‹ Le vérité sur la RussieChapitre 12 sur 20 · DES SOCIETES DE TEMPERANCE · texte numérisé non relu

DES SOCIETES DE TEMPERANCE

La fenne des eaux-de-vie , Tune des institutions^ les plus immorales qui existent au monde, a toujours formé la principale branche des revenus du budget russe. Depuis 1859, elle rapporte 120,000,000 de roubles (480,000,000 de francs) et constitue plus des. deux cinquièmes du budget. Le droit de débiter Teaude-vie et de prélever un impôt arbitraire sur les caves, les auberges, les restaurants et les cafés où se débitent les boissons de divers genres, est conféré au fermier de chaque district. Les propriétaires des distilleries sont obligés de vendre leur eau-de-vie au fermier à un taux fixé par le gouvernement; il ne leur est acheté que la quantité prescrite par le gouvernement; le débit direct de leurs produits leur est interdit sous peine d'une amende énorme et de la fermeture de leurs distilleries. Le fermier doit vendre Teaude-vie à un prix fixé par le gouvernement, mais cette clause n'est jamais observée ; il la vend toujours à un

prix beaucoup plus élevé, et rhomme naïf qui vou- <lrait se voir servi au prix légal n'obtientrait qu'une boisson complètement impotable. Pour masquer cette friponnerie, le fermier doit payer les autorités locales, toutes les autorités de la province, depuis la plus élevée jusqu'à la plus humble; il doit payer le gouverneur, le vice-gouverneur, les conseillers de la régence provinciale; le président de la chambre des finances de la province Qcazennaia paUxtcl), et surtout celui des conseillers de cette chambre, qui se trouve chargé de diriger la section des boissons: il doit payer le président de la chambre des domaines de la couronne, le maiti-e de police et les officiers de police de la ville de province; les chefs {gorodnitchyi) et les officiers de police des villes de district; les chefs de police locale {ispravnik) des districts; les chefs de la police •de cercle stanovoi prùtav^ et les employés du ministère des domaines. Enfin, ces dépenses prévaricatrices de la part d'un fermier de toute une province ne s'élèvent jamais à moins de 50,000 roubles (200,000 firancs) par an, et de la part des fermiers de district, •à moins de 5,000 roubles (20,000 francs) par an pour . chaque district. Aussi toute la police locale se trouve-t-elle complètement à la disposition des fermiers. Pour ces derniers, ni les lois, ni les ordonnances, ni les plus simples notions d'équité, n'existent en aucune manière.* Ils prélèvent sans le moindre scrupule, 30 et 40 % de plus sur le prix légal de l'eau -de -vie, qu'ils vendent encore frelatée. Les agents chargés par eux de tenir les divers cabarets ont recours à tous les moyens, à toutes les ruses pour engager les hommes du peuple à boire. Un homme ne boit-il jamais jusqu'à l'ivresse, on tache de lui donner de l'eau-

de vie à crédit, pour lui présenter, au bout d'ua certain temps, un compte faux et exa^ré. On tâche da £ure boire à crédit les paysans, aân de leur présen-^ ter leur compte au moment de la moisson, et le pauvre cultivateur, n'ayant point d'argent comptant, se trouye obligé de livrer à vil prix une partie des grains né» oessaires à la nourriture de sa famille. Un hommio du peuple s'enivre-t-il dans un cabaret au point de tomber sans connaissance, à son réveil, s'il était vena dans une charrette attelée d'un cheval, le cheval a disparu ; s'il était venu à pied , une partie de ses habits a disparu ; on lui présente encore un compte exagéré, pour une quantité de boisson plus grande que celle réellement consommée par lui, et il se trouve obligé de payer. Après avoir été maintes fois dupe,, il finit par devenir fripon et par duper les autres. Les cabarets sont le quartier général des voleurs ei le point de départ de presque tous les crimes. Le pouvoir du gouvernement expire au seuil des cabar rets; la police payée par les fermiers y laisse commettre toutes les horreurs possibles, et comment en serait-il autrement sous la forme de gouvernement qui régit la Russie? Le pouvoir autocratique, nominale* ment dévolu au souvei^in, se trouve de Mi entre les mains de la bureaucratie, laquelle se moque des volontés du souverain, et n'exécute, parmi les lois et ordonnances, que celles dont elle peut tirer gain pécuniaire.

