‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 36 sur 76 · EXHUMATIONS · texte numérisé non relu

EXHUMATIONS

Mais il y a une chose dont la pensée même répugne, et (|u'il estpéniljle d'avoir à discuter : c'est l'exhumation

qu'on fit subir à ces ossements liumains : troubler le repos de la tombe est un fait qui réveille toujours une idée choquante et froisse un sentiment qu'on ne doit point discuter, je veux dire le respect du aux morts, — quels qu'ils soient. Mais j'insiste sur ce dernier point. Je demande qu'ici on n'ait pas deux poids et deux mesures, et qu'au seuil du tombeau commence cette reconnaissance absolue de réy;alité dans la mort, égalité que pi'oclament volontiers les oraisons funèbres, et dont le plus souvent d'ailleurs elles sont le démenti.

Je forai remarquer d'abord que l'ancien régime n'avait guère préparé le i)Cuplo à ce respect pour la mort. Qu'on se rappelle Port-Royal profané; la maison, l'église rasées, après avoir servi quelque temps de magasin; puis les exhumations... Voici ce (ju'cn raconte M. Sainte- Beuve :

« On commença par mettre à l'abri les morts de qualité : l'exhumation des autres devait se faire avec d'autant moins de respect et de décence. Qu'on se rappelle ce qui s'était passé depuis tant d'années... la quantité de corps, d'entrailles, de cœurs, que la piété des fidèles avait envoyés reposer à Port-Royal comme eu une terre plus sainte. On a évalué à plus de trois mille les corps qui, déposés dans la suite des générations, durent être ainsi exhumés inhumainement. Pour quelques-uns que la religion des héi'itiei's ou des amis vint revendiquer et choisir, combien de hasard et de pèle-méle ! Qu'attendre des hommes grossiers chargés de déterrer confusément ces corps et de les porter en tas dans des tombereaux au cimetière voisin de Saint-Lazare? Il y avait bien un prêtre, M. Ledoux, de Saint-Nicolas du Chardonnet, chargé par le cardinal de Noailles de veiller à ce (jue les choses se passent convenablement; mais que pouvait-il seul, souvent absent, et eùt-il été présont, sur des honnnes Ijiuiuux et qui s'enhardissaient par l'ivresse à

leur dégoûtante besogne? Ainsi, ce qui avait été la vallée sainte par excellence et la cité des tombeaux n'offrit plus, durant ces mois do novembre et de décembre 1711, que la vue d'un immense charnier livré à la pioche et aux quolibets des fossoyeurs: Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange... Cette fin du songe d'Athalie se vérifia à la lettre. Des chasseurs qui traversèrent alors le vallon ont raconté qu'ils furent obligés d'écarter avec le bout de leurs fusils des chiens acharnés à des lambeaux... Dernier trait de profanation : plusieurs des tombes des religieuses, qui étaient des losanges fort larges de marbre blanc ou de pierre de liais, furent trouvées dans des cabarets et des auberges, à quelques lieues aux environs, y servant de pavés ou même de tables à boire dans la cour. Des passants scandalisés en rachetèrent quelquesunes (1). »

Et tout cela se passait en un temps de calme, à deux pas de Versailles, sous le grand roi ! » On le lui rendit trop ))ien, à ce superl)0 monarque et à toute sa race, ajoute M. Sainte-Beuve, le jour de la violation des tombes royales à Saint-Denis 1 »

Ce rapprochement était inévitable. Nous verrons plus loin s'il est rigoureusement juste. Quel crime avaient donc commis les malheureux enterrés à Port-Royal? Je n'en vois pas d'autre que d'avoir eu, sur la grâce suffisante et sur la grâce efficace, d'autres idées que le père Tellier et les jésuites, ou, si l'on veut, que Louis XIV, lequel n'entendait pas sans doute grand'chose à ces subtilités théologiques. Mais ce qui est certain, c'est que l'idée odieuse d'infliger aux morts mêmes un châtiment était si bien établie, que le titre XII de l'instruction criminelle, fixée par Louis XIV, porte sur la manière de faire le procès au cadavre ou à la mémoire d'un di'funt. Cette ordon-

(1) Pûvt-Roijal. t. V, p. 5X9.

