‹ Le vade-mecum du forestierChapitre 25 sur 135 · S 3. LES PARCS FORESTIERS DES ENVIRONS DE PARIS · texte numérisé non relu

S 3. LES PARCS FORESTIERS DES ENVIRONS DE PARIS

Les parcs (qu'on peut définir t les forêts d'agrément »), des environs de Paris, sont aussi nombreux que les châteaux, et la liste de ces derniers serait bien longue.

Pour ceux que charme la végétation sylvestre, nous passerons rapidement en revue, par ordre alphabétique, les principaux parcs forestiers de la banlieue de Paris.

Bâville (le parc de) a 250 hectares et présente des buttes d'un aspect fort pittoresque et unique en son genre. On s'y rend par le chemin de fer de Paris à Dourdan, et l'on descend à la station de Breuillet.

Brevannes (le parc de), non loin de Brie-Comte- Robert et de la station de Limeil, a été dessiné par le Nôtre.

Bruiiehaut (le parc de ), prèsd'Etampes, est traversé par la Juine qui y forme une pièce d'eau ; il est aussi bien dessiné que bien entretenu, et renferme de magnifiques pelouses et de forts beaux arbres.

Cassan (le parc de) près de risle-d*Adam, sur la ligne de Paris à Creil et à 40 kilomèt. de Paris.

Chamarande (le parc de) sur la ligne d'Etampes, a perdu récemment ses magnifiques futaies de chênes, dont quelques-uns ont produit aux exploitants plus de 1,000 fr. pièce.

Champlâtreuœ (le parc de), à 40 kil. de Paris, non loin de Luzarches, sur la ligne de Paris à Beauvais.

Dampierre (le parc de), non loin de la ligne de Paris à Limoiirs, présente des échappées, des pelouses, des pièces d'eau, des massifs d'arbres remarquables ; des ruisseaux le traversent et un long mur l'entoure.

Fontaine (le parc du château de Ih) près de Brétigny.

Gh*ange (le bois de la) sur la ligne de Paris à Fontainebleau, et non loin d*Yerre.

GyvslH^is (le parc de) près de Boissy-Sainl-Léger, comprend UOO arpents entourés de murs. Il est situé à 25 kilomètres de Paris.

Lormoy (le parc de), situé non loin de Longpont, sur le chemin de fer de Paris à Etampes, mesure une longueur d'un kilomètre environ dans chaque sens. Au bord de L'Orge qui le traverse, on admire de vastes pelouses et quelques belles futaies.

Marche (le parc de la), non loin de Saint-Qoud et du bois des Fausses-Reposes, sert de champ de course pour les steeples-chases. Il est très accidenté et renferme de nombreuses pièces d'eau et des ruisseaux d'eau claire.

Marais (le parc du château du), sur la ligne de Paris à Dourdan, non loin de la station de Breuillet, est un charmant bosquet.

Montretout (le parc de), sur la ligne de Paris à Versailles, fut le théâtre d'un combat en 1870.

. Ormesson (le parc d'), non loin de la Varenne- Saint-Maur, est fort étendu.

Pont-Chartrain (le parc de), près de Néauflele-Château, est embelli par la Meauldre qui forme deux lacs et plusieurs chutes.

Raincy (le parc du), sur la ligne de Paris à Meaux, présente de forts beaux arbres qui faisaient jadis partie de la forêt de Bondy.

Roussay (le parc de), sur la ligne de Paris à Etampes, à 80 kilomètres de Paris, est situé au fond d'un vallon sauvage.

Sceaitœ (le parc de), très fréquenté par les parisiens et les étrangers.

Saint'Cloiid (le parc de), dont la contenance est de 400 hectares environ, présente de belles avenuesombragéeset des points de vue remarquables. Des pièces d*eau, des statues nombreuses l'embellissent.

Vaugieti (le parc de), sur la ligne de Paris à Limours, possède de. forts beaux arbres et une étendue considérable. Une portion a été dessinée par le Nôtre.

Versailles (le parc de) universellement connu.

^4. LES DOYENS ET LES GÉANTS DU MONDE VÉGÉTAL En France principalement.

Quoique nous ayons tout spécialement pour but les notions pratiques qui concernent les bois, nous nous écarterons un instant de notre sujet, pour rappeler brièvement au lecteur les doyens et les géants du Monde végétal, les colosses de la forêt et les témoins muets des âges passés.

Les six cèdres de la forêt d'EWcJiarreh, sur la plus haute cime du Liban, sont contemporains des temps bibliques et mesurent 12 mètres de circonférence.

Le cèdre de Diûiamel, du château de Vrigny (Loiret), a 8 mètres de tour et 5o mètres de hai^^

leur. Il rapporte annuellement pour 2,000 fr. de graines.

Lefnagnolia du parc.de Châteauneuf (Loiret), a 37 mètres de hauteur et 20 mètres sans ramifications.

Vahuehuete délia noche triste, qui se trouvait encore, il y a dix ans, dans le cimetière de Popotla (Mexique), avait 20 mètres de circonférence.

Le cyprès de Sparte^ qui fut récemment brûlé par une troupe de Tziganes, avait 52 mètres de hauteur et H mètres de circonférence. Il était âgé de trois mille ans, et l'ombrage qu'il portait sur la terre avait 80 mètres de tour.

Près de Champrosay, dans la forêt de Sénart (Seine-et-Marne), on voit le chêne d'Antein^ dont le tronc mesure 8 m. 20 de diamètre.

* Le chêne d'Autrage^ non loin de Belfort (Haut- Rhin), avait 5 mètres de diamètre à la base. Sa bille seule produisit 126 stères de bois.

Le chêne d'AllouvillCf près d'Yvetot, mesure 3 m. 33 de diamètre à la base et il compte 900 ans.

Le chêne de Montravaily près de Saintes, a 8 m. 50 de diamètre à sa base. Il porte un ombrage dont la circonférence est de 120 mètres. On estime son âge à 2,000 ans.

Le chêne des Partisans, près de Sauville dans

les Vosges, a 3 m. 80 de diamètre à ses racines. Sa hauteur est de 33 mètres.

Le sapin appelé c Ecurie des Chamois », entre Dolonne et Pré-Saint-Dizier, aux pieds du Mont- Blanc, mesure 2 m. 50 de diamètre à hauteur d'homme : on lui attribue 1,200 ans d'existence.