Cet état de choses si hideux amena en 1858 un événement qui étonna tout le monde et dépassa Tiuittente de ceux mêmes qui avaient le plus de foi dans les qualités admirables du peuple russe, qualités conservées par lui précieusement, même à travers le joug

terrible d^un esclavage de plusieurs siècles de durée. Les paysans, s'aperoevant de Texploitation indigne dont ils étaient l'objet de la part des fermiers, et voyant la coupable connivence de Tadministration avec ces derniers, prirent en beaucoup d'endroits le parti de résister à cette horde, en 8x>bligeant à observer une tempérance absolue et à renoncer à l'emploi de toute boisson spiritueuse, jusqu'au monaènt où les fermiers leur vendraient de l'eau-de-vie de bonne qualité et à bon marché. L'on vit, dans un grand nombre de localités, des villages entiers se réunir, se former en sociétés de tempérance, jurer l'observation de cette règle sous la foi du serment, imposer d'un accord général une forte amende à celui qui violerait cette promesse, puis, — fait digne de remarque et d'admiration, — se diriger en masse vers l'église du village, solliciter le prêtre de dire un Te Deum pour demander à Dieu de leur donner la force nécessaire pour tenir leur serment, et faire le vœu d'oftir à l'église le produit des amendes que l'on serait dan^ le cas de percevoir! Dans cette occasion, le peuple russe donna la preuve la plus évidente de la fausseté de la calomnie, inventée contre lui par le parti rétrograde, qu'il n'était point mûr pour la liberté. Pour qui connaît le climat de la Eussie et la nécessité, sous se climat, de la consommation d'une certaine quantité de boissons spiritueuses. Ton ne saurait assez admirer la force de caractère qui amenait les paysans russes à. s'imposer cette rude privation, l'énergie de la persévérance indispensable à l'accomplissement de ce vœu, et le magnifique sentiment religieux qui amenait des villages entiers à placer leurs promesses et leurs serments sous la protection divine. Une pareille nation est bien

digne de la liberté, bien capable de la pratiquer, d'en jouir d'une manière paisible et raisonnable à la fois.

Les fermiers furent frappés de terreur ; ils voyaient la diminution considérable de leurs revenus. La police locale, la bureaucratie tout entière entrèrent dans la plus violente fureur; elles voyaient le bon sens et rénergie de ce peuple opprimé et pillé par elles, leur tarir la source la plus lucrative de leurs exactions. Tout fut mis en jeu contre les sociétés de tempérance: Tor fut répandu à profusion dans les sphères où il était possible d'agir avec succès; les cadeaux ne furent point épargnés à tous ceux qui pouvaient être utiles à cette ligue des ténèbres et de la dépravation.

Le gouvernement dont le principal revenu se trouvait basé depuis longtemps sur l'institution immorale et odieuse des fermes d'eaux-de-vie, se trouvait dans le plus grand embarras; tant il est vrai que par l'admirable équité de la divine Providence, les crimes ne peuvent jamais, même en politique, échapper à trouver un jour leur châtiment. D'un côté, si le gouvernement laissait les sociétés de tempérance suivre leur développement régulier, il s'exposait à compromettre les deux cinquièmes de son revenu; s'il venait à interdire ces sociétés, il s'exposait, devant l'opinion publique de l'Europe (cette tête de Méduse pour l'administration russe), et devant le tribunal de l'histoire, au juste' reproche de favoriser la dépravation de la classe la plus nombreuse de ses sujets, /ie les démoraliser systématiquement pour en tirer le plus d'argent possible. On a vu des honames, comme Tchinghir-Khan, comme Tamerlan, élever leur fortune sur le carnage; mais ici il y avait l'exemple, peut-être unique dans l'histoire, d'une administration établissant les bases

de sa prospérité sur un système complet, dont la tendance était de démoraliser, dépraver et ruiner la nation à elle confiée par la Providence.

Trois ministres, ceux de Tintérieur, des finances et des domaines de la couronne, acceptèrent le rôle triste et odieux de faire la guerre aux sociétés de tempérance. Ils envoyèrent à leurs employés, en province, des circulaires où, après avoir établi le principe (d'ailleurs incontestable) que la sobriété est une qualité, ils déclaraient que nulle association ne peut être formée sans Tautorisation du gouvernement, leqttel fia jamais admis les sociétés de tempérance^ et ils ajoutaient, qu'une certaine quantité de boissons spiritueuses étant nécessaire à l'hygiène des populations, les employés ne devaient point permettre aux sociétés de tempérance de s'établir et de prendre racine. Mais si Ton voit souvent des hommes portés à faire le mal, l'on en voit peu qui aient le courage de faire le mal au grand jour. Ce courage fit défaut aux trois ministres dont nous venons de parler. Entre les obsessions fort pressantes de la bureaucratie et des fermiers, et la crainte de la publicité européenne, ils agirent comme le font ordinairement les hommes dénués d'énergie et de courage, c'est-à-dire avec une insigne maladresse. Ils eurent la naïveté d'envoyer leurs circulaires, adressées à plusieurs milliers de fonctionnaires, sous le sceau du secret, ce qui d'ailleurs, en Russie, est le meilleur moyen de faire connaître une ordonnance à tout le monde. Confier ainsi un secret à soixante-cinq millions d'individus aurait été, certes, le fait le plus ridicule que l'on puisse voir, s'il ne s'appliquait à une chose aussi odieuse que l'ivro-

gnerie organisée et propagée par les soins de Tadjainistration.