\~2 LKS TOMlir.Al'X 1)K SAlNT-DKNIS

iiaiiro a, si je ne me trompe, réglé la matière jusqu'en 1T8*,(. Ou trouvera l'article dont je parle dans l'édition de IT.'W, pai^e l.'JS. Le proi-és peut être fait pour crime de lèseiiinjcslt' jimnnliie aa diriin', et jidiir le (liicl, riidntiridc de soimême ou la rébellion h l<i justice avec force ouverte.

Je ne fais assurément ])as un mérite à la Révolution de ne jias s'être appuyée de ee texte, qu'elle ignorait sans doute, mais qui consacrait une tradition toujours sulisistante en France et ailleurs. N'avait-on pas vu en Angleterre, une fois la royauté rétablie, les cadavres de Cromwell et de Bradshaw tirés de leurs tombeaux et accrochés à la potence de Tyburn?

Voici le procès-verbal officiel de cette dernière exhumation :

(i 30 janvier 1061.

« Les odieuses carcasses d'Olivier Cromwel, d'Ireton et de Bradshaw, traînées sur des claies jusqu'à Tyburn, ei étant arrachées de leur cercueil; là, pendues aux différents angles de ce triple arbre jusqu'au coucher du soleil ; alors descendues, décapitées, et leurs troncs infects jetés dans un trou profond au-dessous de la potence. Leurs têtes furent après cela exposées sur des pieux au sommet de Westminster-Hall (1). »

Tels sont les précédents et les exemples (pie la royauté légitime en France et en Angleterre léguai ta la Révolution, et que, heureusement, celle-ci n'a pas entièrement imités.

Il est juste, ce me semble, de se demander si, en 179."5, au milieu de l'effervescence des esprits, il était possii)le à l'autorité publique de laisser les sépultures royales suljsister dans l'église de Saint-Denis ; si elle eût réussi à les faire respecter au mémo titre i|ue toute autre tombe, et si ces mausolées devenant un oi)jet de pèlerinage,

(1) Je cite cette pièce d'après la traihicti<iii littiTnlc ciu'i'n ilomie Cliateaiil)riand. les Quatre Sliiuvts.

LKS TOMBR.\rx UV. SAINT- DKNIS 17;{

(Vidolâtric pour les uns, comme le dit alors un conventionnel, de colère et d'irritation pour les autres, il n'v aurait pas eu là une cause permanente de désordre et de scandales de toute espèce. La (juestion semlderait tort simple, s'il ne s'agissait pas de la Révolution. Car personne ne s'aviserait de blâmer la Restauration d'Angleterre d'avoir retiré des tombes royales de Westminster les corps des régicides anglais, si l'exhumation n'avait été accompagnée des cii^constances horribles que j'ai rapportées, et je ne vois pas qu'en France même la Restauration ait excité une indignation bien vive, quand elle fit retirer de ce même Saint-Denis une tombe récente qui n'appartenait pas à la dynastie capétienne. Ce dernier fait, que je préciserai plus loin, a paru même si naturel, qu'on l'ignore ou du moins qu'on n'en parle pas.

L'existence des tombes de Saint-Denis avait été plusieurs fois menacée, lorsque le l*"^ août 1703, dans une des plus sombres séances de la Convention, sous l'impression des sinistres dépéclies qui annonçaient des insurrections formidables à l'intérieur, des trahisons et des échecs répétés à la frontière, Barrère proposa un décret où se trouve l'article suivant :

" Les tombeaux et mausolées desi'i-devaut rois élevés dans l'église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux dans toute l'étendue de la République, seront détruits le 10 août (1). ..

