SCÈNE II
BOLINGBROKE, MASHAM
BOLINGBROKE. O chatices de la guerre et destinée des rois conquérants ! l'ambassadeur de Louis XIV ne pouvoir obtenir dans le palais Saint-James une audience de la Reine Anne ! ... et, pour lui faire parvenir 5 une note diplomatique employer autant d'adresse et de mystère que s'il s'agissait^ d'une galante missive^ . . . Pauvre marquis de Torcy ... si sa négociation ne réussit pas ... il en mourra ! . . . tant il aime son vieux souverain . . . qui se flatte encore d'une paix honorable et 10 glorieuse ... La vieillesse est l'âge des mécomptes . . .
Masham, dormant. Ah ! qu'elle est belle !
BOLINGBROKE. Et la jcunessc . . . l'âge des illusions . . . Voilà un jeune officier à qui le bien^ vient en dormant !
15 Masham, de même. Oui, je t'aime ... je t'aimerai toujours !
BOLINGBROKE. Il rêvc, le pauvre jeune homme! Eh ! mais c'est le petit Masham, et je me trouve ici en pays de connaissance !* . . .
20 Masham, dormant toujours. Quel bonheur ! . . . quelle brillante fortune ! . . . c'est trop pour moi ! . . .
BOLINGBROKE, Itti frappant sur l'épaule. En ce cas, mon cher, partageons!
Masham, se levant et se frottant les yeux. Hein ! 25 . . . qu'est-ce que c'est" . . . monsieur de Saint-Jean qui m'éveille !
BOLINGBROKE, riant. Et qui vous ruine î . . .
Masham. Vous, à qui je dois tout!... Pauvre écolier, pauvre gentilhomme de province, perdu dans la ville de Londres, je voulais, il y a deux ans, me jeter dans la Tamise, faute de vingt-cinq guinées, et vous men avez donné deux cents que je vous dois tou- 5 jours !^ . . .
BoLiNGBROKE. Pardieu, mon cher, je voudrais bien être à votre place, et je changerais volontiers avec vous
Masham. Pourquoi cela? 10
BoLiXGBROKE. Parce que j'en dois cent fois davantage.
Masham. O ciel! vous êtes malheureux!
BoLiNGBROKE. Nou pas !* . . . je suis ruiné, voilà tout!... mais jamais je n'ai été plus dispos, plus 15 joyeux et plus libre . . . Pendant cinq années les plus longues de ma vie, riche et ennuyé de plaisirs, j'ai mangé mon patrimoine ... Il fallait bien s'occuper.' A vingt-six ans . . . tout était fini ! . . .
Masham. Est-il possible? 20
BOLINGBROKE. Je n'ai pas pu aller plus vite ! . . . : Pour rétablir mes affaires, on m'avait marié à une femme charmante . . . impossible de vivre avec elle . . . un million de dot ... autant de défauts et de caprices ...
J'ai rendu la dot j'y gagne encore !* . . . Ma femme 25
brillait à la cour, elle était du parti des Marlborough, elle était whig . . . vous comprenez que jç devais être tor>' ;' je me suis jeté dans l'opposition : je lui dois cela ! je lui dois mon bonheur! car, depuis ce jour, mon instinct et ma vocation se sont révélés! c'était là l'ali- 30 ment qu'il fallait à mon àme ardente et inactive ! Dans nos tourmentes politiques, dans nos orages de tribune,'
je respire, je suis à l'aise, et comme le matelot anglais sur la mer, je suis chez moi, dans mon élément, dans mon empire ... Le bonheur, c'est le mouvement ! . . . le malheur, c'est le repos ! . . . Vingt fois, dans ma 5 jeunesse inoccupée, et surtout dans mon ménage, j'avais eu comme vous l'idée de me tuer.
Masham. Est-il possible?
BoLiNGBROKE. Oui . . . ks jours où il fallait conduire ma femme au bal ! . . . Mais maintenant je tiens
10 à rester!^ je serais désolé de partir! ... je n'en ai pas le temps . . .je n'ai pas un moment à moi . . . membre de la chambre des communes et grand seigneur journaliste^ ... je parle le matin, et j'écris le soir . . . En vain le ministère whig^ nous accable de ses triomphes,
15 en vain il domine en ce moment l'Angleterre et l'Europe . . . seul avec quelques amis, je soutiens la lutte, et les vaincus ont souvent troublé le sommeil des vainqueurs . . . Lord Marlborough, à la tête de son armée, tremble devant un discours de Henri de Saint-Jean, ou
20 un article de notre journal l'Examinateur. Il a pour lui le prince Eugène,* la Hollande et cinq cent mille hommes . . . J'ai pour moi Swift, Prior et Atterbury^ ... A lui l'épée, à nous la presse ! nous verrons un jour à qui la victoire . . . L'illustre et avare maré-
25 chai veut la guerre qui épuise le trésor public et qui remplit le sien . . . moi, je veux la paix et l'industrie qui, mieux que les conquêtes, doivent assurer la prospérité de l'Angleterre. Voilà ce qu'il s'agit de® faire comprendre à la reine, au parlement et au pays.
