‹ Le VéloceChapitre 74 sur 75 · I.E SPERONARE · texte numérisé non relu

I.E SPERONARE

pied à terre et eurent-ils appris (jue c’était le roi don Pierre qui était devant eux, quMls s a^^enouillèrent, baisèrent trois fois le sol, et, s’approchant du roi en se traînant sur leurs genoux, ils courbèrent la tête jusqu’à ses pieds, en criant : Merci, seigneur ; seigneur, merci. Et comme ils étaient vêtus de noir ainsi que des supplians, comme leurs larmes coulaient de leurs yeux sur les pieds du roi, comme leurs cris et leurs gémissemens n’avaient point de fin, chacun en eut grande pitié, et le roi tout comme les autres; car, se reculant, il leur dit d’une voix toute pleine d’émotion.

— Que voulez -vous? qui êtes-vous? d’où venez-vous?

— Seigneur, dit alors l’un d’eux, tandis que les autres continuaient de crier et de pleurer: seigneur, nous sommes les députés de la terre de Sicile, pauvre terre abandonnée de Dieu, de tout. seigneur et de toute bonne aide terrestre; nous sommes de malheureux captifs tout près de périr, hommes, femmes et enfans, si vous ne nous secourez. Nous venons, seigneur, vers votre royale majesté, de la part de ce peuple orphelin, vous crier grâce et merci ! Au nom de la Passion, que Notre Seigneur Jésus-Christ a soufferte sur la croix pour le genre humain, ayez pitié de ce malheureux peuple; daignez le secourir, l’encourager, l’arracher à la douleur et à l’esclavage auxquels il est réduit. Et vous devez le faire, seigneur, par trois raisons ; la première, parce que vous êtes le roi le plus saint et le plus juste qu’il y ait au monde; la seconde parce que tout le royaume de Sicile appartient et doit appartenir à la reine votre épouse, et après elle à vos fils les infans, comme étant de la lignée du grand empereur Frédéric et du noble roi Manfred, qui étaient nos légitimes; et la troisième enfin parce que tout chevalier, et vous êtes, sire, le premier chevalier de votre royaume, est tenu de secourir les orphelins et les veuves.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Or, la Sicile est veuve par la perte qu’elle a faite d’un aussi bon seigneur que le roi Manfred ; or, les peuples sont orphelins parce qu’ils n’ont ni père ni mère qui les puissent défendre, si Dieu, vous et les vôtres, ne venez à leur aide. Ainsi donc, saint seigneur, ayez pitié de nous, et venez prendre possession d’un royaume qui vous appartient à vous et à vos enfans, et, tout ainsi que Dieu a protégé Israël en lui envoyant Moïse, venez de la part de Dieu tirer ce pauvre peuple des mains du plus cruel Pharaon qui ait jamais existé; car, nous vous le disons, seigneur, il n’est pas de maîtres plus cruels que ces Français pour les pauvres gens qui ont le malheur de tomber en leur pouvoir.

Alors le roi les regarda d’un œil compatissant, puis, tendant les deux mains à ceux des deux messagers qui étaient le plus près de lui :

— Barons, leur dit-il en les relevant, soyez les bienvenus, car ce que vous avez dit est vrai, et ce royaume de Sicile revient légitimement à la reine notre épouse et à nos enfans. Prenez donc courage, nous allons prier Dieu de nous éclairer sur ce que nous devons faire, puis nous vous ferons part de ce que nous avons résolu.

Et ils répliquèrent :

— Que le Seigneur vous ait en sa garde, et vous inspire cette pensée d’avoir pitié de nous, pauvres misérables que nous sommes I El, comme preuve que nous venons au nom de vos sujets, voici les lettres de chacune des villes de la Sicile, de chacun des châteaux, de chaque baron, de chaque gentilhomme et de chaque chevalier, par lesquelles chevaliers, gentilshommes, barons, châteaux et villes, s’engagent ù vous obéir, comme â leur roi et seigneur, à vous et à vos descendans.

Le roi alors prit ces lettres, qui étaient au nombre de

LB SPEUONAHK.

plus (le (‘-ent, et ordonna de biini loj^er ces (Uîpntés et de leur donner, ù euK et à leur suite, toutes les choses dont ils auraient besoin.

