CHAPITRE XVI
Dans ces trois rapports, Grégoire insistait particulièrement sur les détournements de livres, c'est-à-dire sur des faits qui n'avaient absolument rien du vandalisme ; ils prouvaient au contraire qu'au milieu de la confusion extrême des dépôts littéraires et scientilîques, il s'était rencontré des connaisseurs peu scrupuleux qui avaient profité des circonstances pour acquérir à vil prix, et parfois aussi par un simple vol, des ouvrages dont ils n'appréciaient que trop la valeur. Vainement la commission temporaire des arts avait-elle prescrit les moyens les plus minutieux pour préserver les dépôts de livres de toutes les causes possibles de destruction ou de détérioration, telles que l'humidité, les animaux nuisil)les, etc. Cette propriété de l'État avait rencontré des ennemis plus nuisibles encore parmi les bil)liomanes.
Quelques-unes de ces déprédations étaient déjà fort anciennes. « 11 va cinq ans, dit Grégoire, que le pillage commença par les bibliotlic(iucs où beaucoup de moines
firent un triage à leur profit. Les libraires, dont l'intérêt s'endort difficilement, profitèrent de la circonstance ; et, en 1791, beaucoup de livres volés dans les ci-devant monastères de Saint-Jean de Laon, de Saint-FarondeMeaux, furent vendus à Paris, à l'hôtel BuUion, d'après le catalogue de l'abbé ***, titre supposé pour écarter les soupçons. » Dans tout cela, on le voit, il n'y a pas trace de vandalisme ; on n'a jamais songé à traiter de Vandales les amateurs trop passionnés qui, à des époques plus récentes, ont cherché à se monter une collection de livres ou d'autographes aux dépens des établissements publics : les tribunaux ou les honnêtes gens les appellent ordinairement d'un autre nom.
Quant aux ventes de livres, faites par ordre des administrateurs, et que le rapporteur signale dans une vingtaine de localités (1), elles durent s'opérer en effet dans de très mauvaises conditions, et il est plus que probable qu'il s'y mêla beaucoup de malversations. Ce qu'il y a de certain, c'est que les administrations départementales avaient pu d'abord se croire, non seulement autorisées, mais obligées même à ces ventes, par les deux décrets de l'Assemblée législative qui ordonnent, l'un (4 août 1792), la vente des maisons religieuses ; l'autre (2 septembre 1792), celle des biens des émigrés. Toujours est-il que la Convention trouva ces biens en pleine vente ; mais, dés le premier mois de sa législature
(1) Charleville, Langres, Joigny, Aiixerre, Montivillicrs, Gournay, Carentan, Gisors, Neiifchâtel, Laigle, Lisiniix, etc. « La plupart des hommes choisis pour commissaires aux ventes sont des marchands, des fripiers qui étant par état plus capables d'apprécier les objets rares présentés aux enchères, s'assurent des bénéfices exorbitants. Pour mieux réussir, on dépareille les livres, on démonte les machines ; le tube d'un télescope se trouve séparé de son objectif, et des fripons concertés savent réunir ces pièces séparées, qu'ils ont acquises à bon marché. Lorsqu'ils redoutent la probité ou la concurrence de gens instruits, ils offrent de l'argent pour les engager à se retirer des ventes. On en cite une où ils assommèrent un enchérisseur. » (!«'■ Rapport de Grégoire).
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(10 octobre 1792), elle donna l'ordre < de surseoir ;i la vente de toute collection de livres, taldeaux et objets scientifiques », et de les réunir au chef-lieu du déparment.
Malgré toutes ces pertes, auxquelles il faut ajouter un incendie qui détruisit deux ans plus tard (en 1794) une partie de la riche bililiothèque de Saint-Germain des Prés, l'immense quantité de livres qui encombraient les divers dépôts permit à la Convention de créer dans les départements un grand nombre de bibliothèques publiques, et d'augmenter, dans une proportion considérable, les bibliothèques de Pai'is.
