INE DOUBLE HAINE
Deux siècles et demi ont passé déjà sur les événements qu"on va lire, et cependant leur souvenir vit encore dans plus d'une mémoire ft Venise, et, chaque soir, les improvisateurs du Lido , qui rassemblent autour d'eux une foule d'oisifs et de lazzaroni, prennent pour tli6me favori de leurs chants le drame sombre que nous allons raconter.
Venise, en 1650, était une florissante république, si toutefois ce mot, dont on a fait le synonyme de liberté, peut s'entendre d'un Etat dont tous les habitants naissaient, vivaient et mouraient esclaves.
La crainte était partout, cir partout on trouvait la délation, et la délation c'était ou la mort ou la captivité sous les Plombs.
Le père se défiait de son fils, le mari tremblait devant sa femme, le frère soupçonnait son frère ! — et ces craintes n'avaient rien d'exagéré, car dans presque toutes les familles le conseil des Dix entretenait des espions inconnus.
A voir cet effroi général, on serait tenté de supposer que
chacun ne pensait qu'à soi, et qu'enveloppant tout le monde dans une défiance et dans une haine communes, on n'avait pour personne une horreur particulière et dominante. En cela on se tromperait.
Deux hommes de conditions et de fortunes bien diverses accumulaient sur leurs têtes les malédictions de la foule.
L'un de ces hommes, Camillo Cavalcanli, était un noble Vénitien.
L'autre. Beppo Canti, à qui la renommée sanglante de son stylet avait valu le surnom de Mammone (démon), était un bravo fameux.
Camillo pouvait passer pour un charmant cavalier ; — H avait vingt-cinq ans, il était grand, mince et blond. Nul ne portait avec plus d'élégance que lui le pourpoint de velours aux longues manches ouvertes pendantes derrière le bras ; nul n'avait un air plus cavalièrement gentilhomme.
Tout enfin séduisait dans son extérieur, tout, jusqu'à l'expression franche et ouverte de sa physionomie.
Et pourtant, de même que le fruit du manccnillier cache le poison sous une apparence attrayante, de même l'extérieur séduisant de Camillo masquait un cœur flétri, une àme corrompue, livrée à tous les vices : la débauche, la délovauté, la méchanceté, la bassesse, la peur même, car dans cette Venise on le courage était si commua qu'il passait à peme pour une vertu, Camillo était un liche!
Cavalcanti tenait par des liens de famille aux plus puissantes maisons de la république. — 11 comptait un doge
LE DOMINO ROUGE
parmi ses ancêtres, et lui-même était parent du doge alors vivant.
Son père, mort depuis longtemps, lui avait laissé une immense fortune, qu'il fondit bien vite au feu de ses passions infernales, d^s qu'il eut atteint l'âge d'en jouir.
Une partie de cet or fut jetée par lui à l'insatiable avidité des courtisanes vénitiennes; l'autre servit aux profusions des orgies, aux pertes de jeu, au soudoiement des bravi dont il payait les coups, — aux mille folies enfin d'un luxe insolent et royal.
Au moment où commence cette histoire, Camlllo était un peu plus que ruiné, mais il comptait rebâtir un jour lédifice écroulé de sa fortune . en épousant quelque riche héritière séduite par sa charmante Ogure et ses nobles manières. -- 11 avait même, par prévoyance, jeté les yeux sur la belle et jeune Hélcna Fornasari.
Maintenant que nous avons esquissé rapidement les principaux traits du caractère détesté de Gamillo, occupons-nous de l'homme par nous désigné comme son rival dans la haine publique.
Chaque soir, à l'époque oii se passaient les faits que nous allons raconter, et à l'heure oii le soleil venait de disparaître derrière les sommets des Alpes ty.-oliennes, un homme de moyenne taille sortait lentement de la place Saint-Mnrc, suivait l'un des quais, s'arrêtait à l'entrée de la cour qui conduit à l'intérieur du palais par l'escalier des Géants sur lequel tomba la tête de Falicro, et là, s'adossanl à un pilastre sculpté, passait de longues heures dans un état d'immobilité complète.
Cet homme semblait âgé de trente ans à peu près. Ses traits nobles et réguliers, mais singulièrement basanés, exprimaient la r.'solution et l'énergie. Son apparence n'avait rien d'extraordinaire, et pourtant, dès qu'il approchait, la foule s'écartait devant lui comme devant un pestiféré, — et sitôt qu'il avait pris position auprès de l'entrée du palais, le quai devenait désert.
Les joyeux improvisateurs, les citadins, les soldats dalmates, les matelots des galères, les moines, les juifs du Rialto, les dames de la ville et les femmes de moeurs légères s'éloignaient à la fois, et le silence n'^gnait dans ces lieux, un instant avant si remplis de mouvement et do bruit.
Par intervalles, des cavaliers enveloppés jusqu'aux yeux dans leurs manteaux, et portant, pour plus de sûreté, des demi-masques de velours noir, s'approchaient silencieusement de cet inconnu, lui parlaient â voix basse, mettaient dans sa main une bourse pleine d'or, et se retiraient en regardant autour d'eux si personne n'avait pu les épier et les rcconnaitre.
Le lendemain , on trouvait des cadavres flottants sur les lagunes.
Tous portaient la marque bien connue d'un poignard triangulaire, — et les pêcheurs se disaient les uns aux autres :
— yt Mammone a gagné de l'argcnl cette nuit !
C'est qu'en eiïil, l'iaconnu du pout des Soupirs était Renzo Mammone le bravo !
LES DEUX FEHUES,
La brise de l'Adriatique faisait succéder une délicieuse fraîcheur aar. brillants rayons du soleil italien.
Des myriades de gondoles gl ssaient sur les canaux, dans la direction du port — de Fusina — ou des îles voisines.
Mais c'était surtout le long du grand canal, bordé par la [ilace Saint-Marc, qua l'on voyait passer les barques les plus élégantes, toutes remplies de brunes Vénitiennes.
Les belles signeras se souriaient en passant, répondant par un gracieux regard ou par un coquet mouvement d'éventail aux Sdluts et aux compliments des gniants seigneurs qui faisaient manœuvrer leurs gondoles autour d'elles.
Parmi ces derniers, on remarquait don Camille.
Il montait une barque noire dont les ciselures merveilleuses et lient encore rehaussées par des dorures d'un goût exquis.
Six rameurs nègres maniaient les avirons. — Ils portaient des jaquettes blasonnées à ses couleurs. — Des anneaux d'argîPt massif brillaient à k'urs cous, à leurs poignets et aux chevilles de leurs jambes nues.
Camille n'était point assis.
Debout, dans une attitude négligée et peut-être un peu prélent euse, il s'appuyait contre le dais de sa gondole dont les rideaux étaient ouverts.
De la main gauche, il tenait une guitare, et de la droite, il jouait avec un petit masque en velours suspendu par un ruban de soie â la boutonnière de son pourpoint.
Non loin du comte se tenait également debout un jeune homme, qu'à son habillement blasonné comme celui des nègres on reconnaissait pour un subalterne, mais dont la pose, tout à la fois familière cl respectueuse, indiquait un de ces domestiques privilégiés qui sont les favoris du maître.
Ce jeune homme se nommait Grizzo. — C était le valet de chambre, le confident et l'âme damnée de Cavalcanti.
Depuis une heure !i peu près, la gondole dont nous nous occupons avait parcouru la Giudccca dans tous les sens, quand Camillo, qui semblait absorbé par ses réflexions, releva la tête.
— Grizzo !
— Signore ! répondit le valet en portant la nain à sa toque .
— Au port 1
Grizzo transmit cet ordre aux rameurs, et la gondole glissa rapide cl silencieuse avec ce mouvement d'oscillation fantastique produit par le va-ct-vicnt continuel des petites vagues qui se brisent coolro les chaussées.
