les harnachements de cuir fauve. L'un interroge à travers ses ustensiles de fer. L'autre referme sa vitrine sur les bijoux d'argent massif. Son voisin raccroche les besaces de peau brodée, compte ses tendons d'hippopotames, et le sel en tas. Des poutrelles, les régimes de babouches écarlates pendillent avec les oignons, les lanières, les bananes et les banderoles de coton bleu, pour l'émerveillement des Bicharins. Sous leurs chevelures énormes, ils flânent en portant leur glaive dans un fourreau de parchemin. Bruns et lisses, leurs torses brillent entre les châles bis serrés sur les reins. Ces Ethiopiens tombent en extase : des tisserands unissent, avec leur navette de bois, les fils pourpres

et noirs tendus roides, du plofond aux planchettes du métier ; mais on peut voir là-bas, devant la mosquée, un monstre fumer, siffler et pisser le feu^ sur le bord animé du fleuve. Combien cela coûterait-il à leurs bourses de pâtres, si lourdes de cette monnaie qui les étonna sur tous les champs où les Berberins cueillaient le coton en secouant les amulettes de leurs coudes? Ils le cueillaient pour on ne sait quels maîtres transportés avec leurs locomotives, sur des navires, à travers d'inconnaissables océans. Les Bicharins répètent ces choses dans leur idiome chamitique et rude, après les avoir apprises d'orfèvres coptes loquaces sous le turban bleu, de tailleurs arabes affables sous le turban blanc, de cuisiniers nègres habiles à frire des boulettes d'herbes épicées, en leurs réchauds de fonte. Soucieuse de n'écraser rien des marchandises répandues, ni dé cogner le front bombé du conducteur berberin aux poutrelles saillantes, ni de le salir aux drapeaux de loques partout pendues pour abriter, contre le soleil, flâneurs et chalands, la marche balancée des dromadaires ne dérange personne de ceux au teint de suie, ni de ceux au teint de bronze, ni de ceux au teint de café qui dissertent sur la puissance de l'Electric-Standard, drapés dans leurs manteaux de chanvre, en rongeant un nœud de canne de sucre.

Les Bicharins ne se lassent pas d'entendre ce que le marchand conte de cette richesse américaine. Eux qui se croyaient opulents, plus que le roi Salomon, et que leur aïeule, la reine de Saba. Eux venus dans la ville qui retient les eaux du Nil durant la crue, afin d'acheter toutes sortes d'objets merveilleux pour Tétonnement des femmes et des vieux, en attente dans la maison ronde où se travaillent le cuir et le chanvre. Voici qu'une déception les navre devant cette bête d'acier, de fer, de nuages, de flammes et de fournaise trop chère pour les talari sonnant au fond des sacoches brodées de perles et de fils écarlates, ornées

de glands multicolores. En vain leur beauté d'hommes souples et fins, aux jambes polies, attire l'évidente admiration de trois Européennes alertes aussi dans leurs robes courtes, bien sanglées autour des tailles. Les Bicharins savent qu'ils ne seront point les égaux, en puissance, de ces femmes pour qui le promontoire supporte des bâtiments immenses et pavoises, remplis d'innombrables serviteurs berberins.. Et une grande mélancolie alourdit le cœur de celui qui gardait, sous la caresse de sa main, les cent petites tresses de cheveux parant la tête de sa filette. Laquelle, confiante en l'allégresse de ses pas et de son sourire, convoita le châle bleu qu'une touriste marchandait. La grâce de l'enfant séduisit. Cette dame appela les deux jeunes fdles qui, plus loin, essayaient des turquoises sur la peau de leurs poignets :

— Anne, voyez donc cette adorable créature... N'est-ce pas, vous lui donneriez le châle, bien que le Grec en demande huit shillings ?

— Avez-vous le cœur tendre, Rolande ! Elle est charmante, cette petite. Veut-elle donner la main?... Quel grain de peau! ïâtez cela, Marcehne. C'est bien plus fin que votre épiderme, même que votre illustre teint Watteau.

Hardiment, la fdlette aux dents claires livra ses doigts longs à la dame, à la demoiselle, dont elle ne comprenait que les mines gaies, les gestes amicaux et la générosité possible. Son père s'était, par déférence, écarté. D'ailleurs, il questionnait, avec ses compagnons, le serviteur des étrangères, un Berberin qui comprenait à demi leur jargon. A l'en croire, c'était là les femmes de ces Francs possesseurs de la locomotive monstrueuse. Ils remporteraient le coton de la Haute-Egypte et de la Basse-Nubie, acheté par eux. Pouvait-on compter le prix ?

A ces voyageurs aussi appartenaient les machines du nouveau barrage qu'on allait construire. Alors, le Nil

fertiliserait les terres, disait-on, entre la deuxième et la première cataracte. Cela, sans doute, enrichirait tout le pays de Khoum. Dans l'avenir, les maquignons bicharins gagneraient beaucoup en menant leur bétail montagnard aux planteurs et aux fellahs appelés du Delta par cette compagnie. Ses ingénieurs déjà, sur des canots bruyants, sans voiles, sans rames, exploraient le fïeuve en tous sens.

Très haut dans sa robe blanche, et sous le fez écarlate, le Berberin chargé d'emplettes, vases en cuivre, flèches et sagaies, tissus, murmurait cela prudemment. Devant son œil cligné, l'index rugueux se tendait vers le Nord, puis vers le Sud. Il dénombra la cargaison de la flottille. Là, des nègres, juchés sur les vergues, carguaient les voiles de la première nef, tant avec leurs orteils préhensifs qu'avec leurs poignes solides. Fier de son auditoire qu'il feignit pourtant de maintenir à distance des touristes, le Berberin assurait que ce coton arriverait plus vite lorsque les agents de l'Electric-Standard auraient, le long du Nil, transformé la voie dont les rails ne portaient pas encore partout les grosses locomotives. Autour de lui, les Bicharins s'assemblaient, accourus par les ruelles du bazar. Et c'était, pour les appareils des joyeuses photographes, une horde entière de héros bruns avec leurs glaives, leurs casques de cheveux touffus, leurs boucliers en peau de crocodile attachés sur le dos, leurs lances propres à houspiller le troupeau, les fauves ou les voleurs de moutons. Bien que l'attention des étrangères les flattât, ces orgueilleux ne se consolaient pas de leur déconvenue. Le bazar encombré de trésors vers lequel ils avaient marché l'espoir au cœur, durant des lunes et des lunes, sur la foi des laboureurs, des pêcheurs nubiens, était peu devant les richesses incommensurables révélées par cette machine roulante, haute et large comme une église copte, redoutable par l'angle aigu de son chasse-

pierre, l'œil de son fanal, le dôme soufflant un nuage de vapeur stridente. En causant, le Berberin leur montra l'entrée du caravansérail européen étendu sur tout le promontoire. Et ses chemins de sable rouge, ses hangars vernis, ses palmeraies, tout son ensemble de bâtisses plus spacieuses que les mosquées mahométanes, que l'église abyssine, que le palais du Négus? Les montagnards eussent voulu, dans les salles, assister au festin servi pour la maîtresse des Berberins à ceinture écarlate, et y manger au son de la musique. C'eût été subhme. Ayant le poids des talari dans leurs sacoches, pourquoi ne le pourraientils, justement? Parce qu'ils n'étaient pas les dominateurs. Les chefs, c'étaient évidemment ces trois femmes aux faces blanchies qui les visaient à travers leurs appareils. C'étaient les maîtres de l'instant, car les ras ont chassé d'Adoua les Italiens. Maintenant, à la cour du Négus, les ambassadeurs supplient Ménélik. Quand les ras seront descendus quelque jour de la montagne, avec leurs guerriers, le long du Nil Bleu, ils siégeront aussi dans les salles du caravansérail. Ils régleront, de leurs signes, la course ou l'arrêt de ces locomotives, de ces bateaux fumants. Les ras prélèveront la dîme sur le trafic de ce coton. Ils répartiront ces trésors entre leurs chevahers, leurs porteurs de fusils et leurs porteurs de glaives. Et ils iront plus avant.

Entre eux, les Bicharins s'encourageaient de la sorte, tandis que, de leur marche bondissante, ils visitaient la ville basse. Très vifs, leurs yeux ne l'étaient pas assez pour tout voir, sur le fleuve où stationnaient les steamers à deux étages, sur l'avenue où se succédaient les façades monumentales et blanches de la poste, de l'hôpital, de la police, des casernes égyptiennes. Quand ils remontèrent par les rues de boue sèche et de pisé jaune, rien ne les intéressa plus. Comme dans tous les villages, les enfants embras-

saicnt leurs agneaux favoris. Les femmes aux joues bien talouées de bleu, au corps voilé de noir, broyaient les graines avec le pilon entre leurs jambes. Des ciiameaux broutaient les palmes inclinées pardessus les murs, en levant leurs lèvres grises. Le fruitier, assis sur ses talons, dans sa fenêtre aux vanti^ux ouverts, attendait les acheteuses de son lait caillé, de ses fèves, de son huile en jarre, de ses crêpes de sorgho.

Sur la place montueuse, les dromadaires, à la file, emportaient, dans les fdets de leurs besaces, maintes pièces en métal semblables à celles de la locomotive, et qu'elle avait sans doute traînées, derrière elle, depuis la mer des Turcs. Lorsqu'ils arrivèrent au camp de leurs compatriotes, sis après le cimetière des Arabes, en dehors de la ville, les Bicharins souffrirent en leur fierté. Ces tentes informes couvertes de nattes salies, ces jarres fêlées, ces troupeaux effarés dans un souffle de simoun, c'était le lot de leur vaine opulence. Les pasteurs sentirent alors seulement la fatigue du long voyage ; et ils s'accroupirent afin de prévoir l'avenir en se caressant les orteils. Des vieilles assaisonnaient, de lait aigre et de sel gemme, les fèves des calebasses.

Au soir, quelques pâtres errent dans les ruelles. Derrière les treillages des fenêtres basses, les Soudanaises attendent, éclairées par des lampes, les étrangers. Elles les appelèrent avec des sarcasmes dans leurs salles crépies d'indigo. Sous les mille tresses de leurs chevelures, les adolescentes se balancèrent, camuses et nues, parmi les fumées du pétrole. L'art de faire saillir leurs beautés, de les refuser en se creusant, de les tendre aux lèvres, de les dérober aux mains, de les montrer ardentes, jalouses, agressives, puis craintives et fugaces, enfin terrifiées, passives, consentantes, pâmées, voluptueuses jusqu'aux affres d'agonie : ce fut un poème d'amour scandé par le

rythme des pas, imag-é par les postures de ces jeunes corps expressifs, en toutes- leurs parties, autant que sept visages de passion. Les feux de la vie flambèrent dans ces signes humains qui exhalaient les arômes de la brousse torride pour les bouches avides de goûter à ces fruits de chairs piaffantes. Les anneaux cliquetaient aux chevilles. Les amulettes de cuir sautillaient aux coudes frénétiques. Les crotales ricanaient dans les mains tatouées. Or, sur le tambour cognait, dans son coin, la négresse mafdue, et les deux cordes de la kemengé vibraient sous les doigts agiles de la Baggara dont un disque en or jaune alourdissait la narine. Et quand eurent dansé les fdles du désert, les Bicharins les aimèrent, moites et craquantes, sur la terre battue. Ils les aimèrent plus que les épouses laissées derrière la cataracte avec le reste du troupeau. Ensuite, ils se crurent apaisés dans la nuit stellaire que troublaient leurs pas et les glapissements d'autres Soudanaises embrassées derrière les murs de pisé rose, derrière les murs de limon sec, derrière les portes aux lucarnes grillées, dans les ombres bleues que projetaient les toits sur le terrain bossu des places.

Quelle richesse, quel pouvoir donneraient plus ? Les amants assouvis ne regrettaient rien du long voyage, puisqu'ils avaient saisi tant de volupté encore offerte par chaque face grave ou riante, en lumière derrière le treillis de sa lucarne. Et le quartier leur apparut tout clarteux par les têtes de luxure encloses dans les cubes des maisons ; telles les lueurs dans les lanternes. De l'une à l'autre, les pasteurs allaient en montrant l'éclat des talari sous la lune. Les portes s'ouvraient. Les adolescentes dépouillaient de leurs robes flottantes la grâce de leur corps. Elles frappaient en cadence du pied, la terre battue, entre les fumées du pétrole, jusqu'à ce que la vigueur éthiopienne étreignît en elles son espoir de l'univers. Aucune

richesse, aucun pouvoir ne donneraient plus. Et cela fut si vrai qu'eux-mêmes les Européens vinrent parcourir sur leurs ânes le quartier de joie, saluer les têtes brillantes, pénétrer dans les demeures des danseuses au son du tambourin folâtre, de la kémengé langoureuse et des crotales triomphatrices. Les Bicharins reconnurent les riches qu'on leur avait, naguère, désignés comme les acheteurs de tout le coton nubien, comme les possesseurs de la locomotive géante. Il y avait celui pansu comnie un vieux coq, avec une mèche sur l'œil et une touffe blanche dans la barbe. Il y avait celui qui gesticulait, si maigre, avec son parasol jaune et son chapeau à voile vert. 11 y avait celui glabre comme une fille, et qui avait tout le jour dirigé le débarquement des couffes sur le quai, l'embarquement des métaux. Autour d'eux s'empressaient les Barberins du caravansérail. Ils écartaient les groupes en turbans et en bonnets de feutre. Ils jetaient des pierres aux chiens hargneux. Ils attiraient hors des maisons les meilleures danseuses pour les rassembler avec leurs négresses musiciennes dans une large cour où l'on alignait les lampes en verre bleu. Deux âniers refermèrent les battants de la lourde porte sur la fête qui commença.

Alors les Bicharins fatigués s'accroupirent, les genoux à la hauteur du menton, et les mains croisées. A côté d'eux, ils avaient posé leurs glaives sur le sol. Ils écoutèrent la musique ronfler, gronder et tonner derrière le mur, les danseuses cliqueter, les chanteuses psalmodier, les Européens applaudir.

Pour ce plaisir, des gens étaient venus aussi, par d'inconnaissables océans, et par des terres lointaines, avec un bétail de fournaises et de fer strident, à travers la création de Dieu. Eux qui tiraient des peuples tant d'efforts inutiles, et, de la terre, tant de fruits superflus, eux ne demandaient rien de plus à leurs richesses que l'arôme et la chair des danseuses échauf-

ar

fées. Vœu même du Bicharin parti des montagnes abyssines aussi, le long du Nil Bleu, puis du Nil Blanc, avec un bétail bêlant et brayant, à travers les régions arides ou fertiles de la Nubie.

Les dentures éclairèrent les faces régulières des pasurs. Ils se moquèrent de ces hommes qui enferment s nuages dans les machineS; et la foudre dans les fils e métal, mais ne savent inventer même une joie différente. Pour leur bonheur aussi une fdle du Soudan toute ruisselante de passion danse entre les fumées des lampes.

Et les Bicharins crachèrent loin dans la poudre. Railleurs, ils secouaient la tête, les touffes énormes de leurs chevelures. En causant ils flattaient leurs jambes polies, qui, le long des tibias, reflétaient la lune.

11 plut à ces sages que l'astre bleuit leur repos, comme les feuilles hautes des palmiers, l'euphorbe grossi sur le terrain fangeux de la place, comme le quartier de terre et de paillotis avec ses femmes debout, sur le seuil de leurs logis ouverts et tout jaunes de clartés intérieures. Telle une chatte amoureuse, l'une se roulait sur le mastaba de briques accolé, dehors, à sa demeure béante. Elle appelait les mâles. On voyait des jambes, cerclées d'argent, luire parmi les étoffes. Un tambourin à grelots sautillait au bout d'un bras ivre. La face ronde et bombée saillit avec les bijoux incrustés dans les narines, avec les marques entaillées dans les joues. Les sons continuaient à bondir derrière les murailles, et les prostituées à glapir au fond des rues. Partout des poings frappaient la peau de poisson tendue sur le cône de terre cuite. Une flle d'ânes apparut, trottant sous des soldats anglais.

Par leur langage, les pasteurs apprécièrent l'aise d'être les mêmes en leurs plaisirs, fin de tout effort, que ces Européens habiles dans les métiers du forgeron et du prêteur. Les bouviers du Nil récupéraient leur orgueil abaissé un instant par l'évidence de la force

rayonnant sur le monde et jusque sur le sable de leur désert, les écueils de leurs rives, la brousse de leurs monts.

Et les pâtres se relevèrent orgueilleux. Ils répondirent aux injures de la Soudanaise qui se tordait sur le mastaba de briques; mais une insulte obscène du Kordofan madhiste qui méprise les gens de l'Est offensa la fierté des Éthiopiens. Ils coururent vers la femme hérissée en levant leurs bois de lances et leurs glaives au fourreau. Sa peur hurla. Des âniers se précipitèrent, houssine au poing, robe troussée. Ce furent une dispute et une bousculade. La clameur rompit l'attention des Européens que séduisaient les filles de bronze tournoyant avec leurs tambourins et leur couronne de tresses secouées aux sons de l'orchestre barbare.

- — Déplorons... murmura Jumillac... que nul de nous n'ose suivre ici son instinct. Nous sommes bien inférieurs, dans le moment, à ces moricauds d'en bas qui se passionnent jusqu'à la dispute et la bagarre pour la Vénus africaine.

— Mieux vaut avoir un désir pour le réprimer... dit Pucton... Ainsi nous augmentons la valeur de notre caractère. A force de garder l'attitude propre à la vertu devant les pires tentations, nous saurons acquérir la vertu même. Elle naîtra de notre effort habituel pour maîtriser nos penchants. Elle sera une coutume, puis un sentiment, chose plus efficace que notre raison.

— Ces enfants africaines ont des formes florentines, et un sens bien intellectuel de leur plastique... opina M. Héricourt. Suivez la savante gradation de leur jeu. Remarquez ce qu'elles signifient avec les flexions et le roidissement de leurs genoux. Quelle littérature variée, savoureuse et abondamment illustrée ! Ah, l'adorable mime que celle-ci, capable d'être la statue de la joie et le symbole tournoyant de l'éternité !

— Toutefois... dit Jumillac... vous réprimez votre désir.

— La fumée du pétrole est nauséabonde.

— On ne doit pas s'avilir devant les races inférieures... déclara Pucton en lissant ses bandeaux blonds.

Il montra le Berberin de l'hôtel qui fumait, à l'écart, des cigarettes, et se cachait la face, de la main, lorsque les danseuses à bout de souffle s'appuyaient un peu contre Jumillac. Du fond de la cour les épiait aussi, sur un siège couvert de nattes polychromes, le maître du lieu. Syrien soigneusement rasé, très beau, sorte didole cuirassée de broches, de chaînes et de plaques en or, il saisissait à pleines mains et dévorait les viandes offertes en des plats d'argent par de jeunes négresses respectueuses. Il enfouissait dans une sacoche de cuir, après avoir vérifié l'aloi, des piastres et les talari des visiteurs, ce que lui remettaient les musiciennes. Les lampes de verre bleu, en cercle sur le sol inégal pour éclairer les danses des ghaouâzi, enfumaient, comme d'un encens, cette prestance singulière dans la cour bleue toute sonore de tambours battus, de mandores grattées, de stances chantées, de crotales claqués, autour de trois filles bondissantes, criantes et luisantes que la lune habillait de sa lueur.

c( La crise serait-elle conjurée ? — Le nègre produit 54 quand le Français produit 100, V Anglais 120 et VAméricain 150. — Une race lente à se développer. — Opinion du shérif Andor et du pasteur Douglas. — V alcool absorbé depuis cinq jours par les noirs déborderait-il le bassin de Calmar-Garden ? — Le marasme de Vindustrie. — Un nègre ivre insulte la femme d'un pasteur dans la 16^ rue. — Attention aux revolvers ! — Les orgies de la Stevenson- Avenue. Les réserves de la police convoquées. — La chasse aux ivrognes. — Qui façonnera les traverses du Columbia-Railroad ? — Avez-vous une forêt à vendre ? — On demande une forêt pour faire courir dessus les locomotives de VElectric- Standard. — Heureuse naissance de la société pour l'exportation des produits de Sakavanah. — Des actions « S 20 dont S 5 appelés ! — Prochaine inauguration de Lévysonà Lincoln' s Park. »

Un soir de février, vers cinq heures, lorsque les bureaux et les ateliers dégorgèrent ce qui restait de travailleurs blancs à Sakavanah, ces concepts simples du journal furent assimilés sur-le-champ par les cerveaux en casquettes, en feutres, en caps, en chapeaux de panaches. Des bouches fumantes et sirotantes les commentèrent aussitôt dans les bars et les « Afternoon-tea ». De la crise qui consternait leurs patrons, depuis cinq mois, les commis et les ouvrières

attendaient un phénomène de rebondissement très favorable à la spéculation des petites bourses. Et r « Affaire des traverses » parut à beaucoup « une vraiment surprenante chance de fortune ». La hausse presque continuelle des titres afférents à l'Electric- Standard et à ses diverses compagnies, le paiement de copieux dividendes aux innombrables employés, très fiers, en outre, de la multiplication des entreprises, avaient accru la confiance : on la propageait sans cesse parmi les camarades, les amis, les parents, les cousins, leurs fiancées. Après la consultation de la Bible et du whisky, très peu de gens doutèrent, le dimanche, que le Golumbia-Railroad n'unît New-York à La Havane, en accaparant tout le trafic de la côte atlantique. Devant sa machine, toute la semaine, tant à Sakavanah qu'au Morton-Field, chacun savait en sa poche le billet de cinq dollars grâce auquel il deviendrait le fournisseur de traverses et d'outils pour cette « Holding Company », et membre de sa puissance. Aux barmen, Golhood et Glarter donnèrent l'indication en guise de pourboire. Aux barmaids, ces amoureux offrirent un certificat de conscription en plaisantant. Avec éloquence, tous chevauchaient passionnément la chimère. Van Hoven citait telles actions de grandes lignes achetées cinq dollars à la souscription, et qui valaient mille dollars à l'heure où il discourait. La célèbre beauté, Anna Price exigea de lui qu'il allât sur-le-champ lui procurer vingt certificats.

Lévyson avait provisoirement installé son office à Lincoln's Park. Le matin de l'ouverture, il s'y rencontra une vingtaine de personnes, employés, ouvriers, marchandes, qui déplièrent leurs billets de cinq dollars pour obtenir, en échange, un permis de souscrire et un certificat. M*"" Sulzbach y salua Gertrude Lilienthal et ses deux garçons. Elles le remarquèrent : l'émotion faisait rougir M. Sauerwein, jusqu'à son oreille déchiquetée. Les quatre petits Hellènes qui ciraient les

bottes à la porte du Christian Club imposèrent à ces messieurs un double tarif pour acheter le même certificat. Andor trouva la chose drôle et paya. Le gros Corner l'imita sous la marquise du Jefferson oii s'agenouillaient, la brosse en main, deux gamins de Segeste.

Le jour oii les wattmen de tramways touchèrent leurs appointements, beaucoup furent porter leur quote-part 'à l'office Lévyson. Le fait de penser ensemble sur cette chose précise, en moins de quinze jours, passionna tout le monde. 11 s'avéra que, pour être. un vrai citoyen de Sakavanah, ville de l'Union, il importait de pouvoir se dire actionnaire de l'Export- Company. On attestait ainsi le sérieux de son esprit, le sens des affaires, la dignité de sa personne, l'intelligence de sa vie. Atlanta Fisher pouvait sourire avec les demoiselles et les messieurs également possesseurs de titres. Marboch devint très orgueilleux d'être Yankee, en s'assurant de participer à la grandeur nationale que l'Electric-Standar augmente.

Plus solidement chacun imprimait sa marche en souliers ronds sur la sonorité des trottoirs, après avoir lu les excès xle vitesse accomplis par la locomotive du trust, cette expression du génie américain, the best in the world, le meilleur au monde. A cette force collaborait même la petite modiste allant essayer la ce capeline Lawrence » de miss Wood. L'enfant n'avait-elle pas donné dix dollars afin que l'Electric-Standard roulât sur les bonnes traverses en hêtre de Branchy-Hill, et rapportât, quelque jour, un pécule de cinq mille dollars. Que ne pouvait-on attendre de cette locomotive ? Elle ne mettrait, au dire de VEvening-Star, que cent soixante-six ans pour stopper, dans la capitale du Soleil, contre le» buttoir terminus. Et cette chose miraculeuse adviendrait parce que Sue Grag avait, un mercredi, aligné sur le comptoir de Lévyson les dix dollars de sa quinzaine l'essence même de son travail^

de son application , de son g'oût, le meilleur de sa minuscule personne trotteuse en cover-coat, et gentiment ébouriffée sous Téclipse exorbitante de son feutre écarlate. Grâce à Sue Crag, la première locomotive qui entrerait dans la gare centrale du soleil serait une locomotive vraiment américaine, la meilleure du monde évidemment.

Comme ils étaient les meilleurs du monde, évidemment, ces muscles de terrassiers, ces os de vieilles méthodistes, ces membres de coltineurs qui," flot humain en hâte, pressèrent la modiste afin de l'enfourner avec eux dans le tube jaune du car. Elle pensa une seconde pâlir, étouffer. Elle dut tendre au ciel la capeline de miss Wood dans l'enveloppe de papier. Il fallut que Sue rassemblât tout son courage, comme chez le dentiste, pour ne pas donner un signe même de sa douleur, quand, serrée entre le chambranle de l'intérieur et le poing du vieux Caltener, elle crut ouïr rompre sa côte. Enfin, Sue tombait assise avec la capeline Lawrence indemne entre ses bras. Son tortionnaire seffondrait aussi près d'elle. Il déployait aussitôt le Sakavanafi-Times sur quoi elle put lire les sommaires, tandis que son estomac se contractait : Le Columbia-Railroad refusera-t-il les concours de V Expert Company ? — Pourra-t-on fournir les traverses de Sakavanah à temps ? — Avis des experts. — Le troupeau noir s'abreuve encore. — Un troisième holiday de neuf jours. — Danses infâmes. — Un pasteur qui ferme son église. — Les honnêtes familles déménagent. — V attentat de la 6^rwe. Sue Crag entendit les gentlemen debout, accrochés aux courroies du fond, confirmer les nouvelles. Sakavanah perdait tout crédit par la faute des noirs.

Sue Crag n'aime pas les nègres parce que certains dandys à cravates-papillons, et à sticks trop flexibles osent lui sourire de leurs grosses lèvres craquelées sur dents de porcelaine. Tous l'importunent de leurs

yeux marrons, beaux, et tendres; et certains de leurs façons délurées. Leur insolence ruinait donc aussi. Dix dollars ! Et si la compagnie appelait dix autres dollars, où Sue les trouverait-elle ? Miss Grag eut mal à son petit ventre. Elle se vit débitrice de trente dollars immédiatement exigibles; mais elle les devait à son oncle et à l'hôtesse du boarding-house déjà. Que de cataclysmes Sue Grag imagina ! L'hôtesse la jettera dehors en lui gardant sa malle, et en se plaignant à V Association chrétienne des jeunes filles. La patronne congédiera l'imprévoyante. Maman, certes, maudira sa quatrième fille, lorsqu'elle apprendra tout, dans la boutique de Cincinnati, d'après la lettre de l'oncle. Sue Grag devra-t-elle rentrer chez sa mère pour laver à genoux le carreau de la cordonnerie paternelle ? Quelle disgrâce quand on est une personne distinguée à qui parfois une Mrs Casby, une miss Wood, offrent le thé, s'il pleut dehors. Sue Grag sentit la haine de son cœur bondir meurtrière vers les noirs qui brouillaient sa chance. Si, dans huit jours, la jeune fille raccommodait les pantoufles des servantes, à Gincinnati, dans l'odeur de poix, de cuir et de boue, elle le devrait à ces satanés diables que la cage municipale emmenait au trot de trois chevaux fouettés par un policeman, sous les huées des passants.

