‹ Le vaisseau fantomeChapitre 7 sur 22 · I.E VAIi-SEAlJ FANTOME. 6l · texte numérisé non relu

I.E VAIi-SEAlJ FANTOME. 6l

jours fixés sur le papier qu'il tenait eu maiu. Il retourna la lettre par un de ces mouvements d'instinct auxquels la volonté n'a aucune part, et il vit qu'elle était cachetée en noir; il poussa un profond soupir. — Je ne saurais la lire à présent , pensa-t-il ; et se levant , il se remit en marche.

Il marcha jusqu'au moment où le soleil n'était plus que de quelques degrés au-dessus de l'horizon; il s'arrêta pour le regarder. — On pourrait croire que c'est l'œil de la divinité, pensa-t-il; pourquoi donc, Dieu de miséricorde, m'as-tu choisi parmi tant de millions de mes semblables pour remplir une tâche si terrible ?

Il chercha autour de lui quelque endroit retiré où il put lire le message qui lui était envoyé du monde des esprits , sans être aperçu par des yeux profanes. Il vit à peu de distance un taillis sur la lisière d'un petit bois , et y étant entré il s'y assit de manière à ce qu'aucun passant ne pût l'apercevoir. Il jeta encore un regard sur l'astre du jour qui descendait rapidement, et, peu à peu, il devint plus calme.

— C'est ton ordre , o mon Dieu ! s ecriat-il, c'est mon destin! L'un et l'autre doivent s'accomplir.

Sa main fut agitée d'un tremblement involontaire en touchant au cachet , — en songeant que cette lettre contenait le secret d'un homme dont le jugement avait été prononcé. Mais cet homme était son père , — un père dont il avait appris à chérir la mémoire , — un père qui n'avait d'espoir qu'en cette lettre , — • un père qui avait besoin de secours.

— Lâche que je suis d'avoir perdu tant de temps! s'écria-t-il ; on dirait que la clarté du jour se prolonge pour me fournir le moyen de lire cette lettre. Il rompit le cachet, qui portait les lettres initiales des noms de son père , et lut ce qui suit :

« yé Cathe/ine. — Un de ces esprits com- « pâtissants dont les yeux versent des larmes » sur les crimes des mortels, a reçu la permis- »sion de m'informer des moyens qui peuvent » seuls faire révoquer ma sentence terrible.

» Si je pouvais recevoir sur le pont de » mon navire la sainte relique sur laquelle

LE VAISSEVU FANTOME. 63

» j'ai fait le fatal serment , la baiser en toute w humilité et verser une larme de contrition » véritable sur le bois sacré, je pourrais alors » reposer en paix.

» Mais comment cela pourra-t-il jamais » s'accomplir ? Qui voudra entreprendre une » tâche semblable ? — O Catherine! nous avons

w un fils Mais, non, non, qu'il n'entende

» jamais parler de son malheureux père! — » Priez pour moi. — Adieu pour toujours !

» I. Vanderdecken. »

— Le fait est donc vrai , — horriblement vrai! s'écria Philippe; mon père est vivant, et il subit sa sentence ! Il parle de moi comme d'un libérateur , — et de qui parlerait-il? Ne suis-je pas son fils? N'est-il pas de mon devoir de le secourir? — Oui, mon père, ajouta-t-il en se jetant à genoux, vous n'aurez pas écrit ces lignes en vain ; — que je les relise encore une fois.

Il leva la main vers ses yeux , car il croyait tenir encore la lettre; mais il ne l'avait plus. — Peut-être l'avait-il laissée tomber ; il la chercha sur l'herbe et ne la trouva point.

— Il ue faisait pas un souffle de vent. — Etait-ce donc une vision? Avait-il réellement lu une lettre écrite par son père? Il ne pouvait en douter; il se la rappelait mot pour mot, comment donc avait-elle disparu ? Il ne vit qu'un seul moyen de l'expliquer : — c'était à lui — à lui seul — que ce message était destiné.

