CHAPITRE VI
Curiosité poussée au dernier degré. — Réconciliation. — Voyage de Leseq a À y. —
On a des renseîgnemens sur le vicaire.
Lorsque le curé fut rentré au presbytère avec M, Joseph, il le chapitra doucement et par un déluge de proverbes , sur la scandaleuse rigidité de ses manières, les habitudes sauvages et misantropesdesa tenue, et mrle froid de sa conversation. Le vicaire parut étonné : M. Gausse lui dit , qu'il avait percé le cœur de la protectrice du village par ses propos et ses actions, et que la grande bonté de madame de Rosann , était cause qu elle se contentait d'en gémir. Enfin, )c
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curé obtint de M. Joseph , qu'il retournerait au château , s'excuser, non pas verbalement , car ce serait reconnaître que madame Rosann avait été offensée, mais en se comportant avec plus d'affabilité, en mettant de la grâce et du liant dans ses manières et sa conversation. Ce que le curé dit au vicaire, touchant lame pure et candide de madame de Rosann, parut produire beaucoup d'effet sur M. Joseph , qui se retira dans son appartement.
Marguerite avait toutentendu , car toutes les portes de la maison de M. Gausse étaient organisées d'après le système qui régissait celles du château de M. Shandy , chez qui les gens savaient les premiers, tout ce qui s'y disait. Aussi Marguerite, en couchant son mail re, entama u ne conversai ion , qui devait avoir de grands résultats.
DES AKDEÎÎNE3. 199
— Monsieur, vous douteriez- vous, dit-elle, en suivant sa louable habitude de prendre, entre mille phrases , la tournure la plus longue; vous douteriez-voirs de tout ce que le village
dit sur nous?
— Eh bien!....
Sur cet «eh bien!» Marguerite croisa sesbras, 9'assitets écria : — Monsieur, tout le monde prétend , qu'il est bien étonnant que madame la marquise s'intéresse à un inconnu , car Joseph, monsieur, n'est pas un nom de famille?.. . votre v icai rc , a- t-il di t ce q u'il était, d'où il venait? — non... l'on n'en sait rien, et vous verrez qu'on n'en saura jamais rien!... Vousaurezbeau faire, monsieur, il n'est pas naturel qu'on se taise, quand on a du bon à dire.
— Certes, ce n'est pas naturel pour toi, Marguerite.
— Monsieur , U n'est pire eau , qu'eau qui dort.
Le curé flatté de voir ses proverbes prospérer, sourit à Marguerite.
— Tenez, monsieur, comment justifierez-vous ses veilles?... Oh! comme je voudrais connaître ce qu'il écrit !
ah! si jamais la maudite porté du cabinet reste ouverte, je le punirai bien de ion défaut de confiance.
— Marguerite, s'écria sévèrement le curé, chacun est maître chez soi, et c'est très-mal ce que vous dites là?
qui cher die mal, mai y tourne, ainsi prenez garde... -à ce que tu feras:
U ne faut pas mettre son doigt en tre V arbre et lècorce....
— Monsieur, dit fièrement Marguerite, devriez-vous me rep rocher cetle curiosité U?... n'est-ce pas â cause de vous que je cherche des détails? n'êtes- vous pas compromis parcetteigno-
DES ÀRDENNES. 201
rance? Si Ton vient vous demander des renseignemens sur lui... qu'aurez-vous à répondre?. . Vous répondrez. ... — Je ne sais rien!
— A tout seigneur tout honneur , il aurait dû me dire , à moi , son supérieur , ce qu'il est et d'où il vient..
— Monsieur, voulez-vous l'apprendre?... s'écria Marguerite en épiant le regard de son maître. — Le curé hésita. —Alors Marguerite portâtes derniers coups.
— Monsieur, dit-elle, j'ai revu M. Leseq; (elle rougit).
— Ilestveuf,murmuralecuré, etjte m'imaginais bien que vous ne seriez pas en guerre long-temps : qui a bu boira, mais prends garde, ma fille, promettre et tenir c'est deux /...
