‹ Le verre d'eau, ou, Les effets et les causes (volume 2)Chapitre 10 sur 85 · ACTE I, SŒ^E III · texte numérisé non relu

ACTE I, SŒ^E III

UASUAM.

A qui donc ?

Au hasard.

BOLlNGBnOKE.

Cela vaut mieux!... c'est le plus commode et le moins exigeant des protecteurs.

ABIGAiL.

Imaginez-vous que parmi les belles dames qui fréquentaient les magasins de M. Tomwood , il y en avait une fort aimable, fort gracieuse, qui s'adressait toujours à moi , pour acheter... or, en achetant des diamans... on cause.

BOLINGBROKE

Et miss Abiga'il cause très bien...

ABIGAIL.

II me semblait que cette dame n'était pas très heureuse dans son ménage... qu'elle était esclave dans son intérieur, car elle me répétait souvent avec un soupir... Ah ! ma petite Abigaïl, que vous êtes heureuse ici, vous faites ce que vous voulez... Si on peut dire cela... moi qui, enc'ialnéc à ce comptoir, ne [)0uvais le quitter... et ne voyais M. Slasham que le dimaruhc après la messe, quand il n'était pas de service à la cour... Enfin, un jour... il y a près dun mois, la belle dame eut la fantaisie d'une toute pclilc bonbonnière en or, d'un travail exquis... presque rien... trente guinées !... Mais elle avait oublié fa bourse... et je dis : On enverra ce bijou a Ihôtel de milady... Mais milady, que cela semblait embarrasser, hésitait à nommer son hôtel, sans doute à cause de son mari... à qui elle ne voulait pas dire... il y a des grandes dames qui ne disent p is à leur mari... et je m'écriai : Gardez, gardez, milady, je prends tout sur moi. — Vous daignez donc être ma caution? répondit-elle, avec un sourire charmant... C'est bien, je reviendrai !... — Mais pas du tout, c'est qu'elle ne revint pas ...

BOLIKGBBOKE, riant.

La grande dame était une friponne.

ABIGAIL.

J'en eus bien peur... car un mois s'était écoulé... M. Tomwood était bien mal dans ses alTaires, et les trenle guinécs dont j'avais répondu , je les devais à lui... ou à ses créanciers... Celait là ce qui me désolait, et dont pour rien au monde je n'aurais osé parler à personne... mais j'étais décidée à vendre tout ce que je oossédais... mes plus belles robes, même celle-ci qui me va bien, à ce qu'on dit.

BOLINCBROKE.

j» Très bien.

MASnAM.

Et qui vous rend encore plus jolie , si c'est possible.

ABIGAIL.

Voilà pourquoi j'avais tant de peine à me dé-

cider...Enfin j'élaisréso'ae... lorsque hier au soir, une voiture s'arrête à la porte , une dame en descend, c'était milady... «IJien des allaires trop longues €'1 m'expliqiier l'avaiCDi retenue... et puis elle ne pouvait sortir de chez elle à .sa volonté... et elle tenait cependant à venir elle-mémo s'acquitter... » Tout en parlant elle avait remarqué que j'avais encore des larmes dans les yeux, quoique je me fusse hâtée de les essuyer à son arrivée. Il fallut bien alors lui raconter et ma détresse , et ma position , et l'embarras où je me trouvais., elle avait tant de bonlé... et moi tant de chagrin!... Enfin, je lui parlai de tout, excepté de M. Masham... et quand elle sut que je voulais, ce matin , me présenter chez la duchesse de Nnrthumberland... c'est elle qui me dit : N'y allez pas. vous seriez trop malheureuse... d'ailleurs la place est donnée... Mais moi, mon enfant, je tiens dans le mondeetala cour une maison assez considérable... où, par malheur, je ne suis pas toujours la maîtresse... n'importe, je vous y offre une place... vou lez-vous l'accepter?...» Et je me jetai rians ses bras on lui disant: Disposezde moi et de ma vie... Je ne vous quitterai plus , je partagerai vos peines et vos chagrins... — C'est bien, me dit-elle avec émotion ; présentez-vous demain au palais , et demandez la dame dont je vous donne le nom. — Elle écrivit alors sur le comptoir deux mots que j'ai pris , que j'ai là... et me voici...

MASOASI.

C'est très singulier...

BOLINGBROKB.

Et ce papier, peut-on le voir?

ABIGAIL , le lui donnant.

Certainement!...

BOLiNGBnoKr: , souriant.

Ah! ah! rien qu'à sa bonté , je l'aurais devinée. (.\ Abigaïl.) Ce mot a été écrit de\ant vous, par votre nouvelle protectrice?...

ABIGAIL.

Oui vraiment .. Est-ce que, par hasard, vous connaîtriez celte écritur*^?

BOLINGBKOKE, froidement.

Oui, mon enfant... c'est celle de la reine.

ABIGAIL, avec joie.

La reine!... est-il possible?

BlAStlAM, de nrif-nne.

La reine vous donne une place auprès d'elle, et sa protection!... cl son amitié!... voilà votre fortune assurée à jamais !

BOLINGBIIOKE, pa.>;sant entre eux deux.

Attendez, mes amis, attendez... ne vous réjouissez pas trop d'avance :

ABIGAIL.

