LES PAPES DU TREIZIEME SIECLE
Ange, que furent aussi tenus à Tabri les actes du Saint-Siège. Tel était le malheur des temps, que les précautions prises pour sauver les registres pontincaux amenèrent leur perte. Les « châtelains » du Saint-Siège étaient alors les Frangipani, et c'est à eux qu'était confiée la principale forteresse que le pape eût dans Rome. Or, après la mort d'HonoriusIll, les Frangipani passèrent au parti de Frédéric II, et livrèrent aux Annibaldi, impériaux forcenés, toutes les défenses quils tenaient au nom du Saint-Siège entre le Colisée et le Palatin. Ce fut la ruine di-finitive de? anciennes archives.
Heureusement, dès le commencement de son pontiticat, Innocent III avait établi ailleurs sa chancellerie ses registres et ceux de son successeur, conservés dans les nouveaux locaux du Vatican, échappèrent au désastre, et c"est ainsi qu'a pu se former, à partir d'Innocent III, une nouvelle série de registres, la seule qui subsiste aujourd'hui, série que nous possédons à peu près intacte pour les quatre siècles ([ui s'écoulèrent jusqu'au jour où l'établissement des Congrégations par Sixte-Quint mit fin à l'ancien mode d'enregistrement. Presque à sanaissance, elle a fourni à Raymond de Pennafurt les principaux matériaux "le la célèbre collection de Décrétales solennellement publiée par Grégoire IX en 1^34 et qui pourrait s'appeler en droit canon « le Code (îrégorien ».
Qudques rares documents de l'époque antérieure survécurent. Ce furent, pour la plupart, des chartes relatives au domaine temporel du Saint-Siège, qui, rn majorité, sont venues jusqu'à nous. Quelques-unes lesmoins importantes avaient sans doute trouvé asile 'lans les bureaux de la Chambre apostolique installés
192 LA BIBLIOTHEQUE YATICANE.
par Innocent III au Vatican ; d'autres, qui contenaient des donations impériales ou royales, des concessions de terre ou d'argent au Saint-Siège, avaient été probablement préservées dans les armoires établies tout autour de la Confession de l'Apôtre; parmi elles figuraient un certain nombre de parchemins bleus ou pourpres, écrits en lettres dor ou d'argent, tel que le célèbre diplôme d'Othon, récemment étudié par M. de Sickel; quatre-vingt-onze de ces documents, transcrits par ordre d'Innocent IV en plusieurs exemplaires, composés chacun de dix-sept feuilles ou « rouleaux » séparés de parchemin, furent vidimés le 17 juillet 1245 par les Frères du concile de Lyon. Un de ces exemplaires, demeuré en France, est devenu célèbre sous le nom de « Rouleaux de Cluny » ; il était encore complet en 1775, lorsque Lambert de Barive en prit copie, mais des dix-sept rouleaux primitifs un seul subsiste aujourd'hui (Bibl. Nat., n» 8989). Quant aux Archives Vaticanes, elles n'ont conservé en original que sept des rouleaux de la série.
Après la lamentable ruine de l'ancienne Bibliothèque, les papes se préoccupèrent d'empêcher le retour d'un pareil désastre. Les li^Tes nécessaires à la curie pour l'étude et l'expédition des affaires n'eurent plus désormais le caractère d'un dépôt fixe. La nouvelle bibliothèque fut, pour ainsi dire, mobilisée, et suivit le pape dans tous ses déplacements. Elle devint une partie de ce qu'on appelait « le Trésor », c'est-à-dire de cet ensemble d'objets très variés que le pape conduisait partout avec lui et où il devait trouver tout ce qui était nécessaire à l'exercice de ses hautes fonctions. Au reste, la conception n'était pas particulière à Rome; les rois de France n'en usaient pas autre-
LES PAPES DU TREIZIEME SIECLE. W.i
ment. Mais ce caractère ambulant n'était guère favorable à l'extension ni même à la conservation de la bibliothèque pontificale : les livres que trouvait Boniface VIII lors de son avènement, en 1295, ne constituent pas une collection de bien jurande importance, et l'inventaire dressé quelques années plus tard à Pérouse (où la bibliothèque avait suivi Benoît XI et où elle était demeurée après sa mort) accuse de regrettables pertes, à cùlé d'insignifiantes acquisitions (1311). Encore cette collection n'avait-elle rien qui la distinguât des autres bibliothèques de formation récente. Le II. P. Ehrle a remarqué qu'elle rappelait de très près (les pièces d'archives mises à part) la bibliothèque naissante de la Sorbonne, toute de scolastique et de théologie, et si, comme nombre de volumes, elle pouvait soutenir la comparaison avec les bibliothèques les plus riches, elle restait bien inférieure à la plupart d'entre elles pour l'antiquité et la valeur intrinsèque des manuscrits. Elle ne se composait guère que de livres usuels, de ceux qu'on trouvait alors couramment dans le commerce. Dans l'ensemble, c'est à peine si on peut signaler quelques manuscrits antérieurs au treizième siècle, encore le plus ancien paraît-il être la copie du registre mutilé de Jean VIII, copie exécutée au onzième siècle chez les moines du Mont-Cassin, et introduite par Bérard de Naples dans les collections pontillcales au temps de Clément IV.
Il faut noter pourtant la présence de trente-trois manuscrits grecs; on a, en effet, beaucoup exagéré l'ignorance où Rome s'est trouvée à l'égard du grec durant tout le moyen âge, et il importe de remarquer la place que tenaient dans la Bibliothèque ponti-
licale du treizième siècle les livres écrits en langue grecque. Ce n'était pas à Rome que Ion pouvait dire : ^< Gnecum est non legitur », et il y avait peutêtre là une semence pour Tavenir.