— Écoute-moi , ô mon père , s'écria-t-il , s'il t'est permis de m'entendre! P^coute le fils qui jure, sur cette sainte relique, de faire révoquer ta sentence terrible, ou de périr en l'essayant. Il consacre sa vie à ce devoir , et ce n'est qu'après l'avoir accompli qu'il mourra en paix. Que le ciel, qui a enregistré le serment téméraire du père, enregistre aussi celui fait en ce moment par le fils sur cette même croix, et s'il lui arrive de le violer , puisse sa punition être encore plus terrible que celle de son père !

Philippe se jeta la face contre terre, les lèvres attachées sur le symbole sacré de notre foi. Il resta long-temps dans cette posture, plongé alternativement dans la prière et la méditation. Le crépuscule avait fait

LK VAISSKA'J rAINTOi^ll::. G5

place ù la nuit , et l'obscurité était profonde. Il fut tiré de cet état d'abstraction en entcjulant les voix de plusieurs lionnnes cpii s'étaient assis dans le taillis , à quelques pas de lui , mais qu'il ne voyait pas plus qu'il ne pouvait en être vu. Leur conversation l'inquiétait fort peu, et il allait se lever sans bruit pour retourner chez lui , quand son attention s'éveilla en entendant prononcer le nom de mynheer Poots. Il écouta , et il découvrit que les interlocuteurs étaient quatre soldats licenciés, devenus bandits, et qu'ils avaient dessein d'attaquer cette nuit même la maison du petit docteur, qu'ils savaient avoir en sa possession une somme d'argent considérable.

— Ce que j'ai proposé est ce qu'il y a de mieux à faire , dit l'un d'eux ; il n'a que sa fille avec lui.

— Que je préfère à tout son argent , dit un autre. Ainsi donc, avant de nous mettre en marche , qu'il soit bien entendu qu'elle entrera dans ma part du butin.

— Si vous voulez la payer, dit un troisième , à la bonne heure.

— J'y consens; — combien évaluez-vous la carcasse d'une jeune fille?

— Cinq cents guilders, répondit le quatrième.

— Soit ; — mais à condition que si ma part du butin ne monte pas si haut , je l'aurai pour ma part , n'importe quelle soit la somme.

— C'est juste; mais je suis bien trompé si nous ne trouvons pas plus de deux mille guilders dans le coffre-fort du vieil avare. — Eh bien! parlez donc, vous deux! consentez-vous cruelle soit pour Baétens?

— Oui, — oui, répondirent les deux autres.

— En ce cas , je vous seconderai de cœur et de corps , dit Baétens. Cette fille me plaisait; j'ai été jusqu'à la demander en mariage; mais, le croirez-vous? moi enseigne, moi officier, j'ai été refusé par son vieux coquin de père. Mais je vais m'en venger. — Pas de quartier pour lui.

— Non , non.

— Partirons-nous à présent , ou attendrons-nous plus tard? — Dans une heure, la lune se lèvera et l'on pourrait nous voir.

LK VAISSEAU lANTOMt:. 67

— Qui nous verrait dans cet endroit isolé ? Il vaut mieux attendre que la lune soit levée, nous y verrons plus clair pour compter les guilders. — Combien faut-il de temps pour y aller? ime demi-heure, je crois ; eh bien, partons dans une demi-heure.

— Soit ; en attendant, je vais mettre une nouvelle pierre à ma carabine , et la charger. — La balle que j'y mettrai fera sauter le crâne au vieil avare !

— J'aime mieux que ce soit vous que moi qui lui donniez son compte, dit un autre; car il m'a sauvé la vie à Middelbourg , quand tout le monde croyait que j'allais mourir.

Philippe n'attendit pas le reste de la conversation. Il se leva sans bruit, et s'éloigna avec précaution en faisant un détour pour les éviter. C'étaient des soldats licenciés , dont un grand nombre étaient devenus brigands et infestaient le pays, ce que Philippe n'ignorait pas. Il ne pensait alors qu'à sauver le vieux docteur et sa fille du danger qui les menaçait, et il oublia momentanément son père , sa mère et tout ce qu'il avait appris dans cette joiu^née. Quoi qu'il

68 LR VAISSEAU FANTOMi:,

eût marché au hasard en sortant de chez Uii, il savait fort bien où il était, et il connaissait le chemin qu'il devait suivre pour aller chez mynheer Poots. Il y courut à la ht^te, et en moins de vingt minutes il y arriva hors d'haleine.