Pendant ce temps la nuit était venue, et le roi, s’étant retiré dans la maison qu’il habitait, y fut bientôt prévenu que riiomme devant lequel il avait ordonné que toutes les portes s’ouvrissent quand il dirait le mot Alfandech était là, et demandait de nouveau à lui parler. Comme le roi l’attendait avec impatience, il ordonna qu’il fût introduit à l’instant.

— Eh bien I lui dit-il en l’apercevant, nous espérons, cher filleul, que rien n’est changé, et que tu nous apportes une bonne nouvelle?

— Je vous apporte la nouvelle, très puissant seigneur et roi, répondit le nouveau converti, que vous ayez à vous tenir prêts, vous et vos gens, à la pointe du jour, car à la pointe du jour toute l’armée sarrasine sera en campagne.

— J’en suis aise, dit le roi, et je reconnais que tu es un digne messager. Et maintenant, fais comme tu voudras : retourne vers les Sarrasins ou demeure avec nous, à ton choix ; et si tu demeures avec nous, en échange des terres et des châteaux que tu pouvais avoir en Afrique, nous te donnerons de telles terres et de tels châteaux en Aragon, qu’en voyant ceux que tu auras acqi^MS, tu ne regretteras en rien ceux que tu auras perdus.

Et le nouveau converti répondit :

— Gomme chrétien et comme filleul d’un aussi grand roi que vous, il me semble, sauf votre plaisir, monseigneur, que je dois rester avec mes frères et combattre sous votre étendard. Quant à mes terres et à mes châteaux, je les abandonne bien volontiers, et je ne demande en échange qu’un bon cheval et de bonnes armes.

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— Gest bien, dit le roi ; retirez-vous dans la maison que vous voudrez, et tenez-vous prêt à marcher sous notre étendard dès demain matin.

A ces mots, le filleul de don Pierre se relira, et, dix minutes après, on lui amena dans la maison où il s’était logé un cheval des écuries du roi, sur le dos duquel résonnait une de ses propres armures.

Puis le roi employa le temps qui lui restait à donner les ordres nécessaires pour la bataille du lendemain, ce qui rendit toute l’armée si joyeuse que sur vingt-cinq mille soldats qui la composaient, il n’y eut certainement pas dix hommes qui fermèrent les yeux un seul instant de toute cette nuit.

Au point du jour, les Sarrasins s'avancèrent silencieusement, croyant surprendre les postes aragonais ; et ce ne fut que lorsqu’ils se trouvèrent à deux ou trois cents pas des murailles que, du haut d’une petite colline qui dominait le camp, ils aperçurent toute l’armée, chevaliers, barons, arbalétriers, et jusqu aux valets de l’armée, rangés derrière les palissades et se tenant prêts à combattre.

Alors ils virent qu’ils avaient été trahis et que leurs ennemis étaient sur leurs gardes.

Aussitôt les chefs délibérèrent sur ce qu’ils devaient faire, et pour savoir s’il leur fallait continuer d’aller en avant ou tourner le dos; mais il était déjà trop tard. Le roi, voyant leur hésitation, ordonna d’ouvrir les barrières.

Aussitôt les trompettes commencèrent de sonner; l’avantgarde, sous la conduite du comte de Pallars et de don Ferdinand d’Ixer, s’élança bannière déployée ; toute l’armée la suivit, criant :

— Saint George èt Aragon I

L’espace qui séparait chrétiens et Sarrasins fut franchi en

LE SPEUONABE.

un instant ; les deux amures se licurlèrcnt fér contre fer, et le combat commença.

Ce fut un combat terrible, sans tactique militaire, sans plan arrêté, où cbacun choisit son homme et frappa jusqu’à ce que, cet homme abattu, il s’en présentât un autre.

Dans cette lutte, l’avant- garde sarrasine tout entière disparut écrasée: puis le roi en tête, son étendard à la main, entra dans le plus épais des bataillons ennemis. Ses chevaliers et ses barons le suivirent, ouvrant cette masse comme aurait fait un coin de fer. Enfin toute cette foule s’écarta, montrant sa blessure ouverte et sanglante.

Tout était fini ; les Sarrasins, blessés au cœur, voulurent en vain se rallier ; les terribles épées des chrétiens abattaient tout ce qu’elles touchaient. Les deux ailes séparées ne purent se rejoindre; l’infanterie arabe, percée par les traits desar» balétriers, commença à fuir; les Almogavares, légers comme les chamois de la Sierra-Morena, se mirent à leur poursuite.