Remarquons ici deux points :

D'abord il n'existait guère de tombes royales qu'à Paris et à Saint-Denis (2), et , en outre, quelque temps

(1) Il est certain (jue si la Convention avait voulu biaiser, elle aurait pu s'autoriser du décret de la Constituante (1790), qui interdisait toute sépulture dans les ég-lises. Le texte était Ibrniel, et l'on eût trouvé tout simple alors qu'il n'y eût pas d'exception pour les personnes royales.

(2) Trois rois seulement parmi les Capétiens manquaient aux tombes de Saint-Denis. C'étaient : IMiilippe l""", Louis "VII et Louis XI. Childebert était à .Saint-Germain des Prés, et ne fut déplacé qu'en 17Wt.

171 LKS TOMBIÎAUX DE SAI\T-DE\1S

api'ùs, Lequiiiio précisait ce qu'on oiitoiulait jiar cette destruction ; >■ Il ne faut plus, disait-il, (jue ces monumonts soient des objets d'idolâtrie pour le peuple ; mais ils doivent exister pour nourrir l'admiration des amis des arts, l'émulation et le génie des artistes (1).» On va voir, en effet, que la commission des arts veilla avec le plus grand soin à la conservation do ces monuments.

Il jiaraît que la municipalité de Saint-Denis voulut monirer du zèle, en devançant la date iixée par la Convention pour renlùvenicnt des tombes. Le maire de cette ville était un ancien prêtre ; peut-être tenait-il à faire oublier son premier état. L'ouverture des tombes commença dès le 6 août, en présence d'un délégué envoyé par la commission des arts, et dont nous avons le rappoiH très précis sur tout ce (jui fut fait pendant les Journées des G, 7 et 8 août. On peut croire que la commission ne fut j)as satisfaite de la surveillance de ce délégué ; en effet, une statue avait étél)risée, et le commissaire en convient dans son rapport : « On a été obligé, dit-il, de briser la statue couchée de Dagobert, parce qu'elle faisait partie du massif du tombeau et du mur (2). » La commission nomma immédiateroeni quatre autres commissaires, doni l'un était un des plus savants hommes de l'époque, ancien archiviste de Saint-Denis, et depuis archiviste de Saint-Germain des Prés, un ex-membre de l'Académie (les inscriptions : c'était le bénédictin dom Poirier. Nous n'avons pas moins de six ra])i)orts signés de lui. Un seul est signé de lui et do ses trois assesseurs (3) : c'est le premier. Il est daté du mercredi 11 août 1793.

(1) Séance du 7 septembre 1793.

(2) Cotte pièce (jui est aux Aroliivcs, n'est pas signée ; mais dom Poirier en ])arle, dans un de ses rapports, en des termes qui ne permettent pas d'en contester l'autlicnticité.

(3) Les trois autres commissaires étaient l'uthod, Moucliy et Moreau (ces deux derniers anciens memltrcs de l'Académie des beaux-arts). Putbod, <|ui avait été noiniiié lit- la commission des mouvements en 1790, était un am-ieu uftici.r : il ;i publié divers ouvrages de géographie

LKS TOMBEAUX DE S.MNT-DENMS 175

On voit que sur CCS lugubres scènes les documents ne manquent point (1).

