‹ Le verre d'eau; ou, Les effets et les causesChapitre 3 sur 73 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES MÊMES, ABIGAIL

15 Abigail. Monsieur de Saint- Jean! (Elle se retourne vers Masham à qui elle tend la main.)

Bolingbroke. Lui-même, ma chère enfant; et il faut que vous soyez née sous une heureuse étoile ! . . . la première fois que vous venez à la cour, y trouver 20 deux amis ! . . . rencontre bien rare en ce pays ! . . .

Abigail, gaîment. Oui, vous avez raison, j'ai du bonheur !3 . . . surtout aujourd'hui . . .

Masham. Vous voilà donc décidée4 à vous présenter chez la duchesse de Northumberland? 25 Abigail. Vous ne savez pas ! j'ai appris que la place était donnée . . .

Masham. Et vous êtes si joyeuse?

Abigail. C'est que j'en ai une autre! . . . plus agréable, je crois ... et que je dois . . .

Masham. A qui donc?

Abigail. Au hasard.

Bolingbroke. Cela vaut mieux ! . . . c'est le plus 5 commode et le moins exigeant des protecteurs.

Abigail. Imaginez-vous que parmi les belles dames qui fréquentaient les magasins de monsieur Tomwood, il y en avait une fort aimable, fort gracieuse, qui s'adressait toujours à moi, pour acheter ... or, en ache- 10 tant des diamants ... on cause . . .

Bolingbroke. Et Miss Abigail cause très-bien . . .

Abigail. Il me semblait que cette dame n'était pas très-heureuse dans son ménage . . . qu'elle était esclave dans son intérieur,1 car elle me répétait souvent avec 15 un soupir . . . Ah ! ma petite Abigail, que vous êtes heureuse ici, vous faites ce que vous voulez ... Si on peut dire cela2 . . . moi qui, enchaînée à ce comptoir, ne pouvais le quitter ... et ne voyais monsieur Masham que le dimanche après la messe, quand il n'était pas de 20 service3 à la cour . . . Enfin un jour ... il y a près d'un mois, la belle dame eut la fantaisie d'une toute petite bonbonnière en or, d'un travail exquis . . . presque rien . . . trente guinées ! . . . Mais elle avait oublié sa bourse ... et je dis : On enverra ce bijou à l'hôtel de 25 milady . . . Mais milady, que cela semblait embarrasser, hésitait à nommer son hôtel, sans doute à cause de son mari ... à qui elle ne voulait pas dire ... il y a des grandes dames4 qui ne disent pas à leur mari ... et je m'écriai: Gardez, gardez,5 milady, je prends tout sur 30 moi. Vous daignez donc être ma caution?6 réponditelle avec un sourire charmant . . . C'est bien, je re-

viendrai ! . . . — Mais pas du tout, c'est qu'elle ne revint pas . . .

Bolingbroke, riant. La grande dame était une friponne.

5 Abigail. J'en eus bien peur . . . car un mois s'était écoulé . . . Monsieur Tomwood était bien mal dans ses affaires/ et les trente guinées dont j'avais répondu, je les devais à lui. . .ou à ses créanciers. . . C'était là ce qui me désolait, ce dont, pour rien au monde, je n'au-

io rais osé parler à personne ... mais j'étais décidée à vendre tout ce que je possédais . . . mes plus belles robes, même celle-ci, qui me va bien, à ce qu'on dit.2 Bolingbroke. Très-bien.

Masham. Et qui vous rend encore plus jolie, si

15 c'est possible.

