E. AUGIER
Il y a donc autre chose à faire que de se soumettre à l'autorité des poètes. Il faut arracher le masque du fantôme et voir le visage qui se trouve dessous. C'est ainsi que Corneille s'insurgea contre l'usage du XVP siècle qui faisait toutes les terminaisons des substantifs en ier également monosyllabiques (^) : ou-vrier, san-glier comme métier^ 'prisonnier, laurier, contre tous les poètes qui l'avaient précédé, contre Malherbe qui poussait l'aversion pour la rencontre de deux voyelles jusqu'à écrire qua-trième et, dans ses célèbres stances à Duperrier :
Non qu'il ne me soit grief que la terre possède Ce qui me fut si cher.
L'auteur du Gid fut censuré par l'Académie pour avoir dit :
Q'un meurtri er périsse.
Jamais un meurtri-eren fit-il son refuge ? Jamais un meurtri-er s'ofïrit-il à son juge ?
(1) Je veux soigneusemant ce cou-drier arroser.
Bien qu'il secouât au bras Un bou-clier à sept rebras,
Enferrer un san-glier de défenses armé...
Et du seul vent de son haleine ou-vrière.
Ronsard.
comme Molière avait dit dans V Etourdi :
Ah ! — Ce fier animal, pour toutes les prières
Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtri-ères.
Mais la réforme ne tarda pas à s^implanter : Ménage se vante d'avoir été des premiers à s'y rallier, < ayant remarqué que les dames s'arrêtaient comme à un mauvais pas à ces mots de meur-trier, san-glier bou-clier, peii-plier, lorsqu'ils étaient de deux syllabes > .
Tantôt Molière dit avec Malherbe :
Madame, je vous jure.
Que déjà vous de-vriez avoir tout confessé....
Je veux être pendu si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne vou-drions...
Vous me vou-driez encor payer pour précepteur...
Mais vous, trêve plutôt à votre politique;
Elle n'est pas fort bonne, et vous de-vriez tâcher...
Tantôt, au contraire, il épargne aux dames < le mauvais pas ^, en écrivant :
Eh quoi ! vous voudri-ez, Valère, injustement....
Richelet (1631-1698) constate que, de son temps, devriez, voudriez, etc., étaient ordinairement de trois syllabes.
L'initiative de Corneille finit ainsi par avoir raison de l'usage, parcequ'elle était conforme à la prononciation. Mais il ne suffisait pas de laisser au hasard ou au caprice des poètes le soin de décider à quels mots elle s'appliquerait. L'exception une fois admise, on chercha à la renfermer dans des limites précises. Il s'en dégagea une règle générale ; M. de Banville y voit bien quelque chose, mais il ne distingue pas très-bien : « ier, dit-il, ne forme qu'une syllabe, comme dans collier, bachelier, mûrier; cependant, il en forme généralement deux, lorsque, dans les substantifs, il est précédé d'un r ou d'un l, comme dans meurtrier, bouclier. Mais la règle n'est pas sans de nombreuses exceptions ; car on dit guer-rier, lau-rier, fami-lier ».
Encore une règle qui < n'est nulle part » ; chose d'autant plus
singulière qu'immédiatement après, M. de Banville en formule coup sur coup deux autres infiniment plus exactes, qui s'appliqueraient parfaitement au cas donné : « îère ne forme qu'une syllabe comme dans première, paupière, altière, excepté dans les mots comme meurtri -ère, pri-ère où. Vi est précédé de Vr et d'une autre consonne avant Vr *. A propos des terminaisons en ions, il remarque ensuite que celles des verbes deviennent dissyllabiques dans les mêmes circonstances : pri-ons, entri-ons, cri-ons.
De cette clef, faisons un passe-partout. Appliquons-la d'abord à la syllabe ier. Comme nous venons de le voir, l'?* ou VI qui la précède ne suffit pas pour déterminer sa valeur prosodique. Mais si nous plaçons avant cet r ou cet l une consonne dififérente, ier devient dissyllabique, comme la terminaison des verbes en ions, et cette fois sans aucune exception :
hr. marbrier. bl. tablier.
cr. encrier. cl. bouclier.
dr. calendrier, coudrier.
fr. gauffrier. fi. néflier.
gr. négrier, vinaigrier. gl. sanglier.
pr. prier. pi. peuplier, templier.
tr. étrier.
vr. février.
Les mots laurier, mûrier, etc., où Vr est précédé d'une voyelle, ne sont pas dans les mêmes conditions, non plus que le mot guerrier où l'?- qui précède la terminaison ier n'est pas précédé d'une autre consonne, mais simplement redoublé.
