LA FUITE
LaVallière sortit derrière la patrouille.
La patrouille se dirigea à droite par la rue Saint-Honoré; machinalement La Yallière tourna à gauche.
Sa résolution était prise, son dessein arrêté ; elle voulait se rendre aux CarméUtes de Chaillot, dont la supérieure avait une réputation de sévérité qui faisait frémir les mondaines de la cour.
LaVallière n*avait jamais vu Paris, elle n*élait jamais sortie à pied, elle n'eût pas trouvé son chemin, même dans une disposition d'esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue Saint-Honoré au lieu de la descendre.
Elle avait hâte de s'éloigner du Palais-Royal, et elle s'en éloignait.
Elle avait ouï dire seulement que Chaillot regardait la Seine; elle se dirigeait donc vers la Seine.
Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre, appuya vers l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, longeant l'emplacement où Perrault hâtit depuis sa colonnade.
Bientôt elle atteignit les quais.
Sa marche était rapide et agitée. A peine sentait-elle cette faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forçant de boiter légèrement, cette entorse qu'elle s*était donnée dans sa jounesse.
A une autre iieure de la journée, sa contenance eût appelé les soupçons des gens les moins clairvoyants, attiré les regards des passants les moins curieux.
Mais, à deux heures et demie du matin, les rues de Paris «ont désertes ou à peu près, et il ne s'y trouve guère que
les artisans laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs dangereux qui regagnent leur domicile après une nuit d'agitation et de débauches.
Pour les premiers, le jour commence; pour le& auu-es, le
lour finit» , ,
La Vallière eut peur de tous ces visages sur lesquels son iMiorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer le type de la probité de celui du cynisme. Pour elle, la misère était un épouvantailj et tous ces gens qu'elle rencontrait semblaient être des misérables.
Sa toilette, qui était celle de la veille, était recherchée, môme dans sa négligence, car c'était la môme avec laquelle elle s'était rendue chez la reine mère; en outre, sous sa mante relevée pour qu'elle pût voir à se conduire, sa pâleur et ses beaux yeux parlaient un langage inconnu à ces horoîaes du peuple, et, sans le savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalité dos uns, la pitié des autres.
La Vallière marcha ainsi d'une seule course, haletante, précipitée, jusqu'à la hauteur de la place de Grève.
De temps en temps, elle s'arrèuit, appuyait sa main sur son cœur, s'adossait à une maison, reprenait haleine et continuait sa course plus rapidement qu'auparavant.
Arrivée à la place de Grève, La ValUère se trouva en face d'un groupe de trois hommes débraillés, chancelants, avinés, qui sortaient d'un bateau amarré sur le port.
Ce bateau était chargé dé vins, et l'on voyait qu'Us avaient fait honneur i la marchandise.
Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons différents, quand, en arrivant à l'extrémité de la rampe donnant sur le quai, ils se trouvèrent faire tout à coup obstacle à la marche de la jeune fille.
La Vallière s'arrêta.
Eux, de leur côté, à l'aspect de cette femme aux vête* ments de cour, firent unehalte, et, d'un commun accord, se prirent par les mains et entourèrent La Vallière en lui chantant :
Vous ciul TOUS ennayes seulette, Venes, f ene« rire aT60 noui.
La Vallière comprit alors que ces hommes s'adressaient &
sas LE TIGOVrE DB BRAOBLOTïNI.
étle et Tonlaient f êmpêe&er 4e pMier j elle tenta ptoëenrs afforts pour Mr, inai^ fis forent teoctles.
Ses jambes faillirent^ die eoin(nrte qa'elld allait tond^r, et peossa m eri de torretir.
Mais^ an même instant^ le cercle qui Tentonrait s'miVTit sons reffort d*mie palpante presiion.
L'nn àe$ insQttears fut cvâtiulé i gaocbe^ Ysaore alla rosier à droite jw^'an bord de Vemï, te troiaiéMe vacilla sor ses Jambes.
Un officier de mondqoetakes s« trmva en înce de la jenne fille le sonreil froncé^ \a nwitteei la boncli^ la main le?é« pour continuer la menaee*
Les irrognes s'esgoiTèrent à la yne de Fnnifonne^ et surtont devant la prenre de force qne venait de donner edoi qni le portait
— Mordionst tf'écfiarofficler^ mab c'est mademoiselle de LaVallière!
La y^Iiére^ éfenrilede ce qni vesait de se passer^ stupéfaite d'entendre prononcer son nom, La TaUière leva les yeux et reconnut d*Artagnan.
^ Oaïy Monsienr^ dit-elle, c'est mol^ c'eit bien moi.
Et, en même ten^s, elte se sonlenait à son bras.
— VoHB me protégerez, n'est-ce pas^ monsienr d*Artagnanf ajontskt-elle d'nne rc^ snpptiao^.
» Certainement que )e vous protégerai; mais où aile»* vons, mon Dien, à cette feei»re?
— Je vais à Chaillot.
-> Yons allez à Chaillot par la Râpée? Mab, en vârité. Mademoiselle, vons hn tonmez le dos.
— Alors, MoDSiear, soyez assez bon pour me rem^trt dans mon chemin et pour me conduire pendant quelques pa&
— Oh! volontiers.
— Mais comment se f?^t-il dxyûc qne je vons trouve la? Par quelle faveur du ciel étiez-vou» à perlée de venir à mon secours? n me seHible, en vérité, que )• rêve; il me semble que je deviens folle.
— Je me trouvais là. Mademoiselle, parce que j'ai une maison place de Grève, à ri!»irtflf»'-cl^ifo«f»-I>«iw; que j'ai été toucher les loyers hier, et que j'y âipasséla nuit. Aussi désiraije être de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes*
— Merci ! dit La Vallîère.
LE YIGOMTB 0E BRA6BL0KNB. 2M
— Voilà ce que Je faisais^ ool, se dit d'Artagnan; maïs elle, que datait-elle^ et pooripioi yart-el)e à Qiaill<^ à une l»areille heure?
Et il lui offrit son bras.
La Yallière le prit et se mit à marclier anrec précipitation.
Cependant cette précipitation cachait une grande falldesse. D*Artagnan le sentit, il proposa à La Vallidre de se reposer; elle refusa*
— Cest (jpia vous Ignorez suMtdirate oà estChaillot? de* manda d'Artagnan.
— Oui, je l'ignore.
— Cest très-loÎB.
— Peu importe!
— II y a ueMeue au moins.
^ Je ferai cette beoe.
B'ArtagBan ne répliqua poim; il connaissait, an simç^ accent, les résetatioBS réelles.
J( porta plutôt qull n'accompagna Ia Valliére. Ënân ils aperçurest les hauteurs.
— Dans quelle miIsmTous rendeap-rra», Mademoiselle? demanda d*Artagnan.
— Aux GarméOtes, Mottsietff .
— - Aux Carmélites ! répéta d'Artagnan étonné.
— Oui; et, puisque Dieu tous a euToyé vers moi pour me soutenir dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.
— Aux CarméBles ! tos adieux ! Maâsr vom entrez donc en religion ? s'éerkt d^Artagnan.
— Oui, Monsieur.
Vous!!!
Il y avait dans ce vous, que nous avons accompagné de trois points d'exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait dans ce vùub tout un poème; il rappelait à La Valliére et ses sonve^Mrs anciens de Blois et ses nouH veaux souvenirs de Fontainebleau; il ItÉ disait : « Vous qui pourriez 4tre heureuse avec Raoul, vous qui pourriez êtt*e puissante avec Louis, vous allez entrer en religioR, vousti»
^ Oui, Monsieur, dit-elle, moi. le me rends? la servante du Seigneur; je renonce à tout ce monde.
— Mais ne vous trOTapez-vous pas à votre vocation ? ne vous trompez-vous pas à la vokmté de Dieu?
-- Non^ puisque c*est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse. Sans vous, je succombais certainement à la fatigue, et, puisque Dieu vous envoyait sur ma route, c'est qu'il voulait que je pusse en atteindre le but.
— Oh ! fit d*Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien subtil.
-- Quoiqu'il en soit, reprit la jeune fille, vous voila instruit de ma démarche et de ma résolution. Maintenant, j'ai une dernière grâce à vous demander, tout en vous adressant mes remerciements.
— Dites, Mademoiselle.
— Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal. D'Artagnanfit un mouvement
— Le roi, continua La Yallière, ignore ce que je vais foire.
— Le roi ignore?... s'écria d'Ariagnan. Mais, Mademoiselle, prenez garde; vous ne calculez pas la portée de votre action. Nul ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la cour.
— Je ne suis plus de la cour. Monsieur. D'Artagnan regarda la jeune fille avec un étonnenient
croissant.
— Oh! ne vous inquiétez pas. Monsieur, continua-t-eUe, tout est calculé, et, tout ne le fût-il pas, il serait trop tard maintenant pour revenir sur ma résolution; l'action est accomplie.
— Eh bien, voyons. Mademoiselle, que désirez- vous?
— Monsieur, par la pitié que l'on doit au malheur, par la générosité de votre âme, par votre foi de gentilhomme Je vous adjure de me faire un serment.
— Un serment?
— Oui.
— Lequel?
— Jurez-moi, nionsieur d'Artagnan, que vous ne dire* pas au roi que vous m'avez vue et que je suis aux Carmélites.
D'Artagnan secoua la tête.
— Je ne jurerai point cela, ditril.
— Et pourquoi?
— Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce que je me connais moi-même , parce que je connais tout le genre humain ; non, je ne jurerai point cela.
— Alors, s'écria La Yallière avec une énergie dont on l'eût
crue incapable^ an lieu des bénédictions dont je vous ensse comblé jusqu'à la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la plus misérable de toutes les créatures !
Nous avops dit que d'Artagnan connaissait tous les accents qui venaien du cœur, il ne put résister à celui-là.
Il vit la dégradation de ces traits; il vit le tremblement de ces membres; il vit chanceler tout ce corps frêle et délicat ébranlé par secousses; il comprit qu'une résistance la tuerait.
— Qu'il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez tranquille. Mademoiselle, je ne dirai rien au roi.
— Oh ! merci, merci! s'écria La Vallière; vous êtci Iz ylus généreux des hommes.
Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de d'Artagnan et les serra entre les siennes. Celui-ci se sentit attendri.
— Mordions ! dit-il, en voilà une qui commence par où les autres finissent : c'est touchant.
Alors La Vallière, qui, au moment du paroxysme de sa douleur, était tombée assise sur une pierre, se leva et marcha vers le couvent des Carmélites, que l'on voyait se dresser dans la lumière naissante. D'Artagnan la suivait de loin.
La porte du parloir était entr'ouverte ; elle s'y glissa comme une ombre pâle, et, remerciant d'Artagnan d'un seul signe de la main, elle disparut à ses yeux.
Quand d'Artagnan se trouva tout à fait seul, il réfléchit profondément à ce qui venait de se passer.
— Voilà, par ma foi! dit-il, ce qu'on appelle une fausse position... Conserver un secret pareil, c'est garder dans sa poche un charbon ardent et espérer qu'il ne brûlera pas l'étoffe. Ne pas garder le secret, quand on a juré qu'on le garderait, c'est d'un homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... Où courir?... Ma foi ! au bout du compte, du côté de Paris; c'est le h^n côté... Seulement, courons vite... Mais, pour courir vite> mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le moment, je n'aiqiib mes deux jambes... Un cheval! *îomme j'ai entendu dire au théâtre de Londres ; ma couronne pour un cheval!... J'y songe, cela ne me coûtera point aussi cher que cela.... Il y a un peste de mousquetaires à la barrière
T. IV. i4
tH LE VICOMTE ÙË BRAfifiLONNE
de kl Conférence^ et^ potir «n elMYat qa^Mma €ml^ j^enfroa^ yeraidix.
En yerta de eette résolution; pfkie «rec ss rapiâHé baK* tnelle^ d'Artagnan descendH soudain les lAnteurs^ gagna le poste^ y prH le meilleur eonreriff cpi'il y pot tronvery el Ml rendu an palais en dix minmes.
Cinq henre; sonnaient à lliorl^pe dn Mais-Royàl.
B^Artagnan sMnforraa du reî.
Le roi s'éu^ conché à son M»re ordinaire^ après airtnl travaillé avec M. CoHNrt^ endormait eneore^ seton tonte pro* babiUté.
— Allons, dit-il, elle m'avait dit vrai, le rd ignore tool; Vil savait senlement la moitié de ce qnl s'est passé, le Pakis- Royal serait à cette heure sens dessus dessous^
XXXIt
<smtMtjn Loois AVArr, db son coté, passé le temps ns na iedbbs
ET DEMIE A MINUrT.
Le roi, au sortir de la chambre é&s filles d'honnenr, av»t trouvé chez hiî, Cdbert qui Fattendait pour prendre ses ordres à Toccasion de la cérémonie duleiràemaiu.
Il s'agissait, comme nous Tavone éh, d'une réG^[>tien d*^^ bassadeurs koMandais et espagttels.
Lorois XITavatlde grares sij^'^^^EB^^ii^i^^offi^A^^^^'^ la Hollande^ les états avai^t leirgiveisé déjà pto^eorsfoit dans lecffs relations avec la Fraince, el, satne s'apercevoir oo sans s'inquiéter ^un^ rupture, its taîs8«ie«t encore une foi l'al^^ce avec le roltrès^brétien, pour nouer toutes serttf d'intllgnes avec FEspagne.
hmàs XIV, a sott> avènement, e'est4-^e à la OHnrt de Ib* zaritt, avait trouvé cette question poMtiqae étmschée,
EUe était d'une soUitioii âiffk&le po«r un jeune honuM; mais comme, ^ors, toute lanation était le roi, tout ce qae résolvait la tête, le corps se trouvai prêt à Feiécuter.
iS VICOMTE DE BEAaELONNE. 240
Un peu de colère^ la réaction d'un sang jeune et vivace au cerveau^ c'était assez pour changer une anemne ligne politique et créer un autre système.
Le rôle des diplomates de Fépocpie se réduisait à arranger entre eux les coups d'État dont leurs souYeraîBs pouvaient ayour besoin.
Louis n'était pas dans une disposition d'esp^t capable de ie lui dicter un« politise laa^aale.
Encore ému de la querelle qu'il venait d'avoir avec La Vallière,il errait dans son ci^iaet, fort désireux de trouver une occasion d^faireun édat^ après s'être contenu si longtemps.
Colbert^ en voyant le roi^ jugea d'un coup d'oeil la ^tuation^ et comprit les intentions du monarque. Il louvoya.
Quand le maître demanda compte de ce qu'il fallait dire le lendemain, le sous-intendant commença par trouver étrange que Sa Majesté n'eût pas éternise au courant par M. Fouquet.
^ M. Fûacpoet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il reçoit directement toutes les correspondances.
Le roi, aeeomumé à entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa pafts^ cette boutade sans r^liquer^ seulement, 0 écouta.
Colbert vit l'effet produit et se Mta de revenir sur ses pas en disant que M. Fouquet n'était pas toutefois aussi coupal^e qu'il paraissait l'être au premier abord, attendu qu'il avait dans ce moment de grandes préoccupations. Le roi leva la tête.
— Quelles préoccupations? éit^.
— Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Foufoet a ses défauts avec ses grancfôs qualités.
•^ Àh! des défauts, qui n'en a pas, monsieur Colbert?...
— Votre Majesté en a bien, ditl^diment Colbert, qui savait lancer une lourde âatterie dans un léger blâme, comme la flèche qui fend l'air malgré son poids, grâce à de faibles pkunes qui la soutiennent.
Le roi sourit.
— Quel défaut a donc M. Fouquet? dit-il.
r^ Toujours le môme, ike; on le dit amoureux. -<- Amoureux, de qui?
-^ Je ne sais ^op, sire; je me môle peu de ganterie, eomme on dit.
— * Mais, enfin, vous savez, puis(pie vous parlez?
— J'ai ouï prononcer.4.
— Quoi?
— Un nom.
— Lequel?
— Mais je ne m'en souviens plus.
— Dites toujours.
— Je crois qae c'est cçlui d'une des filles de Madame. Le roi tressaillit.
— Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert, murmura-t-il.
— Oh ! sire, je vous assure que non.
—Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez.
^ Non, sire.
— Essayez.
— Ce serait inutile, sire. Quand il s'agit d'un nom de dames compromises, ma mémoire est un cofiîre d'airain dont j'ai perdu la clef.
Un nuage passa dans l'esprit et sur le front du roi; pnis, voulant paraître maître de lui-même et secouant la tête :
— Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.
— Et d'abord, sire, à quelle heure Votre Majesté veul-eïle recevoir les ambassadeurs ?
— De bon matin.
— Onze heures?
— C'est trop tard... Neuf heures.
— C'est bien tôt.
— Pour des amis, cela n'a pas d'importance ; on fait tout ce qu'on veut avec des amis; mais, pour des ennemis, alors rien de mieux, s'ils se blessent. Je ne serais pas fâché, je l'avoue, d'en finir avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.
— Sire, il sera fait comme Votre Blajesté voudra... A neuf heures donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience solennelle?
— Non. Je veux m'expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses, comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens ; mais, en même temps, je veux les tir^ à clair, pour n'avoir pas à recwnmencer.
— Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette réception.
— y en ferai la liste... Parlons.de ces ambassadeurs : que veulent-ils?
— Alliés à TEspagne^ ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils perdent beaucoup.
— Comment cela?
— Alliés avec l'Espagne, ils se voient bordés et protégés par les possessions de leur allié; ils n'y peuvent moMre malgré leur envie. D'Anvers à Rotterdam, il n'y a qu'un pas par l'Escaut et la Meuse. S'ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, sire, le gendre du roi d'Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles avec de la cavalerie. Il s'agit donc de se brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter l'Espagne pour que vous ne vous mêliez pas de ses affaires.
— Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu'ils y gagneraient tout?
— Non pas; car, s'ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour Iknitrophe, VotreMajestén'estpasun voisin commode; jeune, ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande, surtout s'il s'approche d'elle.
— Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c*est bien expliqué ; mais la conclusion, s'il vous plaît?
— Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté
— Que me diront ces ambassadeurs?
— Ils diront à Votre Majesté qu'ils désirent fortement son alliance, et ce sera un mensonge ; ils diront aux Espagnols que les trois puissances doivent s'unir contre la prospérité de l'Angleterre, et ce sera un mensonge; car l'alliée naturelle deVotre Majesté, aujourd'hui, c'est l'Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n'en avez pas; c'est l'Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans l'Inde; c'est l'Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a des alliances de consanguinité.
— Bien ; mais que répondriez-vous ?
^ Je répondrais, sire, avec une modération san& égale^ que la Hollande n'est pas parfaitement disposée pour re roi de France, que les symptômes de Tesprit public, chez les Hollandais, sont alarmants pour Votre Majesté; que certaines médailles ont été fri^pées avec des devises injurieuses.
JMi LB VICOMTE DE BRAGELONNE.
^ Pour moil s'émia le jeiifie roi eisM.
— Oh ! non pas, sire, non; injurieuses n'estpas le mot, et )e me suis troa^. Je voulais ^e flatteuses outre mesure pour les Bataves.
— Oh ! s*il en esi ainsi, peu importe rorgudl des Batayes, dit le roi en soupirant.
— Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, oe n^esi jMnais un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d'être injuste pour obtenir une concession. Votre Majesté, se plai* gnant avec susceptibilité des Bataves, leur panûtra bien pins considérable.
-« Qu'est-ce que ces médailles f demanda Louis; car^ et f en parle, il faut que je sache quoi dire.
— Ma foi! sire, je ne sais trop... quelque devise ouûreeoidante... Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.
— Bien, j'articulerai le mot médaille, et ils comprendront s'ils veulent.
— Oh ! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent.
— Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvei vous retira*
— Sire !
>- Adieu! N^oubliest pas rhenre et soyeilà.
— Sire, j'attends la liste de Votre Majesté.
— C'est vrai.
Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette Iste. La pendule sonnait onze heures et demie.
On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l'orgueil et de l'amour.
La conversation politique avait éteint beaucoup d'iiritatîM chez Louis, et le visage pâle, altéré de La Valliére parlait à son imagination un bien autre langage que les médailles hoU kmdaises ou les pamphlets bataves.
II demeura dix minutes à se demander s'il fallait ou s'il ni fallait pas retourner chez La Valliére; nais, Colbert ayant insisté re^ectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l'amour quasd les affisûres commandaient.
Il dicta donc :
— La reine mère... la rdne... Madame.*, madame de Mol* te^e... mademoisello deGhàtâtten... madame de Navailles.
Et en hommes : Hon^eor*.. M. U Prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Samt-Aigoan... et les offl* ders de service.
— Les ministres? dit Colbert.
— Cela va sans dire^ ^ les secrétaires.
-*^ Sire, je vais tout préparer : les ordres seront à domilile demain.
— Dites aujoard'hni, répliqua tristement Lonis. Minuit sonnait.
C'était rhem'e où se monrait de diagrin, de soalranees^ la pauvre La ValUère.
Le service du roi entra pour son coucher. Lareme atten* dait depuis une heure.
Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se félicitait de son courage. Il s'applaudissait d*ôtre ferme en amour comme en politique.
D*Artagnan, à peu de obû»a prèa> avait ap|irif toot ce que BOUS venons de raconter; car U avait parmi ses amis tous les gens utiles de la maison, serviteurs officieux, flers d'èti'e sar més par le capitaine des mousquetaires, car le capitaine était une puissance; puis, en dehors de Fambition^ fiers d'être con^ptés pour quelque chose par un homme aussi brave que Tétait d'Artagnan.
D'Artagnan m faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu'il n'avait pu voir ou savoir la veille, n'étant pas uhiquiste, de sorte que, de ce qu'il avait su par lui-même chaque jour, et de ce qu'il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu'il dénouait au besoin pour y prendre telle arme qu'il ju^ f eaif. nécessaire.
De cette façon, les deux yeux de d' Artagnan lui rendaient U même office cpxe les eent yeux d' Ai|;us.
Secrets poUiiqueSj leerets de ruellea» propos étfianpés ans
coTUtisans à l'issue de Tantichambre; ainsî^ d'Ârtagnan savsdt tout et ren ermait tout dans le vaste et impénétrable tombeau de sa mém ire^ à côté des secrets royaux si cbèrement aclie* tés^ gardés si ûdèlement.
11 sut donc Tentrevue avec Colbert; il sut donc le rendezvous donné aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu'il >' serait question de médailles; et^ tout en reconstruisant la conversation sur ces quelques mots venus jusqu'à lui^ il regagna son poste dans les appartements pour être là au moment où le roi se réveillerait.
Le roi se réveilla de fort bonne beure ; ce qui prouvait qoe^ lui aussi^ de son côté^ avait assez mal dormi. Vers s^t heures, il entr'ouvrit doucement sa porte.
D'Artagnan était à son poste.
Sa Majesté était pâle et paraissait fatiguée; au reste^ sa toilette n'était point achevée.
— Faites appeler M. de Saint-Âignan^ dit-il.
De Saint^Aignan s'attendait sans doute à être appelé; car; lorsqu'on se présenta chez lui, il était tout habillé.
De Saint-Aignan se hâta d'obéir et passa chez le roi.
Un instant après, le roi et de Saint-Aignan passèrent; le roi marchait le premier.
D'Artagnan était à la fenêtre donnant sur les cours; il n'eut pas besoin de se déranger pour suivre le roi des yeux. On eût dit qu'il avait d'avance deviné où irait le roi.
Le roi allait chez les filles d'honneur.
Cela n'étonna point d'Artagnan. Il se doutait bien, quoique La Vallière ne lui en eût rien dit, que Sa Majesté avait des torts à réparer.
De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet, un peu moins agité cependant; car il espérait qu'à sept heures du matin, il n'y avait encore que lui et le roi d'éveillés parmi les augustes hôtes du château.
D'Artagnan était.à sa fenêtre, insouciant et calme. On etf juré qu'il ;\e voyait rien et qu'il ignorait complètement quels étaient ces deux coureurs d'aventures, qui traversaient les cours enveloppés de leurs manteaux.
Et cependant d'Artagnan, tout en ayant l'air de ne les point regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant cette vieille marche des mousquetaires qu'il ne se rappelait que dans les grandes occasions^ devinait et calcolait d'a-
LE VICOMTE DE BRAGËLONiNE. 249
vance toute cette tempête de cris et de colères qui allait s*élever au retour.
En effets le roi entrant chez La Vallière^ et trouvant la chambre vide et le lit intact, le roi commença de s'effrayer et appela Montalais.
Montalais accourut; mais son étonnement fut égal à celui du roi.
Tout ce qu'elle put dire à Sa Majesté, c'est qu'il lui avait semblé entendre pleurer La Yallière une partie de la nuit; msûs, sachant que Sa Majesté était revenue, elle n'avait osé s'informer.
— Mais, demanda le roi, où croyez-vous qu'elle soit alléet
— Sire, répondit Montalais, Louise est une personne fort sentimentale, et souvent je l'ai vue se lever avant le jour et aller au jardin ; peut-être y sera-t-elle ce matin?
La chose parut probable au roi, qui descendit aussitôt pour se mettre à la recherche de la fugitive.