Au moment de sortir du canal, la barque de Camillo passa
LE DOMTNO ROUGE.
devant un do ces escaliers qui despendent jusqu'aux flots et près desquels salionn^nt d liabilude les gondoles de louage. — La place riait alors di'serlc ; mais, sur la dcrniôro marche, se tenait une jeune fille semblant alloudrc le retour de l'une des barques deslindes au service public.
Quoique mise d'une façon três-siffipld, cette jeune fille iMait charmante.
Elle portait une courte jupe de couleur foncée. — Un manlelet noir serrait sa taille et se termina t par un capuchon qui pouvait à volontd cac'.icr le visage, mais qui, dans ce moment rabattu en arrière, découvrait une riche chevelure brune et une délicieuse figure.
Camillo était connaisseur; aussi donna-t-il Tordre h son valet de faire ralentir le mouvement des rames, et dis que l'escalier fut dépassé, il appela Grizzo près de lui :
— As-tu remarqué cette enfant? lui domanda-t-il.
— Oui, signore.
— Elle est jolie, n'est-ce pas?
— Charmante, signore !
— La connais-lu?
— Oh! signore, je sais par cœur toutes les vierges folles de notre cité; mais quant à celles qui font profession de sagesse et de cruauté, c'est autre chose! Du reste, si Votre Seigneurie désire savoir quelle est cette enfant, elle n'a qu'à dire un mot, elle le saura ce soir !
— Cela m'est assez égal, per Dacco ! — Cependant, fais comme tu voudras !
Grizzo dit quelques paroles aux nègres, qui firent h l'instant virer de bord la gOnJole et l'amenûrent jusqu'au pied de l'escalier, oii la jeune fille attendait toujours.
Grizzo descendit, s'éloigna, et se môla aux groupes des promeneurs, sans toutefois perdre de vue la pauvrette, qui restait là, tranquille et calme comme la perdrix qui ne devine point l'approche du limier.
— Au palais Fornasari ! — dit Camillo, après avoir admiré de nouveau et de plus près les jolis traits de la petite Vénitienne éclairée par les rayons de la lune, qui faisaient resplendir sa peau blanche et dorée.
La gondole repartit comme une flèche.
— Chantez ! ajouta Camillo.
Et les bateliers, élevant la voix en chœur, firent entendre une de ces baroaroles bien-aimées des pêcheurs dos lagunes, une de ces barcaroles dont rien ne saurait exprimer la douce et magique harmonie le soir sur les flots tranquilles.
Pendant ces chants, la gondole avait traversé divers canaux à peu près déserts.
Soudain un brusqae mouvement rétrograde des avirons l'arrêta en face d'un palais de belle apparence.
Tout dans les alentours était silencieux; une faible lumière brillait senlcinent au premier étage, à l'une des fcnêlres masquées en dehors par une jalousie.
Camillo prit sa guitare, l'accorda et se mil à chanter amoroso une romance de sa composition.
La voix du Vénitien était agréable; aussi, vers le sixième couplet, une ombre intercepta la lumière de l'intérieur, la fenêtre s'ouvrit, une petite miin blanche souleva la jalousie; mais dès que le chanteur eut été reconnu, la jalousie retomba et la fenêtre fut refermée avec une vivacité qui annonçait, sinon de la colère , au moins un vif mouvement d'impatience.
Camillo chanta dfux ou trois couplets encore, puis, craignant (|U0 la fraîcheur du soir no finit par l'enrouer, il fit prendre à ses gondoliers le chemin de sa demeure.
11 était rentré depuis quelques instants, avait échangé ses vêtements d'apparat contre une somptueuse robe de chambre, et, à demi étendu sur un divan, savourait un sorbet au marasquin, quand on frappa lé^'èremcnt à la porte.
— Entrez ! — dit-il. — Ah ! c'est toi, Grizzo '
— Moi-môme, signore.
— Et sais-tu quelque chose?
— - Beaucoup de choses, signore.
— Le nom de la jeune fille?
— Pépita.
— Son âge?
— Dix-sept ans.
— Elle demeure?.,.
— Tout près de l'église de la madone des Fleurs.
— Et, — pour me servir de ton expression pittoresque, — est-ce une vierge folle ?
— Sage comme la bienheureuse Gizclda, vierge et mar« tyro, ma patronne ! Elle habile une petite maison seule avec son père, vieux soldai infirme, paraljlique et aveu§lc. — Elle le soigne constanimont, et sort si peu que c'est un miracle que nous l'ayons rencontrée ce soir. Elle a d'ailleurs un amoureux qui doit, dit-on, l'épouser.
— Un pêcheur ou un gondolier, sans doute?
— On l'ignore, et c'est la seule chose étrange dans la vie de celle jeune fille. L'amoureux en question, quand il vient chez elle, est toujours masqué.
— Ah !
— Il est vêtu, du reste, comme un homme du peuple, et l'on ne comprend pas cette précaution de cacher ainsi son visage, du moins pour de semblables rendez-vous.
— Tu piques ma curiosité, Grizzo! Quel peut être mon rival?
— Votre rival, signore ?
— Oui. — Ne coraprends-lu pas qu'il faut que cette jeune fille soit à moi?
— Pardon, signore, mais cela me semble impossible!
— Impossible! — Allons donc! tu es fou, Grizzo! impossible à Cimillo Cavalcanti !...
— Je suis fou , sans contredit, si tel est l'avis de Votre Seigneurie ; mais je pense que c'est précisément parce que vous êtes le plus brillant seigneur de Venise que cette conquête offre d'insurmontables difiicultés. — Votre éclat effrayera l'enfant ! — Vous ne serez point reçu dans la maison !...
— Il y a une apparence de raison dans ce que tu me dis là ; aussi tu auras soin , Grizzo, de me tenir prêt pour demain un coslum.^ complet de pêcheur des lagunes!
— Cela sera fait, signore !
Vers le milieu du jour qui succéda à cette soirée , une gondole fort simple, quoique portant à sa proue un écusson surmonté d'une couronne de baron , s'arrêta devant l'escalier du palais Fornasari, et un jeune homme, franchissant les marches, entra rapidement dans l'intérieur de la cour.
— La signera est-elle visible? demanda-t-il à un valet.
— Oui, signore, répondit ce dernier.
Et après avoir introduit le jeune homme dans un élégant salon, il le quitta pour aller prévenir sa maîtresse.
LE DOMINO ROUGE
Ce visiteur dtait un Français, âgé de vingt-huit ans, de moyenne taille, d'une tournure et d'un visage distingués.
— Ses yeux étaient noirs; ses cheveux, de la même couleur, tranchaient avec son teint aussi blanc que celui d'une femme.
Il portait avec goût les modes de la cour de France, était spirituel, beau joueur, aimait singulièrement Paris, et l'aurait regagné depuis longtemps si l'amour ne l'avait enlacé et retenu à Venise, oit il était venu par curiosité avec une ambassade.
Ayant rencontré dans une fête Héléna Fornasari , toute jeune veuve de dix-neuf ans, — Georges, baron de Chivry,
— tel était le nom du cavalier français, s'était pris de belle passion pour elle, avait risqué bientôt un aveu -qu'on avait écouté de la manière la plus indulgente, et enfin, au bout de quelque temps, s'était vu payer de retour.
Héléna ne dépendait que d'elle seule, aussi ne prévoyaitelle nul obstacle à son union avec le baron. Mais elle n'en avait point fixé l'époque, et elle évitait de rendre cette liaison publique, craignant que le désappointement de ses soupirants nombreux n'amenât pour Georges quelques coups d'épée. ou, ce qui était pis, quelques coups de poignard.
— La signora attend Votre Seigneurie, dit le valet en reparaissant et en ouvrant au baron la porte du plus délicieux boudoir qu'il soit possible d'imaginer.
Figurez-vous une pièce ovale, au plafond formant coupole et peint à fresque , et aux murailles revêtues d'une tenture de velours cramoisi à crépines d'or.