Les mêmes phénomènes se produisent pour les terminaisons ions et iez dans les verbes : ver -rions et voudr-ions ; ver -riez et voudr-iez :
Nous trerable-rions si, dans leur groupe, Nous, troupeaux, nous pénéfcri-ons.
Nous sommes ainsi en possession d'une règle fixe et générale pour déterminer les occasions où ces sortes de syllabes subissent la diérèse. Les exigences de la prononciation expliquent pourquoi l'hiatus est conservé dàusfri-ande, Tri-este, gri-ef, tandis que les voyelles se contractent en diphtongues dans vian-de, sies-te, fief.
Si RoDsard pouvait dire en invoquant Pusage :
Car tant soit-elle fri-ande, L'été, je hais la vi-ande,
rien n^autorise M. Baudelaire à écrire :
Comme un tyran gorgé de vi-ande et de vins.
C'est en vertu de la même loi que toutes les désinences en ien sont monosyllabiques : histo-rien comme rien, musi-cien comme sien et an-cien, bohé-mien comme mien, tandis que celles à' Adr-ien, Neustri-en sont dissyllabiques.
A part les circonstances oii des nécessités impérieuses de prononciation imposent la diérèse, le principe même du vers, qui est de multiplier et de rapprocher les accents, commande la contraction des voyelles, la fusion des hiatus en diphtongues : li-erre au temps de Ronsard est devenu lierre au siècle suivant.
Si Corneille faisait bien eu s'en tenant à la prononciation usuelle, au risque d'allonger les mots, combien faisait-il mieux en suivant la même impulsion quand il s'agissait de les raccourcir. L'Académie eut beau lui reprocher l'hémistiche :
d'avoir fui l'infamie,
en maintenant avec le XVI^ siècle fu-ir, enfu-ir (^), fui resta monosyllabe comme cuit, luit, etc. Et si nous cherchons à appliquer à la syllabe ui la règle que nous avons énoncée pour les syllabes ien, ier, iez, ions, nous nous apercevons que cette syllabe obéit aux exigences de la prononciation dans un petit nombre de mots :
De l'hiérophante au dru-ide,
Une sorte de Dieu flu-ide
Coule aux veines du genre humain.
Dans d'autres, l'hiatus a disparu même après Vr ou VI précédé d'une autre consonne : fruit, bruit, instruit, autrui, pluie, excellentes et rares exceptions à la règle générale. Il s'est maintenu
Q) Car on ne peat fa-ïr sitoit qu'on l'apperçoit... Pour t'enfu-ïr longue espace devant.
KONSAED.
avec quelque ombre de raison dans hru-ire, malgré l'exemple donné par Ronsard et ses successeurs immédiats (/). La diérèse de bru-ine se justifie moins dans ru-ine (~) elle est aussi complètement inexplicable dans su-icide qu'elle le serait dans suite, dans Suisse ou dans ruisseau,
La tradition n'est pas une raison suffisante pour dénaturer la prononciation au détriment de la flui-dité du rythme. Victor Hugo écrit avec raison miet-te et émiet-te, mouet-te etfouet-te. Pourquoi faut-il que cette heureuse tendance à former des diphtongues se démente dans les vers :
Que sert ta chanson, ô poète ?
Ces chants que ton génie émiette Tombent à la vague inqiti-ete ...
L'incertitude règne tellement parmi les écrivains modernes, que, dans son poème des Prunes, M. Daudet fait rimer richement, trop richement, Ma-riette avec ari-ette :
Les cigales et les grillons Nous fredonnaient une ari-ette ; Un matin, nous nous promenions Dans le verger avec Ma-riette.
Explique qui pourra comment un M placé devant un mot a pour effet de le raccourcir d'une syllabe.
Les mots en iet et iette suivent en réalité la règle générale : diè'te, miet-te, assiet-te, serviet-te,inauviet-te,joliet-te, etc.; ari-ette,
(') Fait brui-re son cleron, puis il va se coucher. Le ruisselât y bruit et fuit.
RONSAED.
Baïf.
Et la source déjà, commençaut à s'ouvrir,
A lâché les ruisseaux qui font brui-re leur trace.
Mâluerbe.
Puisse tout l'univers brui-re de votre estime.
Corneille.