D'Ârtagnan le vit paraître pâle et causant vivement avec son compagnon.
Il se dirigea vers les jardins.
De Saint-Âignan le suivait tout essoufflé.
D'Ârtagnan ne bougeait pas de sa fenêtre, sifflotant toujours, ne paraissant rien voir et voyant tout.
— Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la passion de Sa Majesté est plus forte que je ne le croyais ; il fait là, ce me semble, des choses qu'il ù'a pas faites pour mademoiselle de Mancini.
Le roi reparut un quart d'heure après ; il avait cherché partout, il était hors d'haleine.
Il va sans dire que le roi n'avait rien trouvé.
De Saint-Aignan le suivait, s'éventant avec son chapeau, et demandant, d'une voix altérée, des renseignements aux premiers serviteurs venus, à tous ceux qu'il rencontrait.
Manicamp se trouva sur sa route. Afanicamp arrivait de Fontainebleau à petites journées; où lel autres avaient mis six heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.
— Avez-vous vu mademoiselle de La Vallière? lui demanda de Saint-Aignan.
Ce à quoi Manicamp, toujours rêveur et distrait, répondit, croyant qu'on lui parlait de Guiche :
— Merd^ le comte va un peu mieux.
V» LE YiqOMTE PË BaAQ£tOKN&
£t ii contûma 8â roQle jusqu'à TaïUîebaiiibre^ où il tromy» d'Artagnan^ à qui il demapda des explications «iveei air eSm fa*U avai^ er^ voir an m.
D* ArtagiMiia )m répa»^$ qa*tt s*iâaiU tronapé ; foa le roi, aa contraire^ était d'une gaieté folle.
{fuit hemm fsonnéFe^l sur ces anireCaites.
Le roi^ d'ordinaire^ prenait son déjeuner à ce moment.
U était wêté par ]» cod9 de Tétûpette que le roi aurait toiiiûurs £aim à buit heures.
)] ^efit ^rvir sur wm i^ttte table #1^ sa obambre à couclier et mangea vite.
De Saiat-Aignan^ dpn) il m Ymd^t pas 9» aépai* er^ kd tim la servieUe. Pois il ei^pé^ (çpielques audiences militaires
Pendaat ces aadiaoc<^> il enyoya de Saint-Aignan aux 4écouvertes.
PijLis^ toujours ooimpé^ toujours anxidox, toujo^Fs guettant le retour de Saint-ÂigpaQ, qui avaU mis son oumde en cai»* Pftgi^e At qui 8*y était m^ lui-mâme, le roi atteignil n«af heures.
A neuf heures sonnantes^ il passa dans soa cabinet.
Les ambassadeurs enlraient eux-mêmes a^ promis eoap de ces neuf beiu'es.
Au dernier coup, les reines et Madame parurent.
Les^mbassadeiw étaient trois pour la Hollande, deux pour FEspagne.
Le roi jeta sur eux un coup d'mil et salua.
En ce moment aussi, de Saint-Aignan eiHraift.
C'était pour le roi use entrée bien autrement importante que celle des ambassadeurs, en quelque nombre qu'ils fias^ sent et de quelque pays qu'ils râissent.
Aussi, avant toutes cbi^s, le roi ât*U à de Saint-Aigoan un signe interrogatif, auquel oebii-£i répondit par une négation décisive.
Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les grands et les ambassadeurs avaieat les yeux fixas sih* lui, il fit un violent effort et invita les dernieps à parier.
Alors un des députés espagnols fit un long discours, dans lequel il vantait les avantages de ralliance espagnole.
Le roi l'intorrompit en lui disant :
— Monsieur, j*espère que ce qui est bien pour la Franc» doit être trô&-bien pour l'Espagne.
tÉ VïdOMTÊ DE ÔftAClELÔNNË. 231
Ce mfÀ, «n ^ttitt&m Ih façon pétèn^ldif e ùmx il fat prof* noncé^ fit pâlir rambassadeor et rougir les deux reines^ qjoâ^ espagnoles F une et Fantre^ se sentirent^ par eefto répoitse^ blessées daâ$ ^etur ergaeii de paremé et de natiofiâlité.
UattiBassadeu]^ hollandais piit la parole à son tour^ et se plaignit des préventions que le roi témoignait contre le geur vierhement de son pays/ /
Le roi Tlnterrompii :
^ MorîffieoHr^ diMl^ il est étrange ^e rons ren^z Tom plaindre^ lùtiiqim e*est tnoi qd ai sujet de me plaàndre; et cependant, vous le voyez, je fte le fais pas.
•^ Vous plainâre, sire, demai^dfca le Hollandais, et de quelle offense?
Le roi sourit avec amertume.
-^ file blâsnefe2s-vous, par hasard^ Monsieur, dit^, d'avoir tes préventions contre un gonvemament qui aaiorise et pro» tége les insuhenrs publics?
— Sire!...
^ Je vous dlB> reprit le roi en s'iititant de ses propres chagrins, bien pte' que die la question poiiticpie, je vous dis que ra Hollande esl tsne «erre d'asHe po^ qoiooiique me hait, et surtout pour quiconque m*injurie.
— Oh! sire!...
— Âh! des preuves^ n'est-ce pas? Eh MeB> on en aura faeSemeiit, ^s preuves. D'où naissent ces pamphlets insolents qui me représentent comme un monarque saftsgloîre et sauf autorité? Vos presses en gelassent. Si j'av^s là mes secr/ ladres, je vous cRerais les titres des oovrages avec les nonr d*imprhneurs.
-- l^e, répomJSt l'ambassadeur, un pan^hlet ne peut être l'œuvre d'une nation. Ëst-il équitable qu'un grand roi, tel quie Test Votre Majesté, rende un grand peuple responsable du crime de quelques forcenés (p» meurent de fahn?
-^ Soit, je tons accorde cela. Monsieur. Maie, quand la monnaie d'Amsterdam frappe des médailles à fiiahonta^ asl^ •e aussi lé crime de qiseiques forcenés?
— Des médailles? balbutia l'ambassadeur.
-^ Des médailles, répéta le roi en regsnrdant Colbert.
— Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Mi^^sté fftt bien sûre...
Le roi regardât toujours GoUiev^ jéHhé Go&ert aidait Fair
de ne pas comprendre^ et se taisait^ malgré les provocations du roi.
Alors d'Artagnan s'approcha^ et^ tirant de sa poche oive pièce de monnaie qu'il mit entre les mains du roi :
— Voilà la médaille que Votre Majesté cherche, dit-il. Le roi la prit.
Alors il put voir de cet œil qui, depuis qu'il était venta* blement le maître, n'avait fait que planer, alors il put voir, disons-nous, une image insolente représentant la Hollande qui, comme Josué, arrêtait le soleil, avec cette légende :
In conspectuo meo, stetit soh
— En ma présence, le soleil s'est arrêté, s'écria le roifarieux. Ah! vous ne nierez plus, je l'espère.
— Et le soleil, dit d'Artagnan, c'est celui-ci.
Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblème multiplié et resplendissant, qui étalait partout sa superbe devise :
Nec pluribus impar,
La colère de Louis, alimentée par les élancements de sa douleur particulière, n'avait pas besoin de cet aliment pour tout dévorer. On voyait dans ses yeux l'ardeur d'une Trivc querelle toute prête à éclater.
Un regard de Colbert enchaîna l'orage.
L'ambassadeur hasarda des excuses.
n dit que la vanité des peuples ne tirait pas à conséquence; que la Hollande était fière d'avohr, avec si pende ressources, soutenu son rang de grande nation, même contre de grands rois, et que, si un peu de fumée avait enivré ses compatriotes, le roi était prié d'excuser cette ivresse.
Le roi semblait chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta impassible.
Puis d'Artagnan.
D'Artagnan haussa les épaules.
Ce mouvement fut une écluse levée par laquelle se déchaîna la colère du roi, contenue depuis trop longtemps.
Chacun, ne sachant pas où cette colère emportait, tous ga^ liaient un morne silence.
^* Le deuxième ambassadeur en profita pour conmaencer aussi ses excuses.
Tandis qu'U parlait et que le roi, retombé peu à peu dans sa rêverie personnelle, écoutait cette voix pleine de troubla
comme un homme distrait écoute le murmure d*une cascade^ dl'Artagnan^ qui avait à sa gauche de Saint-Aignan^ s*approcha de lui^ et^ d'ime voix parfaitement calculée pour qu'elle allât frapper le Vol:
— Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.
— Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.
— Mais la nouvelle de LaVallière.
Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de côté vers les deux causeurs,
— Qu'est-il donc arrivé à La Vallière? demanda de Saint» Aignan d'un ton qu'on peut facilement imaginer,
— - Eh ! pauvre enfant ! dit d' Artagnan, elle est entrée en religion.
— En religion? s'écria de Saint-Aignan.
— En religion? s'écria le roi au milieu du discours de l'ambassadeur.
Pais, sous l'empire de l'étiquette, il se remit, mais écoxj^ tant tocgours.
— Quelle religion? demanda de Saint-Aignan. ^ Les Carmélites de Chaillot.
^ De qui diable savez-vous cela?
— D'elle-même.
— Vous l'avez vue?
— C'est moi qui l'ai conduite aux Carmélites*
Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au dedans et commençait à rugir.
— Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.
— Parce que la pauvre fille a été hier chassée de la cour^ dit d'Artagnan.
Il n'eut pas plus tôt lâché ce mot, que le roi fit un geste d'autorité.
— Assez, Monsieur, dit-il à l'ambassadeur^ assez! Puis, s'avançant vers le capitaine :
— Qui dit cela, s'écria-t-il, que La Vallière est en religion?
— M. d'Artagnan, dit le favori.
— Et c'est vrai, ce que vous dites là? fit le roi se retournant vers le mousquetaire.
-^ Vrai comme la vérité.
£e roi ferma les poings et pâlit.
— Vpus avez encore ajouté quelque chose, monsieur d'Artagnan, dit-il.
ai4 LE ViCOMTË DE BRAGELON
•^ Je ne sais plns^ sbe.
-^ Vous aTSc «jooté qae i&ademoiselle de La Vallière avait été chassée de la ooiir.
— Oui, -sire.
— Et c'est enc(m vni, oela?
— Informez-vous> flire«
— Et par qui?
«*- Oh! fit d*Ai1a^san en homme qui se récuse.
Le roi bondit^ laissant de côté ambassadeurs^ ministres^ coortisaiis éi politiques*
La reine mère se leva : elle avait tout entendu^ on, ce qu'elle n*avut pas entendu^ elle l'avait deviné.
Madame, défaillante de colère et de peur, essaya de se lever aussi comme la reine mère; mais elle retomba sur son îaJOr teml, que, par tm mouv^menl instinctif, elle ût rouler en arrière.
•^ Messieurs, dH le roi> Taudience est finie ; je ferai savoir ma réponse, ou plutôt ma volonté à FEspagne et à la Hollande.
Et, d'un geste impérieux, il congédia les ambassadenis.
— Prenez garde, mon fils^ dit la reine mère avec indignation, prenez garde; vous n'êtes guère maître de vous, ce me senÀle.
— Ah! Ma^toke, rugit le jeune Uon avec un geste effrayant> si je ne suis pas maître de m(n, je le serai, je vous en réponds, de ceux qui m'outragent. Venea avec moi, monsieiff d'Artagnan, venez^
Et il quitta la salle ,au milieu de la stupéfaction et de te terreur de tous.
Le HH descend Tescali^ et s'apprêta à traverser la coor.
— Sire, dit d'Artagnan, Votre Majesté se trompe de chemin.
— Non, je vais au ée«nes.
— Inutile, sire ; j'ai des chevaux tout jwèts pour Votre Kafeeté.
Le roi ne répondit à son serviteur que par on regakâ; mais ce regard promettait plus que l'ambition de trois d'Artagnan n'eût osé espérer.
LE TICOMTE DE BRAGELONNE. i»
Qaoiqa'on ne .es efti point appelés^ Manicamp et Malicome iTaient snivl le roi et d'Artagnan.
G'dtaient deaxhoaunes fort intelligents; seulement, Malicorne arrirait souvent trop tôt par andûticm; Manicamp ar- ' rivait souvent trop tard par paresse.
Celte fois, ils arrivèrent Juste.
(jistq chevaux étaient préparés.
Deux furent accaparés par le roi etd'Artagnan; deux par Manicamp et Malicome.
Un page des écuries monta le clnqui^ne.
Toute la cavalcade partit au galc^.
D'Ârtagnan avait bi^i rediraient choisi les chevaux lui- Jùim^; de TéritaMes éhevaiix d'amants en peine; des chevaux qui ne eouraieni pas^ qui volaient.
Dix minnles après le départ, la cavalcade, sous la forme d*iii tourMUon de poussière, arrivait à Gbaillol.
Le roi se jeta littéralement à bas de son cheval. Mais^ si rai^idement qu*il accomplît cette manœuvre, il trouva d*Artagnan à la bride de sa monture. •
Le roi ât an mons^etaire un signe de remerdeaMut, et jeta la bride au bras du page.
Puis il s*élança dans le vestibule, et, poussant violemment la porte, il entra dans le pariohr.
Manicamp, Malicom» et le page demeurèrent dehors; d'Artagnan suivit son mailre.
En entrant dans le parlok*, le iHneimer ol^et qui frappa le roi fut Louise^ non pas à genoux, mais couchée au pied d'un grand crucifix de pierre.
La jeune fille était étendue sur la dalle humide, et à peine visible, dans ïimàste de cette sadle, qui ne recevait le jour qne pai ime etroiie fenêtre grêlée et toute voilée par des plantes grimpantes.
Elle était seule, inanimée, froide comme la pierre sor laquelle reposait son corps
En Tapercevant aînsi^ le roi la crut morte^ et poussa iincri terrible qui fit accourir d'Artagnan.
' Le roi avait déjà passé un bras autour de son corps. D'Artagnan aida le roi à soulever la pauvre femme, que l'engourdissement de la mort avait déjà saisie.
Le roi la prit alors entièrement dans ses bras, réchadb de ses baisers ses mains et ses tempes glacées.
D*Artagnan se pendit à la cloche du tour.
Alors accoururent les sœurs carmélites.
Les saintes filles poussèrent des cris de scandale à la Toe de ces hommes tenant une femme dans leurs bras.
La supérieure accourut aussi.
Mais, f^Qome plus mondaine que les femmes de la cour, malgré toute son austérité, du premier coup d'oeil, elle reconnut le roi au respect que lui témoignaient les assistant^ comme aussi à Fair de maître avec lequel il bouleversait toute la communauté.
A la vue du roi, elle s'était donc retirée chez elle; ce qui était un moyen de ne pas commettre sa dignité.
Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de eNdiaux, d'eaux de la reine de Hongrie, de mélisse, etc., ete.) ordonnant, en outre, que les portes fussent fermées.
Il était temps : la douleur du roi devenait bruyante et dé« sespérée.
Le roi paraissait décidé à envoyer chercher son médecin^ lorsque I^ Vallière revint à la vie.
En rouvrant les yeux, la première chose qu'elle aperçut fut le roi à ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle poussa un douloureux soupir.
Louis la couvait d'un regard avide.
Enfin ses yeux errants se fixèrent sur le roi. Elle le reconnut, et fit un effort pour s'arracher de ses bras.
— Ëh quoi l murmura-t*elle, le sacrifice n'est donc pas encore accompli?
— Oh ! non, non ! s'écria le roi, et il ne s'accomplira pas, c'est moi qui vous le jure.
Elle se releva faible et toute brisée qu'elle était.
— Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m'arrétei plus.
— Je vous laisserais vous sacrifier « moi? s*écria Louis. Jamais, jamais!
< — Bon! murmura d'Artagnan; il est bon de sortir. Da moment quils commencent à parler^ épargnons-leur les oreilles.
D'Artagnan sof it^ les deux amants demeurèrent seuls.
— Sire^ continua La Vallière^ pas un mot de plus^ je vous en supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j'espère, c'està-dire mon salut; tout le vôtre, c'est-à-dire votre gloire, pour un caprice.
— Un caprice? s'écaria le roi.
— Oh! maintenant, dit La Vallière, maintenant, sire, je vois clair dans votre cœur.
— Vous, Louise?
— Oh! oui, moi!
— Expliquez-vous.
— Un entraînement incompréhensible, déraisonnable, peat vous par^tre momentanément une excuse suffisante; mais vous avez des devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre fille. Oubliez-moi.
— Moi, vous oublier?
— C'est déjà fait.
-^•Plutôt mourir!
— Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti à tuer cette nuit aussi cruellement que vous l'avez fait.
— Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.
— Que m'avez-vous demandé hier au matin, dites, de vous aimer? Que m'avez-vous promis en échange? De ne jamais passer minuit sans m'offrir une réconciliation quand vous auriez eu de la colère contre moi.
— Oh ! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise ! J'étais fonde jalousie!
— Sire, la jalousie est une mauvaise pensée, qui venait comme l'ivraie quand on l'a coupée. Vous serez encore ja* loux, et vous achèverez de me tuer. Ayez la pitié de me laisser mourir.
— Encore un mot comme celui-là. Mademoiselle, et vous me verrez expirer à vos pieds.
— Non, non, sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyezmoi, et vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que trit le monde méprise.
— Oh! nommez-moi donc ceux-là que vous accusez! nommez-les-moi !
— Je n'ai de plaintes à faire contre personne^ sire ; je ii'j «use (fo^ mcH. Adieu^ sire! Vous vous comprom^tez «i n» parlant ainsi.
— Prenez garde^ Louise; en me pariant ainâ^ vous me réduisez an désespoir ; (ffenez garde!
— Oh! sire I sire I laissezHOioi avec Dien^ je tous en snpplie!
— Je vous arracherai à Dieu même !
•— Mais^ auparavant^ s'écria la pauvre enflint^ arradiez-moi donc à ces ennemis féroces qui en veulea^ i ma vie ^ à mon honneur. Si vous avez assez de force poiîi aimer, ayez donc assez de pouvoir pour me défendre; mais non, ceQe <pi0 vous dites aimer, on Tinsulte, on la raille, on la cha^e.
Et rinoffensive enfant, forcée par sa dooleur d'accuser, se tordait les bras avec des sanglots.
— On vous a chassée! s'éoia le roi. VoUà la seconde fo» que j'entends ce mot.
— Ignominieusement, me. Vous le voyez bien, je n*ai j^ns d'autre protecteur que Dieu, d'autre consolation que la prière, d'autre asile que le cloître.
— Vous aurez mon palais, vous aurez ma cour. Oh ! ne craignez phis rien, Louise; ceux-là on plutôt celles-là qui vous ont chassée hier trembleront demain devant vous; tfo» dis-je, denuûn? ce matin j'ai déjà grondé, menacé. Je puis laisser écha^pper la fcmdre que je reliens eneore. Louise ! Louise ! vous serez cruellement vengée. Des larmes de san^; payeront vos larmes. Nommez-moi seulement vos ennemis*
— Jamais! jamais!
^ Comment voolez-vons que je frappe, alors?
— Sire, ceux qu'il faudrait frapper feraient reeoler votre main.
— Oh! vous ne me connaissez point! s'écda Louis exa*père. Plutôt que de reculer, je Mila^ mon royaume eC je maudirais ma famille. Oui, je frapperais jusipi'à ce tous, si ce bras était assez lâche pour ne pas anéantir tout ce qm s'est fait l'ennemi de la plus douce des créatures.
Et» en effet, on disant ces mots, Louis ûfs^qpA violemnaent du poing sur la cloison de ^lêne, qm rendit un logobre nmoff* mure.
La Vallière s'épouvanta. La colère de ce jeune hosome tout-puissant avait quelque chose d'imposant et de sinistre.
LE VICOMTE DE BBAGELONNE. JM
^tree qaé^ coBune ceUe de la ten^te, elle pouvait 4tn mortelle.
Elle^ dOBt la donleor croyait n'ayoir pas d'égab^ fatyaio^ eue par cette doolem* qui se faisait jour par la menaoe et par la violence.
— Sire^ ditrelle^ une dernière fois^ éloignez-vous^ Je vous en supplie; déjà le calme de celle retraite m'a fortifijée^ je me sens plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un pro> tecteiff devant qui tombent toutes les petites méchancetés humaines. Sire^ encore une fois^ laissez^noi avec Dieu.
»- Alors^ s*éeria Louis, dites fraotchement que vous ne m'avez jamais aimé, dites que mon humilité, dites que mon repentir flatlent votre orgueil, maie que vous ne vous affligez pas de ma douleur. Dites que le roi de France n*est plus pour vous un amant dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote dont le cainrice a brisé dans votre cœur jusqu'à la dernière fibre de la sensibilité. Ne dites pas qoe vous cherchez Dieu, dites que vous fuyez le rm. Non^ Ûeu n*est pas complice des résolutions inflexibles; Dieu ad^ metla pénitence et le remords ; il pardonne, il veut qu'on aime.
Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui faisaient couler la flamme jusqu'au plus profond cte ses veines.
— Mais vï)us n'avez donc pas entendu? diUelle.
— Quoi?
— Vous n'avez donc pas entendu que je «lis chassée, méprisée, méprisable?
— Je vous ferai la plus respectée, la plus adorée, la plus enviée de ma cour. *
— Prouvez-moi que vous n'avez pas cessé de m'almer.
— Comment cela?
— Fuyez-moi.
— Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.
«— Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, »rei? Croyez-vous que je vous laisserai déclarer la guerre à toute Totre famille? Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mère, femme et sœur?
«— Ah ! vous les avez donc n<»imées, enfin ; ce sont done elles qui ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissâmt! je les {ninirai!
— Et mol, voilà pourquoi Tavenir m'effraye^ voflà pour-
qaoi j6 refuse tout^ voilà pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez. Assez de iannes^ mon Dieu! assez de douleurs^ assez de plaintes comme cela. Oh! jamais je ne coûterai plaintes^ douleurs^ ni larmes à qui que ce soit. J'ai trop génû^ j'ai trop pleuré, j'ai trop souffert!
— Et mes larmes à moi, mes douleurs à moi, mes plaintes à moi, les comptez-vous donc pour rien?
' — Ne me parlez pas ainsi, sire, au nom du del ! Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi. J'ai besoin de tout mon courage pour accomplir le sacrifice. ^
— Louise, Louise, je t*en supplie! Commande, ordonne, venge-toi ou pardonne ; mais me m'abandonne pas!
— Hélas ! il faut que nous nous séparions, sire.
— Mais tu ne m'aimes donc point?
— Oh! Dieu le sait!
— Mensonge ! mensonge !
— Oh ! si je ne vous aimais pas, are, mais je vous ^sserais faire, je me laisserais venger; j'accepterais, en échange de l'insulte que l'on m'a faite, ce doux triomphe de l'orgueil que vous me proposez ! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas même de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui est ma vie, cependant, puisque j'ai voulu mourir, croyant que vous ne m'aimiez plus.
•— Eh bien, oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais à cette heure; vous êtes la plus sainte, la plus vénérable des femmes. Nulle n'est digne, comme vous, non-seulement de mon amour et de mon respect, mais encore de l'amour et du respect de tous; aussi, nulle ne sera aimée comme vous, Louise ! nulle n'aura sur moi l'empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en ce moment le monde comme du verre, si le monde me gênait. Vous m'ordonnez de me calmer, de pardonner ?Soii, je me cahnerai. Vous voulez régner par la douceur et par la clémence? Je serai clément et deux. Dictez-moi seulement ma conduite, j'obéirai.
— Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pom dicter une syllabe à un roi tel que vous?
— Vous êtes ma vie et mon âme! N'est-ce pas l'âme qui régit le corps î
— Oh ! vous m'aimez donc, mon cher sire?
— A deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces
que Dieu a mises en moi. Je tous aime assez poturvous donner ma vie en souriant, si vous dites un mot!
— Vous m'aime»?
— Oh! oui.
— Alors, je n*ai plus rien à désirer au monde... Votre main, sire, et disons-nous adieu! J*ai eu dans cette vie tout le bonheur qui m'était échu.
— Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n'est pas hier, c'est aujourd'hui, c'est demain, c'est toujours! A toi l'avenur! à toi tout ce qui est à moi! I^us de ces idées de séparation, plus de ces désespoirs sombres : l'amour est notre Dieu, c'est le besoin de nos âmes. Tu vivras pour moi, comme je vivrai pour toi.
Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des transports inexprimables de joie et de reconnaissance.
— Oh ! sire ! sire ! tout cela est un rêve.
— Pourquoi un rêve?
— Parce que je ne puis revenir à la cour. Exilée, comment vous revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le cloître pour y enterrer, dans le baume de votre amour, les derniers élans de votre cœur et votre dernier aveu?
^ Exilée, vous? s'écria Louis XIV. Et qui donc exile quand je rappelle?
— Oh! sire, quelque chose qui règne au-dessus des rois : le monde et l'opinion. Réfléchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme chassée; celle que votre mère a tachée d'un soupçon, celle que votre sœur a flétrie d'un châtiment, celle-4à est indigne de vous.
— Indigne, celle qui m'appartient?
— Oui, c'est justement cela, sire; du moment qu'elle vous appartient, votre maîtresse est indigne.
— Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les délicatesses sont en vous. Eh bien, vous ne serez pas exilée.