De longs rideaux de même couleur interceptaient les rayons du jour, et ne laissaient pénétrer dans l'appartement qu'une lumière douce et voilée.
Imaginez, dans de magnifiques bordures, plusieurs de ces hautes glaces qui valurent à Venise une telle réputation, et, sur une table de marbre noir, uue foule de ces objets charmants dont s'entourent encore aujourd'hui les femmes à la mode. — Des statuettes d'or et d'argent, des ivoires ciselés, des vases de Benvenuto Cellini, etc., etc., et surtout rêvez, si vous le pouvez, la délicieuse figure de la jeune femme, qui empruntait un nouveau charme de ce splcndide entourage.
Héléna était blanche comme un lis, et pâle de cette pâleur dorée particulière aux Italiennes et aux Esp:ignolns. La rougeur éclatante de ses lèvres contrastait d'une façon charmante avec la carnation délicate do son visage.
Si vous voulez avoir une idée exacte de cette ravissante Italienne, allez à Venise, et faites-vous montrer, dans la galerie de Santa-Croce , le portrait il'une jeune femme en deuil.
Sur le cadre de ce tableau , vous remarquerez deux lettres : H. C.
La première de ce» lettres, on le devine, veut dire Héléna.
— Vous voilà, mon cher seigneur! dll-elle en tendant la main au jeune homme.
— Oui, ma bien-aimée, — répondit Georges en portant cette main à ses lèvres, — je viens vous demander quand vous ferez un roi de votre esclave, un bienheureux de celui qui souffre tant de vos rigueurs?
— Ce qui veut dire, n'est-ce pas, en termes moins poéti-
ques : Quand Héléna Fornasari deviendra-t-elle baronne de Chivry?
— Comme vous voudrez, mais j'aime mieux ma première idée. Enfin, Héléna, répondez, soit à ma question, soit à la vôtre, et pourvu que vous disiez : Bientôt! jamais mot plus charmant n'aura rempli mon âme de bonheur !
— J'hésite, j'hésite beaucoup ! — répliqua la jeune femme avec un sourire malicieux.
— Vous hésitez? — s'écria Georges en tressaillant.
— Oui.
— Doutez-vous donc de moi?
— Pas le moins du monde!
— Eh bien?
— C'est qu'il me faudra, voyez-voui;, cesser d'être Italienne.
— Vous deviendrez Française!... La France y gagnera, et vous n'y perdrez pas.
— Quitter ma belle Venise!
— Pour habiter mon beau Paris !
— Renoncer aux gondoles!
— Vous aurez des chevaux.
— Aux sérénades !... El, tenez, justement, hier soir encore...
— Hier soir?...
— Un galant musicien est venu sous cette fenêtre...
— Achevez. Héléna ! pour l'amour de Dieu achevez!
— Me jurer...
— Quoi donc?
— Qu'il m'aimait à en perdre la tête!
— L'insolent ! murmura Georges, en touchant involontairement la poignée de son épêe. Et qui donc a osé...
— Oh ! mon Dieu ! ne soyez donc pas jaloux pour si peu ! Ce n'est que Camillo Cavalcantil
— Lui, ce fat déshonoré, ce débauché perdu de dettes!
— On dit, mio caro , que la beauté est comme le soleil, et qu'elle brille pour tout le monde ! Camillo est galant d'ailleurs, plus galant que vous, car il chante sous mes fenêtres le soir, et depuis que vous prétendez m'aimer...
— Prétendez !... le mot est dur !
— Depuis que vous m'aimez, si vous voulez, vous ne m'avez pas donné une pauvre petite sérénade.
— C'est qu'on ne le f.iit pas en France.
— Nous sommes à Venise.
— Eli bien! demain je réparerai ma faute...
— Et je vous pardonnerai.
— Mais, je vous en prie, chère Héléna, fixez le jour de notre union !
— Nous en reparlerons plus lard.
— Pourquoi pas tout de suite?
— Parce que cela ne me convient pas! c'est une excellente raison... Adieu donc, et surtout n'oubliez pas la sérénade !
Et Georges de Chivry quitta sa fiincée.
LE DOMINO ROUGE
1 AMAXT DE fiiPlTA.
Tandis que se passaient au palais de Fornasari les fails que nous venons de rapporter, une scène presque du même genre avait lieu à la petite maison, voisine de l'église de la Madone.
Un hon)mc vêtu comme un pêcheur, et masqué, ouvrit la porte qui donnait sur le quai, entra dans la première pièce qu'il trouva déserte , frappa doucement à une seconde porte qui conduisait à une autre chambre, et une voix de jeune fille demanda de l'inlérienr :
— Qui est là ?
— Moi, Beppo !
— Entrez, ami, je suis seule avec mon père.
La jeune fille qui venait de parler était debout près d'un vieillard aux longs cheveux blancs, étendu dans un fauteuil à côté de la fenêtre, — et dont la tête belle et noble recevait un nouveau caractère de la cicatrice d'un large coup de sabre qui partait du haut du front et se prolongeait jusqu'au bas de la joue.
Ce vieillard était enveloppé d'un large manteau de laine et ses jambes reposaient sur une chaise placée devant lui.
Le nouveau venu, en se démasquant, montra les traits du bravo Mammone.
Un sourire éclaira la figure du vieux soldat, il essaya de faire à l'arrivant un signe affectueux , et ses lèvres murmurèrent quelques sons inintelligibles. — La paralysie dont il était frappé l'avait rendu sourd et muet.
Beppo s'approcha de lui, prit sa main décharnée et la porta à ses lèvres avec une tendresse respectueuse.
— Comment va-t-il aujourd'hui, Pépita? — demanda-t-il à la jeune fille.
— Comme toujours, Beppo ! — Il souffre avec courage, et son chapelet ne le quille pas.
Effectivement, on voyait entre les doigts du vieillard un chapelet à gros grains d'ébène, terminé par une petite croix en argent.
— 11 y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, Beppo !
— Je n'ai pu venir hier.
— Heureusement, car vous ne m'auriez pas trouvée.
— Vous êtes sortie' ' !
Et le bravo ne put retenir un mouvemenl de surprise et d'inquiétude en prononçant ces mois.
— Ne vous tourmentez pas, Beppo, personne ne m'a parlé, personne ne m'a même regardée en route; je suis sortie parce que mon père et le ménage avaient besoin de différentes choses.
— Étes-vous rentrée lard ?
— Après la nuit tombée; mais les places et les quais étaient si remplis de monde qu'il n'y avait réellement pas plus de danger pour moi qu'en plein jour. — J'ai eu cependant une grande frayeur.
— Et pourquoi ?
— Parce que j'ai rencontré, à deux ou trois cents pas d'ici, des pêcheurs portant un cadavre qu'ils venaient de trouver dans les lagunes.— C'était un jeune homme, Beppo, un beau jeune homme ! — Ce malheureux avait été assassiné la veille, et l'on disait, autour du corps, qu'il portait la marque de cet homme infâme, de celte bêle fauve plutôt, qu'on a surnommé : Mammone !
— L'on disait cela, murmura le bravo d'une voix alléréc. I — Oui. —Mais est-ce vrai, Beppo. dites-moi, est-ce bien
vrai qu'il y ait à Venise des hommes capables de tuer pour de, l'argent? — Moi, je ne puis" le croire.
— C'est vrai, c'est bien vrai.
— Et la justice les laisse vivre ?
— Oui. — La justice ! qu'est-ce que la justice humaine ?
— Et la malédiction du ciel ne s'appesantit pas sur eux?
— Peut-être.
— Oh I je ne suis qu'une faible femme , mais si mes prières sont entendues là-haut, mon Dieu, maudissez-les !