Le mélèze de la forêt de Ferri, aux pieds du Mont-Blanc et non loin du sapin de V Écurie des Chamois^ mesure 2 mètres de diamètre au-dessus du collet de la racine. On le croit âgé de 800 ans.

L'if de Fortingally en Ecosse, est âgé de trois mille ans.

Vif de Foullebec (Eure) n*a pas moins de douze cents ans.

Le tilleul de Neu^tadt^ en Wurtemberg, dont la hauteur est de 35 mètres, porte im ombrage de 133 mètres de circuit.

Le tilleul de Frihourg a 2 mètres de diamètre et 450 ans d'âge.

Le tilleul de Villars-en-MoinÇy près Fribourg, est élevé de 24 mètres et possède 4 mètres de diamètre.

Le chêne de Calthorpe^ dans le Yorkshire (Angleterre), mesure 25 m. 50 de circonférence.

Le châtaignier de Neuve-Gelle (Suisse), non loin du lac de Genève, mesure 4 m. 33 de diamètre à la base.

Le tilleul de Prilly^ près Lausanne, présente i\ mètres de circonférence au collet des racines. Les rosiers cCEvian mesurent m. 30 de tour.

Le châtaignier de VEtna ou châtaignier des cent chevaiico a 83 mètres de diamètre.

Vif de la Motte-Feidlly (Indre) mesure 8 mètres de tour.

Le Peuplier Noir du Jardin Botanique de Dijon, dont la renommée s'étend bien loin.

L'orme des Sourds-MuêtSy rue Saint-Jacques, à Paris, a 500 ans d'existence et 32 mètres de haut.

Le dragonnier d'Orotava^ au pic de Ténériffe, présente 24 mètres de circonférence à sa base.

Un des eucalyptus de Vile de Van Diémen mesurait 90 mètres de haut : il avait 9 m. 08 de diamètre à la base et son poids s*élevait à 450 mille kilos !

Un des cèdres de la Californie, non loin de French-Gueh, mesurait 150 mètres de haut et 42 mètres de circonférence. Il était vieux de 4,000 ans!

s 5. LA FORÊT EN FRANCE

A répoque de la conquête romaine, la Gaule tout entière présentait l'aspect d'une vaste forêt : le nom de gaul (bois) en est une preuve.

Comme tous les peuples, au début de la civilisation, les Celtes respectaient la végétation sylvestre, et Ton doit en chercher la cause dans la pratique de leur culte.

Chez eux, en effet, Tinterprètre de la volonté sainte, c'est le druide ; sa personne est sacrée en même temps que son temple : ce temple où les prêtres viennent accomplir leurs sacrifices au Dieu unique qu'ils adorent, c'est la forêt.

Par la cérémonie solennelle qui présidait à la coupe du gui, les druides avaient sans doute pour but de sanctifier le chêne, roi de nos bois.

Outre que les hautes futaies étaient utiles par leurs produits, ils les croyaient indispensables aux solennités religieuses. Ces grands arbres à la cime élevée, aux troncs épais, à la forte ramure, l'ombre sévère qu'ils portent sur ces lieux consacrés à la divinité, les prêtres du culte tout habillés de blanc, le cérémonial imposant de la fête, jetaient dans l'âme de nos aïeux un sentiment de vague crainte et de respect.

I^çs chroniqueur^ nous représentent la Gaule

- ôâ --

couverte de forêts antiques et profondes.

La grande forêt des Ardennes s'étendait sur le Nord, et la forêt du Jura venait après celle des Ardennes par sa splendeur et sa majesté.

Aujourd'hui, il n'en reste que les bois de Chaux et de la Serre.

Il y avait encore la forêt qui occupait toute la Brie et dont les bois de Meaux et du Mans ne sont que les débris; Paris était entouré d'une ceinture considérable de forêts dont les vestiges d'aujourd'hui se nomment Fontainebleau, Sénart, Moret, Laye, Boulogne, Vincennes, Montmorency, Bondy.

La Gaule avait des forêts royales.

Up capitulaire de Charlemagne nous en donne la nomenclature :

C'étaient les forêts de Kiersy-sur-Oise, de Sève, près Laon ; ceUe de Compiègne, celle d'Aire-eû- Artois ; . d'Attigny et de Ver, celles d' Ardennes, d'Héristal, de Lens, de Wera près Mézières, de Crécy, de Samoncy non loin de Laon et la forêt des Vosges.

Quand César entreprit la conquête de la Gaule, Je centre et le Midi de la contrée avaient déjà subi d'importants défrichements ; des vignes avaient été plantées dans la Province romaine (Provence actueUe) et des champs livrés à la culture des céréales. Plusieurs villes étaient fondées,

et Marseille s'élevait depuis bien longtemps sut les rives de la Méditerranée.

Des causes multiples avaient provoqué le défrichement des forêts.

L'Agriculture s'était emparée de quelques territoires d'une fertilité remarquable et de quelques autres encore qu'on amenda par la cendre des arbres.

D'ailleurs, la propriété individuelle n'avait pas pris naissance. La Gaule n'était pas encore divisée en provinces, comme elle le fut plus tard, et les peuplades qui l'habitaient étaient séparées par des marches ou frontières, laissées sans culture et couvertes de forêts, que les peuplades presque toujours en guerre ne se faisaient pas faute d'incendier. Enfin, la foi qu'avaient nos pères en leurs druides s'affaiblit peu à peu, et la forêt, désormais dépouillée de ce reflet divin, cessa d'être sacrée,

A ces causes générales de dévastation, s'en joignirent d'autres purement locales.

Le Nord de la Gaule contrastait singulièrement avec le Centre et le Midi. Il était resté couvert d'une immense forêt, habitée par des peuplades sauvages qui n'en redoutaient pas le rude dimaû On était encore bien loin du temps où furent plantées les vignes de l'Alsace et de la Lorraine, où les champs de la Picardie et de l'Artois devinrent les riches plaines que nous voyons aujour^

d*huî, occupées par les betteraves et les blés.

Mais ce contraste ne dura pas longtemps.

Les consuls romains, qui avaient d'abord donné Tordre de défricher, rendirent ensuite des édits sévères contre ceux qui dévasteraient les bois. Les conquérants avaient pour les parcs et les jardins de plaisance un goût dont nous avons hérité ; ils sentaient déjà l'importance des massifs forestiers et la nécessité de veiller à leur maintien.