Il frappa à la porte ; — point de réponse. — Il frappa une seconde et une troisième fois, et le même silence continua à régner. Il supposa que mynheer Poots avait été appelé près d'un malade ; mais sa fille devait être au logis , et il l'appela à haute voix : — Jeune fille, s'écria-t-i! , si votre père est sorti, comme je le présume, écoutez ce que j'ai à vous dire : je suis Philippe Vanderdecken; je viens d'entendre quatre scélérats former le complot d'assassiner votre père et de le voler ; dans une demi-heure ils seront ici ; je suis accouru pour vous en donner avis, et vous défendre autant quejele pourrai. Je vous jure par le reliquaire que vous m'avez remis ce matin que ce que je vous dis est vrai.

Il attendit quelques instants sans recevoir aucune réponse.

— Jeune fille, continua-t-il, ré})ondez-

LE VAISSr.ATJ FANTOME. Gf)

moi , si vous faites cas de ce qui doit vous être plus précieux que tout Tor de votre père ne l'est à ses yeux. Ouvrez du moins la fenêtre et écoutez ce que j'ai à vous dire. Vous ne coin-ez aucun risque à cela ; et quand même il ne ferait pas si noir , je vous ai déjà vue.

A ces mots la fenêtre de l'étage supérieur s'ouvrit , et la charmante fille de mynheer Poots s'y avança, presque invisible au milieu de l'obscurité.

— Que voidez-vous ici à une pareille heure, monsieur? lui dit-elle. Qu'avez-vous à me dire? Je n'ai entendu que très imparfaitement ce que vous disiez tout à l'heure.

Philippe lui fit le détail de tout ce qu'il avait entendu.

— Réfléchissez à ce que je viens de vous dire, ajouta-t-il ensuite ; vous avez été vendue à un de ces réprouvés , qui , je crois , se nomme Baétens. Je sais que vous faites peu de cas de l'or ; mais songez à votre honneur ! Ouvrez-moi donc la porte, permettez-moi de vous défendre ; je vous jure par l'âme de ma mère que je ne vous ai dit que la vérité.

yO LE VAISSEAU FANTOME.

— Baétens , dites-vous ?

— Oui , on l'a nommé ainsi ; il a dit que vous lui aviez plu.

— - J'ai ce nom dans ma mémoire. — Réellement, je ne sais ni que dire ni que faire; — mon père est sorti pour un accouchement , — il peut ne revenir que dans quelques heures; — mais comment puis-je vous recevoir ici , — pendant la nuit , — en son absence , — quand je suis seule ? — je ne le dois pas. — Et pourtant je vous crois , je ne puis vous supposer capable d'avoir inventé cette histoire.

— Sur toutes mes espérances de bonheur futur, je vous proteste que je ne vous ai pas dit un seul mot qui ne soit vrai. — Permettez-moi donc d'entrer. — Songez qu'il y va de votre vie et de votre honneur.

— Quand je vous laisserais entrer, que pourriez-vous faire contre quatre hommes? le nombre vous accablerait, et ce serait sacrifier inutilement une vie de plus.

— Non, si vous avez des armes, et je suppose que votre père n'habite pas cette mai-

son isolée sans en avoir. Je ne les crains pas.

— Vous savez que je suis résolu.

— Oui sans cloute , je le sais. — Et maintenant vous venez pour sauver ceux que vous avez attaqués ce matin ! — Je vous en remercie, — je vous en remercie beaucoup,

— mais je n'ose vous ouvrir la porte.

— En ce cas, je resterai ici , — sans armes,

— peu en état de résister à quatre brigands bien armés. — Oui , je resterai à votre porte pour vous prouver ma véracité et le désir que j'avais de vous défendre.

— Et c'est moi qui serai cause de votre mort! — je n'y puis consentir. — Jeune homme, jurez-moi partout ce qu'il y a de plus saint et de plus pur que vous ne me trompez pas.

— Je vous le jure par vous-même, jeune fille, et c'est ce qu'il y a de plus sacré pour moi.