— Taisez-vous, Pépita, taisez-vous ! — Enfant, votre bouche est pure et ne doit adresser au ciel que des prières de pardon. — Ne maudissez jamais 1 — Dieu ne peut-il pas faire grâce? — Et savez-vous, d'ailleurs, ce que souffrent ces hommes? — Connaissez-vous leurs remords? N'ignorez-vous pas si une terrible fatalité s'appesantit sur eux et leur dit ; Du sang I du sang !
En parlant de la sorte, Mammone était devenu paie comme un linceul.
— Vous pouvez avoir raison, Beppo, — répliqua la jeune fille après un moment de silence, — mais, pour de tels crimes, je suis sans pitié! — Je comprends qu'on frappe par haine, — je suis Italienne ! — Je comprends qu'on frappe par vengeance. — El je crois que Dieu peut pardonner. Mais tuer pour de l'or! — comprenez-vous cela, Beppo?
— Et si c'est un désir de vengeance qui pousse le bras du bravo, — si la haine pour toute la caste des nobles orgueilleux le décide à leur vendre son stylet, afin qu'ils se détruisent les uns les autres; — s'il révéla liberté; s'il frappe les puissants pour être libre! — comprenez-vous cela, Pépita?
— Non, car ces projets de liberté, de haine cl de vengeance, ne peuvent vivre avec l'amour du gain dans le cœur du bravo maudit.
— Peut-être.
Ronzo prononça ces mots d'une voix tellement étrange, que Pépita ne put s'empêcher de jeler les yeux sur lui.
— Pourquoi vous attrister par des paroles sinistres, Pépita?— reprit le bravo. — Pourquoi, quand nous sommes ensemble, parler de meurtre el de sang? — Ne vaut-il pas bien mieux penser à notre amour, dites-moi?
— Oui, Beppo, mais c'est vous qui, depuis longtemps, ne vous occupez plus de notre mariage.
— Parce que maintenant il est impossible.
— Et pourquoi ?
— J'aime votre père, vous le savez, comme si j'élais son fils, Pépila, et cependant, tant que Dieu n'aura pas mis 6a à
do
LE ÛÔMmo ROUGE.
SCS longues souffrances, éa l'appelant à lui, nous ne pouvons être unis.
— Je ne comprends pas cette nécessité de mêler des larmes à notre bonheur, et de ne pouvoir porter la couronne d'épousde sans une robe de deuil; mais enfin j'attendrai, Beppo ! — J'attendrai et je prierai.
En ce moment on entendit du bruit dans la première pièce. et Renzo se hâta de remettre son masque. — C'était une voisine qui venait demander des nouvelles du pèrô de Pépita, et qui sortit presque aussitôt.
Expliquons en quelques mots la liaison du bravo cl de la jeune fille, et l'ignorance de celte dernière sur l'affreuse industrie de son fiancé.
Le véritable nom du redoutable Vénitien était Beppo Canli; — son nom de guerre était Lorenzo, dont, par une abréviation habituelle en Italie, on av.iit fait Renzo, — et Mammone, nous le savons déjà, son surnom.
La famille dont il Mammone était le dernier rejeton tenait par quelques liens de parenté à celi > de Piétro, le père de Pépita.
Le jeune Beppo avait grandi sous les yeux du soldat, qui l'avait pris en tendre affection. Une paralysie, suite de ses longues campagnes et de ses nombreuses blessures, vint clouer Piétro sur son fauteuil et laisser Beppo abandonné à lui-même avec une àme ardente et pleine d'énergie , pouvant se perler avec une égale impétuosité aux bonnes comme aux mauvaises actions. Une direction sage l'eut fait marcher dans une voie honorable et droite : la fatalité le poussa au crime. — Nous disons la fatalité, car ce fut un incident vulgaire qui décida de toute sa vie et voua son avenir au mal.
Ua riche seigneur venait de lui succéder dans les bonnes grâces d'une belle fuie.
Avec une tête moins bouillante, Beppo aurait remercié tout bas la courtisane de son aumône amoureuse et se serait éloigné sans bruit.
11 voulut faire du scandale, et fut honteusement chassé par les gens de son ex-maitresse.
Ce jour-là, pour la première fois, Beppo rêva la vengeance, mais la vengeance loyale cl franche.
Il alla le lendemain cliez son rival de hasard, et lui proposi un duel.
Le gentilhomme le crut fou, et le fit mettre à la porte par ses laquais.
De ce jour, sa haine pour un seul rejaillit sur la caste entière. — Une profonde horreur pour tojte richesse et pour toute aristocratie s'empara de son âme et subjugna sa pensée. — De ce jour, il prit place dans les rangs des bravi.
Ses rapports avec Piétro et Pépita ne furent point interrompus. — Son affection de frère pour la jeune fille devint peu à peu un amour de liancé, un amour qui remplit son fttne, et bien souvent le poursuivit comme un remords au milieu de ses abominables exploits.
Il eut peur de la justice divine !
Il se dit que le ciel ne pouvait permettre l'union de tant d'innocence et de pureté avec tant de scélératesse et d'infamie !
Il voulut s'arrêter, mais on vain ! — La pente était rapide, et, comme il le disait tout à l'Iieure à Pépita, le sang appelait le sang !
Il éloignait donc son mariage et comptait, après la mort de Piétro, jeter son siylot dans la mer et emmener la jeune fille dans quelque pays lointain où son sanglant renom ne serait pas encore parvenu !
Rien n'était plus simple, du reste, que l'ignorance de Pépita à son égard : — elle sortait à peine, ne connaissait personne. — Renzo venait toujours masqué, et pour expliquer celte circonstance à la jeune fille, il lui avait dit que, s'étant compromis dans une affaire de contrebande, il ne pouvait se montrer à visage découvert !
La naive enfant ne connut pas même l'ombre d'un doute ou d'un soupçon.
tin moment interrompue, la conversation des jeunes gens reprit et continua quelque temps encore, puis le bravo dit adieu à sa bien-aimée, et sortit en jetant autour de lui un regard circonspect avant de s'avancer sur le quai.
Il aperçut à peu de distance, et s'adossant à la muraille, un homme vêtu comme lui, et comme lui masqué, qui semblait examiner avec attention la porte de la maisoa de Péjiita.
Renzo fil quelques pas.
L'homme masqué le suivit.
Renzo s'arrêta.
L'inconnu s'arrêta de même.
Il se mit à marcher.
L'inconnu reprit aussitôt sa marche.
Le bravo, voyant ce manège, revint sur ses pas, s'arrêta en face de l'individu qui paraissait s'attacher à lui, et lui dit :
— Que voulez-vous ?
— Pas la moindre chose.
— Vous me suivez , pourtant '
— Moi?...
— Oui.
— Je ne vous suis pas !
— Alors, passez votre chemin !
— El de quel droit me parlez-vous ainsi? Le quai ne vous appartient pas plus qu'à moi, je pense!
— Vous êtes un espion !
— Qu>! vous importe ?
— Rien, si vous ne vous occupez pas de moi ; — mais souvenez- vous de ceci : — Ne me suivez pas, ne cherchez pas à savoir qui je suis , d'où je viens, ni où je vais, car il vous arriverait malheur !
Et le bravo, s'éloignant rapidement, se jeta dans une petite barque amarrée par lui mn loin de là , décrivit quelques circuits au milieu des gondo'es, ôta son masque, changea de toque, et revint sur le quai sans avoir remarqué qu'il avait élé suivi dans tous ses détours par une barqu) exactement semblable à la sienne et montée par un seul homme.
L'inconnu n'était plus là, mais cinq minutes après, Grizzo rejoignait sur la Piazctta son maître encore déguisé, et lui disait :
— Oh ! signor, signer, prenez garde à vnu< '
— l'ourquoi ?
— Vous ne savez pas quel est l'amant de Pépita '
— Eh bien '
— Eh bien ! c'est Renzo Mammone '
LE DOMINO ROUGE
lE DU El..