(2) Cet homme, dans quelque ru-ine Vit sous la brume et lu bru-ine.
histori-efte, n'out pas plus raison d'être q\i'ari-en, histori-en. Les terminaisons, en ouet, ouette, sont également monosyllabiques : fouet, jouet, mouet-te, sauf quand elles sont précédées des liquides r et l : rou-et, hrou-ette, alou-ette. Encore Molière dit-il :
La tête d'ime femme est comme la gi-rouet-te,
et M. Baudelaire :
Qui va chantant comme les foas Et pi-rouet-tant dans les ténèbres.
On ne comprend pas pourquoi Victor Hugo écrit fouet-te, mouet-te et chou-ette.
La contraction s''est étendue à un grand nombre d'autres mots :
La souillure des viols par la force commis... Il l'oblige à servir un maître qui la viole....
Sully Pkudhomme.
Ses ^oles de poison, ses larmes
Baudelaire (^j.
Tandis que Sully Prudhomme dit :
L'Europe a vu pâlir ses plaines les plus belles Sous la herse gauloise et le cha-riot romain,
Victor Hugo écrit :
Le pesant chari-ot porte une énorme pierre....
Là des ki-osques peints, là des fanaux changeants..
(^) Le même poète écrit tour-à-tour :
— Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie... Ec :
Oh l'ange invi-olé se mêle au sphinx antique....
— Vers un gouflfre obscurci de mi-asmes humains... Et :
Envole-toi bien loin de ces mias-mes morbides.
— Dans les ténèbres et l'oubli, Bien loin des pio-che.s et des sondes.... Et :
Le long des chari-ofcs où leurs pieds sont blottis.
Et ailleurs :
Vivre est l'essentiel
Pour lapider le ciel....
Boire dans votre nuit ce vieil opi-um rance.
A le bien prendre cependant, émiet-te demande inquih-te; ciel prescrit essen-tiel ; vestî-aire et ma-ù*ère s^accouplent mal dans :
Ils sortent du grand vesti-aire Où, pour s'habiller de raa-tière, Parfois l'ange même est venu.
Enfin, il n^y a pas plus de raison de dire Vopi-um, un cliari-ot, ou un hi-osque que de dire un li-ard ou un gro-in ; autant vaudrait décréter tout d^un coup qu'en poésie on fera les hiatus pa-on,/a-o?ij 0-e-dipe, tandis qu'en prose on prononce pan, /an, Œ-clipe,
Comme il s'était révolté contre fu-ïr, Corneille s'insurge contre l'hiatus de mi-ni-ature, et, plutôt que de commettre ce barbarisme, il change l'orthographe du mot, en dépit de son étymologie \(miniumj :
— Je verrai ce que c'est.
— C'est une mignature.
A son exemple, M. Daudet écrit :
Maintenant, dire oii j'ai connu Ces merveilles de mignature.
Précaution bien inutile. Il n'y avait qu'à dire avec Molière :
O ciel ! c'est mi-nia-ture....
Sa fami-lia-rité jusque-là s'abandonne....
Il est vrai qu'on trouve chez le même poète :
Ma foi ! je ne sais pas Quand on verra finir ce galimati-as,
îomme chez Victor Hugo :
Et je me débattais, lugubre pati-ent,
Du diviseur prêtant main-forte au qaoti-ent.
Pourquoi ne pas faire ien (avec le son ian) monosyllabique dans scien-ce comme dans fa-ïence? Quel inconvé-nient y aurait-il à scander vé-nielle comme nielle, auda-cieux comme deux, en-vieux, comme vieux, pié-té comme pié-ton, irrémé- diable conime diable (^), hier comuie fier (adj.) et avant-hier, à Fexclusion dJhi-er?
A la nombreuse ky-rielle (en vers ky-ri-elle) des adjectifs en ieux que la poésie dilate quand elle devrait prendre à tâche de les contracter, il faut ajouter tous les substantifs en ion {créati-on pour créa-tion, nati-on pour na-tion, etc.). Bon nombre de ces derniers vocables en deviennent tellement longs qu'ils ne peuvent plus trouver place dans la mesure du vers. < Tu te donneras de garde, disait déjà Ronsard, si ce n'est par grande contrainte, de te servir des mots terminés en ion qui passent plus de trois ou quatre syllabes ; car tels mots sont languissants et ont une traînante voix, et qui plus est, occupent languidement la moitié d^un vers > (^). Les dérivés subissent la même diérèse : questi- onner , yerfecti-onner ; milli-onnaire,foncti-07inaire, etc. etc. :
J'y consens ; et mon cœur n'ambiti-onnera
Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.
Molière.
.... Vous m'avez vu, dans la vallée obscure, Questi-onner tout bas vos rameaux palpitants.