CHAPITRE MU
Avant de suivre Philippe Vanderdecken dans sa carrière d'aventurier, il est à propos de rappeler brièvement aux lecteurs les circonstances qui avaient dirigé les entreprises des Hollandais vers les contrées de l'Orient, qui étaient devenues pour eux une source de richesses qu'ils regardaient comme inépuisable.
Commençons parle commencement. Charles-Quint, après avoir été maître de la plus grande partie de l'Europe, se retira du monde pour raisons bien connues à luimême, et partagea ses possessions entre Ferdinand et Philippe. Il donna au premier l'Autriche et ses dépendances, et l'Espagne au second; mais pour rendre le partage égal, il ajouta àl'Espagne, les Pays-Bas, et quelques millions d'individus qui y végétaient. Après
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avoir ainsi disposé de ses semblables à sa satisfaction, il entra dans un couvent , se réservant un revenu modique , douze hommes et un petit cheval. S'il se repentit de cette fantaisie, et s'il se servit jamais de ce petit cheval, c'est ce que nous ne pouvons dire ; mais une chose certaine, c'est qu'il mourut deux ans après.
Philippe pensa — comme d'autres l'ont pensé après lui — qu'il avait droit de faire ce que bon lui semblait de ce qui lui appartenait. Il priva donc les Hollandais de plusieurs de leurs privilèges; mais pour les en dédommager, il établit chez eux l'inquisition. Les Hollandais murmurèrent; et pour mettre fin à leurs murmures, il en fit brûler un bon nombre. Les Hollandais, qui ontdupenchant pour i'eau , protestèrent contre une mesure qui était trop ardente pour leur constitution. Une révolte éclata , et le duc d'Albe fut envoyé à la tête d'une forte armée , pour prouver aux Hollandais que l'inquisition était un établissement de charité chrétienne.
Cette légère différence d'opinion causa ime guerre qui dura près de quatre-vingts
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ans, et dans laquelle quelques centaines de milliers d'hommes n'eurent pas le désagrément de mourir dans leur lit. Cette longue guerre se termina par la déclaration de l'indépendance des sept Provinces-Unies. — Maintenant, il faut retourner sur nos pas. Après que Vasco de Gama eut trouvé le moyen d'aller aux Indes en doublant le cap de Bonne-Espérance, il se passa un siècle avant qu'aucune autre nation songeât à en profiter comme les Portugais. Enfin, l'esprit entreprenant des Anglais s'éveilla. Mais lés Portugais réclamaient le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance, comme leur appartenant exclusivement, e'c ils employèrent la force pour le défendre. Nulle compagnie de commerce n'était assez forte pour s'opposer à eux , et aucun gouvernement ne connaissait assez bien la valeur du commerce avec les Indes pour vouloir décider la question par une guerre. Les aventuriers anglais cherchèrent donc à découvrir au nordouest un passage sur lequel les Portugais ne pussent élever de prétentions , et une bonne partie du quinzième siècle se passa en teu-
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tatives inutiles pour y réussir. Enfin, ils y renoncèrent , et résolurent de ne plus se laisser effrayer par les démonstrations belliqueuses des Portugais.
Une expédition partit alors d'Angleterre sous les ordres de Drake, et cet habile et courageux navigateur obtint plus de succès qu'on n'aurait osé l'espérer. Il revint en Angleterre, en mai i58o, après un voyage de près de trois ans, rapportant avec lui de grandes richesses , et ayant pris les arrangements les phis favorables avec le roi des Moluques.
Cavendish et plusieurs autres suivirent son exemple en 1600, et eurent le même succès. La Compagnie anglaise des Indes- Orientales obtint du gouvernement sa première chartre, et, à l'époque de notre histoire , elle faisait un commerce avantageux avec les Indes depuis plus de cinquante ans.