— Oh! vous n'avez pas entendu Madame, on le voit bien.
— J'en appellerai à ma mère.
— Oh ! vous n'avez pas vu votre mère !
— Elle aussi? Pauvre Louise ! Tout le moade était donc contre vous?
— Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait déjà sous l'orage orsque vous êtes venu, lorsque vous avez achevé de la briser»
— Oh! pardon.
mt LE VICOMTE DE BRAGEtÔNNE.
— Donc, TOUS me fléehirex m Time ni l'autre ; or<>yes-Hid, le mal est sans remède, car je se yobs permettrai jamais ni la yiolence ni Tautorité.
— Eh bien, Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je veux laine une ebose : j*irai tronver Madamo.
— Vous?
— Je lui ferai révoquer la senteace ; je b forcerai. ^ Foi^r f Oh ! non, non !
«-- Cest vrai : je la fiédiinù. Louise secoua la tète.
— - Je primai, s*il le faut, dit Louis. Groirez-voQs à mot aaour après cela?
Louise releva la tôte.
— Oh! jamais pour moi^ jamais ne vous Immîiiez; bissezHBUNi bieai plutôt mourir.
Louis réfléchit, ses traits prirent une teinte sombre.
— J*aimerai autant que vous avez aimé^ dit-il; je soufhrai autant que vous avez soufifert; ce sera mon expiation à vos yeux. AUons, Mademoiselle, laissons là ces mesqmnes considérations; soyons grands comme notre douleur, soycms forts comme notre amomr!
Et, en disant ces paroles, il la prît dans ses bras et Uii fit une ceinture de ses deux mains.
— Mon seul Inen l ma vie! suivez-ami, dit-il.
Elle fit ma dernier effort, dans lequ^ eUe concentra non idus tonte sa volonté, sa volonté était d^ vaiaene, mais tontes ses fc^ees.
*— Non ! répliqua-t-elle faiblement, non, non ! je mourrais de honte !
— Non ! Yom rentriez en reine, ffail ne sait votre sortie... D*Ârtagnan seul...
— Il m*a donc trahie, lui aussi?
— Comment cela?
•^ Il avait juré...
— J'avais juré de ne rien dire au roi, dit d*Artagnan passant sa tête fine à travers la porte entr*ouv«rte, j'ai tenu ma parole. J*ai parlé à M. de Saint-Âignan; ce n'est peint mt faute si le roi a entendu, n'est-ce pas, sire ?
— O'est vrai, pardonnez-lui, dit le tei.
La VaHière somit et tendit au mousquetaire sa main Mie et blanche.
^ MMMîeor HAgtègaam, dit le roi raTî^ t^M doee chvt^ «her un carrosse pour Mademoiselle.
^ Sire^ répondis k eapitaiâe^ le earresse attend.
-«- Oh! i'ai là k modèle des s^rviteaars! g'écna le roi.
•^ Tnas mis le tempsà t*en apercevw^ ouirmura d* Am^ gÊB», flitlé toutefois de la louange.
La YaUière était yaineue : après quel(pes hésitaSions^ elle «e laissa envaiiier^ délaillame^ par som royal amant.
Mais^ à la porte du parioir^ au moment de le <imtter^ elle t^arracha des bras dn roi et roTint au crmùx de pierre qu'die baisa en. disant :
— Mon Dieu! vous m*a¥iez attirée; mon Dieu! vous m'ayez repoQBsôe; mais Totre grâee eet infinie. Seulement^ qnand je reviendrai^ oïd^liez qœ je m'en suis éloignée; car, lorsque je revi^dnd à vous, ce sera pour ne plus tous cpitter.
Le roi laissa édiapper on sang^
D'Artagnan eesuya une larme.
Louis entraîna la jeune femme^ la souleva jusque dans le earroese et mk d* Artagnan naprèi d*eiie.
Et luft-méine^ montant à <^eyal^ pifM yers le Palais* Royale où^ dès son arrivée^ il Èi prévenir Madame qu'elle «At à M aoeorder «i moment ^aodienoe.
XXXYII
CHEZ MADAMI»
A la façon dont le roi araft quitté les «aoèassadeurs, tes moins clakroyants arafent deviné une guerre.
Les ambassadeurs eux-mêmes^ peu insm^to de la direnique intime, avaient interprété contre eux ce mot célèbre : « Si je ne suie pas maStire de moi, je le serai de ceux qui mTeutragem. »
Heweu^mem pour les destinées de la France et de la Hollande, Coîbert !es avatft suivis pow leor denner quelques ffSpSc3^kom; mais les reines et Madame, fort Inteffigentes de tout ce qui se faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce
26i LE VICOMTE DE BRAGELONNE.
mot plein de menaces^ s'en étaient allées avec beaucoup de crainte et de dépit
Aladame^ surtont^ sentait qae la colère royale tomb^ait snr elle^ et^ comme elle était brave^ haute à Texcès^ au lieu de chercher appui chez la reine mère^ elle s'était retirée chez elle^ sinon sans inquiétude^ du moins sans intention d'éviter le combat. De temps en temps^ Anne d'Autriche envoyait des messagers pour s'infwiner si le roi était revenu.
Le silence que gardait le château sur cette affaire et la disparition de Louise^ étaient le présage d'une quantité de malheurs pour qui savait l'humeur fière et irritable du roi.
Mais Madame^ tenant ferme contre tous ces bruits^ se renferma dans son appartement^ appela Montalais près d'elle^ et^ de sa voix la moins émue^ fît causer cette fille sur Tévénement. Au moment où l'éloquente Montalais concluait avec toutes sortes de précautions oratoires et recommandait à Madame la tolérance sous bénéfice de réciprocité^ M. Malicome parut chez Madame pour demander une audience à cette princesse.
Le digne ami de Monts^ais portait sur son visage tous les signes de l'émotion la plus vive. Il était impossible de s'y méprendre : l'entrevue demandée par le roi devait être un des chapitres les plus intéressants de cette histoire du cœur des rois et des hommes.
Madame fut troublée par cette arrivée de son beau-firère; elle ne l'attendait pas si tôt ; elle ne s'attendait pas^ surtout à une démarche directe de Louis.
Or^ les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont toujours moins habiles et moins fortes quand il s'agit d'accepter une bataille en face.
Madame, avons-nous dit, n'était pas de ceux qui reculent, elle avait le défaut ou la qualité contraire.
Elle exagérait la vaillance; aussi cette dépêche du roi^ apportée par Malicome, lui fit-elle l'effet de la trompette qui sonne les hostihtés. Elle releva fièrement le gant.
Cinq minutes après, le roi montait l'escalier. #
Il était rouge d'avoir couru à cheval. Ses habits poudreux et en desoiuie ^contrastaient avec la toilette si fraîche et si ajustée de Madame^ qui, elle, pâlissait sous spn rouge.
Louis ne fit pas de préambule; il s'assit. Montait disparut.
LE VICOMTE DE BRArGELONNE. 265
Madame s'assit en face du roi.
— Ma sœur, dit Louis, vous savez que mademoiselle de La Vallière s*est enfuie de chez elle ce matin, et qu'elle a été porter sa douleur, son désespoir dans un cloître?
En prononçant ces mots, la voix du roi était singulièrement émue.
—C'est Votre Majesté qui me l'apprend, répliqua Madame.
— J'aurais cru que vous l'aviez appris ce matin, lors de la réception des ambassadeurs, dit le roi.
— A votre émotion, oui, sire, j'ai deviné qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, mais sans préciser.
Le roi, qui était franc et allait au but:
— Ma sœur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoyé mademoiselle de La Vallière?
— Parce que son service me déplaisait, répliqua sèchement Madame.
Le roi devint pourpre, et ses yeux amassèrent un feu que tout le courage de Madame eut peine à soutenir. n se contint pourtant et ajouta :
— Il faut une raison bien forte, ma sœur, à une femme bonne comme vons,pour expulser et déshonorer,;non-seulement une jeune fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la ville a les yeux ouverts sur la conduite des fenmies de la cour. Renvoyer une fille d'honneur, c'est Im attribuer un crime, une faute tout au moins. Quel est donc le crime, queUe est donc la faute de mademoiselle de La Vallière?
— Puisque vous vous faites le protecteur de mademoiselle de La Vallière, répliqua froidement Madame, je vais vous donner des expUcations que j'aurais le droit de ne donner à personne.
— Pas môme au roi? s'écria Louis en se couvrant par un geste de colère.
— Vous m'avez appelé votre sœur, dit Madame, et je suis chez moi.
—N'importe ! fit le jeune monarque honteux d'avoir été emporté, vous ne pouvez dire. Madame, et nul ne peut dire dans ce royaume qu'il a le droit de ne pas s'expliquer devant moi.
— Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre colère, il me reste à m'incliner devant Votre Majesté et à me taire.
— Non, n'équivoqaons point.
— La proteetloii âont toiu oouvreE nuidem(»6eU6 de La ValUère m'impoie le respect.
— N'équivoquon» pc^t, voo|*»^; wi» «avez tteu ifoc, ebrf de la noblesse de France, >e dois coaiple à tons de l'honneur des familles. Vons chassez mademoisetie da lu Vaïlière on toute autre- Mouvement d'épaiafles de Madame.
— Ou toute autre, je le répète, ««tiiiaa le rm^et, eomae TOUS déshonorez celte personne en af^aïaal ainâ, je vous demande une expliealîon, afin de confirmer ou de comhattn cette sentence. , ,
— Combattre ma sentence? s'écria Madaœae avec haulear. Quoi ! quand j'ai chassé de chez moi une de mes soivaato^ vous m'ordonneriez de la re|«fen^eT
Le roi se tut.
^ Ce ne serait plus de l'excès de ponvoff, sure; ce serait de l'inconvenance.
— Madame ! .. ^ ^ ^ *.
— Oh! je me révolterais, en (pui^é de feauDae, contre un «bus hors de toute dignité ; je ne serais ptas^one princesse de votre sang, une fille de roi ; je swais U denaèr e des créatures, je serais phis humble qne la swvanne renvoyée.
Le roi bondit de fureur. __. ^ ^ ^^
— Ce n'est pas un cowmt, ^éma-t^fl, cpd bat dans vo» poitrine; si vous en agissez ainsi «v«e moi, laisaez-moi agir avec la même rigueur. v * .« /^
Quelquefois une baUe égarée porte dans une l>*«^l^Ci mot, que le roi ne disait pas avec ûitenHon, frappa MAùm» et l'ébranla un moment : eHe pouvait, un jour on 1 artrt, craindre des représailles.
— Enfin, dit-elle, sire, expHquez-vous.
— Je vous demande. Madame, ce qu'a fait eoatre ▼•• mademoiselle de La Vaïlière? ^. .
— Elle est le plus artificieux entremetteur d mtrigoes qui je connaisse; elle a fait battre deux amis> elle a fait parler arelle en termes si honteux, que tonte la cour frwice te 80«^ cil au seul bruit de son nom.
— Ellel eUe ? dit le roi, ^ .
— Sous cette enveloppe si douce et si hypootte, ccmtiimt Madame, elle cache un esprit plein de ruse et de ndreeor*
ùE VICOMTE DE BRAeELOMIK. Ul
— EHet
— Vous pouvez vous y tromper^ sire; nuds^ moi^ je la connais : elle est capable d'exeîler à la gomt les mâllears l^areats et les plus iârines anôs. Voyez déjà ce qu'elle sème de discorde entre nous.
— Je vous proteste... dit le roi.
— ' âlre^ exan^Bez kien ceci : nous vîtoo» enèonne intelligence^ et^ par ses rapports^ ses plaintes artificieuses^ ^e a indi^poié Votre M^^esté contre mcM.
^le jnre^ dit le roi^ que jamais une parole amére n*est sortie de ses lèvres; je jure qae^ même dans mes emportemtnls^ elle ne m*A laissé menacer personne; je jure qne vous n'avez pas d'amie plus dévouée^ phis respeeîueuse.
— D'amie? dit Madame avec «ne expression de dédain suprême.
— Prenez gavAe^ Madane^ dît le roi, voiut oubliez que vous m'avez compris, et que, dès oe moment^ tout s'égalise. Mademeéselte de La Vallière sera ce que je voudrai qu'elle soit, et demain, si je l'entends ainsi, elle sent prête à s'as^ seoir sur un trône.
— Elle ft*7 sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que pour l'avenir, mais rien pour le passé.
-« Ma^me, f ai été pour vous plein de compteisance et de civilité; ne me faites pas souvenir que je suis le maître.
-* Sire, vous me l'avez déjà répété deux fois, l'ai eu î'honneor de vous dire que je m'indtnais.
— Alors, voulez-vous m'accorder que mademoiselle de La Vallière rentre chez vous?
— A quoi bon, sire, puisque vous avet un tr6ne à lui donner? Je suis trop peu pour protéger une telle puissance.
— Trêve de cet esprit Hkécbaat et iédaif^ux. Aeeordezmoi sa grâce.
— Vous me poussez à la gu^re dans mafensltof -^ J'ai ma famille aussi, où je me réfugierai.
-<- Est-ce une menace, et vous onbiierei-vous à ee point? Croyez-vous que^ si vous poussiez jusque-là l'offense, vos parents vous sev^endraient?
-^ J'espère, sire, que vous ne me fcnrcerez à riett qui soit indigne de mon rang.
— J'espérais que vous vous souviendriez de notre atmitié^ que vous me traiteriez en firère. \
Madame s'arrêta un moment.
— Ce n'est pas vous méconnaître pour mon firère^ dit-elle^ que de refuser une injustice à Votre Majesté.
— Une injustice?
«-« Oh ! sire^ si j'apprenais à tout le monde ia conduite de La ValUère, si les reines savaient...
— Allons, allons, Henriette, laissez parler votre cœur; souvenez-vous que vous m'avez aimé, souvenez-vous que le cœur des humains doit être aussi miséricordieux que le cœur du souverain Maître. N'ayez point d'inflexibilité pour les antres; pardonnez à Ija Vallière.
^ Je ne puis; eHe m'a offensée.
— Mais moi> moi?
— Sire, pour vous, je ferai tout au monde, excq>té cela.
— Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans cette dernière ressource des gens faibles; alors, vous me conseillez la colère et l'éclat?
— Sire, je vous conseille la raison.
— Laraison?... Ma sœur, je n'ai plus de raison.
— Sire, par grâce!
— Ma sœur! par pitié, c'est la première fois que je supplie; ma sœur, je n'ai plus d'espoir qu'en vous.
— Oh ! sire, vous pleurez?
— De rage, oui, d'humiliation. Avoir été obligé de m'abaisser aux prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma sœur, vous m'avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n'en avais prévu dans les plus dures extrémités de cette vie.
Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui, effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte.
Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n'ont pas de pitié dans l'orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n'entonnassent avec elles tout ce qu'il y avait d'humain dans le cœur du roi.
— Ordonnez, sire, dit-elle ; et, puisque vous préférez mon humiliation à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la vôtre n'ait que moi pour témoin, parlez, j'obéirai au roi.
— Non, non, Henriette! s'écria Louis transporté de reconnaissance, vous aurez cédé au frère !
LE VICOMTE DE BRAGELONNE. 26a
— Je n*ai plus de frère, puisque j'obéis.
— Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
— Gomme vous aimez, dit-elle, quand vous aimez!
Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de baisers.
— Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son cœur?
— Je la maintiendrai dans ma maison.
— Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère sœur.
— Je ne l'ai jamais aimée.
— Eh bien, pour l'amour de moi, vous la traiterez bien, n'est-ce pas, Henriette?
— Soit! je la traiterai comme une fille à vous !
.Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement. Madame avait détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien.
incéré, mortellement atteint, il répliqua :
~ Merci, Madame, je me souviendrai éternellement du service que vous m'avez rendu.
Et, saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé.
En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied avec colère.
Mais il était trop tard : Malicome et d'Artagnan, placés à la porte, avaient va ses yeux.
— Le roi a pleuré, pensa Malicome.
D'Artagnan s'approcha respectueusement du roi.
— Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour rentrer chez vous.
— Pourquoi?
— Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre visage, dit d'Artagnan. Allez, sire, allez! Mordions ! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare à ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.
rtù LE VICOHTE DE BRAGELONNE.
LE MOUCHOIR DE MADEMOISELLE DE Là TALLIÉRB.
Madame n'était pas méchante : eHe n*était qu'emportée.
Le roi n*était pas imprudent : il n*était qu^amoureux.
A peine tous deux eurenl-fls fait cette sorte de pacte, qui aboutissait au rappel de La Valiière, que Tun et l'autre cherchèrent à gagner sur le marché.
Le roi voukit voir La Valliôre à chaque instant du jour.
Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications, ne voulait pas abandonner La Valliére sans combattre.
Elle s^nait donc les difficultés sous les pas du roi.
En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être forcé de faire la cour à sa belle-soeur.
De ce plan dérivait toute la politique de Madame.
Comme elle avait choisi quelqu'un pour la seconder, et qoe «e quelqu'un était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu'il venait chez Madame. On l'entourait, et on ne te quittait pas. Madame déployait dans ses enu^tiens une giiee ^t un esprit qui éclipsait tout.
Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au roi.
C'est ce qu'elle attendsût.
Alors elle lança Malioome ,* eeluS-d trouva le moyen de dire au roi qu'il y avait une jeune personne bien malheureuse à la cour.
Le roi demanda qui était cette personne.
Malicome répondit que c'était mademoiseHe de Montalais.
Alors le roi déclara que c'était bien fait qu'une personne fût malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
Malicome s'expliqua, mademoiselle de Montalais avait donné ses ordres.
Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt qne Sa Majesté paraissait, paraissait aussi; qu'elle était dans lei corridors jusqu'après le départ du roi; qu'elle le reconduisait de peur qu'il ne parlât dans les antichambres à quelqu'une 4es filles.
U ïivok, elle alla itos loin.
Le roi étaitt assis aa mili«i des damas^ et il tenait dans ta main^ sous sa manchette^ un billet qa*il voulait glissa dans les mains de LaVallière.
riadame devina cette intention et ee billet II était bien difficile d'empéeber le roi d'aller où bon loi semblait.
Cependant il fallait Tempécber d'aller à La Yallière^ de lui dire bonjoor^ et de laissa tomber le billet sur ses genoux^ derrière son éventail ou dsms son mcrncboir.
Le roi^ qoi observa anàsi, se douta qn'oa lui tendait un piège.
li se leva et traai^rta son fauteuil sans affe^alioii prés de niadenKâselle de ChâlUlon^ avec laquelle il badina.
On faisait des bouts rimes; de mademoiselle de Châtillon, il alla vers Montalais^ puis vers mademoiselle de Tonnay- Charente.
Âlors^ par cette manosuvre habile^ il se troava assis devant La Vallière, qu'il mas(pait entièrement. t^
Madame feignait une grande oceopation ; efie reniflait un dessin de Qeurs sof un canevas de tapisserie.
Le roi montra le bout du billet blanc à La Yallière, et celle* ci allongea son moudioir avec un regard qui voulait dire : fi Mettea le billet dedans* »
Puis^ comme le ro avait posé son moacboir à lui sur son fauteuil, il fut assez adroit pour le jeter par tenre.
De sorte que La Yallière glissa son mouchoir à elle sur le buteuH.
Le roi le prit sans rien £aire pwraitre^ il y mit le billet et replaça le mouchoir sur le fauteuil.
Restait à La V^ière le temps juste d'allonger la main pour prendre le mouchoir avec son précieux dépôt
Mais Madame avait tout vu.
Elle ditàChâtillon:
-^ Cbâti^km, ramasses donc le moochoir du roi^ s'il vous pJiaU, sur le tapis.
Et la jeune fille ayant obéi précipitamment : le roi s'étMit diéntngé, La Yallière s'étant troublée, on vit l'autre moueboir sur le fauteuil.
. — Abl pardon i Yotre M^esté a deox mouchoirs, dit-elto.
E^ force fut au roi de renfermer dans sa poche le m<mehoir 4ft La Yallière avec le sien. 11 y gs^^uÂt ee souvenir de l'ar
mante^ mais Famante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi^ qui valait peut-être à lui seul un long poème.
D'où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.
Ce serait chose impossible à décrire.
Mais alors il se passa un événement incroyable.
Quand le roi partit pour retourner chez lui^ Malicome, prévenu on ne sait comment^ se trouvait dans Tanticbambre.
Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement^ et/ le soir^ on y mettait peu de cérémonie chez Madame ; elles étaient mal éclairées. .
Le roi aimait ce petit jour. Règle générale^ l'amour^ dont Fesprit et le cœur flamboient constamment^ n!aime pas la lumière autre part que dans Tesprit et dans le cœur.
Donc^ Tantichambre était obscure; un seul page portait le flambeau devant Sa Majesté.
Le roi marchait d*un pas lent et dévorait sa colère.
M^icome passa très-près du roi, le heurta presque^ et lui demanda pardon avec une humilité parfaite; mais le rol^ de fort mauvaise humeur^ traita fort mal Halicome, qui s'esquiva sans bruit.
Louis se coucha^ ayant eu^ ce soir-là, quelque petite querelle avec la reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.
n appela son valet de chambre.
— Apportez-moi, dit-il, Thabit que je portais hier; mais ayez bien soin de ne toucher à rien de ce qu'il pourrait contenir.
L'ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-môme dans la poche de son habit.
Il n'y trouva qu'un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait disparu.
/ 'Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, ime lettre de La Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes .
oc Qu'il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m'avoir envoyé ces beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant ! Comment ne seriez-vous pas aûné t »
— Qu'est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Qierchez bien, dit41 au valet de chambre, un mondioir
qui devait être dans ma poche^ et si vous ne le trouvez pas^ et si vous y avez touché., .
j1 se ravisa. Faire une affaire d*État de la perte de ce mouchoir^ c'était ouvrir toute une chronique^ il ajouta :
— J'avais dans ce mouchoir une note importante qui s'était glissée dans les plis.
— Mais^ sire^ dit le valet de chamhre^ Votre Majesté nV vait qu'un mouchoir, et le voici.
— C'est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c'est vrai. Oh ! pauvreté, que je t'envie ! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa poche les mouchoirs et le» billets.
Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptam à cette lettre :
« Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de l'envoi. »
— A la bonne heure ! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui est là, dit-il, et qui m'apporte ce biUet?
— M. Malicome, répliqua timidement le valet de chambre.
— Qu'il entre.
Malicome entra.
— Vous venez de chez mademoiselle de La Vallière? dit le roi avec un soupir.
— Oui, sire.
— Et vous avez porté à mademoiselle de La Vallière quelque chose de ma part?
— Moi, sire?
— Oui, vous.
— Non pas, sire, non pas.
— Mademoiselle de La Vallière le dit formellement.
— Oh! sire, mademoiselle de La Vallière se trompe. Le roi fronça le sourcil.
• — Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous 5 pourquoi mademoiselle de La Vallière vous appelie-t-elle mon messâr ger?... Qu'avez-vous porté à cette dame? Parlez vite. Monsieur.
— Sire, j'ai porté à mademoiselle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout.
— Un mouchoir... Quel meuchohr?
— Sire^ au moment où j'eus la douleur^ hier^ de me heurta
oonlre la personne es Vûtre Majesté, maUieiir q[Qe |C àéçiorerai toute ma vie, sortoat après le mécontentement qOi» TOUS me témoignâtes ; à ce moment» sire, je demeurai immobile de désespoir. Votre Majesté étadt trop loin pour enlenAre mes excases, et|s Tis par terre quelqne chose de blam^.
— Ahîûtleroi.
^ Je me baissai, c'était un mouchoir* J*eas im instant l'idée qu'en heurtant Votre Majesté, j'ayais aidé à ee ^e ce mouchoir sorât de sa poche; mais^ en le palpant respectueusement, je sentis un dnffre que je regardai, c'était le chifl^ de mademoiselle de La Vallière; je présumai qu'en arrm^ cette demcràselle avait laissé tomber son mouchoir, je me Mtai de le lui rendre à la sorUe, et voilà tout ce que j'ai renis à mademoiselle de La Vallière; je supplie Votre Ms^esté ds le croire.
Malicome était si naïf, si désolé, si humble, que le n» prit un excessif plaisir à l'entendre.
Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand seiirice rendu.
^ Voilà déjà deux heureuses rencontres que j'ai avec vous. Monsieur, dit-il ; vous pouvez compter sur mon amitié.
Le fait est que, purement et simplement, Malicome a;fait volé le mouchoir dans la poche du roi aussi gato^ment que l'eût pu faire un des tire-laines de la bonne ville de Paris.
Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalâis la fît soupçonnera La Vallière, et La ValH^e la conta plus tard au roi, qui en rit excessivement et proclama Malicome un grand politique.
Louis XIV avait raison, et Ton sait quïl secoanalgeaiien hommes.
ou IL EST TRAITÉ DES JARDINIERS, DES ÉCflELLSS ET UES
fuj.es d'uommeur.
Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours dor rer, tandis que la mauvaise humeur de Madame toait tenîours.
An bout de huit joun^ la roi en était -venu à ne pins poiK voir regarder La Yalliére saut qo!jm regard de toopçon en^ sât le sien.