M. Galtener ôta le chapeau de Franklin, et s'essuya le front. Les voyageurs du car invectivèrent entre les dents contre cette engeance. Elle obstrua la route quand il fallut changer de voiture, au bas de la Washington- Avenue, pour la correspondance versBranchy-Hill.

Au seuil d'un « saloon », les gens de couleur en nombre scandaient leurs applaudissements pour un quadrille fou, à l'intérieur du bouge. Attirés par le tintamarre, quelques gentlemen descendus de la voiture s'approchèrent. Ge qu'ils aperçurent les contraria fort. Pendant qu'ils requéraient un policeman, Sue Grag s'avança. Elle put voir une jeune négresse en chapeau

vert, et qui laissa retomber ses jupes devant un moricaud occupé de sa toilette en désordre. Langoureux, sourieur, un dandy noir tapait le piano de ses doigts de cuir à bagues d'argent. Sue Grag ne comprit rien à l'indignation des gentlemen, sinon que l'ivresse désastreuse de cette clique était là répugnante autant qu'ailleurs. Car, sur cette limite du quartier noir ?les chômeurs remplissaient tous les saloons. Ils gigotaient, chantaient, déclamaient, au son des clarinettes, des pianos et des graphophones sous les images polychromes des affiches. Les tramways déversaient là toutes sortes de gens qui se rendaient au spectacle de la liesse dont souffrait Sakavanah. Des messieurs irrités, les mains dans les poches du pantalon, insultaient, par la mine et par le murmure, aux sarabandes frénétiques, aux chœurs mélodieux, aux entrechats des solistes trop visibles par les châssis relevés des Windows, et par les portes béantes. On eût dit que les noirs affectaientl'insouciance devant le malheur public. Us étaient la joie sotte contrariant la douleur intelligente.

Aussi loin qu'il pouvait atteindre, le regard plongeait au fond des ruelles pavoisées de lessives, remplies de pourceaux et de marmailles. Jusqu'à la berge de la Salt-River, toute une orgie se déployait, bramait et grouillait par les organes de cette population aux têtes ovoïdes et laineuses, aux camisoles en damiers de couleur, aux rires éclatants, aux yeux tendres. Population de commères mamelues, de gaillards hardis, d'enfants insupportables, perchés sur les échelles d'incendie, par grappes, contre les façades des maisons en planches déteintes.

Un cri de détresse, le brouhaha d'une bousculade détournèrent de ce panorama les voyageurs attendant la correspondance pour Branchy-Bridge. Ils se précipitèrent dans la 11'' rue qui fait angle avec la Washington-Avenue, et ils se heurtèrent à deux police-

meii empoignant un colosse noir. Ceux-ci l'extrayaient d'une maison où pleurait une jeune dame. La blouse déchirée, la jupe froissée et les cheveux répandus attestaient la lutte. Sue Crag elle-même n'eut pas besoin d'ouïr les injures que l'on crachait à la face de l'Africain formidable, secouant ses gardes, pour comprendre la nature de l'attentat. Elle secourut la dame qui sanglotait, incapable de conter le drame. Le profanateur disparut sous l'essaim de gens^ Ils le boxèrent, lui assénèrent le poing sur la laine, et le pied dans les jambes. De tous les tramways aboutissant là, cent promeneurs s'élancèrent. Ils coiffèrent de leur rage le satyre arc-bouté, en lambeaux déjà. Un moment les pohcemen le dégagèrent. Il apparut balafré de sang, avec un mufle haineux, et des rides épaisses sous le front crépu. On détourna la carabine d'un vieillard descendu en manches de chemise. Le coup fusa en l'air. On marcha. Le nez épaté de l'Africain creva tout à coup, devant la fumée d'un revolver. Tremblante, Sue Crag ne put fuir. On la poussait. Elle tomba sur les genoux. Cent chaussures ruantes faillirent l'écraser. A demi relevée, elle redouta le choc du criminel qu'entraînaient ses gardes, et lui donna dans la ligure un grand coup de parapluie. On entendit par les fenêtres ouvertes des voix au téléphone annonçant l'attentat. Les boys s'appelaient. Ils conviaient leurs amis à la chasse. On jura que le misérable n'arriverait pas vif à la Yellow-house, qui est la prison de Sakavanah, sise contre le talus du chemin de fer.

Sue Crag s'excitait.

Les trente dollars de sa dette, ce nègre les lui avait pris autant que les autres par leur paresse commune, déshonneur de la ville. Et l'enfant jouissait de haïr ce colosse lacéré, emmené par deux Irlandais trapus en jaquettes bleues et en casques de cuir bouilli. Leurs petites massues d'ébène frappaient à droite et à gauche, devant et derrière, les plus furieux justiciers.

Les cris étourdirent Sue Crag. Ils la pénétrèrent. Ils émurent ses nerfs pectoraux et ses cordes vocales. Elle hurla. Des gestes tourbillonnaient qui l'entrainèrent. Des odeurs la suffoquaient qui la grisèrent. Un flot la porta. Trop faible, elle fut bousculée, enlevée. Elle céda, conquise par la colère de la rue. Du nègre, de son nez crevé, de ses oreilles pendillantes, de sa bouche viandeuse, le sang jailli éclaboussait, Opiniâtre, Sue pensait à une seule chose : frapper aussi. Son désir, au moins, redoublait tous les coups. Sa bouche répéta toutes les invectives. Râlant, le noir galopait avec ses gardes pour tâcher d'atteindre la geôle que l'on distinguait au bout d'une ruelle. Or, là dedans, un peuple en clameurs, en furie, se presse derrière ses poings tendus hors des manchettes à raies. Le nègre mord la première main qui menace. Et il recrache le pouce coupé à la face de celui qui brame sa douleur, en agitant sa main écarlate. Alors, élément irrésistible, tous convergent. Des boutiques, les groupes s'élançaient. La fureur de Sakavanah voulut sa victime. De ses flots humains, elle submergea le trio. Il s'effondra, recouvert aussitôt par la foule grouillante qui s'acharnait. Le nègre put encore, de l'échiné, écarter les meutes vautrées contre soi. II sut reparaître debout contre le talus du chemin de fer. Sa tête n'était plus que viande pantelante autour de dents brisées. La bille d'un œil pendillait au bout de son nerf.

Dégoûtée, Sue Crag recula, en claquant l'horrible chose avec l'enveloppe de la capeline qu'elle ramena toute rougie. Elle l'eut essuyée si, oblique au talus, le train de l'Electric-Standard, en l'air, n'était alors passé tumultueusement avec sa fournaise irradiée en une nue d'étincelles qui vola sur la rage de la ville.

Laurence était, depuis quelque mois, dans cette chambrette de plâtre, au lit de fer, au lavabo de zinc, aux chaises de paille, la consolation de Lertineaux. Il oubliait son espoir d'unir les travailleurs contre la puissance du trust. Ne valait-il pas mieux savourer une gracieuse fille, caresser des seins rudes, lisser des jambes fraîches, reposer contre un ventre soyeux ? Chatouilleuse, l'enfant riait et se crispait, comme autrefois riait et se crispait la jeune épouse. Se souvenir de cette mort en couches, quelle horreur ! Et le logement vide au retour de l'usine ! Le veuf avait dû fuir les cauchemars de la solitude. A Laurence, il avouait un temps où il avait bu. Son ivrognerie, par chance, l'avait mieux acoquiné avec ses semblables, souffrants et militants. Malade, il avait, à l'hôpital, réfléchi, et, pendant sa convalescence, étudié, dans les bibliothèques municipales, les grands livres révolutionnaires. Ensuite, il avait applaudi, dans les salles de réunion, les prophètes socialistes. L'amant heureux contait à Laurence, après les repas, ses premiers succès d'interrupteur embarrassant les candidats bourgeois sur le tréteau électoral. Ambitieux, il avait cru multiplier les grèves, soulever les masses, jouer un rôle historique, d'abord en province, plus tard à Paris. Pour atteindre ce but, il avait voulu la haute paye, un pécule.

Que de soirs il avait peiné, aux cours d'adultes,

dans les écoles professionnelles. Laurence le plaignait : « Pauvre coco ! » Dix ans d'efforts surhumains et ne 'persuader que des individus braillards, lâches, rebelles à l'entente, satisfaits entièrement par la déclamation ! Laurence admira que son amant fût ce juge sévère. Oui, le salaire strictement indispensable à la maigre pitance du logis, à l'alcool du caboulot, aux sales jupons de la ménagère et aux nippes des mioches, cela contente un Danesit totalement, pourvu que les agitateurs lui dépeignent les patrons comme de stupides canailles. Quant à faire le sacrifice de son inertie pour s'organiser, combattre et s'affranchir? Pas un ne le veut. Sa précieuse peau, le prolétaire n'entend pas la riéquer dans une guerre sociale, pas même dans une grève générale . Haïr par la parole, sans vaincre par les actes. Lertineaux frappait la table.

A s'exalter ainsi, devant la petite fille, plus que jamais l'apôtre éprouvait le dégoût de ses disciples. Il comparait ces terrassiers itahens et ces papetiers incapables d'union sociale à ce M. Héricourt, à ce M. Jumillac, à ce M. Sammy, l'inspecteur général envoyé d'Amérique. Tranquilles, ironiques et forts, ils savaient abolir leurs haines individuelles, pour imposer leur domination au monde. Un gros monsieur grisonnant et sérieux avait mis Cuba et la Route de Panama dans la main de Glamorgan, puis le Nil et l'Egypte, demain l'Occident russe. Nègres, créoles, Yankees, moujiks, Silésiens et Piémontais, dans le désert, sur les mers et dans les villes, M. Héricourt les unissait, lui, afin de créer la puissance des banques fondées par l'Electric-Standard. Ce gros mansieur que Lertineaux devait, pour plaire aux camarades, qualifier de « repu imbécile », d' « escroc stupide », de « non-valeur » et de « déchet social »!

Laurence écoutait, stupéfaite, celui qu'elle savait le défenseur des siens. Par le prestige de ce titre,, il l'avait conquise surtout. L'ouvrière pouvait-elle

42i LE TRUST

refuser sa reconnaissance au libérateur qui avait souffert, dans la prison de Grenoble, pour la cause des peuples, comme les héros des images ?

En dépit des syndicats qu'il fondait dans la plupart des usines, en dépit de la Fédération dauphinoise qu'il convoqua, tous les trimestres de 1906, l'apôtre, inutilement, prêcha l'union. Les ouvriers ne consentirent aucun pacte avec les Italiens qui gâtent tous les métiers du pays, en acceptant les salaires de famine, le travail aux pièces, et les besognes dangereuses, sans indemnité supplémentaire. Et de se réjouir parce que les juges condamnaient Albertini, Pequinillo. La force du trust pouvait-elle être combattue par des fainéants de cette espèce ?

Lertineaux rentrait tristement à l'usine de Mancy, où il avait maintenant son emploi, pour régir la force qui animait les disques épais des volants. Ils tournaient en silence, selon une promptitude où disparaissaient, reparaissaient sans cesse, noirs, dans la surface rayonnante, les trous à huile. Et cela déterminait, dans les monstrueuses carapaces des alternateurs, l'action rythmique des aimants sur l'induit; action mère des énergies reçues et quantifiées aux tableaux haute-tension par quelques aiguilles, cadrans et lampestémoins. Inutilement, Lertineaux invoquait, en exemple, cette harmonie des forces hydrauliques et électriques devant ceux qui, dans les halles successives, appropriaient les cornues où s'élabore, par l'électrolyse, la métamorphose des chlorates, bases des explosifs destinés aux arsenaux du Japon et aux chantiers de Panama. Inutilement, il endoctrina les emballeurs et les tonneliers tapant leurs clous, ajustant leurs douves au bord du torrent. Tous redoutaient d'avoir à soutenir, de leur argent, les groupes téméraires. Dénoncé par Claft, convoqué dans les bureaux de la direction, Lertineaux dut avouer bientôt. L'entretien méticuleux des appareils régulateurs dans les diffé-

rentes usines lui laissait le temps de convertir les principaux ouvriers à la grève générale. Le directeur tança d'importance. La fureur rendait cramoisi ce vieillard ébouriffé. Il reclaqua son pupitre. Il jura que toute industrie devenait impossible dans un pays où la loi ne punit plus les bandits qui se glissent au fond même des ateliers, sous prétexte de travail, pour débaucher des pères de famille.

Lertineaux comparut, avec son directeur, devant I\I. Sammy. Fluet, calme, bercé dans son rockingcliair, le jeune homme écouta le courroux du bureaucrate. Froidement, M. Sammy représenta que le syndicaliste perdait son temps au milieu de ces Latins. Par haine, ils ne permettaient pas, depuis un an, l'érection d'une digue contre le barrage du lac de Neuflize ; dussent-ils périr sous l'inondation. Le vieillard ébouriffé rappela toute la catastrophe de Saint-Gervais : une énorme poche d'eau rompue sous les glaciers de la Tête-Rousse, et l'irruption soudaine des masses liquides dans le lit du torrent. Il avait bondi hors de sa ravine, déplacé les blocs erratiques, écrasé, de ses roches, un hôtel et entraîné plusieurs victimes. Un glacier ruisselle en torrents jusqu'au lac de Neuflize, expliqua M. Sammy.

A plusieurs reprises, le directeur interrompit le délégué de l'Electric-Standard en l'assurant qu'on ne discutait point avec un Lertineaux. Au contraire, Sammy prétendait convaincre logiquement. A l'apôtre du Dauphiné, il offrit même de prendre le thé servi dans la pièce voisine par M"'*' Sammy de Sakavanah. La propreté de Lertineaux, sa mine franche, ses façons de paraître un égal ni méprisant, ni envieux, prêt à reconnaître l'importance économique des entreprises, ferme, toutefois, en son collectivisme, plurent au jeune Yankee bien coiffé. M. le Directeur refusa de les suivre dans le salon, en s'excusant sur l'urgence de sa besogne.

Derrière une table d'acajou très astiquée, miroir de lumineux nickels, M"'*' Samm}^ maniait la bouillotte, le sucrier, la théière. Leurs froides lueurs éclairaient la pièce. Entre les larges sièges de cuir fauve et les tapis de fourrure, le plancher, telle une eau calme, reflétait la robe blanche, les gestes virils de Clara accueillant le visiteur. Elle tendit le coffret de cigarettes. Lertineaux alluma. Doctement, Sammy, du haut de son faux col, équilibre les phrases de son français hésitant et nasillard. La solidarité yankee, la docilité égyptienne avaient promptement secondé l'essor de l'Electric- Standard, tandis que l'indolence puérile des Slaves, comme les haines françaises et italiennes, retardaient tout.

— Oui... dit Lertineaux... on préfère ici ses haines à sa richesse, à son aise et à sa vie.

M. Sammy ne comprenait pas ces caractères. Quel enfantillage. Lertineaux, qui possédait une influence, qui pratiquait la foule, ne savait-il pas un moyen de faire suivre par ses compatriotes l'exemple yankee, le meilleur au monde? Gela eût mieux valu que de prêcher la grève générale à des imbéciles. Et pour quoi ? Pour servir les intérêts de la concurrence allemande. Parfaitement. M. Sammy présenta un rapport. Il prouvait ceci. Les billets de banque, adressés de Londres à Albertini par un prétendu comité anarchiste international, venaient de Diisseldorf.

M. Sammy cracha loin et juste dans un bassin de nickel posé à terre. Lertineaux n'osa point l'imiter, bien qu'il étouffât. Donc, il était dupe. Les patrons d'outre-Rhin se servaient de son Comité pour déterminer une grève, durant laquelle ils rafleraient la clientèle des usines dauphinoises, comme ils avaient tenté les clients des mines de Gourrières, après y avoir, par des subsides, prolongé le conflit social. Et les ouvriers des syndicats, après la ruine de la région,

chômeraient, subiraient la misère? Oui. M. Sammy le démontra nettement. Lertineaux feignit de douter, stupide et honteux, jusqu'à l'instant où il put s'enfuir, quand M. Jumillac téléphona.

Il fut question du lac Neuflize. Par crainte de subir la rancune du député que les paysans menaçaient de ne point réélire si le trust accaparait le terrain communal pour ses dérivations et ses digues, l'ingénieur départemental concluait dans son rapport contre l'autorisation de reprendre les travaux préservateurs. Ne seyait-il pas de télégraphier à l'ambassadeur des Etats-Unis ? M. Sammy ne pouvait-il courir, en express, jusqu'à Paris, et obtenir une intervention diplomatique comme citoyen américain menacé dans sa fortune particulière, et représentant direct de l'Electric-Standard, des actionnaires ? Parallèle à l'action des ministres amis de M. Héricourt, cette démarche ébranlerait un peu la résistance de l'Intérieur que l'interpellation du député radical-socialiste épouvanterait si la préfecture donnait raison au trust, à l'Argent contre l'avis de l'ingénieur départemental, contre l'avis du procureur, et contre celui de la population rurale soutenue par le « Comité de Défense » c'est-à-dire par tous ceux prêts à vendre, pour des prix fous, les droits des riverains sur le cours d'eau; droits acquis au rabais.

M™'' Sammy suggéra que les Cubains et les Mexicains, actionnaires importants de l'Electric-Standard, devaient s'unir à son mari pour formuler une protestation collective des intérêts américains dans la vallée de l'Isère. Jumillac approuva cette idée, dont M. Sammy remercia sa femme avec émotion. Il en était l'adorateur éperdu. La solide créature aux jambes croisées et serrées par les mains jointes sous un genou, la fille du marchand de bois n'avait rien oublié de son esprit commercial naguère très utile à l'office de Branchy-Bridge. Sommée de sa chevelure

à volutes, la face impérieuse et nette ordonnait au mari le geste comme la pensée.

L'automobile de Juniillac joignit, le lendemain, celle des Sammy sur la route de Neuflize. On mesurerait exactement le péril peut-être exagéré, Jumillac pensa qu'il avait, à Paris, salué Marceline revenue très fiévreuse d'Egypte. Soudain, il ne vit plus les paysages. Une idée sinistre le dévasta. Si Marceline mourait, la fortune de M. Héricourt, sa position dans l'Electric-Standard ne reviendraient pas au gendre possible qu'était l'ingénieur. A trois, père, fille et gendre, ils eussent composé une résultante efficace dans le trust. Non. Jumillac ne voulait pas du mariage à présent. Il ne se jugeait pas en situation d'exiger, comme dot, tout ce que convoitait son' ambition. Il seyait d'attendre. Jumillac songea qu'il chérissait Marceline plus que les autres femmes ; mais le plus, en cela, c'était rien encore pour Vesprit insatiable.

Jumillac un jour avait déjà résisté à la tentation de prendre cette belle vierge qui eût faibli, tant il apercevait en elle autre chose que l'instrument de volupté. L'amoureuse persuaderait son père de lui donner ce mari à tout prix, au prix de l'Electric-Standard, symbolisé par un fauteuil dans le Comité de City-Park.

Et Jumillac comparait les espaces joints par sa volonté créatrice à la petite place qu'occupait, dans Paris, sur la chaise longue Marceline toute blême malgré la poudre dont elle se fardait en grelottant pour ne pas lui déplaire. Qu'était-ce devant les vies et les morts qui, chaque jour, aidaient ou détruisaient les forces éparses de l'Electric-Standard ? Qu'était-ce même un Jumillac dans cette carapace bourdonnante qui, sur la route en spirale, volait autour de la montagne, vers la nue dorée du zénith ?

Tant de familles lamentables espéraient dans les Piémonts, les Galabres, les Silésies et les Macédoines que le trust les appelât sur des chantiers nouveaux,

à la conquête de l'aise, après la traversée des Alpes ou des océans. Tant de spéculateurs redoutaient, dans les banques, l'effondrement de ce barrage qui nécessiterait l'abandon des usines dauphinoises et justifierait la baisse des actions. Place de la Bourse, dans Wall-Street, dans la Charia Kasr-en-Nil, dans Obispo, sur le quai de la Neva, le cocher de fiacre menant le long des kiosques, sous son chapeau de toile cirée blanche, le wattman en dolman bleu chassant la foule des clerks devant la proue du car jaune, l'ânier noir et huileux, sous le turban sale, houspillant sa bête porteuse d'un effendi, le postillon mulâtre conduisant la volante sous les palmiers royaux, l'isvotchik excitant le cheval à longue crinière et à longue queue sous l'arc à sonnettes du droschki, ceux-là transportaient à cette heure la même inquiétude en des êtres divers latins, yankees, arabes, créoles et tartares, puisque, sur l'ordre des Glamorgan, le « Syndicat des Alpes françaises » et 1' <( Egyptian Consolidation » avaient acquis les titres fléchissants du Columbia-Railroad, en échange de leurs nouvelles obligations rachetées, toutes, par l'Electric-Standard. Elles figuraient au portefeuille, à l'actif du "trust. Les paysans de Neuflize et le magistrat de Grenoble tenaient en leur caprice, sans le savoir, et sans le comprendre, s'ils eussent pu le savoir, tant de fortunes nombreuses, d'industries actives, de foules ouvrières condamnées au chômage après les faillites ou vouées aux beaux salaires, après le renforcement du crédit. Qu'au bout du lac Neuflize une muraille s'éboulât sous le poids des flots imprévus, qu'elle s'effondrât et que les eaux en avalanche, avec les rocs arrachés, pussent bondir d'assise en assise, immense cataracte de IjIocs et de torrents éventrant les vannes, crevant les réservoirs, démolissant les usines étagées sur la montagne deMancy : alors, c'en était fait de cent bonheurs précaires, dans les logis somptueux des capitales, de

mille et mille espoirs aspirant à la misère moindre, dans les chaumières ombriennes, silésiennes, hongroises, syriennes.

Gomment pouvaient-ils imaginer cela, les bouviers ahuris et loqueteux gardant leurs vaches, sur les vertes pentes du pic ? Les automobiles escaladaient prudemment à cause des bœufs impassibles au milieu de l'étroit chemin bordé par l'abîme de gauche. Les pâtres ne s'empressaient pas de chasser les bêtes pour ouvrir le passage. Car ils soupçonnaient, dans ces personnages accourus, des gredins enrichis par toutes sortes de crimes, et qui prétendaient encore voler le bien communal des montagnards, outre le patrimoine de malheureux riverains, l'épicier Parochin, l'mstituteur Vanerat, et les deux maraîchers Dambery, Calot, si mal défendus par les juges de Grenoble, ces esclaves aussi de l'ignoble Argent.

Le journal expressif de ces sentiments pavoisait toutes les mains des protestataires. En sabots et pantalons boueux, ils huaient, sous leurs casquettes flasques, M. Héricourt calculant avec des arpenteurs, les progrès de la crue dans le lit profond du torrent où confluaient les ruisseaux du glacier supérieur. Il fallait que le garde champêtre et deux gendarmes protégeassent le civilisateur contre la colère des rustres. Victorieusement perchés sur les débris de la digue entreprise dans le pré communal, ces bonshommes hochaient la tête, ricanaient. L'épicier Parochin, balançant son ventre en tablier bleu, et têtu sous la tignasse montrait du doigt, insolemment, Mrs Sammy. Calot et Dambéry,. vêtus de pièces disparates, pantalons, gilets, peut-être, l'insultèrent à mi-voix afln de pouvoir nier si l'Américain leur demandait raison de ces outrages. Bientôt l'instituteur au ruban violet discourut tout haut contre la tyrannie de cette richesse cosmopolite concentrée en quelques mains, et qui se rit des lois, après avoir sacriflé tant de vies humaines

dans tous les chantiers du globe, pour contenter ses luxes et ses vices. Maigre, camus avec une barbe de foin et un binocle, le magister agitait ses bras, ses manchettes sales. Il s'enrouait. Jumillac admira cette sincérité furibonde. L'homme, certes, tenait la foi. Il ne doutait pas. La complexité des phénomènes économiques et sociaux lui fut demeurée probablement insaisissable après toutes les révélations. Ce lauréat d'école normale ne concevait que la valeur de l'individu. Celle des autres forces ne l'intéressait pas. L'épicier n'avait pas, comme Jumillac, vu naître dans Puerto-Blanco, croître à Los Palacios et s'étendre sur le monde, avec la marque de l'Electric-Standard, cette mystérieuse puissance des Nombres, maîtresse de ses créateurs français, cubains ou yankees. Ce pitoyable Calot pouvait-il, comme Jim Clamorgan, M. Héricourt ou Jumillac, sentir le miracle de ses forces que d'abord suscitent deux intérêts humblement avides, et qui, tels les génies persans sortis en fumée du pot ouvert par l'imprudence du derviche, grandissent jusqu'à dévorer dans leur bouche d'ombre, la terre, puis les astres et le ciel ?

Pour cet instituteur Vanerat, la vérité aux cent visages n'était qu'une forme simple et nue.

Néanmoins, Jumillac le flattait. Faisant appel à l'intelligence de l'éducateur, M. Héricourt tenta de le convertir, lorsque les gendarmes eurent éloigné les • riards. Aphone, l'épicier lui-même, enfin, dut écouter. Jumillac et M. Héricourt montrèrent, à leurs pieds, le cap qui s'effile en trois îlots verdoyants, vers le nord et le centre du lac.

Ce promontoire divise l'ovale de la surface en deux ])assins oblongs. Le lac semble ainsi fourchu vers le sud, vers la pente de Mancy.

I^ bassin ouest est dominé par les palmiers des cimes. L'un d'eux supporte, par-dessus la forêt de sapins, les neiges éblouissantes du glacier. De cette

magnificence empourprée par le couchant, des torrents sautaient de plateau à plateau, à travers bois. Si crevait une poche d'eaux sous le glacier de l'ouest, ne pouvaient-elles pas devenir une force de cataclysme ? Ne pouvaient-elles pas se réunir, s'épancher dans le ravin qui biaise vers la pointe sud-ouest du lac ? Par ce chemin, ne pouvaient-elles pas atteindre l'étroit goulet large, au plus, de vingt-cinq mètres, encaissé entre des parois brousailleuses hautes de cinquante mètres, et bouché par le barrage trop faible ? Lentement, sûrement s'engorgerait cet exutoire naturel de la grande nappe liquide. Exutoire déjà colmaté par les dépôts antérieurs des effusions glaciaires. Exutoire mal fermé par le barrage en construction. En outre, les matériaux arrêteraient les blocs et les arbres charriés par l'avalanche de boues.

L'instituteur le comprit-il ? Calot crachait.

Le barrage actuel, provisoire, de solidité douteuse, résisterait-il à l'amas des eaux? Ne devait-on pas craindre la rupture, et l'irruption de la débâcle dans le lit du torrent qui, de ce point, dégringole jusqu'à l'usine de Mancy, la route et la vallée de l'Isère ?

L'épicier, à ces mots, accusa violemment M. Héricourt d'attirer, sur le village, le danger du cataclysme. Il souhaita que la crainte de Sammy se réalisât, que le barrage résistât, que le courant refluât, doublât le cap du centre, revint au sud et que l'augmentation instantanée du niveau dans le bassin Est déterminât une pression dans le tunnel percé sous le fond du lac, dans les conduites de tôles menant les eaux à pic 150 mètres plus bas, sur les turbines de Mancy.