et d';irt militaire. Il y a un rapport signe de ces trois commissaires ilétachés iiioiueiitanéiiicnt à Montmorency ; il est remarquable par un ■iranil nombre de fautes d'orthographe. On sait (pie la régularité de 1 orthographe était chose peu commune, même dans les lettres de personnes fort instruites (dom Poirier lui-même ne la respecte pas toujours : il écrit par exemple chapelle par deux p, faute assez singulière pour un religieux). Le rapport de ces commissaires est d'ailleurs curieux. Voici le début (jui en indique le sujet : « La counnission, étant informée par un de ses membres (pie les habitants de Montmoren(;y procédaient sans aucune précaution à la démolitian des tombeaux des Montmorency (jui sont dans l'église des ci-devant pères de l'Oratoire, a chargé ces n)èmes commissaires lie s'y transporter, pour prévenir les dégâts qui pourraient être faits à ces monuments. » Ils racontent qu'ils ont trouvé deux statues brisées (celle d'un Montmorency mort en 1531, et celle de sa femme). « Il reste le soubassement, qui est enrichi au pourtour de petites figures. » — Quand à l'autre monument, le mausolée d'Anne de Montmorency et de sa fenmie, œuvre remarquable, élevée d'après les dessins de Philibert Delorme, et qui pi'ésente dix colonnes de marbre précieux, il a été respecté. Mais » il ne doit sa conservation qu'à l'intention où était la commune de le vendre, comme nous en avons été informés par le maire, qui est encore persuadé qu'elle y est autorisée par la loi. A ce sujet, nous lui avons fait part de nos réllexions, et lui avons observé que ce monument n'étant pas un objet de culte, nous ne le jugions pas appartiMiir à la commune, |)uisqu'il a été élevé par un [larticulier ; que les liiens de ce particulier ont été confisqués lors de la décapitation du dernier duc à Toulouse, et ses biens ayant passé à cette époiiue aux Condé, ces biens se trouvent de droit appartenir à la nation. » Le rapl)ort convient que le maire n'a pas semblé convaincu par cette argumentation assez compliquée ; mais il a été obligé pourtant de se résigner et de susi>endre la vente, « ijui devait se faire sous huitaine. »

(I) Ce n'est pas tout : nous avons encore une espèce de procès-verl)al, rédigé par Alexandre Lenoir, conservateur du musée des Petits- Augustins, et qui assista à tout ce qu'il raconte, comme chargé de faire transporter ces monuments au nuisée qu'il diri.geait. Cette pièce curieuse et souvent réimprimée n'a d'ailleurs aucun caractère officiel, et ne raconte ijuc les exhumations (jui eurent lieu depuis le 12 octobre, c'est-à-dire deux mois après les premières exhumations. Ue plus, ces notes n'ayant été publiées par Lenoir que quelques années [dus tard, on peut se demander s'il n'en a point modifié le ton en (juelques parties : en elfet, les changements ini'il a apportés à la rédaction de la préface de son livre montrent (pi'il était fort sujet à varier sa rédaction selon les tcuqjs de la Convention, dont les premières éditions reconnaissent assez emphatiquement le zèle pour la propagation des lumières et la conservation des monuments de l'art, cet' éloge a fait place, sous l'Empire et sous la Restauration, à d'autres éloges bien différents. — L'histoire de ce procès-verbal serait assez piquante et suffirait pom- montrer avec quelle négligence s'écrit ()resi[ue toujours tout ce qui a rapport à la Révolution. Chateaubriand le donne, avec (juelipies suppressions et pas mal d'altérations, dans les notes du Génie du

17() LES TOMBK.vrX DK SAINT-DKNIS

Les tombeaux de Saiiil-Denis élaienl de deux sortes: les premiers étaient des mausolées, avec des statues coucliées, mais qui no pouvaient être considérées comiiie des portraits tprà partir du xiii® siècle. Les statues des pj'inces antérieurs à oette épo(|ue avaient toutes été faites au temps de saint Louis, sans aucun souci d'une ressemblance, qui alors eût été impossible. Le plus récent de ces mausolées était du xvi"^ siècle.