Lorsqu'une partie de promenade était proposée^pour éviter que la scène de la pluie ou dn diène royal ne se renouvelât^ Madame avait des indispositions toutes prêtes : grâce à ces inâiq)ositions^ elle ne sortait pa8> et ses filles d'honneur restaient à la maison.
De visite noetome^ pas la moinike; il n'y avait pas moyen.
C'est que^ sous ce rapport, dès les preaners jours, le rol^ avait ^oorvé un douloureux échec.
Comme à Fontainebleau, il avait pris deSaint^Aignan avec lui et avait voulu se rendre chez La Yalliére. Mais il n'avut trouvé que mademoiselle de Tonnay-Charente, qui s'était mise à crier au feu et an vdeur; .de telle sorte qu'une légion de femmes de chambre, de surveillantes et de pages éloil accourue, et que de Saint- Aignan, resté seul pour sauver l'honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine mère et de Madame, une mercuriale sévère.
En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la iàmiDe de Mortemart.
Il avait fallu que le roi intervînt.
Cette méprise était venue de ce que Madame avait subftement ordonné un changement de logis à ses filles, et que Lsi Yalliére et Montalais avaient été appelées à coucher dans le èabinet même de leur maîtresse.
Rien n'était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les yeux d'un argus aussi féroce, d'une douceur aussi inégale que celle de Madame, c'était s'exposer aux plus grands dangerat.
On peut juger dan» quel état d'irritation continue et de drïère croissante tontes ces {ûqûres d'aiguilie mettaient le lion.
lie roi se décomposait le sang à diereber des moyens, et, cooBtfne il ne s'ouvrait ni à Malioome ni à d'Artagnan, les moyens ne se trouvaient pas.
Malicome eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour escoarager le roi à une entière eonfideuee.
Mais, soit honte, soit défiance, le roi comm^çait d'abord a mordre, puis bientôt abandonnait l'hameçon.
Ainsi, par exemple, un son* qne le roi traversait le jardin
et regardait tristement les fenêtres de Madame^ Malicome heurta une échelle sous une bordure de buis^ et dit à Msmicamp^ qui marchait avec lui derrière le roi^ et qui n*ayait rien heurté ni rien vu :
— Est-ce que vous n*avez pas vu que je viens de heurter une échelle et que j'ai manqué de tomber?
— Mon^ dit Manicamp^ distrait comme d'habitude ; mais vous n'êtes pas tombée à ce qu*il paraît?
— N'importe ! il n'en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner les échelles.
— Oui^ l'on peut se faire mal^ surtout quand on est distrait
— Ce n'est pas cela : je veux dire qu'il est dangereux de laisser traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d'honneur.
Louis tressaillit imperceptiblement.
— Gomment cela ?| demanda! Manicamp.
— Parlez plus haut^ lui souffla Malicome en lui poussant ^bras.
— Comment cela? dit plus haut Manicamp. Le roi prêta l'oreille.
— Voila^ par exemple, dit Malicome, une échelle qui a dix-neuf pieds, juste la hauteur de la corniche des fenêtres.
Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.
— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui soufOa Malicome.
— Maisde quelles fenêtres entendez-vous donc parler? loi demanda tout haut Manicamp.
— De celles de Madame.
--Eh!
— Oh ! je ne dis pas que l'on ose jamais monter chez Madame ; mais dans le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent mesdemoiselles de La Yallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.
— Par une simple cloison? dit Manicamp.
— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartem^ts de Madame : voyez-vous ces deux fenêtres ?
— Oui.
— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d'une façon moins vive, la voyez-vous?
— A merveille.
— C'est celle des filles d'honneur. Tenez^ il fait chaud.
voilà justement mademoiselle de La Yallière qui ouvre sa fenêtre ; ah ! qu'un amoureux hardi pourrait lui dire de choses^ s'il soupçonnait là cette échelle de dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche !
— Mais elle n'est pas seule, avez-vous dit? elle est avec mademoiselle de Montalais?
^ Mademoiselle de Montalais ne compte pas ; c'est une amie d'enfance, entièrement dévouée, un véritable puits où l'on peut jeter tous les secrets qu'on veut perdre.
Pas un mot de l'entretien n'avait échappé au roi.
Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui donner le temps de finir.
Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l'exception de Mahcome.
Cela n'étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait de fairedes vers au clair de la lune.
Bien qu'il n'y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait avoir des vers à faire.
Tout le monde partit.
Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement que le roi lui adressât la parole.
— Que parliez-vous tout à l'heure d'échelle, monsieur Malicorne? demanda-t-il.
— Moi, sire, je parlais d'échelle?
Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles envolées.
— Oui, d'une échelle de dix-neuf pieds.
— Ah! oui, sire, c'est vrai; mais je parlais à M. de Manicamp, et je me fusse tu si j'eusse su que Votre Majesté pût BOUS entendre.
— Et pourquoi vous fussiez-vous tu?
— Parce que je n'eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l'a oubliée... pauvre diable!
— Ne craignez rien... Voyons, qu'est-ce que cette échelle?
— Votre Majesté veut-elle la voir?
— Rien de plus facile, elle est là, sire.
— Dans le buis?
— Justement.
— Montrez-larmoi.
Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à réchelle. T. IV. 46
^ La Toilà^ sire, dit-il.
— Tirez-la donc on peu.
Maliconie mit réchelle dans Fallée.
Le roi marcha longitudinalement daD8le sens de Féchèlli.
— Vbam ! fit^L.. Vous dites qu'elle a dix-neuf pieds 7
— Oui, sire.
— Dix-neuf pieds, c*est beaucoup : je ne la crois pas si longue, moi.
— On voit mal comme cela, sire. 1^ Téchellé était dd)out, contre un aitre ou contre un mur, par exemple, on veirait mieux, attendu que la eomparaison aiderait beaucoup.
— Oh! n'importe, monsieur Malicorae, j'ai peine à croir» que réchelle ait dix-neuf pieds.
— Je sais combien Votre Majesté a le coi^> d*œil sûr, et cependant je gagerais.
Le roi secoua la tête.
— - n ya un moyen infaillible de yérification, dit Malicome.
— Lequel?
— Chacun sait, sire, que le rei-de-dianssée du pàkaâs a dix-huit lûeds.
— C'est vrai, on peut le savoir.
— Eh bien, en appliquant l'édielle le long du mur, on jugerait.
— C'est vrai.
lialieome enleva réchelle comme une plume et la dressa contre la muraille.
Il choisit, ou plutôt le hasard chmsit la fenêtre même du cabinet de La Vallière pour faire «m expérience.
L'échelle arriva juste à l'arto de la corniche, c*est-àrdire presque à l'appui de la fenêtre, de sorte qu'un hcHume placé sur Tavant-demier échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exmnple, pouvait facilement c(Hnnmr niquer avec les habitants ou plutût les habitantes de la chambre.
 peine l'éche^'e fut-eUe posée, que le roi^ laissant là l'espèce de comédj'j qu'il jouait, commença de ^avir les échelons, tandis oike Malicome tenait TéçheUe. Mais à pdne étaitil à moitié de sa route aérienne, qu'une patrouille de Sœises parut dans le jardin et s'avança droit à l'échelle.
Le roi descendit précipitamment etse cadiadansun massif.
Malicome comprit qu'il Mait le sacrifier. S'fl }e cidiait
4e son côté^ on diercherait jnsqa'à ce qoe l['on trouvât on lui on le roi, et peut-être tous deux.
Mieux valait qu*U fi!lt trouvé tout seul.
En conséquence^ Malicorne se 63LCha si maladroitement, ^'il 'rut arrêté tout seul.
Une fois an-êté^ Malieome fut conduit au poste; un fois an (wste^ il se nomma; une fois nonmié^ il fut reconnu.
Pendant ce temps^ de massif en massif^ le roi regagnait la !)etite porte de son appartement^ fort humilié et surtout fort désappointé.
D'autant plus que le bruit de Tarrestation avait attiré La Vallière et la Montalais à leur fenêtre^ et que Madame elle* même avait paru à la sienne entre deux bougies^ demandant 4e quoi il s'agissait.
Pendant ce temps^ Malicorne se réclamait de d'Artagnan. D'Artagnan accourut à Tappel de Malicoime.
Mais en vain essaya-lril de lui faire comprendre ses raisons; mais en vain d'Arxignaisk les comiurit-il; mais en vain encore ces deux esprits si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour ^Faventure; il n*y eut pour Malicorne d'auU'e ressource que de passer pour avoir voulu entrer chez mademois^e de Mon*^ talais^ comme M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir voulu forcer la porte de mademoiselle de Tonnay-Charente.
Madame était inflexible^ pour cette double raison^ que^ si «a effet M. Malieome avait voulu entrer nuitamment chez «eue par la fenêtre et à Taide d*nne échelle pourvoir Mon* talais^ c'était de la part de Malicorne un essai punissable et qu'il fallait punir.
Et^ par cette autre raison qand, si Malieome^ au lien d'agir en son propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et une personne qu'elle ne voulait pas nommer, son <Time était i^en plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, n'était point là pour l'excusa.
Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne «de la maison de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que Malicorne et Montalâds la tenaient d^ms leurs serres par la visite à M. de Guiche et par bien d'autres endroits tout aussi délicats.
Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite. M^ •«orne lui démontra que l'appui du roi valait toutes les espaces du monde et qu'il était beau de souffrir pour le roi.
280 LE VICOMTE DE BRAG^ILONNE.
Malieorne avait raison. Aussi'^ quoiqu'elle fût femme^ et plutôt dix fois qu'une , ramena-t-il Montalais à ^on avis.
Puis^ de son côté^ bâtons-nous de le dire^ le roi aidaaax consolations.
D'abord^ il fit compter à Malieorne cinquante mille livres en dédommagement de sa charge perdue.
Ensmte^ il le plaça dans sa propre maison^ heureux de se venger ainsi sur Madame de tout ce qu'elle lui avait fait endurer à lui et à La Yallière.
Mais, n'ayant plus Malieorne pour lui voler ses mouchoirs et lui mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué.
Plus d'espoir de se rapprocher jamais de La Yallière, tant qu'elle resterait au Palais-Royal.
Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne poih vaient remédier à cela.
Heureusement, Malieorne veillait.
Il fit si bien qu'il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son côté, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malieorne.
— Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune fille.
— Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle.
— Comment, vous dormez?
— Sans doute.
— Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu'avec une douleur comme celle que vous éprouvez, une fille dorme.
— Et quelle douleur est-ce donc que j'éprouve ?
— N'êtes-vous pas au désespoir de mon absence ?
— Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une charge chez le roi.
— N'importe, vous êtes très-affligée de ne plus me voir comme vous me voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce que j'ai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.
— Oh ! c'est très-vrai.
— Eh bien , cette affliction vous empêche de dormir la nuit, et alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela dix fois par minute.
— Mais, mon cher Malieorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit chez elle.
LE VICOMTE DE BRAGELONNE. î8l
— Je le sais pardieu bien, qu'elle ne peut rien supporter; aussi, vous dis-je qu'elle s'empressera, voyant une douleur si profonde, de vous mettre à la porte de chez elle.
— Je comprends.
— C'est heureux.
— Mais qu'arrivera-t-il alors?
— Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous, poussera la nuit de tels gémissements et de telles lamentations, qu'elle fera du désespoir pour denj.
— Alors on la mettra dans une autre chambre. •^ Oui, mais laquelle ?
— Laquelle ? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions.
— Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux que celle de Madame.
— C'est vrai.
— Ehbien,commencez-moiunpeu vos jérémiades cette nuit.
— Je n'y manquerai pas.
— Et donnez-moi le mot à La Vallière.
— Ne craignez rien, eUe pleure assez tout bas.
— Eh bien, qu'elle pleure tout haut.
Et ils se séparèrent.
ou m EST TRAITÉ DE MENUISERIE, ET OU IL EST DONNÉ QUELQUE DÉTAILS SUR LA FAÇON DE PERCER LES ESCALIERS.
Le conseil donné à Montalaisfut communiqué àLa Vallière, qui reconnut qu'il manquait de sagesse, et qui, après quelque résistance venant plutôt de sa timidité que de sa froideur, résolut de le mettre à exécution.
Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le ehef-d' œuvre de Malicorne.
Comme rien n'est aussi vrai que l'invraisemblable, aussi naturel que le romanesque, cette espèce de conte des Mille et une Nuits réussit parfaitement auprès de Madame.
982 LE YIGOMTla BE BRAGELONNE.
EUe éloigna d'abord Montalais.
Puis^ trois jours^ ou plutôt trois nuits ajurès avoir Soigné Hontalais, elle éloigna La Yallière.
On donna une chambre à cette derni^e dans les peUts appartements mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes.
Un étagc^ c*est-à^re xm plandier^ séparait les demoiselles dlionneur des officiers et des gentilshommes.
Un escalier particulier^ placé soas la surveillance de madame de Navailles^ conduisait cbes elles.
Pour plus grande sûreté^ madame de NavaiUes, qoï avait entendu parler des tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait griller les fenêtres des chambres et les ouvertares des cheminées.
Il y avait donc toute sùs^é pour rhona^mr de mademoiselle de La Yallière^ dont la chambre ressemblait plus à une C9ge qu'à toute autre chose, '
Mademoiselle de La Yallière^ lorsqu*^le était diez elle^ et elle y était souvent^ Madame n'utilisant goôre ses services depuis qu'elle h savsdt en sùreXé sous le regard de madame de Navailles^ mademoiselle de La Y^tère n'avait donc d'autre distraction que de regarder à travers les grilles de sa fenêtre.
Or^ un matin qu'elle regsurdait «omme d'habitude^ elle aperçut Malicome aune fenêtre parallèle à la sienne.
n tenait en main un aplomb de charpentier^ lorgnait les bâtiments^ et additionnait des formules algébriques sur du papier. Il ne ressemblait pas mal ainsi à ces ingénieurs qui^da aoin d'une tnindiée^ relèvent Jfes aagies d'cm bastion on prennent la baoteur des murs d'nae fœrteresse.
La Yallière reconnut Malicome et le salua.
Maticome, à son unur, rendit par un grand salut et dis- ^anU de la fenêtre.
l^e s'étonna de cette espèce de froideur^ peu habituelle au caractère toujours égal de Malicome; mais elle se souvint que le paccvro garçon avait perdu son emploi pcnir elle^ et qu'il ne devait pas êtr« dans d'excellentes dispositions à sob égard^ ]^uisque^ selon toute probabilité^ elle ne serait jamais en posilton de M rendre ce qu'il avait perdu.
Ette savait pardonaer les offenses^, à fâos forte raison co» patir au i
La VaUière eût demandé conseil àMQBtalais^ si M(mtâiaîs eût été là ; mais Montalais était absente.
C'était rheure où Montalais faifiait sa ec^respondanee.
Tout 9 coup^ La YalUère vit un ot)jet^ laïK^é de la fenêtre 4>ù avait ^pam Malicorne^ traversa l'espace^ pass^r^à travers ses barreaux et rouler sur son parquet.
Elle dXlà, curieusement vers cet objet et le ramassa. C'était une de ces bobines sur lesquelles on dévide la soie.
Seulement^ au lieu de soie^ un petit papier s'enroulait sur la bobine.
La Yallière le déroula et lut :
«Mademoiselle^
« Je suis inquiet de savoir deux choses :
« La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois ou de briques.
«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est placé votre lit.
« Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même voie qui vous a apporté ma lettre, c*est~à-^e par la voie de la bobine.
« Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l'ai jetée dans la vôtre,ce qui vous serait plus difficile qu'à moi, ayez tout simplement l'obligeance de la laisser tomber.
<x Croyez-moi surtout. Mademoiselle, votre bien humble «t bien respectueux serviteur,
ce Mâlicobne.
« Écrivez la réponse, s'il vous plaît, sur la lettre même. »
— Ah ! id pauvre garçon, s'écria La Yallière, il faut qu'il soit devenu fou.
Et elle dirigea dueôté de son correspondant^ (lue l'on entrevoyait dans la pénombre de la dbambre, un regard plein d'^^ectoeuse compassion.
Malicoroe comprit, et secoua la tête comme pour lui ré« pondre:
— Non, non, je ne suis point fou, soyez tran(iuille. Elle sourit d'un air de doule.
— NiMiy non, reinit-il dugeste^ la tête est bonnei. Et il montra sa tête.
Pois^ agitant la main comme on homme qui écrit rapidement :
— Allons, écrivez, mima-t-il avec une sorte de prière. La Vallière, fùt-il foa, ne vit point d'inconvénient à faire
ce que Malicome lui demandait; elle prit un crayon et écrivit:
« Bois, n
Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit encore :
<c Dix pas. »
Ce qu'ayant Cait, elle regarda du côté de Malicome, leqael la salua et lui fit signe qu'il descendait.
La Vallière comprit que c'était pour recevoir la bobine.
Elle s'approcha de la fenêtre, et, conformément aux instrootions de Malicome, elle la laissa tomber.
Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicome s'élança, l'atteignit, le ramassa, se mit à l'éplucher comme fait un singe d'une noix, et coumt d'abord vers la demeure de M. de Saint-Aignan.
De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le plus près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent les rayons du soleil pour se développer plus fiructueusement.
Son logement se composait de deux pièces, dans le coips de logis même occupé par Louis XIY.
M. de Samt-Aignan était fier de cette proxhnité, qui loi donnait l'accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur le quelques rencontres inattendues.
Il s'occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l'honneur de quelques visites du roi; car Sa Majesté, depuis [la passion qu'elle avait pour La Vallière, avait choisi de Saint- Aignan pour confident, et ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.
Malicome se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de difficultés, parce qu'il était bien vu du roi et que le crédit de l'un est toujours une amorce pour l'autre.
De Saint-Aignan demanda au visiteur s'il était riche de quelque nouvelle.
— D'une grande, répondit celui-ci.
— Ah I ah ! fit de Saint-Aignan curieux conune un favori; laquelle?
— Hactemoiselle de La Vallière a déménagé.
— Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouTrant de grands yeux.
— Oui.
— Elle logeait chez Madame. »
— Précisément. Mais Madame s'est ennuyée du voisinage et Ta installée dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de votre futur appartement.
— Comment là-haut? s'écria de Saint-Aignan ave surprise et en désignant du doigt Fétage supérieur.
— Non, dit Malicome, là-bas.
Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face.
— Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon appartement?
— Parce que je suis certain que votre appartement doit tout naturellement être sous la chambre de La Vallière.
De Saint-Aignan^ à ces niots, envoya à l'adresse du pauvre Malicome un de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà envoyé un, un quart d'heure auparavant. C'est-à-dire qu'il le crut fou.
— Monsieur, lui dit MaUcorne, je demande à répondre à votre pensée.
— Comment! à ma pensée?...
— Sans doute ; vous n'avez pas compris, ce me semble, parfaitement ce que je voulais dire.
— Je l'avoue.
— Eh bien, vous n'ignorez pas qu'au-dessous des filles d'honneur de Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur.
— Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.
— Précisément. Eh bien. Monsieur, admirez la singularité de la rencontre : les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste les deux chambres situées au-dessous de celles qu'occupent mademoiselle de Montalais et mademoiselle de La Vallière.
— Eh bien, après?
— Eh bien, après... ces deux chambres sont libres, puisque M. de Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau.
— Je vous jure, mon cher Monsieur, que je ne devine pas.
— Ah ! si j'avais le bonheur de m'appeler de Saint-Aignan, je devinerais tout de suite, moi.
su LE VICOMTE DE BRAGELONHE.
— Et (jae teriez-TOQs?
— Jetroqœiais inmiédiatement les dbambreg ^le foccape ici contre celles cpie M. de Guiche n'occupe point là4»as.
— Y pensez-vous? fit de Saint- Aignan avec dédain ; abattdonn^ le premier poste d'honn^ir^ le voiânage du roi, un privilé^ aeecHidé seolement aux princes du sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon cber mon^^ir de Malieome^ permetteimoi de vous dire que vwok êtes ton.
— MoAsieur^ répandit gravement le jeune homme, voas commettez deux erreurs... Je m'appuie lùJicome toutcomly et je ne suis pas fou.
Puis, tirantnnp^îerdesapocbe:
— Ecoutez ceci, <fiMi; après quoi, je vous montrerai cda.
— J'écoute, dit de Saint- Aignan.
— Vous savez que Madame veiDe sur La VaUière comme Argus veillait sur la nymphe lo.
—Je le sais.
— Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la prisonnière, et que ni vous ni moi n^avons réussi à Im procurer cette fortune.
—Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Maiicome.
— Eh bien, que supposez-vous qu'a arriverait à celui dont rimagination rapprodierait les deux amants?
— Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance.
— Monsieur de Saint-Aignan!...
— AjM^ès?
— Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance royale?
— Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître, qu^md j'aurais fait mon devoir, ne saurait que m'éw précieuse.
— Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.
— Qu'est-ce que ce papier? Un plan?
— Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute probabilité, vont devenir vos deux chambres.
— Ôh ! non, quoi qa^û arrive.
— Pourquoi cela!
— Parce que mes deux cnanribrcs, à moi, sont convoite^ psff trop de gentilshommes à qui je ne les abandonneni
LE VICOMTE DE BRAGELONNE. im
certes pas : par M. de Roquelaure^ par M. de La FeM, par If . Dangean.
— Al<»rs^ je TOUS quitte^ monsieiBr le comte^ et je tm offrir à Tan de ces messieurs le plan qae je vous présenvais et les avantages y annexés.
— Mais cpie ne les gardez-vous pour vons? demanda de de Saînt-Âignan avec défiance.
— Parce que le roi ne me fera jamais rhonnenr de venfer ostttisiblement chez moi, tandis qa'il ira à merveille diez Fan de ces messieurs.
— Quoi! le roi irait chezTun de ces messieurs?
— Pardieu ! s'il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez si le roi ira dans un appartement qui le rapfffoébsacsL de mademoiselle de La YalMère !
— Beau rapprochement., avec tout un étage entre soi. Maticome d^a le petit pa{»er de la bohine.
— Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plandier de la chambre de mademoiselle de La. Val- Ûreeston simple parquet de hois.
— Eh bien^ vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé chez vous sans savonr où on le mène, ouvrira votre plafond et, par conséquent, le parquet de mademoi* sdle de La Yallière.
— Ah ! mon Dieu ! s*écria de Saint-Aignan comme ébloui.
— Plaît-il? fit Malicome.
— Je dis que voilà une idée bien audacieuse. Monsieur.
— Elle paraîtra bien mesquine an roi, je vous assure.
— Les amoureux ne réfléchissent point an dang^.
— Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?
— Mais un percem^t pareil, c'est un bruit efGroyi^le, tout le château en retentira?
— 6h! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que Touvrier qiie je vous désignerai ne f^ra pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilatère de six pieds avec une scie garnie d'étoupe, et nul, même des ï*os voisins, ne s'apercevra qu'il travaille.
— Ah ! mon cher monsieur Maticome, vcms m'étourdissez, Tcns me bouleversez.
— Je continue, répondit tranquillement Malicome : dams la chambre dont vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n'est-ce pas?
t88 Le vicomte de Bragelonne
^ Oui.
— Vous dressez un escalier qui permette^ soit à made* moiselle jie La Valliére de descendre chez vous^ soit au roi de monter chez mademoiselle de La Yallière.
— Mais cet escalier, on le verra?
— Non; car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur laquelle vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira le reste de Tappartement; chez mademoiselle de La Yallière, il disparaîtra sous une trappe qui sera le parquet même, et qui s'ouvrira sous le lit.
— En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à éUncftler.
— Maintenant, monsieur le comte, je n*ai pas besoin de vous faire avouer que le roi viendra souvent dans la chaittbre où sera établi un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement, serafrappé de mon idée, et je vais la lui développer.
— Ah! cher monsieur Malicome! s'écria de Saint-Aignan, vous oubliez que c'est à moi que v<his en avez parié le premier, et que, par conséquent, j'ai les droits de la priorité.
— Voulez-vous donc la préférence?
— Si je la veux! je crois bien!
— Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c'est un cordon pour la première promotion que je vous donne tu, et peut-être même quelque bon duché.
— C'est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une occasion de montrer au roi qu'il n'a pas tort de m'appeler quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicome, que je vous devrai.
— Vous ne l'oubUerez pas va peu? demanda Mahcome en souriant.
— Je m'en ferai gloire. Monsieur.
— Moi, Monsieur, je ne suis pas l'ami du roi, je suis son serviteur.
— Oui, et, si vous pensez qu'il y a un cordon bleu pour moi dans cet escalier, j« pense qu'il y aura bien pour vous un rouleau de lettres de noblesse.
Malicor«e s'incUna.
— Il ne s'agit plus, maintenant, que de déménager, di| de Saint-Aignan.
— Je ne vois pas que le roi s'y oppose ; demandez-lui-en la permission.
— A Finstant même je cours chez lui. ♦
— Et moi^ je vais me procurer Touvrier, dont nous avons besoin.
— Quand Faurai-jeT
— Ce soir.
— *N'oubliez pas les précautions.
— Je vous ramène les yeux bandés.
^ Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.
— Sans armoiries.
— Avec un de mes laquais sans livrée^ c'est convenu.
— Très-bien , monsieur le comte.
— Mais La Vallièreî
— Ehbien?