— Monsieur, si vous le permettez , M. Leseq viendrait demain déjeuner avec le maire et le juge de paix et le
303 LE tIC AIRE
percepteur. M. Lcscq a dit que, si on l'autorisait, H irait volontiers à À.... y, et, que là, il s'informerait tant et si bien au séminaire, au chapitre, à levêché, dans la ville, qu'il saurait tout ce qui concerne M* Joseph,
— Je ne voulais plus voir Lcseq.
— Monsieur il en est au regret, il est repentant de vous avoir offensé, il m'a assuré que si vous l'admettiez dans votre maison , il ne dirait plus un mot de latin.
— Allons, répartit le curé, il m'a fait une visite Vautre jour pendant que j'étais à la promenade, il est malheureux cet homme!., qu'il vienne car au total, chien qui aboie ne mord pas.
— Ainsi , Monsieur , à demain , dit la servante en s'en allant joyeuse de voir tous les ressorts qu'elle avait préparés , jouer avec uu plein succès.
DES ARTïENNES. 2o3
Le curé s'endormit en pensant qu'enfin il saurait bientôt, et parties moyens légitimes , ce qu'était son vi-
cairc.
On sent que l'intimité que madame de Rosann paraissait vouloir établir entre elle et M. Joseph, était d'une conséquence trop grande dans ses résultats, et menaçait trop l'oscillation des pouvoirs et l'état politique de la commune , pour que les grands du village n'y songeassent pas.
Aussi , Ton avait tenu un conseil, auquel on appela Marguerite, et après de longues et de mures discussions, dontles voûtes de la boutiquedu maire résonnèrent, l'on avait décidé, qu'il devenait urgent de savoir à quoi s'en tenir sur le compte d'un vicaire taciturne , haut comme le temps, riche, sans fortune apparente; qu'il fallait chercher si sa vie antérieure
ne fournissait pas des moyens de l'exclure du château, même de la commune; ou apprendre, enfin, si c'était réellement un être devant lequel on dût courber la tête, et, dans le premier cas, l'écraser; dans le second , l'honorer.
— Oui , avait dit Leseq en terminant une phrase du maire, il importe de cognoscere aliquem ab aliquo , savoir sur quel pied danser avec lui.
C'était en conséquence de cet arrêté queMarguerite engagea M. Gausse à donner à déjeuner aux membres de ce conseil, car le consentement du curé était nécessaire pour que Leseq pût s'absenter , et d'ailleurs, on avait pensé que ce serait un coup de maître , que de faire entrer M. Gausse dans cette ligue.
Le lendemain matin, Marguerite prépara un déjeuner splendide, et
les conviés , avertis par la gouvernante, vinrent tfouver M. Gausse qui les reçut cordialement.
Leseq se tenait debout derrière le percepteur et il tourmentait les boutons de son méchant habit noir, lorsque M. Gausse l'appercevant, lui dit :
— A tous péchés miséricorde , mon cher maître d'école , assevez-vous et devenons bons amis?
— Amen dico vobis* M. le curé, comme dit Cicé... non,commeditrÉvangrle , je veux être déchiré comme un hérétique si je ne suis pas digne de vos bontés.
— C'est un bon diable, reprit le maire, et la brouille conséquente que vous avez eue à cause que... Mais voyez-vous?... c'est un brave garçon qui écrit joliment une lettre, et...
En ce moment, Marguerite vint annoncer que le déjeuner étajt prêt,
2o6 LE VICAIRE
et que M. Joseph descendait. Alors M.
Gausse, s'acheminant vers la salle à manger en s appuvant sur le bras du percepteur, fut suivi de tout le monde. L'officieux Lcscq apporta le coussin de la bergère du curé, le mit sur la chaise du bonhomme, qui le remercia par un coup-d œil.
— Allons , s écria le curé joyeux à la vue de sa table bien servie, Allons Marcus Tullius, diles-nous le Bénédicité en latin ; c'est vous chatouiller à V endroit où cela démange.