Quant aux tombes du xvii" et du xviii'^ siècle, elles ne présentaient aucun caractère artistique. C'étaient do lourds cercueils de plomb placés à côté les uns des autres dans la crypte, et sim[)lemont posés sur des tringles de fer. On ne s'occupa de ces dernières tombes

christinnisme^ en le faisant précéder des lignes suivantes : « Nous donnerons ici au lecteur des notes bien précieuses sur les exhumations de Saint-Denis ; elles ont été prises ])ar un reliçjioux de cette ahttii\ie, témoin oriiluire de ces cxliumaliuiis. » Récennnent cet oi)uscule a été résumé clans une jjetite édition foi't coijuette, et l'éditeur l'a fait jjrécéder d'une note ijui attril)ue naturellement l'ouvrage à un relioietix de Saint-Denis. Trompés ainsi par Chateaubriand, ipii a mis le premier cette petite erreur en circulation, des écrivains sérieux ont cherché de i|ui pourrait être ce rajjport, et ils l'ont attribué ù dom Poirier. Pour en savoir le véritable auteur, il suiïisait d'ouvrir un livre bien des fois réimprimé : c'est la Deticviption des monnments de sculpture réunis nu musée des moiuuncnls français par Alexandre Lenoir, fondateur et administrateur de ce musée. Le procès-verbal y est inséré, et, dans l'avant-proijos, on lit ceci, queje copie, page 5 de la 6" édition, publiée en l'an X : « Présent à l'exhumation des cadavres de l'abbaye de Saint- Denis, j'y ai fait des remarques intéressantes... On trouverai la Hu de cet ouvrage le procès-verbal que j'ai fait sur ces exhumations (furieuses. » En admettant (pie Chateaulwiand ait été victime d'une mystification au moment oi'i il a inséré cet opuscnde dans la première édition de son ouvrage, il est asse/. difficile de croire ipi'il n'ait i)as été plus tard averti de son erreur. Malheureusement il n'était pas très scrupuleux en pareille matière. On raconte (|ue, bien des années après, ipiand, dans ses Essais sur l'Iiistoire de France, il s'a\isa de citer d'après Froissart le mot de Pliili|)pe de Valois fugitif après Crécy, et frappant à la porte d'un château : « Ouvre/,, c'est la fortune de la France,» M. Buchon lui) fit remarquer ([ue le vrai texte de Froissart était : nOuvrez, c'est l'infortuné roi de France. » Chateaubriand sourit et dit : « Oui, mais c'est mieux comme je l'ai mis. » Et, en elfet, c'était mieux au point de vue de la légitimité... Peut-être am-a-t-il pensé de même que l'opuscule de Lemiir ligurant dans un ouvrage pieux comme le Génie du christianisme, il valait mieu.\ l'attribuer à un bon religieux, — un religieux de cette abbaye, note/, h- puint, — phiti'it qu'à uu profane ; c'était plus dramatiipie. Pia fraus !

LES TOMBEAUX DK SAINT-DHMS 177

iiu'à pailip (lu 12 octobre. Lo plomb en l'ut l'oudu iiuméiliahMiioiit, etcoiivoi'ti on l)a!l{'s.

Avant de dire ce qu'on ilt des monuments, pai"lons d'abord des tristes restes de tant <le |ii'ini»es, et de ce (|u'ils d('vinr(Mit. On a hà((^ d'en finir avec cette partie allligeante de ce récit.

Les premières tombes ouvertes étaient des toml)es fort anciennes, et qui contenaient [leu d'ossements. Une première fosse avait été « pratiquée dans le petit cimetière attenant au portail septentrional de l'église (1). » Ce fut là qu'on transporta les premiers ossements. Une autre fosse, plus vaste (2), ouverte dans le môme cimetière, reçut les débris plus récents. A mesure qu'on ouvrait chacune des tombes, les corps étalent immédiatement portés dans cette fosse. Un seul corps, le mieux conservé <le tous, — c'était celui d'Henri IV, — resta exposé pendant un jour, enveloppé dans son suaire, avant d'être inhumé de nouveau. Celui de Turenne, que la monarchie avait jugé digne de cette sépulture royale, fut aussi, en 171)3, l'objet d'un respect exceptionnel. Sa tombe, qui fut ouverte, montra son corps dans un état de dessiccation complète. Placé dans une bière de chêne, il resta quelque temps exposé dans la sacristie ; puis, de là, il fut mis en dépôt, d'aljord au Jardin des plantes, ensuite au musée des Petits-Augustins, quand on y eut installé le mausolée que Turenne avait eu à Saint-Denis ; entin, en l'an IX, son corps et son tombeau furent établis définitivement aux Invalides, par arrêté des consuls.