Pendant tout le temps que les Hollandais avaient été vassaux de la couronne d'Espagne, ils avaient eu coutume d'envoyer des navires à Lisbonne pour y prendre des cargaisons de marchandises des Indes ^ et les distribuer
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ensuite dans toute l'Europe. Mais quand ils furent en querelle avec Philippe, ce prince, pour les en punir , leur défendit l'entrée de ce port. 11 en résulta que , tout en combattant pour leur indépendance, ils firent partir pour les Indes diverses expéditions qui réussirent; et , en 1602 , les divers spéculateurs se formèrent en compagnie , sous les auspices de leur gouvernement , à peu près suivant les mêmes principes qui avaient été adoptés pour établir la Compagnie anglaise des Indes-Orientales, et, en commençant dans ce pays, elle avait obtenu encore plus de succès que les Anglais, pendant environ le même espace de temps.
A Tépoque dont nous parlons, les Anglais et les Hollandais faisaient donc le commerce dans les mers des Indes, depuis plus de cinquante ans. Les Portugais avaient perdu presque tout leur pouvoir, par suite des arrangements que leur cupidité et leur cruauté avaient forcé les puissances de l'Orient à prendre avec leurs rivaux.
Quelles qu'aient été en somme les obliga tions que les Hollandais eurent à l'Angle-
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terre pendant qu'ils luttaient pour leur indépendance, il paraît que leur reconnaissance ne s'étendit jamais au-delà du Cap; car, de l'autre côté, les Portugais, les Anglais et les Hollandais se combattaient indistinctement, et capturaient les vaisseaux les uns des autres sans cérémonie. Il n'y avait dans ces parages d'autre loi que celle de la force. Chacune de ces nations était quelquefois obligée d'intervenir; mais jusqu'au moment dont il est question, cette intervention n'avait été qu'une guerre de papier, car il était facile de voir que tous avaient tort.
En i65o, Gromwell usurpa le trône d'Angleterre , et l'année suivante il jugea à propos d'entamer une guerre contre la Hollande , demandant , entre autres choses , satisfaction pour la manière dont les Anglais avaient été traités à Amboyne, environ trente ans auparavant , et pour le meurtre de son ambassadeur régicide , qui avait eu lieu la même année. Pour prouver que ses demandes étaient sérieuses , il saisit plus de deux cents bâtiments de cette nation , et les
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Hollandais, fort à contre-cœur, se trouvèrent obligés d'en venir à une guerre. Blake et Van Tromp se livrèrent plusieurs combats obstinés. Dans l'histoire d'Angleterre, la victoire est presque invariablement attribuée aux Anglais ; celle de Hollande accorde les honneurs du triomphe aux Hollandais, Le fait est que tous ces combats se livrèrent avec un tel acharnement que, dans chaque action , les deux partis pouvaient se regarder comme battus. Quoi qu'il en soit, la paix fut signée en iG54j les Hollandais promettant — doter leur chapeau, — toutes les fois qu'ils rencontreraient un Anglais sur mer; acte de politesse auquel mynheer ne fit aucune objection, attendu qu'il ne lui coûtait rien. Ayant ainsi expliqué quelle était la situation des choses , à l'égard du commerce de l'Inde , à l'époque du départ de Philippe, nous reprendrons le fil de notre histoire.
Philippe arriva à Amsterdam en deux jours. Son premier soin fut d'y acheter une forte chaîne d'acier pour remplacer le ruban noir qui avait attaché jusqu'alors le petit reliquaire autour de son cou. Après avoir fait
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cette empiète, il se rendit à bord du Ter Schilling, avec son bagage. Il n'avait pas oublié d'apporter la somme qu'il avait promis de payer, à titre de prime d'apprentissage, et ce qui pouvait lui être nécessaire pour ses propres besoins. La soirée était déjà fort avancée quand il arriva à bord de ce bâtiment , qui était à l'ancre, entouré des autres navires composant la flotte des Indes. Le capitaine , qui se nommait Rlootz, lui fit le meilleur accueil , lui montra sa cabine et le laissa ensuite sur le pont pour descendre dans la cale, où il avait à décider une question relative à la cargaison.