— On ne peut pas dire le Bénédicité autrement qu'en latin, et cest ainsi que bien des gens profèrent du latin sans
A ce mot , le curé fronça le sourcil et Leseq s'aperçut à temps de sa gaucherie.
— Chassez le naturel , il revient au galop , s écria le bon prêtre.
— Que Ton me mette en sang, dit Tullius, unguiùus et rostro , à (a tribune et avec les ongles , s'il m arrive de vouloir vous offenser.
A celte phrase, M. Joseph se mit A sourire pour la première fois depuis qu'il était à Aulnay.
— Que vous arrivc-t-il, demanda M. Gausse?
— Heureusement, répliqua le vicaire, que notre maître d école ne montre pas le latin, car il ferait faire de rudes contre-sens à ses élèves, rostro veut dire les dents, il ne signifie tribune qu'au pluriel.
Leseq se moi dit les lèvres, et jura de se venger. Chacun, et surtout le Maire, le percepteur, tombèrent, à bras raccourcis sur le pauvre maître d'école qui vit sa réputation de latiniste se briser contre la juste obscr.
vatiou du vicaire.
?08 LS VICÂIAB
Le repas fini, M. Joseph salua la compagnie et se retira.
— Il devient plus important que jamais de savoir ce qu'il est!.... dit Leseq.
— Oui, M. le curé, s'écria le maire , vous sentez qu'il est important de connaître enfin quel est votre vicaire : je conviens qu'il me paye bien les dettes des malheureux , mais , voyez-vous , un maire doit veiller à ce qui se passe dans sa commune, et, à chaque instant, il doit être en état de fournir des mémoires sur ses administrés , d cause que.... Ici il regarda Leseq.
— À cause que est togatus rnagistratus, c'est comme qui dirait un Prétetvr.
— Non , non , je ne prête pas , s'écria vivement le maire, je ne vends qu'au comptant, excepté à Marguerite, d cause que....
DES ÀRDENNES. 209
— Mais, M. le maire, togatus...
— Non, pas de cela!
— Mais , magisiratus , signifie un juge de paix.
— Gomment cela , s'écria à son tour le juge de paix , il n'y en a pas deux dans un chef-lieu, .... j'espère?
— Je ne dis pas cela , reprit Leseq.
— Taisez - vous , dit le maire.
Voyez-vous, Monsieur, il y a un mystère dans la conduite du vicaire , à cause que,.... on ne se cache pas
lorsqu'on n'a rien à craindre, à
cause que un marchand , par exemple , supposé un épicier , s'il fait banqueroute, il ferme sa boutique et se cache, ainsi...
— Ainsi , continua Leseq , il faut savoir à A y ce qu'est M. Joseph»
— Je suis de cet avis , murmura le percepteur , car il n'a pas encore payé ses contributions.
— Je le pense, ajouta le juge de paix, car si la justice avait quelque chose* a démêler la dedans, mon greffier,, je crois.... ; enfin , il faut s'informer, le code le dit formellement.
— Que je serais aise d apprendre L.
s'écria Marguerite*
— Monsieur me permet-il , dit Leseq au curé, d'aller à A... y?
— Certes , répondit M. Gausse.
— Ainsi, continua Tullius, en se tournant vers M* Gravadel , je vais partir sur l'heure!... mais, pour éviter des fatigues, et aller plus vite , vous feriez , M. le maire , un acte de générosité en me prêtant votre jument.
Le maire lit la grimace.
— Si j'en avais une, s'écria Marguerite pour décider le maire , elle serait déjà bridée,
— Je n'ai pas de cheval! dit le juge de paix.
DES ÀRDENNES. 2 1 l
— II y a long-temps que j ai vendu te mien!.... s écria le percepteur.
— Hé bien , Leseq , repondit le maire avec une visible anxiété , envoie chercher ma jument, mais, aiesen bien soin? laisse-la aller son pas?
tu iras mieux?. . ne vas que sur l'herbe?
fais-la biea manger 11 ses heures? ménage-la ?> . . ne la contrarie pas ?. • •
Au bout d'une demi-heure, Leseq partit , en recevant les adieux du comiU>directeur du village et le dernier mot que crfet le maire à son se* crétaire, fut : — Pas si vile !... pas si vite! mais Leseq fouettait la jument sans écouter l'cpicicr.