Le 4 pluviôse an II (21 janvier 1794), Coupé de l'Oise, chargé d'un rapport sur les bibliothèques, appela l'attention de l'Assemblée sur ces immenses collections et sur le parti qu'on en devait tirer. <' Ces trésors littéraires, dit-il, restent encore la plupart entassés comme des matériaux bruts : ils dépérissent ou sont exposés aux dilapidations. Il est temps de les disposer pour une grande destination, et d'en faire jouir tous les citoyens.» Selon le rapporteur, les bibliothèques départementales, déjà instituées, ne suffisaient pas ; il fallait multiplier ces centres d'instruction. « Des sociétés populaires expriment le vœu, qui devient général, d'établir dans chaque district une bibliothèque publique (1). » La Convention s'empressa d'adopter la proposition; aux livres qui devaient composer chacune de ces bibliothèques locales, le décret ajoutait « tous les objets pouvant servir à l'instruction, tels que : cartes, plans, tableaux, estampes, objets d'histoire naturelle, instruments de physique, médailles, etc.», qui devaient être réunis dans le môme
(1) Le district était une subdivisiuii du département. Dans l'oryanisation primitive décrétée par la Constituante, la France comprenait dès lors 555 districts. En janvier 1794, ce nombre était augmenté encore par l'annexion des nouveaux départements.
local ; et il exprimait l'espoir que ces collections s'augmenteraient par des dons et legs particuliers. C'était donc dans chaque distinct un musée joint à une bibliothèque. En même temps elle donnait ordre aux administrations de districts de dresser un catalogue de tous les livres et objets qui leur seraient contiés.
Cependant, malgré le zèle et les lumières de la commission des arts, sans cesse stimulée par le comité d'instruction publique, le travail des inventaires n'avançait pas au gré des représentants investis par la confiance de la Convention du soin de centraliser les catalogues des départements. Rien n'égale leur fiévreuse impatience et le sentiment de la responsabilité qui pèse sur eux : tant de richesses diverses, si utiles à l'insti^uction, et qu'une crise inouïe met entre les mains de la Révolution pour en faire le domaine de tous, seront-elles compromises par la négligence des agents ou les dilapidations particulières? Cette occasion unique de fonder sur tous les points de la France des centres d'instruction va-t-elle être perdue ? Grégoire se fit encore l'interprète de cette impatience généreuse, mais trop passionnée pour n'être pas souvent aveugle : son rapport sur les bibliothèques, antérieur de plusieurs mois à ses trois rapports sur le vandalisme, est curieux à tous égards. Il fut lu trois mois avant la révolution de thermidor, le 20 avril 1794 ^l^'' floréal an II) ; cette date prouve qu'aucune période de la Révolution n'a vu se refroidir l'ardeur de la Convention pour les intérêts de la science (1). Le langage même du rapporteur suffirait pour dater ce document. Grégoire ne manque pas, selon l'usage, d'intéresser à la cause des lumières les passions du moment, qui, d'ailleurs, étaient les siennes. Selon lui, la lenteur des administrations locales à terminer les inventaires tient parfois à la crainte
(1) Ce rapport, que je n'ai pas trouvé au Moniteur, a été reproduit par le DaUelin du bibliophile, 1838, p. 62.