C'est la reine qui la dit , et une reine est mak tresse chez elle !

nùLI.NGbUOliK.

Pas cclle-ld... Douce et bonne par caractère,

mais faible et indécise , n'osant prendre un parti

sans prendre l'avis de ceux qui l'enlourenl, elle devait ni'cessaircment se laisser subjuguer par ses conseillers et ses favoris , et il s'est trouvé près d'elle une femme à l'esprit ferme , résolu et audacieux , au coup d'œil juste et prompt , qui vise toujours droit et baut !.. c'est lady Churchill, duchesse de Marlborough , plus grand généra! que son mari lui-même , plus adroite qu'il n'est vaillant, plus ambitieuse qu'il n'est avare, plus reine enfin que sa souveraine , qu'elle conduit et dirige par la main.,, la main qui tient le sceptre,

AEIGAIL.

La reine aime donc beaucoup cette duchesse?

BOLINGBROKE

Elle la déteste!... en l'appelant sa meilleure amie!... et sa meilleure amie le lui rend bien !

Et pourquoi ne pas rompre avec elle... pourquoi ne pas se soustraire à une domination insupportable?

BOLI>fGBROKE.

Cela, mon enfant, est plus difficile à vous expliquer... Dans notre pays... en Angleterre, Masham vous le dira, ce n'est pas la reine , c'est la majorité qui règne ; et le parti vvigh, dont .Marlborough est le chef, a non seulement pour lui l'armée, mais le parlement!... La majorité leur est acquise! et la reine Anne, dont on vante le règne glorieux, est forcée de subir des ministres qui iui déplaisent, une favorite qui la tyrannise et des amis qui ne l'aiment pas. Bien plus... ses intérêts de cœur, ses désirs les plus chers lobligent presque à faire la cour à l'altière duchesse , car son frère , le dernier des Stuarts , que la nation a banni , ne peut être rappelé en Angleterre que par un bill du parlement , et ce bill, c'est encore la majorité , c'est le parti Marlborough qui peut seul l'appuyer et le faire réussir... La duchesse l'a promis... aussi tout cède à son influence. Surintendante de la reine , elle ordonne, règle , décide, nomme à tous les emplois, et un choix fait sans son aveu excitera sa défiance, sa jalousie, son refus peut-être. Voila pourquoi, mes amis , la reine me paraît aujourd'hui bien hardie, et la nomination d'Abigail bien douteuse encore!

ABIGAIL.

Ah! s'il en est ainsi... si cela dépend seulem.cnt de la duchesse, rassurez-vous... j'ai quel^-e espoir!

HASHA.H.

Et lequel?

ABIGAIL.

Je suis un peu sa parente.

BOLI>'GBROEE.

Vous, Abigaïl ?

ABIGAIL.

Eh! ouivraiment... par mésalliance! un cousin à elle , un Churchill s'était brouillé avec sa noble famille en épousant ma mère !

MASHAU.

Est-il possible?.,, parente de la duchesse

ABIGAIL.

Parente bien éloignée... et jamais je ne m'étais présentée devant elle, parce qu'elle avait refusé autrefois de recevoir et de reconnaître ma mère... mais moi... pauvre fille... qui ne lui demanderai rien , que de ne pas me nuire... que de ne pas s'opposer aux bontés de la reine...

BOLIXGEROKE.

Ce n'est pas une raison... vous ne la connaissez pas... Mais cette fois du moins je puis vous servir, et je le ferai... dussé-je m'attirer sa haine!

ABIGAIL.

Ah î que de bontés !

MASHAM.

Comment les reconnaître jamais ?

BOLINGBROKE

Par votre amitié.

C'est bien peu !

BOMNGBROKE.

C'est beaucoup!... pour moi homme d'état... qui n'y crois guèr^... (Vivement.) Je crois à la vôtre et j'y compte !... (Leur prenant la main.) Entre nous désormais... alliance olTensive et défensive !

ABIGAIL, souriant.

Alliance redoutable !

BOLINGBROKE

Plus que vous ne croyez peut-être , et grâce au cieî , la journée sera bonne! deux succès à emporter ! . la place d'Abigail... et une autre affaire qui me tient au cœur... une lettre que je voudrais à tout prix faire arriver ce matin entre les mains de la reine... j'en attends et j'en cherche les moyens... Ah! si Abigaïl était nommée! si elle était reçue parmi les femmes de Sa Majesté , tous mes messages parviendraient en dépit de la duchesse.

MASUAM , vivement.

N'est-ce que cela?... je puis >ous rendre ce service.

BOLINGBROKE

Est-il possible !

MASHAM.

Tous les matins à dix heures , et les voici bientôt , je porte à sa majesté , pendant son déjeuner, ( Prenant le journal sur la table à droite. ) la Gazette du monde élégant et des gens à ta mode. qu'elle parcourt en prenant son thé ; elle regarde les gravures , et parfois me dit de lui lire les articles de bals et de raouts.

BOLINGBROKE

A merveille!... que; bonheur que la royauté lise le journal des modes... c'est le seul qu'on lui permette... (Glissant une lettre sous la cou^erture du journal.) La lettre du marquis au milieu des vertugadins cl des falbalas. Et pendant que nous y sommes... ^Tirant un journal de sa poche.)

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