La fenêtre se ferma. Philippe vit paraître de la lumière dans la chambre ; et une minnle après, l'aimable fille du mynheerPoots ouvrit la porte de la maison. Elle tenait un chandelier de la main gauche, sa droite pen-

7'2 LF VAISSEAU FM^T0A7F.

clait à son coté, et tenait un pistolet qu'elle . cherchait à cacher. Philippe vit ce signe de méfiance, mais il feignit de ne pas s'en apercevoir, car il désirait la rassurer.

— Jeune fille, lui dit-il sans entrer, si vous avez encore des doutes, si vous croyez avoir eu tort de m'ouvrir la porte, il est encore temps de la fermer; mais je vous conjure, par égard pour vous-même, de n'en rien faire. Les brigands arriveront dès que la lune se lèvera. Je vous défendrai au péril de ma vie, si vous vous fiez à moi. — Qui voudrait faire la moindre injure à un être tel que vous?

Dans le fait, elle offrait un aspect bien digne d'admiration , dans cet instant où la singularité de sa situation la tenait dans le doute et l'irrésolution, quoiqu'elle ne manquât pas de courage cjuand l'occasion en exigeait. La lumière qu'elle tenait en main faisait voir ses traits , couverts alternativement d'une vive rougeur et d'une pâleur mortelle, la proportion symétrique de tous ses membres, et la grâce d'un costume pittoresque qui avait quelque chose d'exfi'aor-

LE VAt.^SEAU FANTOME. 'j3

(linaire. Elle avait la tête nue, et ses longs cheveux tressés tombaient sur ses épaules. Elle était de moyenne taille , mais sa forme était parfaite. Ses vêtements, quoique fort simples , lui allaient à merveille , mais ils étaient différents de ceux que portaient alors les jeunes femmes de ce pays. En un mot, son costume et ses traits annonçaient qu'elle était de sang arabe, et c'était la vérité.

Elle regarda Philippe en face tandis qu'il lui padait, et elle semblait vouloir })énétrer jusque dans ses pensées les plus secrètes. Mais ses traits mâles avaient un air de franchise et d'honneur qui la rassura. Après un moment d'hésitation , elle lui répondit :

— Entrez, monsieur; je sens que je puis me fier à vous.

Philippe entra, et elle ferma la porte, tirant les verrous, plaçant les barres de fer, et accrochant la chaîne.

— Nous n'avons pas de temps à perdre, dit Philippe ; mais apprenez-moi quel est votre nom , afin que je sache comment je dois vous appeler.

■74 I'ï: vaisseau fantôme.

— Je me nomme x\mine.

— Eh bien, Aminé, avez-vous des armes et des munitions dans la maison ?

— Oui. — Oh! comme je voudrais que mon père fût de retour !

— Je le désire comme vous, mais je voudrais que ce fût avant l'arrivée de ces scélérats; car, s'il tombe entre leurs mains, ils ont juré de ne lui faire aucun quartier. — Mais les armes, Aminé , où sont-elles?

— Suivez-moi , répondit Aminé ; et elle le conduisit dans une chambre de l'étage supérieur sur le derrière de la maison. C'était le sanctwn saiictoriun de son père, et l'on voyait tout autour des tablettes sur lesquelles étaient rangées des bouteilles et des boîtes contenant des médicaments. Dans un coin de la chambre était un coffre-fort en fer. Deux carabines et trois pistolets étaient suspendus au-dessus de la tablette de la cheminée.

— Toutes ces armes sont chargées, dit Aminé en les lui montrant; et elle mit sur la table le pistolet qu'elle tenait encore en main.

LE VAISSF.AU FANTOMF. 76

Philippe prit les armes et les examina l'une après l'autre pour s'assurer si elles étaient en état de service. Il prit ensuite le pistolet qu'Aminé avait déposé sur la table, en leva la platine , et vit qu'il était amorcé ; il recouvrit le bassinet, et dit à Aminé en souriant : — C'était pour moi qu'il était préparé ?

— Non, — pas pour vous , — mais pour un traître , s'il s'en était introduit un ici.