qu'expriment quelques départements de voir une partie de ces richesses littéraires prendre le clierain de Paris. •< Vous reconnaissez là, dit le fougueux montagnard, cet esprit d'égoïsmo, ou plutôt ce fédéralisme qui se fait centre, qui s'isole, et qui est un crime. » Cette accusation de fédéralisme, qui n'était'pas alors une plaisanterie, a dû mettre le feu sous le ventre à plus d'un pacifique catalogueur. Mais cette lenteur n'est pas le seul tort dont se plaigne Grégoire : certains catalogues, déjà envoyés, sont incomplots; on n'a cru devoir y mentionner que les beaux livres, bien reliés, bien conservés. On a négligé les bouquins. Les bouquins ! Là-dessus, Grégoire fait explosion, et son indignation, quelle qu'en soit la forme, ira au cœur des bibliophiles. Les bouquins ! oui, dans les bibliothèques, ce sera comme dans la société! on n'appréciera que les sottises bien habillées, les fadaises nobiliaires et autres, couvertes en maroquin, dosées sur tranche, tandis qu'on méconnaîtra ces pauvres ivres modestes, dont les services pourtant compensent bien le misérable costume ; les bouquins ! c'est Tacite, c'est Hubert Languet, c'est Milton, ce sont tous ces écrivains « qui ont révélé les crimes des tyrans et les droits des peuples ». Mais ils sont mal vêtus ; on les dédaigne. Que voulez-vous ! « Ce sont les sans-culottes des bibliothèiiues ! ->
A cette sortie contre l'esprit aristocratique ou fédéraliste des catalogues, laquelle avait bien après tout son côté sérieux, se mêlent des imputations plus graves. Ainsi on aurait vendu à bas prix des livres appartenant à la nation, au mépris du décret du 10 octobre 17U2, qui surseoit à toute vente de cette nature. « Ailleurs, on a dilapidé. On prétend qu'à la seule bibliothèque de Méjanes, à Aix, dix mille volumes ont disparu, et l'on sait que les fripons ne manquent pas de choisir. » Ici, la précipitation habituelle de Grégoire, dont le zèle et la
probité inquiète accueillaient un peu trop aisément les accusations de ce genre, l'entraînait à une erreur complète (une lettre lui fut adressée à ce sujet par le bibliothécaire d'Aix, constatant que, depuis 1789, il ne manquait pas un seul livre à sa bil)liothèquo ; Grégoire i^econnait dans sa réponse qu'ila étéinduit en erreur, et promet une rectification) (1).
Grégoire invite tous les bons citoyens ù prévenir, à signaler ces détournements, et il ajoute ces paroles, dont la portée historique dépasse de beaucoup le point spécial dont il s'agit : « Dans un marnent où la Révolution se moralise et poursuit tous les crimes^ des dénonciations civiques et le zèle constant des sociétés populaires vous mettront sans doute à la portée d'atteindre les coupables dans tous les genres, et de prouver que la responsabilité n'est pas une chimère. » Sans insister sur ce point, je ferai remarquer que ce rapport coïncide avec le mouvement qui aboutit quelques jours plus tard au discours de Robespierre sur VÊtre suprême et sur la liberté des cultes, questions auxquelles il est certain que Grégoii'e ne pouvait rester indifférent.
Malgré toutes ses plaintes, le rapporteur convient que les catalogues envoyés des départements donnent déjà le chitïre respectable de trois millions de livres. Ce travail bibliographique, une fois terminé, fournira des matériaux abondants destinés à l'accomplissement de divers projets, dont se préoccupe le comité:
« 1° Pour travailler à neuf l'histoire de France, car cet ouvrage est à refaire ;
« 2° Pour faire un dictionnaire des livres anonymes et pseudonymes, qui manque à notice littérature ;
« 3" Pour tracer un tableau généalogique des connaissances humaines, dont les subdivisions seront plus éten-
(1) La lettre du bibliothécaire et la réponse loyale de Grégoire ont été reproduites dans le DuUetin du bibliophile, 1838, p. 114.
211 niBLIOTHKQUES
dues et plus précises que dans celui de Bacon, quoique rectifié par les rédacteurs de V Encyclopédie ;
« 4° Enfin, pour la paléograplùe de notre langue, qui sera désormais la langue do la liberté.»
C'étaient là sans doute des vues nouvelles, des vues utiles. Une des gloires de notre siècle est d'avoir rempli une partie de ce programme.