Leseq promit de revenir dans quatre jours , et pendant ces quatre jours on I attendit avec une impatience sans égale. Marguerite comptait les heures , et. chaque matin, au lieu de la formule, qui depuis dix ans servait
2ia tt VICAIKX
de prélace au lever de son maître , au lieude dire:— Monsieur a-t-il passé une bonne nuit, elle s'écriait: — Monsieur, c'est après demain ou demain , que ML Leseq doit revenir, et nous saurons tout.
— Mon enfant , répondit le curé la veille du retour de Leseq ♦ gui veut tout savoir perd V espoir, j'aime ce pauvre jeune homme , et je serais désolé d'apprendre quelque chose de mal sur son compte : qui a mat fait peut pis faire, un jour ne suffit pas pour ennoblir, ni par conséquent pour expier une faute, et cependant il faudra que je vive avec lui, ensorte que pour un peu de curiosité , je risque ma tranquillité , le mieux est l'ennemi du (rienl
Leseq n'arriva pas , et tout le village fut inquiet sur le maître d'école.
Le sixième jour , la marquise en sor-
DBS ARDE1OTES. 3l5
tant de la messe , où die allait toutes les fois que le vicaire la disait , vint encore voir M* Gausse. Cette visite , évidemment destinée à M. Joseph , donna de grandes inquiétudes au maire qui craignit de s*ètre compromis en envoyant Leseq à A y; et
il regrettait surtout son cheval : si Leseq ne revenait pas c'est que la jument était malade, morte peut-être!
Enfin , le septième jour au soir , le maire vint trouver le curé. Le percepteur et le juge de paix y étaient déjà , pour protester de leur dévouement envers M. Joseph , et dire qu'ils n'avaient point trempé dans le cornplotdeLeseq.— M.Gravadel,à l'aspect des deux fonctionnaires, sembla se troubler, car il venait d'entendre M Lecorneui dire :— Il est très- certain M. Gausse, que madame la marquise a demandé une haute place
fll4 LE VICAÎKE
pour M. Joseph : mon frère est garçon de bureau au ministère. ..
Au moment où le maire effrayé prenait la parole , on entend du bruit au-dehors. et Marguerite essoufflée i entre en criant : Voilà M. Lcseq!...
aussitôt le maître d école parait et s'assied.
— Mon cheval? fut le premier mot que le maire prouonça. Leseq ne put répondre , car la gouvernante , aux petits soins pour le porteur des nouvelles , essuyait , avec son tahlier, la sueur qui couvrait le front du mattre d'école , lui avançait un fauteuil, et apportait un verre de vin. Tous les yeux étaient attachés sur Tullius qui , sentant sa supériorité , buvait lentement , et quand il eut bu il brossa ses manches et ariangea ses cheveux.
Le bon curé déguisait son impa-
DES ÀBDENNES. 2l5
tience, en faisant passer en revue, d'un seul coup, toutes les pages de son bréviaire, et cela a plusieurs reprises. Le percepteur tournait ses pouces , le juge de paix ouvrait de grands yeux , mais le maire répéta :
— Et mon cheval ?...
— Presque rien , répondit Leseq d'un air qui jeta M. Gravadel dans une vive inquiétude.
— Mais encore ?...
— Elle s'est déferrée à Vaimey.
— Ah 1 s'il n'y a que cela ?
— Lorsque son fer se défaisait, elle est tombée.
— Ah ! s'écria le maire , en regardant Leseq avec anxiété ; eh bien?
— Presque rien elle s'est un peu blessée I. . .
— Oh ma pauvre jument ï...
— Pourquoi était-elle mal ferrée?
dit Leseq, car elle m'a coûté cent
âl6 LE VICAIRE
sous pour les emplâtres et les drogues que le maréchal....
— Que lui est-il donc arrivé ?