30 Masham. Ce n'est pas facile.
BOLiNGBROKE. Non . . . car la force brutale et matérielle, les succès emportés à coups de canon'' étour-
dissent tellement le vulgaire, qu'il ne lui vient jamais à l'idée^ qu'un général vainqueur puisse être un sot, un tyran ou un fripon ... et lord Marlborough en est un ! je le prouverai ... je le montrerai glissant furtivement sa main victorieuse dans les coffres de l'État. 5
M.\SHAM. Ah I vous ne direz pas cela . . .
BoLiNGBROKE. Je l'ai écrit ... je l'ai sig^é . . . l'article est là ... il paraîtra aujourd'hui ... je le répéterai demain, après-demain . . . tous les jours ... et il y a une voix qui finit toujours par se faire entendre, une 10 voix qui parle encore plus haut que les clairons et les tambours . . . celle de la vérité ! . . . Mais pardon . . . je me croyais au parlement, et je vous fais subir un cours de politique, à vous, mon jeune ami, qui avez bien d'autres rêves en tête . . . des rêves de fortune et d'à- 15 mour.
Masham. Qui vous l'a dit?
BouNGBROKE. Vous-même ! . . . Je vous crois trèsdiscret quand vous êtes éveillé ; mais je vous préviens qu'en dormant vous ne l'êtes pas. 20
Masham. Est-il possible?
BoLiNGBROKE. Je VOUS ai entendu vous féliciter en rêve de votre fortune, et vous pouvez me nommer sans crainte la grande dame à qui vous la devez.
Masham. Vous êtes dans l'erreur! je ne connais 25 pas de grande dame! Il est quelqu'un, j'en conviens,'' qui, sans se faire connaître, m'a servi de protecteur . . . un ami de mon père . . . vous peut-être ? . . .
BoLiXGBROKE. Non, vraiment . . .
Masham. Vous êtes le seul cependant que je puisse 30 soupçonner. Orphelin et sans fortune, mais fils d'un brave gentilhomme tué sur le champ de bataille, j'avais
eu l'idée de demander une place dans la maison de la reine: la difficulté était d'arriver à Sa Majesté, de lui présenter ma pétition ; et un jour d'ouverture du parlement, je me lançai intrépidement dans la foule qui en- 5 tourait sa voiture ; j 'y touchais presque lorsqu'un grand monsieur, heurté par moi, se retourne et, croyant avoir affaire à un écolier, me donne sur le nez une chiquenaude,^
BoLiNGBROKE. Pas possiblc !
10 Masham. Oui, monsieur ... je vois encore son air insolent, ricaneur ... je le vois, je le reconnaîtrais entre mille, et si jamais je le rencontre . . . Mais dans ce moment la foule, en nous séparant, m'avait jeté contre la voiture de la reine à qui je remis ma pétition . . . elle
15 resta quinze jours sans réponse. Enfin je reçois une lettre d'audience de Sa Majesté ! . . . Vous jugez^ si je me hâtai de me rendre au palais, paré de mon mieux,^
- et à pied pour de bonnes raisons .). . J'étais près d'arriver, lorsqu'à deux pas de Saint-James, et vis-à-vis
20 d'un balcon où se tenaient de belles dames de la cour, un équipage, qui allait plus vite que moi, m'éclabousse de la tête aux pieds, moi et mon pourpoint de satin, le seul dont je fusse propriétaire ... et pour comble de fatalité,* j'aperçois à la portière de la voiture ... ce
25 même individu, l'homme à la chiquenaude^ . . . qui riait encore . . . Ah ! dans ma rage, je m'élançai vers lui, mais l'équipage avait disparu, et furieux, désespéré, je rentrai à mon modeste hôtel, ayant manqué mon audience.
30 BoLiNGBROKE. Et votre fortune!
Masham. Au contraire! je reçus le lendemain d'une personne inconnue, un riche habit de cour, et,
quelques jours après, la place que je demandais dans la maison de la reine. J'y étais à peine depuis trois mois, que j'avais reçu ce que je désirais le plus au monde, un brevet d'enseigfl£. dans le régiment des gardes. S
BoLiNGBROKE. En vérité! Et vous n'avez aucun soupçon sur^ ce protecteur mystérieux?
Masuam. Aucun ! ... il m'assure de sa constante faveur, si je continue à m'en rendre digne ... Je ne demande pas mieux ... ce qui me paraît seulement lo gênant et ennuyeux . . . c'est qu'il me défend de me marier . . .
BoLiNGBROKE. Ah! bah !'
Masham. Craignant sans doute que cela ne nuise à mon avancement. 15
BOLINGBROKE, riatit. C'est là la seule idée que cette défense ait fait naître en vous?
Masham. Oui, sans doute.
BoLi.vGBROKE, de même. Eh bien! mon cher ami. pour un ancien page de la reine et pour un nouvel of fi- 20 cier dans les gardes, vous êtes d'une innocence bibUjque. . .
Masham. Comment cela? .
BoLiNGBROKE, de même. C'est que ce protecteur inconnu est une protectrice ... 25
Masham. Quelle idée!
BoLiNGBROKE. Quclquc grande dame, qui vous porte intérêt* . . .
M.\SHAM. Non, monsieur . , . non, cela n'est pas possible ! 30
BouNGBROKE. Qu'y auraît-îl d'étonnant?... La reine Anne, notre charmante souveraine, est une per-
lO LE VERRE DEAU
sonne fort respectable et fort sage/ qui s'ennuie royalement ... je veux dire autant que possible . . . mais à sa cour, on s'amuse beaucoup ! . . . toutes nos ladys ont de petits protégés, de jeunes officiers fort aimables, qui,
5 sans quitter le palais de Saint-James, arrivent à des grades supérieurs.
Masham. Monsieur ! . . .
BoLiNGBROKE. Fortunc d'autant plus flatteuse qu'elle n'est due qu'au mérite personnel.
[o Masham. Ah ! c'est une indignité ... et si je savais . . .
BoLiNGBROKE, allant s'asseoir près de la table à gauche. Après cela^ ... je peux me tromper, et si réellement c'est quelque grand seigneur ami de votre
[$ père . . . laissez venir les événements . . . laissez-vous faire !^ Ah ! si on vous ordonnait de vous marier . . , je ne dis pas* . . . mais on vous le défend ... il est clair que ce n'est pas un ennemi ... au contraire ... et lui obéir n'est pas si difficile.
50 Masham, debout près du fauteuil où est assis Bolingbroke. Mais si,** vraiment . . . quand on aime quelqu'un . . . quand on est aimé . . .
BoLiNGBROKE. J'y suis !® . . . l'objet de vos rêves ! la personne à qui vous pensiez tout à l'heure en dor-
î5 mant.
Masham. Oui, monsieur ... la plus aimable, la plus jolie fille de Londres, qui n'a rien ... ni moi non plus ... et c'est pour elle que je désire les honneurs et la richesse ... j'attends, pour l'épouser, que j'aie fait
}o fortune . . .
BOLINGBROKE. Vous n'êtcs pas encore très-avancé ... et elle de son côté ?
Masham. Bien moins encore! . . . orpheline comme moi, demoiselle de boutique dans la Cité,* chez un riche joaillier . . . maitre Tomwood . . .
Bou.NGBROKE. Ah, mon Dieu!
Masham. Qui vient de faire banc^ueroutC • • • Elle 5 se trouve sans place et sans ressource.
BoLiNGBROKE, se levant. C'est la petite Abigaïl . . .
Masham. Vous la connaissez?
BoLiKGBROKE. Parbleu, du vivant- de ma femme
je veux dire quand elle vivait près de moi . . . j'étais 10
un abonné* assidu des magasins de Tomwood . . . ma femme aimait beaucoup les diamants, et moi, la bijoutière. Vous avez raison, Masham, une fille charmante, naïve, gracieuse, spirituelle . . .
Masham. Eh! mais, à la manière dont vous en 15 parlez . . . est-ce que vous en auriez été amoureux ?* . . .
BoLiNGBROKE. Pendant huit jours! et peut-être plus ! si je n'avais pas vu que je perdais mon temps . . . et je n'en ai pas à perdre . . . maintenant surtout . . . mais j'ai gardé à cette jeune fille* . . . une amitié véri- 20 table, et voici la première fois que j'éprouve un regret . . . non d'avoir perdu ma fortune, mais de l'avoir si mal employée ... je serais venu à votre aide ... je vous aurais mariés . . . mais pour le présent des dettes, des créanciers qui sortent de dessous terre* ... et pour l'a- 25 venir pas même l'espérance ... les biens de ma famille reviennent* tous à Richard Bolingbroke, mon cousin, qui n'a pas envie de me les laisser . . . car, par malheur, il est jeune, et comme tous les sots il se porte à merveille . . . mais nous pourrions peut-être à la cour ... 30 chercher pour Abigaïl . . .
Masham. C'est ce que je disais . . . une place de
demoiselle de compagnie, près de quelque grande dame qui ne soit^ ni impérieuse, ni hautaine . . ,
BoLiNGBROKE, secouatit la tête. Ce n'est pas aisé à trouver.
5 Masham. J'avais pensé à la vieille duchesse de Northumberland, qui, dit-on, cherche une lectrice.
BoLiNGBROKE. Cela vaut mieux . . . elle n'est qu'ennuyeuse à périr.^
Masham. Et j'avais conseillé à Abigaïl de se prélo senter chez elle, ce matin ; mais l'idée seule de venir au palais de la reine la rendait toute tremblante.
BOLINGBROKE. N'importe. . .l'espoir de vous y trouver, . . . elle y viendra ... et tenez . . . tenez . . . monsieur l'officier des gardes, que vous disais-je? la voici.