— Et voici donc, pensa Philippe, voici donc le bâtiment sur lequel je dois faire ma première tentative , — ma première et peutêtre ma dernière 1 Combien peu mes compagnons de voyage peuvent se figurer le motif qui me le fait entreprendre! — Comme ils sont différents de ceux qui déterminent les autres! Est-ce pour chercher la fortune? Non. Est-ce pour satisfaire un esprit curieux et inquiet ? Non. Je cherche à m'ouvrir une communication avec les morts. — Mais
pciit-ellc avoir lieu sans danger pour moi et pour ceux avec qui je vais faire voile? J'en cloute fort. S'ils connaissaient mes désirs et mes in tentions, souffriraient-ils queje restasse une heure à bord? Superstitieux comme le sont les marins , ils trouveraient une bonne excuse pour se défaire d'une homme chargé d'une telle mission. — Et comment pourrat-elle s'accomplir? jMa persévérance seule, avec l'aide du ciel , peut éclaircir ce mystère. Tout en faisant ces réflexions, il avait les bras croisés, les yeux levés vers le ciel, et il ne semblait pas s'apercevoir de la pluie qui tombait.
— Ne feriez-vous pas mieux de descendre dans votre chambre ? lui dit une voix douce qui le fit tressaillir en le tirant de sa rêverie. C'était celle du premier lieutenant, nommé Hillebrant ; homme de petite taille, mais bien fait, et paraissant environ trente ans. Ses longs cheveux blonds, bouclés, tombaient sur ses épaules ; il avait le teint blanc, les yeux du plus beau bleu, et quoiqu'il n'eût ni l'air ni les manières d'un marin, personne ne connaissait mieux sa profes-
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sion , et n'en remplissait mieux les devoirs.
— Je vous remercie, répondit Philippe; j'avais oublié où j'étais; mes pensées m'avaient transporté bien loin d'ici. Bonsoir, je vais suivre votre avis.
Le Ter Schilling ^ comme la plupart des navires de ce temps, était construit tout différemment que ceux du notre. Il était du port d'environ quatre cents tonneaux, à fond plat , et la largeur s'en diminuait progressivement , de sorte que le pont était à peine de moitié aussi large que la cale.
Tous les bâtiments de la Compagnie étant armés, le premier pont n'était pas encombré de marchandises , et il s'y trouvait de chaque côté six canons de neuf livres de balle. Les sabords en étaient petits et ovales. Sur l'avant , un autre petit pont partait du haut des apôtres , et on l'appelait le gaillard d'avant. Sur l'arrière , la poupe s'élevait très haut hors de l'eau. Le beaupré était placé verticalement, et formait un quatrième mât, sur lequel étaient fixées une civadière et une contre-civadière. Sur le gaillard d'arrière étaient placés divers instruments de
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guerre, liors d'usage depuis loug-temps, et qu'on Monnnait alors co/ionis *i\. pattenirocs. Ils tournaient sur lui pivol , et on les pointait par le moyen d'un manche de fer attaché à la culasse. La voile du màt d'artimon , répondant à la brigantine de nos jours , était enverguée siu' une antenne. Après cette description , il est à peine nécessaire d'ajouter que la construction particulière des navires ne contribuait pas peu à augmenter, à cette époque, les dangers d'un long voyage.
L'équipage du Ter SchilUiv^ se composait du capitaine, de deux lieutenants, de deux pilotes, et de quarante-cinq hommes. Le subrécargue n'était pas encore arrivé à bord. La chambre sous la dunette lui était destinée; le capitaine et les lieutenants avaient la leur sur le premier pont.
Quand Philippe s'éveilla le lendemain matin, il vit que les huniers étaient hissés, et que tout était préparé pour lever l'ancre. Quelques navires avaient déjà appareillé. T,e temps était beau, la mer tranquille; et la nouveauté de la scène qu'il avait sous les yeux empêchait l'esprit tle Phili])pe de se
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livrer à ses sombres réflexions. Le capitaine, mynheer Rloots. était debout sur la dunette, ayant en main une petite longiie-viie en carton, à l'aide de laquelle il regardait du côté de la ville. Il avait , suivant l'usage, la pipe à la bouche ; et la fumée qui en sortait , obscurcissait de temps en temps les lentilles de sa lunette. Philippe monta sur la dunette et le salua.