L'instituteur approuva que des pertes financières vinssent à punir la tyrannie de l'Argent. Toutefois, Héricourt et Jumillac, à force de compliments, amadouèrent Vanerat. Le mal étant fait, il promit, à voix basse, d'assagir, plus tard, ses concitoyens, si la chose était possible. Mais Dambéry, qui ressemblait à

Louis XI, protesla que l'ingénieur départemental en savait plus long qu'eux tous. Calot s'en tenait, de même, au rapport officiel.

Quand ils redescendirent dans la même automobile, M. Héricourt et Jumillac parlèrent de Marceline. Souvent, elle les interrogeait sur le prodige du crédit de cette force infiniment extensible. M. Héricourt trembla que la main de Marceline ne lui fût demandée par ce cruel garçon. Les deux hommes se défièrent du regard, et par des allusions méchantes. Ensuite, las, ils vantèrent cette jeune fille en l'amour de qui le maître et le disciple, silencieusement, se heurtaient. Marceline leur reprochait de ne pas se comprendre au total, dans toutes leurs possibilités de création. Avant eux, elle avait tout pénétré de leurs consciences. Elle s'efforçait d'unir leurs deux haines en une seule vérité au visage multiple, aux visages nombreux comme ceux de l'onde qui descendait avec eux la pente depuis les neiges montueuses et pourprées des cimes. Tantôt le couchant l'embrasait, tout écumeuse au sortir des sapins. Tantôt l'ombre la laissait glauque dans un val où elle coulait musicalement. Tantôt à la lueur faible du crépuscule, le bouillonnement blanc au pied de la cascade se révélait. C'était la même eau ; symboles successifs de la pensée triomphale, de la méditation harmonieuse, de l'effort accompli. Jumillac disait que Marceline en ses confidences dépeignait M. Héricourt comme l'esprit initiateur, confus et flamboyant, et l'autre, lui, comme la science ordonnatrice, sévère, directe, cruelle ; enfin tous deux comme les deux phases de l'effort qui dompte, continue et se métamorphose à l'infini. Ainsi de l'eau qu'ils avaient conquise sous tant de soleils, et là, dans ce paysage alpestre, gonflante et grondante autour des blocs dans le fond des abîmes brousailleux : moins rebelle, pourtant, que la haine des hommes.

L'automobile quitta la région des hameaux où les

vachères trayaient leurs bêtes à la lueur électrique des ampoules fixées dans les étables obscures. L'élan du moteur contourna les pâturages déclives. 11 évita les taureaux massifs qui pointaient de la corne contre les phares. Il doublâtes pierres dégringolées au milieu du chemin. A chaque tournant, on revoyait la chaîne des cimes, ses neiges encore vermeilles dans le ciel rose du couchant. On longea les deux conduites en tôle noire monstrueuses et jumelles qui pendaient le long des roches grises avant d'atteindre la première chambre à turbines. Plus bas, de palier en palier, au bout des promontoires à pic et sur les tranches de schiste, les bâtiments apparurent, briques, fer, verre, pleins de labeur humain en hâte fourmillante sous les mille gouttes d'or radieuses qu'étaient les lumières. A la lueur des lunes électriques, on vit courir les convois de wagonnets réversibles. Hors des usines génératrices, les câbles de transmission étaient tendus à la pointe des mâts en fonte pour conduire l'énergie du fluide vers l'espace violet de la plaine. Soudain, elle s'illumina en tous ses villages, en tous ses hameaux, sur tous ses ponts, sur la voie ferrée, dans la ville là-bas accroupie à la fm des courbes entre le massif de la Grande Chartreuse et la chaîne de Belledone, ombres voisines dans le ciel déjà scintillant.

— Sous ces milliers de lampes que notre ingéniosité allume au loin dans les chambres de familles, que d'agonies s'essoufflent, que de passions se rongent, que de déceptions pleurent, que de fatigues travaillent, que de haines s'aiguisent, que de stupidités s'attristent... là et ailleurs... Est-il bon vraiment d'éclairer plus la douleur du monde ? Au moins t'ombre endort.

— Faut-il dormir ou vivre ?... demanda Jumillac... Le sommeil, c'est une mort provisoire.

— Vivons donc!... Mais j'oublie de télégraphier à Briois. C'est fait. 11 aura son ruban rouge le 14 juillet. Vogt m'a écrit de l'Instroction publique.

— Ce frondeur sera-t-il une fois au moins satisfait ?

— Nous ne l'aurions pas gardé à Los Palacios, sans cela... Sonnez le chauffeur pour qu'il arrête devant la poste...

Quelques heures plus tôt, la dépêche toucha le tropique, et l'ingénieur chez Liao-ïi. Le Chinois allait consentir à le raser, parce que les blanchisseurs Pao- Tsing et Kousou, renommés, en outre, pour leur art

' de barbiers à la main légère, présidaient l'installation d'un lavoir commis à la science de Cartola, avec essoreuses électriques et buanderie américaine. Les frères Martinez avaient, sur leurs chars à bœufs, apporté, d'Alta Vega, toutes les parties lourdes. Confiant à ses barmen de couleur les victuailles du comptoir, et les liqueurs de la glacière, Liao-ïi mena M. Briois vers le magasin de ses compatriotes. Tous deux sourirent à l'impérial Tong-Lou, Buddha ruisselant dans la camisole de soie violette, et debout au milieu de sa chaire ronde qu'assiégeaient des arpenteurs assoiffés. M. Briois lut alors le télégramme qu'il attendait trop pour être surpris. Néanmoins, une aise extrême dilata l'être fatigué par les luxures de Leonor et de Chuchita ;

\ car il associait, au lit, les complaisances des sœurs

^ quand une tournée d'inspection appelait son ami aux cimes de Los Dados. Las un peu, Briois espérait que

; le rasoir lui rafraîchirait la peau brûlante, cet aprèsmidi d'orage attendu, par trente-trois degrés de chaleur. Aux deux mulâtresses chaleureuses et insatiables que l'électricité de l'air embrasait, à leurs sévices délicieux, 'le faune attribuait son affreuse migraine, la sensation de vertige qui l'attirait, par la nuque, vers un abîme illusoire, et aussi les récents accès de sa vieille fièvre paludéenne.

Pendant que Liao-Ti choisissait une lame, JulesBriois contemplait l'animation de cette halle maintenant régulière, uniformément peinte de bleu, et ses quatre avenues de comptoirs, de box pour magasins divers. Les

i;n , ' LE TRUST

toitures en lames de bois étaient propices au passage (le la brise. Elle soufflait aussi par la perspective de h\ palmeraie voisine, par ses colonnades d'argent, et sous les verdures retombantes. Le sable rouge était bien ratissé sous les fauteuils à bascule. Le talent de Briois avait obtenu cette métamorphose, en grande partie. II s'estima légitimement égal aux chevaliers de Saint- Louis qui civilisèrent jadis la vallée du Mississipi, en l'honneur du Roy. Et Jules Briois s'assit, orgueilleux, pour offrir son menton aux gestes félins de Liato-Ti, Celui-ci remarqua comment la mousse de savon séchait vite sur l'épiderme. Le patient fut ahuri de surprendre aussitôt la'terreur dans les yeux du Céleste, dans toutr la figure verdâtre et bridée. Obséquieux d'habitude, Liao-Ti brusquement s'écarta. Il balbutiait qu'à Panama, lorsque la mousse de savon séchait instantanément,, c'était un signe de vomito negro. Après un frisson de crainte instinctive, Briois éclata de rire. Il enjoignit de continuer l'opération. Ayant flambé le rasoir sur le réchaud, Liao-Ti s'enfuit. De loin, il conseillait à son client de gagner vite l'hôpital Hernandez, et criait que le D' Rosas n'était venu de La Havane, la semaine précédente, que pour isoler rigoureusement les trois fiévreux mexicains en observation. Entendant cela, Tong-Lou perdit soudain sa prestance impériale. Il empoigna l'argent et les bank-notes de ses tiroirs. II se précipita hors de sa chaire, abandonnant ses consommateurs. En un clin d'œi.l, la halle se vida, ^lonteros, caballeros, mulâtresses, (fuvriers, géomètres et nègres se ruèrent dehors, proclamant que la fièvre jaune était à Los Palacios.

Interdit, Jules Briois ricanait. Il se regarda tout de môme, anxieusement, à la glace. Il s'y vit rouge. En se levant, il sentit sa courbature dans les mollets. Ce ne l'empêcha point de sortirdansla calleMayor, de traverser l'avenue sablonneuse, et de se rendre à l'ombre sousle nouveau péristyle abritant les façades surélevées de

La Porcherie. « Je suis d'abord chevalier delà Légion (Ihonneiir », se murmurait-il gaiement. De son veston, il tira ses lunettes noires. Ses yeux ne toléraient plus la réverbération. « Tu travailles trop », lui disait autrefois sa mère, quand il se plaignait de ses ophtalmies. H préparait alors sa science de l'Ecole Centrale, en un logis pauvre et crasseux du faubourg Poissonnière. .Iules Briois avait, dépuis, fait son chemin. Si elle eût encore vécu, la pauvre femme, trop grasse et si bonne <lans ses caracos à raies, comme il l'eût embrassée en l'avertissant de leur gloire, la leur, à tous deux. Des larmes noyèrent les yeux du fils pieux. Veuve, la mère s'était privée de tout, quinze ans. Ainsi avait-il pu suivre les cours du lycée, avec des vêtements propres. KUe gardait le chàle et le voile de son deuil, attentive à ne pas amoindrir leurs treize cents francs de rente inutilement. La tristesse de ce souvenir, peut-être, augmenta la migraine encore. Une volante passait. Briois héla le postillon. Une promenade sur la Corniche d'Alta Vega, exposée aux souffles de l'océan, calmerait le malaise. L'ingénieur se trouva bien, étendu sous la capote, dans les coussins de cuir souple. Los Palacios (léiilait aux deux flancs de l'attelage, avec ses péristyles crépis d'indigo entre les hauts panaches des bananiers. Leurs palmes rompues tamisaient l'ardente lumière pour le délice des jardins profonds.

Après un somme, M. Briois se réveilla dans la cam- [jagne, au-dessus de la voie ferrée. 11 salua, très loin,

I océan, par delà Parajas qui luisait, au-dessous, ^ omme un jouet, ville de bois peint à toits rouges ; par

làïaldero hérissé de cheminées fumeuses; par delà

les pentes forestières, et la plaine de vergers ; par

delà ce Port-Blanc où le jeune hommQ avait atterri,

• inq ans plus tôt, sur une estacade en planches, môle de

l'anit où courent aujourd'hui les trains. L'ingénieur

tournait à gauclie. Il examina les terrains des mines.

II imagina les transformations prochaines. 11 aperçut

436 LE TRUS'l

un groupe humain trottinant. Sur ses épaules brillait un cercueil clouté, guilloché, paré de clinquant. Derrière, les porteurs de relève suivaient à cheval. Le cortège descendait à la rencontre de la votante. Quand il l'atteignit, l'équipe des deuillants n'en pouvait plus. Elle s'arrêta exténuée, inondée. P^lle déposa la bière dans les herbes doucement. Les caballeros mirent pied à terre et offrirent ces montures à leurs amis qui se hissèrent en selle, un seul éperon à la savate droite. Puis le mort repartit sur six épaules saines, entre six têtes soufflantes. Les plaques, les poignées, les ornements de fer battu luisaient.

M. Briois, dès lors, ne put esquiver la terreur. Les nausées qui le secouèrent l'épouvantaient. Il s'assura qu'il allait mourir, vidé, par le vomissement noir, de tout son sang qui, déjà finissait de se corrompre, qui tuméfiait la langue racornie, qui brûlait les yeux, qui empoisonnait le cerveau subitement incapable de distinguer le réel du paysage et le fantôme colossal de Joë Glamorgan coiffé par les deux roches de Los Dados, riant de voir son ingénieur mourir dans la volante au galop, avant l'investiture des honneurs.

Plus tard, la figure du D'' Rosas fut reconnue dans la salle blanchie de l'hôpital. L'odeur infecte était celle du vomissement noirâtre qui polluait les draps. A côté, celui qui rendait l'âme hurla dans le branlebas des cuvelles emportées par les nègres. L'infirmier dit à l'oreille de son camarade que Liao-Ti s'était pendu, dès les premiers symptômes, pour ne pas souffrir comme il avait vu souffrir à Panama. Ce qui fut très distinctement perçu par loreille de Briois. Enflée, crevassée, saignante, sa langue comblait sa bouche. Il la pensa comme un roc farci de dynamite et qui ne voulait pas éclater. L'explosion eut soulagé la gorge, l'estomac, le ventre rempli par toute la montagne en éruption, sans doute. Heureusement, à force de vigueur, le malade expulsa cette lave brûlante et puante qui

se répandit, que mille éponges essuyèrent. Soulagé, vide enfin, Briois crut avoir vomi tout le poids de Los Lados qui l'étouffait. Alors, il s'arrangea pour s'endormir. Fraternel, le docteur l'éventait en regardant l'ictère mortel jaunir peu à peu las narines. En l'horreur de ce spectacle, Rosas tâchait de sentir sur ses lèvres les lèvres enfuies de Maggy Fiiller. L'agonisant sommeillait avant la fin.

XXY

Entre l'incandescence du soleil et le bouillonnement des* rapides, le barrage n'était encore, au mois de janvierl907, qu'une sorte de bastion en granit dressé sur la rive gauche du Nil, contre l'écluse. Néanmoins, il portait deux grues géantes, tournantes et stridentes péchant les blocs dans les chalands d'amont pour les ajouter à l'éboulis de son arête, éperon avancé sur la largeur du fleuve. En bas et en aval, une fourmilière de nègres aux turbans et aux tuniques sales recevait ces masses, les déchaînait, étayait et calait sur les rocs immergés de l'assise. Les pelles jetaient le mortier dans les interstices. Les truelles égalisaient les joints.

— La illah illah allah... Mohammed Rassoul Allah. Invoquant le dieu pour rythmer leur effort commun sur le levier, trois équipes, bronzes nus, hissaient un récif au flanc duquel la giration d'un galet avec les eaux avait, dix siècles, creusé son alvéole. En une minute, le ciment des négrillons boucRa cette cavité. Là, M. Héricourt jouissait profondément de cet entrain, facteur calculé de ses combinaisons. Avoir fait surgir ces légions de travailleurs noirs, en frappant du pied le désert, quelle satisfaction d'orgueil !... Jumillac, flatteur, énuméra les tribus nubiennes et soudanaises, celles duDarfour et du Kordofan, qui avaient fourni les malaxeurs de la chaux, les plongeurs désagrégeant la roche, les forgerons battant le fer rouge de« crampons

r l'enclume qui retentissait au milieu du radeau en troncs de palmiers écailleux. Dans la vibration de l'air éblouissant, ces bons diables ruisselaient, soufflaient et s'évertuaient, grimpaient et dégringolaient, martelaient, piochaient, nageaient et ramaient depuis les dunes de la rive gauche jusqu'au milieu du fleuve divisé par les pierres. Là, il se précipite, écume, tournoie, chevauche ses rocs, coiffe ses granits, s'épanche, cascades, entre mille îlots d'acacias, de palmiers, de tamaris, de sycomores et d'euphorbes,.gîtes d'oiseaux prestigieux.

— ïubal Gain fut-il autant que vous prodigieux ? .. . llattait encore Jumillac ... Eùt-il su, comme vous, ce constructeur de Babel, arrêter ici le grand fleuve d'Afrique qui usa tant de millénaires pour franchir cette vallée de granit, pour rompre cette barrière géologique répande, par nos soins, maintenant ? Ces inondations asservies à notre règle dispenseront, avant une année, leurs boues et leurs bulles d'air sur les rives de Nubie, au gré de nos méthodes agronomiques — vous rappelez-vous comme je le contestais ? — et fertiliseront le sol presque aride sous les maigres champs (l'orge. Le coton sera planté.

— Vous verrez... promit le gouverneur de la province, Ismaïl pacha... Les nomades transformeront leurs tentes en huttes, puis leurs huttes en maisons, en ])azars, en mosquées, où s'assembleront, étonnées, les races de la brousse et des dunes. Les forgerons du Darfour établiront ici leurs fourneaux, et les vanniers leurs aires. Vous aurez vite une industrie locale. Tenez,

Il voici môme qui ont allumé leurs foyers de métallur-

istcs. Ils espèrent gagner quelques piastres en redres-

ant les fers des outils.

Le pacha s'effaçait au bout des dalles formant la

plate-forme du barrage. De là, toute la Commission

domina le paysage d'eaux blanchissantes, d'îlots

i'pars. Sur les dunes riveraines piétinaient les fdes de

chameaux, les cohues de moutons. Des tribus campaient. Leurs cabanes de nattes entouraient leurs feux. Sur un écucil luisant comme lémail, un crocodile chauffait son corps rugueux. 11 tenta l'adresse des chasseurs. Un touriste qui toussait sous le casque colonial, et que soutenait sa vieille mère, réclama ses fusils au Barberin. Les armes étaient dans le canot. L'irritation que ce contretemps valut au malade détermina sa toux. Alors, les autres renoncèrent à leur tir. M. Héricourt dit à Jumillac :

— Si je meurs, il faudra bien maintenant que tout continue. Trop d'argent est en jeu, représenté par les apports franco-cubain, et américain, unis aux intérêts égyptiens, russes et anglais. Cent trente millions seront dépensés dans cette eau courante. Le coton de la quatrième récolte les remboursera. Nous avons fini de passer avec Manchester, Roubaix, Mulhouse, les contrats de trois ans qui fermeront le marché d'Europe aux cotons de la Nouvelle-Orléans. La Louisiane s'associe. J'ai le câblogramme. Trois mois encore, et la Route Est de Panama est exclusivement assurée au Golumbia-Railroad transportant les produits de l'Electric-Standard. Voyez comme la vie nubienne se contracte ici.

Sur les dunes et dans la brousse, autour du village, les hordes partout s'installaient. Convoyeurs, haleurs, manœuvres et maçons allaient au fleuve et en remontaient. Les femmes aux chevelures imbibées de suif écrasaient le maïs en tournant une pierre contre une autre. Gela faisait un bruit universel sous l'éclat insoutenable des cieux. Pour Ismaïl pacha, M. Héricourt compta les magasins qu'on érigeait partout le long du Nil, afin d'engranger ses récoltes. Gages d'obligations prochaines qui seraient prises par les banques des filatures heureuses d'obtenir, au rabais, un coton soyeux meilleur que celui du Sudiste. Ils furent dérangés par un moniteur barberin qui battait avec un bam-

bon la mesure de la litanie psalmodiée par trente-deux noirs, aux tuniques bleues. Accotées, leurs épaules supportaient une poutre au milieu de laquelle pendait, par des chaînes, un cube de granit. Sous les calottes de feutre, ces museaux chantaient tendus, la ride au front : « lllah, illah ill... » Froid et goguenard, Forster surveillait avec soin le voyage jusqu'au croc de la grue à vapeur.

C'était le seuil de la première vanne qu'on allait descendre et sertir dans les maçonneries de la base. Haletants, ruisselants, les porteurs piétinaient en mesure sous les mains squelettiques et dorées de Kennedy. Ses omoplates déformaient la chemise de flanelle. Ses bretelles superbes tendaient un pantalon tout bossu contre la fesse au revolver. Perché sur une planche en saillie, Golhood, de la main au diamant, déterminait la verticale, par le fil à plomb, le long de l'arête maçonnée. Perpendiculaire, elle s'enfonçait sous le niveau d'amont, les eaux étant contenues et détournées au loin par un barrage provisoire de blocs, de fascines, de madriers, de vase. En un bachot, le gros Clarter, un torchon au poing, pour sa transpiration, bàtonnait, immuable et silencieux, l'équipe postée dans l'eau, jusqu'aux cuisses, afin de recevoir le bloc. Et Pucton, déganté, oublieux de la Berlinoise, criait, d'en bas, au joufflu Simpson Hill, les mots qui commandaient la reculade, sur rails, de la grue géante, arrivante et sifflante. La minute était solennelle.

M. Héricourt imagina le réseau des fils électriques unissant les destins de tant d'existences soumis à la santé de son esprit. Comme le murmurait Jumillac, en cet instant, il dépendait de leur signe que TElectric- Standard succombât ou non devant les manœuvres coalisées des trois trusts : l'Amalgamated, la Westhin- ^ouse, le Knickerbooker. Depuis quinze mois, Wall- Strcet, devant cette lutte de forces titaniques, était en fièvre. Qui contrôlerait, à Panama, demain, les transac-

lions entre l'Europe, l'Amérique et l'Asie avec les bénétices inconnmensurables des transports ? Oui ? Glamorgan et Ilarriman ? Ou Hockfeller et Barnegie ? Jumillac pai ia pour son maître. Le civilisateur supputa les anxiétés terribles des amis et des adversaires achevant la nuit, en habit, dans les clubs de New-York. D'autres s'éveillaient dans les chambres flamandes et somptueuses de Bruxelles. Les actionnaires cubains dormaient en rêvant de lui, sous la moustiquaire, dans les haciendas de la Grande-Antille, dans les vieux hôtels espagnols de La Havane où les jets d'eau pleurnichent au centre des patios bleus. A Moscou, les ingénieurs déjeunaient en critiquant les entreprises de TElectric- Standard. Et peut-être leur affirmait-elle la possibilité du bonheur ou l'obhgation du suicide, cette dépêche qui leur annoncerait bientôt ia pose de la pierre angulaire où la première vanne allait s'établir, contre tous les pronostics des journaux hostiles, ceux de Santiago, ceux de Cuba, de ^Yashington, de Londres, do Paris, de Marseille, d'Alexandrie.

Oui, Jumillac avait raison. Manuel Héricourt était souverain sur le monde où les passions avides créent la richesse des maîtres avec laide laborieuse des peuples qui labourent, qui martèlent, qui vendent, qui combattent, qui naviguent, avec le secours des éhtes qui pensent, qui induisent, supposent et découvrent.

Et cette vérité traversa le Fils des Siècles qui frémit tout entier.

Saisi par le croc de la gnie, et arraché à l'équipe succombante, le cube de gmnil monte dans la lumière. L'E, rS du trust polis à la surface étincelèrent autant que les arêtes ensoleillées. En un monstrueux effort de vapeur poussive, le bras de fer et la double ohatne évoluent. Us avancent leur charge au-dessus de la profondeur. En bas, Galter se retire sur l'échafaudage flottant, et, le chronomètre en main, siffle.

Lentement, dans un tumulte grinçant, cliquetant de

maillons lâchés, le cube nilotiqae descendit. 11 s'enfonça entre les turbans, les casques de toile, les laines (le cent têtes crépues, les bonnets de cheveux des Bicharins accourus de leurs montagnes abyssines. Le bloc entra dans l'ombre, le long de la paroi. E S s'obscurcirent. Les respirations haletaient. Le fleuve seul continuait à bruire large et divisé en chevauchant ses roches entre les îlots fleuris.

Doucement, comme si la main humaine la plus sage avait, là, posé une chose précieuse et fragile, le cube s'encastra. II glissa dans la quadrature de son alvéole. Des nègres lui enlevèrent sa ceinture de cables et de paillassons. Pour le voir s'assujettir à jamais, ceux qui travaillaient dans les eaux grimpèrent en groupes hardis, par les éboulis et les échafaudages, par les pentes en planches, tandis que les travailleurs de la digue s'agriffaient aux poteaux du téléphone. Désormais, sur cette pierre déclive au sommet, le fleuve, réglé par le génie du Nord, glisserait, à l'heure propice, pour déborder sur les sables, et les transformer en terre nourricière des races.

Gomme le soleil flamboyait au Zénith, une rumeur 'mana de la foule musulmane. Ceux des poteaux glis-

■rent sur le sol. En une minute, les babouches furent rejetées, les bottines déboutonnées et laissées. De la grue à vapeur, les mécaniciens sautèrent. Par centaines, les serviteurs déchaussés du Prophète se prosternaient. La face vers La Mecque, ils se relevèrent. Puis, les mains devant les oreilles, ils prièrent. A plusieurs reprises, la même gratitude envers la Cause de la vie créatrice courba les travailleurs des échafaudages et des radeaux, dans les ondes mêmes baignant '''S écueils qu'on liait avec le fer et le béton. Debout

'ir la digue aux murs obliques, M. Héricourt se put croire le roi de cette multitude adorante.

Quand, après la navigation du retour, on se fut

44 i LE TRUST

hissé sur les ânes pour rentrer, Jumillac, dans la nuit, poussa le sien près d'Andor :

— Surtout n'insistez pas ce soir auprès du patron. Les affaires de nos concitoyens ni les vôtres n'y gagneraient rien.

Andor retint sa bourrique impétueuse qui voulait ai, galop rejoindre le peloton de tête, M. Héricourt et U pacha :

— Well... Ecoutez. C'est votre accaparement du Morton-Field qui nous a mis dans cette extrémité. Songez à ceci, Fenimore Gilt, l'homme pieux de notrr ville, s'est tiré un coup de carabine dans la bouche. On l'a trouvé mort sur sa Bible. Le scandale dure encore ! Si l'Electric-Standard ruine définitivement ma ville, ce sont seize mille voix qui voteront alors pour Bryan, autant dire pour l'immédiate interdiction des trusts.

Et Andor, de son parasol, raya l'espace d'ombres et d'étoiles.

— Ça ne fait rien puisque Taft sera élu. Et Taft a compris que si l'on touche aux grandes institutions financières, le crédit de l'Union serait vite ébranlé.

— Cependant, que notre cité fasse banqueroute, et tout l'Etat des Alleghanys votera contre Taft. Un million de suffrages ennemis. Un million ! La presse de cet Etat ne vous est pas très amicale. L'Amalgamated paye.

— Clamorgan vous apaisera. Ce qui coûtera moins cher que votre emprunt déguisé. D'ailleurs, M. Héricourt ne s'explique guère pourquoi vous vous adressez ici pour une affaire électorale. Voyez les agents de l'Electric-Standard à City-Park. Les affaires d'élection, comme les affaires de publicité générale, se traitent au Clamorgan's Building.

— S'il vous plaît. Jim Clamorgan déclare que Sakavanah dépencl des Alleghanys -Works et de leur directeur, que le Comité exécutif n'interviendra jamais dans les décisions spéciales aux entreprises associées. Notre

ville est dans votre département d'action. Il ne me restait qu'à vous rejoindre ici. Le vieux Joë ne me l'a pas déconseillé. Vous pensez bien que je n'ai pas, en quatorze jours, traversé l'Atlantique horizontalement, la France verticalement, la Méditerranée obliquement, et l'Egypte perpendiculairement, pour repartir les mains vides. D'ailleurs, à Sakavanah, on me lyncherait comme un bon nègre si je rentrais sans le contrat. Vous ne les avez pas vus, le jour du suicide de Fenimore Gilt, défiler, à douze mille, devant le Christian- Club, avant d'aller au-devant de Texpress à papiers, pour contraindre l'aiguilleur de le diriger sur la station de Branchy-Hill, dans la voie de garage, et pour rétablir l'arrêt utile aux trains de bois... Les femmes marchaient en tête. Une petite modiste portait une bannière de calicot où l'on avait imprimé : « Andor a vendu notre vie à l'Electric-Standard pour dollars, 300.000. »

— Ils exagèrent... rectitia Jumillac.

— En Amérique, on n'exagère jamais. On voit grand. Si M. Héricourt était Américain, il aurait déjà compris l'avantage d'augmenter l'encaissement des titres du Columbia-Railroad en nous achetant nos obligations. Une vraiment extraordinaire spéculation est possible. xVccaparez dès aujourd'hui nos actions de l'Export- Company. Oui. Vous les revendrez avec profit dès la hausse déterminée, à Wall-Street, par la nouvelle du Columbia-Railroad seul obligataire de l'Export-Company. Vous croyez que je bluffe, peut-être ? Voilà bien les Français ! Pensez donc quel excitement ! Une compagnie de chemin de fer qui achète une ville et ses vingt-neuf mille habitants rien que pour fabriquer ses traverses et ses manches de pelle ! Ce serait un excitement de premier ordre à New-York, et dans toute l'Union.

