‹ Le vicaire des Ardennes publChapitre 24 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Conciliabule municipal. — Conjectures. — Discussion. — Le curé et sa gouvernante. — Ou attend le héros;

1 oirr était en mouvement dans le village d'Àulnay situé près de la-forêt des Ardennes : la cloche rendait des sons d'un éclat , d'une force et d'une rapidité qui faisaient le plus grand honneur aux bras du bedeau. La plupart des villageois appuyés contre la porte de leurs chaumières, regar-

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daicnt, sans rien dire, vers l'entrée du hameau, tandis que les femmes en se parlant, soit d'un côté de la rue à l'autre, soit par leurs croisées, eussent donné de la curiosité au stoïcien le plus insensible. Leurs discours roulaient sur la jeunesse., l'esprit, la taille et la conduite future du personnage attendu. Enfin , des groupes nombreux de paysans semblaient s'entretenir d'un objet important 9 et chacun, plus paré que ne le comporte un simple dimanche, attendait le dernier coup de la messe pour ne pas manquer d'être témoin de l'installation d'un jeune vicaire envoyé par l'évoque d'A

Les plus savans , c'est-à-dire ceux qui lisaient couramment , portaient avec orgueil un paroissien héréditaire à coins tout usés et crasseux.

Rien de plus facile que de justifier

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le murmure des conversations , le gros rire des paysans et l'air d'attente empreint sur tous les visages a l'occasion d'un événement qui peut paraître très-simple.

En effet, la commune d'Àulnay-Ie- Vicomte, quoiqucchef-lieu de canton, était bien et dûment séparée des villes voisines par trois mortelles iteucs de pays ; or, je laisse a penser si huit cents bonnes Ames confiuées dans un vallon solitaire, n'ont pas raison de se tourmenter lorsqu'il en arrive une de plus; et surtout, lors* qu'elle arrive nantie d'une autorité difficile à placer dans la hiérarchie des pouvoirs champêtres. Aussi le corps ministériel de Yendroil s'était* il assemblé spontanément sur la place de l'église, afin de commenter une décision si inattendueet si marquante dans les fastes de la commuue.

Pour donner une idée de l'effet que produisait dans le village eet arrêté du pouvoir épiscopal, nous allons introduire le lecteur au centre de cet attroupement des plus fortes têtes du lieu. Le personnage le plus considérable était le maire , épicier du village, lequel fut promu, en 1814» A cette haute dignité. Il caressait avec complaisance les débris d'une an* cienne robe de florence blanc dont il avait créé uneécharpe; toutlegéniede madame Gravadel, sa femme, s'était épuisé pour y mettre une frange honnête , et l'on doutait si cette frange devenait un ornement ou une marque de vétusté. Tout le village avait vu le reste de la robe, a la fenêtre de M. Gravadel, le jour de la rentrée du Roi. La figure plate de ce fonctionnaire d'Aulnay , annonçait son mo* ral comme les pains de sucre qui

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lui serraient d'enseigne, indiquaient sa profession. À côté de lui se trouvaient les satellites du pouvoir municipal, c'est-à-dire le garde-champêtre décoré de sa plaque et de son briquet, et le facteur de la petite p oste en grand costume.

Non loin de ce trio administratif, M. Engerbé, le plus gros fermier du village, et M?rcus-Tullius Leseq, maître d'école et précepteur du fils de ce fermier , semblaient s appuyer Tun sur l'autre. Au centre, se trouvait M. Lecorneur le percepteur des contributions, lequel ayant croisé ses doigts sur son gros ventre, causait avec un adjoint qui fut maire en 1 8 1 5; tandis que le juge-de-paix , revêtu de sa robe et la tête couverte de son bontoet carré, tournait autour de ce groupe en tâchant de n'être ni à droite, ni d gauche, ni au centre.

Enfin , quelques membres de la commune erraient ça et là, comme pour découvrir ce dont il s'agissait clans ce conciliabule fortuit et attraper quelques bribes de la conversation , pour fixer leur politique.