Les Goths, les Huns, les Vandales et les Francs qui, aux v* et vm® siècles envahirent la Gaule, furent plus favorables qu'on ne le croit généralement au retour de Tétat boisé.

Les villes et les villages que les romains avaient construits furent incendiés par eux et leur emplacement rendu à la végétation sylvestre.

D'ailleurs, ces peuples du Nord, sortis de retraites ombragées, étaient pleins de respect pour les arbres^

La forêt nourrissait en foule des animaux qu'ils aimaient à voir se propager dans Tintérèt de la chasse ; aussi les dispositicms pénales qu'ils établirent dans la loi salique eurent-elles plutôt en vue la protection des arbres et des bestiaux que celles des personnes. Le même esprit se retrouve dans le code des Lombards et dans celui des Burgondes : il a subsisté longtemps dans notre législation.

Les forêts d'ailleurs furent partagées entre les

cités voisines, et devinrent quelquefois la propriété des principaux chefs barbares qui veillèrent à leur conservation, dans l'intérêt de la diasse, dont ils étaient fort jaloux.

Cette passion cynégétique des conquérants fut une des causes qui contribuèrent le plus au reboisement de notre pays. En effet, les bètes sauvages se multiiriiièrent tellement que les cultures voisines durent être abandonnées : dès lors, le seigneur s'en empara, et la forêt ne tarda pas à s'étendre sur ces terres laissées sans culture.

D'autre part, les Normands dans le Nord, les Sarrasins dans le midi de la France, continuèrent l'œuvre dévastatrice des premiers envahisseurs barbares. Sur les ruines qu'ils laissèrent après eux, la forêt s'élança, et Ton trouve en maints endroits, aujourd'hui reboisés, des restes de bourgades qui prouvent l'envahissement par la végétation forestière des lieux jadis habités et cultivés.

Aussi, sous la première et la seconde race de nos rois, la Gaule était redevenue ce qu'elle fut au temps de la conquête romaine. Cependant les forêts y étaient divisées par de grandes voies qui permirent d'exploiter les massifs.

L'établissement des routes ne fut pas la seule origine du défrichement, qui, commencé dès les premiers Capétiens, continua à travers les âges jusqu'à nous.

La fondation des ordres religieux, les progrès

de la vie monastique, eurent une influence considérable sur la mise en culture des bois. Au temps de Tan milles qu'on croyait Revoir être la fin du monde, et plus tard, lors des croisades, de pieux solitaires, qui . voulaient fuir la contagion des hommes, vinrent chercher, au cœur des grandes forêts, une retraite où ils pussent se vouer en paix à la vie contemplative et pénitente. Loin des agitations mondaines, ils fondèrent dès ermitages, attirèrent à eux ceux dont l'esprit avait besoin du calme de la solitude, et bientôt les prieurés devinrent autant de centres agricoles, où les moines s'exerçaient à de rudes travaux. Peu à peu, les congrégations s'accrurent en importance, et les religieux, pour que la dîme s'élevât, encouragèrent les colons dans leur œuvre de destruction. Enrichis par les travaux de leurs tenanciers, ils ne songèrent plus qu'à jouir paisiblement de leurs biens et confièrent à des serfs la culture du sol. L'opulence amena la paresse, et les moines qui avaient défriché reçurent des seigneurs le droit d'abattre dans les forêts le bois nécessaire à leurs besoins.

Une foule de roturiers et de communautés obtinrent en même temps le privilège de couper les arbres indispensables à la construction de leurs demeures. Ce privilège se transforma en un droit par l'habitude et par une sorte de possession de longue durée. — Les usagers ne tardèrent

pas à prendre les branches nécessaires à rétablissement des haies, ainsi que des pièces de bois pour confectionner leurs ustensiles et leurs instruments aratoires.

D'ailleurs, la coutume permettait de ramasser le bois mort et aussi les chétifs végétaux qui croissent d'habitude sous l'ombrage des grands arbres.

Les cheminées de l'époque étaient plus spacieuses que celles d'aujourd'hui, et étaient une cause de grande consommation; enfin le bois mort servait à bien des usages pour lesquels il n'est plus actuellement employé.

Des guerres fréquentes étaient une cause de déboisement rapide qui inquiéta nos anciens rois.

Philippe-Auguste d'abord, Saint-Louis et Philippe-le-Bel ensuite, rendirent des ordonnances sévères contre les délinquants forestiers : ils créèrent des officiers chargés de surveiller leurs bois et de faire aux usagers les délivrances auxquelles ils pouvaient avoir droit dans les forêts royales. — Mais le défrichement continuait toujours. — Pour l'arrêter tous les efforts furent vains .

La conservation des forêts, en général, n'était pas encore regardée comme une mesure d'ordre public . Cependant , dès le seizième siècle , on conçut des craintes sur l'approvisionnement en bois-d'œuvre et de construction.

Vers cette époque, parurent les édits, portant

défense de couper les taillis avant dix ans d*âge, et ordonnant aux particuliers, ainsi qu'aux maîtres des Eaux et Forêts, de réserver un tiers des bois pour croître en futaie. Quoique insuffisante, cette mesure était sage. Mais elle ne fut pas appliquée.

En présence de la dévastation sans cesse grandissante des forêts du royaume, Colbert proposa au roi une ordonnance restée célèbre : c'est le Code Forestier de l'époque.

L'ordonnance de 1669 avait principalement en vue les bois d'œuvre et de construction.

Malgré ses imperfections^ elle rendit de grands services au pays. Après la mort de cet illustre ministre, et malgré les efforts des agents chargés de leur surveillance, les forêts de notre France furent de nouveau livrées aux abus de tous genres. Le pâturage s'exerça sur les Alpes et les Pyrénées, sans trêve et sans relâche; chacun se livra à des exploitations outrées ; en 1709, l'hiver fut si rigoureux et la disette si grande, que le roi autorisa, encouragea même les défrichements.