Insensible à la splendeur du ciel illuminant d'azur les tombes d^e l'Islam, éparses dans le sol montueux, Andor lançait au zénith les chiffres des calculs chimé-

riques et sincères qui naissaient dans son chapeau blanc à voile vert. Jumillac s'amusait :

— Voilà une incomparable idée, monsieur Andor!... Malheureusement, ici, toutes^ nos disponibilités sont acquises au coton; je ne crois pas que M. Héricourt veuille distraire un cent de nos caisses. Il importe que nous soyons maîtres du marché, pour trois ans,.. Gela nous oblige de commanditer au Caire, par l'achat de leurs titres, les banques de prêts hypothécaires qui permettront au fellah et au Nubien de planter l'arbuste en mille lieux encore incultes ou mal irrigués. Enfin, nous voulons construire très rapidement, donc à prix élevé, avec la Société franco-belge, ce barrag' de la deuxième cataracte.

— Et vous vendrez la balle de coton égyptien à Liverpool un dollar de moins que la balle de la Nouvelle-Orléans. Encore une ville que vous ruinez.

— Non. Elle comprend qu'il vaut mieux s'associer à l'Elec trie-Standard qu'aux trois rivales, à l'Amalgamated, le Westhiiigouse et te Knickerbooker. Elle nous demande la consolidation.

— Consolidez d'abord la « Sakànavah »... et le (( Columbia-Railroad »...

— Si l'on peut...

— Il le faut, dit Andor impérieux.

11 se tut, parce qu'on entrait sur l'esplanade qui précède les palais de l'hôtel . Les dromadaires dormaient, le cou allongé dans le sable, en attendant la fantaisie de quelque bande noctambule. Derrière la haie de cactus aigus, une façade, ciment rose à lignes blanches, resplendissait par toutes ses fenêtres ouvertes sur les lustres électriques. Quand ils eurent mis pied à terre, discuté avec l'audace des àniers dont les muscles grimacèrent entre la calotte blanche et la l)louse bleue, jouèrent la stupeur, la colère, la supplication, enfin, la résignation, l'affabilité offrant de nouveaux services, Jumillac et Andor pénétrèrent

dans la rotonde. Les galeries en fête y convergeaient. Dans leurs perspectives, chatoyaient les valseuses anglaises et américaines aux bras d'officiers en vestes écarlates. Mrs Fiïtler salua, d'un sourire, par-dessus l'épaule de son cavalier à profd de buis et à moustache pendante. Aussi jeune que sa fille, plus vigoureuse, cette dame prenait un plaisir visible à régler son pas sur les mesures de l'orchestre italien, et à vérifier, ,dans les glaces, léclat de ses diamants, la ligne ferme de son corps en mousseline de soie bise. Quand Jamillac se fut changé, il fallut encore parcourir l'avenue de' laque blanche ^et de miroirs, s'insinuer entre les couples, fendre la cohue de femmes décolletées, de gentlemen en smoking. Ces gens applaudissaient à l'humour de Pucton. Il prononçait l'oraison funèbre de la bouteille de Champagne gagnée par une jeune Berlinoise, le matin, au handicap de dromadaires.

Un peu ronde en sa belle robe amarante, cette fille à ])inocle d'or riposta dans un anglais qui mit en liesse 1 auditoire presque entièrement londonien. Jumillac 'examina, quelques secondes, l'aisance mondaine de ^ Pucton, adjudicataire des maçonneries pour le nouveau barrage du Nil. Drôlement gourmé en haut de son plastron et de son faux-col rigides, le frêle jeune homme imitait le ton de la chaire. Il inventait des hîTiodes comiques et saugrenues du plus joyeux effet. — Voilà... dit Jumillac à M. Andor... un bon produit votre sol. Ce garçon de vingt ans n'a point de timidité. ïl observe pourtant les convenances. A. le ir, en smoking, dans ce « palace », haranguer une mpagnie, et provoquer, avec leurs désirs, les lazzis • 1(3 jeunes filles extrêmement élégantes, peut-on penser qu'il graissait encore, à genoux, il y a trois ans, dans les chantiers de Cuba, les pièces de saloco- ] mobile trouée, avant de la louer deux dollars l'heure ? • 'Voilà l'homme que vous devriez associer à la fortune

(le la « Sakavanah ». Je parfe qu'il vous tirerait d embarras, lui !

— Peut-être. Un garçon ambitieux, c'est un spec-^ tacle excitant. C'est une des forces qu'enfante ce monde périssable. L'ambition et l'électricité font l'avenir des peuples,

— A quoi pensez-vous, mademoiselle Landelle?... dit Jumillac en abordant Marceline et Maggy.

Les fauteuils de roseaux soutenaient la méditation des jeunes filles qui contemplaient les remous argentés du Nil autour des écueils, à la lueur des mille et mille soleils lointains scintillant par l'espace nocturne. Enveloppées dans leurs plaids, Marceline, Maggy répondirent à peine. Jumillac s'excusa d'avoir apparemment interrompu une controverse sur quelque point de la morale amoureuse, et s'en fut, avec Andor, vers M. Héricourt qui soumettait à l'interrogatoire Ismaïl pacha. Ce petit homme corpulent, zézayant, aux sourcils très noirs dans une figure empâtée, se défendit.

Quand ces quatre messieurs se furent installés à l'écart, quand ils semblèrent attentifs à leurs propos, Marceline demanda :

— Vous souffrez moins, Maggy ?

— Oui... D'ailleurs, ce n'est pas une douleur terrible. Figurez-vous ça. 11 me semble que mon cœur est dans une main constamment... Une main plutôt amie, caressante, mais inutile, une main dont l'épiderme un peu rugueux froisse le muscle à vif. Des médecins prétendent que c'est le péricarde qui se dessèche et se rétrécit autour de l'organe. Parfois, très rarement, cette main se referme. Elle serre mon cœur, tant que je suffoque, et pense mourir. Bientôt l'étreinte se relâche. C'est une aise indicible que de. revivre.

— Une aise indicible!... Alors pourquoi cet espoir de la mort, ce voyage sous un climat défavorable à

votre maladie?... Si vous disparaissiez^ vous ne le verriez plus, Jim Clamorgan.

— J'arrive ici parce qu'il viendra... Il viendra seul. Il viendra dans tout l'éclat de sa puissance. Je serai un instant heureuse. Il viendra. Il commandera les lords, les pachas, le khédive. On pliera devant lui. On lui fera cortège... Vous verrez ça, miss Landelle ! Il proposera une chose, une autre. Aussitôt les difficultés seront aplanies. Il tient le monde dans sa main. C'est l'Homme, lui.

— Un homme seulement... soupira Marceline inquiète d'un Jumillac équivoque et adorable.

— Pour vous... mais pour moi... gémit l'agonisante... Ah !... Quelle horreur! Quelle horreur !

Livide, Maggy Fiiller se dressa dans le fauteuil. Elle détourna sa face vers la nuit d'écueils et d'eaux bruyantes. Sa frêle main diaphane se crispa sur l'accoudoir. De l'épaule menue, du petit sein rond et laiteux, le plaid glissa le long du corsage écru. Marceline soupçonna la malheureuse d'imaginer Jim avec Filoména Diaz. Que faire contre l'inéluctable ? Trop de foules ouvrières, trop de spéculateurs avaient voulu que l'Electric-Standard s'unît aux Ports-du-Mexique bientôt consolidés avec les voies de fer joignant les deux entreprises. Ainsi, les chemins de Panama, le chemin de terre et le chemin de mer, sont totalement possédés par une seule volonté, celle de Gity-Park, multipliant les raisons humaines de s'évertuer, de souffrir, de grandir et de dompter les énergies de la nature plus étroitement saisie dans le filet des métaux, des fluides. Gela ne valait-il point l'holocauste de cette frôle amante qui criait son désespoir à la nuit des Pharaons éthiopiens.

Marceline s'étonna de ce sentiment. Jamais il n'eût auparavant pénétré son âme. Aujourd'hui elle l'acceptait spontanément. Gertes, il fallait réagir. Elle accusa l'influence de Jumillac encore. Il démoralisait.

4;.0 LE THiiil'

Quoi ? Devant l'agonie môme, l'agonie hurlante dv cette pauvre fille, Marceline pouvait admettre !.i justice de cette mort, afin que plus de richesses vinssent à naître dans le trésor des plus riches, ou, si roii voulait, plus de pouvoir dans les mains des plus puis sants ? Trois années de rude travail et d'amoui héroïquement contenu avaient donc pu changer, en ce sens, l'institutrice de Bruges, et sa foi sociale, égalitaire? Elle regardait la victime geindre, réprimer lesanglots, se mordre les phalanges, satisfaire aux réflexes animaux de la vie traquée. Dans la pénombre, l'agitation de la chevelure rousse sembla celle d'une flamme qui brûlait cette tête convulsive. Et Marcelinr approuvait ça ! Elle avait bien accepté le lynchaïui du nègre à Sakavanah, l'incendie du quartier noir, l'œuvre entière de celui qu'elle aidait, son tuteur, son bienfaiteur; ou bien...

Pourtant elle avait vu tant clp gais villages éclore autour de leurs usines, de leurs gares, et tant de populations faméhques se réconforter avec les salaires. De toute une province cubaine ravagée par les guerres, elle savait la magnifique résurrection : « La mort sert, seconde la vie, comme l'ombre glorifie la lumière. » Cette sentence de Jumillac sonnait dans l'esprit de Marceline. Son esprit chavirait. Ses mathématiques mêmes ne lui donnaient point de repère ; car « plus » et « moins » sont identiquement utiles à toute démonstration du nombre.

MaggyFiïller ne recouvrait pas le calme. De ces continuels soubresauts, Marceline souffrait jusqu'à tressaillir aussi. Elle feignit de se tromper sur le degré de ce chagrin, de le croire moindre. Gentiment ironique^ elle nomma Bérénice, la Bérénice de Racine de qui l'institutrice jugeait l'aventure semblable. A plusieurs reprises, les deux amies avaient relu le poème français. Doucement, à voix basse, Marceline rappela les vers qui formulent la peine de la princesse immolant son

amour à la gloire de Rome et de l'empereur Titus :

— CHravez-vous fait '? Hélas ! je me suis crue aimée; Au plaisir de vous voir m^n âme accoutumée 'Ne vit plus que pour vous : ignoriez-vous vos lois Quand je vous l'avouai pour la première fois ? A quel excès damour mavez-vous amenée ! Oue ne me disiez-vous : Princesse infortunée, On vas-tu t'engager. et quel est ton espoir? .\(^ donne point un cœur qu'on ne peut recevoir ! Xe lavez-vous reçuT cruel, que pour le rendre, Uuand de vos seules mains ce cœur voudrait dépendre ?

Maggy Fiiller s'apaisait. Elle laissa leurs mains se joindre ; cela lai communiquait du calme. Elle put se maîtriser et reprendre dans le fauteuil une posture de nonchalance.

— Les hommes, dit ensuite Marceline, appartiennent à tant de lois qui ne sont pas nos lois î On nous enseigne très mal les choses. On nous apprend que rien ne l'emporte sur un amour désintéressé. Tout remporte sur cela. L'autre poète tragique de notre xv[i^ siècle, Corneille, a décrit d'effroyables combats entre le devoir et la passion. A la vérité, cette lutte jiilérieure n'est pas si dramatique. L'homme de nos élites sacrifie aisément ses amours à ses obligations sociales, à ses principes ou à ses théories. Disons plutôt à son orgueil, même à ses vanités. Moi, j'aimerais peut-être quelqu'un et ce quelqu'un a du goût pour moi. Nos esprits s'intéressent aux mêmes sujets. Nos jeunesses trop souvent rapprochées se convoitent. IJi bien : lui s'ingénie à se faire détester de ma candeur. Il accomplit les actes que. je réprouve, afin de |)rovoquer mon mépris. Ensuite, il use de toutes ses

races naturelles pour me séduire de nouveau ; et plus

empiétement. Il entend que je déteste son âme, son caractère, sa vie, et qu'en même temps j'adore son intelligence et son charme extérieur. Son orgueil exige

43^ LE TRUbi

qu'on Taime assez pour le chérir en le haïssant. Il Tavoue, d'ailleurs. Et lui que je vois blêmir, partir dès qu'un autre homme me parle, une seconde, lui sacrifie, cet amour certain à sa volonté de m'avilir en me forçant d'aimer, en lui, un être indigne de moi... Vous comprenez ?

M"*' Landelle s'arrêta. De son regard aigu, Jumillac, pour ainsi dire, la touchait à distance. Devinait-il les confidences ? Avec mépris, il la dévisagea bien qu'autour de la table, M. Héricourt et le pacha discutassent, les têtes rapprochées, en dictant à l'ingénieur, parfois, des chiffres, en évinçant les observations d'Andor. Le shérif de Sakavanah mâchonnait son cigare. Il simula le besoin de rédiger à l'écart sa correspondance, les jambes mieux étendues. Marceline sentit le rouge de la honte échauffer ses joues, son front. Elle trahissait. Jumillac constatait la trahison. Une fois de plus, après cent, après mille, l'amante éprouvait le réel du joug que le séducteur maintenait sur elle. Détestant sa propre bêtise, Marceline concevait bien à présent que, de les voir toutes deux émues dans la nuit, il avait déduit le probable d'une causerie sentimentale, de confessions réciproques, de plaintes superflues et indiscrètes. D'où l'insistance de ce regard impérieux qui désignait la faute. Tout cela était simple. Il eût fallu le comprendre moins tardivement. L'atroce domination, tout de même.

Marceline considéra son maître, fin dans l'étui du smoking, du linge mol, et sous l'auréole de paille qui découvrait le plat des bandeaux autour de cette face aquiline, hàlée. Robuste, Marceline l'eût brisé dans une lutte comme elle en soutenait, parfois, au gymnase de la pension, contre les plus musclées de ses condisciples. Que c'était fort ce qui l'empêchait, à cette heure, de se ruer sur l'insolent, de crever ces yeux malins, de tordre ce cou mince et patiné comme une

chair de statue antique, celle de quelque Eros endormi pour la lampe d'une Psyché.

« Psyché mon âme ! » pensa l'adoratrice avec la réminiscence du poète. Inerte, en son plaid brun et vert, Maggy confiait sa peur de voir Jim repartir sur le yacht desDiaz, sans pousser plus loin qu'Alexandrie et le Caire. Les Barberins baissèrent les glaces fermant le hall du côté du Nil ; car la fraîcheur des nuits tropicales naissait. Noir et bleu, le paysage se recula, plus illusoire, avec les silhouettes de ses palmiers, les mouvements argentés des eaux, les lignes simples de la terre, et le pétillement des étoiles dans l'univers courbe.

J'étouffe... fit bientôt Maggy... Je dois me retirer. Bonsoir. Non, je n'ai besoin de personne. Quand ma mère aura fini de faire la coquette avec les capitaines anglais, elle prendra soin de moi. J'eus le tort de me piquer moi-même pour absorber le sérum allemand que mon docteur cubain me dosait avec tant de précautions, le pauvre ! 11 se donnait, pour moi, bien du mal. Savez-vous que j'ai envie de l'épouser avant de finir? Feriez-vous ça, miss Landelle ? Pourrais-je dispenser du bonheur à quelqu'un en continuant d'aimer un autre à part moi ?

— Ce docteur sait-il votre sentiment pour Jim ? Oui. Alors, je ne vous le conseille pas.

Marceline analysa, pour Maggy, le double supplice d'Angel Ortiz et de Sylvie Ortiz. Leurs lettres demandaient à M. Héricourt de quitter les Alleghanys- Works. Dans une capitale, la malheureuse femme oublierait peut-être, au milieu des distractions, les idées noires. Debout, les deux jeunes filles déploraient ce double supplice, sans même s'apercevoir que, de la galerie, plusieurs cavaliers en vestes écartâtes les admiraient, brillantes et parées.

— Alors, c'est que j'ai couru toute ma chance !... soupira Maggy... Je n'épouserai pas le D' Rosas.

— S'il VOUS aime, pourtant, s'il vous aime comm< Angel Ortiz aime Sylvie, votre docteur souffrira.

— Oh, nous avons flirté beaucoup. Beaucoup. Je lui laisse des souvenirs vraiment généreux.

Dans le sourire las de l'Américaine. M^'^ Landelle cherlia le commentaire de cet aveu. Maggy laissa douter de son innocence en interrompant le propos par une brusque invite à gagner l'ascenseur avec elle. Elles se faufdèrent dans la valse. Elles admirent, à les saluer, Pucton. Il leur présenta la Berlinoise animée par la danse et le Champagne, pavoisée de rubans à flots, avec une négresse de carton dans la tignasse. Pendant que INIaggy la félicitait, Mrs Fiiller arriva, toute capiteuse :

— Maggy ! Maggy I . . . Savez- vous pourquoi vous voyez les officiers ici?... On a télégraphié du barrag-e. On craint une sédition des Baggaras. Oui... Demain, ces messieurs prennent le bateau pour rejoindre lem-s postes, et mener une reconnaissance. Il paraît qu'on peut les suivre sur la dahabieh à vapeur de Cook. Vous venez, hein ?... Est-ce excitant ?... Ainsi les dames anglaises du .Transvaal ont assisté à des combats, en pique-nique.

Mrs FQller semble au comble de l'espoir. La Berlinoise se tape la jambe à coups d'éventails, et s'exalte. En vain, M'^*' Landelle demande si la place d'une femme est bien sur un champ de bataille.

— Bataille! Ce ne sera pas une bataille, hélas!... s'écrie Mrs FûUer... mais une simple reconnaissance, une partie de chasse.

— Un rally-Baggara... ajoute Maggy, moins jràie, et en éveil... Vous avez votre amazone, miss Landelle ?

— 11 y aura des dromadaires au barrage, si nous télégraphions... assura la Berhnoise.

Et ces dames furent dans la rotonde, au guichet de la poste, accaparer Barberins et sais pour les préga-

ratifs. L'idée enfiévra les hiverneurs de riiôtel. Les tuberculeux aux larges oreilles décollées se hâtèrent. Ils voulurent voir « ça ». Combien la dahabieh de Cook pouvait-elle contenir de personnes ? On houspilla les saïs rouges brodés d'or, accrus de fastueux turbans et de pantalons ovales à mille plis, et qui para- (h\ient dans le vestibule. Un capitaine anglais refusa très poliment de renseigner ces dames, ces messieurs* 11 ne savait rien. Il lissait sa longue moustache fauve sous son nez pourpre, et ramenait les pans de sa veste ècarlale contre sa taille, sans rien contirmer, rien nier des suppositions.

M^''^ Landelle laissa ce tumulte. Elle gagna son appartement voisin du salon réservé aux secrétaires de ^L Héricourt. Elle vint y prendre une liasse de notices aiin de les parcourir avant le sommeil ; mais elle ne put lire utilement. La conversation du soir la troublait encore. Surtout elle ne se pardonnait pas de s'être confiée à cette fdle peu scrupuleuse dans ses llirts, et qui le confessait. Donc, une passion si furieuse, si publique pour les attraits de Jim Glamorgan navait pas tant absorbé miss Fiiller qu'elle n eût consenti des privautés à son docteur cubain. Et elle feignait de mourir, parce qu'une autre se mariait avec le fils de l'Electric-Standard ! Et elle trompait si bien les gens que Marceline lui avait ouvert entièrement son cœur en livrant le caractère de Jumillac à la discrétion de cette farceuse. . . Farceuse ou trop bonne ?

Le bruit d'un choc mou bouleversa M^^*^ Landelle. Un de ces petits lézards qui adhèrent au plafond par les ventouses de leurs pattes, avait lâché prise en happant un moustique. Il se redressa parmi les papiers du guéridon pour dégringoler sur la natte, fder, disparaître en un recoin. Marceline eut de la peine à réduire Teffet nerveux de sa répulsion. Etre seule dans celte chambre, avec les botes singulières du tropique,

4û(; l-E TRUST

la navra. La camériste de Tétage ne répondit pas à Fappel de la sonnette. Marceline ne récupéra rien de sa froideur ordinaire. Des larmes lui noyèrent les yeux, parce qu'elle pensait à la douceur de vivre deux, d'être rassurée par l'ironie de Jumillac. Elle s'effondra dans le rocking-chair, puis s'éventa sous la moustiquaire du lit, jusqu'.à ce que le fluide d'une présence invisible eût disparu. Comme toutes les ampoules électriques s'irradiaient, le vermeil des flacons brilla tant, sur la toilette, qu'il fatigua Marceline. A tout instant, elle craignit que le lézard ne lui grimpât dans les jupes. Elle eut envie de crier, par la fenêtre, vers les Arabes accroupis dans le sable de la cour, près de leurs ânes debout et de leurs dromadaires vautrés. Elle n'osa. ïiUsuite, elle voulut se déshabiller, mais jugea trop lassante la tâche de se dégrafer le corsage. Alors, stupéfaite de son inertie, elle pensa que ses défauts détournaient Jumillac. Il ne la désirait point. Jamais, contre son cœur, elle ne le tiendrait éperdu. Et ce fut un vide qui s'élargit au delà des baies, par delà le cercle de la tour contenant le boudoir, plus loin que la ville d'ombres et de murs lunaires, plus loin que l'horizon rejoint par le cours azuré du Nil. La sensation devint atroce. La vierge n'en pouvait plus. Depuis un an, elle matait sa folie. Elle réprimait les élans de sa chair, elle étouffait sa faim sensuelle, elle garrottait les gestes de ses membres et les pulsations de son artère. Elle bâillonnait sa bouche avide. Jumillac, cependant, la possédait mieux que si elle eût été sa femme ou sa maîtresse. Elle ne le niait plus. C'était avec le savoir de cet homme qu'elle travaillait. Aujourd'hui, c'était avec la méchanceté de l'ingénieur qu'elle jugeait. Ce soir, n'avait-elle pas tenu la mort de Maggy Fûller pour une chose sans importance devant l'union de l'Electric-Standard avec les Ports- du-Mexique ? Tout à l'heure, plutôt que de se révolter contre la liesse de ces Anglo-Saxonnes et de

LE TRUST Vol

CCS Américaines, de cette Allemande, contentes de voir les mitrailleuses tuer des fanatiques, Marceline n'avait même point refusé de se joindre à l'excursion. Oui, la férocité calme de Jumillac pénétrait son amante. Elle devenait lui tout entier, ce qu'elle haïssait, ce qu'elle adorait de cet homme. Et il ne voulait pas d'elle.

Non, il ne voulait pas. C'était visible. Positive, elle renonçait au mariage. La fortune lui manquait trop. A quoi bon imaginer des chimères? Jumillac exigeait d'abord la puissance que procure l'argent. 11 semblait même difficile d'être sa maîtresse. A plusieurs reprises, le frôlement de leurs êtres et la communion d-e Iteurs sciences les avaient rendus haletants l'un près de l'autre, avec les sourires de la promesse, avec les b0(uches de la luxure ; mais, lui, toujours, s'était .assagi le premier. Une nuit, il avait brutalement raculé sa main. 11 avait, une autre fois, écarté sa' figure, et posé la question technique signalant Ja reprise du labeur. Pourquoi n'avait-il pas traité Marceliûfe comme le marin suédois avait traite la grosse Emilie ? Et, pourtant, Jumillac blêmissait lorsque Pucton, un moment, réussissait à séduire la secrétaire (le M. Héricourtpar un de ces paradoxes 'bien yankees ([ui dérident les plus moroses. Sans .doute cette pMeur subite, cette rage presque grinçante ne trahissaient (juc le dépit de craindre une influence rivale dans l'esprit de la collaboratrice. Jumillac prétendait qu'elle lui son amoureuse chaste, rude avec tous les autres.

Cependant, il ne l'aimait pas. 11 n'aimait pas jusqu'à tromper ses calculs pour assouvir son instinct sur la lille de vingt ans que Marceline voyait, dans le miroir, si fraîche, et les seins hauts. Elle dénouait pourtant une chevelure lumineuse. Les lono-s cils sombres ne couvraient qu'à demi la franchise des yeux clairs. Marceline avait lentement dépouillé sa robe du soir, et conimençait .sa toilette de nuit, lors-

quelle ouït Jumillac discuter avec Andor dans le salon voisin, celui-ci partir, le jeune homme remuer des livres, étendre des plans.

L'audace démente fut d'ouvrir une porte, et de traverser un couloir, de tourner le loquet de cuivre, avant de s'arrêter, éperdue, balbutiante devant lui qui ne s'étonnait même pas. Il prit l'épure à deux mains pour ne pas les tendre à l'intruse. Retranché derrière cette carte volumineuse, il questionna :

— Où donc avez-vous mis le dossier Pucton ? M. Héricourt demande les devis.

Si toutes les choses ne s'étaient, devant elle, confondues, si l'incendie de ses oreilles ne l'avait abasourdie, si les fibres de sa poitrine ne s'étaient tendues violemment, Marceline se fût enfuie; mais elle s'était enfuie de sa vie pour saisir une joie sublime, dussent le ciel tomber, la terre se fendre et l'enfer l'absorber dans ces catalysmes. L'audacieuse haussa donc Jes épaules en essayant de rire et de dire :

— Cherchons ensemble. Voulez-vous?

Sa gorge n'exhala qu'un son faible. Marceline se trouva seule encore, loin de Jumillac qui marchait, en lui tournant le dos, vers le coffre des plans. Aussitôt, du froid la transit. Il la lit trembler des chevilles à la nuque. Elle comprit qu'à la place de la bacchante héroïque, il n'y avait plus déjà qu'une créature timide et ridicule, malgré son peignoir indécent sur les formes du corps.

— Vous ne savez pas où vous avez mis le dossier?... répéta Jumillac, qui roulait la carte avant de la caser... Dans la vahse noire?

Elle put dire oui, un oui étranglé. Elle rassembla ses jabots de mousseline devant son inutile beauté. Jumillac continua de tourner le dos en fouillant la valise.

— Nous allons aux chantiers du barrage demain matin. M. Héricourt vous prie d'y venir aussi... V^ous

lui donnerez peut-être une idée, car ça traîne. Pucton ^ n'a pas pu recruter ici un personnel suffisant de morit cauds. L'équipe de Forster n'a pas encore renforcé la maçonnerie pour flanquer sérieusement les appareils de la vanne... Il n'y avait cependant qu'à bâtir sur le granit de l'écueil... Voilà les devis... Vous avez trop chaud, n'est-ce pas?

Il se retournait. Il feignit de s'apercevoir seulement que Marceline était là, nigaude, à demi nue sous les ailettes rapides du ventilateur. Jumillac déficela le dossier, et compulsa les cotes tout en parlant.

— Il fait chaud, ce soir, mais j'ai eu pis à Cuba... Est-ce que vous vous reconnaissez dans ce devis, vous?... Tenez, ici... Le total de 44.637 livres égyptiennes... A quoi ça rime-t-il? A quoi çà rime-t-il, mademoiselle Landelle ?