— Oui, messieurs, je le soutiens, s'écriait Marcus-Tullius, d'une voix qu'il tâchait en vain d'assourdir, monseigneur ne nous envoie un vicaire que parce que M. Gausse ne sait pas le latin : quoiqu'on dise que c'est moi qui en ai instruit Monseigneur l'évêque, le fait est trop notoire pour avoir besoin de dénonciation. Encore l'autre jour, Olim , pour un mariage, pro matrimonio il commençait le libéra ce qui signifie: délivrez-m'en!

car c'est à l'impératif , si je ne l'avais pas heureusement arrêté!... Si vous voulez que je vous parle iibenter , c'est-à-dire le cœur sur la maiu , je

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crois qu'il était gris % non pas forte; mais piano, légèrement, comme dit Cicëron.

En prononçant le nom de Cicéron , le maître d'école ôta son chapeau usé et s'inclina. (Malgré la défaveur qui pourrait en résulter pour le maître d'école , nous aurons le courage d'avouer que Leseq, qui s'appelait, avant la révolution, Je an- Baptiste, pro&ta de ce temps d'anarchie pour changer, ces noms Wclches et prendre les glorieux prénoms de l'orateur romain. )

D'après cela f continua-t-il , vous sentez que Monseigneur l'évèque a dù donner un vicaire à M. Gaussç, plutôt pour surveiller sa conduite que comme un aide , car le sacerdoce , sumnus pontifex , n'est pas une si lourde charge

—Que diable, M. Marcus-Tullius, il faut être de bonne foi, reprit M/Le-

corneur, qui dînait très-souvent chez le curé ; M. Gausse ne mérite pas ces affronts, il fait très-bien sa cure, ses mœurs sont irréprochables et depuis trente ans que je suis en place, jamais le curé n'a laissé Tenir deux avertissemenspour ses contributions.

L'a-t-on tu regarder une fille en face, et Marguerite n'a-t-eHe pas un âge mûr?.,.. Vous avez beau savoir le latin , M. Marcus , le latin ne rend pas un génie.

— Pas plus que fiarême!... répondit le maître d'école.

— Je n'ai jamais fait parade de ma science, au moins!... vousne pouvez pas me le reprocher , reprit Je percepteur, et quoique je sache (es proportion ^ je ne m'en suis pas encore vanté ! Mais , pour en revenir au curé , les tranches de latin dont vous entrelardez vos paroles, ne valent cer-

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tainement pas les excellens proverbes qu'il nous adresse en bon français; Us sont sages , tout le monde les comprend, ils tiennent quelquefois lieu de bien des sermons. Pour en fiuir, et répondre a ce que le sarcerdoce n'est pas une lourde charge, M. Tulltus , je vous observerai qu'il y a ici huit cents personnes à baptiser, cou* fesser , marier et enterrer ; que M. Gausse a soixante-dix ans, qu'il est infirme, et qu il a demandé un aide ; si , à la fin , on lui en envoie un , que voyez-vous d'extraordinaire à cela? Ce vicaire se trouve jeune f c'est tout simple , on ne donne pas un vieillard pour aider un vieillard 1. . .

— Tout cela est bel et bon , dit le maire d'un ton doctoral ; mais voua vous trompez dans vos conjoctures* Si l'on nous envoie un vicaire , c'est

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a cause que M. Gausse a prêté serment, et ....

A ces mots le facteur de la poste et Je garde -champêtre firent un signe de téte approbateur qui semblait dire : « J'y étais. »

M. Lecorneur, accablé sous le poids de cet argument de haute politique , resta muet.

Marciis-TulHus, ennemi du curé, essaya de porter les derniers coups :

— Si les mœurs de M. Gausse spnt pures , ce n'est pas sa faute, c'est bien inviluê, comme (e dit Cicéron , on sait pourquoi ! et du reste , il s'en dédommage par la gourmandise , vino et inter pocula !

Le juge-de-paix jeta de l'huile sur le feu en ajoutant :

— C est bien dommage, en vérité, d'avoir un curé incapable , car un vicaire c'est une charge pour la corn-

mune , et mon pauvre greffier pourra bien y perdre : si le nouvel arrivant se mêle de concilier , il éteindra de justes contestations et fera sacrifier à chacun ses droits légitimes pour ne pas plaider , ce qui est évidemment contraire aux procès-verbaux et à l'esprit de la justice qui veut que Ton reude à chacun son dû.

— Cui que trilmere suum jus , ajouta Tullius.