Mynheer Kloots avait un embonpoint remarquable, et la quantité de vêtements qu'il portait , faisait qu'il paraissait en avoir encore davantage. Ceux qu'on voyait par dessus les autres , étaient un l.>onnet de peau de renard, sous lequel paraissait le bord d'un bonnet tricoté de laine rouge ; — une veste de peluche rouge, avec de grands boutons de métal ; — une jaquette de drap verte , couverte d'une autre , plus large , en gros drap vert, ayant la forme de ce qu'on appellerait aujourd'hui un spencer. — Il portait des culottes de peluche noire, des bas de laine bleue, des souliers à semelles épaisses, et de grandes boucles d'argent. Un ceinturon retenait autour de sa taille un tablier de toile, qui des-
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cendait presque à ses genoux, et ce ceinturon soutenait un couteau de chasse dans un fourreau de peau de requin. Sa taille était proportionnée à son embonpoint ; ses cheveux grisonnants voUigeaient au gré de la brise , et le bout de son nez était pourpre , couleur qu'il devait à l'usage fréquent de sa bouteille de schnapps, et à la chaleur d'une pipe à court tuyau, qu'il avait toujours à la bouche, à moins qu'il n'eût à la remplir, ou à donner quelques ordres.
— Bonjour, mon fils, dit le capitaine, ôtant un instant la pipe de sa bouche. Nous sommes retenus par le subrécargue , qui ne paraît pas pressé d'arriver. H y a une heure que le canot est à terre à l'attendre , et nous serons les derniers à lever l'ancre. .Te voudrais que la Compagnie nous dispensât de la présence de ces messieurs, qui ne servent qu'à retarder toutes nos manœuvres ; c'est mon opinion du moins , mais on pense différemment à terre.
— Quelles sont leurs fondions à bord?
demanda Philippe.
— Leurs fonctions sont de veiller à la car-
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gaison et au trnlîc, et s'ils se bornaient à cela, nous n'aurions pas à nous plaindre; mais ils se mêlent de tout, veulent décider de tout, et ne s'inquiètent que de leurs aises , sachant que nous n'oserions leur résister, car ils n'ont qu'à dire un mot pour qu'on refuse une chartre à ini navire. Lu Compagnie exige qu'ils soient reçus avec tous les honneurs d'usnge, et nous les saluons de cinq coups de canon quand ils arrivent.
— Connaissez-vous celui que vous attendez?
— Seulement par ouï -dire. — Un capitaine, avec qui il a fait un vo3^age, m'a dit qu'il craint horriblement les périls de la mer, et qu'il est tout gonflé de son importance.
— Je voudrais qu'il arrivât. Il me tarde que nous mettions à la voile.
— Il faut que vous aimiez à courir, mon fils, car j'ai entendu dire que vous avez une bonne maison , et une jolie femme par dessus le marché.
— Je désire voir le monde, et il faut que j'apprenne votre profession avant que j'a-
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chète un navire et que je tâche de faire n\k fortune.
— La mer fait la fortune des uns et détruit celle des autres. — Si je pouvais faire de ce vaisseau une bonne maison , et que j'eusse assez de guilders pour y vivre dans l'aisance , vous ne me verriez pas debout sur cette dunette. J'ai doublé deux fois le cap, et c'est assez pour un homme; on peut ne pas avoir le même bonlieur la troisième.
— Cette navigation est-elle donc si dangereuse?
— Aussi dangereuse que peuvent la rendre une mer houleuse , des courants , des rochers, des bancs de sable, des tempêtes et des ouragans; — pas davantage. IMème quand on est à l'ancre dans la baie , de ce coté du cap , on ne peut y rester un moment sans trembler ; car le vaisseau j)eut chasser sur son ancre et être poussé par le vent , soit en pleine mer , soit à la cote au milieu des sauvages , avant qu'on ait le temps d'ôter sa pipe de sa bouche. Mais, de l'autre côté du cap, on peut faire voile des semaines entières sous un ciel serein , sur une mer
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tranquille, avec le vent en poupe, sans avoir besoin de changer une manœuvre.