La bureaucratie, ravie de sa victoire, se mit à poursuivre avec acharnement les sociétés de ftempérance. On vit, en 1859, la police locale accourir dans les villages et contraindre les paysans, à coups de verges et de bâtoi^, à boire de Teau-de-vie. Dans certaines localités, les paysajis, indignés «et poussés à.botut, démolirent les cabiarets. La bureaucratie fit marcher les troupes, et Ton vit la force armée employée au maintien de cette institution odieuse du fermage des eaux-de-vie, de cette institution qui pille et déprave le peuple pour remplir le trésor de Tétat et enrichir la horde insatiable des fonctionnaires russes. Poux compléter ce spectacle hideux, la bureaucratie obtint l'interdit à la censure de laisser passer le moindre article où rinamoralité du fermage des eaux-de-vie serait signalée.

En 1858, lors de la dernière adjudication d«8 fetrmes d'eaux-de-vie (laquelle a lieu tous les quatre ams}, l'empereur Alexandre énonça son regret de voir l'accroissement considérable du chiffre de cette branche honteuse du rev-enu public. Nobles paroles, digxies de l'excellent souverain qui les a prononcées. Mais la toute-puissajxte bureaucratie, tant qu^elle j(ie sera jpioint brisée par l'empereur, ne permettra jamais à ce priaee «i bien intentionné d'accomplir les réformes désirées par son ccRur. En Russie, la plupart des réformes s'accomplissent en paroles et sur le papier, mais n'entrent point dans le domaine des feits. Trop de fortunes colossales ont été réalisées dans le bourbier des vi^ux abus; elles ont iïispixé s. trop de juctnde le dé-

-sir de marcher aur les traces de leurs aoquére\irs(*), pour pouvoir espérer des amélioratious réelles et gérieufles, tant que la forme du gouvernement pi'avra p.gis ^été modiftéô et la toute-puiswuice de 1^ bure^iÇiUcr^tie détruite. Il était réservé à la bureaucratie ru^se d'ériger la tempérance et la sobriété en crimes d'état, ainsi que de fie servir de la force armée pour propager rivi:ogoerie et n;^iQteni;r la vénalité.

P. 8. Nous venons d'apprendre que le gouveunement russe, ayant Tintention d'abolir le système du fermage des eaux-de-vie aujourd'hui en vigueur, à da fin de l'exercice actuel, qui expire le 31 décembre 1862, s'était enfin décidé à exïwniner par quel autre système on le remplacerait. Et à qui cet examen a-^il été coj;!fié? Au département d'économie politique du consefil de l'empire ! Nous avons parlé, au chapitre II de notre ouvrage, du conseil de l'empire, hospice des invalides, lequel, sauf plusieurs exceptions isolées, n'a guère pour lui le prestige du mérite et de la capacité, et se trouve complètement dénué des garantiep de l'inamovibilité et de la discuswon pubHque. L'esprit de la bureaucratie plane sur ce conseil, et cet e^rit >oonsiste, en abordant les réformes réclamées par l'opinion

(*) L'on ne saurait se faire une idée du chifi&e colossal des fortunes, acquises en Russie par le fermage des eauxde-vie, et souvent par de véritables filous, par exemple, le sieur K..., l'un des charlatans les plus hardis et l'un des fripons les plus éhontés qui aient jamais existé. La biographie de cet individu contient des données caractéristiques, relativement k l'administration russe. Nous la raconterons dans notre livre: La Russie de 1847 à 1859.

publiqne, à les remettre, à les traîner en longueur, à en paralyser Fexécution. Le projet de réforme du ministère de la marine, malgré le puissant appui que lui prêtait le grand amiral, frère de l'empereur, un prince connu par son énergie, soutenu par tous les hommes éclairés, ce projet de réforme échoua devant le conseil des ministres, en mars 1858. Présenté de nouveau par Son Altesse Impériale à la fin de 1859, il ne passa au conseil des ministres et à celui de l'empire qu'à la condition d'être mis à l'essai pour cinq années. La véritable raison de cette restriction absurde consiste dans l'espérance, nourrie par les autres ministres, de ne point se voir obligés d'opérer lesmêmes réformes dans leur administration. De l'or, de l'or, de Tor, et après nous le déluge ! voilà la maxime permanente de la bureaucratie russe. Ne vaudrait-il point mille fois mieux confier l'élaboration d'un nouveau projet de fermage à l'examen des hommes distingués de chaque province et à celui de la presse russe, si intelligente et si utile à sa patrie. Le conseil actuel de Tenapire ne saurait produire rien de bon: on l'a déjà vu à l'œuvre. Nous souhaitons sincèrement voir nos prévisions démenties par l'avenir, mais nous n'osons nullement l'espérer.

dbyGoogk

xn.

Page 1