L'adjoint qui fut destitué de ses fonctions de maire, en 181 5, prit alors la parole :

— De quoi vous plaignez- vous donc?... La commune n'est-elle pas assez riche pour payer un vicaire? à moins que ses revenus ne soient diminués, dit-il (en lançant un coup-' «l'œil à son successeur). Mais tout cela n'est pas le fin mot. Je vois ce dont il s'agit, Vous êtes ambitieux et

avides de pouvoir» Hé quoi! parce que M* Gausse est plus riche que vous, est-ce uue raison pour le décrier?

il mange et boit bien, dites-Tous, parbleu, chacun son métier; a-t-il enterré un vivant pour un mort?...

refusé de venir à un repas de baptême et de bénirles mariages, même un peu tardifs?... mais il est reçu au château , et vous ne Têtes pas...

— Comment donc, s'écria l'épicier, madame la marquise ne ma peut-être pas déjà fait venir deux fois.

— Oui , pour vous prier de réparer le chemin qui mène au château, ré* pliqua aigrement l'adjoint

— Et une troisième fois pour le jour de la Saint-Louis, et nous y dînâmes mon épow* et moi, ré pondit le maire.

— Quoiqu'il en soit , vos raisons

sur la venue du jeune vicaire , n'ont pas le sens commun; l'évêque en avait refuse un, il y a six ans, lorsque j'étais maire , et dernièrement encore, M. Gausse a réitéré sa demande, qui ne fut pas plus accueillie : tout cela prouve qu'il y a d'autres causes, secrètes, importantes et politiques peut-être, car on dit que les jésuites reviennent. Lisez les journaux et vous verrez l'état de la politique européenne

M. Lecorneur se voyant soutenu , défendit de nouveau le curé; il s'adressa au maire, étonné de la sortie de son rancuneux prédécesseur, et lui dit :

— Enfin , monsieur le maire , n'est-ce pas M. Gausse qui vous prend le plus de café , de sucre et de chocolat?

—C'est vrai , répondit le maire épicier.

— Marguerite n'achèle-t-elle pas deux robes par an?...

— Oui.

-N'est-ce pas ^vous qui fournissez le drap et la toile des soutanes du curé?...

— - C'est encore vrai-

— Son macaroni, le poivre, les olives, le Saint-Vincent , l'huile , la bougie; n est-ce pas vous seul qui lui vendez ?.

— Et j'ose dire qu'il n'a pas dû s'en repentir, à cause que je ne l'ai jamais trompé, soit dans le poids i soit dans la qualité de la marchandise; car, malgré qucdansle système décimal , il n'y ait plus de demilivre à cawe que la division ayant

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été arrangée autrement, de manière que.... voyez-vous.... qu'il y a comme

cinq quarterons à la livre, et

L'esprit du maire ne lui permit jamais , ni de s'expliquer clairement, ni d'achever une longue phrase; il regarda Tullius, et ce dernier, habitué à ce signe de détresse, termina la période.

— Et M. Gravadcl aurait considérabieinent perdu dans son négoc* nègolia, si les cinq décagrammes n'a* vaienl pas justement remplacé les quatre quarterons de l'ancien régime.

— C'est cela , dit le maire , nous n'y avons pas gagné.

Le percepteur termina cette digression décimale, en s'écriant : c'est comme nos cinq centimes qui ne font, non plus que le sol d'autrefois!

et saisissant M. Gravade! par le bouton le plus chancelant de son habit,

il le mit dans une double inquiétude en lui disant :

— N'est-il pas vrai , pour en revenir encore à M. Gausse, qu'il aurait pu se fournir chez le nouvel épicier établi dans le village?...

— Jamais, monsieur le percepteur, car James Stilder n'est pas assorti ; il fait mal ses liqueurs, mouille son sel , enfle son riz , et mêle de la chicorée à son café moulu ; je le sais de bonne part , je connais la fabrique où il la prend...

<— Cela peut être, reprit Lecorneur, et M. Gausse ne fait sâns doute que ce qu'il doit en prenant chez vous, mais avouez que, d'un autre côté, il donne peu de dîners sans que vous y soyez invité.

— C'est vrai.

— Aujourd'hui même , ne sommes-

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nous pas tous du déjeuner d'installation du vicaire?...

— On ma oublié, dit Tullius avec dédain.