— A quels ports toucherons-nous , myn-
heer ;
— Je ne puis trop vous le dire. Gambroon, dans le golfe Persique, sera probablement le rendez-vous de toute la flotte. Là, elle se séparera. Les uns iront droit à Bantam dans Tîle de Java; les autres auront ordre de naviguer dans les détroits pour y prendre une cargaison de camphre, de gomme, de benjoin , de cire, d'or et d'ivoire. Si nous sommes envoyés de ce coté, mynheer Vanderdecken , méfiez-vous des naturels du pays , car ils sont féroces et traîtres , et leurs couteaux à lame courbe , qu'ils appellent des crics , sont empoisonnés. — J'ai eu à combattre plus d'une fois dans ces parages les Anglais et les Portugais.
— Mais à présent la Hollande est en paix avec ces deux nations.
— Sâïî3 doute ; mais , en doublant le cap, un navire ne doit pas compter sur sa char- Ire, et les Anglais nous marchent sur les talons partout où nous allons. — Je soup-
er
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çonne qu'on s'attend à des hostilités , et que c'est pour cette raison que la flotte est si nombreuse et si bien armée.
— Combien de temps croyez-vous que voire voyage durera?
— Cela dépend des circonstances ; — environ deux ans; peut-être moins long-temps, si nous ne sommes pas retenus par des actes d'hostilité, comme je m'y attends.
— Deux ans! pensa Philippe; être deux ans sans revoir Aminé ! et il soupira en songeant que leur séparation pouvait être éternelle.
-^ Deux ans se passent bien vite, mon fils, dit le capitaine, qui lut dans les pensées de Philippe; j'ai fait un voyage qui en a duré cinq, et qui a été fort malheureux; car je n'en ai rien rapporté , pas même mon navire. J'avais été envoyé à Chittagong, à l'orient de la grande baie du Bengale, et j'y restai à l'ancre pendant trois mois sur la rivière. Les chefs du pays voulurent me retenir par force, et refusèrent d'acheter ma cargaison et de me permettre de la vendre à d'autres. Ma poudre avait été portée à
terre, et je n'avais aucun moyen de résistance. Les vers rongèrent la cale de mon navire, et il s'enfonça sur ses ancres. Les chefs savaient que cela arriverait , et qu'alors ils auraient la cargaison à bon marché. Un autre bâtiment nous ramena en Hollande. Sans cette trahison , je n'aurais pas eu besoin de faire ce voyage- ci ; mais à présent mon gain est peu de chose, car la Compagnie ne permet aucun commerce privé. Mais le voici enfin ! je vois que le canot a quitté le rivage, et a arboré le pavillon de la Compagnie. — Mynheer Hillebrant, veillez k ce que les canonniers soient prêts à saluer le subrécargue.
— Que désirez-vous que je fosse à bord ? demanda Philippe; à quoi puis-je être utile?
— A peu de chose, quant à présent; à moins qu'il ne survienne de ces coups de vent pendant lesquels il n'y a pas un individu qui ne puisse servir. Il faut vou' faire les autres pendant quelque temps, et apprendre. Cependant, vous pourrez mettre au net le journal qu'on tient pour le soumettre à l'uispection de la Compagnie, et m'aider de différentes manières, quand vous aurez pris
le dessus sur le désagréable m^l de mer qui attaque tous ceux qui prennent la mer pour la première fois. Le meilleur remède est de vous serrer un mouchoir autour du corps, de manière à comprimer l'estomac , et de rendre de fréquentes visites à ma bouteille de schnapps , qui sera toujours à votre service. — ]\Iais il faut songer à recevoir le facteur de la très puissante Compagnie. — IMynheer riillebrant, faites tirer le salut.