Sans répondre, elle s'était, par-dessus l'épaule, i inclinée. Peureuse, le tocsin dans le cœur, la vierge respirait le parfum des cheveux mâles, et sa main ne ; comprimait plus les dômes de sa gorge. Une ineffable [ saveur lui vint aux lèvres. Allait-il enfin l'aimer, lui? [ Elle se pencha, interrogative et muette. Il la regarda. [ Ses pupilles noircirent. Lartère battait bleuâtre sous la tempe creuse. Marceline se pencha plus en constatant la précipitation soudaine du souffle, et qu'il s émouvait. Alors elle étendit la fraîcheur de son bras sous cette bouche séchée par la fièvre subite du désir, comme si elle eût voulu, de l'ongle, souligner un chiffre explicatif. Se souriant, toute l'âme à la face, ils restèrent ainsi. Une minute s'écoula, Marceline attendait qu'on la saisit. Evidemment, lui voulait qu'elle ^ ébauchât la première une parole, une action décisives, ;\ cela contre toute pudeur, contre toute crainte d'être odieusement méprisée. Marceline ne put vouloir. Pendant une minute, elle remit à la seconde suivante ce ^ste qui l'eût livrée. Tous deux souriaient, pâlissaient, rougissaient. Il dit enfin :

460 LE TRLST

— A quoi pensez-vous?...

— A vous, et à moi... miarmura-l-elle en fermant les yeux.

— Vous tenez donc beaucoup à souffrir ?

Il la dévisagea si méchamment qu'elle dut reculer, bien qu'elle attendit, autant que l'étreinte, un éclat de cette sorte. Jumillac se leva en repoussant la chaise :

— Nous perdrions, vous et moi, l'avenir de nos vies. Mais oui. On m'accusera de vous avoir courtisée dans une intention pratique.

Marceline se résolut à. tout éclaircir :

— Des intentions pratiques ! Sur une pauvresse comme moi !

Il enfonça les mains dans ses poches, et, la visant aux prunelles :

— Vous savez bien que vous êtes la tille de M. Iléricourt.

— Comment ça?

— Vous n'en doutez plus.

L'espoir d'être riche, dotée, mariée à Jumillac exalta l'espoir de la jeune fille. Elle répétait :

— Rien ne m'a permis de soupçonner...

Elle n'acheva point. Trop de honte l'étouffait au souvenir de sa mère.

— M. Héricourt, lui, ne doute plus. Agissez donc comme sa fille, et non comme une institutrice qui s'amuse avec le secrétaire.

Avant qu'elle pût le regretter, l'orgueil de iNtarceline se rebiffa :

— Assez!

Il haussa les épaules.. Il marchait de long en large. Dans la parenthèse de ses deux rides, la bouche narguait :

— Si je ne vous aimais pas, et pour vous, ma chère,, si je ne vous aimais que pour mon plaisir, mais je vous aurais prise, emportée dans cette chambre que vous laissez ouverte exprès...

Haineuse elle l'eût tué. Elle balbutia qu'il l'insultait et que c'était lâche, qu'il se méprenait singulièrement ; et puis, son visage grimaçant sous les larmes, elle se cacha la figure avec les mains. Elle suffoquait. Elle s'assit.

— Vous insulter, mademoiselle? Oh! non. Vous pensez bien que pour parler ainsi, il faut que je domine, par un effort de volonté peu commun, ma passion, mes instincts, tou-t ce que vous devinez en moi depuis un an, et qui vous émeut. Nous sommes des gens un peu supérieurs, j'imagine. Nous n'allons pas, l'un ni l'autre, risquer l'avenir de nos existences qui peuvent être belles... très belles; et le risquer, pour quoi? Oui, pour quoi? Votre candeur attribue à ce que vous ignorez bien de l'importance ! Si vous saviez ! x\h, si vous saviez. Ça ne vaut pas la peine de mentir, de se cacher. Vivons loyalement!...

Il soupira. La table les séparait avec ses paperasses. Il se baissa vers le dossier Pucton, attira la feuille et conclut :

— Travaillons. A quoi riment ces quarante-mille livres égyptiennes ?... Vous n'en savez rien ? Moi non plus... Vous partez ? Eh bien : à demain. Bonne nuit, mademoiselle.

Elle n'avait pas refermé sa porte en chancelant, déjà le profanateur quittait le salon. Marceline écouta s'éloigner les pas.

« Vivons loyalement. » Que voulait-il dire par là, ce fourbe qui avait failli déshonorer son maître, son ami, en laissant un commis imbécile expédier la deuxième convention de Chicago? Que voulait-il dire à celle qui, radieuse de passion franche, venait s'offrira lui. A lui qui déclarait son désir, qui l'avouait avec dépit ; mais qui l'avouait enfin. Il l'avouait. Oui.

Couchée, toute salée deseslarmes, Marceline s'affirmait, à voix haute cette félicité qui ressuscita d'entre ses douleurs. L'amante aurait sa revanche. Elle le crut.

Soudain, Marceline dormit un peu. Au réveil, le drame de la nuit lui fut d'abord un irréel souvenir de cauchemar. Ensuite, elle en précisa toute l'iiorreur. Elle se décrivit Jumillac dur et méprisant, soucieux, avant tout, de sa réputation. Il évitait, d'abord, l'épithète de séducteur intéressé. Lui ! Le courtisan d'Inès Alviiia. le menHeur ! Ou biea espérait-il que M. IMricourt doterait plus tard, et avec prodigalité, sa fille douteuse ? Jumillac attendait-il l'évolution de cette générosité paternelle pour se permettre d'aimer la pupille de son maître, pour la. demander en mariage ? Main^ tenant, la dot pouvait être minime encore, un simple présent du tuteur.

Marceline, en tout cas, "souffrait de sa honte. Elle ne put même cacher aux caméristes son insomnie.

(( Vivons loyalement. » Jumillac l'accusait de mensonger. C'était là d-e ses théories ordinaires. Pareil à cette lumière africaine qui révélait fes tares des choses, il professait le cynisme téméraire. Il rejetait toute hypocrisie, hormis celle de la politesse et celle des aJaires. Encore sa courtoisie était-elle sèche,, et son astuce brève. En cela du moins, il s'affirmait le' disciple de M. tiéri court.

Peut-être aussi le disciple avait-il parlé sineèrenfiient, noblement. Il avait refusé la bassesse d'une intriguer secrète nuisible à leurs « chances », comme disait miss Fûller. Il visait haut. Souvent il avait pom- Marceline, chanté son rêve de puissance,, et sa foi en la richesse qui procure instrument d'universelle domination, sur la vieiEe Europe, sur la jeune Amérique, même sur cette terre des Pharaons où naquit la mentalité des hommes, sue, cette terre sablonneuse, mal ombragée par les palmes trop hautes des dattiers, sur cette terre enfouissant la ville de plâtre et de boue sèche, sur ce fleuve de préhistoire où fumait le steamer. Déjà, s'embarquaient les chefs des troupes prêtes à latlaque desBaggaras, ennemis de l'Electric-Standard

et de ses entreprises sur le désert nubien. Un Jumillac ne pouvait être assimilé à quelque fils de boutique, ■•oureur de dot. L'or dans ses mains brillerait toujours comme un sceptre, jamais comme un gain de rentier, un bénéfice de marchand, une mise de jouer, ou une promesse de débauché. Etait-ce l'or même ?. . . Marceline n'en voyait que peu dans les affaires du trust. Elle n'ignorait plus que les titres classés dans les coffresforts de La Havane, de Gity-Park, de New-York, de Paris, de Moscou et du Caire représentaient bien plus de puissance effective que n'en eut pu dépenser la valeur exacte en or des usines, des domaines, des navires, des voies ferrées sur lesquelles s'étendait l'emprise de leur (( Holding Company. »

Force supérieure à ses éléments, force impondérable

e et toujours accrue par des émissions, symbolisée par des hausses successives, sans rapport fixe avec le chiffre de l'avoir industriel ou financier, force purement

^ (( idéale », en somme, qui s'épanouissait dans les cer-

[ veaux des Clamorgan, de ^I. Héricourt et de Jumillac. Avec leurs espoirs et leur foi, ils enthousiasmaient la confiance des foules, la changeaient en crédit, la distribuaient en salaires. Ces poètes créaient, avec leurs

, imaginations, une vie neuve des peuples, et si réelle

\ qu'elle en appelait aux armes pour protéger ses chances,

[ haineusement.

Telle était la puissance que Jumillac voulait, par

le moyen de l'or. Marceline Landelle, savante, logique

' mathématicienne, pouvait-elle comparer,, sans

Itise, cette merveilleuse ambition à celle d'un petit

» bourgeois préparant un riche mariage » ? Non.

l'^t que pouvait-il devenir, sinon un maître souverain, jeune homme que Marceline regarda sortir du vestibule au milieu des Anglais en uniforme kaki, coiffés du casque blanc à pointe de cuivre ? Lui, semblait aussi \r chef de ces officiers, même du colonel sféant à la moustache fauve, au nez violàtre, et qui reçut, avec

gratitude, la carte dressée par Jumillac. Us parurent en approuver la topographie.

Cependant, les nègres chargeaient les dromadaires de valises, de paniers à lunch, selon les ordres de Mrs FuUer. Sa fille, la Berlinoise, plusieurs dames emmaillotées de voiles verts, quelques-uns des tuberculeux aux oreilles décollées, Andor, tous les hôtes notables du caravansérail se dirigeaient vers la rive.

En son canot automobile, Ismaïl pacha emmenait tout ce monde à la chasse des fanatiques, pillards de chantiers, incendiaires de hangars, assassins de géologues, d'arpenteurs et de courriers. Et c'était un excitement fou derrière, devant la haie de cactus, parmi les criailleries des âniers en tuniques bleues. Cent Barberins embarrassés de leurs soutanes blanches, se hâtaient, apportant des plaids et des nécessaires, des carabines de chasse. Les évolutions des attelasses amenèrent, au geste impérieux du portier prussien, leurs victorias devant les dames en retard, devant M'^'^ Landelle déçue de manquer Jumillac, confuse de sourire avec ces personnes si iières de leur cruauté que partagea d'ailleurs Andor. Le yaclit fluvial d'Ismaël Pacha partirait avant le steamer des officiers, de leur escorte, un peloton de cavalerie égyptienne, et une batterie à dos de mulets. Lorsque les invitées du gouverneur arrivèrent sur le port, au trot de leurs équipages, elles assistèrent à l'embarquement des chevaux blancs. Les soldats au fez droit les conduisaient, par la passerelle, sur le pont inférieur du bateau. Le harnachement tout neuf des mulets, l'éclat des canons en cuivre bien fourbi que six bêtes avaient sur l'échiné, tandis que les autres portaient les affûts, les roues vernies, les caissons verrouillés et même une forge de campagne en trois charges, avec son soufflet, son enclume, son fourneau, tout cet appareil, amusant comme des jouets, plut à Mrs Fiiller et à la Berlinoise. En jupe courte, et

LE TRUST 4(;;x

l)ottée de cuir fauve, ses bras trop roses, visibles à travers le canevas de sa blouse, cette gretchen agaça fort Marceline qu'elle s'efforçait de conquérir par mille grâces inopportunes. L'agitation mit en eau la Beriinoîse sous le soleil déjà fulgurant.

Ismaïl guida les dames à bord. Il les installa sous la tente d'avant. Il fit distribuer des lorgnettes par un sais nègre et soutaché, afin que l'on put apercevoir les hippopotames folâtres dans les lagunes, sur la rive gauche, puis distinguer les colosses de Séti P', dans les décombres du temple d'Ammon, sur la rive droite. Gras et rond dans la tunique de coutil étoilée d'or, le pacha s'excusâit auprès de M'^*" Landelle de montrer le Nil au lieu de la Seine, un sanctuaire d'Ammon au lieu du Louvre, des Tuileries. Marceline le raillait, affable, et anxieuse de savoir comment la saluerait tout à l'heure Jumillac. Parisien forcené, Ismaïl déplora son obligation de vivre « au village ». Ainsi nommait-il le siège de son gouvernement. Dans les alentours, il possédait d'immenses domaines, dit-il à la Berlinoise, cultivés par les fellahs et les nègres. Il remercia M"'' Landelle parce queM. Hérieourt achetait sa récolte, comme Tan pasé. Cela dans un moment de crise finaiv cière, de surproduction agricole, dont abusaient les filatéurs européens pour retarder leurs commandes habituelles. Ils eussent laissé les stocks s'accumuler dans Alexandrie afin de provoquer la baisse favorable à leurs acquisitions futures, si l'Electric-Standard, prenant le marché en mains, n'avait pourvu toute l'Europe de coton égyptien sans prélever même le bénéfice ordinaire du courtage. Quelle loyauté ! Que de billets bleus Ismaïl dépenserait sur le iDOulevard, avec Andor, s'ils se retrouvaient dans \es restaurants, aux courses, dans les boudoirs d'actrices. Toutes, le pacha les connaissait par leurs noms. Il n'ignorait rien de leur carrière; des pièces où elles avaient paru. Et il plaignait, de tout son cœur, M''^ Landelle qui avait si

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peu fréquenté le théâtre pendant son séjour à Paris. Chose qui lui semblait extraordinaire, incroyable, atroce. Andor protesta. La planète entière, son hum<inité en travail, la guerre et la paix, le labeur et I, richesse n'étaient-ils que les moyens d'entendre deactrices françaises ? Oui. déclara, plaisamment, Ismaïl. Applaudir Réjane, Otero, Bartet, Lantelme, Balth\ dans une loge de face, après un dîner chez Paillard, après un souper chez Larue, c'était le seul bonheur digne de tous les efforts planétaires. Et le pacha pardonnait presque au Nil de ne pas couler sous le pont delà Concorde, de ne pas clapoter contre les pontondes bateaux mouches, puisque l'épandage du limon, mieux réglé en Nubie par le barrage de l'Electric-Stan dard, multiplierait l'effervescence des arbustes fertileen coton, donc en livres égyptiennes, et en louis d'or, offrande au génie des vaudevillistes, des musiciens, des comédiennes, des cantatrices, et des chroniqueurs parisiens, à l'esprit de la France qu'ils rendent aimable.

Inattentive, JVr'*' Landelle ne songeait qu'à Jumillac. Elle eut beaucoup de peine à gratifier de réponses gracieuses le pacha dont l'extrême courtoisie s'empressait. Apparemment, il savait aussi la paternité adultérine de M. Héricourt. Marceline bénéficiait de la légende. A l'improbable péché de sa mère, la fille devrait-elle la fortune et le pouvoir que Jumillac attendait ? Lui-même apparut au flanc de la cheminée, s'avança directement sur la jeune fille. Il se découvrit. Frémissante, elle lui souriait, de crainte qu'il n'appréliendàt quelque rancune. Elle suppliait les Forces Inconnues d'éclairer l'ingrat surl'àme de l'amante. Ce fut sans doute ; car, lui serrant la main à la façon des camarades, il demanda :

— Avez-vous compris ?

— Je crois avoir compris... approuva-t-elle.

Ses genoux tremblaient tant qu'ils se choquaient sous

la robe. Heureusement survint M. Iléricourt. Désireux de lui communiquer une lettre de Rolande, il emmena Marceline à l'écart. Telle que les précédentes, cette missive contenait plusieurs allusions aux sympathies du tuteur pour sa pupille si parfaite, pour l'auxiliaire jusqu'alors introuvable. M. Héricourt renchérit. Surtout il admira l'assiduité avec laquelle M"'' Landelle vérifiait tous les détails de leurs affaires sans omettre les soins de son élégance ni l'activité physique d'une vie sportive. Elle devenait un être complet, pareillement apte à jouer son rôle de mondaine brillante jusque dans le caravansérail du désert, et à remplir les fonctions d'un commissaire des comptes permanent dans les bureaux improvisés en toutes les auberges du globe, sur les paquebots, aux coins des sleeping-cars. Gomment remercier ce dévouement presque filial ? M. Héricourt nappuya guère sur le mot filial. Marceline conçut pourtant que l'adjectif n'avait pas été choisi au hasard. Humiliée, elle s'accouda sur le bordage, sans bien voir les trios de palmiers devant les dunes blondes, ni les files de dromadaires prétentieux colportant le maïs, ni le fellah qui hâtait sa course en s'agriffant à la queue de son buiïle fouetté. Marceline, encore une fois, se plaignit de vivre comme une princesse en voyage, de palais en palais, avec, pour compagnes, les flatteries des plus puissants. Ismaïl pacha, à cette heure môme, lui vouait, comme Joë Clamorgan, à New-York, toutes les attentions imaginables. N'eût été le remords de suivre une chasse à l'homme, cette heure encore semblait trop admirable pour une pauvre secrétaire.

M. Héricourt esquiva l'explication :

— Vous détestez que l'on aille, en partie de plaisir, fusiller ces misérables. Moi aussi. Cette Mrs Fiiller et sa Berlinoise m'oiïensent. Pourtant, devons-nous laisser les barbares assassiner encore d'autres braves gens, après ces malheureux arpenteurs égyptiens, après trois courriers ? Devons-nous permettre que ces sauvages

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incendient nos liangars aprèf? avoir capturé les gardiens ? Lundi, les caisses de dynamite ont fait explosion. Eh bien, quelques secondes plus tard, cet accident eût pu coûter la vie à vingt ou trente des travailleurs qui accouraient avec la pompe et les échelles, pour éteindre l'incendie allumé par ces Baggaras. Malgré toutes nos diplomaties, cette tribu refuse de livrer à la police les meurtriers. Elle leur donne asile. Elle les montre en exemple aux siens. Elle invoque les souvenirs du Mahdi. A deux reprises, elle a tiré sur les g'Cndarmes du Khédive venus pour réclamer des captifs. Elle convie à la guerre sainte les tribus voisines. Les plus fanatiques se rassemblent, lis menacent nos chantiers. Comment faire ? Les moyens de la douceur ? Oui. J'avais augmenté, simplement, le nombre de nos patrouilles civiles, et dit qu'on embauchât soit au Caire, à la mosquée El-Ahzar, soit autour d'Assouan, un marabout capable de prêcher le calme à ces furieux. Par malheur, Jumillac a spontanément écrit à la légation de France. Zélés, nos agents consulaires ont obtenu du gouvernement la dispersion immédiate des pillards. Quand jai voulu m "opposer à cette expédition, l'équipe de Forster nous a télégraphié son départ immédiat du barrage. Elle abandonnait la mise en place des vannes, si l'on n'assurait pas la sécurité des travailleurs américains. Voyez-vous le barrage sans l'équipe Forster, avec les six vannes hydro-électriques, et l'écluse, à monter entre les rapides ? Van Hoven et Colhood ont, paraît-il essuyé des c-oups de fusil pendant qu'ils étaient, la nuit, à l'affût des chacals. Pensez donc, abandonner la mise en place des vannes et de recluse ! Trois mois de retard avant qu'une autre équipe arrive de Gity-Park ! Croyez-vous que nous aurions pu sigTier dans -six semaines, nos contrats du Caire avec le Crédit Foncier Egyptien ? Non. Il a bien fallu consentira user de la manière farte. Oui, et « votre » iumillac s'en félicite. Il estime bon que

l'Electric-Standarcl témoigne de son pouvoir réel en ces parages. Gela fera quelque effet dans les Bourses oii parviendronHes télégrammes du combat. Quel tempérament de condottiere ! Comme un Jumillac eût fait figure au xv^ siècle, sous les murs de Florence, à la tête de bandes guelfes, la lance au poing et la visière levée. D'ailleurs, cela plaît aux jeunes filles. Voyez-le séduire cette petite miss Fiiller, moribonde et frénétique.

M. Héricourt n'épargna plus son dangereux collaborateur. Marceline, tout d'abord, railla cette critique d'un maître qui se faisait autrefois l'ami de ses disciples. Si elle.nexcusait pas tout de Jumillac, elle reconnaissait, en lui, l'énergie de M. Héricourt. De la puissance qui totalise, l'ingénieur s'assimilait peu à peu les vertus. Indéniablement, il cédait encore à des faiblesses de volonté ; il usait de témérités dangereuses. Bientôt, il s'affranchirait mieux. Alors, il deviendrait, àsontour, le maître de ces Forces idéales qui dépassent tant les pouvoirs de leurs causes industrielles ou financières et qui modifient les existences des nations. Déjà luisait, en cet homme jeune, le feu dont M. Héricourt avait suscité les étincelles premières. Marceline assistait, émue, à cette genèse dune énergie souveraine.

— Et dévoratrice...

De la main, de la lèvre, Marceline signifia : « Tant pis ! » A voir cette fille, naguère indépendante, tellement résignée, tellement esclave, M. Héricourt se désola :

— il vous a encore bousculée... Quand des larmes ont brouillé vos yeux clairs et terni vos cils sombres, je sais que l'animal vous a soumise à quelque petite expérience de son art. Voilà six ans que je lui sers moimême de sujet. Seulement, il craint plus mes réflexes qu'il ne craint les vôtres. Alors, il limite ses pesées, sur moi, juste comme il faut, pour que le ressort ne se déclanche. Cette artillerie fut embarquée sur les

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réclamations de nos consuls, et sur les ordres du ministère, comme si Jumillac n'avait pas suscité les démarches indirectes dont cette expédition résulte. J'ai protesté, hier soir, auprès d'Ismaïl pacha. Il m'exhibe un ordre formel du Caire. On veut terroriser une insurrection toujours possible dans ce pays de Mahdistes. Le conseiller anglais, le ministre du Khédive envoient ces canons par-dessus ma tête. Je n'ai rien à voir, parait-il, dans celte affaire de police générale. Cependant, je demeure certain que Jumillac a voulu cette batterie et cette canonnade pour rendre importantes les dépêches qu'on affichera dans les Bourses, chez Clamorgan. Il souhaite leur montrer notre puissance, et que, sur ce détail, ils le soupçonnent lui, de la grandir.

— Il veut aussi aller jusqu'au bout de vos idées, tant il les aime. Il vous reproche, je crois, tout en vous admirant, de « rester en route », de ne pas savoir assumer les plus graves responsabilités. Cela seul vous manque, selon lui, pour devenir le maître véritable, au lieu de rester au service des Vogt et des Clamorgan.

— Bon ! Vous me méprisez aussi !... s'écria M. Héricourt en riant... Je n'ai vraiment pas de chance avec mes secrétaires. Pourquoi donc n'avez-vous pas laissé partir en Europe la deuxième convention de Chicago, si vous estimiez que Jumillac agit au mieux ?

— Ce jour-là, il eut tort... confessa Marceline irritée au rappel de cette faute.

— Et ici?... Croyez-vous nécessaire de démolir un village, de capturer des troupeaux, de blesser et de tuer une centaine de fous qu'un iman, stylé au Caire, eût convaincus, en deux jours, de livrer les criminels, puis de déposer les armes ? Non, n'est-ce pas ? Etait-il nécessaire d'accaparer la main-d'œuvre blanche à Sakavanah pour ruiner la ville, déterminer des faillites et des suicides, alors que l'on pouvait recruter, dans les états agricoles voisins, moyennant quelque mille dollars, les

ouvriers d'industrie que le krach d'automne a rejetés dans les campagnes ? Non ; mais Jumillac fit approuver cette économie à Gity-Park et à New- York. J'avais, sur le devis, inscrit ces quelques milliers de dollars ; je ne sais plus au juste. Après ses explications orales, le Comité de City-Park les a rayés. C'est là de la bonne administration, certes, et qui n'abandonne rien à la sensiblerie française, au « culte du Déchet ». Plus tard, Jim Clamorgan m'a dit que j'avais là un a vraiment sérieux auxiliaire » ; et m'a engagé aie garder lors de l'affaire des conventions. Morale : un méfait n'est jamais perdu. Voilà donc l'homme. Pensez- vous encore que ce sera le bonheur de s'unir à lui ? Pensez-vous qu'il n'agira point, à l'égard de vos sentiments, comme il agit à l'égard de ma justice ?

— M' unir à lui ? Je n'y songe pas.

— Vous ne songez qu'à cela, Marceline. Se peut-il que vous m'accordiez aussi peu de confiance ? Voilà trois ans que nous travaillons ensemble. Vous m'avez, à New- York, sauvé l'honneur en dépit de ce gaillard même. Vous n'ignorez rien de nos affaires, ni de mes peines, ni de mes faiblesses. J'assiste depuis des mois, au martyre que vous endurez. Doutez-vous de ma clairvoyance ? Cependant, vous masquez votre chagrin comme si j'étais un passant, ou pis : votre patron. C'est absurde ma chère amie... Je vous aime beaucoup. Votre tuteur vous réserve un autre avenir que celui d'une M'"*" Jumillac. A l'heure de votre mariage, dans notre portefeuille, ,vous n'aurez qu'à puiser. Il nous appartient à nous deux. Bientôt. Rolande, aura récupéré ses avances. Laissez-moi croire que Jumillac ne me dérobera pas mes forces, par votre entremise !

Il regardait sa fille, dolente et contenue, long voilée par- dessus le chapeau de toile blanche. Les belles pau- {)ières encore rougies s'abaissèrent, avec leurs cils soml)res, sur le teint Watteau, rose et pâle, légèrement poudré. Marceline avait suivi son tuteur à l'ombre, dans

le centre du yacht protégé contre l'attaque oblique du soleil, et la réverbération du fleuve en or mouvant, r^rès d'eux, il y avait le passage des matelots nègres, jambes nues, tuniques bleues, bonnets blancs, mufl(^camards. Le quartier-maître avait une tète de piraU romantique enturbannée d'écarlate, et une moustaclie de matou dans une facede poix. L'un des tuberculeux, travesti en explorateur, toussait, étendu sur un banc. Cela secouait son casque colonial et ses oreilles décollées dans le plaid que maintenait autour du cou, sa vieille mère anxieuse et dodue. Andor persuadait le pacha de répartir les actions de la Sakavanah-Export-Society entre les banques égyptiennes et belges. De sa gesticulation àparasoljle Yankeecernait le courtois musulman qui zézayait des promesses inutiles. La Berlinoise, Mrs Fûller et les dames se précipitaient sans cesse à larrière, malgré la chaleur vibrante et dégagée par la machine, afin d'apercevoir le bateau des artilleurs. Toute seule, Maggy FCdler agonisait sur un fauteuil pliant. Suffoquée sans doute paria brûlure de l'air sableux, elle n'admira pas moins le sais en culottes turques et en veste rose qui lui présenta un bol de lait sur un plateau de cuivre.

M. Héricourt ôcoutaitsafilleleremercier à voix basse et tremblante. A la mémoire de sa mère, Marceline fit une allusion simple, presque franche. Llie objecta qu'elle n'était qu'une fille inhabile à régir des biens considérables. Et elle n'avait nulle envie de se marier.

— Sinon avec Jumillac, conclut M. Héricourt, brusque.

— Malgré ses terribles défauts, vous n'imaginez pas combien il vous reflète. Il vous prolonge. Il est le geste de votre pensée, et, parfois, le début de la suivante. Vous ne vous en rendez pas compte... C'est bien naturel. Jumillac, c'est un vous frelaté, un vous criminel même, à certains moments ; mais vous. Il accompht l'action devant laquelle vous reculez. Il finit

LE TRUST i''>

le geste que commença votre énergie... Je ne puis le jiaïr, puisque je vous haïrais en même temps un peu ; et cela m'est impossible.

— A la bonne heure... fit M. Héricourt en riant. Abandonné par Ismaïl, Andor les interrompit :

— Vous savez que je dois rentrer à New-York... avant quinze jours... Il faut que j'aille dire adieu à ma femme. Elle part pour le Japon. Quand j'ai pris le train, elle était encore au Yellow-Stone. Elle adore le cami)ing. Elle s'amuse là depuis l'été, sous la tente, avec , -es belles-sœurs. Examinons ce qu'on peut faire pour Sakavanah...

— Nous ne pouvons pas tenter une émission au Claire, ou à Khartoum. Je ne pense pas que ces moricauds vont souscrire.