— Que dirart-elle en voyant Topération?
» Je vous assure que cela l'intéressera beaucoup.
— Je le crois.
— Je suis même sûr que, si le roi n'a pas Taudace de mon« ter chez elle, elle aura la curiosité de descendre.
— Espérons, dit de Saint-Aignan.
— Oui, espérons, répéta Malicome.
— Je m'en vais chez le roi, alors.
— Et vous faites à merveiUe.
— A quelle heure ce soir mon ouvrier?
— A huit heures.
— Et combien de temps estimez-vous qu*il lui faudra pour scier son quadrilatère?
— Mais deux heures, à peu près ; seulement, ensuite, il lui faudra le temps d'achever ce que l'on appelle les raccords. Une nmt et une partie de la journée du lendemain : c'est deux jours qu'il faut compter avec l'escalier.
— Deux jours, c'est bien long.
— Dame! quand on se mêle d'ouvrir une porte sur le paradis, faut-il, au moins, que cette porte soit décente.
— Vous avez raison ; à tantôt, cher monsieur Malicome. Mon déménagement sera prêt pour après-demain au soir.
U ItOHIllAIIB ÂJOt fUMUÊàm*
De Saint-Âignan^ ravi de ce qu'il venait à'enUsnàre, enchanté de ce qa'il entrevoyait^ prit 3^ (Source vers les d^nx chambres de de Guicbe.
Loi qoi^ un quart d*heare auparavant, n*aûl pas d^nné ses deux chambres pour un million^ il était prêt à acheter^ fH>ur un million, si on le lui eût demandé^ les de]^)4eiU)aureus6s chambres qu'il convoitait maintenant.
Mais il n'y rencontra pas tant d'exigenees. M. de Guiche ne savait pas encore où il devait loger^ et^ d'ailleurs^ était trop souffrant toujours pour s'occuper de ^on logenieot.
De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son côté, M. Dahgeau eut les deux chdp)hr/&s de de Samt-Aignan^ moyennant m pot-d^-m d^ six milie livres i rintendant du comte, et crut avoir lait une affaire d'or.
Les deux chambrés de Dangeau devinrent le lutur logement de de Guiche.
Le tout, sans que nous puisions affirmer bien mûrement que, dans ce déménagement géi^al, ce sont ces deux chambres que de Guiche habitera.
Quant à M. Dangeau, il était si transporté de joie, (jp'il ne se donna même pas la peine de supposer que de damt-Aignan avait un intérêt supérieur à déménsm^er.
Une heure après cette nouvelle résoluBon prise par de Saint-Âignan, de Sah]yt-Aignan était donc en possession d^ deux, chambres. Dix minutes après que de Saint-^ip^ était en possession des deux chambres, MatieoraA evXt^ chez de Saint-Aignan escorté des tapissiers.
Pendant ce temps, le roi demandait de Sainit-AigOMi; on courait chez de Saint-Aignan, et l'on trouvAit Paii£eaii; Dwpr geau renvoyait chez de Guiche, et l'on trouvau enfin de Saint-Aignan.*
Mais iî y avait retard, de sorte que le roi avait déjà donné deux ou trois mouvements d'impatience lorsque de Saint* Aignan entra tout essoufflé chez son maître.
LE VICOMTE i)E BRAGELONNIl. 291
— Tu m'abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce "ton lamentable dont César avait dû, dix-buit ce^te ans auparavant, dirç le fu quoquê.
— > Sire, dit de Saint-Aigaan, je B*aban4onne pas le roi, tout au contraire; seulement îe m'occupe de mon déménagement,
T* De <pe) déaiéfidgementî ie croyais ton déménagement teimmé depuis trois jours.
— Oui, sire. Mais je me trouve mal 06 je euis, at je passe 4iiis ^ forps de logi^ en face.
.— Qatud )e le disais <iue, toi eus^> tu m'abaidonnaist g*^m le roi. Ob! mm cela passe les iKumes. Ainsi, je n'ajm qu'une femme dont m&u cœur se souciât, toute ma famille se ligue pour me Tarracber. rayais un ami à qui je eoofiiis mes peines et <pn i^'aidait i en supporter le poids, eet 9m se lasse 4e mes Maintes et me cpûtte sans méve me demander congé.
])ie Saii^Aignan se mit à rire.
Is roi devina qu'il y avait fuel^e my^re dans ce manque de respect.
— Qu'y a-t-ilt s'écria le roi plein d'espoir.
iT^ Il y a^ sire, ^e cet ami, cpiie le n» calomnie, va es- •ayer (de rendre i son ra le besitoir qu'il a perdu. -«•*v Tu vas me faire voir La Vallière? fit Louis XIV. *«- fiîre, je n'en réponds pas encore ; mais... m- liais?...
— Mais je l'espère.
•7 Obi ^BOB^nenif eonmient? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux connaître ten projet, je veux t'y .aider de tout mon pouvoir.
— Sire, répondit de Sainl-Aign^i^ je ne sais pas encore bien moi-même comment je vais m'y prendre pow arriver à ce but; mais j'ai tout lieu de eroire cpie, dès demain...
— Demain, dis-tu?
•^ 0«i, «re.
«-^Oh! quel bonlienr ! Bfeûs pcmrfMrîdéméAages-luT
— Pour vous servir mieux.
•^ Et en quoi, étant d^nénagé, me peiia:-4a mieux s«r?irt
— 6aves-voas eu sont années les denxitembres que l'o» eieetinaît au«imle de Gi^ehef
--Gai.
— Alors, vous savez où je vais.
— Sans doute; mais cela ne m'avance à rien.
— Comment! vous ne comprenez pas, sire, qa*an-dessas de ce logement sont deux ch2UQûd)res7
— Lesquelles?
— L*une, celle de mademoiselle de Montalais^ et Fautre...
— L'autre, c'est celle de La Yallière, de Saint- AignanT
— Allons donc, sire.
•— Oh! de Saint-Aignan, c'est vrai, oui, c'est vrai. De Saint-Aignan, c'est une heureuse idée, une idée d'ami, de poëte; en me rapprochant d'elle, lorsque l'unîvers m'en sépare, tu vaux mieux pour moi que Pylade pour Oreste, qoe Patrocle pour Achille.
— Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si Votre Majesté connaissait mes projets dans toute leur étendue, elle continuât à me donner des qualifications si pompeuses. Ah! sire, j'en connais de plus triviales que certains puritains de la cour ne manqueront pas de m's^pliquer quand ils sauront ce que je compte faire pour Votre Majesté.
— De Saint- Aignan, je meurs d'impatience; de Saint- Aignan, je dessèche; de Saint-Aignan, je n'attendrai jamais jusqu'à demain... Demain! mais, demain, c'est une éternité.
— Et cependant, sire, s'il vous plaît, vous allez sortir tout à l'heure et distraire cette impatience par une bonne promenade.
— Avec toi, soit; nous causerons de tes projets, nous par* lerons d'elle.
— Non pas, sire, je reste.
— Avec qui sortirai-je, alors T
— Avec les dames.
— Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.
— Sire, il le faut.
— Non, non! mille fois non! Non, je ne m'6iq[K)serai plus à ce supplice horrible d'être à deux pas d'elle, de la voir, d'effleurer sa robe en passant et de ne rien hii dhre. Non, je renonce à ce supplice que tu crois un bonheur et qui n'est qu'uub torture qui brûle mes yeux, qui dévore mes mains, qui broie mon cœur; la voir en présence de tous les étrangers et ne pas lui dire que je l'aune, quao^ tout mon être loi révèle cet amour et me trahit devant tous. Non, je me suis
juré à moi-même que je ne le ferais plus*, et je tiendrai mon serment.
*- Cependant^ sire, écoutez bien ceci.
— Je n'écoute rien, de Saint- Aignan.
— En ce cas, je continue. Il est urgent, sire, comprenex* TOUS bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d'honneur soient absentes deux heures de votre domicile.
— Tu me confonds, de Saint-Aignan.
— Il est dur pour moi de conmiander à mon roi; mais, dans cette circonstance, je commande, sire : il me faut une chasse ou une promenade.
— Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je découvre à toute ma cour un cœur qui ne s'ap* partient plus à lui-même. Me dit-on pas déjà trop que je rêve la conquête du monde, mais qu'auparavant je devrais commencer parfaire la conquête de moi-même?
— Ceux qui disent cela, sire, sont des impertinents et des factieux; mais, quels qu'ils soient, si Votre Majesté préfère les écouter, je n'ai plus rien à dire. Alors le jour de demain se recule à des époques indéterminées.
— De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j'irai coucher à Saint-Germain aux flambeaux; j'y déjeunerai demain et serai de retour à Paris vers les trois heures. Est-ce cela?
— Tout à fait.
— Alors je partirai ce soir pour huit heures.
— Votre Majesté a deviné la minute.
— Et tu ne veux rien me dire?
— C'est-à-dire que je ne puis rien vous dire. L'industrie est pour quelque chose dans ce monde, sire; cependant, le hasard y joue un si grand rôle, que j'ai l'habitude de lui laisser toujours la part la plus étroite, certain qu'il s'arrangera de manière à prendre toujours la plus large.
— Allons, Je m'abandonne à toi.
— Et vous avez raison.
Réconforté de la sorte, le roi s'en alla tout droit chez Madame, où il annonça la promenade projetée.
Madame crut à Finstant même voir, dans cette partie improvisée, un complot du roi pour entretenir La Vallière, goit sur la route, à la faveur de l'obscurité, soit autranent;
mais elle se garda bien de rien manifester à son beaihlrère^ et accepta Finvitatiott le sourire sor les lèvres.
Elle donna^ tout ham^ des ordres pour (fue ses Med d'honliettr la suivissent, se réservant de faire le soir ce qni Imparmtrait le pAis propre à contrarie»' les amotffs ée âa Mal^sté.
Ptfis^ lorsqtt eHe tm Sèole et que le fsmte âMitit qui avait donné cet ordre pût croire que mademoiselle de La Vâlfi(99e serait de la promenade^ ad moment peut-être où il se repaissait en idée dé ee triste bonbeot des $xmm& perséeotés^ qui est de réaliser^ pur la mAê vc^^ looies les }oles d6 la possession interdite^ en ce moment mkne^VIsnùame, mailieu de ses filles d'hoiàtieor, disait t
^ J'aurai afesëz de dettt demoiselles ee goir : madeffioU selle de Tonnay-'Cbafènte et îoademoiseHe de Montidaii
La Vallièré «tailprévu le <30Up> et^ par conséquent^ s'ya^ tendait j mais la persécution l'avait rendtle forte. Elle ne donna point à Madame la joie de vofir sur son visage Timpression du coup qu'elle recevait au ccfeur*
Au contraire, souriant avec cette ineffiftble doneeor fti donnait un carsunére angélique à sa physionomie :
— Ainsi, Madame^ me voilà libre ce soir t dit^dle^
— Oui, sans doute.
•^ J'en profiterai pour avancer cette tapis&erie que Son Altesse a bien voulu remarquer, et que^ d'avance^ j'ai ea l'honneur de lui offrir.
Et, ayant £ait une respectueuse révérence^ elbi se retira chez elle.
Mesdemoiselles de Montâlais et de Tonnay^harente en firent autant.
Le bruit de la promenade sorti! avec elles de la cband^ de Madame et se répandit par tout le château. Dix minâtes après, Malicome savait la résolution de Madame^ et faisait passer sous la porte de Montalais un billet conçu en ces termes :
« Il f£Mit que L. Y. passe la nuit atee Madame* v
— Montalais, selon les conventions faites, commença par brûler le papier, puis se mit à réfléchir.
Montalais était une fille de ressources^ et elle eut tantôt arrêté son plan.
A l'heure où elle devait se rendre chet Madame^ c^esli-dire vers cinq heures, elle traversa le préau tou$ courant
et, aiTîTée à dix pas d'un groape d^offieiers^ poussa pu cri^ tomba gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin^ mais en boitant.
Les gentilshommes aecourorent à elle pour la soutenir. Montalais s'était donnée une entorse.
£ile n'en voulut pas moins, fidèle à son devoir, continuer son ascension chez Madame.
— Qu'y a-t-il, et pourquoi boitéï-vous t lui demanda celleci; je vous prenais pour La Vallière*
Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle s'était tordu le pied.
Madame parut la plaindre el votLli:^ faire venir, à llnstant même, un chirurgien.
Mais elle, assurant que l'accident n'avait rien de grave : ' — Madame, dit-elle, je m'afflige seulement de manquer à mon service, et J'eusse voulu prier mademoiselle de La Vallière de me remplacer près de Votre Altesse...
Madame fronça le sourcil.
— Mais je n'en ai rien fait, continua Montslais.
— Et pourquoi n'en avéz-vous rien fedt? demanda Madame.
— Parce que la pauvre La Vallière paraissait si heureuse d'avoir sa liberté pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pais senti le courage de la mettre en service à ma place.
— Comment, elle est joyeuse à oe point? demanda Madame frappée de ces paroles.
— C'est-à-dire qu'elle en est folle; elle chantait, elle toujours si mélancolique. Au reste. Votre Altesse sait qu'elle déteste le monde, et que son caractère contient un gi^ de Sauvagerie.
— Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaieté ne me paraît pas naturelle, à moi.
— Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais, pour dîner chez elle, en tête-à-tête, avec un de ses livres chéris. Et puis, d'ailleurs. Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de l'accompagner; aussi n'ai-Je pas môme fait ma proposition à mademoiselle de La Vallière.
Madame se tut.
— Ai-je bien fait? continua Montalais avec un léger serrement de cœur, en voyant û mal réussir cette ruse de guerre
sur laquelle elle avait si complètement compté^ qu'elle nV .Tait pas cm nécessaire d'en chercher une autre. Madame, Ta'âpprouve? continua-t-elle.
Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter Saint-Germain, et que, comme an ne comptait que quatre lieues et demie de Paris à Saint-Germain, il pourrait bien être en une heure à Paris.
— - Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessée, La VaUière TOUS a au moins offert sa compagnie?
— Oh! elle ne connaît pas encere mon accident; mais, le connût-elle, je ne lui demanderai certes rien qui la dérange de ses projets. Je crois qu'elle veut réalisa seule, ce soir, la partie de plaisir du feu roi, quand il disait à M. de Saint- Mars: «Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyonsnous bien.»
Madame était couTaincue que quelque mystère amoureux était caché sous cette soif de soUtude. Ce mystère devait être le retour nocturne de Louis. Il n'y avait plus à en douter, La VaUière était prévenue de ce retour^ de là cette joie de rester au Palais-Royal.
C'était tout un plan combiné d'avance.
•— Je ne serai pas leur dupe, dit Madame»
Et elle prit un parti décisif.
— Mademoiselle de Montalais, dit-elle. Touillez préTenir votre amie, mademoiselle de La VaUière, que je suis au désespoûr de troubler ses projets de soUtude ; mais, au lieu de s'ennuyer seule chez eUe, comme eUe le désirait, eUe Tiendra s'ennuyer avec nous à Saint-Germain.
— Ah! pauvre La ValUère, fit Montalais d'un air dolent, mais avec l'aUégresse dans le cœur. Oh ! Madame, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen que Votre Altesse...
— Assez, dit Madame, je le veux! Je préfère b société de mademoiselle La Baume Le Blanc à toutes les autres sociétés. Allez, envoyez-la-moi et soignez votre jambe.
Montalais ne se fit pas répéter l'ordre. EUe rentra, écrivit sa réponse à MaUcome, et la gUssa sous le tapis. On ira, disait cette réponse. Une Spartiate n'eût pas écrit plus laconiquement.
— De cette façon, pensait Madame, pendant la route, je la surveiUe; pendant la nuit, eUe couche près de moi, et bien adroite est Sa Majesté si elle échange un seul mot avec nuidemoiselle e La ValUère
La Vallière reçut Tordre de partir avec la même douceur indifférente qu'elle avait reçu Tordre de rester.
Seulement, intérieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce changement de résolution de la princesse comme une consolation que lui envoyait la Providence.
Moins pénétrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du hasard.
Tandis que tout le monde, à Texception des disgraciés, des malades et des gens ayant des entorses, se dii igeait vers Saint-Germain, Malicome faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de M. de Saint- Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant à la chambre de La Vallière.
Cet homme se mit à Tœuvre, alléché par la splendide récompense qui lui avait été promise.
Comme on avait fait prendre chez les ingénieurs de la maison du roi tous les outils les plus excellents, entre autres, one de ces scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans Teau les madriers de chêne durs comme du fer, Touvrage avança rapidement, et un morceau carré du plafond, choisi entre deux soUves, tomba dans les bras de Saint- Aignan, de Mahcorne, de Touvrier et d*un valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout entendre et ne rien répéter.
Seulement, en vertu d*un nouveau plan indiqué par Malicorne, Touverture fut pratiquée dans Tangle.
Voici pourquoi.
Comme il n*y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de La Vallière, La ValUère avait demandé et obtenu, le matin même, un grand paravent destiné à remplacer une cloison.
Le paravent avait été accordé.
n suffisait parfaitement pour cacher Touverture, qui, d*ailleurs, serait dissimulée partons les artifices de Tébénisterie.
Le trou pratiqué, Touvrier se glissa entBe les solives et se trouva dans la chambre de La Vallière.
Arrivé là, D scia carrément le plancher, et, avec les feuilles mêmes du parquet, il confectionna une trappe s'adaptant si parfaitement à Touverture, que Tœil le plus excercé n'y pouvait voir que les interstices obligés d'une soudure de parquet.
Malicome avait tout prévu. Une poignée et deux charnières, achetées d'avance» furent posées à cette feuille de bois.
Un de ces petits escaliers tournants, comme on commençait à en poser dans les entre-sols, fut acheté tout fait par Findusirieux Malicorne, et payé deux mille livres,
U.étai; plus haut qu'il n^était besoin; mais le charpentier en supprima des degrés, et il se trouva d'exacte mesure.
Cet escalier, destiné à recevoir un si illustre poids^fittaocroche au mur par deux crampons seulement
Quant à sa base, elle fut arrêtée dans le parquet mémeda comte par deux fiches vissées: le roi et tout son conseil eussent pu monter et descendre cet escalier sans aucune cvmte.
Tout marteau fhippait sur un coussinet d'étoupes, toate lime mordait, le m^che enveloppé de laine, la lame trempée d'huile.
D'ailleurs, le travail le plus bruyant avait été fiait pendant là nuit et pendant la matinée, c'est-à-dire en l'absence de La Vallière et de Madame.
Quand, vers deux heures, la cour rentra an Palais-Royal, et que La Vallière remonta dans sa chambre , tout était en place, et pas la moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venait attester la violation de dotnicile.
Seulement, de Saint-Aignan, q[Ui avait votilu aider de son mieux dans ce travail, avait déchiré ses doigts et sa chemise, et dépensé beaucoup de sueur au service de son roi.
La paume de ses mains, surtout, était toute garnied'ampoules.
Ces ampoules venaient de ce qu'il avait tenu Féchellei Malicome.
Il avait, en omre, apporté un à un les dnq tûott^ata de l'escalier, formés chacun de deux marches.
Enfin, nous pouvons le dire, le toi, ^'11 Peut tû si ardent à rœuvre, ie roi lui eût juré reconnaissance étemelle.
Comme l'avait prévu Malicome, l'homme des mesorcs exactes, l'ouvrier eut terminé toutes ses opératbitt en vingtquatre heures».
Il reçut vingt^quatre louis et partit comblé de joie; c*«ait autant qu'il gagnait d'ordinaire en six mois.
Nul n'avait le plus petit soupçon de ce qui s'était ifisi sous l'appartement de mademoiselle de Ia Tallière.
Mais, le soir du second jour, au moment où La Vallière venait de quitter le cercle de Madame «t rentrait cheï elle, un léger craquement retentit a\3i fond de la ch^je. .
Étonnée^ elle regarda d*où venait le bruit. Le bmil recom* mença.
^ Qui est là? demandait-elle avec on accent d'effroi.
— Moi, répondit la voix si connue du roi.
— • Vous!... vous ! s'écrila la jeune fille^ (foà se crut un in* stant 80US Tempire d*un songe. Mais où c«la^ vous ?... voos^ sire?
— Ici, répliqua le roi eu dépliant une des feuilles du paravent, et en apparaissant comme une ombre au fond de r^^ parlement.
La Yallière poussa un cri et tomba toute fHssonnante sur un fauteuil.
Le roi s'avança respectueusement vers eUe*
xui
L*APPA!llTI0If.
La Yallière se remit promptement de sa iinrprise : è force d'être respectuetix, le roi lui rendait par sa présence plus de c-onâanee que son apparition ne lui en avait ôté.
Mais, comme il vit surtout que ce qui inquiétait La Yallière, c^étalt la façon dont il avait pénétré chex elle, il loi expliqua le système de Tescalier caché par le paravent, sa défendant surtout d'être une ^>parition fumaturelle,
— Oh ! sire, lui dit La Yallière en sacooaA^ sa blonde tête avt^ un charmant sourire, présent ou àbs&oi, vous n'apparaissez pas moins i mon e^t dans m aomdnt (ffm àim fautre.
— Ce qui veut dire, Louise?
— Oh ! ce qÀe vous fWfei Meri, sir»: c'est qu'il n'est pas un instant où la pauvre fille dont vous avez smpris le secret i Fomainebleau/ «c 4pie vous êtes v«na reprendre au pied de la croix, ne pense à vous.
— Looise^ veusme condrtezde joie et ée bonheur. La Yallière sourit tristement et continua :
— Mais, sire, avez-voas réfléchi que votre ingéniense invention ne pouvait nous être d'aucune utilité ?
— Et pourquoi cela? Dites; j'attends.
— Parce que cette chambre où je loge, sire, n'est point à l'abri des recherches, il s'en fautj; Madame peut y venir par hasard; à chaque instant du jour, mes compagnes y vien« nent; fermer ma porte en dedans, c'est me dénoncer aussi clairement que si j'écrivais dessus : «N'entrez pas, le roi esi ici ! » Et, tenez, sire^ en ce momentmême, rien n'empêche cpie la porte ne s'ouvre^ et que Votre Majesté, surprise, ne soit vue près de moi.
— C'est alors, dit en riant le roi, que je serais véritablement pris pour un fantôme, car nul ne peut dire par où je suis venu ici. Or, il n'y a que les fantômes qui passent à travers les murs ou à travers les plafonds.
— Oh! sirè, quelle aventure! songez-y bien, sûre, quel scandale! Jamais rien de pareil n'aurait été dit sur les filles d'honneur, pauvres créatures que la méchanceté n'épargne guère, cependant.
— Et vous concluez de tout ceb, ma chère Louise T... Voyons, dites, expliquez-vous!
— Qu'il faut, hélas! pardonnez-mot^ c'est un mot bien dur...
Louis sourit '
— Voyons, dit-il.
— - Qu'il faut que Votre Majesté supprime l'escalier, machinations et surprises; car le mal d'êtt'e pris ici, songez-y, sire, serait plus grand que le bonheur de s'y voir.
— Eh bien, chère Louise, répondit le roi avec amour, au lieu de supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus simple auquel vous n'avez point pensé.
— Un moyen... encore?...
— Oui, encore. Oh! vous ne m'aimez pas comme je vous âhne, Louise, pmsque je suisphis inventif que vous.
Elle le regarda. Louis lui tendit la main , qu'elle s^Tt doucement
— Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant où chacun peut entrer à son aise?
— Tenez, sire, au moment même où vous en pariez, j'en tremble.
^ Soit I mais vous ne seriez pas surprise^ vous» en demi*
LE VICOMTE DE BRAGELONNE. 30i
dant cet escalier pour venir dans les chambras qui sont audessous.
— Sire, sire, que dites-vous là? s'écriaLaVallière effrayée.
— Vous me comprenez mal, Louise, puisqu'a mon premier mot, vous prenez cette grande colère; d'abord, save2t-vous à qui appartiennent ces chambres?
— Mais à M. le comte de Guiche.
•—Non pas, à M. de Saint-Aignan.
— Vrai? s'écria La Vallière.
, Et ce mot, échappé du cœur joyeux de la jeune fille, fit luire comme un éclair de doux présage dans le cœur épanoui du roi.
— Oui, à de Saint-Aignan, à notre ami, dit-il.
— Mais, sire, reprit La Vallière, je ne puis pas plus aller chez M. de Saint-Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l'ange redevenu femme.
— Pourquoi donc ne le pouvet-vous pas, Louise?
— Impossible! impossible!
— Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi. Ton peut tout.
— Sous la sauvegarde du roi? diwelle avec un regard chargé d'amour.
— Oh! vous croyez à ma parole, n'est-ce pas?
'— J*y crois lorsque vous n*y êtes pas, sire; mais, lorsque vous y êtes, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois plus à rien.
— Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?
— C'est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais vous n'êtes pas le roi, pour moi.
— Oh! Dieu merci, je l'espère bien; vous voyez comme je cherche. Écoutez : la présence d'un tiers vous rassurerat-elle?
— La présence de M. de Saint-Aignan? Oui.
— Bn vérité, Louise, vous me percez le cBsur avec de pareils soupçons.
