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CHAPITRE III

Physiologie de reiiTenimation

La morsure des Serpents n'est pas très douloureuse ; elle est surtout caractérisée par de l'engourdissement qui survient dans la partie mordue, se propage rapidement dans tout le corps et produit des syncopes, des défaillances. Lorsque la quantité de venin inoculée est assez considérable pour donner la mort, l'anxiété respiratoire ne tarde pas à se manifester, la bouche se contracte, devient baveuse, la langue se gonfle, les dents se resserrent, puis le malheureux blessé tombe dans le coma le plus profond et expire en quelques heures.

La mortalité proportionnelle à la suite des morsures de Serpents varie naturellement beaucoup suivant l'espèce à laquelle appartiennent les reptiles. D'après les statistiques de J. Fayrer et celles de Desaint, la moyenne des morts dans l'Inde serait de 25 à 33 Vo des individus mordus par les Cobras, les Daboia et les Bungares; d'après Huillet, à Pondichéry cette moyenne atteindrait 45 %•

Si le venin est introduit dans une région très vasculaire, ou directement dans une veine, il tue presque fatalement. Au contraire, si le derme est à peine entamé, ou si les vêtements ont pu exercer une action protectrice, l'absorption deviendra presque nulle. On se retrouve ici en présence des mêmes facteurs de gravité que pour les morsures faites à l'homme par des animaux atteints de rage.

L'expérience permet d'éliminer tous ces facteurs, de suivre chez un animal inoculé toute la série des phénomènes de l'envenimation et d'en graduer l'intensité. Nous avons étudié à ce point de vue toutes les espèces d'animaux qu'il est possible d'utiliser dans un laboratoire.

Chez le Singe, le premier signe apparent de l'absorption du poison est une sorte de lassitude générale; puis les paupières se ferment à demi. L'animal semble chercher un endroit favorable pour se reposer; il se relève aussitôt, marche avec des saccades : ses membres ont de la peine à le supporter. Bientôt il est pris de nausées, de vomissements, de dyspnée; il appuie sa tète sur le sol, la redresse en cherchant à aspirer l'air, porte ses mains à sa bouche comme pour arracher un corps étranger du pharynx. Il vacille sur ses membres et se couche sur le côté, la face contre le sol. Le ptosis s'accentue et l'asphyxie complète survient bientôt. Le cœur continue à battre cinq minutes au moins après que la respiration a cessé, puis il s'arrête en diastole.

La rigidité cadavérique survient très rapidement et persiste longtemps, même après le début de la putréfaction. Pendant les derniers moments de la vie, la pupille reste très impressionnable; l'animal conserve intacte la sensibilité à la douleur et l'ouïe. L'excitabilité électrique des muscles de la face persiste, mais celle des membres et du tronc est beaucoup diminuée. L'application de courants volta-faradiques de la nuque au diaphragme ne provoque aucun mouvement respiratoire lorsque l'asphyxie commence à se manifester. Les sphincters de la vessie et de l'anus se relâchent après quelques spasmes qui provoquent fréquemment , chez les mâles, l'éjaculation du sperme. L'urine et les fèces s'échappent ensuite. A l'autopsie on trouve de l'œdème hémorrhagique au point inoculé, de l'hyperhémie et parfois des taches hémorrhagiques sur le foie, l'intestin et les reins. La vessie est généralement pleine d'urine sanguinolente.

Les Oiseaux présentent à peu près la même succession de

LE VENIN DES SEHI'ENTS

phénomènes, mais, chez eux, la période asphyxique est beaucoup plus longue, probablement à cause des réserves d'air accumulées dans leurs sacs aériens et leurs canaux osseux. Ils bâillent comme des Pigeons qu'on éloufle, reposent la pointe de leur bec sur le plancher des cages, et ont fréquemment des spasmes convulsifs du pharynx accompagnés de battements d'ailes.

Les petits Oiseaux et même les Pigeons meurent très rapidement sous l'influence de doses infinitésimales de venin. La Poule est plus résistante.

Les Grenouilles, grâce à leur respiration cutanée, succombent très lentement. Nous en avons vu survivre pendant trente heures à l'inoculation de la quantité de venin qui tue le Lapin, par injection sous cutanée, en dix minutes. Le Crapaud meurt plus vite.

Les Lézards et les Caméléons sont très sensibles au venin.

Les Couleuvres et les Serpents non venimeux en général, ne succombent qu'avec des doses de venin très élevées relativement à leur poids. Ils jouissent d'une immunité partielle, mais non absolue. Seuls les Serpents venimeux sont insensibles à des doses énormes de leur propre venin, ainsi que Fontana, Weir Mitchell et Viaud-Grand-Marais l'avaient déjà constaté.

Les Poissons ne sont pas réfractaires à l'envenimation : j'ai expérimenté en 1891, à Saigon, l'action du venin frais de Cobra sur deux spécimens de ces Poissons de combat que les Annamites élèvent dans des aquariums pour assister à leurs luttes et engager sur elles des paris. Ils ont succombé cinq heures seulement après l'inoculation intramusculaire d'une dose mortelle en vingt minutes pour le Pigeon.

Les Sangsues sont tuées par l'inoculation d'une très minime quantité de venin.

L'action toxique du venin se manifeste bien nettement par des phénomènes bulbaires. Le ptosis, symptôme de début, surtout apparent chez le Singe, indique l'atteinte de la substance grise du plancher du quatrième ventricule et des noyaux d'origine des nerfs moteurs oculaires communs. La paralysie bulbaire progresse ensuite rapidement, et lorsqu'elle a frappé les noyaux d'origine des nerfs pneumogastriques, l'animal meurt en état d'asphyxie.

Le venin porté directement à l'aide d'une pipette capillaire dans le tissu musculaire ou dans les cavités du cœur ne modifie pas la régularité des contractions de cet organe, jusqu'à ce que l'intoxication bulbo-méduUaire ait eu le temps de se produire.

Mélangé au sang, il n'altère ni la forme ni la couleur des globules jusqu'après la mort de l'animal. Je n'ai pas vu dans les hématies ces petits corps ovoïdes, brillants, qu'a signalés Lacerda. J'ai examiné des préparations de sang frais de beaucoup d'animaux avant et pendant l'envenimation, sans pouvoir saisir, sous le microscope, le moindre changement dans les hématies : j'ai remarqué seulement qu'elles se gonflaient un peu et que l'hémoglobine se dissolvait rapidement.

Après l'arrêt du cœur la coagulation survient très vite; tout le sang contenu dans les cavités se prend en une masse homogène ofirant l'aspect de la gelée de cassis.

La rapidité d'absorption du venin chez les petits animaux inoculés est incroyable. Si on introduit sous la peau, au dernier tiers de la queue d'un Rat, une dose mortelle de venin et que, une minute après, on pratique l'amputation de cet organe au tiers supérieur, la marche de l'envenimation suit son cours; la mort est à peine retardée.

Le venin est donc très rapidement diffusible. C'est ce qui explique l'ineflicacUé presque absolue des traitements locaux les plus énergiques des morsures des Serpents. Ni les larges

incisions, ni la cautérisation au fer rouge, ni les injections de permanganate de potasse, ni la ligature des membres mordus ne suffisent à enrayer l'absorption du poison ; tout au plus ces moyens la retardent-ils un peu. C'est déjà un résultat utile, il est vrai, car il peut permettre d'intervenir, dans certains cas, à temps pour détruire le venin qui n'est pas encore entré dans la circulation générale.

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