— Maintenant, Aminé, je vais me poster à la fenêtre que vous avez ouverte ; mais il ne faut pas qu'il y ait de lumière dans la chambre. Vous resterez ici, et pour plus de sûreté , vous pouvez fermer la porte à double tour.

— Vous ne me connaissez pas ; ce genre de crainte n'a pas d'empire sur moi. Je resterai avec vous, et je rechargerai vos armes, — j'en suis en état.

— Non, non, vous pourriez être blessée.

— Cela est possible ; mais croyez-vous que je consente à rester ici, quand je puis aider quelqu'un qui risque sa vie pour moi ? Non , je connais mon devoir et je m'en acquitterai.

76 LE VAISSFAU FANTOME.

— Renoncez à ce projet, Aminé ; ma main sera moins sûre , si je sais que vous êtes exposée aux dangers. — Mais il faut que je porte les armes dans l'autre chambre , car le moment de l'attaque approche.

Aidé par Aminé, Philippe porta les armes dans la chambre donnant sur le devant, et Aminé se retira ensuite avec la lumière. Dès que Philippe fut seul , il ouvrit la fenêtre , regarda de tous côtés, et ne vit personne; il écouta , et il n'entendit pas le moindre bruit. La lune paraissait au-dessus d'une montagne éloignée, mais sa lumière était obscurcie par des vapenrs. Au bout de quelques minutes, il crut entendre parler à voix basse; il mit la tête à la croisée, et vit les quatre brigands en consultation devant la porte. Il retourna dans la chambre voisine , et y trouva Aminé qui préparait les munitions.

— Ils sont" arrivés , lui dit-il , et vous pouvez en ce moment les voir sans danger. Venez , vous serez convaincue que je vous ai dit la vérité.

Aminé, sans lui répondre, courut dans

l'autre chambre, s'approclia de la croisée, et vit dans l'obscurité les quatre scélérats. Elle alla retrouver Philippe , et lui dit en lui appuyant une main sur le bras :

— Pouvez-vous me pardonner tous mes doutes et mes soupçons? Tout ce que je crains à présent, c'est que mon père ne revienne trop tôt, et qu'il ne tombe entre leurs mains.

Philippe la quitta pour aller faire une reconnaissance. Les brigands étaient toujours devant la porte , ils en avaient reconnu la force ainsi que celle des volets, et en ce moment ils frappèrent, croyant qu'on leur ouvrirait dans la persuasion qu'ils venaient chercher le docteur pour un malade. Personne ne leur répondant, ils frappèrent encore plus fort. Enfin l'un d'eux, perdant patience , appuya le bout de son mousquet sur le trou de la serrure , lâcha son coup, et fit sauter la serrure, qui tomba dans le vestibule; mais ils n'en furent pas plus avancés, car les verrous , les barres de fer et la chaîne suffisaient pour défendre la porte.

Philippe aurait eu certainement le droit

de tirer sur les brigands dès qu'il les vit eu consultation devant la porte; mais une âme généreuse a toujours de la répugnance à ôter la vie même à un scélérat, à moins d'une nécessité absolue, et ce sentiment l'empêcha de faire feu avant qu'ils eussent commencé les hostilités. Mais à ce premier acte d'agression , il ajusta un des brigands qui était près de la porte examinant l'effet qu'avait produit le coup de mousquet tiré dans la serrure, et qui tomba mort , la tête percée d'une balle. Les autres brigands ne s'attendaient pas à une telle résistance , et ils reculèrent de quelques pas; mais une couple de secondes après, l'un d'eux aperçut Philippe à la croisée , et lui lâcha un coup de pistolet, qui heureusement ne l'atteignit pas. Au même instant, il se sentit tiré de côté, de manière à être à l'abri de leur feu. C'était Aminé, qui , sans qu'il s'en fût aperçu, était venue près de lui.

— Ne vous exposez pas ainsi, Philippe!

lui dit-elle à voix basse.

— Elle m'a appelé Philippe, pensa-t-il; mais il ne répondit rien.