Comme on le pense bien, Georges de Chivry n'oublia point le lendemain soir la scîrénade promise à la belle Hôléna. Il loua donc pour la soirée un certain nombre de musiciens, les fît ranger sur une grande barque, et monld sur une autre gondole, les dirigea du côt<î du palais Fornasari.
Que l'on juge de sa surprise et de son mécontentement, quand, en arrivant il vit la place prise par un gentilhomme vêtu de noir et masqué qui roucoulait de son mieux.
Georges fit manœuvrer de manière à aborder la gondole rivale, et dit au premier arrivé :
— Vous vous trompez sans doute de balcon, cavalier!
— Je ne me trompe nullement, signire!
— Eu ce cas, comme vous perdez votre temps et vos chansons, faites-moi le plaisir de jouer des rames et de porter ailleurs vos langoureuses mélodies.
— J'allais vous faire la même demande.
— Savez-vous que ceci est une insulte, monsieur?
— Pas le moins du monde, signore'
— Enfin, l'un de nous est de trop ici !
— C'est ce que je pense.
— Alors nous partirons ensemble ! vous avez votre épée?
— Oui, signore.
— Je suis à vous. — Une minute cependant, je vous prie ! El le chevaleresque français, no voulant pas s'éloigner
sans avoir fait acte de galanterie , donua l'ordre à ses musiciens de préluder. Puis, s'inspiraul de la circonstance, il improvisa el chanta le couplel suivant, détestable, mais excusable :
Quo l'attente, Ma charmante, Ne vous fasse point pâlir !
Ma gondole Glisse et vole, Vous allez la voir courir!
Sans entendre Ma voix tendre, Pourriez-vous vous endormir?
L'espérance Me devance, Bientôt je vais revenir !
Les deux barques partirent, et, après quelques minutes d'une course rapide, arrivèrent au quai désert dont nous avons parlé dtfj;\ à propos du bravo Mammone. Les rivaux
s'avancèrent jusqu'à un endroit qu'éclairaient les rayons de la lune.
Un homme que l'ombre projetée par la masse du palais avait caché jusque-là, s'avança silencieusement vers eux; mais quand il les eut vus tirer leurs épécs et jelêï léûfs manteaux à terre, il s'éloigna en murmurant :
— Us n'ont pas besoin de moi !
C'était Renzo.
Georges se mit en garde. Son adversaire Timila. Lès lames se croisèrent, el la lumière, tombant sur leur acier poli , sembla faire jaillir des étincelles dont s'illumina la pénombre.
Déjà quelques passes venaient d'être échangées avec une adresse presque égale, quand le Français sentit lout à coup l'épée du Vénitien trembler en frappant la sienne, et le vit rompre d'une semelle.
— Que faites-vous? lui cria-t-il. Êles-vous gentilhomme? Le Vénitien, à celte parole , sembla reprendre un peu de
fermeté; mais bientôt la frayeur l'emporta, et il continua de rompre et finit par tourner le dos, laissant son manteau sur le terrain.
— Vous n'êtes qu'un lâche ! un lâche éhonté ! Ini cria Georges.
L'autre entendit à merveille, mais il n'en courut que plus vile, et sautant dans sa gondole, il s'éloigna comme une flèche.
On a, nous le pensons, deviné Camille.
— Français damné ! disait-il à part lui, spadassin maudit ! faut-il que je n'aie pas eu assez de cœur pour l'enfoncer trois pouces de ma dague dans la poitrine! Mais patience! patience ! il y a des bravi à Venise !
Georges fut achever tranquillement sa sérénade sous les fenêtres du palais Fornasari.
Laissons un instant de côté le baron de Chivry, Héléna et les amours patriciennes pour nous occuper de la charmante cl pauvre Pépita.
Camillo était sans contredit plus habile séducteur que duelliste courageux, aussi ne négligea-t-il rien de ce qui pouvait lui rendre plus facile la conquête de la jeune fille.
D'abord, et déjà sans doute on a deviné son plan en l'entendant demander à Grizzo, dans l'un des premiers chapitres de cotte histoire, un costume complet de pêcheur; d'abord, disons-nous, revêtu de la livrée du peuple, il chercha tous les moyens de se rapprocher de la fiancée du bravo. C'était difficile, mais à quoi ne réussissent pas les roueries d'un Don Juan de piofcssion?
Chaque jour Pépita, si par hasard elle mettait le pied sur le seuil de la porte, apercevait la figure du pêcheur inconnu, et peu à pou elle ne put s'empêcher d'admirer celte beauté délicate et patricienne, plus remarquable peut-être sous les rudes vêtements que sous le velours et la soie.
Et puis ce beau jeune homme rêveur, il était là pour elle. Elle n'en pouvait douter, car il s'éloignait l'air joyeux sitôt qu'il l'avait entrevue.
Pépita en arriva bientôt à ne plus pouvoir penser à son fiancé sans évoquer h figure pâle et charmante du pécheur mystérieux, à côté du visage bruni de Beppo. Puis les deux images apparurent ensemble, puis enfin celle de Beppo n'arriva plus que la seconde. — Elle aima Camille el elle le lui
LE DOMINO ROUGE
dit, mais elle lui déclara en même temps qu'elle n'appartiendrait jamais qu'à l'homme qui la mènerait fi l'autel.
Le gentilhomme , fort incrédule à l'endroit de l'honneur des femmes, prit cela pour les derniers efforts d'une résistance expirante.
Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi.
Mammone , presque chaque jour, venait passer quelques instants à !a petite maison du vieux soldat. Pépita, qui jadis avait pris pour de l'amour le sentiment d'affection qui l'attirait ver» Beppo, sentait se dissiper cette illusion, cl chaque fois qu'elle se trouvait en présence de son fiancé, sa froideur et son embarras se trahissaient de plus en plu5.
Beppo remarquait ce trouble et celte indifférence, et s'en affligeait profondément, mais sans en deviner la csuse.
Un bruit vague, et qui peu à peu prit de la consislancc, se répandit dans l'aristocratie vénitienne. Chacun parla, d'abord comme d'une chose possible, ensuite comme d'une chose certaine, du mariage d'Héléna Fornasari avec le jeune et beau Français.
Ce bruit parvint à Camille, qui ne le crut nullement fondé, mais qui pourtant résolut d'offrir en toute hftte ses hommages et sa personne à la riche patricienne , afin de ne point laisser à quelque rival le temps de prendre les devants.
Donc, un beau soir, il dit à Grizzo d'envoyer sa plus belle gondole, pavoisée de ses plus riches tentures , stationner dans la Giudecca, tout près de la place Saint-Marc, afin de se rendre au palais Fornasari dès qu'il aurait fait quelques tours dans la foule, ainsi que l'exigeait la mode.
Ces ordres furent exécutés, et Camillo, suivi de son valet, se disposait à gagner sa barque, dont les oisifs promeneurs admiraient depuis le bord du canal l'équipage resplendissant, quand il entendit pousser un cri tout près de lui , et quand une femme, se suspendant à son bras, saft'aissa tout à coup. — Il se retourna surpris, et vit à son côlé la pâle Pépita évanouie.
Elle venait de reconnaître, dans le brillant seigneur, le lazzarone qui chaque jour promettait de l'épouser!
— Quel contre-temps! — s'écria Camillo. — Maudit soit le sort qui conduit en ce moment celle folle enfant sur mon passage! — Qu'en faire? — Grizzo!
— Signore?
— Mets un masque à celte pclilc , porte-la dans li gondole et retournons au palais. — VoihX le peuple qui déjà s'amasse autour de nous !
Grizzo souleva la jeune (ille dans ses bras , traversa la foule ci descendit dans la barque, dont il ferma les rideaux. Camillo se tint debout près du dais, et les rameurs battant l'eau rapidement et en mesure , arrivèrent bienlOl à la demeure du comle.
— Où suis-je? — demanda Pépita en reprenant connaissance.