— Oh ! dit Leseq elle n'en mourra pas , seulement elle est couronnée !. . .
mais j'ai eu soin....
— Àh! dit le maire.
— De faire , reprit Leseq , la note de ce quelle m'a coûté; tenez, avec
• les frais de mon voyage , cela monte à cinquante francs soixante - quinze centimes.
— Qui les paiera ? s'écria le maire en colère.
— La commune !. . . cria l'assemblée impatiente. Le maire se radoucit , tout en gromelant ; et Leseq s'étant recueilli , parla à-peu-près en ces termes :
DES &RDENNBS. 2\J
Voyage de Marcus • Tuitius Leseq.
— Je tous ai déjà dit ce qui m'nrrha à Vannay; le cheval se blessa, c'eût été bien dommage que la pauvre béte mourût.
— Certes , prêtez vos chevaux , murmura le maire.
— Car , reprit Leseq , clic ne m aurait pas mené jusqu'à À,., y. Pendant que le maréchal. ferrait ma bete , ardebat Âlexim, je brûlais au soleil»
alors, j'cntraiàraubcrçepour balayer la poussière de mon gosier, et la femme de l'hôte, grosse, fraîche, jolie, comme mademoiselle Marguerite enfin , ( Marguerite rougit ) Vint me tenir compagnie.
Ce fut alors que pensant à mon entreprise, et, jugeant que M. Joseph avait dû passer par Vannay, je de*
2l8 LE VJCAIRB
mandai à cette digne femme si notre vicaire était descendu chez elle, la veille de son arrivée à Aulnay-le-Vicomte. Elle me répondit, en cherchant 1 époque dans sa mémoire , in cerebro , qu'effectivement la voiture de l'évéquc d'A...y était passée ce jour-là, et que Ton y avait remarqué un jeune ecclésiastique.
— La voiture de l'évoque! s'écrièrent les auditeurs.
— La propre voiture de monseigneur, répéta Lcseq, avec ses armes , son cocher, sa livrée, tout, et il est certain qu'ils ont amené M. Joseph a la vue d'Aulnay, car les gens se sont arrêtés à celte auberge, en revenant, et l'ont dit à l'hôtesse : bien plus, le secrétaire de monseigneur l'accompagnait.
— Le secrétaire! s écria le curé; qu'est donc mon vicaire ?
DES ARDENNES. 2ig
—Paticma, comme dit Cicéron, s'écria Leseq en continuant lundefao tumest , il est donc de lait que M. Josepha ordonné, j ussit , qu'on l'arrêtât à une portée de fusil d'Aulnay, et que le secrétaire a obéi. — Tout ceci explique déjà un peu comment ses souliers notaient pas poudreux, le jour de son arrivée.
Espérant beaucoup d'après un tel début, j'expliquai à l'hôtesse l'objet de mon voyage, les singularités de M. Joseph ; enfin, je m'ouvris a elle , et de même que Didon , elle devint , dux ft'tnina facli , la cheville ouvrière de mon ambassade ; voici comme :
— Je connais, m'a-t-elle répondu , un homme qui vous donnera tous les renseignement possibles , cet excellent homme, dit-elle en levant les yeux au ciel, c'est l'abbé Freiu,
qui vient très-souvent me confesser:
n'en parlez pas à mon mari?... il ne l'aime pas, restez? je vais aller vous écrire un mot pour M. l'abbé. — Elle me parla encore long-temps, car quoique belle, elle aimait à causer.
— Je passerais des journées a entendre M. Leseq , s'écria Marguerite , qui s'approcha du maître d'école.
— Ma jument était ferrée, mais elle ne se portait pas trop bien ! j'avais
la lettre et je partais pour À..,y ;
non , je ne partis pas...