Quand survint la révolution française, nos richesses forestières étaient bien amoindrie?. L* Assemblée constituante voulut mettre un terme aux abus d'autrefois ; mais les mesures qu'elle crut devoir prendre, au ^ lieu d'apporter un remède, ne firent qu'accroitre le mal. Des dégâts effrayants furent commis de toutes parts. Les bois du clergé

mis en vente furent achetés à vil prix et totalement rasés. Les particuliers, qui avaient reçu la liberté absolue de disposer de leurs forêts, en firent autant. La guerre était partout : il fallait en Vendée dévaster les bocages pour atteindre les royalistes, et livrer au pillage les forêts de TArgonne pour vaincre les ennemis de Textérieur. Nos montagnes, jusque-là ombragées, laissèrent apparaître leurs sommets dénudés, et la dévastation s'en continua jusque sous l'Empire, époque à laquelle les guerres du dehors enlevèrent aux forêts leurs gardes et leurs administrateurs. On aliéna les plus beaux massifs, dans le but de rétablir réquilibre du trésor, obéré par des luttes continuelles ; les acquéreurs exploitèrent, et pour comble de malheur, les alliés envahirent le territoire français et mirent tout à feu et à sang. 11 fallut reconstruire les villages incendiés, et réparer les maux de la guerre ! Nos ressources en bois inspiraient les plus justes alarmes. On se mit à l'œuvre, et en 1827 parut un Gode forestier qui nous régit encore.

C'est une loi de prévoyance et de conservation qui a rendu à notre pays les services les plus incontestables, et les moins constestés. Est-ce à dire que la législation établie à cette époque soit une œuvre parfaite. Comme toutes choses, elle prête bien souvent le flanc à la critique, et depuis qu'elle est mise en vigueur, on a dû plusieurs

fois déjà la modifier. C'est ainsi qu'ont été rendues les lois sur le défrichement des bois appartenant aux particuliers, et celles qui décidèrent la restauration des montagnes dénudées et la plantation des rivages de la mer envahis par les sables. D'autre part, on a dû prendre à l'égard de certaines régions des mesures spéciales, pom* les préserver des incendies que rendaient trop fréquents la chaleur du climat et le mauvais vouloir des populations. Cet ensemble de lois, décrets et circulaires ministériels forme une législation complète, dontles règles s'écartent souvent du droit commun, et que Içs forestiers de profession eux-mêmes ont peine à débrouiller. Cependant,chacun est supposé connaître la loi.

Nous en concluons que l'unification de cette législature complexe présentera les plus grands avantages, et rendra à tous un service signalé. Toutefois, nous sommes encore bien loin du jour où se réalisera ce vœu, et cela pour des causes politiques dans la discussion desquelles nous n'entrerons pas. Quoiqu'il en soit, l'importance d'une pareille proposition ne saurait échapper à personne, si l'on songe que les forêts recouvrent la sixième partie du territoire français. Quoique d^une étendue double (six millions d'hectares), les bois appartenant aux particuliers nous donnent à peine la moitié des produits que nous livrent annuellement les forêts de l'Etat jointes à celles des com-

munes et des établissements publics.

C'est assez dire que la richesse forestière de la France se mesure précisément par celle de l'Etat. - En parcourant notre cher pays, nous en aurons la preuve.

Et tout d'abord, en Bretagne, que voyons-nous? Un plateau où lesajoncs et les bruyères abondent, mais où la véritable forêt fait défaut. Nulle part, on ne défriche autant.

Au moyen-âge déjà, les moines avaient tout dévasté. Sur tous les points de cette contrée, ils établirent des monastères, et leur influence s'y fit sentir plus que partout ailleurs. Ils ne laissèrent sur pied que les bois de Lamballe, de Liffré et de Clisson, près duquel s'élevait le fameux manoir du Connétable. Aujourd'hui, à part quelques buissons appartenant à des particuliers, et les arbres de haies, il ne reste plus rien de ces forêts séculaires qui des monts d'Arrhes s'étendaient aux îles anglo-normandes. Celles-ci étaient alors reliées au continent, et les amas de troncs noircis que, dans ces parages, on retrouve sous les eaux, démontrent qu'à une époque récente, l'Océan a recouvert ces forêts coupées de lacs et de marécages. Sous le climat de la Bretagne, les chênes prospéraient bien et les druides venaient sous leur ombrage offrir des sacrifices à leur Dieu.

Aussi le pays était-il riche en monuments celtiques.

Aujourd'hui , TArmorique n'est plus qu'un grand bocage de pommiers et de poiriers qui végètent à tous vents. Des haies nombreuses divisent les héritages ; ça et là, elles sont maintenues par de gros chênes rabougris .et branchus qu'on appelle têtards dans le pays, et qu'on élague chaque année.

L'ancienne Aquitaine a aussi perdu sa végétation arbustive. Les mines de fer y étaient abondantes ; elles furent l'origine de la dévastation des forêts, auxquelles rétablissement de nombreux couvents porta le dernier coup.

Plus dénudées encore sont les montagnes du centre de la France. Le plateau granitique qu'elles forment s'étend du Forez à la région des Causses. Aucune contrée de notre patrie n'est aussi misérable. L'Auvergne, dont les montagnes ne sont point ombragées, présente, tantôt un* sol ingrat et pierreux, tantôt une roche aux contours âpres, réfractaire à toute décomposition sous l'influence des agents atmosphériques. Les terrains ignés du Limousin ne sont pas plus fertiles. Les châtaigniers y abondent et ils y prospèrent bien. Leur bois remplace celui du chêne, absent de la région, et les habitants du pays s'en servent pour la construction ainsi que le travail. A l'automne, ils récoltent la châtaigne qui fait leur nourriture ; au printemps, ils écorcent les taillis qui fournissent^des échalas excellents aux vignobles de la

Gironde et des Charentes. Sur les rochers du plateau central, là où le granit fournit en se décomposant une couche épaisse d'argile, la végétation a déployé naguère toute sa splendeur. Mais là où le roc est nu, la forêt ne s'établit jamais.

Cette contrée naguère si riche en bois ne possède aujourd'hui que des plantations de pins qui ont peine à se maintenirsur les terrains rocailleux et inclinés en pente raide, qu'on appelle scheires dans le pays. Et voilà, par suite du déboisement, ce qu'est devenue cette patrie des courageux Arvernes, les glorieux défenseurs de l'indépendance des Gaules !

Dans les Landes, le défrichement ejit des conséquences bien plus désastreuses qu'en Auvergne. La mer, en se. ruant sur les rives, entraînait sans cesse des monceaux de sable, qui venaient engloutir les cultures et les villages. La ville de Bordeaux elle-même était menacée. On parvint, non sans peine, à fixer les dunes, et bientôt la forêt de pins maritimes s'éleva comme un rempart contre l'action envahissante des eaux.