La Vallière ne répondit rien, elle regarda seulement Louis de ce clair regard qui pénétrait jusqu'au fond des cœurs, et dit tout bas:
— Hélas! hélas! ce n'est pas de vous que je me défie, ce n'est pas sur vous que portent mes soupçons.
^ j'accepte donc» dit le roi en soupirant^ et M« de Sainl^
Âignan^ qui a Theureux privilège de vous rassurer, sera ton» jours présent à notre «entretien, je vous le promets.
— Bien vrai, sirel
«— Foi de gentilhomme ! Et vous, de votre côté?.*.
— Attendez, oh! ce n'est pas tout.
— Encore quelque chose, Louise?
— Oh ! certainement; ne vous lassez pas si vite, ear nous ne sommes pas au bout, sire
— Allons, achevez de me percer le coeur.
**- Vous comprenez bien, sire, que ces entretiens doiveni au moins avoir, près de M. de Saint- Aignan lui-même, une sorte de motif raisonn^le.
^ De motif raisonnable? reprit le roi d'un ton de docu reproche.
— Sans doute. Réfléchissez, sire.
*- Ohî^ousaveitoutes les délicatesses, et,;croyei-le, mon seul désir est de vous égaler sur ce poim. Eh bien, Lomse, il sera fait comme vous ^sires. Nos entretiens auront un objet raisonnable, et j*ai déjà trouvé cet objet.
-*- De sorte, sire?... dit La ValUère en souriant.
— Que, dès demain, si vous voulez...
— Demain?
— Vous voulez dire que c*est trop tard? s'écria le roi en terrant entre ses deux, mains la main brûlante de La Valliére.
En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.
— Sire, sire, s'écria La Vj^lière, quelqu'un s'ap{HX>die, quelqu'un vient, entendez-^vous? Sire, sire, fuyez, je vous en sui)plie.
Le roi ne flt <pi'un bond de sa chaise derrière le paravent.
Il était temps; comme le roi tirait un des feuillets sur loi, le bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seoil.
Il va sans dire qu'elle entra tout naturellement et suis faire aucune c^émonie.
Elle savait bien, la rusée, que, frapper discr^mentà cette porte au lieu de la pousser, c'était montrer à La VaUière une défiance désobligeante.
Elle entra, donc, et après unrapidecoup d'œil quiluimoutn deux chaises tort près l'une de l'autre, elle employa tant de temps à refermer la porte, qui se rebellait on ne sait comment que le roi eut celui de lever la trappe et de redewendr» diez de Saint- Aignan.
Un bruit, imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne^ avertit Monulais de la disparition du prince; elle réussit alord à fermer la porte rebelle^ et d*approcha de La VaMière.
— Causons , Louise, M dit-elle, causons sérieusement, tous le Vooléi^ bien.
Louise, toute à son émotion, n'entendit pas sans une se- 6Mte terreur ce sérieusement, sur lequel Hontalals avait $p^ puyé à dessein.
— Mon Dieu! ma cbère Aure, murmura-t-elle, qu'y arVil donc encore?
— n y a, chère amie, que Madame se doute de tout.
— De tout quoi?
— Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce que je veux dire? Voyons : tu as dft voir les fluctuations de Madame depuis plusieurs jours; tu as dû voir comme eile fa mise aupr& d'elle, puis congédiée, puis reprise.
— C'est étrange, en effet; mais }e suis babituée i ses bizarreries.
— Attends encore. Tu as remarqué ensuite que Madame, après t'avoir exclue de la promenade, bier^ t'a &it donner ordre d'assister à cette promenade.
— Si je l'ai remarqué ! sans doute.
— Ëh bien, il paraît que Madame a maîiitenant des renseignements suffisants, car elle a été droit au but, n'ayant plus rien à opposer en France à ce torrent qui brise tous les obstacles; tu sais té que je veux dire par le torrent?
La Vallière cacha son visage entre ses mains.
— Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent qui a enfoncé le portes des Carmélites deChaillot, et renversé tous les préjugés de cour, tant à Fontainebleau qu'à Paris.
— Ilélas ! hélas ! murmura La Vallière. toujours voilée par fces doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.
-^ Oh ! ne t'afQlge pas ainsi, lorsque tu n'es qu'à la moitié de tes peines.
^ Mon Dieu! s'écria la Jeune fille avec anxiété, qu'y at-il don(5 encore?^
— Eh bien, voici le fait. Madame, dénuée d'auxiliahres en France, car elle a usé successivement les deux reines, Mon-
sieur et toute la cour^ Madame s'est souvenue d*uiie certaine personne qui a sur toi de prétendus droits. La Vallière devint blanche comme une statue de cire.
— Cette personne, continua Montalais, n*est point à Paris en ce moment.
— Oh mon Dieu! murmura Louise.
-* Cette personne, si je ne me trompe, est en Ângletem.
— Oui, oui, soupira lit Vallière à demi brisée.
— N'est-ce pas à la cour du roi Charles II que se troare cette personne T Dis.
— Oui.
— Eh bien, ce soir, une lettre est partie du cabinet do Madame pour Saint-James, avec ordre pour (e courrier de pousser d'une traite jusqu'à Hampton-Court, qui est, à ce qu'il paraît, une maison royale située à douze milles de Londres !
— Oui, après?
— Or, comme Madame écrit régulièrement à Londres tous les quinze jours, et que le courrier ordinaire avait été expédié à Londres il y a trois jours seulement, j*ai pensé qu'une circonstance grave pouvait seule lui mettre la plume à la main. Madame est paresseuse pour écrire, comme tu sais.
— Oh! oui,
— Cette lettre a donc été écrite, quelque chose me le dit, pour toi.
— Pour moi? répéta la malheureuse jeune fille avec la docilité d'un automate.
— Et moi qui la vis, cette lettre,^sur le bureau de Madame avant qu'elle fût cachetée, j'ai cru y lire...
— Tuas cru y lire?..
— Peut-être me suis-je trompée.
— Quoi?.. Voyons.
— Le nom de Bragelonne.
La Vallière se leva, en proie à la phis donleurense agitation.
— Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l'innocence. Je n'ai plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert, et s'ouvre comme un livre o^x tout le monde peut lire, depuis le roi jusqu'au premier passant. Aure, ma chère Àure, que faire? que devenir ?
Montalais se rapprocha.
— Dame! consulte-toi, dit-elle,
— Eh bien, je n*aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne Faime pas, comprends-moi : je Taime comme la plus tendre sœur peut aimer un bon frère; mais ce n*est point cela qu'il me demande, ce n'est point cela que je lui ai promis.
— Enfin, tu aimes le roi^ dit Montalais, et c'est une assez bonne excuse.
— Oui, j*aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j'ai payé assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien, parle, Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position où Je me trouve?
— Parle-moi plus clairement
— Que te dirai-jet
— Ainsi, rien de plus particulier T
— Non, fit Louise avec étonnement
— Bien! Alors, c'est un shnple conseil que tu me de» mandes?
— Oui. ^
— Relativement à M. Raoul?
— Pas autre chose.
— C'est déUcat, répUqua Montalais.
— Non, rien n'est délicat là-dedans. Faut-il que je l'épouse pour lui tenir la promesse faite ? faut-il que je continue d'écouter le roi ?
— Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile, dit Montalais en souriant; tu me demandes si tu dois épouser Raoul, dont je suis l'amie, et à qui je fais un mortel déplaisir en me prononçant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus écouter le roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j'offenserais en te conseillant d'une certaine façon. Ahl Louise, Louise, tu fais bon marché d'une bien difficile position.
— Vous ne n*avez pas comprise, Aure, dit La Vallière blessée du ton légèrement railleur qu'avait pris Montalais : si je parle d'épouser M. de Bragelonne, c'est que je puis l'épouser sans lui faire aucun déplaisir; mais, par la mômb .^on, si j'écoute le roi, faut-il le faire usurpateur d'un bien fort mé« diocre, c'est vrai, mais auquel l'amour prête une certaine apparence de valeur? Ce que je te demande donc, c'est de
m*enseigner on moyen de me dégager honorablement^ soit d*an (.ôté, soit de I*aatre^ ou plutôt je te demande de qo^ côté je puis me dégager le plus honorablement
^ Ma chère Louise, répondit Montalais après un silence^ Je ne suis pas un des sept sages de la Grèce et je n*ai point de règlesde conduite parfaitement invariables: mais.en échange^ j*ai quelque expérience, et je puis te dire que Jamais une femme nie demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans être fortement embarrassée. Or, tuas fait une promesse solennelle, tu as de Thonneur; si donc ta es embarrassée, ayant pris un tel engagement, ce n*est pas le conseil d'une étrangère, tout est étranger pour un cœur plein d*amour, ce n'est pas, dis-Je, mon conseil qui te tirera d'embarras. Je ne te le donnerai donc point, d'autant plus qu'à ta place je serais encore plus embarrassée après le conseil qu'anparavant. Tout ce que Je puis faire, c'est de te répéter ce que Je t'ai déjà dit : Veut-««u que Je t'aide?
— Oh! oui.
— Eh bien, c'est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t'aide; dis-moi pour qui et contre qui. De cette façon nous ne ferons point d'école.
— Mais, d'abord, toi, dk La Vallière en pressant la main de sa compagne, pour qui ou contre qui te déclares-tu?
— Pour toi, si tu es véritablement mon amie...
— N'es-tu pas la confidente de Madame? .
— Raison de plus pour t'être utile ; si je ne savais rien de ce côté-là, je ne pourrais pas t'aider, et tu ne tirerais, par conséquent, aucun profit de ma connaissance. Les amitiés vivent de ces sortes de bénéfices mutuels.
— Il en résulte que tu resteras en même temps Tamie de Madame?
— Évidemment. Ten plains-tu?
— Non, dit La Vallière rêveuse, car cette franchise cyniqae loi paraissait une offense faite à la femme et un tort fait à l'amie.
— A la bonne heure, dit Montalais; car , en ce cas, tu se* rais bien sotte.
— Donc, tu me serviras?
-^ Avec dévouement, surtout si tu me sers de même.
— On dh^lt que tu ne connais pas mon cœur, dit La Vallière en regardant Montalais avec de grands yeux étonnés.
—Dame ! e'esi qp», depuis qiie nous sommes à la coor^ ma chère Louise^ nous sommes bien changées.
«-^CcmmemeelA?
— - C'est bien simple : étais-ta la seconde reine de France^ li^is, à Bl«l»r
La Vallière baissa la tête et se mit à plem*er.
Mofifolais la regarda d'oiie fa^ indéfinissable et on Tenlendit thnmmrer ces mots :
^PaavrefiUe!
Puis, se reprenant:
— Pauvre roi! dit-elle.
l^le iMiisa Looise aa front et regagna éon appartement, où raltendai* Malicome.
LE rOKTRAlT.
Dans cette maladie qn'on appelle ¥ amour, les accès se suivent à des intervalles toujours plus rapprochés dès que le mal débute.
Plus tard, les accès s'éloignent les uns des autres, au fur jdi à mesure que la guérison arrive.
Cela posé comme aiiome en général et comme tète de chapitre en particulier, continuons notre récit.
Le lendemain, jour fixé par le roi pour le premier entretien chez de Saint- Aignan, La Vallière, en ouvrant son paravent, trouva sur le parquet un billet écrit de la main du roi.
Ce billet avait passé de Tétage inférieur au supérieur par la fente du parquet. Nulle main indiscrète, nul regard curieux ne pouvait monter où montait ce simple papier.
C'était une des idées de Malicome. Voyant combien da SaintrAignan allait devenir utile au roi par son logement, il n'avait pasvouhi que le courtisan devint encore indispensable comme messager, et il s'était, de son autorité privée, réservé ce dernier poste.
La Vallière lut avidement ce billet, qui lui fixait deux heures
de l'après-midi pour le moment du fendez-vous, et qui M indiquait le moyen de lever la plaque parquetée.
— Faites-vous belle^ ajoutait le post-scriptum de la lettre. Ces derniers mots étonnèrent la jeune fiUe, mais en même
temps ils la rassurèrent.
L'heure marchait lentement. Elle finit cependant par aniver.
Aussi ponctuelle que la prêtresse Héro, Louise leva te trappe au dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrés le roi, qui l'attendait respectueusement pour lui donner la main.
Cette délicate déférence la toucha sensiblemenC
Au bas de Tescalier, les deux amants trouvèrent le comle foi, avec un sourire et une révérence du meiHeur goût, f^ i La Vallière ses remerciements sur Thonneur qu'il receYali d'elle.
Puis, se tournant vers le roî :
— Sire, dit-i^, notre homme est arrivé. La Vallière, inquiète, regarda Louis.
— Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priée de me foire l'honneur de descendre ici, c'est par intérêt. J'ai fait demander un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressenibiances, et je désire que vous l'autorisiez à vous peindre. D'ailleurs, si vous l'exigiez absolument, le portrait resterall chez vous.
La Vallière rougit.
— Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons phis trois seulement : nous voilà quatre. Eh ! mon Dieu ! du moment qae nous ne serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.
La Vallière serra doucement le bout des doigts de son royal amant.
— Passons dans la chambre voisine, s'il plaît à Votre Ma^ jesté, dit de SaintrAignan.
Il ouvrit la porte et fil passer ses hôtes.
Le roi marchait derrière La Vallière, et dévorait des yeux son cou blanc comme de la nacre, sur lequel s'enroulaient lei anneaux serrés et crépus des cheveux argentés de la jeone fille.
La Vallière était vêtue d'une étoffe de soie épaisse de conleur gris-perle glacée de rose; une parure de jais faisait valoir la blancheur de sa peau; ses mains fines et di£^[)han6S firois-
saient un boacfaet de pensées^ de roses du Bengale et de clématites au feuillage finement découpé^ au-dessus desquelles 8'élevait, comme une coupe à verser des parfums, une tulipe le Itartem aux tons gris et violets, pure et merveilleuse espèce, qui avait coûté cinq ans de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.
Ce bouquet, Louis Tavait mis dans la main de La Valliôre en la saluant.
Dans cette chambre, dont de Si^nt-Aignan venait d'ouvrir la porte, se tenait un jeune bonmie vêtu d'un habit de velours léger avec de beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.
C'était le peintre.
Sa toile était toute prête, sa palette faite.
Il s'inclina devant mademoiselle de La Vallière avec cette grave curiosité de TarUste qui étudie son modèle, salua le roi discrètement, comme s*il ne le reconnaissait pas, et comme il eût, par conséquent, salué un autre gentilhomme.
Puis, conduisant mademoiselle de La Vallière jusqu'au siège préparé pour elle, il l'invita à s'asseoir.
La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains occupées, les jambes étendues sur des coussins, et, pour que ses regards n'eussent rien de vague ou rien d'affecté, le peintre la pria dé se choisir une occupation.
Alors Louis XIV, en souriant, vint s'asseoir sur les coussins aux pieds de sa maîtresse.
De sorte qu'elle, penchée en arrière, adossée au fauteuil, ses fleurs à la main; de sorte que lui, les yeux levés vers die et la dévorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l'artiste contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son côté, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.
Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers ccops du pinceau, on vit swtir du fond gris cette molle et poétique figure aux yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d'un pur argent.
Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était forcé d'interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érydne au lieu d'une La Vallière.
C'est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse;
fl récitait des vers ou dissdt qaelqaes-nnes de ces liistoriettes comme P^^ra les racoot^ copuoe TaJlepi^a&t ^ ï^mh% écrivait si bien.
Ou bien La Valliére éta^ taifigoé^, al Vw ^ reposait.
Aussitôt on platesm de porcèkiae de 0^9 chargé des plus beaux fruits que Fou avait p^ Ua^Y&t, aos^tôt le viu de Xérès> distillant ses topazes dans l'argeii) ^léi $er?aie9t d*acce8»oir|3s à ce tablf aif, ^m le P^ÎP^ ite devait ratr^r que la plus éphémère figure.
Louis /l'euivraii d au^ouf ; I# V^lltiài»^ 4^ boNPtf; ^^ Saint*Aignan, 4'ambUioa»
Le peintre se composait d^ souveuôis j^x^t m vi^U^^
Deux heures s'écoulèrent ainsi; puis^ quatre heures j^/i^ sonné:^ La Valliére se leva^ et fit un signe 40 roi»
Louis se leva^ s'ayproi^ d& table«o, ^| ^^m^ qo^W^s complimeiits Auteurs à TarUsta*
De Saint-Aignaj» vaatait (ar^sseiobtoice, à^ i^m^é^t i ce qu'il prétexulait
La Valliére^ i son tour> rm^^ le peinjrie m rogyispt^ et pa«sa dans la chambre TQisiQ0,4;4 i^ mi^ mw^ffg^ès avoir appelé de Saint-Aign;^*
^ A demain» n'esit^e p^? dit^l 4 U Vi^Ujière^
^ Mais, sire, softgez-v-wAs que l'o» jmà^ ij^r^ajpww* cb^c moi, qu'on m m'y jtrouir^a pas?
— Ëhbienî
— Alors, que deviendrai-je ?
— Vous êtes bien craintive, Ijmf^l
'^ Mais, enfin, » Mada^ne i^ fm^k deo^^ider;
1^ Oh I répUqjaa le roi, esKîe qu'up jour «L'arriyer* 9^ eft TOUS me direz vo^^n^^ëma de tea^br^vcir ppur sepM^ vous quitter?
•*<- Ce )our^à^ sire, je serais uj^ itmi^ et i^eos 9^ de^ vriez pas me croire.
^ A demain, Louise»
La Valliére poussa on soupir; pm, §»,i)^ loioee çQPire la deqiaQde royale :
— Puisque vous le vouie*, sire, à damais I jPépétHrrtfe» Et, à ces HU)t8, <eUe monta légèrement Aes dA0^ ^ ^^
parut aux yeux de sou amant.
— £h bien» sk^h.. deoin^da de SiÉii'AIffm taWt'«U« fut partie.
— Eh bien, de Saint-Aignati, hier, je me croyais le plus tooreiïx des hpmmes.
^ Et Voire Majesté, aujourd'hui^ dit ea wmmikeom^ s'en <^oirait*«lle par basi^rd le plas majhennoiix ?
'^ Non; jnais cet amour est une soif in^xlinguible^ en vain je ho|s, eu yalp je 4^yQre les gcmlles i*em ^pa toain^ dustrie me procure : plus je bois, plus j'ai soif.
•^ Si^e^ f est un pe^ yp^iQ giut^; ^ Y^tr« Maje^ «^est fait la position telle qu'elle est.
— Tu as raison.
-^ Donc, en {t^reil cas, sire> le ts^ym A'Itre beiiFeux, c'est de se croire satisfait et d'attei^e,
— Attendre ! Tu connais donc ce mi^^là, loi , atlendre? ^ La, sire, I4I ne vous désoiez poin(. f ai d^à perché,
je chercherai encore.
Le roi secoua la tête d'un air désespéré.
— Et quoi! sire, vous n'êtes plus coftleirt déjàf
— Eb j si fait, mon cher de Satat-ijgftan; mais troave, ^Q^Diau! trouve,
— Sire, je m'engage à chercher; voilà loat ce^e {e pois faire.
Le roi voulut revoir eneore \» i^rtnB, ae peuvant revoir l'original. Il indiqua quelques càott^emeiKs' au peintre, et sortit.
JDerrièra tei> de Saiii^-Ai^ii^n congédia l'artiste.
Chevalets^ ^uleurs et peintre n'étaient pas âi8panis,que Malicorne montra sa tête entre les portières.
De SaintrAignaâ le reçut à bras ouverts, et cependant avec une certaine tristesse. Le nuage qui avait passé sur le soleil royalyi$itoit»às(0ftt0Jur,ie6a«eliieû(IM^
Halicome irit, du premi^ 0019 d^oail, oe ^erépe élenda «or le visage de de Saint-Aignan.
— Oh ! monsieur te (Bo«te, at4l, comme vous TOili noir 1 -^ ^'eaui hi^n ^ujirt> ma loi! mon cher monsieur Malicorne; croiriez-vous.^pœ 1» rd n'est pas eontentf
— Pas content de son escalier?
— Oh! non, au contraire, l'escalier aptu beaucoup.
^ G'ieet <loncia déeoration des eham^es «[ul a^est pas selon son goâft?
— Ohl pour cela, il n'y a pas seulemem songé. Non, ce q^iad^Uiaiirei...
— Je vais tous le dire^ monsieur le comte : c'est vVêtre vena^ lui quatrième^ à un rendez-vous d'amour. Gomment» monsieur le comte^ vous n*ayez pas deviné cela^ vous?
— Um comment Teussé-je deviné^ cher monsieur Malîcome^ quand je n'ai fait que suivre à la lettre les instructions du roi?
— En vérité^ Sa Majesté a vouli:^ à toute force^ vous voir près d'elle?
•—Positivement
— Et Sa Majesté a voulu avoir^ en outrer M* le peintn que j'ai rencontré en bas?
— Exigé , monsieur Malicome^ exigé !
— - AlorS; je le comprends^ pardieu! bien queSa Majeslè ait été mécontente.
— Mécontente de ce que l'on a ponctuellement obéi à ses ordres? Je ne vous comprends plus*
Malicome se gratta l'oreille.
*- A quelle heure» demanda-t-il» le roi avaitHÎl dit qu'il se rendrait chez vous?
— A deux heures.
— Et vous étiez chez vous i attendre le roi?
— Dès une heure et demie.
— Ah! vraiment!
— Peste! il eût fait heaume yoir inexact devant le roi. Malicome^ malgré le respect qu'il portait à de Saint-Ai-
gnan» ne put s'empêcher de hausser les épaules.
— Et ce peintre» Ût-il» le roi l'avaiMl demandé aussi pour deux heures?
— Non ; mais» moi» je le tenais ici dès midi. Mieux vaut, vous comprenez» qu'un peintre attende deux heures» que lé roi une minute.
Malicome se mit à rire silencieusement
— Voyons» cher monsieur Malicome» dit Saint-Aignan^ riez moins de moi et parlez davantage.
— Vous l'exigez?
— Je vous en supplie.
— Eh bien^ monsieur le comte» si vous voulez que le roi soit un peu plus content la première fois qu'il viendra...
— Il vient demain.
— Eb bien^ si vous voulez que le roi soit un peu plus content demain...
LE YIGÛMTB DE BRAÔBLÔMNE. 313
— Ventre'saint-gris ! comme disait son aïeul^ si je le yeux ! Je le crois bien !
— Eh bien, demain, au monwnt où arrivera le roi, ayez affaire dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre^ pour une chose indispensable.
— Oh! oh!
— Pendant vingt minutes.
—Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s*écria de Saint-Aignan efihrayé.
— Allons, mettons que je n*ai rien dit, fit Malicome tirant vers la porte.
— Si fait, si fait, cher monsieur Malicome; au contraire, acheTez,]ecommence à comprendre. Et le peintre, le peintre?
— Oh! le peintre, lui, il faut qu'il soit en retard d'une demi-heure.
— Une demi-heure, vous croyez?
— Oui, je crois.
— Mon cher Monsieur, je ferai comme vous dites.
— Et je crois que vous vous en trouverez bien ; me permettrez-vous de venir m'informer un peu demain?
— Certes.
— J'ai bien l'honneur d'être votre serviteur respectueux, monsieur de Saint-Aignan.
Et Malicome sortit à reculons.
— Décidément ce garçon-là a plus d'esprit que moi, se dit de Saint-Aignan entrsûné par sa conviction.
■AMPIOll-GOIAI.
Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire âLa Vallière, à la fin de notre %vant4emier chapitre, nous ramène tout naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre chevalier errant au souffle du caprice d'un roi.
Si notre lecteur veut bien nous suiVreij nous passerons donc avec lui ce détroit plus orageux que rEuripè, qui sépare Calais de Douvresi; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux imUe ruisseaux qui ceint Gharing^ Maidstone et dix autres villes plus pitt(»resques les mies que les autres^ et nous arriverons enfin à Londres.
De là^ comme des limiers qui suivent une pi^^ lorsque nous aurons reconnu que Raoul a MX un premier séjour à White-Hall^unsecondà Saint-lsunes; quand nous saurons qu'il a été reçu par Monck et introduit dans les meilleures so- ^étés de la cour de Charles 11^ nous courrons après loi jusqu'à Tune des maisons d*été de Charles 11^ près d^ la vitfa de Kingston^ à Hampton-Court^ ique hsÂgne la Taœfêe.
Le fleuve n*est i^ encore^ à cet endroit^ l'orgueilteQ» voie qui eharne diaquejour un demi-million de voyageurs^ et tourmente ses eaux nohres comme celles du Co^te, m disant : « Moi aussi^ je suis la mer.»
Non, ce n'est encore qu'une douce et ^nerie ri^irièFe aux margelles moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres, avec quelque barque de bois desséché qai dort çà et là au miliea des Foseaux, dans une ansed'aulnes et de myosotis.
Les paysages s*élendent alentour esdmes al rickêsi la maison de briques perce de ses dieminées, aux lunées bleues, une épaisse cuirasse de hoiHL fiaves eX verts; l'enfant, vêtu d'un sarrau rodge, paraît et dispars^ dans les grandes herbes eonune un eo(paelieot qui se couièe sous le souffle du vent.