La cavalerie seule tenait encore; mais bientôt, abandonnée à sa propre force, il lui fallut fuir à son tour. Le roi voulait la poursuivre et franchir une montagne nui était devant lui ; mais le comte de Pallars et don Ferdinand d’ixer l’arrêtèrent en criant :

— Au nom de Dieu ! sire, pas un pas de plus. Songez à notre camp, où nous n’avons laissé que des malades, des femmes et des enfans ; que deviendraient-ils, s’ils étaient séparés de nous, et que deviendrions-nous nous-mêmes? Au camp, sire, au camp !

Et, malgré les efforts du roi, qui ne voulait rien écouter, disant que le jour de rextermination des Sarrasins était venu, ils le ramenèrent vers les palissades.

Gomme le roi était à mi-chemin des barrières, un homme

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couché parmi les cadavres se souleva sur un genou, et, tandis que de la main gauche il tenait fermée une blessure qu’il avait reçue à la poitrine, de l’autre il lui présenta un étendard sarrasin qu’il venait de conquérir. Cet homme, c’était le Sarrasin Yacoub Ben-Assan. Don Pierre ordonna qu’on lui portât secours à l’instant même ; mais le blessé fit signe au roi que tout était inutile. Don Pierre prit alors l’étendard, et, comme s’il n’eùt attendu pour mourir que le moment de remettre son trophée aux mains de son royal parrain, le blessé se recoucha sur le champ de bataille, et, levant la main de sa poitrine, laissa son âme fuir par sa blessure.

Les envoyés de Sicile avaient vu tout le combat du haut des maisons d’Alcoyll, et ils avaient été fort émerveillés des magnifiques faits d’armes qu’avaient accomplis le roi don Pierre et ses gens, si bien que, pendant tout le temps de la bataille, ils disaient entre eux :

— Si Dieu permet que le roi vienne en Sicile, les Français seront tous morts ou vaincus, car, depuis le roi jusqu’au dernier soldat, tous marchent au combat comme à une fêle.

Le soir, don Pierre donna l’ordre d’enterrer les soldats espagnols et de brûler les corps des Sarrasins, de peur que les cadavres ne corrompissent l’air, et que les maladies ne se missent dans son camp comme elles s’éiaient mises dans celui du roi saint Louis à Tunis.

Le lendemain et le surlendemain on attendit vainement l’ennemi; il s’était retiré à plus de trois lieues en arrière, tant sa terreur était grande: et cependant tous les jours il lui arrivait de tous les côtés un tel nombre de gens qu’il eût été impossible de les compter.

Le quatrième jour on signala deux autres barques venant, comme les premières, de Sicile, mais portant des envoyés

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bien plus piossaiis ot bien plus U istes encore que les [)reniiers.

Dans la première étaient deux chevaliers de Païenne, et dans la seconde deux citoyens de Messine ; tous étaient vê~ lus de noir, leurs barques avaient des voiles noires, et elles naviguaient sous des pavillons noirs. A. peine virent-ils le roi que, comme avaient fait les premiers, il se jetèrent à genoux, mais avec des cris bien plus lamentables et bien plus supplians que les autres, car ils venaient annoncer que le roi Charles assiégeait Messine, et bien véritablement, en une telle extrémité, ils n’avaient plus de recours qu’en Dieu et dans le roi don Pierre d’Aragon.

Cependant le roi don Pierre d’Aragon paraissait encore hésiter, mais alors le comte de Pallars s’avança vers lui et, parlant en son nom et au nom des barons et chevaliers qui l’entouraient :

— Seigneur, lui dit-il, pourquoi hésitez-vous, et qui vous retient ? Prenez en miséricorde un peuple infortuné qui vient vous crier merci ; car il n’est cœur si dur au monde, qu il soit chrétien ou Sarrasin, qui n’en ait pitié. Sire, la voix du peuple est la voix de Dieu, et, quand le peuple prie, Dieu ordonne. N’attendez donc pas davantage, seigneur ; n’hésitez donc plus, sire, car je vous affirme, en mon nom et en celui de tous mes compagnons, que, tous tant que nous sommes, nous vous suivrons partout où vous irez, et que nous sommes prêts à périr pour la gloire de Dieu, pour votre honneur et pour la résurrection du peuple de la Sicile.

Aussitôt toute l’amnée se mit à crier :

— En Sicile I en Sicile ! Au nom de Dieu! sire, ne laissez pas ce pauvre peuple qui vous appartient et qui, après vous, appartiendra à vos enfans. En Sicile, sire ! en Sicile !