— 11 y a de bonnes raisons pour cela , reprit le percepteur.

*— Oui , ajouta le maire , tout-àfait revenu de ses préventions contre le curé; vous, Tullius , le subordonné de M. Gausse, vous...

— Vous n'avez aucunes complaisances pour lui, dit Lecorneur; vous l'accablez sous le poids de votre érudition , de votre latin.

— C'est vrai, continua le maireépicier, mais votre fierté pourra s'abaisser; le sous -préfet, dans sa ilernière tournée , a dit que le cumul était prohibé.

— Or, ajouta Lecorneur, vous êtes secrétaire de la mairie, maître

d école, premier chantre, collecteur au marché, et...

— Et cela fait quatre places, si je compte bien , reprit M. Gravadel , et si vous n'avez pas beaucoup d'attentions pour vos chefs, vous pourriez bien...

— Les perdre, dit le percepteur.

A ce mot, et a l'effroi de Tullius,

M. Gravadel se radoucissant, ajouta:

— Je sais que vous m êtes trèsutile pour la correspondance, mais il ne faut pas pour cela vous croire uu aigle; j'aurais voulu vous voir avec votre latin , dans les réparations des chemins vicinaux.

— Ah ! parlez-en ! dit le fermier .

qui jusqucs-là n'avait rien dit ; vous y avez si bien employé les mille francs, que ma jument grise a manqué rester dans un trou de marne mal comblé.

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Tullius avait trop à ménager avec le maire et M. Engcrbé, pour dire un mot ; il resta impassible.

— Le fait est qu'on aurait pu les mieux réparer, s'écria l'ancien maire, se haussant sur la pointe du pied et se caressant le menton.

Les yeux étincelans de l'épicier annoncèrent un orage , mais le bon percepteur le détourna en disant à Leseq :

— J'aurais aussi voulu voir à quoi Cicéron yous aurait servi dans la comptabilité des emprunts forcés , lors du passage des alliés 1

AL Engerbé voyant le précepteur de son fils accablé sous les sarcasmes, répliqua :

— Il est vrai que vous vous en êtes très-bien tiré, monsieur Leconieur , car c'est vers cette époque , ou un peu après, que yos revenus se sont

accrus , et que vous avez acheté votre maison , mais ce n'est pas un reproche, chacun son métier!

— Oui , dit Lescq , eut que suœ clilellœ^ à chacun sa clientelle.

— Mais où logera ce jeune vicaire?

demanda le juge de paix.

— Au presbytère, répondit G ra vadel.

— On pourrait prendre son logement sur les centimes facultatives , observa le percepteur.

—Nous avons bien assefc de charges, s'écria le fermier!

— Messieurs , dit Marcus Tullius , en se pavanant et se mettant au milieu du groupe ; voulez-vous que je vous fasse maintenant découvrir la raison de l'arrivée d'un jeune vicaire bien tourné?

— Eh bien ? demandèrent tous enseitible le maire, l'adjoint, le percepteur et le fermier.

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— Eli bien , dit Leseq , vous ne voyez pas que c'est madame la marquise de Rosann qui aura fait placer uti de ses protégés ; on n'a pas toujours du monde si loin de Paris, voyez -vous 1... et nous savons tous que M. Gausse ne sait pas assez bien le jeu pour faire sa partie!...

Marcus Tullius n'était jamais si content que lorsqu'il avait dit une méchanceté; il aurait sacrifié tout pour un bon mot; pauvre et attendant tout de ses supérieurs, il les immolait, sans pitié, sous les coups de sa langue , mais sa méchanceté n'allait pas plus' loin que les paroles.

Pendant que les honnêtes gens d'Aulnay - le - Vicomte discouraient ainsi, le curé Gausse était dans de grands embarras. Une simple lettre partie de l'évêché d'A... lui avait an-

noncé que, le 4 mai, M. Joseph , jeune séminariste nouvellement ordiné , viendrait le soulager dans l'exercice de ses augustes fonctions avec le litre de vicaire, et qu'on eût a l'installer avec pompe et dignité.

L'évoque regrettait que la situation dangereuse dans laquelle il se trouvait l'empêchât de présider à cette cérémonie pour laquelle il nommait trois curés des environs pour le remplacer.