Ici Leseq rougit et s'embarassa; Marguerite interpréta cette rougeur sur-le-champ , et s'éloigna de Tullius, surlout quand il ajouta :
— Cela n'y fait rien , nihil. Je cou* chai à l'auberge, d'autant plus que le mari n'était pas revenu f et que l'hôtesse ( à ce nom Marguerite envisa-
DES AltDEXNES. 221
gca Leseq, de manière à le faire trembler) me dit que l'abbé Frelu viendrait peut-être : alors, je restai, et bien m'en prit, car au bout de trois jours, je vis l'abbé Frelu* Il eut soin , en entrant, de demander à sa pénitente si son mari était absent , et il parut joyeux lorsqu'elle lui répondit négativement. Comme je connais les usages, je les laissai ensemble et ne reparus que le soir pour souper.
— Mon pere , dis-je à cet abbé, je vous attendais, pour avoir des renseignemens sur un jeune prêtre nommé Joseph ; vous devez le connaître.
— Si je le connais! s'écria l'abbé Frelu, c'est un grand, bel homme, basané comme un africain, triste, parlant peu , un bel organe et des yeux noirs que jettent des flammes.
— C'est cela mémo, répondis- je; il est vicaire à Aulnay!
— Vicaire!... l'hypocrite!,., reprit l'abbé, il sera bientôt évêque. Je vais vous apprendre tout ce que je sais, et vous iriez à A... y, Ton ne ferait que vous répéter ce 'que jetais vous dire, car toute la ville a parlé de M. Joseph pendant plus de quinze jours. Pour premier renseignement , je vous préviens que M. de Saint- André , notre évéque, est depuis six mois, tous les jours à la mort. Remarquez bien ceci.
Il y a un an et demi , un jeune homme, M. Joseph, arriva en chaise de poste, à A.. .y, et se fit descendre à la porte du séminaire. 11 était plongé dans un égarement difficile à décrire. Je tiens, me dit labbé Frelu, ces détails du Père Aubry, directeur du séminaire. M. Joseph fut conduit sur sa demande, à l'appartement du directeur. Là, sans
DES ÀRDEKNES. 23 3
déclarer d'autre nom que celui d* Joseph, sans donner d'extrait de naissance, il pria le Père Aubry de le recevoir au séminaire. II acquitta même sur-le-champ la somme due pour sa pension pendant un an, et il se retira dans la cellule qu'on lui permit de choisir. La plus sombre , la plus écartée Tut celle qui lui plut davantage, Ton n\i pas d'exemple d'une retraite aussi austère que celle de M. Joseph. Sa frugalité fut rigide, et sa piété, en apparence, sincère. Toujours méditant, toujours priant, sans cesse occupe des pratiques les plus sévères des solitaires anciens, il réussit a fixer l'attention. M. Aubrv vint le voir, il le trouva plongé dans l«i plus sombre rêveriej'œil fixé sur une peinture trèsérotique, mais les larmes aux yeux,
2*4 tE VICAIRE
}âle, abattu. 11 le loua de son asfiduité, delà science qu'il montrait, et des progrès qu'il faisait dans la théologie. Le jeune homme n'interrompit son farouche silence que pour répondre d'une manière encoré plus farouche. Toutes ses expressions montraient un dédain bien prononcé pour l'humanité entière, sa misanthropie fut sévèrement blâmée par le directeur, qui lui enjoignit de prendre de la récréation , et de ne pas mépriser ses camarades. M. Joseph ne se rendit pas à ses ordres, et M. Aubry m'a dit qu'il accablait tout le monde par une conscience de supériorité qui aliéna bientôt les esprits.
M. Aubry crut devoir sévir contre un être qui affichait un tel orgueil, M. Joseph subit les punitions avec indifférence, et ne semblait pas en
DES ARDEMCES. 2*5
être touché. On essaya de lui en infliger de plus fortes. Il se rendit chez le supérieur, et lui dit :
— Je suis majeur, je suis mon maître , je ne connais personne dont la volonté puisse m'être imposée, je m'en vais si Ton me tourmente $ car je n'ai rien fait de repréhensible :
je crois être bon , vertueux , religieux, je n'ai heurté personne!... ai l'on me heurte !... je brise tout ce qui me fera obstacle : je le puis.
Etonné d'un pareil langage , le P.