Et alors le roi, entendant ces choses merveilleuses et II- . 17

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voyant la bonne volonlé de son armée, leva les mains au ciei et dit :

— Seigneur, c’est en votre nom et pour vous servir que j’entreprends ce voyage : Seigneur, je me recommande à vous, moi et les miens.

Puis, se retournant vers son armée :

— Eh bien I ajouta-t-il, puisque Dieu le veut et que vous le voulez, partons donc ^sous la. garde et avec la grâce de Dieu, de madame sainte Marie et de toute la cour céleste, et allons en Sicile.

Et tous s’écrièrent :

— Noël ! Noël ! en Sicile I en Sicile I

Et toute l’armée, s’agenouillant d’un seul mouvement, se mit à chanter le Salm Regina en signe d’action de grâces.

La même nuit, on expédia les deux premières barques pour la Sicile, avec cette bonne nouvelle que le roi don Pierre d’Aragon et toute son armée allaient arriver.

Le lendemain, le roi fit tout embarquer, hommes, femmes, enfans, et le dernier qui s’embarqua, ce fut lui ; puis, lorsque tout rembarquement fut terminé, les deux autres barques partirent à leur tour pour annoncer qu’elles avaient vu le roi et toute l’armée mettre à la voile.

Dieu nous donne un contentement pareil à celui qu’on éprouva en Sicile lorsqu’on y apprit cette bonne nouvelle I

La traversée du roi d’Aragon fut heureuse, car la Providence ne l’avait point si miraculeusement conduit jusque-là pour l’abandonner en chemin ; de sorte que, sans accident aucun, il débarqua à Trapani, le 5 du mois d’août 1282.

Aussitôt les prud’hommes deTrapani envoyèrent des courriers par toute la Sicile ; et, derrière ces courriers qui passaient disant au peuple : — Le roi don Pierre d’Aragon est arrivé avec une puissanle armée, — des cris de joie

\,V. SI>Kr,ONAl\K.

sVlmioîit ; villes, villap^es et, eliAleaux, s’ilhiminaienl , si bien qu’on pouvait deviner la route qu’ils avaient suivie h la tramée de bonheur et de lumière qu’ils laissanmt après eux.

Quant au roi, chacun venait au devant de lui avec de la joie plein le cœur, et des fleurs plein les mains, et cliacun s’écriait en le voyant :

— Bon et saint seigneur, que Dieu te donne vie et victoire, afin que tu puisses nous délivrer de ces Français maudits !

Et tout le monde allait ainsi chantant, dansant et s’embrassant ! et, pendant plus d’un mois, personne ne fit œuvre de ses mains que pour les joindre en remerciant Dieu.

Le quatrième jour de son arrivée, le roi don Pierre vit venir à lui les principaux de la ville de Palerme, qui lui apportaient, au nom de leurs concitoyens, tout l’argent qu’ils avaient pu réunir; mais le roi don Pierre, après les avoir courtoisement reçus, leur répondit qu’il n’avait pas besoin d’argent,' ayant apporté son îrésor, et qu’il était venu non pas pour lever sur eux de nouvelles contributions, mais pour les recevoir au nombre de ses vassaux et les défendre contre leurs ennemis.

Le surlendemain, le roi don Pierre partit pour Palerme, et vous pensez bien que, si de pareilles fêtes avaient eu lieu à Trapani, qui est une ville secondaire, il yen eut de bien autrement belles à Palerme, qui est la capitale de toute la Sicile.

Là, toutes les cloches sonnèrent, toutes les processions sortirent des églises avec les croix et les bannières, et, chaque jour, tout ce qu’il y avait d’hommes, de femmes et d’enfans dans la ville, se réunissaient sur la place du Palais- Royal, et criaient lant et si fort : Vive le roi noire bon seigneur ! que le roi, pour satisfaire tout ce peuple, qui ne

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pouvait croire à son bonheur, était obligé de se montrer cinq ou six fois le jour au balcon de sa fenêtre.

Pendant ce temps, les prud’hommes dePalerme adressaient des messagers à toutes les autres villes de la Sicile, afin qu’elles envoyassent leurs clefs pour être offertes au roi, et des députés qui lui missent la couronne sur la tête au nom de toute Pile.