Cette pineraie forme une bande longue et étroite parallèle à la mer, qui, de l'embouchure de la Gironde, s'étend jusqu'à Bayonne.

Sans elle, l'Océan aurait envahi un territoire qui nous fournit maintenant du bois, de la résine et les nombreux dérivés que l'industrie en tire. De plus, le pays est devenu habitable ;

il était fiévreux, et la forêt Ta rendu salubre.

L'Etat a contribué pour une large part à la plantation de cette forêt. Commencée, il y a plus d'un siècle, elle s'étend maintenant sur toutes les parties qu'elle peut couvrir.

Les Pyrénées présentent, avec les Landes, un singulier contraste.

Ces montagnes, en effet, ont été dévastées par la main de l'homme et la dent du bétail, à tel point que plusieurs hameaux durent être abandonnés par les habitants privés de bois de chauffage. Si le défrichement n'eut pris fin au commencement de ce siècle, les Pyrénées seraient actuellement partout et totalement dénudées. Les bois qu'on y trouve encore sont relégués au sommet des montagnes. Le chêne et le sapin y abondent ; le hêtre parcourt la chaîne d'un bout à l'autre. Mais nous ne sommes plus au temps où l'on tirait des Pyrénées de belles mâtures. Les bois y sont chétifs, et pour la plupart ràbrougris. Sur le versant espagnol cependant, la forêt est plus riche, et c'est sans doute parce que les chemins y sont rares.

A l'extrémité orientale delà chaîne, dans l'Aude, on trouve des massifs de sapins d'une grande beauté ; puis apparaissent les plaines arides des Bouches-du-Rhône, la Camargue marécageuse, et la Crau connue pour sa stérilité. Il faut aller jusqu'aux pieds des Alpes, dans les Maures et l'Es-

lerel pour retrouver la forêt. Cette petite région granitique et montagneuse semble être une portion détachée de la terre d'Afrique. Les végétaux y appartiennent presque tous à une flore exotique. Au-dessous des chênes au feuillage toujours vert, et des pins maritimes qui se distinguent de loin par la couleur noirâtre de leurs feuilles et de leurs troncs, croissent pêle-mêle des fougères arborescentes, des philarias, des nerpruns et des térébinthes, dont les branches desséchées par un soleil brûlant s*enflamment au moindre contact d'un corps en combustion. Aussi les incendies y sont-ils très-fréquents et la contrée senomme-t-elle région du feu. Non loin de la grande forêt de FEslerel, se trouve une petite futaie de hêtre, la Sainte-Baume. Quoi de plus étonnant que Tapparîtion de cet arbre sous un climat brûlant ! Placé comme un oasis au milieu du désert, ce joli bosquet offre au voyageur qui vient de parcourir les terres arides d'alentour, des sources d'eau vive et la fraîcheur de ses ombrages.

Du plateau de la Sainte-Baume, on aperçoit les hauts sommets alpestres tout blanchis par la neige. Pour y arriver, on traverse d'abord des champs plantés de figuiers et d'oliviers aux feuilles toujours vertes ; puis les châtaigniers et les noyers apparaissent. On les quitte bientôt pour pénétrer dans la forêt de chênes et de hêtres Tjui ne tardent pas eux-mêmes à faire place aux coni-

fères. Quand le sapin cesse de croître, le mélèze reste encore pour orner la montagne. Nous ne le trouvons pas dans les Pyrénées, mais il est dans les Alpes à Fétat de massif, parce que les routes font défaut dans cette région. Sa patrie, en effet, c'est la zone qui confine aux neiges éternelles.

Ses précieuses qualités valent bien qu'on lui accorde une mention spéciale. Son bois, en effet, un des plus nerveux que Ton connaisse, ne le cède en rien à celui du chêne ; aussi les Suisses accordent-ils aux pièces de bois de mélèze deux fois plus de valeur qu'à celles de chêne de la même dimension. On a voulu dépayser cet utile végétal, mais il tient à sa patrie d'origine, et, ailleurs que dans les montagnes, pauvre exilé qu'il est, il perd sa dureté, sa résistance aux alternatives de sécheresse et d'humidité, et ne donne plus qu'un bois mou et spongieux, impropre à tout usage. Mais dans son pays de prédilection, aux confins de la région alpestre, il atteint quelquefois des dimensions extraordinaires ; son tronc toujours droit donne une mâture de choix ; son écorce, une matière tinctoriale très-recherchée ; ses branches, un chauffage de moyenne qualité ; enfin ses feuilles, une substance purgative, connue sous le ûom de manne de Briançon.

Ce n'est pas tout. Une forêt a-t-elle été détruite

partiellement, le mélèze, grâce à quelques sujets

-restés debout, reboisera bientôt les vides. Aussi,

les quelques futaies de celle essence qui subsistent encore, ont-elles la plus haute importance. Elles aideront à restaurer ces montagnes, dont plus tard elles seront la parure.

Le déboisement des Alpes a été suivi d'un fléau resté jusqu'ici inconnu dans les Pyrénées : Je veux parler des torrents.

Si Tavalanche est à craindre, le torrent l'est bien plus encore. En automne, il coule en bruissant à travers les rochers; la masse des eaux qu'il roule est assez faible pour qpie chacun le traverse à pied sec. Au printemps, quand arrive la fonte des neiges et des glaces, les habitants d'en bas entendent un bruit formidable qui augmente sans cesse, en même temps qu'il se rapproche : c'est le chétif ruisseau transformé soudain en un fleuve immense dont le courant impétueux, descendant de la montagne, brise tout sur son passage, entraine les troncs d'arbres, roule des rocs détachés, et transporte dans la fertile vallée des monceaux de sable et de pierrailles.

Bien souvent des villages entiers ont été submergés avec leurs habitants. Rien ne saurait être comparé à la puissance de cette masse énorme, qui \dent de plusieurs kilomètres, et roule sur une pente que les hommes eux-mêmes ont peine à gravir. Si le fléau n'a pas encore sévi dans les Pyrénées, c'est que la forêt y oxii=>t(* eu ocre aux limites de la végélatioii.

il n'en est pas de même pour les Alpes. Le déboisement a commencé par le haut, et le champ laissé libre aux avalanches et aux inondations ne fait que s'élargir chaque jour, par l'abus du pâturage et le vice des exploitations, causes de la ruine partielle des forêts qui, naguère, ombrageaient les flancs de ces montagnes.

