‹ Le Vertige, comédie en 1 acte, en versChapitre 5 sur 22 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

» Avec empressement.

Quoi de nouveau? parlez !

YVONNE

Laissez que j'examine Ce visage souffrant. — Très-bonne, cette mine :

La mer vous fait du bien et vous avez repris.

MARIE, curieusement.

Et Paris que fait-il? s’amuse- t-on?

YVONNE, pesant sur le mot.

Paris !

Brusquement, en riant.

Ah ! que vous êtes bien comme toutes, ma chère! Paris, la ville riche où l’on meurt de misère ;

Où l’on brigue, agiote, où le scandale est fier; Paris, ce grand Ghetto, cet antre, cet enfer,

Cet absurde assemblage et d’horreurs et de fêtes, C’est lui seul que l’on aime et qui tourne les têtes! L’étranger curieux y vient de toutes parts Dégrossir son esprit au contact de nos arts ; Aussitôt qu’on le quitte il faut qu’on y revienne , Et, qu’on soit à Florence, à Pétersbourg, à Vienne, Toujours on voit là-bas, de ses yeux attendris. Paris, rien que Paris! — Et pourquoi? c’est Paris !

MARIE

Mais enfin, que fait-il î

YVONNE

Eh bien ! rien, chère belle,* Rien du tout. Je n’ai pas une seule nouvelle A vous faire connaître... Au fait! votre mari ? J'oubliais...

MON T AL, vivement, debout.'*

Elle avait le front tout assombri,

Et pleurait tout à l’heure, en songeant avec peine, Qu’il n’avait pas écrit depuis une huitaine.

YVONNE, avec naturel.

Quoi ! pour votre mari vous rougissez vos yeux? Quoi! vous pleurez pour lui, ce n’est pas sérieux. — Passion dans l’hymen, c’est hirondelle en cage.

MARIE, à part.

Hélas !

YVONNE

Le bon mari, c’est celui qui voyage.

Quand le mien part, jamais je ne sens le besoin De pleurer, mon Dieu, non! Je l’aime, mais de loin.

Mouvement de Montai.

MARIE

Vous, vous riez de tout. — Tenez, je vous envie!

YVONNE, elle se lève *.

C’est vrai, je ris de tout. — J’ai su prendre la vie Par son côté facile, et tout mon grand savoir Consiste à m’amuser, à ne pas m’émouvoir,

A n’étaler jamais de mines rechignées.

Je sais des bataillons d’épouses résignées Qui vivent en cornette et ravaudent des bas : Mesdames, libre à vous ! faites! — Je n’en suis pas; Je préfère valser, ma foi ! — Le mariage Est fait pour nous donner le luxe, l’entourage,

Le succès, les plaisirs, et puis la liberté.

C’est un peu pour le droit de montrer sa beauté, Pour pquvoir cheminer gaîment, sans aucun doute, Que jeune fille on prend un compagnon de route. Mais où donc est le mal, quand on a vingt-cinq ans, D'aimer à babiller, d’adorer les rubans

* Montai, Yvonne, Marie écoutant avec un intérêt curieux co que Yvonne.

Et de porter au bal son humeur vagabonde! —

— En prenant un époux on épouse le monde;

Et c’est rendre le but de l’hymen amoindri

De vouloir qu’il n’apporte aux femmes qu’un mari ! J’observe mes devoirs, mais je les assaisonne D’un bon éclat de rire, en ne gênant personne.

C’est toute ma morale; elle est simple, en tout point Hygiénique et peut donner de l’embonpoint!

Se renfermer chez soi comme l’épouse antique,

Etre l’ange gardien du foyer domestique,

C’est s’exposer, ma chère, à dessécher d’ennui ;

Et d’ailleurs, ce n’est plus dans l’usage aujourd’hui.

MONTA L, au milieu, avec ironie. *

Rester à la maison, être simple et tranquille,

Fi donc! Heurter la mode! et que dirait la ville?

— Le goût de ces vertus depuis longtemps est mort, Et l’on ne peut vraiment, par notre siècle fort,

Être épouse rigide et, comme une Romaine,

Garder le gynécée et filer de la laine!...

YVONNE

Certainement, Monsieur, — chaque époque ases mœurs. Laissons aux anciens leurs austères pudeurs,

Le maussade devoir qui n’est qu’une folie,

Soyons du temps! allez! — De nos jours, Cornélie Qui montrait ses enfants en disant : « Mes joyaux! » N’aurait sans doute pas trouvé des mots si beaux;

Elle aurait de bijoux paré son cou de neige Et fourré sans façon les Gracques au collège !...

MARIE, en riant, à son [Mire.

Et la chaste Lucrèce, à ton œil étonné,

Du soir jusqu’au matin aurait cotillonné!

MON T AL, à part.

Ma fille aussi !

Yvonne, Montai, Marie.

Haut, souriant.

Je suis de l’avis de madame, Soyons du temps. — Ces gens de Rome qu’on acclame Ne sont plus. — Laissons-les, et suivons le courant De notre âge, qu’il soit fleuve calme, ou torrent!

Imitons le voisin, — et, puisque c’est la mode,

Usons des libertés dont chacun s’accommode. —

Rions ! A bas le masque, et comme les moutons De Panurge, morbleu! si l’on saute, sautons.

— Nous n’avons pas, je crois, la prétention folle De redresser l’époque avec notre parole. —

Eh bien, amusons-nous! faisons comme elle alors:

— On vit chez les vivants et non pas chez les morts. — Elle se perd, dit-on, s’avilit, se ravale

Et court échevelée ainsi qu’une cavale,

Imitons-la, qu’importe? Et remettant aux sots Le soin de s’indigner, hissons-nous sur son dos,

Et cassons-nous les reins de la belle manière!

YVONNE, à Montai, on souriant.

Très -moral..

Allant à Mario.

Venez-vous ce soir chez les Falguière?

MARIE

Non.

YVONNE

Ce n’est qu’un thé.

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