— Chez moi, mon ange! — répondit Camilio.
— Chez vous! Et qui éles-vous?
Ln jeune fille, en prononçant ces mots, écarta les cheveux qui voilaient ses yeux, fixa son regard effrayé sur le comle, et s'écria :
k— Oh! je vous reconnais! — Je me souviens! — Vous m'avez trompée, monseigneur! je veux partir!
— Pourquoi partir, ma charmante? Pourquoi partir si vile?
— Mon père se meurt , signore !
— Attendez du moins un instant, — répondit Camillo en la retenant.
— Ne me touchez pas ! ! !
— Mais que vous ai-je fait?
— Ce que vous m'avez fait? — Santa Maria, il le demande! Mais vous m'avez indignement trompée en vous faisant passer pour un humble pêcheur, en me disant que vous m'aimiez, que vous m'épouseriez! tandis que maintenant!... Oh! que je suis malheureuse!
— Voyons, Pépita, apaisez-vous'
— Non ! non ! je veux partir !
— Vous serez libre quand vous m'aurez écouté. — Tout mon crime est de vous aimer, Pi'pita. Vous souvenez-vous d'un soir oii vous attendiez une barque près du port? C'est en ce moment que je vous rcmari]uai pour la première fois, c'est en ce moment que commcça mon amour. — Je vous fis suivre. Je sus combien vous étiez sage et pure, je sus que je serais infailliblement repoussé par vous si je me présentais comme un noble vénitien , et pour vous plaire, pour toucher votre cœur, je pris les humbles vêlements d'un homme du peuple... Qu'importe mon rang, après tout? Le grand seigneur vous aime , Pépita , comme vous aimait le lazzarone I
— Oli ! mon Dieu! — répétait la jeune fille, qui pleurait et n'avait qu'à peine entendu le discours de Camillo. — Oh! mon Dieu! et c'est pour cet homme que j'ai méprisé l'affection de mon fiancé, du pauvre Beppo?
— Votre fiancé! — répliqua Camillo d'un ton railleur, osez-vous parler de votre fiancé?
— Et pourquoi donc n'en parlerais-je point?
— Mais savcz-vous son nom, seulement? — Savcz-vous son état?
— Raillez-vous, signore? — Mon fiancé est un gondolier cl se nomme Beppo Canti '
— Votre fiancé est un bravo et s'appelle Renzo-le-Démon !
— Vous mentez!
— Non, Pépita, et si vous voulez la preuve de ce que j'avance, vous l'aurez dans un instant.
— La preuve?
— Oui.
— Donnez !
— Vous savez, n'est-ce pas, que Mammone attend chaque soir près de l'arche du pont des Soupirs ceux qui viennent acheler son slylcl?
— Je le sais!
— Mettez un masque, prenez mon bras cl venez!
— Vous êtes donc mon mauvais génie?
— Je suis voire adorateur, Pépita !
— Parlons!
Camillo jeta sur son épaule un manteau de couleur sombre, se masqua el sortit avec la fille de Piéiro.
Pendant le trajet, depuis le palais Cavalcanli jusqu'au pont des Soupirs, Pépita, profondément absorbée, ne dit p.is inie parole, malgré les efforts de Camillo pour la di.strairc el l'arracher à sa préoccupation. Mais, une fois qu'ils eurent <|Mitlé la gondole et monté sur le quai, elle entraîna son guide avec une vitesse fiévreuse.
Uenio était h son posle.
LE DOMINO ROUGE
Camillo sentit le bras de Pépita trembler violemment sur le sien en passant devant lui.
— Eh bien ? demanda-t-il, quand ils eurent fait quelques pas encore.
P(!pita ne répondit point, mais, quittant le bras du noble stupéfait, elle repassa devant le bravo sans lui jeter un regard, et disparut dans la foule.
— Elle m'appartiendra! — se dit Camillo en rejoignant sa gondole.
— Où va Votre Seigneurie? — demanda Grizzo.
— Au palais Fornasari!
Camillo sauta légèrement de sa barque sur les degrés de marbre, passa sous le portique, monta l'escalier et dit avec un superbe aplomb au laquais qu'il rencontra dans l'antichambre :
— La signera Héléna m'attend ; annoncez, je vous prie, don Camillo Cavalcanti.
L'instant d'après, il était introduit dans le boudoir de la jeune femme, que son arrivée imprévue surprit désagréablement, mais qui cependant sut prendre assez sur ellemême pour sourire à demi, et dire, en faisant au visiteur importun un salut poli, mais froid :
— A quoi dois-je attribuer le plaisir inattendu de recevoir aujourd'hui Votre Seigneurie?
Cette question montrait clairement que la jeune femme trouvait assez extraordinaire chez^ elle la présence de Camillo; pourtant, ce dernier jugea convenable de brusquer sa déclaration ; il répondit d'une voix que la crainte de ne pas réussir faisait trembler d'une manière assez bien appropriée à la circonstance :
— Vous devez ma visite, signora, au désir de voir enfin cesser mon tourment! Depuis longtemps je vous aime, sans même «avoir si je puis conserver l'espérance. Vous savez qui je suis. — Mon nom passe pour l'un des plus beaux de Venise. — Ma famille tient une place brillante dans toutes les pages de l'histoire de notre république. Ma fortune pourrait être plus considérable, il est vrai ; mais il est bon d'avoir semé dans la jeunesse toutes les jouissances de la vie, et mes dissipations passées vous sont un sûr garant de ma sagesse à venir.
— Oii voulez-vous en venir? demanda Héléna, d'une voix où perçait l'ironie mal contenue.
— A vous offrir mon cœur, signora, en vous demandant votre amour et votre main.
i;,,Et tout en disant ces paroles, Camillo mit un genou en terre devant la jeune femme.
— Je vous ai laissé parler jusqu'au bout, signor Camillo,
répondit cette dernière, parce qu'il me convenait de connaitre en une seule fois toutes vos prétentions pour les détruire toutes d'un seul coup. — Vous me parlez d'amour et vous me demandez ma main. — Mais dites-moi, je vous prie, seigneur, jamais la voix publique n'a-l-elle prononcé devant vanl vous, à côté de mon nom, le nom du baron de Chivry ?
— Je ne comprends pas, signora, quel rapport...
— Et n'a-t-on jamais ajouté qu'il doit m'épouser dans un mois.
— Ainsi, c'est un aventurier fran(;ais que vous préférez, signora, au descendant, à l'héritier des doges? Ainsi, ce bonheur que j'espérais, sera le partage d'un inconnu à peine gentilhomme...
— Signor Camillo, interrompit Héléna d'une voix sévère, ne parlez pas ainsi ! ce que vous venez de dire de Georges de Chivry absent, vous n'oseriez le répéter s'il était là pour se défendre !
— Je n'oserais, signora?
— Non, signor, vous n'oseriez !
— Je le répéterais au baron de Chivry lui-même.
— Répétez-le donc, car le voici !
Héléna et le Vénitien tournèrent en même temps la tête vers la porte d'où partaient ces paroles, et tous deux virent la tapisserie s'écarter pour laisser passer Georges de Chivry souriant et calme.
— Salut, Héléna! salut, ma belle souveraine ! dit-il en prenant avec une exquise galanterie la main de la Vénitienne, et en la portant à ses lèvres. Salut aussi, signor Camillo, et permettez à l'aventurier français, à l'inconnu à peine gentilhomme, de complimenter l'héritier des doges sur l'heureuse et non sanglante issue de son duel du pont des Soupirs.
— Que voulez-vous dire? demanda Camillo d'une voix agitée, tandis qu'un trouble extraordinaire se peignait sur sa figure.