L'œuvre de la restauration n'a été jusqu'ici qu'ébauchée, et cependtot, elle est pour notre pays d'une importance capitale.

Ecoutons ce que disait l'économiste Blanq[ui en 1843, au retour d'un voyage dans cette région déboisée. « Cette année, il m'est arrivé de ne plus rencontrer un seul être vivant dans des localités où, il y a trente ans, je me rappelle avoir reçu une agréable hospitalité... Le mal (le déboisement) a pris de telles proportions, que les propriétaires ont été forcés de réduire de moitié ou des trois quarts leur bétail, pour obvier à la pénurie dés éléments les plus indispensables à l'entretien des animaux. La pauvreté s'est accrue avec les progrès du déboisement. »

L'homme, en général, et le montagnard plus que tout autre, reste attaché à son hameau par des liens du cœur que rien ne saurait rompre, et, s'il le délaisse, c'est que l'existence y est désormais impossible. C'est hélas I ce qui arriva dans les Alpes ! Les vallées du Rhône et des Cévennes, que les sapins et les hêtres ombragèrent au moyen-

— no —

âge, ne présentent plus que de rares taillis de maigre apparence.

Pour retrouver la véritable forêt, il faut aller jusqu'en Bourgogne. Ici, le chêne abonde, tandis que plus loin, dans le Morvan, il est remplacé par le hêtre qu'on soumet diu furetage. Ce mode particulier d'exploitation, critiqué et vanté tour à tour, consiste à couper les plus grosses branches du taillis après une période d'une certaine durée. Les bois furetés présentent donc un mélange confus de tiges de toute grosseur, au-dessus desquelles s'élèvent des hêtres plus grands, dont la cime est développée et le tronc plus épais : on les nomme r^5grv^ ou arbres réservés. Quand on quitte cette région granitique et montagneuse pour descendre dans la plaine nivernaise, on trouve, au milieu de grasses prairies et de riches pâturages, des forêts où le chêne est l'essence dominante ; mais ce ne sont généralement que des taillis qui produisent peu, parce qu'on les coupe trop jeunes. Telle n'est pas l'autre rive de la Loire.

Dans l'ancien Bourbonnais, on trouve de majestueuses futaies de chênes. Tronçais est la plus grande, en même temps que la plus riche : elle occupe une surface de plus de dix mille hectares et elle est familière aux chasseurs et aux forestiers. Plus importantes encore sont les sapinières du Jura ; qu'il nous suffise de citer celle de Leviers î Dans ce massif boisé, unique en son genre, les

résineux dépassent la hauteur des grands hêtres de aermont et de ViUers-Cotterets.

Pour créer ces géants, la Nature dut employer des siècles !

Le Jura, comme les Alpes, nous offre plusieurs zones de végétation. Au pied des monts, la vigne ; sur le premier plateau, les chênes abondent ; plus haut les sapins et les épicéas ; enfin les pâturages occupent le troisième et dernier échelon de ces montagnes, qui finissent brusquement du côté de la Suisse par un escarpement, du haut duquel on découvre -un panorama des plus pittoresques.

Au temps de la conquête romaine, lé Jura était une contrée florissante et bien peuplée, que recouvraient de grandes masses de sapins et d'épicéas entrecoupées de lacs et de mares. Ce pays n'est point déchu de sa richesse d'autrefois, parce qu'on y a respecté la forêt.

Non moins boisées sont les Vosges, qui s'élèvent, comme une barrière, entre la Lorraine et les plaines de l'Alsace. La vallée du Rhin qui se déroule à leurs pieds, n'est plus française hélas I et nous ne citerons, parmi ses riches forêts, que celle de Hagueneau, autrefois nommée forêt Sainte, à cause des ermitages qui s'y établirent au moyen-âge.

• Les Vosges se distinguent du Jura non-seulement par la nature granitique de leur sol, mais encore par l'abondance des sources qu'on y ren-

contre. Tandis que les plateaux jurassiques sont réguliers et parallèles, les vallées vosgiennes sont orientées suivant des directions variables à Tinfini. De là, une diversité remarquable dans la végétation. Sur quelques points, on rencontre des bois de châtaigniers ; ailleurs des plantations de pins couronnent les sommets des ballons. Plus loin, des forêts de hêtres occupent les flancs de la montagne ; sur les rives du lac de Gérardmer, et de quelques autres non moins pittoresques, répicéa se montre plein de vigueur et de beauté; mais l'arbre caractéristique de la région, c'est le sapin, qui forme à lui seul de vastes futaies, dont beaucoup appartiennent à l'Etat et sont très productives. Nulle part les bois soumis au régime forestier ne sont plus abondants, et aucune contrée, en France, n'est plus riche en forêts, et aussi en débris d'un autre âge. Quand on quitte ces montagnes pour aller en Lorraine, leurs sommets parfois dénudés apparaissent couronnés par les ruines d'un vieux château ou d'un antique monastère, mélancoliques vestiges d'une époque lointaine. Près de là, croissent souvent de vieux tilleuls, des chênes bien des fois séculaires que les autans ont épargnés, et que les hommes aujourd'hui vénèrent.

Telle n'est point la Lorraine. De grandes plaines' ondulées dont la base est l'argile, de larges plateaux calcaires où la terre végétale est de faible

épaisseur : voilà le relief du sol dans ce pays, Tun .des plus riches de notre France, en forêts de chê- ■ nés et de hêtres mélangés.

De grands bois environnent Nancy, et, de cette ancienne capitale au plateau des Ardennes,.ce n'est qu'une sorte de futaies et de riches taillis, qui, pour la plupart, appartiennent à l'Etat et aux communes.

Célèbre par les hauts faits de la chevalerie, la forêt des Ardennes, qui s'étend^iit naguère de Trêves à Reims, est aujourd'hui singulièrement ' réduite. Les tourbières et les mares y sont communes, et le pays est rendu misérable par la nature granitique de son sol et le manque de voies de communication. Les conifères n'y montrent nulle part leur feuillage vert, mais les taillis de chêne couvrent toute la région. Après chaque coupe, l'ardennais pratique le sartage.

Il répand des brindilles sur le sol, qui n'est plus ombragé, et il y met le feu. Grâce aux vents qui soufflent sans cesse sur ce plateau stérile, la flamme s'étend bien vite, et de loin, l'horizon apparaît embrasé. On croirait à un incendie, ou à un magnifique coucher du soleil.