Les gros moutons blancs ruminent en fene^nt les yeux sous l'ombre des petits trembles trapus, et!^ de loin en loin^ le martin-pêcheur, bxxs, flancs d'éméraude et d'or, court comme une balle magique à la surface de l'eau et frisé étourdiment la ligne de son confrère, l'homme pêcheur, qui guette assis sur son batelet^ la taycpie et l'alose.
Au-dessus de ce paradis^ fait d'ombre noire et d« jouce lumière^ se lève le mai)[^4*QmiMMIrCourt, bâti par Volsey, séjour que Forgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et qu'il fut forcé, en courtisan timide, de donner à son «ailre H^iri ¥in> lequel ^y^t frmfné te aooDcil d'^nyie et de cuiÂftitéM $^ ^^ct^ /^i^^ neuf.
Hampttfi-Ceni^^ $mfmM^ de imgM», aux graadoi
fenêtres^ aox belles grilles âe fer> Hamptoii-€oiirt/aETe<; ses mille Umrillons^ ses okieheidns bizaites^ ses discrets ptomén&ith et ses fbfltatifles iatériettfes pareilles à celles de l'Alhambra; Hampton^^ourt^ c'est le berceau des roses^ du jasmin et des clélnatiteé. C'eàt là joie des yeus et de Todorat; c^est la bordtiré la pltts ehartnante de ce tableau d'amout que ^Odlâ Gàâfkrd it) pafmi les voluptueuses peintures du Ti*tieti^ du PordeBOBCy de Yafi Dyek, lui qui atatt datis sa gà^ lene 4e jmrtfâîl de Charles !•»> roi martyîr, et sur ses boise^ ries les trcitis dès !»lles puritaines lancées par \^ fioldàts de Cromwell^ le 24 août 1648^ alors qu'ils âraieât meûé Qbarles I*' prisonnier à Hampton-Court.
C'est là qtte tenait sa eotit" ce M toujours lyre de plaisir ; ee roi poète par le désir; ce tnalbèinreut d'autrefois qui se payait^ par un jour de volupté, chaque minute écoulée na^guère dans l'angoisse et la misère.
Ce n'était pas le doux gazon d'Hampton-Court, si doux que i'oflf croit fouler le velours; ce n'était pas le carré de fleurs timffues, qtd «Jeiiit le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui s'épanouissetit en plein diel commedes gerbesd'artlfice; ce n'étaient pas lesgrands tilleuls dont 'es rameaul tombent jusqu'à terre comme des saules, et Voilent tout amour où toute rêverie sous leur ombre oli plutôt sous leur cbéVèttire; Ce n'était pas tout cela que Charles II âimàlt datis stm beau tïalais tfHampton-Court.
Pettt-^êtré étaitrce alors Cette belle eau rousse pareille aut eaux de la mer Casfiienlië, cetië eâù immeùse, ridée par uù vent frais, comme lefe oîidùlatioiig de là cbeVetttre de Cléopâtré, fces eaux tapissées de cressoiis, de fiéûufars blancs aux bulbes vigoureuses, qUi s'entr'ouvrent pour laisser voir comnié rœtlf lé feéhfie d'or rutilant au fond de l'enveloppe lâîtèuëe, iics ëaux mystérieuses et pleibe^ de murmurés, sur lesquelles navigùetit les cygnes noirs et les petits catiârds avides, frôle couvée àtl duvet de soie, qui poursuivent la inotiche verte sm* les glaïeulâ et là grenouille dans ^és repaires (le mousse.
C'éttietit peut-être les houx énormes au feuillage bicolor, les ponts riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les allées sans fin, et les bergeronnettes qîd piétinent 8n voletant dans les bordures de buis et de trèHe.
Car il y ade tout cela dans Hampton-Court; il y a^ en outre^
les espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages pourlaisser retomber sur le sol leur neige odorante; il y p dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants î(ax baignent leurs pieds dans une poétique et luxuriap.:<f moisissure.
Non^ ce que Charles II aimait dans Hampton-Gourt^ c'étaient les ombres charmantes qui couraient après-midi sur ses terrasses^ lorsque^ comme Louis XIY^ il avait fait peindre leurs beautés dans son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son époque^ pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon échappé de tant de beaux yeux qui lançaient Famour.
Lb jour où nous arrivons à Hampton-Gourt^ le ciel est presque doux et clair comme en un jour de France ; Fair est d'une tiédeur humide^ les géraniums^ les pois de senteur énormes^ les seringats et les héliotropes^ jetés par millions dans le parterre^ exhalent leurs arômes enivrants.
Il est une heure. Le roi^ revenu de la chasse , a dîné, rendu visite à la duchesse de Castehnaine^ la maîtresse en titre^ et^ après cette preuve de fidélité^ il peut à Faise se permettre des infidélités jusqu'au soir.
Toute la cour folâtre et aime. C'est le temps où les dames demandent sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus ou moins charmant^ selon qu'il est chaussé d'un bas de soie rose ou d'un bas de soie verte.
C'est le temps où Charles II déclare qu'il n'y a pas de sahit pour une femme sans le bas de soie verte, parce que mademoiselle Lucy Stewart les porte de cette couleur.
Tandis que le roi cherche à communiquer ces préférences, nous verrons, dans l'allée de hêtres qui faisait face à la terrasse, une jeune dame en habit de couleur sévère marchant auprès d'un autre habit de couleur lilas et bleu sombre.
Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel s'élevait une belle fontaine aux sirènes de bronze, et s'en allèrent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la clôture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets variés de forme; mais, comme ces cabinets étaient pour la plupart occupés, ces jeunes femmes passèrent : Fune rou* gissait, l'autre rêvait.
Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la Tamise,et, trouvantunfraîs abri, s'assirentcôteàcôte.
— Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa compagne. ^
— Ma chère Graffton, noua allons, tu le vois bien, où tu nou& mènes.
— Moi?
— Sans doute, toi : à Textrémilé du palais, vers ce banc où le jeune Français attend et soupire.
Miss Mary Graffton s'arrêta court.
— Non, non, dît-elle, je ne vais pas là.
— Pourquoi?
— Retournons, Stewart.
— Avançons, au contraire, et expliquons-nous.
— Sur quoi?
— Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que tu fais, comme tu es.de toutes les promenades qu'il fait.
— Et tu en conclus qu'il m'aime ou que je l'aime?
— Pourquoi pas; c'est un charmant gentilhomme. Personne ne m'entend, je l'espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui indiquait, au reste, que son inquiétude n'était pas grande.
— Non, non! dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M. de Buckingham.
— A propos de M. de Buckingham, Mary...
— Quoi?
— Il me semble qu'il s'est déclaré ton chevalier depuis le retour de France; comment va ton cœur de ce côté?
Mary Gi^ton haussa les épaules.
— Bon ! bon ! je demanderai cela au beau Bragelonne, iit Stewart en riant; allons le retrouver bien vite.
— Pourquoi faire?
— J'ai à lui parler, moi.
— Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les petits secrets du roi.
— Tu crois cela?
— Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis, pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu'y fait-il?
— Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre roi.
«-^ Soit j maiS| sérieusement, quoique la politique ne soft
SIS notre fort, nous en savons assez pour comprendre qal . de Bragelonne n'a point iei âe mission sérieuse.
— Écoute, dit Stewart avec une gravité affectée, je veta bien pour toi trahir un secret d'État. Veux-tu que je te rédte la lettre de crédit donnée par le roi Lonis XIV à M. de Bragelonn0y et adressée à Sa Majeôté le roi Charles UT
— Oui, sans doute.
— La voici : « Mon frère, je VoUs envde un ^ntilhomme de ma cour, fils de quelqu'un que vous aimée. Tràilez-Ie bien, je vous en prie, et faites-lm aimer TAngleterre. »
— Il y avait celât
— Tout net... ou Téquivalent. Je ne réponds pas de la forme, mais je réponds du foûd.
— Eh bien, qu'en as-tu déduit, où plutôt Qu'en a dédiait le roi?
— Que Sa Majesté Française avait fces raisons pottl* éloigner M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu'en France.
— De sorte qu'en vertu de cette lettre t...
— Le roi Charles II a reçu M. de Bragelonne comme ta sais, splendidement et amicalement^ il lui a donné la pltte belle chambre dé WWte4Iall, ttt, comme tu es la plus précieuse personne de sa cour, attendu <}ùe tu as refdsé è(M cœur... allons, ne rougis pas... il a voulu te donner du goût pour le Français et lui faire ce beau présent. Voilà poiîrqaoi, toi> héritière de trois cent inille livres, toi, ïùture dutthesse, toi, belie et botine, il t*a tnise de toutes les prome&adteB dont M. de Bragelonne faisait pmie. Enfin, c'éttà Un complot, txm es^ôe de tonspiraUbh. Vois ôl tu veux y âiôHre le feu, je t'en livré là ihêdie.
Miss Mary sourit avec une expression ohatmànte qui loi était familière^ et, serrant le bras de sa ôotetpagne :
— Remercie le roi, tM^dle.
— Oui, oui; mais M. de ButWnfbam est jaloui. Preato garde! répliqua Stewart
Ces mots étaient à pein^ prononcés, que M. de Buélringbam sortait de l'un des pavillons de la terrasse, et, s'approchant des deux femmes avec un sourire :
— Votts vous trompez, miss Lucy, dit4l> non, je he suis pas jaloux; et la preuve, miss Mary, c'est que voîci lâ-*as ^lui qui devrait être bt cause de ma Jalousie, le vîteomte de Bragelonne, qui rôve tout ^jgà. Pauvre garçon! Permette
donc que je lui abandonne votre gracieuse compagnie pen» dant quelques minutes^ ^^tendu que j*ai besoin de causer pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart.
Alors, s'inolinant du côté de Lucy :
^ Me ferez-yous, dit-il, Thonneur de prendre ma main f^our^kller «alôer le roi, qui nous attend.
Et, à ces mots, Buckingbam, toujours riant, prit la main de miss Lucy Stewart et Teifimena.
Restée seule, Mary Griiffton, la tête inclinée sur Tépaule avec cette mollesse gracieuse psurticulière aux jeunes An^ glaises, demeura un insunt immobile, les yeux fixés sur Raou}, niais comme indécise de ce qu'elle devait faire^ Enfîn> après que ses joues, en pâlissant et en rougissant tour à tour, eurent révélé le combat qui se passait dans son cœur, elle parut prendre une résolution et s'avança d'un pasassex ferme vers le banc où Raoul était assis, et rêvait comme on l'avait bien dit
Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu'il fùl sur la pelouse verte, réveilla Raoul; il détourna la tête, ^terçul la jeune fille et marcha au-devant de la compagne que son heureux de^ti lui amenait.
— On m'envoie à vous> Blonsieur, dit Mary Grafftoni m'acceptez-vousî
— Et à qui doi&-je être reconnaissant d'Un pareil bonheur, MademoiselleT demanda Raoul.
•-- A M. de Buckingbam, répliqua Mary en affectant là gaieté.
— À M. de Bucktngfaiun> qui recherche si passionnément votre précieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je voug crotret .
— En effet, Mon^eur> vous le voyez, tout conspire à co que nous passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos journées ensemble. Hier, c'était le roi qui m'ordonnait de vous faire kmtok prés de moi, à table; aujourd'ini]> c'est M. de Buckingbam qui me prie de venir m'asseoir près de vous, sur ce banc.
— Et il s'est éloigné pour me laisser la place libre? demanda Raoul, avec embarras.
— Regardez là-bas, au détour de l'allée, il va ^sparaHre avec miss Stewart. A-t-ou de ces cQmplaisances-là en France, monsieur le vicomte?
— Mademoiselle^ je ne pourrais trop dire ce qai se fait eoi^'rance^ car à peine si je suis Français. J'ai vécu dans plus-'durs pays et presque toujours en soldat; puis j*ai passé beaucoup de temps à la campagne; je suis un sauvage.
— Vous ne vous plaisez point en Angleterre^ n*est-ce pas?
— Je ne sais^ dit Raoul distraitement et en poussant xm. soupir.
— Comment, vous ne savez?..
•» Pardon^ fit Raoul en secouant la tête et en ra. [.elant à lui ses pensées. Pardon^ je n'entendais pas.
— Oh ! dit la jeune femme en soupirant à son toor^ comme le duc de Buckingham a eu tort de m*envoyer ici !
— Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison : ma con^ pagnie est maussade^ et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu tort de vous envoyer ici.
— C'est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse et vibrante, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas avec vous que M. de Buckingham a eu tort de m'envoyer près de vous.
Raoul rougit à son tour.
~ Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous en- YOie-t-il près de moi, et comment y venez-vous vous-même? H. de Buckingham vous aime, et vous l'aimez...
— Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buddngham ne m'aime point, puisqu'il aime madame la duchesse d'Oi;^ns; et, quant à moi, je n'ai aucun amour pour le duc
Raoul regarda la jeune femme avec étonnement.
— Étes-vons l'ami de M. de Buckingham, vicomte? d^ manda-t-eUe.
— M. le duc me fait l'honneur de m'2q[)peler son ami, depuis que nous nous sommes vus en France.
— Vous êtes de simples connaissances, alors?
— Non; car M. le duc de Buckingham est l'ami très-intiioa d*un gentilhomme que j'aime comme un frère.
^ De M. le comte de Guiche?
— Oui, Mademoiselle.
— Lequel aime madame la duchesse d'Orléans?
— Oh ! que dites-vous là ?
— Et qui en est aimé> continua tranquillement la jeune femme;
LE VICOMTE DE BRAGELONNE. 32r
Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant :
— Ils sont bien heureux !.. Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donné une facbeuse conmiission en m'ofib'ant à vous comme compagno de promenade. Votre cœur est ailleurs, et à peine si vous me faites Faumône de votre esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal à vous, vicomte, de ne pas avouer.
— Madame, je l'avoue.
Elle le regarda.
Il était si simple et si beau, son œil avait tant de Ihnpî-* dite, de douce franchise et de résolution, qu'il ne pouvait venir à Tidée d'une femme, aussi distinguée que Tétait miss Mary, que le jeune homme fût un discourtois ou un niais.
Elle vit seulement qu'il aimait une autre femme qu'elle dans toute la sincérité de son cœur.
— Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France.
Raoul s'inclina.
«— Le duc connaît-il cet amour?
— Nul ne le sait, répondit Raoul.
— Et pourquoi me le dites-vous, à moi? -Mademoiselle...
— Allons, parlez.
— Je ne puis.
— C'est donc à moi d'aller au-devant de l'explication; vous ne voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu, maintenant, que je n'aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhonune plein de cœur et de délicatesse, et qu'au lieu de prendre, ne fût-ce que pour vous distraire un moment, une main que l'on approchait de la vôtre, qu'au lieu de sourire à ma bouche qui vous souriait, vous avez préféré, vous qui êtes jeune, me dire, à moi qui suis belle : «J'aime en France! » Eh bien, merci, monsieur de Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et je vous en aime davantage.- d'amitié. A présent, ne parlons plus de moi, parlons de vous. OubUez que miss Graffton vous a parlé d'elle; dites-moi pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous Têtes davantage encore depuis quelques jours?
Raoul fut ému jusqu'au fond du cœur à Taccent doux et
322 LB YIGOMTE DB BRAGBLONNK.
triste de cette voix ; il ne put trouver un mot de réponse ; la jeune fille vint encore à soft secours.
— Plaignez-moi, dit-elle. Ma nlète êuit Françàiseé le pxM donc dire (Jae je stiis Pratt^aise par le sang e^ l'âmei Mdi^ sur cette ardeur planent sans cesSe le fcffouiUàeni et là trh^^ tesse de rAngleterre. Pat-fols je tèfë d'or et dô ifaagiïifiqaes félicités; mais soudain la brume àtHtë et s*étefld sur moft rêve qu'elle éteint. Cette fois encore, il en à été âinsî. Pardon^ assez là-dessus; donnez-moi votre mëin ^ %oà\&É tos chagrins à une amie.
— Vous êtes Française, âVéis-i^ottà dit, Pi-ati^âfise tfâme èi de sang?
— Oui, non-seiilement je k téj^ëie^ ma mire était Fnli- ^isë, niais encore, comme tndii pèrë^ ami dtbf'^ Charles l«, s'était exilé en France, et pendant le procès du prince^ et fttflh dànt la vie du Protecteur, j*ai été élevée à PAris; à là restauration du roi Charles 11, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussitôt, pauvre pèrel Alors, to roi Charles m'a faite duchesse et a complété mon doUâirê.
-— Avez-vous encore quelque parent efl France? demnida Raoul avec un profond intérêt.
— J'ai une sœur,mon aînée de sept ou HtdlâBS^ mariée en France et déjà veuve; elle s'ai^elle mad^ë de BeUifee.
Raoul fit un mouvement, -t- Vous la coùnaissezî
— J'ai entehdu prononcét' ddHi nUM.
-^ Elle aime aussi, et ses dernières lettres m*aiiiionceitt qu'elle estheureUsë; donc, elle est aimée. Moi> Je vous le disais, monsieur dé Bragelonne, J'ai la moitié de sont âme, tnais je n'ai t)oint là tnoitié de soft hoftfieur. Mâs pations te vous. Qui âitnéi:-vous en Fraftcè ?
^ Une jeune fille dduce et blànéhe dëmfaie tm lis<
— Mais, l5i elle vous aimé, elle, pourquoi êteô^Tous trtete? ^ On m^a dit qu'elle ne m'àlmait plus.
— Vous ne le croyez pas, j*espêreî
— Celiii quim*écrit n'a point signé sa lettre.
^ Une dénenciation anonyme! Ôh! c'e^ quelque Urahi>son, dit miss Grafftoft.
^ Tenez, dit Raoul eft mofttrani à la jéUftë fille ttH hiilet qu*il avait lu cent fois.
Mary Graffton prit le billet et lut ;
LE TIGOHTB DE BRAGELONNE. m
Vicomte, disait cette letfre^ vous atez bieE raison âe w<m divertir là-bas avec les belles dames du roi Cbarles II; car, à la cour du roi Louis XIY, on vous assiège dans lé château de vos amours. Restez donc à Jam^i^ à Londres^ yaiivre Tipomte, on revenez vijle à Paris. »
-* Pas de signature ? dit miss Mary.
— Non.
— Donc, n*y croyez j^.
^ Oui } mfàis Toiq up^ ^ecofid^ lettre;
— De qui?
^De)f.4^iGuiebet
^ Ob l Ces* m«re d^çw ! Bt cette jiettre ypfjs (0^%..
— Lisez.
^ ])f 09 ami^ ^e suis bl^ssé^ malade. Revenez, Raoul ; retenez I
« De GmcHB. i^
^ Et qu*aUec-^<K» foire t deomidA la jMne Elle aveo on serrement de cœur.
— Mon intei^ioB, m reopvai^t eett# lettre, « ^ de prendre à Finstant môme congé du roi.
— Et vous la reçûtes t...
— Avant-hier.
— Elle est datée de Fontainebleau.
«- C'est étrange, n'est-ce pas ? la cour est à P^ris. FMn, je fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit i rire et me dit : ic Monsieur Fambassadeur, d'où vient (pie TOUS paiiefit Est-«e que votre nudtre vous raiq)^e9 » Je rougis, je fus décont^ancé; xsar, en effet, le roi m*a eOf vové ici. et je n*ai point reçu d- ordre de retour.
pilary fronça lui sourcil pensif.
— - Et vous restez? demanda-t-eUe.
— Il le faut. Mademoiselle.
•^ Et celle que vous aimez f..;
— Eh bien?...
— Vousécrlt-elle?
^ Jamais.
— Jamais! Oh! elle ne vous aîme donc pas t
— Au moins, elle ne m'a point écrit depuis mon dépari
— Vous éerivait-elle, auparavant ?
— Quelquefois... Oh ! j*espère qu*elle aura eu un empôchôment
— Voici le duc ; silence.
En effet, Buckingbam reparaissait au bout de Fallée, seul et souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs. ^
— Vous ôtes-vous entendus? dit-il.
— Sur quoi? demanda Mary Graifton.
— Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Blary, et rendre Raoul moins malheureux?
— Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
— Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise devant Monsieur?
Et il souriait.
-— Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté^ que j'étais disposée à aimer M. de Bragelonne, c'est inutile, car je le lui ai dit.
Buckingham réfléchit, et, sans se décontenancer, comme elle s'y attendait :
— C'est, dit-il, paroe que je vous connais un délicat esprit et surtout une âme loyale, que je vous laissais avec M. de Bragelonne, dont le cœur malade peut se guérir entre les mains d'un médecin comme vous.
— Mais, milord, avant de me parler du cœur de M. de Bragelonne, vous me parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux cœurs à la fois?
— 11 est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que j'ai bientôt cessé une poursuite inutile^ reconnaisftant que ma blessure, à moi, était incurable.
Mary se recueillit un instant.
— Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime^ on l'aime. 11 n'a donc pas besoin d'un médecin tel que moi.
— M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une grave maladie, et il a besoin, plus que jamais^ qod l'on soigne son cœur.
— Expliquez-vous, milord ? demanda vivement Raoul.
— Non, peu à peu je m'expliquerai; mais, si vous le désirez, je puis dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
— Milord, vous me mettez à la torture; mi-.ord, vous sa^ vez quelque chose.
— Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu'un cœur malade puisse rencontrer sur son cheiLin.
— Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait ailleurs^ fit la jeune fille.
— Il a tort.
— Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j'ai tort?
— Oui.
— Mais qui aime-t-il donc? s'écria la jeune fille.
— - 11 aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec ce flegme qu'un Anglais seul puise dans sa tête et dans son cœur.
Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononcées par Buckingbam, appela sur les joues de Bragelonne la pâleur du saisissement et le frissonnement de la terreur. ^-
— Duc, s'écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles, que, sans tarder d*une seconde, j'en vais chercher l'explication à Paris.
— Vous resterez icij dit Buckingbam.
— Moi?
— Oui, vous.
— Et comment cela?
— Parce que vous n'avez pas le droit de partir, et qu'on ne quitte pas le service d'un roi pour celui d'une femmte, fût -elle digne d'être aimée comme l'est Mary Graffton.
— Alors, instruisez-moi.
— Je le veux bien. Mais resterez-vous ?
— Oui, si vous me parlez franchement.
Us en étaient là, et sans doute Buckingbam allait dire, non pas tout ce qui était, mais tout ce qu'il savait, lorsqu'un valet de pied du roi parut à l'extrémité de la terrasse et s'avança vers le cabinet où était le roi avec miss Lucy Stewart.
Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied à terre il y avait quelques instants à peine.
— Le courrier de France ! le courrier de Madame ! s'écria Raoul reconnaissant la livrée de la duchesse.
L'homme et le courrier firent prévenir le roi, tandis que le duc et miss Graffton échangeaient un regard d'intelligence.
326 IB ViaOMTB DE BRAGELONNE.
MM GOUKBIER DB Mâllàtt.
uûaries 11 était en train de prouver *oa d*essayer de proa« Ter à miss Stewart qaUl ne s*occapait que d*elle ; en conséçaence^ il Ini promettait nn amour pareil à celui que son aïeul Henri lY avait eu pourOabrielle.
Malheureusement pour Charles H^ il était tombé sur un mauvais jour^ sur un jour où miss Stewart s'était mis en tête de le rendre jaloux.
Aussi, à cette promesse, au lieu de s'attendrir comme Tespérait Charles II, se mit-elle à éclata de rire.
— Oh! sire, sire, s'écria-t-elle tout en riant, si j'avais le malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-il facile de voir que.vous mentez.
— Écoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de Raphaël ; vous savez si j'y tiens; le monde me les envie. Vous savez encore cela : mon père les fit acheter par Yan Dyck. Yoùlez-vous que je les fasse porter aujourd'hui môme chez vous?
— Oh! non, répondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, sire, je suis trop à l'étroit pour loger de pareils hôtes.
— Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.
— Soyez moins généreux, sire, et aimez plus longtemps, voilà tout ce que je vous demande.
— Je vous aimerai toujours; n'est-ce pas assez ?
— Vous riez, sire.
— Voulez-vous donc que je pleure?
— Non; mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique.
— Merôi Dieu! ma belle, je l'ai été assez longtemps : qnatorze ans d'exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c'était une dette payée; et puis la mélancolie enlaidit.
— Non pas, voyez plutôt le jeune Français.
— Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me éamne ! elles en deviendront toutes folles les unes après les
LE TICOMTE DE BRAGEtONNE. 317
autres ; d'ailleurs^ lui^ il a raison d*6tre mélancolique.
— Et pourquoi cela?
— Ah bien ! il &ut que Je vous livre les secr^ d*État.
— Il le faut si je le veux^ puisque vous avez dit que vous étiez prêt à faire lout ce que je voudrais.
— Eh bien^ il s*ennuie de son pays, lai Êles-vous contente?
H s'ennuie?
— Oui, preuve quil est un niais.
-- Comment, un niais?
— Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d'aimer miss Mary Graffton, et il s* ennuie l
— Bon ! il paraît que, si vous n'étiez pas aimé de miss Lucy Slewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton ?
— Je ne dis pas cela : â*abord, vous savez bien que Mary Graffton ne m'aime pas; or, on ne se console d'un amour perdu que par un amour tro\tvé. Mais, encore une fois, ce n'est pas de moi qu'il 'est question, c'est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu'il laisse derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Paris, bien entendu.