Les procès-verijaux des commissaires, aussi bien que les notes de Lenoir, montrent du moins que toute cette

(1) Rapport du commissaire anonyme (Archives).

(2) Lenoir en désigne ainsi remplacement : « en lias, ù druite. du ûté du nord ».

178 LES TOMBEAUX DK SAINl- DENIS

(opération s'accomplit avo'' ordre et i'éi;iilarité (1). La

(1) Les raijports de dom Poirier, écrits à l'instant même, au courant de la [ilinne, avec des ratures et des renvois, qui indiquent la jtius IjarCaite iiidiirércnce, non senlenient |)Our l'cl/^prance du stylo, mais nioMie |)ùur la netteté matérielle de l'écriture, ces rapports témoignent on même tem|)s d'une bonne fui absolue, qui ne se propose qu'une chose, l'exactitude la plus scrupuleuse. Nulle émotion, nulle exijrcssion d'un sentiment queleonijue, hormis celui de la singidarité du spectacle auipiel il vient d'assister et qui lui scmijlc très |)i'opre à intéresser la curiosité d'un savant ; nulle autre réflexion ipie r[uel(iues observations d'an'héoloLrue. Il est impossilile de parler plus froidement de ces restes de rois, si propres à éveiller en nous une émotion au moins historique, (|uel que soit le sentiment ipii nous anime à l'égard de leur mémoire. « L'opération de l'extraction des cercueils, dit-il, fournissait une matière abondante d'observations à l'anatomie et à la chimie par l'état progressif de la dissolution des coqjs humains ])endant un grand nomlire de siècles, par les din'ér(mtes manières d'eml)aumement, et la singularité d'y voir employer le vif-argent dans l'embaumement de (piel(]ues corps du xv et du commencement du xvi» siècle... Les citoyens Tourette et Pinson, invités par la commission, ont reçu leurs lettres trop tard. Ils ont beaucoup regretté (surtout le citoyen Tourette (pii, depuis longtemps, fait une étude spéciale de la composition et déconqjosition des ossements du corps humain, d'avoir manqué l'occasion unique d'observer des sujets de tout âge et de tout sexe (sic;, qui se sont succédé pendant l'espace de douze siècles, c'est-à-dire depuis le s(|uelette de Dagobert, mort on 638, jusqu'à celui du Dauphin, mort enfant en 1789. » Des sujc/.s .' c'est le mot purement scientifique qui revient sous sa jjlume : tel sujet avait conservé ses cheveux, tel autre même les « avait divisés en deux cadeneftes artistement tressées.» Voici même un passage, mais il est seid. où l'expression finit par être assez vive i)Our devenir odieuse : « L'on a trouvé des restes de diadèmes et ])oint de couronnes dans deux toml)eaux, l'un du commen(;ement du Mil» siècle, l'autre duconmiencementdti xiv. Si les tombeaux intermédiaires n'offrent ni diadèmes, ni couronnes, c'est »iue les cadavres ayant été liouillis et désossés, et les ossements rassemljlés dans de petits cercueils, n'ont pu être revêtus des ornements de la dignité qu'ils avaient possédée pendant leur vie. Dans les tombeaux des xiv" et XV siècles, on a trouvé neuf couronnes, tant de vermeil (jue de t;uivre doré... On peut observer qu'à mesure ipie le bon sens et le bon goût ont commencé à se dégager de la barljarie du moyen âge, on a senti le ridicule d'enfoidr l'or et l'argent dans le sein de la terre avec la pourriture des cadavres. Cet usage cesse au commencement du xvi« siècle. » Ce dédain pour les restes de l'homme poiu-rait être l'expression brutale d'un janséniste plein de mépris pour la chair, si la valeur île l'or et de l'argent, mise ici en contraste avec « la pourriture du cadavre », n'était (juelipie chose de fort étrange et d'assez inexplicable chez le pieux bénédictin. Il ne faudrait pas y voir une flatterie à l'égard des sentiments d'alors, une basse affectation de mépris pour la dépouille des rois : rien dans ces rapports ne dénote la moindre envie de caresser les idées dominantes, au.xquelles dom Poirier semble n'avoir été ni hostile ni favoraljle, mais tout simplement étranger. C'était un pur antiquaire, sans autre passion (pie celle «le l'étude: et c'est |jrécisément la sécheresse de cet inventaire qui en lait la \aleur inconstestable comme document historique.