La conclusion de ce rapport était un décret voté surle-champ, qui ordonnait « aux administrations de districts de rendre compte à la Convention nationale du travail relatif à la confection des catalogues do chacune des bibliothèques de leurs arrondissements respectifs, rfrt?/.s/fl ilécade ijiii suivra immédiatement la réception du préseni décret. »
Ce qui manque ici, on peut s'en couvaincre, ce n'est ni le zèle pour l'instruction, ni surtout la persévérance ; c'est la patience, c'est le sentiment des difficultés inévitables et du temps qu'il eût fallu pour les surmonter. Mais la Convention semblait sentir que ce qu'elle ne ferait pas elle-même ne s'accomplirait pas et serait indéfiniment ajourné. On conçoit à la rigeur qu'on puisse, en jugeant ses travaux sur l'instruction, blâmer cet excès d'activé sollicitude et la multiplicité des projets dont elle poursuivit l'accomplissement. Mais rien ne ressemble moins à l'indifférence; or, c'est précisément l'imputation contraire au reproche honorable qu'elle mériterait peutêtre, c'est l'accusation d'avoir voulu laisser en friche le terrain même de l'enseignement, qui lui a été le moins épargnée (1) !
(1) La Convention n'a pas moins de douze lois sur la formation i
l'accroiissenient, l'organisation des diverses bil)liûtliôques.
Quant aux bibliothèques existant à Paris, elles s'accrurent dans une proportion énorme, en même temps qu'on en créait de nouvelles ; en outre, toutes durent être ouvertes d'une façon permanente, non pas seulement à un petit nombre de gens de lettres, mais au public.
A cet égard, il y avait en effet de graves réformes à introduire. Sous l'ancien régime, quelques-uns des savants préposés à la Bibliothèque du roi en surveillaient les collections avec un soin jaloux qui présentait parfois de graves inconvénients. Ainsi, la Bibliothèque du roi était censée publique. Depuis 1737, elle était, deux fois par semaine (de neuf heures à midi moins un quart), accessible à un petit nombre de curieux. Mais quelques manuscrits ayant été volés, M. de Boze et l'abbé Barthélémy exagérèrent les précautions. «Je n'ai jamais, dit ce dernier, montré le cabinet qu'avecune certaine frayeur. » Cette frayeur était même si grande, que dans un voyage qu'il fît en Italie, l'auteur du Jeune Anaclmrsis emporta la clef des collections, qui restèrent fermées deux ans (1). C'était, on en conviendra, une façon de les conserver qui équivalait à une suppression temporaire. Grâce à la Convention, la Bibliothèque nationale devint véritablement publique sous le ministère de Roland, et ses richesses furent communiquées à tous. Un arrêté du comité de l'instruction (13 juillet 179.5) ne mit à cette libéralité qu'une restriction : « Les préposés aux bibliothèques ne prêteront point à lajeunesse des livres qu'ils croiront capables de corrompre les mœurs. »
Le nombre des livres de la Bibliothèque nationale ne
(1) M. Charles Louandre, art. sur les bibliotliéques, Hei'ue d.as deux mondes, 15 mars 1846.
s'élevait en 1783 qu'à 102,^08 (1). Elle s'augmenta très rapidement des livres provenant des divers couvents de Paris. La surveilllance de l'établissement l'ut contiée à un conservatoire (2) composé de huit membres, tous
(1) M. Cliami)ollion-Fi,treac, Bibliothèques iDiclionnairc de la conversiition).
(2) Avant d"orfraniscr ce conservatoire, on avait voulu continuer de laisser la direction de la Hibliotliéque à un bibliotliécaire en chef. Cette place vacante en 1793 par la démission de Clianipfort. lut olîerte à Ducis et à l'alibc Barthcleiiiy. Tous deux la rel'usérent : le premier, (pioiijuc l'ort républicain, par une rcijuijnance invincible pour toute l'onction administrative ; le second, à cause de ses infirmités et de son àire (il resta, sur sa demande, à^la place de yarde des médailles, qu'il occupait).
Les circonstances qui accompairnérent l'offre de cette place à rabl)C Barthélémy eurent un caractère (pii mérite ipion y insiste. Barthélémy a\ait été arrêté sur une dénonciation calunniieuse, et relâché d'ailleurs le morne jour. Le ministre de l'Intérieur Paré crut que cette réparation ne sutîisait pas ; il rendit visite au vieux savant et lui laissa la lettre suivante :
Le 21'^ jour du l""' mois de la République une et indivisible (1« octobre 1793).