— Je veux dire, monsieur, — répondit Georges de Chivry en se posant en face de lui, la tête haute et les bras croisés sur la poitrine, — je 'veux dire que l'autre jour j'ai trouvé sur les canaux, juste en face de ce palais, un homme que je croyais brave, et qui n'était qu'un lâche. — J'ai fait l'honneur à ce lâche de croiser mon épée contre la sienne, et ce lâche s'est enfui.
— Quel était cet homme? — murmura Camillo.
— Cet homme était masque, et pourtant je l'ai reconnu, et tout en le reconnaissant j'hésitais à publier son nom, parce que ce nom est illustre, — parce qu'il porte un blason, jusqu'à lui sans tache, sur une poitrine où ne bat pas de cœur. — Cet homme, ce noble, — ce lâche, c'est vous !
Camillo pâlit affreusement et mit la main sur la garde de son épée. — Georges vit ce mouvement et sourit.
— Pas de comédies, monsieur, — continua-t-il , à quoi bon toucher cette arme, vous n'oserez pas la tirer. — Votre main manie sans doute la guitare avec plus de succès que l'épée. — Bornez-vous à faire des conquêtes, et ne chantez plus vos galantes canzonnettes aux belles fiancées des gentilshommes de France. — Si vous le permettez, Héléna, ajouta Georges en se tournant vers sa maltresse, — j'accompagnerai monsieur jusqu'à la porte de vos appartements.
Héléna fil un signe approbatif ; Georges souleva la portière,
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et, saluant avec grâce, fil passer devant lui Camillo, qui sortit sans prononcer une seule parole.
— J'ai peur, Georges, j'ai bien peur! dit Héléna, quand M. de Cliivry fut de retour auprès d'elle.
— Peur de quoi, ma belle Qancée ?
— De cet honame. Vous l'avez cruellemeut blessé dans son amour et dans son orgueil. — Il est lâche, c'est vrai , mais il est adroit, rusé, vindicatif. — Ce a'esl pas son épée, c'est son poignard que je crains. — Ecoutez, Georges, avançons le jour de notre mariage, et sitôt après, je vous en prie, quittons Venise pour votre France. — Le voulez-vous, dites-moi, Georges ?
— Si je le veux, Héléna! quand vous itUez au-devant de mes plus ardents désirs, quand vous hâtez l'heure de vous posséder et de revoir mon pays 1
— Alors, monsieur mon mari, à huil jours s'il vous plail, la fête de mes noces, et qu'elle soit brillante, entendezvous, car je veux qu'on en parle bien longtemps à Venise.
— Elle sera brillante, et l'on en parlera.
Camillo était sorti du palais Fornasari sans prononcer une parole, mais dans son âme grondait le tonnerre de la vengeance. Il s'élança dans sa gondole, se fil conduire à l'escalier du pont des Soupirs et courut jusqu'à l'endroit où le bravo Mammone se tenait d'ordinaire.
11 trouva celle place déserte. — Voici ce qui s'était passé :
Tandis que Camillo subissait au palais Fornasari un échec humiliant, Dcppo, quittant son poste funèbre, gagnait la petite maison du quai de la Madone.
Comme d'habitude, le loquet de la première porte céJa facilement sous sa main; comme d'habitude, il pénétra dans la seconde pièce, mais là, ce ne fut pas comme d'habitude, par un doux regard, par un sourire qu'il fut accueilli.
Le père de Pépita dormait dans son fauteuil , mais la pâleur livide de son front, ses bras raidis et tonibanl de chaque côté, sans se reposer sur les appuis du vieux meuble; son chapelet échappé de sa main , tout disait qu'il dormait du sommeil de la mort.
Pépita, agenouillée auprès de lui, la tête renversée et cachée dans ses deux mains, sanglotait convulsivement.
Au moment où Beppo entra, elle passa les mains sur son front comme pour en écarter les cheveux qui le voilaient. Ella se releva vivement; la colère, en une seconde, remplaça la douleur dans ses yeux, et, sans dire un seul mot, elle montra la porte à Beppo d'un geste plein de mépris.
— Qn'avea-vous , Pépita ? demanda le jeune homme. Qu'cst-il arrivé à votre pèret Pourquoi nie chassez-vous ?
— Pourquoi je tous chasse ? Devant le cadavre de mon père, vou-s osez demander pourquoi je vous chasse, Mammone I
En enlcndanl Pépita prononcer oe nom , qui prouvait qu'elle savaili bout, lo bravo tressaillit; un ori comprimé s'échappa de sa (loitria.c, cl il murmura:
— Qui m'a l^talu?
— Un homme qi)i. m'oimo, entcndoa^vous , Mimmone ? an homme à qui je disais ; « Je ne \mn vous app.^rtenir, je suis fiancée à Dcppo Canli , un noble cceur ! > Uu noble cœur, v()|js!l! — comme voiis deviez rire de moi, Mammone!
— Pépita! PépiU!
— El cq seigneur, — car c'esl un seigneur, — m'a répondu : % Beppo C«ali, voUotianc^, o« noblo oooar, ao porte
pas le même nom pour tous : — la foule l'appelle Renzo-le- Dé.Tion; regardez plutôt, le voilà. »
— Cel homme, Pépita? diles-moi le nom de cet homme'
— Vous irez le tuer, n'est-ce pas? me prenez-vous donc pour la pourvoyeuse d'un bravo ?
— Son nom ! répéta Beppo d'une voix sourde et haletante, — et , prenant dans sa main droite l'avant-bras de la jeune fille, il le serra si violemment, qu'elle ne put contenir une exclamation de douleur.
— Vous ne le saurez pas, et si vous voulez me tuer, tuezmoi vite, assassin '
A ce dernier mot, Beppo lâcha la main de Pépita, et s'enfuit comme une bête fauve frappée par l'épieu du chasseur.
LES TROIS UOMIROS.
Il courut ainsi pendant longtemps, ne sachant oii il allait et coudoyant les passants sans les voir.
Enfin, il arriva sur la place Siial-Maro, brillamment éclairée par cent fanaux, car la nuit était venue.
Là il sentit sa tête se calmer ; il se souvint de ce qui venait de se passer.
A l'égarement de son esprit snccéih un sombre désespoir.
Tous ses rêves d'avenir étaient à jamais détruits par la fatale découverte de Pépita.
Il ne lui restait plus qu'à choisir enive la continuation de son métier sanglant et la mort.
Il choisit la mort, et d'un pas plus ferme, quoique moins rapide, il traversa la foule, qui, du reste, en le reconnaissant, s'écartait devant lui.
Bientôt il eut gagné les quais ; il passa devant la place où chaque soir son poignard était aux enchères, et monta su r le pont des Soupirs.
Sa résolution était bien arrêtée. Il allait chercher la mon dans l'eau tranquille et noire du canal Orfano; mais, su moment de jeter son corps dans les ondes et son âme dans 1 éternilé, il s'arrêta pour revoir encore une foi î le ciel de celte belle Venise qu'il aimait en la maudissant.
C'était bien lo ciel de l'Italie, c'est-â-dirc un dôme d'un bleu sombre, somd de- myriades de lucioles scintillantes.
Sous la molle olarté de la lune, apparaissaient au loin fcs dômes des églises, les balcons des palais.
Sur loa canaux glissaient rapidement les agiles goniloles, portant leur fanal comme une éliile su f>«nt, et d'instant en inslAiil venaient jusqu'au bravo, avec la brise rafraîchie du soir, les accords joyeux des folles sérénade».
Dcppo jetait sur tout cela le triste cl dernier regard du mourant, quand une main se posa sur son épaule, et uoe voiji lui dit:
LE DOMINO ROUGE
•^ Renzo Mnmmone a donc bion du lemps à perdre, que ceux qui veulent lui parler le cherchent en vain à sa place ordinaire, et le rencontrent, par hasard, plongé dans quelque amoiircuse rÔTCrie, et s'oubliant sur le pont des Soupirs?
— Que me veut Votre Seigneurie? demanda Mammone en reconnaissant Camillo.