LE VAISSEAU rAKT031E. 'J(J

— Us vont avoir les yeux fixés sur la fenêtre, continua Aminé; descendez dans le vestibule à présent. Ils ont fait sauter la serrure , ils peuvent peut-être passer le Lras parle trou qu'elle a laissé, et soulever les barres. Je ne crois pas qu'ils le puissent, mais je n'en suis pas sûre. Dans tous les cas, c'est là que doit être votre poste maintenant. — Prenez cette carabine , et laissez-moi la vôtre pour que je la recharge.

— Vous avez raison , dit Philippe ; et il descendit doucement et sans lumière. En arrivant, il vit le bras d'un des brigands passé par le trou qu'avait laissé la serrure emportée , dans le dessein évident d'essayer d'en ouvrir les fermetures intérieures. Plaçant sa carabine sous le bras de ce misérable, il allait faire feu quand il entendit deux coups de mousquet tirés en même temps par les deux autres.

— Aminé se sera montrée, pensa-t-il, et peut-être est-elle blessée.

Le désir de la venger le porta d'abord à lâcher son coup, il entendit le second brigand tomber, et il monta précipitamment l'escalier.

8o LK VAISSEAU FAWTOiMF.

Amiiie n'était pas dans la chambre sur le devant, mais il la trouva dans l'autre , occupée à recharger la carabine.

— Comme vous m'avez effrayé, Aminé!

j'ai cru , en les entendant tirer, que vous vous étiez montrée à la fenêtre.

— Non vraiment ; mais je craignais que lorsque vous auriez tiré sur eux par le trou laissé à la porte par la serrure, ils ne tirassent sur vous de la même manière, et j'ai voulu détourner leur attention. J'ai attaché à un bâton un vieil habit de mon père , je l'ai avancé vers la fenêtre , et dès qu'ils l'ont aperçu , ils ont fait feu.

— Si jeune, si belle, et si courageuse! s'écria Philippe. Qui aurait pu le croire, Aminé ?

— Faut-il donc être vieux et laid pour avoir du courage, Philippe? demanda Aminé en souriant.

— Ce n'est pas ce que je veux dire. — Mais je perds du temps ; il faut que je retourne à la porte. — Donnez-moi cette carabine , Aminé , et rechargez celle-ci.

11 descendit sur-le-champ ; mais à peine

M. \Aissr,Ai: FVNTOAn:. oi

arriva -l-il à la porlc, qu'il euteiulit à quoique distance la voix de mynlieer Pools.

Aminé TenteiKlit aussi , et en un instant elle fut à son côté im pistolet à chaque main.

— Ne craignez rien , Aminé , dit Philippe, tirant les verrous, détachant la chaîne et levant les barres de fer ; ils ne sont plus que deux, et votre père sera sauvé.

Il ouvrit la porte, et, saisissant sa cai'abine, il se précipita hors de la maison. 11 trouva mynheerPoots renversé par terre entre les deux brigands, dont l'un avait le bras levé armé d'un poignard dont dallait le fiapper, quand une balle partiede la carabine de Philippe l'atteignit à la tète et le renversa. Le quatrième se jeta sur Philippe , et une lutte désespérée commença entre eux; mais elle ne fut pas longue : Aminé s'approcha , et d'un coup de pistolet envoya le brigand rejoindre ses compagnons.

Il faut ici que nous informions nos lecteurs que mynheer Poots, en revenant chez lui , avait entendu le bruit des armes à feu du côté de sa maison. Le souvenir de son argent et de sa fille , car, pour lui rendre justice, I. 6

Sa LE VAISSEAU FANT03IE.

il faut dire qu'il aimait celle-ci encore davantage , lui prêta des ailes, et lui fit oublier qu'il était vieux, faible et sans armes. Il ne songea qu'à regagner sa maison , et, perdant la tète, il se mit à courir en poussant de grands cris, et se livra ainsi lui-même aux brigands, qui lui auraient fait un mauvais parti si Philippe ne fût arrivé fort à propos à son secours.

Dès que le dernier brigand fut tombé, Philippe courut au secours de mynheer Poots , le releva, le prit dans ses bras , et le porta dans sa chambre comme si c'eût été un enfant. Le petit docteur était d'abord dans une sorte de délire , causé par la frayeur et l'agitation, mais il ne tarda pas à recouvrer l'usage de ses sens.