« Taré ministre de l'intérieur, à lîarthélemy, garde de la Dibliolliùque nidionulc,
u. En rentrant dans la Bibliothèque nationale, d'où quelques circonstances rigoureuses vous ont momentanément enlevé, dites comme Anacharsis, lorsciu'il contemplait avec, saisissement la bibliothèque d'Euclide : « C'en est l'ait, je ne sors plus d'ici. » Non, citoyen, vous n'en sortirez plus, je fonde ma certitude sur la justice d'un i)eu])le qui se fera toujours une loi de récom|)enser l'auteur d'un ouvrage où sont rapi)elés avec tant de séduction les beaux jours de la Grèce et ces mœurs républicaines qui produisaient tant île grands hommes et de grandes choses. Je confie à vos soins la Bibliothèque nationale ; je me llatte (jue vous accepterez ce dépôt honorable, et je me félicite de l)Ouvoir vous l'olTrir. En lisant pour la première fois le Voyaçin d'Anachursis, j'admirais cette production où le génie sait donner à l'érudition tant de charmes; mais j'étais loin de jtenser qu'un jour je serais l'organe dont un peu])lo èipiitable se servirait pour donner à son auteur un témoignage de son estime.
« Je ne vous dissinnderai i)as que ce sanctuaire dés connaissances luunaines s'est peu ressenti jusi|u'à présent de la Révolution ; que le peuple ignore encore (jue ce domaine est le sien, ipi'il doit on jouir à toute heure, et qu'il doit n'y rencontrer ipie des Callias également disposés à l'accueillir et à l'instruire fratci-nellement. Faites donc citoyen, que ce moniuuent si digne d'une grande nation nous rapi)elle enfin tous ces précieu.\ avantages (pie l'esprit et les yeux trouvaient à recueillir dans les plus petites bibliothèques de l'antiquité. »
Le ton de cette lettre, la délicatesse de cette démarche, sont un démenti formel à la jirétendue brutalité (pie le préjugé ou la mauvaise foi attriliueut aux l'i)ncti(innaires d'alors. .Je n'ai pas cru devoir négliger de rappeler ces faits, d'après les Mthmjivcs de Barthélémy luimême, (pii tenait à en conserver le sou\eiiir.
biou ciloisis chacun dans sa spécialité. C'étaient : Langlcs, Laporte Dutlieil, Legrand d'Aussy, Barthélémy, JNIillin, Capperonnier, Van Praet, Joly. En cas de vacance, ils devaient se recruter eux-mêmes par l'élection d'un nouveau membre; chacun, pour sa section, choisissait sOus sa i^espousabilité les employés qu'il jugeait le plus capables, entin, chaque année ils nommaient leur directeur. « Placés de la sorte en dehors de toute préoccupation politique et no relevant que d'eux-mêmes, ces conservateurs étaient quittes envers le pouvoir quand ils avaient justilié de l'emploi des fonds; en retour de leur science et de leurs soins, la République leur allouait 6,000 francs et un logement dans les combles (1). » Il y avait là encore une organisation toute libérale, fort étrangère, sans doute, à cet esprit de centralisation et d'autorité qu'on attribue si gratuitement à la Convention, et purgée de plus de l'incroyable abus qui réservait, sous l'ancien régime, à un titulaire, lequel était parfois un enfant (2), la dii'ection suprême ; et à des inférieurs, souvent fort érudits, les fonctions sérieuses et pénibles, rétribuées d'ailleurs en raison inverse de la valeur de leurs services.
Une loi de 1793 enjoignait en outre à tous les libraires, imprimeurs, graveurs, etc., de déposera la Bibliothèque nationale deux exemplaires des ouvrages publiés par eux.
Quant à la bibliothèque Mazarine, qui s'accrut aussi considérablement à cette époque, on nous permettra ici un simple rapprochement entre le (jrand siùcle et la Révolution.
Mazarin, son fondateur, y avait fait réunir environ
(1) M. Ch. Louandre, article déjà cite. Cette organisation est du 25 vendémiaire an IV (17 octobre 1795).