Malheureusement le départ de la curie pour la France et l'installation du Saint-Siège à Avignon fut fatal à cette bibliothèque à peine constituée. On la transporta à Assise, pour qu'elle y fût en sûreté. De là, les registres pontificaux du treizième siècle et un grand nombre de documents d'archives émigrèrent à Avignon, en 1339, par ordre de Benoît XII; le reste, demeuré dans la sacristie du couvent d'Assise, fut dispersé misérablement, et on en a vainement cherché la trace.
LA «IBLIOïnÈOUE d'aVIGNON.
Les papes d'Avignon commencèrent une nouvelle bibliothèque, qui devint beaucoup plus importante que celle qui venait de disparaître, mais qui fut do même nature, c'est-à-dire avant tout théologique et scolastique. A partir de Jean XXIJ, se procurer des livres parait être une de leurs préoccupations constantes. Ils en font chercher au loin, et ne craignent pas d'y mettre le prix. Ils entretiennent auprès d'eux tout un personnel de copistes et de miniaturistes, et lorsqu'ils ne peuvent obtenir qu'on leur envoie en Avignon un exemplaire de l'œuvre à reproduire, ils font copier sur place les manuscrits qui ne voyagent point. Le droit de « dépouille » couram-
LA BIBLIOTHÈQUE DAVIGNON. lOr.
ment exercé contribue aussi grandement à l'accroissement de leur collection, puisque le Saint-Siège hérite de la dépouille (argent, meubles, joyaux et livres) des prélats qui meurent en cour d'Avignon. De ce chef pourtant le gain est surtout numérique, car toutes ces bibliothèques se ressemblent, et il est bien rare qu'elles contiennent des manuscrits de réelle valeur : ce sont toujours à peu près les mêmes ouvrages, livres de pratique, textes et commentaires (le droit civil et de droit canon, traités de philosophie, questions, sommes ou sentences. En sept ans, de l.'Ji3 à 13.'jO, plus de douze cents volumes entrèrent ainsi à la Bibliothèque, alors installée dans la Tour des Saints-Anges, et il n'est pas surprenant que l'inventaire de 1309 accuse jusqu'à 2.108 numéros.
11 ne faudrait pas croire cependant que les papes aient gardé pour leur bibliothèque tous les livres que le droit de dépouille y amenait. Innocent VI et l'rbain V surent faire bon usage des doubles qui s'entassaient ainsi dans le « Trésor » : aux collèges fondés par eux pour l'instruction des jeunes clercs dans les Universités de Montpellier, de Toulouse et de Bologne (et dans lesquels ils entretinrent jusqu'à mille étudiants), ils donnèrent libéralement ces livres usuels dont regorgeait la bibliothèque d'Avignon.
Comme la bibliothèque du treizième siècle, cette bibliothèque avignonnaise était faite pour l'usage du pape et de la curie. Pourtant, les anciennes traditions n'étaient pas tout à fait perdues, et les manuscrits du Saint-Siège ne demeuraient pas inaccessibles : on pouvait être admis à les consulter, parfois
même à les emprunter. Pétrarque, en villégiature à Vaucluse, écrivait le 8 janvier 1352 à un de ses amis de Florence : « Je n'attends que le rétablissement du pape pour consulter son manuscrit de Pline, qui n'est, à ma connaissance, dans aucune autre bibliothèque, et satisfaire ainsi à votre curiosité ».
Les inventaires de 1369 et de 1375 publiés par le R. P. Ehrle nous montrent que toutes les branches de la science ecclésiastique étaient représentées dans la Bibliothèque d'Avignon; et il est intéressant de constater à quel point les tendances d'esprit du quatorzième siècle et les questions qui l'ont passionné se reflètent fidèlement dans ces catalogues. On voit même poindre l'aurore de temps nouveaux : à côté des classiques familiers au moyen âge, il faut noter, comme un fait très rare à cette époque, la présence de deux volumes contenant les Discours de Cicéron.
Le contre-coup du trouble jeté dans l'Église par le grand schisme se lit sentir dans les collections du Saint-Siège. Déjà Urbain V, partant pour Rome, avait emporté avec lui quelques livres; Grégoire XI tit de même. Pourtant le gros de la Bibliothèque était demeuré à Avignon. Elle avait continué de s'enrichir, par les soins du très magnifique Clément YII (Robert de Genève) et de son successeur Benoît XIII (Pierre de Luna grand amateur de livres. Lorsque Pierre de Luna quitta le palais pontifical des bords du Rhône pour se réfugier en Aragon, il emporta avec lui, à Peniscola, une grande partie de la Bibliothèque et des archives du Saint- Siège (1408). Plus tard, en L4-29, le cardinal de Foix recouvra, au nom du pape Martin Y, le Trésor de
Peniscola, que l'antipape Gilles Munoz rendit au pape légitime, mais ces richesses ne retournèrent pas toutes à Avignon : la plupart des livres restèrent entre les mains du légat qui les donna, en 1437, au collège fondé par lui à Toulouse. C'est là qu'ils ont été utilisés au XVIF siècle par Pierre de Marca et François Bosquet, et c'est de là qu'ils sont passés, « moyennant quarante sous pièce, l'un portant l'autre », dans la bibliothèque de Colbert, et ils sont aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris.