SCÈNE I
LA REINE, UN HUISSIER du pulais.
La Reine. Tu dis, Thompson, que ce sont des membres de la chambre des communes?
Thompson. Oui, madame . . . qui demandaient audience à Votre Majesté.
5 La Reine, à part. Encore des adresses et des discours . . . quand je suis seule, quand la duchesse est ce matin à Windsor... (Haut.) Tu as répondu que des affaires importantes . . . des dépêches arrivées à l'instant . . .
10 Thompson. Oui, madame, c'est ce que je dis toujours.
La Reine. Et que je ne recevais pas . . . Thompson. Avant deux heures ... Ils m'ont alors remis ce papier, en ajoutant qu'ils viendront à 15 deux heures présenter leurs hommages et leurs réclamations à Votre Majesté.
La Reine. La duchesse y sera . . . cela la regarde ;* c'est bien le moins qu'elle m'épargne ce soin-là^ . . . J'en ai tant d'autres... {A Thompson.) Sais-tu 20 quels étaient ces honorables ?
Thompson. Ils étaient quatre, et je n'en connaissais que deux pour les avoir vus ici quand ils étaient ministres, et qu'à^ leur tour ils faisaient attendre lea autres.
La Reine, vivement. Qui donc?
Thompson. Sir Harley^ et monsieur de Saint- Jean.
La Reine. Oh ! ... et ils sont partis?
Thompson. Oui, madame.
La Reine. Tant pis' ... je suis fâchée de ne pas s les avoir reçus. . . Monsieur de Saint-Jean, surtout ! . . . Quand il était au pouvoir^ . . . tout allait au mieux . . . mes matinées étaient moins long^Jes ... je ne m'ennuyais pas tant ... et aujourd'hui, en l'absence de la duchesse, cela se rencontrait* à merveille . . . c'était lo comme un fait exprès ... un bon hasard. — J'aurais pu causer avec lui, et l'avoir renvoyé, c'est d'une maladresse' . . .
Thompson. Madame la duchesse me l'avait tant recommandé ... règle générale: toutes les fois que 15 monsieur de Saint- Jean se présentera . . .
La Reine. Oh ! c'est la duchesse ! . . . c'est différent! Et monsieur de Saint-Jean n'a rien dit?
Thompson. C'est lui qui venait d'écrire, dans le salon d'attente, le papier que j'ai remis à Votre Ma- 20 jesté.
La Reine, prenant vivement le papier sur la table. C'est bien. — Laisse-moi. Thompson sort.
La Reine, lisant. « Madame, mes collègues et moi demandions audience à Votre Majesté! Eux pour 25 affaires d'État, et moi pour jouir de la vue de ma souveraine, qui depuis si longtemps m'est interdite.» Pauvre sir Henri ! « Que la duchesse éloigne de vous ses ennemis politiques, je le conçois ; mais sa défiance va jusqu'à repousser une pauvre enfant dont la ten- jdresse et les soins eussent adouci les ennuis dont on accable X'otre Majesté. — On lui refuse la place que
VOUS vouliez lui donner près de vous, en alléguant qu'elle est sans famille;^ et je vous préviens, moi, qu'Abigaïl Churchill est cousine de la duchesse de Marlborough.» {S' arrêtant.) Est-il possible!... 5 {Lisant.) « Ce seul fait vous donnera la mesure du reste . . . que Votre Majesté en profite et veuille bien en garder le secret à son fidèle serviteur et sujet, etc.» Oui, c'est la vérité. — Henri de Saint-Jean est un de' mes fidèles serviteurs . . . mais ceux-là, je ne suis pas
lo libre de les accueillir . . . lui, surtout . . . ancien ministre, je ne puis le voir sans exciter la défiance et les plaintes des nouveaux ! Ah ! quand ne serai- je plus reine, pour être ma maîtresse ! Dans le choix même de mes amis, demander avis et permission aux conseillers de la Cou-
15 ronne, aux Chambres, à la majorité ... à tout le monde enfin . . . c'est à n'y pas tenir^ . . . c'est un esclavage odieux, insupportable, et ici du moins, je ne veux obéir à personne, je serai libre chez moi, dans mon palais. —
'^ Oui, et quoi qu'il puisse arriver,^ j'y suis décidée. {Elle
20 sonne, Thompson paraît. ) Thompson, rendez-vous à l'instant dans la Cité, chez maître Tomwood, le joaillier . . . vous demanderez miss Abigaïl Churchill, et vous lui direz qu'elle vienne à l'instant même au palais. — Je le veux, je l'ordonne moi, la reine ! . . . allez ! . . .
25 Thompson. Oui, madame. // sort.
La Reine. L'on verra si quelqu'un ici a le droit
d'avoir une autre volonté que la mienne, et d'abord la
duchesse, dont l'amitié et les conseils continuels . . .
commencent depuis longtemps à me fatiguer . . . Ah !
30 c'est elle 1 . . .
Elle s'assied et serre dans son sein la lettre de Bolingbroke.