De son côté, le roi don Pierre envoya directement quatre barons au roi Charles, qui assiégeait Messine, avec charge de lui dire qu’il lui mandait et ordonnait de sortir de son royaume, attendu qu’il n’ignorait pas que le royaume appartenait à la reine d’Aragon, sa femme, et à ses enfans; qu’en conséquence il l’invitait à vider sa terre, et, s’il refusait à se tenir pour averti, que le roi don Pierre l’en irait chasser en personne.

Mais le roi Charles répondit qu’il n entendait renoncer à son royaume ni pour le roi don Pierre, ni pour aucun autre que ce fût au monde, et que, ce royaume lui ayant.été donné par la grâce de Dieu, il saurait bien le reconquérir avec l’aide de son épée.

Le roi don Pierre ne répondit à ce refus qu’en ordonnant à son armée de terre et de mer de marcher sur Messine.

Mais, en lui voyant faire ces grands apprêts, les prud’hommes de Palerme lui demandèrent ;

— Sauf votre bon plaisir, monseigneur, voulez-vous bien nous dire où vous allez?

Et le roi don Pierre répondit :

— Ne le voyez-vous point? je vais combattre le roi Charles et le mettre hors de la terre de Sicile.

Alors les prud’hommes s’écrièrent :

— Au nom de Dieu ! monseigneur, n’y allez pas sans nous, car, vous le comprenez bien, ce serait une honte pour nous

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que (le ne pas vous aider de tout notre pouvoir dans une occasion qui nous intéresse si fort.

Le roi don Pierre consentit donc à attendre, et Ton lit publier par toute la Sicile que chaque homme âgé de quinze à soixante ans eût à se rendre à Palerme sous quinze jours, avec ses armes et son pain pour un mois. En attendant, et pour donner bon courage aux Messinois, le roi ordonna à deux mille Almogavares de faire la plus grande diligence possible pour se rendre dans la ville assiégée et y annoncer sa prompte arrivée.

Il avait choisi deux mille Almogavares au lieu de deux mille chevaliers, parce que les montagnards, habitués à la fatigue, armés légèrement, n’ayant pour tout bagage qu’une jacquette de drap ou de cuir sur le corps, une résille sur la tête, des espardilles aux pieds, et portant sur leur dos, dans une besace, autant de pains qu’il y avait de jours de chevauchée, pouvaient franchir la distance plus raf)idement qu’aucune autre troupe.

Aussi, quoiqu’il y ait pour tout le monde six journées de marche de Palerme à Messine, les deux mille Almogavares y arrivèrent vers le soir du troisième jour, et cela si secrètement, qu’ils entrèrent par la porte de la Caperna, depuis le premier jusqu’au dernier, sans qu’aucune sentinelle ni vedette de l’armée française s’aperçût de leur arrivée.

Lorsqu’on apprit, à Messine, le renfort que la garnison venait de recevoir, et surtout les bonnes nouvelles que ce renfort apportait, ce fut, comme on le pense bien, une grande joie par toute la ville. Mais les pauvres assiégés rabattirent bien de cette joie le lendemain lorsqu’ils virent leurs protecteurs se préparer au combat.

En effet, l’aspect des Almogavares n’était point rassurant, et, pour qui ne les avait point connus à l’œuvre, ils sem-

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blaient bien plutôt un amas de bandits et de bohémiens qu’une troupe de soldats.

Aussi lés Messinois s’écrièrent-ils :

— Ob ! Seigneur Dieu î de quelle haute joie sommes-nous descendus, et quels sont ces hommes qui vont ainsi à moitié nus, sans autres armes qu’une épée et un couteau, sans bouclier et sans écu ? Mon Dieu I si toules les troupes du roi d’Aragon sont pareilles, nous n’avons pas grand compte à faire sur nos défenseurs.

Et les Almogavares, ayant entendu les paroles qui se murmuraient ainsi autour d’eux, répondirent :

— C’est bon, c’est bon, on verra aujourd’hui même qui nous sommes. Montez seulement sur les tours et sur les remparts, et regardez.

Les Messinois montèrent sur les tours et sur les remparts, mais en secouant le tête, car ils n’avaient pas grande espérance que les Almogavares tiendraient les belles promesses qu’ils faisaient.