durée même de ces exhumations suffirait d'ailleurs pour prouver qu'elles furent loin d'olïrii\ces scènes de profanations désordonnées et de violences indécentes que la description emphatique do Chateauhriand ferait supposer. Commencées le 6 août 1793, elles ne furent terminées que le 18 janvier ITUl. L'exécution complète du décret de la Convention n'eut pas même lieu à cette époque, car Lenoir nous raconte tome(I''% p. 159 de son grand ouvrage) que ce fut seulement en 1799 qu'il se rendit à l'église Saint-Germain des Prés (accompagné des citoyens Lehlond et Poirier, ci-devant religieux de cette abbaye et membres du comilé de conservation, >- pour y faire ouvrir le tombeau de Childebert et le faire transporter de là au musée des monuments français. »

A Saint-Denis, comme on le voit, tout se réduit à deux choses : une exhumation, suivie d'une inhumation nouvelle dans le cimetière voisin.

Sous l'empire, Napoléon, qui voulait faire revivre ii-i comme ailleurs les usages de l'antique monarchie, avait décidé que Saint-Denis serait consacré à la sépulture des princes de la famille impériale. Un seul corps y fut déposé pendant toute la durée de l'empire : ce fut celui du jeune Louis, fils du roi de Hollande, mort à six ans. La Restauration fit exhumer et transporter dans le cimetière de la ville le corps du jeune prince, « qui avait, dit une monographie royaliste, usurpé la place consacrée à la légitimité. »

Une simple réflexion :

Si, de la part de la Révolution, qui n'était pas obligée d'aimer les rois, c'était un sacrilège si abominable d'exhumer ainsi, et de porter ensuite dans le cimetière commun les corps des rois, en quoi la Restauration fut-elle plus innocente, quand elle l'imita à l'égard du jeune Louis Bonaparic, pauvre enfant qui n'avait fait de mal à

personne, et qui, aux yeux mêmes des royalistes, n'avait évidemment rien à expier que son nom ?

Veut-on avouer que le fait même de l'exhumation étant chose innocente, il ne commence à prendre un caractère coupable que quand il a pour objet les princes de la légitimité ? Soit. Mais on conviendra sans peine que la Convention avait le droit de ne point reconnaître cette distinction subite et d'ignorer ces sentiments à l'égard de la légitimité.

Ce qu'elle a fait ici du moins, elle en accepte la responsabilité entière ; elle l'a fait au grand jour, et n'a rien eu des procédés sournois des profanateurs qui devaient plus tard, au Panthéon, lilouter dans l'ombre les restes de Voltaire et de Rousseau.

Quant aux monuments eux-mêmes, le seul moyen de les préserver de toute atteinte, était de les faire considérer comme des œuvres d'art, et d'en ordonner la translation au INIusée dos monuments français, qui se formait alors. Loin de les détruire donc, la Convention les a conservés.

Il n'est pas inutile d'ajouter ici que l'église de Saint- Denis était, non une paroisse, comme elle l'a été depuis, mais une simple al)l)ayo, et, comme telle, sii|i]nimée avec toutes les abbayes du royaume, par décriMs des 12 juillet et 24 août 1790. La Constituante a seule à répoudre de ce premier fait.