(2) On cite, parmi ceux qui furent investis de cette charge, de Thou, sous Louis XIII, à l'âge de neuf ans, et, depuis, l'abbé de Louvois, à l'âge de huit ans.
40,000 volumes, par les soins d'un des plus célèbres érudits de sou temps, Gabriel Naudé; il la destinait à l'usage des gens de lettres^ quand, tout à coup, il fut forcé do fuir. Le 20 décembre 16Ô1, le Parlement de Paris laïK-a un décret, non pas seulement sur la personne du fugitif, mais contre cette bibliothèque, coupable d'avoir été rassemblée par le ministre déchu, et voici ce qu'il décida :
« Sur la bibliothèque et les meubles du cardinal qui seront vendus, il sera par préférence pi'is la somme de 1ÔO,OI)0 livres, laquelle sera donnée à celui ou à ceux qui représenteront le cardinal à justice, moi-t ou vif. >
« Cette confiscation, odieuse par elle-même, odieuse parle but qu'elle se proposait, celui d'encourager la délation, l'assassinat même, par l'ignoble appât d'un salaire, reçut un commencement d'exécution ; 16,000 volumes au moins sur 40,000 furent vendus sur-le-champ : c'est le chiffre que donne Guy Patin, ennemi acharné du Mazarin, et qui voit pourtant avec douleur cette destruction : « On vend toujours ici, dit-il, la bibliothèque de ce rouge tvran; 10,000 volumes en sont déjà sortis; il n'en reste plus que 24,000. Tout Paris y va comme à la procession. J'ai si peu de loisir que je ne puis y aller; joint que le bibliothécaire qui l'avait dressée, qui est M. Naudé, mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher, que je ne puis voir cette dissolution et destruction; joint encore (|ue sic plaçait superis, ijuœrere pliim nefas (1). » Gabriel Naudé fut plus hardi que son ami, lequel n'osait murmurer que coniidontiollomcnt, cl en latin encore, contre (•(■Ile décision des puissances; il protesta par un avis imlilic, menaçant le Parlement du courroux de la poslèritè. Croyez, s'il vous plaist, disait-il, que la ruine de cette Ijiljliothèque sera bien plus soigneusement marquée
(1) Lettre du 30 janvier l(j52. Heureuseiiient pour la Ijibliotlièiiue, Mazarin revint au i)ouvoir avant ijuc la destruction fut consoniniôe.
dans toutes les histoires et calendriers ({ue n'a jamais esté la prise et le sac de Constantinople. -> Natidé se faisait illusion : la réputation de l'ancienne magistrature française n'a nullement souffert de cet acte de vandalisme; il reste avéré qu'en elle se retrouvaient toujours, outre le respect de l'équité, une érudition sévère, un amour éclairé des lettres : voilà ce que nous apprennent encore les histoires et calendriers. C'est à la Révolution qu'ils réservent leurs injures.
Ce qu'ils négligeront par exemple denotis faire savoir, c'est qu'ati temps de la Révolution la même bibliothèque se trouva plus que dotiblée, et qu'il fallut l'agrandir d'une galerie nouvelle (1).
On ouvi^ait en même temps la bibliothèque des religieux de Sainte-Geneviève (bibliothèque du Panthéon), et Daunou en fut le premier bibliothécaire. La bibliothèipic de l'Arsenal, propriété du comte d'Artois, fut livrée encore au public. Quant à la ijibliothèque de la Ville, elle forma le premier fonds de celle qui fut réservée à l'Institut {2).
Comme je ne veux pas plus dissimuler le mal que le bien parmi tant d'efforts pour créer alors l'instruction de tous, il faut mentionner une tentative, véritablement empreinte de vandalisme, mais qui, heureusement, ne fut pas suivie d'effet : c'est celle que nous avons vue signalée vaguement par Grégoire, dans son premier rapport, et qtie nous nous sommes promis de préciS"er.