On tira cinq coups de canon , et quand la fumée fut dissipée , on vit le canot arriver bord à bord. Le subrécargue y resta jusqu'à ce qu'on eût hissé sur le pont différentes caisses portant les armes de la Compagnie j et alors il y monta à son toui-.
C'était un petit homme maigre , ayant sur la tête un chapeau à trois cornes, galonné en or , couvrant une grosse perruque à trois marteaux. Il portait un habit de velours cramoisi, à larges pans; une veste de soie blanche, brodée en fleurs de couleur, dont les poches lui descendaient à n:i-cuisses; des culottes de satin noir; des bas de soie blancs; et des boucles d'or à ses jarretières
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ainsi qu'à ses souliers. Qu'on y ajoute des manchettes de dentelle, et une canne à pomme d'or j et le lecteur aura un inventaire complet du costume de mynheer Jacob Jansz Von Stroom , subrécargue de la Compagnie hollandaise des Indes-Orientales , à bord du Ter Schilling.
Tandis qu'il regardait autour de lui , avec un air de supériorité ; entouré , à une distance respectueuse, du capitaine, des officiers et de tout l'équipage , il aurait pu rappeler à l'imagination le tableau du singe qui a vu le monde. Personne ne montrait pourtant la moindre envie de rire ; on savait que c'était un personnage important, et ilfutreçu avec toiy; le respect qu'il attendait.
Cependant , mynheer Von Stroom ne parut pas désirer de rester long-temps sur le pont. Il demanda qu'on lui montrât sa chambre , et le capitaine l'y conduisit lui-même. Dès qu'il y fut entré , on leva l'ancre et l'on déploya les voiles. Pendant qu'on y travaillait, la sonnette de la chambre, sous la dunette, — celle du subrécargue, — se fit entendre avec ime force extraordinaire.
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— Que lui manqne-t-il déjà? dit \c capitaine. Mynheer Variderdecken , voulezvous bien aller lui demander ce cju'il iuifaut?
Le bruit de la sonnette continuait , et Philippe, en ouvrant la porte de la chambre, vit lesubrécargue perché sur la table, et tirant de toutes ses forces le cordon de la sonnette qui était suspendu au-dessus. Il était sans chapeau et sans perruque; et sa tète sans cheveux, s'élevant au-dessus de son beau costume, lui donnait un air souverainement ridicule.
— Que désirez-vous, mynheer? lui demanda Philippe.
— Ce que je désire? Appelez les soldats , et qu'ils viennent avec leurs mousquets! Suis-je venu ici pour être assassiné , déchiré en pièces , dévoré ? — N'ouvrez pas de grands yeux, mynheer, et faites quelque chose. — Regardez ! il est sous la table. O ciel ! ô cielî
Philippe se baissa, et à sa grande surprise, il aperçut un petit ours qui jouait avec la perruque du subrécargue. La vue de cet animal effraya d'abord Philippe ; mais, en y réfléchissant, il pensa qu'il devait être ap-
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privoisé, puisqu'on le laissait en liberté. Cependant, il ne se souciait pas de s'en approcher, et il allait appeler, quand le capitaine entra dans la cabine.
— Qu'y a-t-il donc, mynheer? — Ah! je vois, — c'est Johannes. — Il s'avança vers l'ours, et lui disant : Hors d'ici, Johannes ! il le conduisit jusqu'à la porte à coups de pied. Ayant ramassé la perruque, il s'adressa au subrécargue. — Je suis bien fâché de ce qui vient d'arriver, mynheer Von Stroom ; mais voici votre perruque, et il me semble qu'elle n'a souffert aucun dommage. — Fermez la porte, mynheer Yanderdecken , ou Johannes pourrait revenir, car il m'est très attaché.
Quand la porte eut été fermée, mynheer Von Stroom descendit de la table , arrangea les marteaux de sa perruque, la remit sur sa tête , tira ses manchettes , s'assit sur une chaise , et frappant de sa canne sur le plancher, dit avec un air d'importance:
— Mynheer Kloots, que signifie ce manque de respect envers le subrécargue de la très puissante Compagnie?