M. Héricourt montra toutes espèces de nègres vêtus en mamamouchis, janissaires, muezzins, mameluks. A [ as nus et souples, ils accouraient sur le môle de roches qu'on bétonnait en aval des rapides pour canaliser le fleuve contre la rive gauche. Ils lançaient leurs cordes aux matelots du yacht. Ils attrapaient la passerelle, ils enroulaient les câbles autour des madriers. Officieux, les uns s'emparaient des nécessaires, des valises ; les autres indiquaient les dromadaires et les ânes que les Bicharins firent lever dans le sable. Ils accompagnèrent M. Héricourt et Marceline dans les bâtiments du barrage.

Plus tard, les fanfares sonnèrent belliqueusement à la tête des compagnies soudanaises. Leurs capitaines égyptiens recevaient les majors anglais, la batterie et les cavahers débarquant. Aussitôt, les amis d'fsmaïl pacha furent entraînés, par les saïs, sur les dromadaires à genoux qui se relevèrent de la croupe, en brayant, puis se dressèrent avec leurs amazones et leurs cavaliers, dans le scintillement de l'espace.

A travers les tentes de paillassons, lés troupeaux de moutons noirs et les fillettes aux mille nattes graissées.

qui réclamaient à tue-tête le bakchich, qui trébuchaient dans leurs draperies, les longs cous des montures s'allongèrent.

Elles coururent, tanguèrent parmi les ondulations des dunes, entre les roches rougeàtres et les gourbis entourés d'enfants nus qui embrassaient leurs chevreaux. On bouscula des femmes accroupies dans leurs sarraus noirs, et qui se cherchaient la vermine de leurs tresses. Engagée dans un chaos de roches, la caravane escalada les crêtes selon le pas des dromadaires qui dressaient inquiètement leurs oreilles pointues, et tendaient les narines frissonnantes.

Etait-ce, par peur que pleurèrent, sous leurs mille tresses graissées, tant de femmes au teint d'encre, et en longues tuniques noires, quand elles frappaient leurs bouches de leurs doigts tendus et joints, pour rythmer leur lamentation ?...

Les trotteurs noirs, échevelés, rejettent la neige vers le large filet bleu qui les couvre et flotte au vent. La corpulence de l'izvochtchik, en cafetan vert et en bonnet de velours cornu, protège de la bise Marceline Landelle.. Avec son père et Jumillac, elle apprécie le plaisir russe de voler en troïka, le long des palais pourpres de la Neva solide, à travers le quartier majestueux que Catherine II, Paul P% Alexandre, érigèrent sur les conseils des artistes encyclopédistes.

C'est une heure incomparable d'azur au ciel, de neige sur le sol, de luxe manifeste dans la cavalerie des traîneaux rapides emmenant ses chevaHers aux casques d'argent, ses boyards aux pelisses et aux bonnets de zibeline, ses mondaines aux chio^nons d'or. Cela fuit vers le portique de pourpre qu'illustrent les gloires colossales de bronze vert en essor dans les angles des façades. C'est une heure incomparable d'amour aussi. M. Héricourt cède aux prières jamais prononcées, aux rêves jamais avoués. Il mariera Jumillac et Marceline, comblés de tous les dons, afin qu'ils perpétuent la tâche du fondateur.

Bien que son père ait, une dernière fois, attaqué l'égoïsme du jeune homme, Marceline sait uniquement le délice de garder aux lèvres une trace humide et chaude, celle des fiançailles indubitablement scellées, bouche à bouche, après l'émotion d'une querelle tragique. Certainement, le maître pardonne au dis-

ciple. Il ne lui reprochera plus d'enlever le consentement des ministres grâce à l'offre d'infléchir le tracé du réseau futur dans les forêts d'un domaine grand-ducal ainsi décuplé en valeur. Jumillac ne sera plus accusé d'unir trop aisément la reconnaissance de l'Altesse Impériale à l'ambition du chancelier dans le commun effort de la Cour el du Conseil contre l'influence allemande, en faveur de l'influence anglaise, garantie de la paix nécessaire de Mandchourie où les Japonais continuent leurs préparatifs de guerre. Avec tant de véhémence, INIarceline défendit encore l'intérêt de la civilisation européenne et la diplomatie de Jumillac. La fille et l'amante si nettement démontre aux deux hommes comment leurs génies se complètent, l'un créateur de forces, l'autre dompteur des volontés. Si vrais retentirent les sanglots du désespoir puéril, quand les associés eurent, un moment, rompu, et signé leurs résiliations. Las de se contredire, invincibles, ils finirent par remettre, en ces mains conciliatrices, leurs mains redevenues amies.

A trois, les voyageurs louent leur fierté de chérir l'àme française dans ce a style Louis XVI et Empire », à peine modifié par le faste des tzars, légataires de la tradition byzantine.

Cependant les deux financiers de l'Electric-Standard vont discuter dans un ministère, l'avantage, pour lEtat orthodoxe, de garantir l'intérêt de nouvelles obligations à émettre par la Compagnie de Moscou- Riga, désireuse d'accroître latéralement son réseau.

Alors, Marceline s'amuse à voir la troïka parcourir la cité officielle de Saint-Pétersbourg, au bruit de la clochette qui pendille, dans l'arc courbe, par-dessus la crinière du limonier.

A présent, ce n'est plus qu'un délire de joie au cœur de la jeune fille, seule dans le traîneau. Elle vit au paroxysme. Elle voudrait que tous le comprennent et en soient heureux, ces soldats en frocs que précèdent

leurs joueurs de fifres aux sonneries mutines, ces cochers en bonnets à poil et en cafetans bourrés, ces passants innombrables flânant le long des boutiques lumineuses, par Tair terne, sous l'éclat des enseignes d'or, ces popes des églises qu elle visita pour admirer les tombeaux des tzars, les palmes d'or et d'argent fixées sur la hauteur des colonnes, les iconostases d'or et de joyaux, les. altitudes et les perspectives de marbres polis, les trophées d'étendards crevés jadis par de glorieuses mitrailles.

Au seuil du ministère, une heure plus tard, M. Héricourt et Jumillac annoncèrent à Marceline que la chancellerie, assurée maintenant du concours impé-^ rial, les remerciait de pouvoir grouper autour de l'Electric-Standard, avant peu, un consortium de banques internationales, anglaises, russes, françaises, américaines et belges, qui saurait contraindre les Allemands à l'entente, les Jaunes à la paix. M. Héricourt reconnut la clairvoyance de Jumillac pour quantifier les valeurs morales des actes. Son tracé de complaisance empêcherait, peut-être, une néfaste ruée des Huns sur la frontière orthodoxe.

— Voilà mon binôme reconstitué!... s'écrie Marceline.

Expédiée en morceaux de City-Park à Pétersbourg, et montée, là, devant l'icône énorme d'un atelier métallurgique, par les socialistes du pope Gapone, une locomotive de l'Electric-Standard emmena la hâte des trois êtres vers le Kremlin rouge et vert, qu'enveloppait alors un ouragan de neige et de corbeaux chavirés.

Là, dans son corps fou, Marceline, une nuit, serra la volupté cruelle de son amant, avec l'espoir d'être mère, et de réaliser en cette vigueur rrée de leurs deux corps, en cette âme conçue par leurs trois esprits, l'avenir de leur triple volonté.

L'évidence de leurs trois forces, la créatrice, la

triomphatrice et l'ordonnatrice, les exalta, par la foret russe où, bientôt, galopèrent les tandems de leurs traîneaux, à travers les coupes entreprises pour la fabrication des traverses. Sous les branches chargées de glaçons, ogives indéfinies et pures, les attelages emportèrent les civilisateurs. Orgueilleux, ils encouragèrent, ici, là, un peuple de Christs et d'Apôtres à longs cheveux, à longues barbes, à tuniques de peau, traînant les hêtres et les sapins, abattus. Près des stations neuves en troncs d'arbres superposés, les scieries à vapeur haletaient. Dans les traktirs, derrière leurs grillages, des buralistes alignaient les fioles de vodka, pour la soif ine.xtinguible des pieuses gens aux broderies byzantines et las de forger les boulons, peser les traverses, creuser la terre, aplatir les talus sur le pays de neige violette à Tombre, mauve au soleil.

Marceline se maria dans Paris.

Elle -fut aimée tout un printemps, sur un cap de la Méditerranée maternelle et brillante.

La mer transparaissait entre les branches des oliviers hellènes, gros comme des chênes, et plantés par les Vénitiens sur la terre de Gorfoupour la richesse des broderies ornant les vestes turques des paysannes, et pour la profusion des bijoux cuirassant leurs lourdes poitrines.

^ Il faut... Il faut... disait Marceline à lady Dommerset, sous la voûte de glycines qui filtre le soleil dans le jardin des Phariaki... Il faut que notre fils naisse delà Méditerranée. Vous comprenez cela, vous, la fille des Vikings... Vous comprenez ça. Il faut...

Choquée de cette insistance vraiment impropre, l'Anglaise la citait bientôt à l'oreille de ses intimes, comme un exemple de la grossièreté papiste, dans Westminster, certain jour de gala. Dehors, la pluie qui tombait obliquement sur Londres, sur les équipages du corps diplomatique, rangés devant le portail.

inquiétait, à ce moment, les amies de lady Dommerset. liUes n'écoutèrent plus son indignation, ni le prêche qu'acheva l'évêque anglican pour la seule attention des statues jaunies debout contre les piliers noirs de l'antique nef. Plus que la grossièreté d'une papiste, on maudissait l'inconvénient de s'exposer, en robes de cour, sous les parapluies des laquais, devant les commis du Strand, les cochers de cabs, et le public de cockneys entassé sur la plate-forme des tramways, comme sur les impériales des omnibus à deux pennys la place. Vraiment, il ne seyait pas que l'aristocratie d'Angleterre, au sortir d'une cérémonie importante, se donnât en spectacle ridicule ainsi. C'était l'opinion ferme de lady Essex, si couperosée, en outre, par l'abus de la chasse au renard, durant les pires saisons de son comté, et par l'abus de chasses aux tigres sous les soleils hindous.

Abus ruineux. Ils la contraignaient à permettre que son fils imbécile épousât cette petite rastaquouère d'Inès Alvina, rencontrée dans l'infâme milieu de la villa Brandovisi. Ce dont la dame enrageait. Elle se soulagea par des invectives contre les conséquences avilissantes de l'averse.

Lady Dommerset réprouva toute cette histoire, et l'audace des Glamorgan, des Héricourt qui installaient leur barrage sur la deuxième cataracte du Nil, en évinçant presque les capitaux anglais. A cause de quoi, lord Dommerset, inspecteur délégué pour l'Egypte, avait reçu, de Sa Majesté Royale et Impériale, une semonce véhémente devant tous les hauts membres du Foreign Office admis en audience. Lady Dommerset ne pardonnait pas à Georgios Phariaki de ne pas lui avoir dévoilé ce complot papiste et français. Elle chercha, par toute la nef, les cheveux bleuâtres, la face aquiline, la stature albanaise de l'amant autrefois enlevé à M'"*' Héricourt.

Parmi le bruissement des toilettes et des manteaux

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sur les femmes qui se levaient, cet évêque intempestif n'ayant su faire durer son sermon autant que la pluie, (iCorgiosPhariaki se glissait, se courbait en révérences, serrait les mains des nobles horse-guards^ des nobles hussards, des nobles lanciers, des nobles artilleurs, des chevaliers de la Jarretière, des maîtres d'Oxford, à la manière dé ceux habiles pour séduire hommes et femmes, pour faire une rapide fortune. Les massiers en collerettes à godrons et en chapeaux de velours s'effaçaient devant le jeune secrétaire d'ambassade. Il n'oublia de saluer que la compagnie de lady Essex et de lady Dommerset. Celle-ci n'accepta point qu'il courût, indemne, complimenter la veuve du rajali de Cowpoor, pupille de l'Angleterre. Gomme Phariaki gagnait son cab personnel, lady Dommerset se précipita sous l'averse, sans retrousser sa robe immédiatement boueuse. A l'abri de l'énorme parapluie tenu par le laquais poudré, en culotte rouge et en bas de soie blanche, la dame put se jeter dans la berline héraldique et ordonner de suivre le traître. Devant sa porte, (leorgios Phariaki fut bien obligé de descendre, de remarquer le carrosse. Il dut offrir ses hommages.

— Vous êtes une personne vraiment inconvenante !.... jugeait à voix basse et dure l'amie outragée... S'il vous plaît : montez... S'il vous plaît : montez ici... Mon valet dira au vôtre de suivre avec le cab... S'il vous plaît : montez.

Ainsi commencée à AYestminster-Abbey, la remontrance fut sévère. ]^\\e se poursuivit en cet équipage de gala, devant les sentinelles à cheval, gantées à crispin et casquées de plumes, immobiles dans les guérites de liorse-guards. Le dissentiment s'accentua sous le Xclson de bronze, à Tafalgar-Square. Lady Dommerset larmoya devant une fde de policemen aux pèlerines ruisselantes et aux visages paisibles. Ce qui fut respectueusement observé par les cochers des hansoms, et par les éloquents gentlemen conducteurs d'omnibus-

affiches. L'aspect de l'équipage attira, sur les seuils des magasins fourbis, les vendeuses de Regent-Street, critiques espiègles. Il excita les commentaires du Strand vénérant une figure de son aristocratie historique et l'attelage traditionnel. Ce luxe stupéfia l'admiration des boys cireurs. Il intrigua les annonciateurs dé journaux, et, dans leurs gorges, arrêta leurs cris de mouettes éperdues. Sur London-Bridge, se ralentirent les allures et les caquets de la foule féminine, court vêtue, gantée de fil, coiffée de parapluies. Le carrosse provoqua l'attention des flâneurs descendant la Tamise en steamer. Au retour, dans Fleet Street, l'écusson excita, derrière leurs vitres, les controverses des journalistes et des boursiers sur le rôle de la Chambre Haute. Dans Piccadilly, cette idée divisa les bavards des clubs au sujet des armoiries galloises : elle les l'éunit sur la même opinion défavorable à l'imprévoyance de lordDommerset lors de l'affaire égyptienne. Enfin, au Dommerset-Palace, dans le salon Richard III verrouillé, des seins brillants comme la porcelaine^ leurs pointes de corail s'offrirent aux baisers du palikare mince et velu. Le tout coûta cent livres à lord Dommerset, prix de la livrée gâtée par la pluie.

Dès le soirmême,GeorgiosPhariaki, repentant, sauta sur le paquebot de Douvres-Galais, puis dans l'express de Paris, ensuite dans le rapide de Vichy. Comme toute l'élite de Cuba, avait fui la fièvre jaune sur le conseil de Rosas, et y réparait les organes altérés par le climat des Antilles, Rolande y séjournait.

« Vous n'avez pas seulement trahi la femme en moi, vous avez trahi l'Anglaise aussi, et c'est impardonnable, pour vous qdi devez tant à mon drapeau. » Cette phrase, le naïf petit-fils de Botzaris se la répétait en la comparant aux « Frappe, mais écoute » des Thémistocles, pendant qu'il laissait la belle Syrienne \() dévêtir, et cette face sublime, éclairée par une caresser, des lèvres, la douceur de

la bouche rasée, puis la nacre des orteils arrondis.

Peut-être... en effet... répondit, le surlendemain, en descendant d'automobile Mrs Filoména Clamorgan à ]\|me Héricourt... Peut-être ne faut-il pas indisposer le Foreign Office, au moment oii s'arrange le consortium de Pétersbourg. On peut augmenter la part des capitaux anglais dans l'Egyptian Corporation; mais les Anglais veulent commander partout. J^en parlerai ce soir à Jim. S'il partage notre avis, il essayera de persuader M. Héricourt, puisque vous vous croyez sans pouvoir auprès de votre mari. Ce que je nie, d'abord... Si. Si...

Filoména Clamorgan offrit la main à Rosas qui les complimentait sur le parvis de l'hôtel. Elle lui demanda des nouvelles du général Rodriguez. Le mal hépatique du pauvre homme attestait l'urgence de la cure à Vichy, conseillée par le docteur à ses amis cubains. Bien qu'il eut bloqué le fléau dans ses deux foyers, Puerto- Blanco et Los Palacios, le docteur devait à ces deux terribles exemples le succès de sa prescription, dès juin, époque choisie, d'ordinaire, dans les Antilles.

A cette heure-là, il semblait fort préférable de goûter les fruits rares et le Champagne offert par Jim Clamorgan, dans la salle des fêtes, aux amies de sa femme, en écoutant les divettes parisiennes. Elles étaient arrivées parle rapide, sur sa prière, avec les six mille francs d'azalées rouges qui tapissaient les murs. On entendit préluder le pianiste. Il fallait être des fous héroïques comme les Hernandez pour demeurer à Los Palacios durant ce mois fatal. Le marquis d'Oro montra, se balançant sur les chaises du jardin, le géologue Vaudot, époux enrichi de la porchère Paquita Nunez, et qui fumait, en costume de tussor assorti à sa barbe blonde, un cigare de cinq francs. Sa femme tâchait de ne pas déranger, par un geste inopportun, l'échafaudage de ses cheveux, ni le dôme de son chapeau volumineux. Tête droite, et la mine anxieuse, elle appela

LE TRUST 4ÏW

les fillettes bardées de point d'Angleterre. Taquechel, méchant, leur prodiguait les fraises d'une marchande, afin que le jus des fruits compromît la candeur de ces robes, et contristât la mère. A l'aise dans son bonheur, M™^ Alvina riait de cette malice, et aussi de Goncepcion Cifuentès. Car la vierge aux yeux charbonneux aimait voir, dès le contact de sa main, le marquis d'Oro rougir parmi sa barbe blanche, puis tressaillir. Cambrée en sa robe de dentelles jaunes, Concepcion faisait alors saillir sa gorge, et en secouant ses breloques disait au marquis :

— Savez-vous comment s'y pritMédée pour rajeunir le vieil Egée au point d'en avoir un fils?... Anita Rodriguez, elle, n'a pas voulu me répondre. Elle qui s'exténue aujourd'hui avec son grognard mulâtre !

M"'^ Alvina cessa de rire parce que Mrs FiiUer, en deuil, et trop fardée, vint s'asseoir près d'elle. Aux premiers mots de condoléances, la mère répondit :

— Que voulez-vous ? Maggy a couru toute sa chance . On a vécu ce qu'il fallait vivre quand on a couru toute sa chance jusqu'au bout. Oh, voici M"'^ Héricourt. Elle a retrouvé son petit Grec ?

Rolande décachetait une lettre de son mari. Brusquement s'aggravait le mal qui tenait Marceline au lit dans le château du Dauphiné ; suites d'une opération ({u'un illustre gynécologue allemand avait certifiée tout anodine. Georgios Phariaki accepta non sans peine, de rédiger, au bureau postal de l'hôtel, un télégramme réclamant quelques détails. Puis le jeune homme apprécia cette occasion de quitter la belle Syrienne, et de se réjouir, au thé des Clamorgan, avec Concepcion qui s'y faisait conduire par le marquis.

Aussi, M. Héricourt reçut-il assez vite la dépêche qu'il rejeta, en haussant les épaules. Près de lui, dans l'eau glauque de la baignoire, le corps de Marceline grelottait. Cette douleur transperça le père. Il saisit

la main qui se crispait à chaque frisson. Les dents de la jeune femme, alors, claquèrent plus entre les crevasses des lèvres sèches. Elle ressemblait à ces Eves maigres que peignirent les primitifs réalistes des Flandres sur les panneaux des triptyques. Les tibias tendaient la peau des jambes. Les côtes faisaient saillie sous les seins blêmes qui s'affaissaient. Comment avaient disparu si vite les couleurs du teint Watteau, les lueurs des yeux clairs ? Si le devoir n'eût pas été de rendre confiance à la patiente, en simulant la joie, le père eût pleuré. Il prononça des paroles tendres. Marceline n'avait plus le pouvoir de répondre. Elle tâcha de sourire : mais lépiderme des lèvres se déchira. Aussi préférait-elle clore les paupières aux cils sombres, et trembler en silence, une main sur le cœur, dans l'eau froide qui diminuait un peu la température de la chair en proie à la fièvre typhoïde.

M. Héricourt ne s'abusait plus sur les causes de ce mal. Les huîtres douteuses d'un lunch ne l'avaient pas empoisonné, lui, non plus que Jumillac.

La pauvre épouse avait, auparavant, trop pâti de lamour-haine. Surtout, elle supportait mal les suites de l'opération chirurgicale tentée afin de la rendre mère, et de maintenir la puissance de la fortune dans les mains de celui qui pressentait son veuvage : « Si vous m'aimez, vous m'aimerez même en haïssant cet acte-là que vous ne savez comprendre. » Gomment de telles sottises avaient-elles convaincu Marceline, son intelligence mathématicienne ?

Affaiblie, usée par tant de peines secrètes, pourraitelle engendrer ces cellules vigoureuses qui défendent l'être contre l'invasion des ferments dévorateurs ? Les médecins, Anne Vogt, les infirmières luttaient, jour et nuit, depuis trois semaines, dans cette salle du château tendue de toiles propres et saturée de formol.

LE TRUS2' 485

Sans doute, le mal serait vaincu. Les savants de Paris et de Berlin avaient prescrit leurs panacées. Déjà la congestion pulmonaire avait cédé à la succion des ventouses. Puis on avait réduit la congestion cérébrale effroyable lorsque Marceline, en délire, dans les bras des infirmiers, repoussait un invisible assaut d'enfants qui, disait-elle, la piétinaient, l'étouffaient. Les hémorragies intestinales avaient tari grâce au carbure de calcium. Quelle autre Euménide allait, tout à l'heure, géhenner ce pauvre corps jauni? Il n'était plus désirable malgré sa jeunesse grêle sous la masse de la chevelure tressée ? Voilà ce que son père avait fait de l'aimable fille, ravie au couvent de Bruges.

En lui présentant JumilTac, comment M. lléricourt n'avait-il pas prévu ? A vrai dire, il avait prévu. Certes, il n'avait prévu ni tant de passion douloureuse, ni cette maladie peut-être mortelle ; mais il avait, en réunissant, à Gity-Park, lingénieur et Tinstitulrice, attendu le spectacle de la réelle comédie. En ce tempslà, M. Héricourt ignorait Marceline, cette intelligence logique, cette droiture, cette tendre sensibilité ; mais il savait tout de Jumillac, puisque Jumillac était l'œuvre de son maître.

Lui, le père, avait ainsi forgé l'arme vivante qui tuait sa fille.

Osseuse et verdàtre, la pauvre enfant tressaillit sous l'eau en balbutiant sa plainte.

De la seule amie, voilà ce qu'il était advenu. Amie, certes", puisqu'elle avait, à New-York, trahi pour son père le complot de l'amant le plus chéri : oh, le plus chéri !

Cette agonie, l'œuvre entière de M. Héricourt l'avait, de loin, préparée. Responsable, il l'était; et plus que ce Jumillac même dont il avait perverti la timidité ])remière, sans conquérir, auparavant, le pouvoir de refréner et d'amender, un jour, leurs passions ambi-

lieuses. Toute l'œuvre avait éduqué rame de Jumillac. Tous les intérêts de l'œuvre l'avaient rendu nécessairement positif et dur, épris uniquement de triomphe et de souveraineté. Car on ne crée pas si l'on n'est pas le maître, si l'on ne soumet pas les foules, les élites, les émules et les amantes au joug inébranlable de sa volonté. L'œuvre du trust anéantissait cette épouse débile et brûlante au fond de l'eau.

Pourtant, d'autres..., objectait Anne Vogt. Ni les fous hurlant leur fureur dans l'hospice de Parajas, ni les Chinois qui s'étaient pendus en grappes aux ceïbas de Los Palacios pour éviter le supplice du vomissement noir, ni les suicidés de Sakavanah emmenés par le funeral-car au cimetière de pelouses riantes et de ruisseaux limpides, ni les Baggaras déchiquetés par les mitrailleuses anglaises et les fusils égyptiens, sous les yeux de leurs femmes aux tatouages bleus, aux chemises noires, n'avaient ému M. Héricourt comme cette Marceline lamentable, étroite, longue et livide dans le sépulcre que, déjà, figurait la baignoire d'émail. Les autres avaient péri dans les accidents épars de la lutte. Celle-ci était frappée par l'âme entière du trust, implacable volonté de puissance incarnée dans un maître. Anne Vogt niait de la tête.

Par delà les fenêtres et la soie des rideaux fermés, au dehors, ces foules de terrassiers italiens qui remblayaient la voie du chemin de fer, ces syndicats d'ouvriers suisses qui surveillaient les métamorphoses par l'électrolyse dans les sept usines dauphinoises, cette multitude française diffuse dans les villages oii l'énergie de l'eau transformée en foudre agit, à domicile, sur les moteurs des petites manufactures, ces dix races en labeur rassemblées par Jumiliac, de Chamonix à Grenoble, n'étaient-elles pas, du moins, toute la monnaie de la valeur qui mourait dans le corps épuisé de Marceline Landelle ? Etait-il une égalité entre cette valeur et la force abstraite, mystérieuse.

efficiente créée par l'émission des titres que garantissent ce prolétariat au labeur, cette Alpe hortiicide jaillissant sur les turbines des aciéries, des papeteries, des fabriques à carbure ?

Sensiblement, la température baissait dans la main que pressait le père .

Lacs de Cuba, eaux du Nil vert, ruisseaux caillouteux des Alleghanys, glaces de la foret russe, flots atlantiques de la Caroline et de la Floride, torrents des monts voisins, non, vous n'étiez pas plus précieux ensemble que ces quelques litres d'eau froide, peutêtre salutaires pour la fièvre de l'agonisante !...

L'aise de ces peuples qui besognaient sous la pluie d'Europe, qui se réveillaient au soleil des Antilles, qui se prosternaient, vers La Mecque, dans les sables de la Nubie, avec l'espoir d'un salaire meilleur, cette aise répandue sur des milliers de familles, était-il juste qu'elle fût payée d'une vie tremblante et chétive, d'une victime ?

Levée en sa longue robe verdàtre, Anne Vogt répondit en murmures.

Une victime ? Agamemnon avait ainsi, dans Aulis, livré la touchante Iphigénie au sacrificateur pour que les Grecs pussent mettre à la voile, et venger, dans les flammes troyennes, le déshonneur de l'Hellade. Loin de détruire, M. Iléricourt créait. Pourtant, il se rappela son horreur d'écolier envers le roi des rois. Il s'exécra, digne de la même réprobation, bien qu'il fût simplement un monsieur en jaquette, agenouillé devant une baignoire d'émail, avec, dans sa main velue, une main fébrile et blême. Cependant, il avait mené bien plus de peuples à la victoire, la victoire sur la misère exterminatrice. Faudra-t-il toujours immoler quelque Iphigénie, outre les adversaires ?

M. Héricourt s'accusa plus. A la vérité, son désespoir n'était qu'à demi sincère. Il déclamait en soi, et devant sa raison spectatrice qui méprisait cette rhé-

torique intérieure. Certes, il déplorait, en les imaginant, les douleurs de Marceline. Certes, l'angoisse lui serrait la langue quand il constatait la déchéance de ce corps si robuste sur la plage de Newport, autrefois, parmi les carnations des baigneuses américaines. Certes, le père attendait, le cœur battant et les mains en eau, les prédictions des savants convoqués autour de la malade Or, c'était la collaboratrice unique dont la disparition épouvantait, à l'avance, le trustée. Se retrouvera-t-il encore, comme à Cuba, l'isolé que Jumillac engagera dans toutes sortes de combinaisons équivoques, l'isolé haï de ses commanditaires, trahi par ses créatures et ses associés, incompris des gens? fen cette créature périssable gisait un trésor sans pareil de loyauté. Et s'il songeait que Jumillac avait détruit cette aide, une rage subite contractait les mâchoires du civilisateur.

