II
IMPRESSIONS DE VOYAGE
avaient remplacé les patères, les porte-manteaux, les pitons; les lustres pendaient à des cornes, les rideaux s’accrochaient à des cornes; les butfets, les ciels de lit, les bibliothèques, étaient surmontés de cornes. On aurait donné vingt-cinq louis d’une corne, que dans tout Palermeon ne l’aurait pas trouvée.
L’art n’a rien à faire dans une pareille débauche d’imagination: palais, cours, jardin, tout cela est d’un goût détestable, et ressemble à une maison bâtie par une colonie de fous. Jadin ne voulut pas même compromettre son crayon jusqu’à en faire un croquis.
Pendant que nous visitions le palais Palagonia, nous fûmes joints par le comte Alexandre, troisième fils du prince de GampO'Franco ; il avait appris notre arrivée, et venait au devant de nous, afin que nous eussions quelqu’un pour nous présenter à son père et à ses frères aînés que nous n’avions point encore vus.
La villa du prince de Campo-Franco est sans coniredit, pour la situation surtout, une des plus délicieuses qui se puissent voir : les quatre fenêtres de la salle à manger s’ouvrent sur quatre points de vue différons, un de mer, un de montagne, un de plaine et un de forêt.
Le dîner fut magnifique, mais tout sicilien, c’est-à-dire qu’il y eut force glaces et quantité de fruits, mais fort peu de poisson et de viande. Nous dûmes paraître des ichtyophages et des carnivores de première force, rar nous fûmes, Jadin et moi, à peu près les seuls qui mangèrent sérieusement.
Après le dîner on nous servit le café sur une terrasse couverte de fleurs; de cette terrasse on apercevait tout le golfe,* une partie de Palerme, le monte Pellegrino, et enfin au milieu de la mer, au large, comme un brouillard' flottant
LE SPEUONARE.
à riiorizon, l’îlc d’Alciuri. L’heure que nous passAmes sur celle terrasse, et pendant laquelle nous vîmes le soleil se coucher et le paysage traverser toutes les dégradations de lumière, depuis Tor vif jusqu’au bleu sombre, est une de ces heures indescriptibles qu’on retrouve dans sa mémoire en fermant les yeux, mais qu’on ne peut ni faire comprendre avec la plume, ni peindre avec le crayon.
A neuf heures du soir, par une nuit délicieuse, nous quittâmes la Bagherie et nous revînmes à Palerme.