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— Dieu (lu ciel ! myuheer, personne n'a voulu vous manquer def espect. Cet animal est parfaitement apprivoisé; je l'ai eu à l'âge de trois mois, et il est familier comme un chien, même avec les étrangers. Le premier lieutenant l'avait enfermé dans la chambre pour qu'il ne gênât pas la manœuvre pendant qu'on lèverait l'ancre et qu'on larguerait les voiles, et il n'y a plus songé. J'ensuis véritablement fâché, mynheer Von Stroom; mais je veillerai à ce qu'il ne vienne plus ici , à moins que vous ne vouliez vous amuser avec lui.
— M'amuser avec lui! Moi subrécargue de la Compagnie , m'amuser avec un ours ! Mynheer Kloots, il faut que cet animal soit jeté sur-le-champ par-dessus le bord.
— Je ne puis jeter à la mer un animal que j'affectionne, et qui n'a jamais fait de mal à personne, mynheer Von Stroom ; mais je vous promets qu'il ne vous incommodera plus.
— En ce cas , capitaine Kloots , vous aurez affaire à la Compagnie , à laquelle je rendrai compte de votre conduite. Votre chartre sera révoquée, et vous perdrez votre fret.
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Rloots, comme la plupart des Hollandais, n'était pas peu obstiné, et il fut piqué du ton impérieux du subrécargue.
— Il n'y a rien dans ma chartre qui me défende d'avoir un animal à bord, répondit-il.
Von Stroom s'appuya sur Je dossier de sa chaise, croisa ses jambes en fuseau , et répliqua avec un air de dignité :
— D'après les règlements de la Compagnie, vous devez recevoir à bord les animaux étrangers et curieux envoyés en Europe par les gouverneurs et les facteurs, pour être offerts en présent à des têtes couronnées, comme deslions, des tigres, des éléphants, etc. Mais il n'est permis à aucun capitaine de navire à chartre de prendre sur son bord aucun animal pour son propre compte, ce qui doit être considéré conune un objet de commerce privé , et vous savez qu'il est prohibé.
— Mon ours n'est pas à vendre , mynheer Von Stroom.
— Il faut qu'il soit renvoyé à terre sur-lechamp, mynheer Rloots; je vous ordonne de l'y renvoyer. Si vous refusez d'obéir , ce sera à votre péril.
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— Eli ce cas, je vais faire jeter l'ancre, mynheer Von Stroom ; je me rendrai à terre, je rendrai compte de l'affaire à la Compagnie, et si elle décide que l'animal ne doit pas rester à bord, je l'enverrai à terre. — Mais songez que nous perdrons la protection de la flotte, et que nous serons obligés tle faire le voyage seuls. — Faut-il jeter l'ancre, mynheer?
Cette question rendit le subrécargue plus traitable. Il n'avait nulle envie de faire un si long voyage sans protection , et la crainte d'un tel événement fut plus forte que celle de l'ours .
— Je ne veux pas être trop sévère , mynheer Rloots; faites enchaîner l'animal de manière à ce qu'il ne puisse approcher de moi, et je consens qu'il reste à bord.
— Je l'écarterai de vous autant qu'il sera possible , mynheer ; mais quant à l'enchaîner, il n'y faut pas songer. 11 hurlerait jour et nuit , et vous n'auriez pas un instant de repos.
Le subrécargue , qui vit que le capitaine était décidé, et que ses menaces ne l'intimi-
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liaient pas, fit tout ce qu il pouvait faire dans sa situation : il jura secrètement de se venger, et dit avec un air de condescendance :
— A cette condition, raynheer Kloots , vous pouvez garder l'animal à bord.
Le capitaine et Philippe sortirent alors de la chambre. Le premier, qui conservait encore quelque dépit, murmura en s'en allant : — S'il plaît à la Compagnie d'envoyer son singe sur mon bord, je crois qu'il peut m'étre permis d'y avoir mon oins. Et content de cette plaisanterie, il reprit toute sa bonne humeur.
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