— Ma fille , où est ma fille ? s'écria- t-il.

— Me voici, mon père, dit Aminé,

— Oui, — je la vois. — Et mon argent , • — mon argent, — où est mon argent?

— En sûreté , mon père.

— En sûreté, dites-vous ? — En étes-vous bien certaine? — Il faut c[ue je le voie.

— Regardez, mon père ; voilà votre coffre-

LE VAISSEAU lANTOME. 83

fort ; il n'a pas été ouvert , et vous en êtes redevable à quelqu'un que vous n'avez pas très bien traité.

— A qui ? — Que voulez-vous dire? — Ah ! je le vois , — c'est à Philippe Vandertlecken. — Il me doit trois guilders et demi et une fiole. — Et est-ce bien lui qui vous a sauvée , ma fille , — et qui a sauvé mon argent?

— Oui , mon père, au risque de sa vie.

— Eh bien , je lui fais présent de tout ce qu'il me doit, — sans en rien excepter — que la fiole, car qu'en ferait-il? — Vous me la rendrez, Philippe, n'est-ce pas? — Donnez-moi un verre d'eau , ma fille.

Les vapeurs qui couvraient la lune s'étaient dissipées, et Philippe, laissant ensemble le père et la fille, sortit de la maison pour voir quel avait été le destin des brigands. Trois étaient morts ; le quatrième , celui qu'Aminé avait blessé, vivait encore, mais il perdait beaucoup de sang. Philippe lui fit quelques questions , auxquelles ce misérable ne put ou ne voulut pas répondre; et emportant leurs armes , il rentra dans la mai-

84 Lt: VAISSEAU fa;vtomr.

son. ]i } trouva le vieillard près de sa fille, et paraissant enfin plus calme.

— Je vous remercie, Philippe Vanderdecken , lui dit mynheer Poots; je vous remercie d'avoir sauvé ma fille et mon argent. — Ce n'est pas que j'en aie beaucoup ; — je suis pauvre, très pauvre. — Puissiezvous vivre long-temps et heureux !

Pour la première fois depuis sa rencontre avec les brigands , Philippe songea à la lettre de son père et au voeu qu'il avait fait. — Long- temps et heureux ! pensa- t-il. — Oh, non , non 1 et un sombre nuage lui couvrit le front.

— Je vous dois aussi mille remerciements, dit Aminé. Oh! combien je suis reconnaissante !

— Oui, oui, elle est reconnaissante, dit Poots; mais nous sommes pauvres, très pauvres. Si j'ai parlé démon argent, c'est parce qu'en ayant très peu , je serais fâché de le perdre. — Je ne regrette pourtant pas les trois guilders et demi dont je vous ai fait remise, mynheer Vanderdecken ; non, non , je consens à les perdre.

T.E VAISSEA.U FANTOME. 85

— Pourquoi les pcrdriez-vous, mynheer Pools ? je vous ai promis de vous payer, et je tiendrai ma parole. — Je ne manque pas d'argent à présent, — j'ai des milliers de guilders , et je ne sais qu'en faire.

— Vous ! — vous , des milliers de guilders! — Allons donc! contez cela à un autre.

— Je vous répète, à vous. Aminé, que j'ai des milliers de guilders ; et je n'ai jamais fait un mensonge.

— Je vous ai cru quand vous le disiez à mon père.

— En ce cas , mynheer Vanderdecken , puisque vous êtes si riche et que je suis si pauvre, peut-être

Sa fille l'interrompit en lui plaçant luie main sur la bouche. — Mon père, lui ditelle, il est temps de nous retirer. — Vous allez nous laisser, Philippe.

— Je ne me retirerai ni ne dormirai, dit Philippe; mais vous pouvez vous coucher sans crainte , et il en est temps. — Bonsoir, mynheer Pooîs. — Amiîie, je ne vous demande qu'une lampe, et je vous quitte. — Bien ; bonsoir, Aminé.

— Bonsoir, répondit Aminé, et recevez de nouveau mes remerciements.

— Des milliers de guilders! murmura mynheer Poots , pendant que Philippe sortait de l'appartement.

LE VAISSEAU FAIYTOME. 87

Page 1