On sent que le mot jeune séminariste , avait été semé dans tout le village par la gouvernante du curé, qui ne manqua pas d'encadrer cette épithète d'une vaste bordure de commentaires et de conjectures qui piquèrent justement la curiosité.

Enfin, depuis deux jours, Marguerite , aidée par le plus âgé des en fans de chœur, balayait et nettoyait

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le pfesbytèrc avec le plus grand soin :

la poussière qui faisait mine de tenir garnison, fut combattue avec une telle ténacité , qu'elle s'en alla des endroits réputés jusqu'alors inaccessibles. Tout devint reluisant comme l'or. La gouvernante tournait, dans la cuisine, autour de cinq fourneaux tous allumés. Les provisions arrivaient et chacun , en les apportant , donnait un coup-d'œil aux apprêts de Marguerite; après le coup-d'œil, un conseil ; et ce conseil entraînait une causette, où la bonne Marguerite ne refusait jamais de faire sa partie.

Le curé , dès le matin , avait mis une demi-heure à descendre à sa seule bibliothèque, pour y reconnaître et choisir son meilleur vin et ses liqueurs.

Ces préparatifs étant achevés, le

calme régnait au presbytère depuis une heure , et Marguerite assise dans sa cuisine devant la cheminée, se reposait sur ses lauriers.

— Marguerite? s'écria le curé du fond de son salon , dont les croisées étaient garnies de vieux rideaux de lampas rouge , Marguerite?

— Me voici!...

— Le couvert est-il tout-à-fait mis?

— Oui, monsieur.

— Mène-moi, mon enfant; que je voye ce joyeux coup-d'œil.

Le bon vieillard , arrivé juste à l'enbompoint du prélat du lutrin, avait besoin pour se lever de son antique bergère de velours d'Utrecht rouge, du bras potelé de sa grosse et fraîche gouvernante. Marguerite le guida vers une salle à manger décorée d'un ancien papier à ramages verts.

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Le gilet de velours noir du bon curé ne rejoignait jamais ses larges culottes , et sa chemise , en se montrant par ce petit intervalle, rompait l'uniformité de la couleur. Cette légère remarque suffit pour vous donner une idée du iaisser-aUer de son maintien. La figure de M. Gausse était en harmonie avec cet abandon :

sans être trop rouge, elle avait un honnête coloris ; ses yeux bleus , pleins d'une douceur angélique , annonçaient un cœur excellent, et la limpidité de leur cristal ne lui permettait jamais de déguiser une seulo des pensées de son âme candide.

Cette bonté répandue sur son visage, était tempérée par une teinte de gaîté et de satisfaction qui prouvait que le curé n'avait rien à se reprocher, et que celait un homme selon le cœtvr de Dieu; ne s'iuquié-

tant nullement des pourquoi ni des comment de la vie, ni des mystères de tous les mondes; ayant pris l'existence du bon côté et ne tourmentant personne.

Ses traits s'animèrent, et ses lèvres se retroussèrent légèrement vers le nez à l'aspect du beau linge blanc qui couvrait une table chargée d'un gros pâté, de volailles froides, etc.

mais en voyant la rangée de bouteilles que Marguerite avait disposées sur une petite servante à côté de sa place > son rire devint plus prononcé, son œil plus gai , et regardant Marguerite avec un air d'approbation , il lui passa la main sous le menton, ce qui la fit sourire à son tour, soit de souvenir, soit de contentement

— Eh! Eh! mon enfant, crois- tu que cela soit bien.

— Très-bien , Monsieur !

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— Le café, Marguerite, est-il prêt?

— Il est moulu , foulé et il coule.

— Tu as mis le couvert de mon vicaire a côté de moi?

— Oui , Monsieur : tenez le voici.

— Aie, aie! — Cette exclamation était

causée par une douleur de sciatique qui tourmentait le curé. — Ah ! Marguerite, dit-il, Tant va la cruche à Veau qu'à la fin elle se brise /.... Je ne suis pas bien, mais qui sait vivre sait mourir.

— Eh! qu'avez-vous donc de si déchiré pour vous plaindre?