Le paysan donne au' sol une légère culture, puis il répand du seigle à la volée ; cette récolte constitue la ressource de cette région encore bien arriérée qui confine aux riches plaines de la Picardie et de la Champagne. Cette dernière est cou-

verte de forêts sur un quart de sa surface et si une partie de son territoire est crayeux et improductif, l'autre possède des bois de chêne fort étendus. Entre Epernay et Reims, ils ombragent les coUines et fournissent aux vignerons les échalas et le merrain.

L'ancienne Flandre, l'Artois et la Picardie sont les provinces les plus industrieuses et les mieux cultivées de notre France. L'agriculture s'y est emparée des terrains de meilleure qualité, et abandonne à la forêt les coteaux calcaires où les betteraves et les céréales ne sauraient prospérer. Néanmoins les bois y offrent des ressources immenses.

De telles futaies de hêtres, restes de l'ancienne forêt des Sylvaneetes s'étendent sur le plateau de Saint-Gobain et de Coucy, où un puissant seigneur éleva jadis un manoir féodal, dont les fortes murailles, les larges fossés et les hautes tours percées de crénaux, offrent aux visiteurs des ruines aussi curieuses qu'imposantes par leur masse. — C'est maintenant encore une contrée sylvestre, celle qu'occupait autrefois la forêt de GAiise ! On en trouve de beaux débris à Compiègne, Laigle, Clermont et Villers-Cotterets. Que de souvenirs historiques se rattachent à ces lieux! Que de choses mystérieuses, à l'ombre de ces bois, théâtre habitueldes chasses de nos anciens rois!

De toutes ces forêts, là plus riche est certainement celle de Retz ou de Villers-Cotterets. Grande de douze mille hectares, elle occupe une plaine, légèrement ondulée que sillonnent en tous sens des routes nombreuses et démesurément larges. C'est la forêt-type de hêtres. A travers l'épais massif qu'ils forment, un rayon de soleil ne saurait pénétrer. Dans certains cantons, leur hauteur est telle, qu'ils semblent s'élancer vers les nues, et tenter de les atteindre. La couche de terre végétale, sur laquelle reposent ces géants de notre flore, est extrêmement profonde, et chaque année s'ajoutent de nouvelles quantités d'humus, par suite de la décomposition des menues branches et des feuilles qui jonchent le sol.

La forêt de Retz qui appartenait jadis aux ducs d'Orléans, et faisait partie de la liste civile, sous la monarchie de 1830, est rentrée en 1848 dans le domaine de l'Etat, et n'en a plus été distraite. Immenses sont les produits qu'elle livre annuellement à la consommation. Paris en tire une partie de son bois de chauffage, et nulle forêt n'est, pour la capitale, d'une aussi grande importance, si ce n'est cependant celle de Gompiègne si riche en chênes de grande t^lle. Il n'est pas de monuments d'un aspect plus grandiose que ces végétaux, colosses plusieurs fois séculaires, qui atteignent, dans certains cantons, le poids étonnant de dix mille kilos. Si nous ne pouvons admirer les

Eucalyptus et les Séquoia des régions équatoriales, il nous est loisible de nous reposer à Tombre de ces vieux chênes qui couvrent un petit coin de notre territoire, et servent à nous montrer quelles immenses richesses, Tépargne peut accumuler sur le sol de la patrie. En voyant ces géants qu'ont produit les forces naturelles, n*est-on pas tenté de leur comparer (étrange rapprochement) cette masse imposante édifiée par les hommes, le château de Pierrefonds, dont les hautes tours s'élèvent dans le lointain, comme pour se mesurer orgueilleusement avec ces autres monuments de la Nature ?

A côté de l'exubérance de la végétation des semis naturels, on remarque l'état maladif de certains cantons. Jadis la forêt de Compiègne fut réservée pour les chasses royales. Le gibier s'y multiplia tellement, que des vides se formèrent : il fallut les repeupler. Les plantations ne tardèrent pas a être détruites par les lapins. C'en était fait de ces beaux massifs, si on n'eût mis des entraves à la propagation effrayante du gibier. — Nul n'ignore qu'en 1870, la forêt de Compiègne cessa d'être régie par la liste civile.

Les bois qui avoisinent Clermont sont de hautes futaies de hêtres dont l'ouragan de ces années dernières a détruit l'un des plus beaux cantons. Ils sont la continuation de ce vaste réseau

forestier qui formait au moyen-âge une ceinture complète à notre capitale.

La forêt de Bière, ou de Fontainebleau, ne s'arrêtait jadis qu'à Charenton, aux portes de Paris : c'était alors un repaire de brigands, et bien audacieux qui osait s'y aventurer. On n'y trouvait point encore ces grandes laies qui servirent, de nos jours, à des chasses princières. On était bien loin de penser, que des bois rabougris, mélangés de pins au feuillage triste, viendraient quelques siècles plus tard remplacer ces futaies aussi riches que majestueuses. — Ce qu'on n'avait pas prévu, est cependant arrivé. — L'ancienne forêt de Bière fût pâturée par des milliers de bestiaux ; on laissa le gibier s'y multiplier outre mesure ; les délits innombrables qui s'y commettaient sans cesse et les coupes anticipées qu'ordonnèrent nos rois pour approvisionner Paris, où leur trésor obéré, furent l'origine de cette dévastation qui a donné à la forêt de Fontainebleau un aspect si étrange, parfois si misérable.

Ici de maigres taillis qui croissent à grand' peine ^ur des grès à demi-nus, là, de chétifs gaulis dont la cime est en danger de mort ; plus loin des plantations d'arbres verts et de bouleaux dont les rçicines cherchent un point d'appui autour des rochers ; ailleurs, un canton forestier où les gros chênes abondent et qu'on a réservés par respect pour leur grand âge et pour servir de

modèles aux artistes. Quelle infinie variété dans les sites de cette grande et belle forêt qui n'occupe pas moins de dix-sept mille hectares, et qu'on ne saurait parcourir sans être frappé de rimmense développement de ses routes; sans admirer les rives si pittoresques de la Seine et les gorges d'Apremont et de Franchard justement fameuses par le panorama dont l'aspect sauvage étonne l'œil des visiteurs !