Àubry , voyant que l'époque du sousdiaconat arrivait, se hâta d'aller prévenir l'évéque. L evéque ne fit pas attention à ce rapport et se côntenta de dire à M. Aubry :
— Le jeune homme dont vous me parlez est quelque homme de dis»
tinction qui aura commis quelque faute grave , que la mort d'une per-
sonne chère aura plongé dans la désolation , on que des passions vives nous ont amené: en lui conférant le sous-diaconat, je lui parlerai.
Tout le séminaire était persuadé que M. Joseph n'avait pas d'autre but que de contenter l'ambition qui le rongeait ; qu'il réussirait a attirer l'ai le ni ion; que l'ardeur qu'il mettait a ses études théologiques le prouvait, et que l'on ne tar-* derait pas à voir ses projets plus à découvert. On commençait déjà à parler, dans la ville, du néophyte extraordinaire que nous possédions; et , les femmes, au récit qu'on faisait de ses actions, en entendant dire qu'il était bel homme, plein de feu , d'enthousiasme et qu'il méprisait tout , s'intéressèrent violemment à lui.
Le jour du sous-diaconat arriva,
DBS A&DEX8K3. a 2 7
la salle de levéché étajt pleine de inonde et surtout de femmes, M. Joseph arriva a son tour dans le cabinet de levèquc pour répondre a toutes les questions qu'il voulait lui faire et enfin pour décliner son nomde famille. J'ai su par le secrétaire dclevêché,lcsdétai)sdecctte entrevue. Le se* crélaire était au bout du cabinet de M. de Saint- And ré. Le jeune néophyte s'approche, dit son nom , et Monseigneur jelta un cri qui fit accourir le secrélaire. M. Joseph surpris, attendait le résultat de l'émotion de l'évêque. Ce dernier fut long-temps à reprendre ses sens, mais, ayant conlraclé depuis long* temps l'habitude de déguiser ses passions et ses secrets sous un front sévère et impénétrable, il revint à lui, regarda le jeune hommeavec une bonté qui nelui est pas ordinaire , et luidit ;
— Jeune homme, quels sont vos projets ?
— Monseigneur 9 c'est d'être prêtre au plutôt, si vous aviez le pouvoir d'abréger le temps d'épreuve , je vous serais infiniment obligé.
Levèque étonné , presque stupéfait , examinait avec un soin curieux , le visage du néophyte. Il se complut en la rêverie dans laquelle cet examen le jeta , sa figure indiquait qu'il était eu proie à tout le charme des souvenirs.
— Et quand vous serez prêtre, ditil, que voulez-vous faire?
— Obtenir un modeste vicariat et y mourir tranquille.
— Quel âge avez-vous?
— Vingt -deux ans.
A cet instant, 1 evèquc renvoya son secrétaire, Ton n'a jamais eu de renseignement sur la scène qui se
DES ÀîtDENKES.
passa entre Monseigneur et le jeune homme. M. Joseph reparut dans la salle des ordinations en accompagnant Monseigneur. M. de Saint-André lui conféra le sous-diaconat et le retira du séminaire , il le logea à l'évêché, dans un endroit conforme à ses goûts; M. Joseph y mena la même vie qu'au séminaire, ce qui étonna beaucoup de monde.
L'évéque a témoigné à ce jeune homme une amitié, une affection ex* traordinaires, enfin pour tout dire, paternelle. Ce qu'il y a de plus étonnant , c'est que l'on a lieu de croire que Monseigneur n'a rien sû sur la \ie antérieure de M. Joseph , et qu'il n'a rien confié à M. Joseph , sur les motifs qui l'engageaient à lui donner tant de marques d'amour; car c'est le seul mot que l'on puisse employer.
On fit courir les bruit les plus ab-
ii i
*30 LE VICAIRB
surdes, qui attaquaient les mœurs du prélat et de M. Joseph. Toute la ville parla de cet événement, les plus jolies dames de la ville affluèrent au cercle de Monseigneur , afin de pouvoir revoir M. Joseph , niais ce dernier n'y paraissait jamais . et quand par hasard on l'y trouvait, son.
humeur sévère, sa contenance glaciale repoussaient les hommages par lesquels on tâchait d'éhranicr sa prétendue vertu.