'1) « On disposa dans cette tralorie la boisorie et les ijnarante-denx pilastres d'ordre corinthion f|ui décoraient aiitrelois le rélectoire des religieux de l'abbaye de Saint-Denis. » (l'etit-Radol, Recherclies sur les btbliulhrques, p. 329). Cet aménagement ne fut exécuté que sous le Consulat.
(,2) La l>ibliothèque do la Ville, actuellement existante, fut fondée sous le Directoire. Lors de rétablissement des écoles centrales, on avait créé dans les Ijàtiments de l'école de la rue St-Antoine, dejjuis Ivcée Charlemagne, une liibliotiiéque, qui fut ])lus.tard transportée à l'Hôtel de Ville.
220 BIBLIOTHICQUES
La Convention avait donné l'ordre de faire disparaître les divers emblèmes qui rappelaient la royauté : c'est ainsi que depuis, l'aigle, les fleurs-de-lis, le coq, les inscriptions diverses des monuments, ont disparu successivement et ont été remplacés sur nos murailles par d'autres emblèmes et d'autres inscriptions. Mais l'Assemblée ci^aignait avec raison qu'on abusât de ce décret, et que, sous ce prétexte, par exemple, on ne gâtât les livres de la Bil)liotlièque nationale, dont la reliure portait les signes interdits. «Ce n'est pas là sans doute votre intention, dit Chénier ; mais 11 pourrait se trouver des Vandales et des Visigoths qui suppléassent à votre silence.» Romme et d'autres appuyèrent la proposition, et le 2 brumaire an II (2 octobre 17U3), la Convention décréta ce qui suit :
« Il est défendu d'enlever, de détruire, mutiler ni altérer en aucune manière, sous prétexte de faire disparaître les signes de la féodalité et de la royauté dans les bibliothèques, les collections, cabinets, musées publics ou particuliers, non plus que chez les artistes, ouvriers, libraires ou mai'chands, les livres imprimés ou manuscrits, les gravures et dessins, les tableaux, bas-reliefs, statues, médailles, vases, antiquités, cartes géographiques, plans, reliefs, modèles, machines, instruments et autres objets qui intéressent les arts, l'histoire et l'instruction. »
Cette précaution était-elle inutile ? Les VisUjoths^ les Vandales, dont Chénier redoutait le zèle plus ou moins sincère, étaient-ils alors impossiljlos à trouver '? Non, sans doute, car, môme après cette date il s'en trouva un qui osa, dans le Mercure, écrire un article où, remettant en I question ce point décidé, il demandait formellement la ■ suppression des armoiries royales empreintes sur les livres de la Biljliothèque nationale. « Des gens qui veulent toujours rendre le bien plusdif/icile à faire quil ne l'est, disait-
il, ont objecté qu'il en coûterait quatre millions. » C'était, selon ce trop zélé pei'.sonnage, un chiffre exagéré ; mais, en tout cas, il méprisait cette objection. Car « 7ious n'en sommes pas à quatre millions près, quand il s'agit d'une opération publique, vraiment républicaine, et qui intéresse l'honneur national. » Et il ajoutait :
« Tous les amis ardents d'une république, dont les destinées paraissent s'affermir et s'embellir tous les jours, doivent joindre leurs vœux aux nôtres, pour que la Convention rende un décret qui achève de donner à ce beau monument (la Bibliothèque) toute la dignité des formes républicaines... La Bibliothèque est aujourd'hui confiée à un homme des plus savants et des mieux savants de l'Europe [Lefebvre de Villebrune\ qui joint le patriotisme aux lumières, et qui doit être aussi choque que personne des enveloppes royales qui déshonorent ces matériaux immortels. »
Le Visigoth qui faisait cette proposition dans le Mercure du 15 févri'er 1794 n'était autre que M, de Laharpe, cidevant l'un des quarante de l'Académie française. Nous avons déjà vu de lui une proposition du même genre.
Heureusement cotte idée ne fut pas agi^éée ; les quatre millions que réclamait Laharpe pour son opération vraiment l'épublicaine trouvèrent sans doute un meilleur emploi.