Abigail. Voilà pourquoi j'avais tant de peine à me décider . . . Enfin j'étais résolue . . . lorsque hier au soir une voiture s'arrête à la porte, une dame en descend, c'était milady ... « Bien des affaires trop

20 longues à m'expliquer l'avaient retenue ... et puis elle ne pouvait sortir de chez elle à sa volonté ... et elle tenait3 cependant à venir elle-même s'acquitter . . .» Tout en parlant elle avait remarqué que j'avais encore les larmes dans les yeux, quoique je me fusse hâtée de

25 les essuyer à son arrivée. Il fallut bien alors lui raconter et ma détresse et l'embarras où je me trouvais . . . elle avait tant de bonté ... et moi tant de chagrin ! Enfin je lui parlai de tout, excepté de monsieur Masham ... et quand elle sut que je voulais, ce matin, me pré-

30 senter chez la duchesse de Northumberland . . . c'est elle qui me dit : N'y allez pas, vous seriez trop malheureuse . . . d'ailleurs la place est donnée . . . Mais moi,

mon enfant, je tiens dans le monde et à la cour une maison assez considérable . . . où, par malheur, je ne suis pas toujours la maîtresse . . . n'importe, je vous y offre une place ... voulez-vous l'accepter?... Et je me jetai dans ses bras en lui disant: Disposez de moi 5 et de ma vie ... je ne vous quitterai plus, je partagerai vos peines et vos chagrins ... — C'est bien, me dit-elle avec émotion ; présentez-vous demain au palais, et demandez la dame dont je vous donne le nom. — Elle écrivit alors sur le comptoir deux mots que j'ai pris, ic que j'ai là ... et me voici.

Masham. C'est très-singulier . . .

BoLiNGBROKE. Et ce papier, peut-on le voir?

Abigail, le lui donnant. Certainement! . . .

Bolixgbroke, souriant. Ah! ah! rien qu'à sa bon- 15 té,1 je l'aurais devinée. {A Abigail) Ce mot a été écrit devant vous, par votre nouvelle protectrice ? . . .

Abigail. Oui vraiment . . . Est-ce que, par hasard, vous connaîtriez cette écriture?

Bolixgbroke, froidement. Oui, mon enfant ... 20 c'est celle de la reine.

Abigail, avec joie. La reine! . . . est-il possible?

Masham, de même. La reine vous donne une place auprès d'elle ... et sa protection ! ... et son amitié . . . voilà votre fortune assurée à jamais. 25

Bolixgbroke, passant entre eux deux. Attendez, mes amis, attendez ... ne vous réjouissez pas trop d'avance !

Abigail. C'est la reine qui l'a dit, et une reine est maîtresse chez elle ! 30

Bolixgbroke. Pas celle-là . . . Douce et bonne par caractère,2 mais faible et indécise, n'osant prendre un

parti sans prendre l'avis de ceux qui l'entourent, elle devait1 nécessairement se laisser subjuguer par ses conseillers et ses favoris, et il s'est trouvé2 près d'elle une femme à l'esprit ferme, résolu et audacieux, au 5 coup d'œil juste et prompt,3 qui vise toujours droit et haut ! . . . c'est lady Churchill, duchesse de Marlborough, plus grand général que son mari lui-même, plus adroite qu'il n'est vaillant, plus ambitieuse qu'il n'est avare, plus reine enfin que sa souveraine, qu'elle con-

io duit et dirige par la main ... la main qui tient le sceptre.

Abigail. La reine aime beaucoup cette duchesse?

Bolingbroke. Elle la déteste ! ... en l'appelant sa

meilleure amie ! ... et sa meilleure amie le lui rend

15 bien.4

Abigail. Et pourquoi ne pas rompre avec elle . . . pourquoi ne pas se soustraire à une domination insupportable ?

Bolingbroke. Cela, mon enfant, est plus difficile

20 à vous expliquer. Dans notre pays ... en Angleterre, Masham vous le dira, ce n'est pas la reine, c'est la majorité qui règne; et le parti whig, dont Marlborough est le chef, a non-seulement pour lui l'armée, mais le parlement ! . . . La majorité leur est acquise !5 et la

25 reine Anne, dont on vante le règne glorieux, est forcée de subir des ministres qui lui déplaisent, une favorite qui la tyrannise et des amis qui ne l'aiment pas. Bien plus . . . ses intérêts de cœur, ses désirs les plus chers l'obligent presque à faire la cour à Faîtière duchesse,

30 car son frère,6 le dernier des Stuarts, que la nation a banni, ne peut être rappelé en Angleterre que par un bill du parlement, et ce bill, c'est encore la majorité,

Page 1