— Ah! ma fille, j ai trop d'années derrière moi, reprit-il, avec un sourire gaillard , semblable à ces coups de soleil qui brillent en hiver; voistu mes cheveux blancs , Marguerite; il est vrai que tête de fou ne blanchit jamais > et comme un bon tiens vaut mieux que deux tu au-

bO I<E VICAIRE

ras , je préfère être au bout de ma carrière que de la recommencer : au bout du fossé la culbute /....

— Monsieur, dit Marguerite, ne parlez pas de tout cela , ça m'attriste , et j aime mieux croire que vous ne mourrez pas....

— Marguerite, il ne faut pas dire :

fontaine , je ne boirai pas de ton eau; le temps passe, et (a mort vient.

J aime assez dormir, et après tout, la mort n'est peut-être qu'un sommeil sans rêve.... pourquoi s'en effrayer? Les Indiens disent : Il

vaut mieux être assis que debout, couché qu'assis ; m ais il vaut mieuat être mort que tout cela!....

— Vous avez beau rire , Monsieur , quand on meurt, on voudrait bien vivre encore! ...

— L habitude est une seconde nature, dit le curé; mais au total,

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pourvu que je meure au milieu de mes amis, que je sente le bouquet d'un bon vin de Nuits, et que Marguerite me ferme les yeux , je rendrai mon âme à Dieu , telle qu'il me la donnée , ni plus ni moins ; il la mettra où il voudra , ce qu'il fera sera bien

fcil t. . • • •

Il y eut un moment de silence:

Marguerite regarda d un œil attendri le vieillard qui contemplait le ciel avec une expression sublime de bonhomie et de simplicité.

— Ecoute, Marguerite, dit le curé à voix basse, je n'ai pas prié Marcus Tullius, parce qu'il me drape toujours, et que devant mon vicaire, il faut garder le décorum ; mais il est pauvre!... Alors mon enfant, tu lui porteras, à la nuit, sans qu'on te voye f un gros morceau de pâté, une bou-

leille de bon vin, et ce qui te restera de présentable parmi les volailles.

— Pauvre cher homme! toujours Je même!.... s écria Marguerite , tandis que son maître courait de chaise en chaise,, pour aller boucher une bouteille, dont le bouchon venait de sauter par terre.

— Marguerite, quelqu'un connaîtil, dans le village, ce jeune vicaire?

— Non , Monsieur.

— Hélas! mon enfant, il faut espérer que ce sera un bon jeune homme ; car s'il en était autrement , q\i'il tourmentât ces pauvres gens pour leur danse, leurs petits défauts inséparables de notre nature, qu'il fût trop rigide, je serais fort embarrassé!....

— Monsieur, s'il est jeune, vous pourrez l'endoctriner.

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— C'est vrai , Marguerite , cire molle reçoit toutes les empreintes.

— Et puis, s'il est jeune!.... À ces mots , Marguerite se regarda dans le miroir , arrangea ses cheveux et une rougeur subite envahit son visage:

alors le curé l'examina, car l'accent naïf avec lequel elle prononça ces paroles d'espoir, n était pas de nature à laisser un moment de doute à M. Gausse, et quand il eût douté, l'ensemble de coquetterie qui régnait dans l'attitude de Marguerite, l'aurait détrompé.

L'œil du curé n'evprinia point le reproche, son visage n'eut pas de sévérité, seulement il dit avec un accent paternel :

t A blanchir un nègre, on perd son temps. •

— Mais, Monsieur, je n'ai que

trente-sept ans et demi , et je trouverais bien à nie marier.

— Il riy a pas de si vilain pot qui ne trouve son couvercle.

Cette épigramme fut la seule vengeance du bon curé. Marguerite le regarda d'un air fâché ; le bon vieillard ne put y tenir, il se rapprocha de sa gouvernante, lui prit son bras qu elle laissa prendre et le curé suivant sa joue quelle détournait lentement, l'embrassa, et lui dit, d'un ton qui aurait remué les entrailles d'un ennemi.

— Marguerite , je n'ai pas voulu te causer de peine!... Vas, mon enfant, fais comme tu voudras, je n'y trouverai jamais à redire, pourvu que tu aimes toujours un peu ton vieux maître ! . . .

Marguerite, la larme à l'oeil, serra

le bras de Gausse, et en ce moment les principaux personnages que nous avons vus sur la place , arrivèrent et sonnèrent; la gouvernante courut ouvrir

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