Enfin, Monseigneur écrivit en cour de Rome pour obtenir des dispenses:
et, ily a trois mois, le jeune homme fut ordiné prêtre. Lorsqu'il demanda la première place qui vaquerait, levéque se fit apporter la feuille, il n'y avait rien de disponible, mais le secrétaire dit à Monseigneur que depuis long- temps on sollicitait un vicaire dans la commune d'ÀuIuay-Io-
DES ARDENNES. 2l3l
Vicomte. Alors le jeune homme se jeta aux genoux rie Monseigneur pour obtenir celle place.
L'cvôque en réfléchissant au nom d'Aulnay-le-Vicomle, s écria :
« Le malheureux ! il y a des choses écrites dans le ciel. •
Depuis celle parole, Monseigneur est à la mort, la goote cl la sciatique se sont combinées avec une fièvre qui ne la pas quitté. Il n'a pu résister aux instances de son cher Joseph et il a donné sa voilure, ses gens, soa secrétaire, pour conduire notre jeune vicaire à Aulnay. Depuis le départ de M. Joseph, révêqne n'a pas prononcé son nom, mais souvent ses regards cherchent le jeune homme, surtout lorsqu'il se trouve plus mal. Les ecclésiastiques qui comme moi sont instruits de la marche des passions humaines, ont admiré l'astuce de ce
a 3a u vicaire
jeune ambitieux , et nous n'avons pas douté de la conduite qu'il tiendrait à Aulnay. N'est-il pas sombre, réservé, méprisant même les personnes les plus élevées en dignité, affectant la plus grande piété , taciturne , bienfaisant?...
— 2C'est cela même, ai-je dit
— Je l'ai deviné! répondit
M. l'abbé Frelu.
Là - dessus , nous avons beaucoup parlé de tout ce qu'a fait M. Joseph depuis son arrivée; de vous, M. Gausse, car M. l'abbé Frelu m'a beaucoup loué de-vous approcher, et votre éloge ne lui a pas coûté.
—Monsieur, me dit l'abbé Frelu, en terminant, soyez sûr qu'avant sept ans, ce jeune hypocrite, du reste plein de talens , sera cardinal et ministre.
Alors, j'ai salué M. l'abbé, j'ai em-
DÉS ÀïtDENNES. 233
brassé Vhôte3sc, j'ai fait galoppcr nia jument vers A....y
— Galoppcr!... s'écria le maire en levant les mains et les yeux vers le ciel.
— Là , continua Leseq, un de mes parens qui est employé honorablement à la garde des enfans au lycée, m'a confirmé les discours de labbé Frelu : il m'a donné des détails que l'abbé avait omis : ce sont les petits événemens qui ont eu lieu lorsque Monseigneur a ordiné M. Joseph.
Il y avait beaucoup de monde, le jeune homme portait sur sa figure les traces delà plus profonde douleur, et son aspect tirait les larmes des yeux.
Un grand combat se passait évidemment en lui-même, ses gestes n'étaient pas en harmonie avec la noblesse ordinaire de son maintien.
Lorsque l'évôque parut, il tomba à
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genoux à sa place , des larmes s'échappèrenl de ses yeux; il s écria en sanglotant :
— Mon Dieu ! le sacrifice se fera donc!....
Tout le temps de la cérémonie, il pleura, et Ton fut obligé de l'emporter presque mourant , mais la curiosité ne put être satisfaite sur la cause de ses larmes. On croit lui avoir entendu prononcer souvent un nom que personne n'a pu distinguer a travers ses sanglots.
J'ai remercié mon parent, je suis revenu à Vannay ; j'ai revu l'hôtesse; et dixi : j'ai dit! s'écria Leseq, en forçant sa voix.
Puis il avala un verre de vin que la joyeuse Marguerite avait apprêté.
MS ARDENKES.