Ceux-ci cependant, sans avoir pris d’autre repos que trois ou quatre heures de sommeil, sans avoir mangé autre chose qu’un de leurs pains, et sans avoir bu ni vin ni liqueur, mais seulement l’eau qui coulait aux fontaines de la ville, se firent ouvrir une porte, et, au moment où les assiégeans s’y atlendaient lemoins, fondirent sur eux avec une telle impétuosité, qu’ils pénétrèrent presque jusqu’à la tente du roi. Et comme avant de sortir ils s’étaient donné les uns aux autres parole de ne point rentrer qu’ils n’eussent tué chacun son homme, lorsqu’ils rentrèrent, il y avait deux mille Français de moins dans l’armée du roi Charles, et cela sans compter les prisonniers qu’ils ramenaient.

Quand les gens de Messine, qui, ainsi que nous l’avons dit, étaient montés sur les tours et sur les remparts, virent cette

!,K SPERONAHK.

l)rillanto sorlie et quel résiillat terrible elle avait en peur les assiégeans, ils revinrent fort de l’opinion désavantagcusr^ qu’ils avaient d’abord conçue sur les Âlmogavares, et ce fut à qui leur ferait plus de fête et leur rendrait plus d’honneurs: chaque riche bourgeois en voulut avoir deux chez lui, et les y traita comme s’ils eussent été deJa famille, rassurés et tranquillisés qu’ils étaient maintenant par la certitude qu’avec de pareils hommes leur ville était devenue imprenable.

Cependant le roi Charles apprit que le roi don Pierre d’Aragon, après s’être fait couronner à Palerme, s’avançait à grandes journées par terre, tandis que sa flotte, conduite par son amiral, Roger de Lauria, faisait le tour de l’île.

Ces deux armées réunies pouvaient former, avec celle des Siciliens, h peu près soixante à soixante-cinq mille hommes, c’est-à-dire plus de trois fois autant qu’en avait le roi Châties.

Or, ce dernier, qui était un prince très entendu dans les choses de guerre, comprit qu’il pouvait être trahi par les Abruzziens et les Apuliens, comme le roi Manfred, et que, comme le roiManfred, il pourrait bien mourir de male mort.

11 prit donc son parti promptement et comme devait le faire un homme aussi prudent que brave.

Par une nuit bien obscure il monta sur les vaisseaux, traversa le détroit et s’en alla aborder à Reggio de Calabre avec la moitié de son armée, car ses vaisseaux n’étaient ni assez grands ni assez nombreux pour transporter son armée tout entière, il devait reprendre le lendemain matin la moitié qui restait encore sur la terre de Sicile.

Mais, au point du jour, le bruit se répandit que le roi Charles s’était embarqué pendant la nuit avec une partie de son monde, et que ce qui restait encore devant Messine

?nn IMPRESSIONS de voyage.

('lait le tiers h peine de son armée. Aussitôt les Almogavares se firent ouvrir deux portes, et, séparés en deux troupes, ils fondirent sur les huit ou dix mille hommes qui restaient encore, ce que voyant les Messinois, ils s’armèrent de leur côté de tout ce qu’ils purent trouver, et sortirent de la ville au nombre de huit ou dix mille.

Les Français essayèrent d’abord de résister, d’autant plus qu’ils voyaient revenir de Reggio les galères qui les devaient emporter.

Cependant, quel que fût leur courage, ils ne purent soutenir le choc acharné de leurs ennemis, ils se dispersèrent tout le long du rivage, jetant leurs armes pour courir plus vite, tendant les bras vers leurs vaisseaux, et criant :

A l’aide! à l’aide!

Mais quoique ceux qui montaient les galères fissent force de rames, ils n’arrivèrent que bien tard au gré de ceux qui les appelaient, car il y en avait déjà plus de trois mille de tués.

Enfin ceux qui restaient étaient si pressés de fuir, qu’ils n’attendirent pas que les vaisseaux abordassent, et qu’ils se jetèrent à la mer pour les aller rejoindre, de sorte que beaucoup périrent dans le trajet, et que, de sept ou huit mille hommes que le roi Charles avait laissés après lui, à peine en vit-il revenir cinq cents.

Cette journée fut une riche journée pour les Almogavares car les Français n’avaient pas même pris le temps de plier leurs tentes et de les emporter ; aussi y gagnèrent-ils un si riche butin, que les florins d’or roulaient le lendemain dans Messine comme de menus deniers.

Deux jours après, le roi Pierre d’Aragon fit son entrée à Messine au milieu des cris de joie et des acclamations de tout le peuple, et les fêtes qu’on lui fit durèrent quinze jours

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