En outre, la Législative avait fait enlever en 1702 tous les monuments de cuivre et de bronze de l'abbaye (1).

(1) « Nous ne parlons point ici îles iiiomiinent.s do cuivre ou de bronze qui ont été retii'és de l'église Saint-Denis au mois d'août 1 792, et

A l'époque conventionnelle, il ne restait plus que les statues et mausolées de pierre.

Ces statues, surtout les plus anciennes, avaient été déjà dégradées par le temps, et quelques-unes même par de simples curieux, à une époque antérieure à la Révolution (1).

Le soin que mettent dom Poirier et ses collègues à mentionner dans leurs rapports toutes les dégradations récentes ne permet pas de croire qu'ils en aient oublié une seule. Voici à quoi elles se réduisent :

1° La statue do Dagobert, biisée (nous en avons parlé plus haut).

2" Les deux statues de Charles VII et de sa femme, brisées; mais les deux têtes sont bien conservées.

3° La statue de Marie, fille de Charles le Bel, avait été l'étirée intacte : la tête a été séparée « et volée ».

4" « L'afïïuence des curieux a occasionné ^un accident à l'une des statues du mausolée de François P" ; deux doigts ont été cassés, mais heureusement n'ont point été volés (2). »

dont les commissaires des monuments ont lait leur rapport dans le temps, et ont demandé le remplacement ou le transport au dépôt provisoire n Archives, Rapport de dom Poirier. A ce rapport est joint en effet l'inventaire de ces monuments.

(1) « Sur la Statue de François I""", placée dans son tombeau, à l'abbaye de Saint-Denis, ouvrage admirable de René Bontemps, plus de deux mille noms ont été gravés avec des pointes. Toutes les parties de cette figure en sont couvertes. Plusieurs de ces noms sont accompagnés de dates qui remontent à l'année 1580. L'un des destructeurs, nommé Alexandre Syts, annonce qu'il est venu de Gand exprés pour placer son nom sur cette statue. On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner, ou de la manie de ces destructeurs, ou de l'incurie des moines fpii étaient alors chargés de la conservation de ces monuments. » (Hennin, Monuments frunrais, t. I, p. 137.)

(2) On peut ajouter à cette liste la figure d'im des fils de saint Louis, brisée antérieurement à cette époiiue, en 1792 (Poirier ne dit pas si c'est par accident). Cette statue faisait partie d'un ensemble de monuments qiù, de l'aljbaye de Royaumont, avaient été transiiortés à Saint- Denis par l'ordre de l'Assemblée i-onstituante, au mois d'août 1791, et |>lacés « dans la chapelle Saint-Laurent ». C'était Poirier lui-même (jui avait présidé à cette translation. Il existe aux Archives différentes pièces de lui, relatives à cette mesure, entre autres un compte des frais qu'il a dû faire, et dont il demande le remboursement.

182 I.E.S TOMBIÎAUX DIÎ SAIXT-DENIS

Ce dernier détail, cette mention d'un accident si facile à réparer, prouve jusqu'à l'évidence avec quelles précautions, étranges certes pour le temps, les commissaires de la Conventioi) présidèrent ù la conservation de ces statues de rois.

On y fit moins de façon, sans doute en 1814, quand il s'agit de descendre la statue de Napoléon du haut de la colonne Vendôme. Des forcenés, qui n'appartenaient ])as aux classes populaires, s'attelèrent à une corde, sans réussir, il est vrai, à ébranler le colosse d'airain. Les gens sages du parti blâmèrent cette manifestation incorrecte, mais convinrent en même temps que cette statue d'un pi'ince déchu ne pouvait rester plus longtemps exposée aux regards sympathiques de ceux qui restaient lidèles à sa mémoire. Aussi le préfet de police eut-il soin de faire afficher cet ordre, auquel tous les honnêtes gens d'alors applaudirejit :

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