Le sol y est partout accidenté et les collines sont parfois fort élevées an -dessus de la Seine. En traversant la forêt du nord au sud, on les franchit successivement. Tantôt, elles nous offrent des gorges sauvages, tantôt des rochers entassés les uns sur les autres et portant . l'empreinte de l'action destructive des temps et des éléments. Parfois, ce sont des steppes sablonneux et couverts de bruyères. Le faisan y fait entendre son cri monotone, tandis que là-bas, sur les plateaux désolés que n'ombrage point la végétation sylvestre, d'autres gallinacés prennent leurs ébats loin des regards du chasseur.

Le bois de Vincennes, qui faisait suite à la forêt de Bière, n'était pas mieux hanté, et sa mauvaise renommée est parvenue jusqu'à nous. Mais il est bien amoindri et il ne faut pas le regretter ; la plaine de la Brie est si riche et si peuplée !

Les bois abondent aux portes de Paris. Au sud, ceux de Clamart et de Verrières, de Sénart et de

Meudon peuplés de chênes et de charmes, de trembles, de frênes et de bouleaux. Les arbres séculaires y sont rares ; mais le relief du sol est fort accidenté, tout près de là, les charmants bosquets de Ville-d'Avray, de Saint-Gloud et de Viroflay, où la fashion de Paris se retire, en été, pour jouir du repos et d'un air embaumé des senteurs de la campagne. -— Les hautes futaies du Vésinet et de Chatou, aujourd'hui disparues, sont remplacées par de coquettes villas, des jardins d'agrément, un peu secs, il est vrai, mais qui n'en constituent pas moins des séjours charmants pour la villégiature comme on la comprend à Paris.

Plus loin, à Toccident de la capitale, les forêts de Saint-Germain et de Marly. Bien que très rapprochées, elles offrent de singuliers contrastes. La première repose sur un plateau uniforme, sec et sablonneux, d'une étendue de cinq mille hectares environ. Des routes et des allées la sillonnent en tout sens et tandis qu'on n'y trouve guère que de jeunes peuplements, à Marly, au contraire, les vieilles futaies abondent. Certaines parties en ont été, il est vrai, récemment mutilées, cependant on y rencontre encore des accidents de terrain, des points de vue magnifiques, et le touriste trouve à se reposer à l'ombre de chênes séculaires, dans des solitudes profondes, où les bruits de la grande Cité ne sauraient retentir.

Telle n'est point la forêt de Rambouillet ; les gros arbres y font défaut, ainsi que les bocages solitaires, car Taction envahissante de la capitale y a pénétré depuis longtemps déjà. Les abus et le vice des exploitations, ainsi que la multiplication incessante du gibier en ont causé la ruine. — A quoi servent maintenant ces grandes routes et ces nombreux layons qui la découpent, puisqu'on n'y peut plus jouir des ombrages de la haute futaie ? — Pour des taillis misérables, semés de vides, et dépourvus d'arbres réservés, est-il besoin d'un si large développement de chemins ? On ne pourrait pas en dire autant de la forêt de Montmorency, située au septentrion de la capitale, et grande de deux mille hectares environ. Les laies y sont rares, tortueuses et mal entretenues, les pentes ordinairement très roides. Tantôt, elles s'élèvent sur des plateaux riches en meulières, tantôt, elles descendent jusqu'au fond de fraîches vallées. Les paysages agrestes font le charme de ce bocage qui contraste singulièrement avec la royale forêt de Chantilly. Ici, tout est princier, le château et le parc ; les layons qui le traversent sont sablés avec soin, et sur l'arène, courent çà et là des hôtes sylvains qui ne semblent pas craindre les traits acérés de Diane la chasseresse.

La vraie forêt ne tarde p^s à reparaître sur les rives de la Seine, et si la Normandie est riche en

pâturages, elle ne Test guère moins par ses bois de chênes et de hêtres.

Nulle part la végétation n'est aussi vigoureuse.

L'humidité de Tair, si favorable aux prairies, Test également aux arbres, et le bocage normand nous prouve que les pays où la production est développée, jouissent ordinairement de grandes ressources forestières.

C'est dans les plaines de la Loire que sont concentrées nos plus belles futaies de chêne. Qu'il nous suffise de citer les noms de Bellème, Bersav et Blois, où le chêne n'apparaît plus comme dans l'ancienne Armorique, tourmenté, branchu, avec une lête énorme. Là, il est grand, bien proportionné, et porte en lui toute la dignité du Roi des végétaux. La forêt d'Orléans, quoique bien réduite, est grande encore de 40.000 hectares et occupe, sous le rappbrt de l'étendue, le premier rang parmi les massifs boisés de la France.

Elle était naguère peuplée de hautes futaies ; aujourd'hui elle présente de vastes cantons que l'abus du pâturage et les incendies ont transformés en autant de vides, ou surfaces clairières. Partout un mélange confus de végétaux d'espèces différentes. Ici, un bouquet de grands arbres, là, des souches buissonnantes, plus loin de maigres taillis, ailleurs des plantations de pins. La forêt d'Orléans appartient presque en totalité à l'Etat, qui fait chaque année des sacrifices énormes pour

y introduire les améliorations qu'exige le délabrement de ses massifs.

A rarrivée de César dans les Gaules, la Sologne et la Brenne étaient couvertes de villes peuplées et florissantes.

On y trouvait d'immenses forêts de chênes qui ne tardèrent pas à disparaître. A la dévastation générale, succéda la ruine du pays ; les terrains dénudés et glaiseux de la Brenne se couvrirent de nombreux étangs et les grandes plaines de la Sologne furent livrées à la stérilité. Là, où divaguaient jadis des troupeaux de moutons, on peut voir aujourd'hui la forêt de pins s'élever au dessus de jeunes chênes, pleins d'avenir et de vigueur ; et s'ils avaient atteint l'âge de maturité, l'on pourrait tirer de cette seule région le supplément du bois nécessaire à l'alimentation de nos industries forestières.

En attendant, il faut nous approvisionner chez les Russes, les Suédois et les Norwégiens, les Autrichiens, etc., qui nous vendent annuellement pour 250 millions de francs de bois de travail et de construction qui nous manque.

Nous avons vu, en parcourant la France que les régions les plus riches étaient les plus boisées, non que nous voulions affirmer que la forêt est dans tous les cas la propriété la plus productive, mais seulement qu'elle est en quelque sorte le thermomètre de la richesse du pays.

Méditons donc, en espérant qu'ils ne se réaliseront pas ces mots d'un grand homme qui aima son pays : t La France périra faute de bois ! » (Colbert.)

Page 1