ORIGINE DU SERVAGE
L’origine du servage, en Russie même, est, en général, mal connue. Cette servitude que le neuvième siècle vit naître, qui se développa et s’affermit durantles dixième et onzième siècles, se forma, d’abord, de captifs que les hasards de la guerre firent tomber aux mains des Slavons, — d’esclaves achetés à prix d’or aux nations voisines ( Kholopi ), ou de criminels privés par les lois, — eux et leur descendance, — de droits civils.
Les propriétaires nobles, — les hauts dignitaires de l’État, attiraient, d’ailleurs, dans leurs domaines des agriculteurs libres, leur imposant des conditions qui limitaient, à des degrés plus ou moins complets, leur liberté naturelle.
Ceux des paysans auxquels le propriétaire concédait une terre, dans la zone de ses possessions, s’engageaient, par contrat, à restera tout jamais attachés, ainsi que leurs enfants, à la personne du seigneur et à sa postérité.
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Dans cet ensemble de conditions, d’engagements et d’aliénations qui constituèrent originellement le servage, il se trouva des paysans qui, pour une somme déterminée, en céréales ou en argent, affermaient une terre, en conservant, le terme échu, la facilité de l’abandonner et d’aller chercher ailleurs d’autres sources de profits et d’exploitation.
Ces déplacements libres offraient plus d’un inconvénient : la richesse, appelant à elle la pauvreté, accroissait, par ce moyen, des fortunes déjà colossales. En effet, les seigneurs opulents, par l’appât d’un salaire plus élevé, embauchaient les paysans au service de propriétaires peu aisés qui, forcés de maintenir, — plus ou moins, — leurs terres incultes, faute de bras, arrivaient promptement à la détresse et à l'impossibilité d’acquitter leur quotepart dans les impôts dont vivait l’État.
Boris Godounof, frappé de cette situation, et, peu scrupuleux sur le choix des remèdes à lui appliquer, interdit aux paysans toute mutation, et les attachant indissolublement à leurs maîtres, il les rendit fermes à la terre ( Krepki ).
Ce jour-là, le servage général, — le servage russe, — la propriété irréfragable de la chair et du sang, — fut créée. Cependant, de telles institutions n'entrent pas tout d’une pièce dans les mœurs et les sentiments d’uit pays. Le règlement de Boris Godounof souffrit des modifications nombreuses, des interprétations diverses, des restrictions importantes, et pendant une longue série d’an-
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nées servit de motif à une foule, de réclamations et de procès.
Mais cette résista-nce fut vaine ! Le temps cimenta l’institution ; elle fut définitivement acceptée dans toute sa teneur, et la différence primitive entre les serfs proprement dits et les gens en servage cessa d’exister.
Les adversaires de l’émancipation ont rappelé ces faits, les ont commentés, et en ont tiré cette triple conséquence :
1° Que les serfs actuels des particuliers n’ont jamais été eux-mêmes possesseurs, qu’ils n’eurent, en aucun temps, de terre propre, et que cette terre, — sur laquelle ils vivent, comme des végétations naturelles, sans pouvoir ni la quitter, ni s’en défaire, — est dès lors l’inaliénable et légitime propriété des nobles ;
2° Que les paysans, serfs d'origine, sont également le bien légal des seigneurs, et ne sauraient être personnellement libérés, sans que les propriétaires touchent de l’État une rémunération équivalente;
5° Que les agriculteurs libres, affermés par Boris Godounof, peuvent seuls, d’après l’équité, reconquérir leur liberté primitive.
Ils ajoutent qu’il y aurait impuissance absolue, pour le législateur et l’État, de remonter à ces différentes origines, S’opérer ce triage et de débrouiller ce chaos.
Ces raisons ont semblé convaincantes. Les tzars sont restés vacillants devant ce mirage de propriété légitime. Ils n’ont pu s'élever, — même ceux qui, comme Alexan-
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dre, ont fait, par boutades, du libéralisme, — à un sentiment philosophique assez complet, pour comprendre que la chair humaine n est jamais vendable, par conséquent acquérable , — que l’aliénation de l’homme à l’homme est nulle en soi, — qu'il est un droit naturel, supérieur à toutes les transactions civiles, — et qu'en revendiquer victorieusement l’application, contre la coalition des intérêts sordides, eût été, non consacrer une spoliation, mais travailler au règne de Dieu, — faire de l’orthodoxie et du christianisme.