— Te proposer cent sequins pour un coup de poignard.
— Mon poignard n'est plus à vendre, et le bras qui s'en servait sera glacé dans dix minutes.
— Le tribunal des Dix t'aurait-il condamné?
— Un tribunal plus inexorable a prononcé ma mort, et c'est moi qui suis tout à la fois et le juge et l'exécuteur.
— Et quoi donc te pousse à cet acte de désespoir? — Ce n'est pas la misère, l'or ne l'a jamais manqué, et d'ailleurs lu refuses celui que je viens de l'offrir. — Tu es jeune, tu es beau, et tes amours doivent être heureuses...
— Assez, seigneur Camillo, ne cherchez pas à savoir mon secret. — Passez votre chemin, et dites aux Vénitiens que Renzo Mammone n'est plus, car vous êtes le dernier homme qui l'aurez vu vivant.
— Peut-être !
— Que voulez-vous dire?
— Ecoute colle histoire, et nous verrons après si tu veux toujours mourir.
— Une his'oire... à moi... en ce moment... raillez-vous?
— Ecoule. — 11 y avait dans Venise un bravo redouté ; ce bravo aimait une jeune fille qui, ne sachant ni son véritable nom, ni son véritable état, semblait aussi l'aimer. — Un beau seigneur se mit un jour en tête de plaire \ la fiancée du bravo. Il y parvint facilement, et, dans les derniers efforts d'une résistance expirante, la jeune fille lui dit : «Je ne puis être à vous, un terrible serment me lie à mon fiancé. — Viens avec moi, dit le beau seigneur à la naïve enfant, tu jugeras ce qu'est ton fiancé, et tu sauras si lu peux briser le serment qui te lie au bravo maudit, m La jeune fille ne voulait pas croire d'abord, mais elle vit enfin la vérité et ne résista plus...
Pendant ce récit, une sueur froide coulait sur le visage contracté de Beppo, et quand Camillo se tut, c'est à peine s'il put demander d'une voix strangulée par la colère et l'émotion :
— Et comment savez-vous cela?
— Je sais cela, parce qu'il y a cinq minutes, l'homme qui l'a pris Pépita, et qui m'enlève, à moi aussi, celle que j'aime, se vantait hautement, sur le cours du Lido, d'avoir séduit la maitressc de Mammone le bravo. — Cet hemme est notre ennemi commun, c'est contre lui que je voulais l'armer.
— Je suis à vous corps et âme. Mais son nom! — ditesmoi son nom.
— Le baron Georges de Chivry, un Français.
— Dans une heure il aura vécu !
— Non, Renzo! — du calme, — laisse-moi te guider aujourd'hui. — Il nous faut une vengeance, mais il nous la faut plus terrible '
Une semaine s'était écoulée. On avait célébré le matin le mariage de Georges et d'Héléna, et c'était grande félcle soir au palais Fornasari.
Les prépar:\tifs ordonnés pour le bal surpissaienl lout ce dont on se rappelait de mémoire d'homme à Venise.
Les seigneurs et les belles dames avaient employé les huit jours qui précédaient la féie à se procurer de riches et brillantes parures, car dona Iléléna avait décidé que le bal de ses noces serait un bal masqué.
Les gondoles se pressaient au débarcadère du palais, cl sur les marches de marbre blanc se posaient incessamment les jolis pieds des belles Vénitiennes.
Le velours et le dimas ruisselaient, l'or et les diamant.s scintillaient de toute part.
Les gorges superbes des nobles filles de l'Adriatique faisaient craquer les corsages de salin.
Les perles rehaussaient de leur éclat nacré les noires chevelures et les brunes épaules qu'aimait tant à peiudre Titien.
Iléléna et Georges de Chivry seuls n'étaient pas masqué».
Héléna était vôtue de blanc avec des nœuds rouges dans ses beaux cheveux.
Georges portait le costume de mode alors à la cour de France.
Minuit allait bientôt sonner.
Une gondole noire, conduiie par quatre rameurs, s'arrêta devant le palais.
Deux hommes en sortirent, revêtus de dominos noLi-s. soutenant chacun par le bras un troisième personnage enveloppé dans les larges plis d'un ample domino rouge.
Tous trois étaient masqués.
Arrivés à la porte du premier salon, là où un huissier faisait démasquer pendant une seconde tous les arrivants , afin d'empêcher l'introduction de quelque intrus , l'un des dominos noirs glissa dans la main de l'huissier une bourse remplie d'or, et, en vertu de cette maxime : Qui /jaj/e bien n'est pas suspect, — sut se soustraire, lui et ses compagnons, à 1.1 formalité de rigueur.
L'entrée des trois masques fît sensation. — On s'empressa autour d'eux, on les accabla des mille questions et des mille lazzi ordinaires. — Un seul d'entre eux répondit d'une voix évidemment contrefaite, en repoussant toutes les attaques par des sarcasmes souvent amers.
Us firent ainsi le tour des salons, et parvinrent jusqu'à Héléna.
Après un salut profond, ils passèrent, et cherchèrent Georges de Chivry, autour duquel se pressait la foule des invités.
— Daignerez-vous, seigneur, dit alors celui des dominos qui prenait habituellement la parole, d^ilgnerez-vous nous accorder un instant d'audience? Il s'agiide faire passer joyeusement une heure aux nobles cavaliers réunis dans ce noble palais.
— Je suis à vous, répondit Georges de Chivry, quoique à vrai dire la joie ne me paraisse point habiter sous vos déguisements lugubres.
Le Français et les trois masques quittèrent alors les salons, et entrèrent dans un pelil boudoir dont la porte se referma sur eux.
LE DOMINO ROUGE
Au bout de cinq minutes, la porte du boudoir s'ouvrit et le trio reparut.
Les deux dominos noirs assirent la figure rouge dans un fauteuil blasonné qu'ils portèrent ensuite au milieu de l'un des salons, puis ils se mêlèrent à la foule.
Un cercle se forma presque aussitôt autour du domino rouge.
Chacun prévoyait quelque folle improvisation , quelque grotesque intermède.
Mais, trompant l'attente et la curiosité générales, la figure rouge restait immobile et muette.
En ce moment, Iléléna s'approcha du groupe, qui s'ouvrit respectueusement devant elle.
Elle arriva jusqu'au fauteuil.
— Beau domino, dit-elle, ne seriez-vous point, par aventure, quelque savant magicien venu dans notre palais pour nous révéler aujourd'hui notre fortune à venir?
Le domino ne répondit pas.
— Peut-être, poursuivit la jeune femme, pcut-élre, comme à la Sibylle de Cumes, -faut-il vous faire violence pour vous arracher des oracles?
Même silence.
— Voici ma main, lisez-y l'avenir; je le veux! je l'ordonne !
Et, tout en riant joyeusement, Hélésta. souleva la manche
rouge et flottante qui tombait jusque sur les genoux du masque.
Elle recula soudain en poussant un cri de terreur.
La main qu'elle venait de toucher était inerte et glacée comme celle d'un mort.
On arracha le capuchon du domino sinistre , et on vit la pâle figure de Georges assassiné.
Une main habile avait porté le coup. Le stylet était entré de haut en bas, et pas une goutte de sang n'avait jailli au dehors.
Il était facile, du reste, de reconnaître dans la blessure la trace triangulaire du stylet de Renzo Mammone.
Héléna devint folle de désespoir, mais sa folie fut un bonheur, car elle lui fit tout oublier.
Elle resta belle. Allez voir son portrait couronné de cyprès dans la galerie du palais Santa-Croce.
Renzo voulait mourir; il mourut, portant un crime de plus sur sa tête déjà si coupable.
Pépita chercha dans la religion un asile contre les séductions des beaux Vénitiens, et referma sur elle les portes d'un couvent.
Don Caniillo ne fut point puni par la justice humaine.
La justice de Dieu, sans doute, se le réservait tout entier.