Marceline morte, il abandonnerait tout aux compétiteurs. Dans les paysages africains, il irait attendre la fin de sa lassitude, de ses remords. Ses remords. Autrefois, Germaine Landelle, torturée, ruinée par un mari follement jaloux de Manuel Héricourt et puis veuve et honnie, avant d'expirer dans un galetas; maintenant, Marceline Landelle, moribonde, comme les pendus de Los Palacios, comme les suicidés de Sakavanah, comme les Baggaras Sandieh, comme les alcooliques de Tcharkow. C'était le résultat, outre les eaux Amériques, d'Europe, d'Afrique saisies à la surface du monde pour attirer, outre la foudre captive, les vies pullulantes.

Active, l'infirmière aux cheveux gris tricotait un bas de laine. Se doutait-elle qu'en cette jeune femme hagarde, M. Héricourt apercevait la tragédie de son effort? Avant lui, les corsaires de Dunkerque avaient, livrant leur prise aux Alvina, déterminé le sort. Et cette prise faite sur les Anglais, qu'était-ce, sinon un geste infime dans l'interminable lutte engagée entre

Nordiques et Méditerranéens, depuis l'apjjarition, sur les colonies romaines, des premiers barbares pourchassés par les bourrasques des hivers septentrionaux? En quoi M. Héricourt était-il responsable, lui, parmi ces nations ruées de siècle en siècle pour acquérir, pour défendre les sciences de la Méditerranée phénicienne et grecque, ces sciences pythagoriciennes qu'il faisait aujourd'hui maîtresses des vainqueurs comme des vaincus, par la vertu des Nombres? C'était au moins un visage, encore, de la Vérité. Celui que décrivait Anne Vogt à voix sourde.

Contre les sophismes généralisateurs, M. Héricourt opposa toutes les notions précises du devoir particulier. Jumillac immolait cette victime au désir de perpétuer, en ces mains, la puissance de l'argent. L'Argent ou la Puissance? C'étaient deux visages encore de la Vérité. Le plus vil et le plus noble. Jumillac alléguera les destinées sociales de la famille, sa mission, et la nécessité d'affermir une œuvre qui, sans cela, péricliterait, entraînant mille ruines, causes de chômages et de famines. Et c'était encore un visage indéniable de la Vérité !

Marceline en était un autre, le plus émouvant, qui signifiait le désir de vivre pour savourer son amour conjugal et fdial.

De ces visages, lequel était celui de la Vérité une et

nue

Les iniirmières, hors de la baignoire, soulevèrent le corps léger de la malade. Elles l'enveloppèrent d'un drap sec, peut-être linceul. On recoucha Marceline emmaillotée comme un fantôme, et qui cessa de trembler, qui put sourire malgré les déchirures de la bouche aride. Bientôt elle s'assoupit; et l'on pria M. Héricourt de sortir afin que l'attention ne fût pas réveillée, ni le repos troublé.

Lentement, avec le faix de son cœur lourd, le civilisateur gagna la bibliothèque. Il fallait bien aussi

mener la procédure contre le syndicat protestataire de Neullize, qui empêchait toujours de tripler le barrage, quel que fut le risque annuel de livrer à la débâcle du glacier la vie des usines et celle des populations ouvrières. Il fallait bien, quand même...

Des jours se succédèrent. Rolande télégraphia sa venue, avec un docteur de Melbourne, le plus célèbre alors. Il valait du renom à qui l'appelait, comme l'avait appelé l'empereur d'Allemagne. Marceline eut à subir la fatigue de cette affection tumultueuse et de cet examen nouveau.

Dans la cour du château, un soir, on déchargea les bagages de la princesse d'Austerlitz arrivée sur l'appel télégraphique de Rolande. Avec elle, le duc de Lorraine était venu d'Uriage, et Jacques Lyrisse d'Evian. ^[me Héricourt conviait ses amis à partager ses angoisses de belle-mère, affectueuse à grand fracas. D'ailleurs, elle souhaitait que l'on vît le docteur australien dont les visites coûtaient un prix fabuleux. La compagnie s'installa dans une salle proche de la chambre oii se consumait Marceline. En smoking, une grosse perle à la chemise, glabre de la face, avec une calvitie luisante et les pieds sous des chaussettes à jour, le guérisseur de Melbourne émerveillait la Belle Syrienne, attentive, en robe d'orfroi jaune, la princesse émoustillée, Jacques Lyrisse migraineux et tardif pour comprendre. Indifférente, sa belle femme croquait dechocolats. Rolande exalta avec enthousiasme l'extrême bonté de ses amis qui n'avaient pas voulu la laisser seule dans un tel moment. Le duc de Lorraine redressait sa chemise molle autour de son gros cou, et il souriait un peu, le monocle à l'œil, du poète dionysiaque qui bâillait, de la dame inconnue qui avait amené d'Aix-les-Bains son barde, son loulou de Poméranie, et qui les remerciait d'avoir bien supporté le voyage.

Deux pièces, heureusement, séparaient Marceline

de cette société pour qui l'Australien analysait un cas de syphilis royale à laquelle il donnait ses soins. A peine s'interrompit-il lorsqu'il fallut renseigner le père sur l'état de la malade, état stationnaire et, en somme, satisfaisant, puisque l'œdème pulmonaire ne s'avérait point. Et ce petit homme reprit l'histoire du chancre couronné, à Textrôme satisfaction de la princesse.

M. Héricourt retrouvait Anne Vogt, muette, au chevet de son amie, et qui l'éventait avec soin, pendant que le sérum de la grosse ampoule, accrochée au faîte d'une échelle double, s'insinuait, par le caoutchouc, dans une veine de la jambe. Marceline s'essuya les lèvres pour baiser les doigts de son mari, mais ce geste l'épuisa, et ellq ne put que sourire sous la bouche de Jumillac appliquée contre la paupière chaude. Anne Vogt contempla ce spectacle. Son front se rida entre les deux ailes de corbeaux qui rejoignaient les sourcils sous le chapeau d'héliotropes. Elle eût parlé si le geste de l'infirmière n'eût enjoint le silence absolu. Alors ces êtres oppressés se regardèrent, immobiles, dans la pénombre de la chambre.

A l'horizon, par delà les fenêtres ouvertes, la plaine pailletée de lueurs électriques, les pays d'ombres étages sur les Alpes, la masse monstrueuse du glacier cachèrent longtemps l'ascension de l'astre qui projetait dans l'espace, comme avant-coureurs, deux rayons divergents, deux cornes de lumière pâle aux tempes de la cime.

Chaque soir, la majesté de la région scintillante sembla, dans sa plaine, refléter, par mille feux, ceux de la profondeur céleste.

La Cause, le Dieu sont-ils plus dans les espaces que sur la planète changée par l'effort d'une élite orgueilleuse et souffrante ?

Anne V^ogt, de sa voix sourde, adorait ainsi la pensée des maîtres, bien que dans sa main elle sentît frémir les doigts moites de la victime assoupie. On

i9i> LE TRUST

onk'iidail, quand une porte était ouverte par les domestiques, le rire bref de la princesse d'Austerlitz; ou bien, c'était la voix anglaise de l'Australien qui intéressait la compagnie de Rolande ; ou bien, c'était la déclamation emphatique du poète évoquant le conflit d'Hercule et de l'Hydre, c'est-à-dire de la saine intuition primitive et des erreurs toujours renaissantes de la Science. Si la porte se refermait, il n'y avait plus que le murmure pieux d'Anne Vogt, le cliquetis des aiguilles à tricot entre les gestes de l'infirmière assise sur la cathèdre du xvi^ siècle, contre les longues nymphes taillées dans les panneaux.

Vint la seconde oii le téléphone ayant sonné, un domestique, sur la pointe des pieds, avertit M. Jumillac.

La nouvelle fondit sur lui, sur eux, sur la région en rumeur^ et que traversèrent aussitôt les rayons dardés par les phares des automobiles. Redoutable depuis deux ans, la débâcle commençait au-dessus du lac, de son barrage trop fragile, de ses deux bassins à niveaux différents. Une poche d'eau crevant sous les cimes blanches de l'Ouest, lâchait mille ruisseaux impétueux, le long des pentes. 11 importait de craindre que ces forces charriant les arbres, les boues, les blocs arrachés de la hauteur ne vinssent à se masser dans le ravin qui biaise vers le lac et vers sa gorge terminale où les eaux s'insinuent, heurtent le barrage, avant que leur trop-plein s'échappe par le torrent de Mancy. Les maçonneries résisteraient-elles? L'avalanche n'emporterait-elle pas les conduites et l'usine?

Dans leur voiture, M. Héricourt et Jumillac croyaient encore, malgré les affirmations du téléphoniste, à une panique injustifiée. Si calme, dans le ciel, se hérissait l'Alpe de neige bleuâtre, de forêts noires, et de prairies vaporeuses. Pourtant, la marche du tramway, d'habitude finie à cette heure, précipita sur l'automobile son fanal, sa voiture pleine de pompiers racolés en ville, et dans les bourgs par le télégraphe. D'ailleurs, à la place où le torrent tombe en cascatelles dans le fossé bordant la route, un peu avant Mancy, il était déjà cataracte. Il s'engouffrait avec un bruit d'ouragan dans la voûte souterraine qui le menait à l'Isère. Avec cet

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élan liquide qui saute quatre mètres à peine, un mal de transmission et un toit d'étable arrivèrent des hauteurs, tournoyèrent, dans un remous, contre un' pointe de roche, et la franchirent, le poteau en craquant, en se rompant, le chaume en s'échevelant. Quatre sabots de vache ruèrent dans le vide. Ils culbutèrent avec une tête cornue, un mufle révulsé, une panse é ventrée, rouge. Plus haut, la route du piton dominait le cataclysme. Il roulait des sapins, un roc qui, contre les falaises de la berge, éclata. Le fanal de l'automobile ensoleillait l'ombre sur la chaussée pierreuse que, déjà, piétinaient des groupes d'hommes éperdus, enfilant leurs vestes, boutonnant leurs culottes. 11 y eut, sur le versant, la galopade sauvage des bœufs. Quelles furies échevelées, en chemise et en sabots, les chassaient, à grands cris, vers les lieux où linondation ne pouvait atteindre. Et des mioches suivaient, pleuraient, titubaient, tombaient, hurlaient moins que les cataractes vertigineuses aperçues entre les branches. Le déplacement de l'air secouait les ramures. Il les brisait. Il les livrait à l'assaut des vagues jaunes et des tourbillons écumeux. Un stroom bondissant emportait un chêne avec ses racines en l'air et des monceaux de terre épars, au miheu des étoiles.

Sans qu'on put apprendre leur cause, des détonations se répercutaient, décho en écho, depuis les cimes lunaires. Près de l'usine, des lumignons, des lanternes sautelaient, dans les taiUis, aux poings d'invisibles êtres. « Au téléphone ! » commandait l'enrouement d'un contremaître poussif, et qui, ses chaussures à la main, courait entre les rails devant les hangars d'expédition complètement déserts.

Par la fenêtre d'un bureau de briques, une voix chevrotait. Elle se raffermit. Elle scanda ses mots pour annoncer à un tiers que les manomètres marquaient une pression grandissante, inexphcable. Les machines

allaient-elles s'emballer, éclater? Leurs mille kilos de fonte projetés en tous sens massacreraient les équipes de secours. La réponse se perdit dans le tintamarre des galoches s'empressant avec un trio de gardiens. Ils demandèrent à qui remettre les clefs. Quelqu'un proclama que le téléphone ne fonctionnait plus entre l'usine et la vanne du lac. Arrêtant les uns, expédiant les autres à des postes fixes, M. Héricourt assagit peu ce personnel en délire. Il ne put d'abord franchir la cohue. Attirés par le spectacle de la catastrophe, Pequinillo, ses camarades parurent. Ils accompagnaient les bonds du torrent depuis la mi-côte. Selon leur contremaître, les explosions étaient dues à l'air captif sous les croûtes du glacier, et que l'eau soudaine comprimait contre l'armure de neige solide jusqu'à ce qu'elle sautât. Chacun de ces tonnerres annonçait une nouvelle éruption de l'élément, après la rupture d'une autre poche. Albertini, d'ailleurs, avait constaté un phénomène identique dans le Tyrol, quand il travaillait au chemin de fer d'Insprïick. Cela se criait sur la route, au seuil des bàtihients illuminés. M. Héricourt voulut envoyer * quelques hommes avec Jumillac, au lac de Neuflize, pour se rendre compte, et consolider les résistances. Une minute hésitants, les Italiens, bien que ce ne fût pas leur besogne propre, acceptèrent d'aller là-haut, dans les automobiles de la direction que les wattmen remplissaient d'essence. Albertini grogna : les patrons n'auraient guère de reconnaissance si l'on sauvait leur outillage et leurs bâtisses. Pequinillo traduisit les menaces de M. Héricourt : le dédoublement de la ligne ferrée et la construction des voies de garage seraient interrompus, les ouvriers congédiés, si la production de Mancy s'arrêtait. Alors, il y eut controverse entre les hommes debout devant les eaux glauques et blanches qui passaient au fond du précipice avec des roches, leurs broussailles, leurs arbres, avec des bestiaux noyés,

avec une énorme bobine de papier roulant et jaillissant parmi l'écume, choppant contre les pierres, retenant les cours des eaux, quelques secondes, avant d'être bientôt submergée, coiffée de ruisseaux, de rivières rapides, enlevée par l'élan des forces.

A deux pas de ce tumulte, devant les brasiers de la nef à carbure de calcium, les silhouettes des équipes se démenaient, comme d'habitude, entre les éblouissements des coulées. Vers M. Héricourt jaillirent deux gerbes incandescentes. Tels des piliers colossaux, trois électrodes d'anthracite plongeaient avec les éclairs qui les foudroyaient, qui les métamorphosaient aux cœurs des fours à 2.500 degrés. M. Héricourt remonta vite à la source de ce courant, dans la salle des dynamos, par l'escalier de larges dalles.

Là-haut, dans le hall, les ingénieurs en chemises de nuit, en savates, s'effrayaient devant les tableaux et les manomètres. De minute en minute, une lampetémoin s'irradiait davantage. Elle indiquait un phénomène incompréhensible et terrifiant. La vitesse- des volants s'accélérait entre les turbines et les alternateurs. Claft demanda si les disjoncteurs, réglés pour une vitesse correspondant à la pression maxima, se trouvaient en état de rompre instantanément le circuit des dynamos. Avait-on vérifié? Sauf le mécanicien de garde, les autres étaient au logis. Lertineaux seul s'épuisait à courir d'une machine vers l'autre, ses burettes à la main, pour retarder réchauffement. Les trois cents tours réglementaires allaient être dépassés. Les ingénieurs s'insultèrent. Ils s'accusaient d'ignorance. Le grand barbu fouillait dans une caisse d'outils. Le chauve obèse veillait sur les interrupteurs et sur les fusibles de plomb durci.

Fallait-il arrêter les machines en plongeant sept villages, la ville et la route dans l'obscurité? On l'eût fait si l'on n'eût craint de funestes, de sûres collisions dans les gares où les usines adressent le courant.

Et c'était la démence de ces quelques hommes, en sueur, perdus dans le hall de verre et de fer, courant le long du triple rang où s'alignaient les huit anneaux énormes des alternateurs, les huit disques des manchons à volants, les huit carapaces cintrées à l'iniérieur desquelles ronflaient les turbines, forces tout a l'heure captives, et dociles, à présent rebelles et dangereuses. Gais, ronds et blancs sous les lumières plus intenses des lampes-témoins, les petits visages des manomètres annonçaient ironiquement la croissance du danger. « 132 », « 153 », grimaçaient les aiguilles en trépidation sur les chiffres des cadrans.

M. Héricourt vénérait avec épouvante la puissance

des Nombres.

Les Nombres encore déconcertaient sa. prévoyance,

t la sagesse d'un peuple, ici. « 154 », dirent, les

igures nettes cerclées de cuivre. En môme temps, le

^rand tableau, sur la muraille du fond, s'illumina de

façon prodigieuse par ses ampoules. On eut dit d'une

fcte dans cette galerie aux murs blancs. Huit monstres

à triples corps, accroupis, bourdonnaient comme une

foule.

Hagards, les ingénieurs se disputaient sur la cause insaisissable.

Des combles aux dalles, par les escaliers en tringles, les hommes à pieds nus dégrigolèrent, grimpèrent en criant. L'écho répéta leur terreur dans la nef sonore. D'un moment à lautre, l'un de ces huit monstres de fer, huileux et tournant, pouvait, comme un obus, se désorbiter, éclater, démolir, tuer, si l'un des servo-moteurs fonctionnait avec le retard le plus minime. Cependant, ni les -ouvriers, ni les ingénieurs ne songeaient encore à fuir. Penchés sur les régula- •urs, les doigts aux cadrans, ils guettaient le péril, -oquel de ces appareils oubliera de céder à la violence des forces déchaînées par la chaleur d'août dans la blancheur des cimes ?

A travers le mur passait un tube en tôle, et, sous une calotte à boulons, il aboutissait clans la gaine de la turbine proche. L'irruption de la force mortelle, presque silencieuse, parmi l'ouragan, les clameurs, et les elïrois du dehors, se canalisait dans ce cylindre. M. Héricourt entendait bruire le passage du cataclysme emprisonné qui déterminait encore le ronflement de la génératrice, qui suscitait encore la foudre répartie, par le calcul, en cette vallée scintillante, là-bas, dans la ville lointaine, basse, comme jusqu'aux sommets lunaires de l'Alpe. Ce mouvement qui créait, tout à l'heure, allait détruire. Un peu de ce mouvement immense, serti dans les algèbres des savants, multipliait la douleur et le plaisir par le monde, la joie et la mort... La joie d'une Clarisse Gaby nue, chaleureuse bacchante dans une étreinte mâle, la mort d'-une Marceline nue, grelottante, martyre dans le froid de l'eau perfide. Les soleils d'Amérique et d'Europe avaient pour cela réduit les vapeurs de la mer en pluies, en neiges, en glaciers, en sources, et en forces distribuant cette joie, cette mort parmi les peuples laborieux aux flancs des montagnes. Voilà que cette cause grondait dans le tube noir, soudain maîtresse des Prométhées qui l'avaient conquise.

Les cadrans marquèrent une pression de 154 1/2. M. Héricourt ne se décidait point. Il envisageait la conséquence financière d'un arrêt total. Un imbécile proclama que sûrement le barrage allait se rompre, et que les eaux emporteraient l'usine. Le civilisateur n'y crut point ; mais il se rappelait la répugnance du vieux Clamorgan pour l'esprit individualiste et dispersif des Latins. Cette énorme association de volontés, de sciences, de talents et de courage, l'Electric-Standard, était, à cette heure, menacée, sur les Bourses du monde, par la baisse résultant de la haine commune à l'instituteur Vanerat, à l'épicier Parochin, à toutes sortes de stupides Dambéry et de Calot dérisoires, à

leurs députés serviles, à leurs préfets tremblants, à leurs ingénieurs complices, à leurs juges, esclaves d'une plèbe ignare.

Dans le deuxième groupe de génératrices, le jnouvement cessa. Automatique, le servo-moteur fermait les vannes de la turbine. Le ressort du disjoncteur relevant les deux lames de laiton, à temps, rompait le circuit. M. Héricourt se calma. Le réglage semblait bon. Limpides et calmes, les faces des cadrans resplendirent plus à la lumière plus radieuse des lampes.

Quelque chose de strident et de grinçant mordit l'acier. Un vent brutal bouscula M. Héricourt atteint par une masse qui retomba flasque et pantelante, humaine, les boyaux dehors. En même temps, une averse de gravats s'abattit. Du fer retentissait. Une fuite d'ouvriers hurla. L'un des huit volants gisait en morceaux dans le hall. Trouant la muraille, un éclat avait sauté dans la campagne oii des effrois gémissaient, beuglaient. L'ingénieur obèse était le cadavre ouvert dont les intestins verdàtres et rouges débordaient l'entraille aux viandes mêlées de graisse jaune. Le crâne fêlé rougit la dalle. La bouche était convulsive dans le poil gris. Les gros doigts se recroquevillaient. M. Héricourt aperçut la ruine de l'usine, les ampèremètres et les voltmètres brisés, le tableau défoncé derrière ses fils pendillants, les décombres déserts, et, dans un escalier, tordu, un cadavre encore dont le sang s'épanchait entre les tringles des marches. Un disjoncteur n'avait pas agi. La troisième dynamo gisait en pièces éparses, en fragments de cuivre rouge et de fer noir. Or, la vie de quatre alternateurs continuait avec le ronflement opiniâtre de leurs triples monstres cintrés sur les bases de fonte.

Pour sauver leur existence, M. Héricourt voulut que le mouvement s'arrêtât. Il sortit, trouva les Italiens que le directeur et Jumillac rassemblaient. Cette foule

suante, haletante, obscure pataugeait dans l'eau. Deux ou trois, lâches, refusèrent d'entrer dans l'usine pour déblayer. Pequinillo les bouscula en les injuriant. La tète enveloppée d'Albertini vociférait le plus, tandis que, de son unique main, il empoignait des bras, poussait des dos, jetait des garçons avec leurs outds dans le hall crevé.

[1 fallait savoir la cause vraie de l'accident. M. Héricourt se rua dans son automobile. Elle escalada les pentes entre les eaux plus blanches d'écume, et les prairies plus noires de gens éperdus. Tous fuyaient le déluge en pliant sous les sacs pleins, en poussant les troupeaux fous. A chaque orée de bois, le glacier monstrueux apparaissait sous l'auréole de la lune planante. Et cette clarté, plus vive maintenant, pénétrait les ombrages et les vapeurs qu'elle bleutait. Elle faisait des ombres nettes aux cailloux. Elle argentait la précipitation du torrent glauque. Au milieu du cataclysme, des clameurs, ^L Héricourt se contraignit au calcul des pertes probables. Il prépara la rédaction des télégrammes sincères et rassurants. En somme, l'irruption des eaux ne durerait pas. Il y aurait quelques pans de murs à rebâtir, deux dynamos à remplacer, un tunnel à déboucher. Ensuite, la force reconquise, asservie, éclairerait de nouveau le pays, les villes, le labeur des hommes.

Près d'atteindre le lac, le chauffeur s'arrêta dans la fange. Une roche barrait la route. Il y avait là, presque enfouie, une grosse femme sans vêtements, sauf la tète bâillonnée par la chemise humide. La main calleuse soulevée retomba dans la flaque. Le courant avait arraché cette malheureuse de sa chaumière. La mâchoire brèche-dent bayait entre les lèvres écarquiilées, durcies et bleues sous le rayon du fanal. 11 révéla les rides, les mèches collées au crâne, une poitrine flétrie d<' matrone, des amas de chair violàtre. Dégoûté, ^1. Héricourt se redressa. Brusquement, les lueurs de

la vallée s'éclipsèrent. Les usines de Mancy avaient, elles aussi, cessé de vivre.

Immobile dans la boue, M. Héricourt imagina les chagrins slaves, les rages yankees, les désespoirs français, les tristesses égyptiennes que susciterait la nouvelle de cette interruption, par le monde. Sous le réseau nerveux de ses fds électriques, un hémisphère allait tressaillir en ses élites, du pôle à l'équateur.

Alors, l'écho d'une explosion dernière roula dans le replis du glacier, sous la lune au zénith. M. Héricourt se récitait la mercuriale du vieux Glamorgan qui avait précédé, à City-Park, la signature de leur premier contrat. L'élément latin de dispersion introduit dans le trust nordique le dissociait. De cette Alpe française la nouvelle allait fondre sur le monde. Elle désagrégerait peut-être l'énorme synthèse d'efforts spirituels et manuels qui composait la puissance de l'Electric-Standard, qui avait creusé ses mines, construit ses villes, ses flottes, allongé ses rails, allumé ses forges, entassé cinq milliards dans ses banques, enveloppé les continents dans les fumées de ses locomotives.

Domptées, assemblées par l'énergie des Yankees solidaires, les Forces avaient rompu leurs rênes dans les mains jalouses des Latins. Avant de jaillir des cimes, le désastre avait jailli des intelligences. A la place du roc informe charrié là par le cataclysme, les plaideurs, naguère, insultaient à ceux qui voulaient leur salut. Sur la butte rocheuse, au-dessus des vannes, ?épicier ricanait, l'instituteur déclamait, le propriétaire menaçait, le cultivateur injuriait par haine d'une œuvre plus féconde que leurs égoïsmes, plus universelle que leurs bêtises. Sous les espèces des gendarmes stylés par la magistrature, la Loi même, la Loi, fdle du génie romain, avait protégé les ennemis des civilisateurs. Et la trombe avait passé, noyant la terre en litige, roulant des pierres et des rocs stériles sur l'humus. Là-bas, les maisons de Neuflize n'étaient plus

qu'un amas de débris où se lamentaient des vieilles, où pleuraient des enfants, oh le chien aboyait lug-ubrement vers la lune.

Ayant gravi la butte avec le secours de son chauffeur, M. Héricourt, poussif, domine l'ovale du lac calme et lunaire au loin, mais tourmenté par les remous dans les deux bassins proches que divise le promontoire. A l'Ouest, par la pente forestière de la montao^ne, les boues jaunes dévalent avec des blocs et des arbres rompus. Elles eniilent le ravin. Elles envahissent, par là, le goulet du barrage. Elles débordent la digue en construction. Elles s'épanchent, cascades, pour rejoindre les flots du torrent qui s'étale, inonde en tous sens. L'étroit goulet lui-même se comble de matériaux et de débris. Avec eux, la masse liquide s'élève jusqu'à baigner les crêtes broussailleuses des parois. Oui : transmise au delà du cap dans le bassin oriental, et, par la chute en conduites forcées, dans la chambre des turbines, cette pression influence, seule, les manomètres, en accélérant les vitesses des machines. Voilà toute la cause. Inutilement, à l'Est, le surplus des eaux sorties du tunnel se répand par l'échancrure du déversoir. Inutilement, ce fleuve soudain délivre, de son poids, les vannes des cylindres, et galope à gros bouillons, par les déclivités obliques du terrain, jusqu'au torrent pour y rejoindre les avalanches liquides et fangeuses accourues du glacier. La pression formidable a quand môme accompli son œuvre destructive dans l'usine.

, M. Héricourt entend mugir derrière lui, au bas et au sud de la butte, la rencontre des eaux : celles enfuies du déversoir, celles retombant par-dessus les barrages, celles du torrent élargi. La digue contient encore l'embâcle de blocs, de boues, de toute une futaie flottante. Les eaux montent toujours. La maçonnerie va-t-elle céder, livrer au cataclysme la montagne entière de Mancy, ses usines ?

En cette minute, Jumillac, à son tour, escalade la butte rocheuse. Il a questionné les surveillants. Il a tout inspecté. A son avis, le barrage, Tembàcle qui le renfonce derrière, résisteront, pour l'instant, à la poussée de l'élément liquide. Voici que montent les équipes italiennes. On aura le temps. On pourra soulager l'ouvrage de cette pression formidable avant qu il rompe. On pourra déboulonner la vanne du tunnel. Le trop-plein s'écoulera par le déversoir. Le lac sera vidé jusqu'à son niveau normal, rapidement. Puis la vanne sera rétablie, et l'embâcle désagrégé par des explosifs. Alors les turbines, les dynamos, débarrassées de la pression terrible, tourneront de nouveau pour rendre au pays sa lumière. Net et coléreux, Jumillac rassure. Son cruel sourire, entre parenthèses, raille les ingénieurs d'en bas. Ils n'ont pas compris.

