LA RETRAITE
jugement sur La Fontaine, qu'il najamais su se servir du vers libre. Nous allons nous en rendre compte par un exemple, que je ne prends pas au hasard, mais que je choisis parmi les meilleures pièces qu'il ait faites en ce genre. Lamartine a donc fait des vers libres ? Si on le lui :avait dit, il aurait sans doute protesté. Pourtant il faut bien le reconnaître, il a des pièces qui sont en vers libres exactement au même titre que V Amphitryon de Molière, c'est-à-dire que plus exactement ce sont des stances libres, en ce sens que les rimes n'enjambent pas, comme chez La Fontaine, d'une période sur l'autre ; mais comme il n'y a pas deux de ces stances qui soient semblablement construites, les changements de mètres sont abandonnés absolument au caprice du poète, et c'est là par excellence ce qui constitue le vers libre. Pour cette pièce comme pour la plupart des suivantes il nous est impossible de citer le texte ; ce serait transformer notre livre en un recueil de morceaux choisis. Mais nous ne saurions trop recommander au lecteur de n'examiner nos analyses qu'avec les textes sous les yeux :
La Retraite (Premières méditations)
1® strophe : Pourquoi débuter par un petit vers rapide ? La Fontaine commence ainsi ses fables quand il veut présenter rapidement ses personnages. Les trois premiers vers peignent la situation de M. de Châtillon ; du moment que l'idée ne change pas, ils devraient être tous trois dans le même mètre, et ce mètre ne devrait pas être de 8 syllabes parce que l'idée exprimée ne demande nullement de la viv^acité. Où le mètre devait changer, c'est au 4*^ vers : « Le temps... », qui conclut cette description de la situation du vieillard, et en même temps contient l'idée importante, celle qui annonce tout le développement et tout le sujet de la pièce. Pour les deux vers suivant il y avait lieu de changer de nouveau de mètre parce qu'ils reprennent l'idée exprimée dans le i'' en la présentant sous un autre aspect et en la précisant.
2*^ strophe : Le poète change de mètre et il a raison puis-
qu'il y a changement d'idée : dans la strophe précédente il a parlé d'une personne en particulier et dans celle-ci il arrive à des considérations générales. Pour le second vers il change de nouveau de mètre et c'est de nouveau avec raison ; j'ajouterai que le choix du mètre de ces deux premiers vers est très heureux, le petit vers ne contenant en somme que le sujet de la proposition et le grand vers qui suit étant parfaitement propre à dérouler en la mettant en relief l'opinion que le poète exprime sur la question. C'est le même procédé et les mêmes mètres qu'a employés La Fontaine lorsqu'il a dit :
Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de même manière.
Après ce grand vers le poète change de nouveau de mètre et ce changement est encore justifiable parce qu'il y a de nouveau changement de point de vue, qu'après nous avoir exposé ce que sont à ses yeux nos beaux jours, il nous montre maintenant le casqu'ilen fj^ut faire, et qu'en même temps il ajoute une restriotion à l'indifférence que le sage doit avoir pour eux, lorsqu'il dit «excepté nos amours », restriction qui annonce un nouveau développement. Mais quand ce nouveau développement arrive, un changement de mètre est nécessaire, et là, l'auteur ne l'a pas opéré ; il l'a fait attendre jusqu'au vers suivant ; c'est trop tard. Il fallait prendre le mètre de 12 syllabes dès le 5*^ vers et le garder pour tout le développement, sauf à le conclure, comme il l'a fait, dans un petit vers qui exprime son idée de la façon la plus nette et la résume.
3® strophe: Changement d'idée, d'où changement de mètre, et emploi du grand vers puisqu'il s'agit d'énoncer une sorte de maxime générale ; tout cela est fort bien, mais ne convient qu'aux deux premiers vers. Après, l'auteur quittant cette maxime générale pour revenir à son ami en particulier et la lui appliquer, un changement de mètre est nécessaire. Il fallait mettre en un petit vers à part l'idée exprimée par ces mots : « Tu le connais, ami ! » et comme ce qui vient immédiatement