L'espoir de rendre promptement la vie aux organes 'les usines étages dans la montagne exalta M. Héricourt, bien que l'air brûlât ses poumons asthmatiques, bien que la fatigue des émotions lui fit les jambes douloureuses. Il allait partir. Il distingua la silhouette d'un être maigre sautillant parmi les bourbiers. Cet homme considéra particuhèrement la vanne qui ferme le tunnel, et par oij le trop-plein du lac eût pu se verser dans le lit du torrent. Au risque dépérir, ce héros enjamba, de pierre émergeante en arbre buté, les cent rivières impromptues qui se divisaient et se réunissaient au bas de la butte rocheuse. Ainsi put-il gagner la vanne, malgré de dangereuses glissades, et une chute dans un courant qui l'emporta, sauf le poing agriffé à une touffe. Le chauffeur, étonné par le spectacle, prétendit reconnaître celui qui, naïvement, d'une canne ferrée, attaqua les boulons fixant les cadres de la vanne à l'orifice muré du tunnel. . L'instituteur! M. Héricourt ne crut point que c'était là son adversaire, Vanerat, « l'accusateur » des « bandits de la Haute Finance... » Pourtant, le wattman identifiait les gestes, assurait-il.

La haine de l'œuvre avait-elle recréé l'amour de l'œuvre ?

Autour de l'instituteur, une foule déjà s'évertuait. M. Héricourt avisa la tête bandée d'Albertini, les feutres de cinquante Italiens apportant un madrier sur leurs épaules. Au-dessus des mares, les têtes de nageurs crachaient, soufflaient, plongeaient et raparaissaient en criant leurs observations. A deux mains, M. Sammy élevait le phare de son automobile pour éclairer les chercheurs. Ils réclamaient une chaîne que l'un se faisait fort d'attacher, sous les remous, contre une roche d'assise ébranlée. Jumillac leur dit, en italien, qu'ils se tueraient là-dessous. Coléreux, ils l'injurièrent. On dut leur jeter le bout d'une chaîne, et son S, pendant qu'on fixait l'autre extrémité sur un tertre, et qu'on dressait un palan pour opérer la traction. Alors les tritons s'immergèrent, bien qu'ils eussent vu celui qu'on repêchait, poings tordus et bouche béante, au bout d'une gaffe. A Pequinilo qui se déchaussait violemment, qui dépouilla sa veste et sa chemise, M. Héricourt voulut adresser un remerciement. L'autre haussa les épaules. Il se moucha. Grossièrement, il dit aux camarades que si l'on risquait sa peau, ce n'était certes pas pour les patrons, mais pour ceux qui, des salaires, attendent leur pain. Fanfaron, il refusa la corde qu'on voulait, sous ses côtes saillantes, attacher. D'un bond, il s'enfonça dans les vagues rejaillies. Déjà, les autres reparaissaient en signifiant, par leurs gestes, qu'ils avaient ceint, de la chaîne, le bloc ébranlé dans l'assise. Ils remontaient ruisselants, attirés par les bras des nouveaux venus, par l'expéditionnaire sentimental que M. Héricourt reconnut, près de son chef de bureau en redingote, lequel brandissait une clef anglaise. Jumillac, Sammy ne savaient plus où diriger les équipes arrivées par la route, descendues des monts, et que l'extinction des feux avait prévenues de la catastrophe.

LE TRUST oOèi

Plus haut que les fracas du torrent qui blanchissait, tournoyait, qui rebondissait, cascades et cataractes avec une forêt en morceaux, les flancs des bœufs noyés et les chaumes des toitures ; plus haut que les rugissements de l'air déplacé, peu à peu sonnaient les voix des couples s'appelant, des groupes se dépassant, des foules se hâtant. Invisible dans les bocages et dans les ravines, fourmillant sur les chemins, une humanité courageuse surgissait qui ceignit, de son étreinte unanime, l'Alpe en révolte.

La lutte s engageait entre le génie qui dompte et la matière qui rage. Ainsi parut-il à M. Héricourt trans- })orté d'orgueil. Il dénombra ceux qui couraient avec des pioches sur l'épé^ule, avec des cordes à. la main, avec des auges à ciment sur la tête. Pleins de ces audaces, les bois retentissaient de paroles héroïques. Des voiturettes à pétrole grimpaient en barrissant, amenaient des apprentis accrochés aux capots, des hommes blottis sur les marchepieds. Hors des barbes, iljailHssait des cris de guerre. Tout un peloton de cyclistes dévala en sens inverse pour chercher des outils et racoler des auxiliaires. En vain le torrent insultait de sa bave ceux qui creusaient sa rive afin d'ouvrir un passage au fléau engorgeant des chemins. En vain les eaux sournoises glissaient sous les pas des braves qui s'efïorçaient avec leurs charges de chaînés, et leurs brouettes combles. En vain le tumulte des vagues s'engouffrait au fond des ravines, effrayait les attelages des camions apportantles pièces lourdes de rechange, surles pentes de fange et de cailloux instables.

L'assaut des hommes submergeait la défense éperdue de Forces.

Saisis dans les cinglements du fouet, les files de ([uatre percherons tiraient les tombereaux de briques et les fardiers de moellons que poussaient à l'arrière des foules ahanantes, furibondes, que calaient sous les roues des vieillards à plat ventre dans la boue grise.

b06 LE TRUST

A distinguer Lertinoaux et Danésit, M. Héricourt éprouva toute la surprise. Les deux révolutionnaires roulaient un baril de chaînes en s'arc-boutant. Ils griffaient des ongles le talus trop mouillé et dont le terreau leur demeurait aux mains. Des blessés passèrent, celuici un torchon sanglant autour des tempes, celui-là un bras cassé dans la veste. Ils plaisantaient leur douleur. Ils assurèrent qu'on tenait bon. Par la face ouverte du tunnel, le lac se vidait facilement. Les eaux, les boues débordaient moins le barrage qu'étayait en hâte l'effort des Italiens. Ils renforçaient la digue avec des cailloux et des mottes. On arrêtait les flots. On détournait les ravages. L'orgueil sonnait sa fanfare dans ces voix victorieuses de la nature.

M. Héricourt, alors, sauta dans son automobile et redescendit les côtes.

Au-dessus des usines, la multitude grouillait, noire et active. Il fallait que les artilleurs, sabre au clair, continssent la foule en rut de travail. Elle voulait, toute, protéger, contre l'eau, les exploits des ingénieurs qui rajustaient les pièces des régulateurs et qui raccordaient les fils des rhéostats sur les tableaux-tension des halles. La nuit se peupla de rouge, dorange, de tricolore, de lanternes vénitiennes. La montagne était ressaisie dans les mailles humaines. Du glacier pâle à la route blanche, l'armée du travail s'acharna. Partout, à coups de hache et de pioche, les ouvriers en ligne ouvrirent des tranchées tentantes pour la déroute de l'eau. Elle galopait au torrent par mi lie caniveaux creusés devant sa fuite. M. Héricourt n'avait qu'un signe à faire, qu'un mot à dire pour que des cohues vaillantes devinassent la besogne à bâcler.

Nu -tète, échevelé, un peuple au cœur hardi partout terrassait. Des filles et des femmes, en riant aux gaillardises, colportaient, dans leurs brouettes, les matériaux des barrages provisoires. Lertineaux appelait Laurence. Un cri d'amoureuse répondit au milieu des

sauveurs. Ses compagnes parurent qui menaient l'àne attelé à la charrette de pierres et de fascines. Les lilles s'engagèrent dans la sente. Elles poussaient aux roues. Elles déchargèrent la voiture. Un bastion s'érigea qui barra la route aux élans des forces coulées sournoisement par un ravin. A la lueur d'une lanterne tricolore, Danésit et Lertineaux, Laurence et ses amies repoussèrent l'ennemi. Il dut se détourner de l'usine, puis sombrer dans un canal de fuite, grouiller, tourbillonner, blanchir, s'évader en hurlant par les tranchées neuves.

Le père Danésit ne savait plus que soixante ans de peine sur la glèbe l'avait courbé en deux. Il piochait furieusement, de l'eau jusqu'aux genoux, pour lui faire franchir une position oi^i elle se massait, menaçante encore. Etsa petite-lille avec ses écoliers, ses écolières, formaient la chaîne afin d'enlever précipitamment le déblai.

Avant l'aube, une ovation naquit dans la chambre des turbines, en bas. Elle se propagea. Elle gagna les plans de la montagne, la butte rocheuse et son tunnel, les alentours du lac. Elle y devint rumeur. Elle redescendit vertigineusement par les hameaux, les pentes, les prairies, les pacages. M. Héricourt roulait dans les bois, près de la route, pour accueillir les renforts, et les diriger sur les points de lutte. Il ordonna que l'on se tùt. La rumeur immense s'amplifiait. Une seconde, il craignit que d'autres poches encore se fussent ouvertes, et que l'ennemi ne se précipitât avec des forces fraîches. M. Héricourt discerna bientôt que c'était une clameur de joie. Car un enfant ôta de sa bouche la tartine qu'il dévorait.

— Ça brille !... Voilà que ça brille !

A travers les branches et les arbres, en effet, la vallée, de-ci, de-là, scintillait à nouveau. La vanne était remise en place. Trois alternateurs fonctionnaient. Le fléau n'avait pas vaincu toute la puissance 'lu génie humain. Une ivresse glorieuse étourdit M.

Iléricout. Autour de lui, des fillettes dansaient. Leurs nattes sautillaient sur leur dos. Des escouades, allègres sous leurs outils, s'empressaient. Avides frénétiquement de lutter, elles demandèrent où il fallait courir. Le peuple, ce peuple haineux de révolutionnaires, voulait combattre, peiner pour l'œuvre du trust, la sienne. Tous gesticulaient, férus de joie, en regardant, au loin, luire la foudre ressurgie dans les stations duclieminde fer. Conire Ihostilité des Forces en révolte, les hommes avaient remué leurs bras, leurs intelligences, et mieux : leurs cœurs.

Dans cette multitude éparse, inconsciente peut-être, naissait magnifiquement l'amour de multiplier le travail et la vie, cette folie éternelle et divine de créer.

Pour télégraphier les détails, et la reprise des travaux, pour la régler avec les entrepreneurs, M. Héricourt regagna, en quatrièjne vitesse, le château. Sa machine croisa les trains de secours qui, bondés, se succédèrent depuis la ville jusqu'à la montagne, apportant l'essor de ce grand amour humain et divin sous le panache des fumées pourpres. A toute vapeur, l'Electric-Standard crevait, du rayon dardé par son phare, l'obscur. Hors de sa ville, le peuple se ruait en ces longs dragons de métal retentissants, vers le délice de vaincre. Ces dragons couraient aux cimes en crachant la flamme et la braise delà légende. Et ce fut, en lame du civilisateur, une beauté qu'il pouvait dire unanime depuis les étoiles au déclin jusqu'à ses pieds nerveux.

Rien ne pouvait amoindrir ce triomphe de l'esprit ; sauf au château, l'apparition de Marceline morte.

Les infirmières transféraient le corps sur le ht de parade funéraire. Très lourde, la chevelure pendante de la victime renversa, par-dessus l'épaule de la porteuse, cette tète blême qui tirait le cou maigre. Un sanglot étrangla le père. Il saisit un pan de cette chevelure encore parfumée. Il plongea dans cette odeur soyeuse les pleurs de sa détresse.

A l'immolation delà victime, il devait cette union de Jumillac et de lui, cette cohésion de leurs intelligences volontaires, haine et amour, qui assurait le triomphe de l'idée fertile sur le monde.

Agenouillé devant le lit à colonnes d'ivoire torses, et sur les marches couvertes d'orchidées, de violettes, de roses, Manuel Héricourt remercia la morte raidie dans les dentelles historiques, pour avoir noblement, par le sacrifice de sa vie, préparé la puissance des Méditerranéens, maîtres à leur tour, des Nombres, de leur symbole, l'essence du soleil, l'or pur qui dompte les éléments, asservit la foudre, assemble les hommes, fonde les cités, féconde les esprits, et métamorphose en travail créateur les âmes rugissantes des nations.

Elles rugirent, à New-York, forrn.idablement, par les voix de leurs fils émigrés là-bas, et persuadés, en divers meetings, de haïr le trust plus ; car la catastrophe de Mancy, la baisse consécutive dans Wall Street, semblèrent des occasions favorables pour donner le suprême assaut à la puissance de Cit3^-Park. Partout déclamaient les orateurs de Roosevelt : les Douglas en chaire, et les Andor au Club. Le président combattit en personne. DansSakavanah, il promit une loi funeste aux accapareurs des énergies hydrauliques américaines et des montagnes américaines, aux treize compagnies ailfiliées par les Glamorgan. A la lin des toasts, Princeton et Gasby le portèrent en triomphe. Suivaient Caltener et tous les membres du Christian-Club. Démocrates et républicains, les partis incarnèrent les efforts de la lutte entre les Nombres de l'Electric-Standard et de la Triple-Corporation. Celle-ci, pour alarmer les actionnaires prudents, poussa la hausse du cuivre et commença de rassembler les actions de ces mines indispensables à l'industrie du Vieux Policeman, surtout à la traction électrique des express mexicains qu'annoncèrent prématurément les journaux des Papeteries-Associées, comme le chef-d'œuvre prochain de .lim et de llarriman. L' « Amalgamated j) dirigeait la manœuvre secondée par la Westinghouse-Manufacturing-Cy, rivale directe de l'Electric-Standard. Wood et Lcvyson entraînèrent les capitalistes de Sakavanah

LE TRVST 511

dans la bataille. Au service du boom décisif, le Knickerbooker- Trust offrit le gage de ses dépôts. Fabuleusement, le prix du métal s'éleva. La triplice soutenait la partie avec l'ensemble de ses capitaux, de son crédit, et de ses influences. Contraint de payer le cuivre trop cher, l'Electric-Standard devait subir des pertes telles que la baisse de ses titres les livrerait aux compétiteurs. Ceux-ci contrôleraiententin la Route-Est-Panama.

Voilà ce qui d'abord transparut dans le deuil et la douleur de M. Héricourt.

De son automobile en essor dans la montagne, comme il regardait, un soir, la tempête d'automne ployer les bouleaux et les sapins, trois aigles, chassés des cimes par la tourmente, vinrent chavirer à sa vue. Ils s'agriffèrent aux cables de transmission tendus sur les pylônes de fer. Les oiseaux divins essayaient -ils de saisir la foudre en leurs serres pour lutter mieux contre les vigueurs du vent ? Ils la possédèrent. Triomphalement, leurs ailes battirent à travers la nuée rapide. Un cri de gloire fut jeté. Tordus par l'éclair, les aigles, soudain, lâchèrent prise. Ils tournoyèrent. Us s'abattirent, les ailes éparses, sur la roche grise. Leurs pattes, vainement, griffèrent l'air qui sifflait. Leurs becs, vainement, mordirent l'espace sombre. Sous les sourcils farouches, se ternirent les yeux que jamais les plus ardents soleils n'avaient su clore, ^loins faible que celle de l'Olympe, la foudre de l'Electric-Standard échappait aux oiseaux des dieux.

Cet incident de promenade, et qu'il travestit en symbole, valut à M. Héricourt son nouveau courage.

Quarante-sept journées, averti, d'heure en heure, par les càblogrammes, il sut, farouche et opiniâtre, .lumillac aidant, maintenir à la cime des Alpes, comme dans la vallée de l'Isère, lardeur des Lertineaux et des Albertini, des Danésit et des Pequinillo, des équipes qui les écoutaient, des foules qui, promptcment, réparèrent les usines, remontèrent les machines.

oli> LE TRUST

remplacèrent les organes de transmission, qui, même, installèrent les plus récentes génératrices calculées par la science des Berges, des Corbin et des Bouchaycr, dans les Pyrénées.

A Mancy, la foudre suscitée, dans un four électrique, sépara de l'air un azote propre à fertiliser miraculeusement les terres des agriculteurs.

Affichée sur les tableaux à télégrammes des offices, la confirmation de cette réussite détermina, dans les buildings de Wall Street, dans les donjons des Nombres, un retour d'opinion en l'honneur de l'Electric-Standard. Sa puissance et son génie demeuraient manifestes aux plus âpres moments de lutte. Les boys des elevators eux-mêmes se prirerit à douter de la Triple-Corporation, de l'Amalgamated, du Knickerbooker, et de leur chance.

Multipliant ainsi les forces à la grandeur desquelles sa fille s'était naguère immolée, M. Iléricourt pensa diviniser le sacrifice. Amie persistante, dans le château du Dauphiné, Anne Vogt se complaisait alors à fixer, par les pinceaux, le souvenir de la victime aux yeux clairs, aux cils sombres, selon la miniature de l'aïeule. Tout en méditant les moyens de produire plus de cuivre à Los Palacios, M. Iléricourt regardait cette image se définir, le regard renaître, le sourire éclore. L'évocation du cher fantôme exaltait encore l'activité du père. Sa tristesse se rappelait certains propos de Marceline. A ces propos s'associaient quelques raisonnements suggestifs de résolutions utiles. Le civilisateur dictait les dépêches à destination de Puerto- Blanco, de Derry et de Sakavanah, de Gity-Park, de Paris, de New-York, du Caire, de Moscou. Autour du globe, la pensée en essor tournait avec la foudre dans les fils aériens et les câbles sous-marins, pour faire retentir les forges des montagnes, courir les express au long de l'océan, travailler les peuples au bord des fieuves, et calculer les banques au centre des villes.

La vérité survivante de Marceline se para de mille visages éloquents. M. Héricourt dut à leurs claires promesses d'attendre avec une sorte de confiance la fin de la bataille soutenue, à New- York, par l'Electric- Standard. Elle se termina un matin d'octobre 1907. Le Knickerbooker-Trust se déclarait incapable de rembourser leurs valeurs à ceux de ses déposants qu'inquiétait la longueur de la lutte entreprise contre Gity- Park. L'Amalgamated et la Westinghouse, le lendemain, fermaient également leurs guichets envahis par la clameur des Sulzbach et des Sauerwein dépossédés. A Sakavanah, Casby décrocha le fusil que son père avait épaulé, tant de fois, contre les Sudistes ; et, s'étant déchaussé, pressa, de l'orteil, la gâchette. Toute la charge creva le ventre du marchand. Il s'affaissa dans un lot de petits moutons en bois frisé.

C'était le krach. L'or, l'argent retirés des banques disparurent. Faute de cash-money, Angel Ortiz congédia onze mille travailleurs parfaisant la ligne du Columbia-Railroad. xVppelés à Paris par le ministre des Finances, Vogt et M. Héricourt conseillèrent de prêter à Londres l'or de France que demandait, au nom du Foreign Office, lord Dommerset, pour escompter les traites de New-York. Le Latin prenait une revanche sur l'insolence du Yankee subie, quelques années plus tôt, au faîte du Clamorgan's Building.

Aux mains bienfaitrices de l'élite méditerranéenne, l)rillait magnifiquement l'or, l'essence du soleil créateur, la divinité même du vieil Amon-Ré dont un sanctuaire était mis à jour dans les tranchées du canal que Pucton ouvrait en amont de la deuxième cataracte.

M. Héricourt et Jumillac allèrent inspecter les travaux du Nil. Les archéologues d'Ismaïl pacha guidèrent avec orgueil les visiteurs jusqu'aux dernières trouvailles. C'était le sépulcre même du Pharaon qui avait, trente -cinq siècles auparavant, dressé le Temple du Soleil Fécondateur.

A travers l'éblouissemcnt divin de l'astre, la caravane des dromadaires s'enfonça dans les sables parsemés de cailloux ferrugineux. Elle alla vers la chaîne iJbyque qui dresse, à l'Occident, bastions abrupts et roses, ses hautes masses de calcaire pailleté dans le ciel flamboyant.

Par ce désert, sans animaux ni plantes, par cette fournaise très silencieuse, où les cataractes de rayons frappent verticalement les croupes arides, la poussière blanche et les cailloux scintillants, M. Héricourt s'acheminait derrière Mrs Atlanta Pucton. Le voile et la silhouette droite de cette jeune femme, que balançait le pas du dromadaire, ressemblaient trop à l'ensemble de Marceline, heureuse naguère de fouler une Afrique soumise à leurs esprits. M. Héricourt souffrit de savoir que ces voiles protégeaient une autre contre lincandescence de l'air. Les larmes qui mouillèrent ses yeux, M. Héricourt ignora s'il les devait à l'omnipotence partout réfractée d'Amon, ou bien au supplice de remords obsédants. Contre sa perversité propre, reflétée en un disciple audacieux, comment le père navait-il pu défendre la plus aimable des fdles, des amies ? Comment avait-il pu céder l'enfant au complice ? Au complice ; car ils évitaient, depuis, les paroles étrangères à l'urgence de leurs études, lui et l'homme cruel qui discutait avec Ismail pacha, avec les archéologues, dans les détours de cette gorge aux rochers roses et aux ombres d'azur. Comment M. Héricourt n'avait-il pu vaincre l'influence de son passé survécu en ce Jumillac pour tuer Marceline ? Donc, il avait suffi de quelques propos téméraires, entre deux hommes campés jadis dans la brousse cubaine, pour que la conséquence fût la mort d'une fille savante et vaillante. L'immoralité de paradoxes luxurieux avait nécessité cette tragédie, comme la relâche des corsaires Héricourt, aux Antilles, avait nécessité l'entreprise de ce canal égyptien où pullulaient, calottes blanches et

tuniques bleues, mille Nubiens piocliant les étincelles du roc, et rompant parfois les dalles égyptiennes de la xvm^ dynastie. Des pharaons avaient, aussi, creusé là, selon le témoignage des hiéroglyphes, un lit pour la crue du Nil, trois mille cinq cents années avant l'initiative de l'Electric-Standard.

Les chairs moites des Africains luisaient à chacun de leurs gestes avec des reflets si vifs qu'ils blessaient les yeux d'Europe et d'Amérique. M. Héricourt franchit une cohue d'enfants aux guenilles flottantes. Elle colportait, sur ses turbans et ses voiles, en des couffes, le déblai de cailloux. Les feux intolérables que dardaient les métaux sur les costumes d'ismaïl. de ses mameluks, de leurs dromadaires, rendaient atroce la mélancolie de M. Héricourt. On alla. Au sein du dieu aveuglant, les Arabes psalmodiaient leurs surates avant d'escalader les monts de sables, et les rochers tantôt roses, tantôt noirs. Dans un défilé, des Bicharins se levèrent. Ils riaient sous leurs perruques énormes. Les chameaux s'agenouillaient. On mit pied à terre.

Deux chaos de blocs flanquent l'orifice du puits où l'on se laissa glisser, par une pente déclive, dans la fraîcheur de délicieuses ténèbres. Le sol se releva sous les pieds. Alors, les lanternes électriques éclairèrent les plumes jaunes et noires de l'épervier. On l'eût dit fraîchement peint contre le linteau du portique ouvrant les corridors qui s'enfoncent, s'allongent et se recourbent, au cœur de la montagne. Sur leurs murailles claires, les innombrables théories de laboureurs, moissonneurs, pâtres, bateliers, danseuses, musiciennes, se superposent de la cimaise au plafond. Pa;-mi leurs attelages, leurs troupeaux, leurs flottilles, leurs cortèges de couleurs éclatantes, Ismaïl pacha fit apercevoir les captifs nubiens, amenés sous la crosse des gardes, pour approfondir le canal ancien que déblayait encore lÊlectric-Standard. Profils minces et nets, les maçons de Thoutmosis revêtent aussi, de

briques, les talus. Ses architectes tendent le fil à plomb dans la tranchée. Ses prêtres, derrière leur Pharaon à tiare oblongue et double, font l'offrande propitiatoire du canal à un Amon-l\é pourpre, ceint d'un pagne jaune, grandi par deux hautes plumes blanches et vertes. Ailleurs, le Nil se précipite dans le canal, sous la tutelle du disque solaire à têtes de serpent. Ces personnages géométriques, aux attitudes anguleuses, semblent avoir été peints là, sur la chaux, en teintes plates, pour signifier la bienfaisance du canal où surnagent des barques combles, et que côtoient les moissonneurs chargés de gerbes, les troupeaux de bétail gras, les processions fastueuses, les soldats, les chars de guerre, les rois. Rigides comme les Forces indomptables, les dieux à museaux de chiens, à mufles de béliers, à sourcils de faucons, à naseaux de vaches, à gueules de lionnes, à becs d'ibis, à faces d'hommes, enseignent, sous toutes ces formes, la transformation des richesses inertes et vivantes. Au long de ces corridors indéfinis, les Nombres surgissent de registre en registre, sous les espèces de la vie antique, comme au long des récentes années ils avaient surgi, pour M. Héricourt, sous les espèces de la vie présente. La majesté du Pharaon était, là, débordée par la multiplication de ses œuvres. Telle la volonté du civilisateur avait été, sans cesse, en Amérique, en Europe et en Afrique, débordée par la multiplication des appétits.

M. Héricourt et Jumillac se contemplèrent. Leurs silences se répondaient.

Pour un pareil espoir, le Pharaon avait mué l'Egypte en puissances de sa volonté. Il avait de môme rassemblé des foules, sacrifié les faibles, supposé des morales, inventé des philosophies. Le Pharaon avait, lui aussi, évoqué tous les visages de la Vérité, tous les gestes de ces Nombres illustrant, après les corridors de l'hypogée, cette crypte, la plus secrète.

Les angles des rayons électriques y révélaient le

cliar impérial avec ses reliefs de héros combattants, les coffres noirs à figures d'or, le lit de lanières à pattes de lion, le mystère de la Déesse double : celle du ciel diurne et du ciel noctui*ne. Elle est à la fois lumière t ombre, affirmation et négation, amour et haine, ontraires identifiés en une force absolue. Déesse au entre allongé dans l'espace du plafond. Déesse aux jambes debout contre le mur de l'Orient. Déesse aux bras retombant contre le mur de l'Occident. Déesse englobant de son être le sanctuaire, image du monde, et le centre, ce sarcophage monumental incrusté de bataillons en marche où survit Une âme aux regards d'émail que l'embaumeur, jadis, fixa dans les orbites de la momie impériale.

Hors de ses bandelettes, le visage sec du Pharaon garde, derrière son naphte, entre deux rides fines, la bouche railleuse que sans doute inspire la flétrissure des fleurs entortillées autour des doigts squelettiques, trente-cinq siècles plutôt, et mortes pour la mélancolie de ceux qui, là, s'introduisent avec les visages divers de leurs vérités, celle des pasteurs bicharins aux lourdes perruques, celle des laboureurs nubiens aux bras musculeux, celle des cavaliers mameluks aux lèvres priantes, celle de ces Américains dardant les rayons magiques de leur science sur le fantôme semblable, par l'ironie, aux fils récents des siècles.

— Ce Thoutmosis et nous... murmura M. Héricourt, ne sommes que deux gestes brefs du même espoir confus, et qui souffre à travers les temps. Ici, les Vérités n'ont plus qu'un visage...

— Et qui sourit de toutes les Faiblesses momentanées... dit Jumillac... de toutes les Forces provisoires, de tous les Dieux périmés, de tous les Soleils futurs, de tout Gela qui est apparemment inutile.

Janvier 1904 — Octobre 1909.

K\ REl'X, IMl'UIMERIE OU. HÉIUSSEV, P.Vl^L HBRISSEY, SUCC

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PQ Adam, Paul Auguste Marie 2152 Le trust Nouv. éd., rev, A32T7

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