— Mais il laisse donc quelqu'un, ce gentilhomme ?
— C'est-à-dire qu'on le laisse.
— Pauvre garçon ! Au fait, tant pis !
— Comment, tant pis ?
— Oui, pourquoi s'en va-t-il?
— Croyez-vous que ce soit de son gré qu'il s'en aille?
— Il est donc forcé ?
— Par ordre, ma chère Stewart, il a quitté Paris par ordre.
— Et par quel ordre?
— Devinez.
— Du roi? ^
— Juste.
— Ah! vous m'ouvrez les yeux.
— N'en dites rien, an moins.
— Vous savez bien que, pour la éRscrétion, je vaux un homme. Ainsi, le Toi le renvoie?
— Oui.
— Et, pendant son absence, il lui prend sa maîtresse.
— Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu dô remercier le roi, il se lamente!
— Horaercier le roi de ce qu'il lui enlève $a maîtresse? Ah çà! mais ce n'est pas galant le moins du monde^ pour les fem;L«s en général et pour les maltresses en particulier^ ce que vous dites là^ sire.
— Mais comprenez donc^ parbleu ! Si celle que le roi loi enlève était une miss Graffton ou une miss Stewart^ je serais de son avis, et je ne le trouverais même pas assez désespéré; mais c'est une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la fidélité! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour celle qui est pauvre, celle qui l'aime pour celle qui le trompe, a-t-on jamsùs vu cela?
— Croyez-vous que Mary ait sérieusement envie de plaire au vicomte, sire?
— Oui, je le crois.
— Eh bien, le vicomte s'habituera à l'Angleterre. Mary a bonne tête, et, quand elle veut, elle veut bien.
— Ma chère miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s'acclimate à notre pays : il n'y a pas longtemps, avant-hier encore, il m'est venu demander la permission de le quitter.
— Et vous la lui avez refusée?
— Je le crois bien I le roi mon frère a trop à cœur qu'il soit absent, et, quant à moi, j'y mets de l'amour-propre : il ne sera pas dit que j'aurai tendu à ce youngman le plus noble et le plus doux appât de l'Angleterre...
— Vous êtes galant, sire, dit miss Stewart avec une char mante moue.
— Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-là esi un appât royal, et, puisque je m'y suis pris, un autre, j'espère, ne s'y prendra point; je dis donc, enfin, que je n'aurai pas fait inutilement les doux yeux à ce jeune homme; il restera chez nous, il se mariera chez nous, ou. Dieu me damne!..
— El j'espère bien qu'une fois marié, au lieu d'en vouloir à Votre Majesté, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde s'empresse à lui plahre, jusqu'à M. de Ruckingham, qui, chose incroyable, s'efface devant lui.
— Et jusou'à miss Stewart, qui l'appelle un charmant cavalier.
— Écoutez, ftire, vous m'avez assez vanté miss Graffton, passez-moi à mon tour un peu de Rragelonne. Mais, à propos, sire, vous êtes depuis quelque temps d'une bonté
qui me surprend; vous songez aux absents^ vous pardonnez les offenses, vous êtes presque parfait. D'où vient ?.. Charles 11 se mit à rire.
— C'est parce que vous vous laissez aimer^ di^il•
— Oh! il doii y avoir une autre raison.
— Dame! j'oblige mon frère Louis XIV.
— Donnes5-m'en une autre encore.
—Eh bien» le vrai motif, c'est que Buckingham m'a recommandé ce jeune homme, et m'a dit : «.Sire, je commence par renoncer, en faveur du vicomte de Bragelonne, à miss Graffton; faites comme moi. n
— Oh! c'est un digne gentilhomme> en vérité, que le duc.
— Allons, bien ; échauffez-vous maintenant la tête pour Buckingham. Il paraît que vous voulez me faire danmer aujourd'hui.
£n ce moment, on gratta à la porte.
— Qui se permet de nous déranger ? s*écria Charles avec impatience.
— En vérité, sire, dit Stewart, voilà un qui se permet de la plus suprême fatuité, et, pour vous en punir...
Elle alla elle-même ouvrir la porte.
— Ah! c'est un messager de France, dit miss Stewart.
— Un messager de France ! s'écria Charles; de ma sœur^ peut-être?
— Oui, sire, dit l'huissier, et messager extraordinaire.
— Entrez, entrez, dit Charles.
Le courrier entra.
— Vous avez une lettre de madame la duchesse d'Orléans ? demanda le roi.
— Oui, sire, répondit le courrier, et tellement pressée, que j'ai mis vingt-six heures seulement pour l'apporter à Voire Majesté, et encore ai-je perdu trois quarts d'heure à Calais.
— On reconnaîtra ce zèle, dit le roi.
Et il ouvrit la lettre.
Puis, se prenant à rire aux éclats :
— En vérité, s'écria-t-il, je n'y comprends plus rien. Et il relut la lettre une seconde fois.
Miss Stewart affectait un maintien plein de réserve, et contenait son ardente curiosité.
— Francis^ dit le roi à son valet^ que l'on fasse rafiraîchir
et coucher ce brave garçon, et qoe^ demain, en se rér^r lant^ il trouve à sor chevet un petit sac de cinquante loui»
— Sire !
— Va, mon ami, va! Ma so&ur avait bien raison de le re« commander la diligence ; c'est pressé.
Et il se remit à rire plos fort que jamais. Le messager, le valet de chambre et miss Siewart elle* même ne savaient quelk contenance garder.
— Ah ! fit le roi en se renversant sur son fiaufteuil;, et quand je pense que tu as crevé... combien de chevaux?
— Deux.
— lieux chevaux pour app<»rter ceue nouveMe ! C'est bien; va, mon ami, va.
Le courrier sortil avec le valet de chiad}re. Charles II alla à la fenêtre qu'il ouvrit, et, se pendmnt au dehors :
— Duc,*cria*t-il, due de Buekingham, mon cher Bucklngham, venez.
Le duc se hâla d'accourir; mais, arrivé au seuil de la porte, et apercevant miss Stewart, il hésita à entrer.
— Viens donc, et ferme la porte, duc.
Le duc obéit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s'appi^odia en souri^mt
— Eh bien, mon cher duc, où en es-tu avec ton Françaisf
— Mais j'en suis, de son côté, aa plus pur désespoir, sire.
— Et pourquoi ?
— Parce que cette adorable miss Grafflon veut l'épouser, etecpi'il ne veut pas.
-— Mais ce Français n'est donc qu'un Béotfen! s'écria miss St)ewert ; qu'il dise am, ou qu'il dise non, et que cela finisse.
— Mais, dit ^vement Ruckiagham, vous savez, ou vous devez savoir , Madame, que M. de Bragelonne ^ôme ailleurs.
— Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de plus simple; qu'il dise non.
— Oh ! c'est que je lui ai prouvé qu'il avait tort de ne pas dhreouil
— Tu lui as donc avoué que sa La Valliére le trompât?
— Ma foi ! oui, tout net
— Etqu'a-t-ilfait?
--< Il a fait un bond comme pourfrandiir le détroit.
LE VICOMTE DE BRAGELONNE. 3at
— Enfin^ dit miss Stewart^ il a fait qaelcpie chose : c'est» ma foi ! bien heureux.
*- Mais^ continua Buckingham^ je l'ai arrêté : je l'ai mis aux )}rises avec miss Mary^ et j'espère bien que maintenant il ne partira points comme il en avait manifesté l'intention.
— 11 manifestait l'intention de partir t s'écria le roi.
— Un instant, j'ai douté qu'aucune puissance humaine fftt capable de l'arrêter ; mais les yeux de nûss Mary sont braqués sur lui : il restera.
— Eh bien^ yoilà ce qui te trompe^ Buckingham^ dit le roi en éclatant de rire; ce malheureux est prédestiné.
— Prédestiné à quoi î
—A être trompé^ ce qak n'est rien ; mais à le voir^ ce qui est beaucoup.
— A distaice, et» avec l'aide de miss Gra£fton^ le coup sera paré.
— Elh bien, pas du tout; il n'y aura ni distance, ni aide de miss Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure
Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.
— Mais, sire. Votre Majesté sait bien que c'est impossible, dit le due.
— Cest-àrdire, mon cher Biuddngham, qu'il est mipossible maintenant que le contraire arrive.
— Sire, figures-voQS que ce jeime homme est un lion. —Je le veux bien, Villiers.
— Et que sa colère est terrible.
—Je ne dis pa» non, cher ami.
— S'il voit son malheur de près, tant pis pour l'auteur de ^n malheur.
— Soit; mais que veux-tu que j'y fasse?
— Fût-ce le roi,, s'éoria Buckingham, je ne répondrais pas de hû !
•— Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez hii à Blois. Il a M. d'Artagnan. Peste ! voilà un gardien I Je m'accommoderais, vois4u, de vingt colères comme celles de ton Bragelonne, si j'avais quâ^e gardiens comme M. d'Artagnan.
— Obî mais que Votre Majesté, qœ est si bonne, réflé- 'sse, dit Buckingham.
— Tiens, dit Charles II en présentant la lettre an doc, lis, et réponds toi-même. A ma place, que ferais-tu?
Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en tremblant d'émotion :
« Pour vous, pour moi, pour l'honneur et le salut de tous, renvoyez immédiatement en France M. de Bragelonne.
« Votre sœur dévouée,
« Herriettb. »
— Qu'en dis-tu, Villiers ?
— Ma foi ! sire, je n'en dis rien, répondit le duc stupéfait.
— Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me conseillerais de ne pas obéir à ma sœur quand elle me parle avec cette insistance ?
— Oh! non, non, sire, et cependant...
— Tu n'as pas lu le post-scriptum, Villiers; il est sous le pli, et m'avait échappé d'abord à moi-même : lis.
Le duc leva, en effet, un ph qui cachait cette hgne :
a Mille souvenirs à ceux qui m'aiment. »
Le front pâlissant du duc s'abaissa vers la terre; la feuille trembla dans ses doigts, comme si le papier se fût changé en un plomb épais.
Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait muet :
— Qu'il suive donc sa destinée, comme nous la nôtre, continua le roi ; chacun souffre sa passion en ce monde : j'ai eu la mienne, j'ai eu celle des miens, j'ai porté double croix. Au diable les soucis, maintenant ! Va, Villiers, va me quérir ce gentilhomme.
Le duc ouvrit la porte treillissée du cabinet, et, montrant au roi Raoul et Mary qui marchaient à côté l'un de l'autre :
^ Oh! sire, dit-il, quelle cruauté pour cette pauvre miss Graffton !
— Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronçant ses sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici ? Boni voilà miss Stewart qui s'essuie les yeux, à présent. Maudit Français, va!
Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton, il l'amena devant le cabinet du roi.
— Monsieur de Bragelonne^ dit Charles II, ne me demandies-YOus pas^ avant-hier, la permission de retourner à Paris?
— Oui, sire, répondit Raoul, que ce début étourdit tout d^abord.
— Eh bien, mon cher vicomte, j'avais refusé^ je crois?
— Oui, sire.
— Et vous m'en avez voulu?
— Non, sire; car Votre Majesté refusait, certainement, pour d'excellents motifs; Votre Majesté est trop sage et trop bonne pour ne pas bien faire tout ce qu'elle fait.
— Je vous alléguai, je crois, cette raison, que le roi de France ne vous avait pas rappelé ?
— Oui, sire, vous m'avez, en effet, répondu cela.
— Eh bien, j'ai réfléchi, monsieur de Bragelonne ; si le roi, en effet, ne vous a pas fixé le retour, il m'a recommandé de vous rendre agréable le séjour de l'Angleterre; or, puisque vous me demandiez à partir, c'est que le séjour de l'Angleterre ne vous était pas agréable ?
— Je n'ai pas dit cela, sire.
— Non; mais votre demande signifiaitau moins, dit le roi, qu'on autre séjour vous serait plus agréable que celui-ci.
En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle de laquelle miss Graffton était appuyée pâle et défaite.
Son autre bras était posé sur le bras de Buckingham.
— Vous ne répondez pas, poursuivit Charles; le proverbe français est positif :<i Qui ne dit mot consent. y> Eh bien , monsieur de Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire ; vous pouvez, quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.
— Sire!... s'écria Raoul.
— Oh! murmura Mary enétreignant le bras de Buckingham.
— Vous pouvez être ce soir à Douvres, continua le roi; h marée monte à deux heures du matin.
Raoul, stupéfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu entre le remerciement et l'excuse.
— Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous souhaite toutes sortes de prospérités, dit le roi en se levant; vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce diamant, que je destinais à une corbeille de noces.
BZ4 LE YIGOMTE 0E BRAGELONNE.
Miss Graffton semblait près de déCââlir.
Raoul reçut le diamant; en le recevant» il sentait sts genoux trembler.
Il adressa quelques compliments au roi, quelques con^limemts à miss Stewarl» et ch^rciia Rudûngtûum pcHir lui dire ddieu.
Le roi profita de ce moment pour disfiantoe.
Raoul troa¥a le doc occupe à relever le courage de miss Gfaffton.
^ Dites-lui de rester^ Ibdenioiseliey je vous en sui^lie> nmrmuraii Bncldngbam.
— Je lui dis de partir, répondit nûss Graffton en se ranimant; je ne suis pas de ces femmes qui ont plus d*oigueil que de cœur; si on Taime en France, 4u'il retourne en Êrance, et qu'il me bénisse, moi qjaà loi aurai conseille d'aller trouver son bonheur. Si, au contraire, on ne Taime plus, qu'il revienne, je Taimerai encore, et son infortune ne Taura point amoindri à mes yeux. li y a dans les anooes de mamaison ce que Dieu a gravé dans mon cœur:
MabenU parùm, êgenH amcta.
« Aux ricbes pen, anx pauivrestout »
*- Je doute, ami, dit Buckingbam, que vons trouviez Utbas réquivaieni de ce q«e vous laissez ici.
— Je crois ou du moins j'espère, dit Raoul d'un air son* bre, que ce que j'aise esl ^^e de moi; nnîsy s'il est vrai que j'ai un indigne amour, coamie vous aivtt essayé de me le (aire enleodre, monâenr le doc, je rarradierai de mon cœur, dussé-je amoher mon cœur avec l'amoar.
Usuy Graffton levu les yeux sur lui avec une «sppessMin d'indéfinissable pitié.
Raoul sourit tristement.
-** Madamoisdl^ dil^ le diaonnt que le roi me donne était destiné à vous, laissez-moi vous l'ofifrir; si je me marie en Franee^ vous me le renverrez; si je ne me marie pas» gardez-le.
Et, saluant» il s'éloigna.
— Que veut-il dire? pensa Buddngfaam, tan^ que Raoul serrait respecineasement la main ghu^ àe miss Maiy.
Miss Mary cen^t le regard qi» Buddng^am fixmt sur ^e» •— Si c'était une bague de &tnçailles> dit-dle» je ne l'ai Muterais point»
— Yaos lui offrez cependant de revenir à vous.
«—Oh! duc, s'écria la jeune fille avec des sanglots^ \mê toonme comme moi n'est jamais prise pour consolation par un liomBie oumne Im.
— Ali.rs^ vous p6B9«z qu'il ne reviendra pas?
— Jamais^ dit miss Graffton d'nne voix étranglée.
—Eh bien^ je vons^ êàA, mai, qa*il trouvesa là-bas son ben* hear détroit, sa fianoée perdue... son hcmaiear même emtamé... Que lui restera-t-il donc qui vaille votre amour? Oh ! iites^ Mary, vom qû vous eonnaisses vous-même !
Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Bucking^ ham, et, tandis que BacniI fuyait dans f ailée de tiUeuls avec utte rapidité vertigneuse, eUe dianta d'une voîi; mourante ces vers de Roméo et Juliette :
11 faut partir et mire.
Ou rester et moiirtr.
Lorsqu'elle acheva le dernier mot, Raoul avait dî^iMum.
Miss Graffton r^Mca che£ elle, plus pâle et plus sileneiMse qu'une ombre.
Bttddngbam profita du courrier qui était vemi apporter la lettre au roi pour éerire à Madame et au comte de Gmche.
Le roi avait parlé juste. A deux heures du matin, la marée était haQt§^ et Raoul s'embarqjuak pour la Frauce.
sâint-aighah suit le conseu. de malicorme.
Le. roi surveillait ce portrait de La Val^re avec un soin qui venait autant du déisir de la voir ressemblante que du âessein de faire dwrer ce portraH longtemps.
Il ftàllait le voir suivant le [Nuceau, attendre raehèvement â\n plan ou le résultat d'une teinte, et conseiller au peintre diverses moMeaUions auxqi]^les celui-ci consentait avec une ésciftté respeetueuse.
Pais> quand le peintre^ suivant le conseil de Malicome^ avait un peu tardé, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait voir, et personne ne les voyait, ce5> silences pleins d'expression, qui unissaient dans un soupir deux âmes fort disposées à se comprendre et fort désireuses du calme et de la méditation.
Alors les minutes s'écoulaient comme par magie, le roi se rapprochait de sa maîtresse et venait la brûler du feu de son regard, du contact de son haleine.
Un bruit se faisait-il entendre dans l'antichambre, le pemtre arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s'excusant, le roi se mettait à parler, La Vàllièrc à lui répondre précipitamment, et leurs yeux disaient à Saint-Aignan que, pendant son absence, ils avaient vécu un siècle.
En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su donner au roi l'appétit dans l'abondance et le désir dans la certitude de la possession.
Ce que La Vallière redoutait n'arriva pas.
Nul ne devina que, dans la journée, elle sortait deux ou trois heures de chez elle. Elle feignait une santé irrégulière. Ceux qui se présentaient chez elle frappaient avant d'entrer. Malicorne, l'homme des inventions ingénieuses, avait imaginé un mécanisme acoustique par lequel La Vallière, dans l'appartement de Saint-Aignan, était prévenue des visites que l'on venait faire dans la chambre qu'elle habitait ordinairement.
Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes, elle rentrait chez elle, déroutant par une apparition tardive peutêtre, mais qui combattait victorieusement néanmoins tous les soupçons des sceptiques les plus acharnés.
Malicorne avait demandé à Saint-Aignan des nouvelles du lendemain. Saint-Aignan avait été forcé d'avouer que ce quart d'heure de liberté donnait au roi une humeur des plus joyeuses.
— Il faudra doubler la dose, répliqua Malicorne, mais insensiblement; attendez bien qu'on le désire.
On le désira si bien, qu'un soir, le quatrième jour, au moment où le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignant fClt rentré, Saint-Aignan entra et vit sur le visage de La Vallière une ombre de contrariété qu'elle n'avait pu dissimuler. Le roi fut moins secret, il témoigna son dépil par un monve-
ment d*épaules très-significatif. La Vallière rougit, alors.
— Bon! s*écria Saint-Aignan dans sa pensée, M. Malicorne sera «snchanté ce soir.
En effet, Malicorne fat enchanté le soir.
— Il est bien évident, dit-il au comte, que mademoiselle de La Vallière espérait que vous tarderiez au mcf.ns de dix minutes.
— Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.
— Vous seriez un mauvais serviteur du roi, répliqua celuici, si vous refusiez cette demi-heure de satisfaction à Sa Majesté.
— Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.
— Je m*en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre conseil des visages et des circonstances; ce sont mes opérations de magie, à moi, et, quand les sorciers prennent avec Tastrolabe la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi, je me contente de regarder si les yeux sont cerclés de noir, ou si la bouche décrit Tare convexe ou Tare concave.
— Observez donc !
— N*ayez pas peur.
Et le rusé Malicorne eut tout le loisir d'observer.
Car, le soir même, le roi alla chez Madame avec les reines» et fit une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La Vallière avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit à Montalais, le soir :
— A demain!
Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la séance à deux jours.
Saint-Aignan n'était pas chez lui, quand La Vallière, déjà familiarisée avec l'étage inférieur, leva le parquet et descendit.
Le roi, comme d'habitude, l'attendait sur l'escalier, et tenait un bouquet à la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.
La Vallière, toute émne, regarda autour d'elle, et, ne voyant que le roi, ne se plaignit pas.
11$ s'assirent.
Loofs, couché près des coussins sur lesquels elle reposait, et la tète inclinée sur les genoux de sa maîtresse, placé là comme dans un asile d'où l'on ne pouvait le bannir» la regar-
ùaÀi, eXy coflmie si le moment fût veau où rien ne poavaâ plus s*inten>o$er entre ces deux âmes, elle, de son côté, se mit à le dévorer du regard. *
Alors, de ses yeux si diHix, si purs, se engageait une flamme toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le cœur de son royal amant pour le réch^iffer ^'ahord et le dévorer ensuite.
Embrasé par le c<mtact des genoux troublants, frémissant de bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le roi s'engourdissait dans cette félidté, et s'attendait toujours à voir entrer le peintre ou de Saint-AîgnaiL
Dans cette prévi»on doulourei^e, il s'efl6rçait parfois de foir la séduction qui s'infiltrait dsms ses veines, il appelait le sommeil du cœur et des sens, il repoussait la réalité toute prête, pour eomrir après Tombre.
Mais la porte ne s'ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le peintre ; mais les tapisseries ne friâsonn^nlméme point Un silence de mystère ^ de volo^ engourdit jusqu'smx oiseaux dans leur cage d^/ée.
Le roi, vaincu, retou!:na sa tête et colla sa bomdie brûlante dans les deux mains réunies de La VaUière; elle po^ la raison^ et serra^snr les lôvneftde s^q amantes deux mains convttlsives.
Louis se roulaehanc^^^àgeaeux^et^conHBeLaVallièflPe n'avait pas déra&igé s» tête, le iront du roi se trouva au niveau des lèvres de la jeune femme, qui^daiis son extase^ effleura d'un furtif et mourant b^dser les cheveux psurlomés qui teit caressaient les joues.
Le roi la suait d^s ses bratâ> et^ sans qu'elle résistât^ils échangèrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change Fasiour en un délm.
Ni le pàntre ni de Saint-Aignan ne rentrèr^t ce jomr-4à.
Une sorte d'ivresse pesante et douce, qui rafraîclât les wm& et laisse circukir comme un lent poison le sommeil dans les veines^ ce sommeil im^palpable, lanpiissant comme la lée heureuse, tonhây pareille à un nuage, eiUre la vie passée et la vie à venir des deux amante.
Au sein de ce sommeil plein de rêves, un bruit continu à l'étage supérieur inquiéta.d!abord La Vsdlière, mais sans la lévedler isol i îsài.
Cepaidant^ eomsie ee bnât oontiausuV eomm Use iûsail
LE VICOMTE Dk BRAGELONNE. 33»
comprendre^ comme il rappelait la réalité à la pauvre jeune f^ame lyre de Tillusion^ elle se releva tout effarée^ belle de son lésordre, en disant :
— . Quelqu'un m'attend là-haut. Louis ! Louis» n'entendezvo^Qspas?
— Ehl n'ôtes-vous pas celle qil& j'attends, dit le roi avec tendresse, que les autres désormais vous attendent
Mais elle, secouant doueement la tête :
— • Bonheur caehé!.. dit-elle avee deux grosses larmes^ pouvoir caché... Mon orgueil ^doit se taire c^mme mon ccBvnr.
Le bruit recommença.
— J'jentends la voix ^ M ontalais» dit-elle. El elle monta {Hrémpitamment l'escalier»
Le roi montait avec elle, ne pouvant se décider à la quitter et couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.
— Ouây oui, répéta l^a Vàlliére, la mmtié du corps déjà passé à travers la trappe,, oui, la voix de Montalais qui appefle; il font qu'il sok arrivé quelque chose d'important.
— Allez donc, cher an^Mir, dit le roi, et revenez vite.
— Oh ! pas aujourd'hui. Adieu! adieu!
Et eUe s'abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis s'échappa.
Montalais attendait en effet, tout agitée, toute pâle.
— Vite, vite, dit-elle, il monte.
— Qui cela? qui est-ce qui monte?
— Lui ! Je l'avais bien prévu.
— Mais qui donc, lui? Tu me fais mourir!
— Raoul, murmura Montalais.
— Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers d^rés du grand esoaBer.
La Vàlliére poussa un cri terrible et sa renversa en arrîère.
— Me voici, ma void, dÈèfre Louise, dit Raoul en accoiirank Oh ! je savais hioà, moi> qua vous m'aimiez toujours.
La Vàlliére fit un gesie d'efifroi, im auti'e geste de malééiotioii; elle s'efk)rQa de parier et ne put articuler qu'une ieuleiHurole.
— Non! nom! éi^-^e.
Et elle tomba dans les taras de Mfwmaii oinmrmuraat:
— Ne m'approchez pas !
MonUfais fit signe à Raoul^ qui^ pétrifié sur le seuil^ ne chercha pas môme à faire un pas de plus dans la chambre.
Puis, jetant les yeux du côté du paravent :
-— Oh! dit-elle^ Timprudente! la trappe n'est pas même fermée!
Et elle s'avança vers l'angle de la chambre pour refermer d'abord le paravent, et puis, derrière le paravent, la trappe.
Mais de cette trappe s'élança le roi, qui avait entendu le cri de La VaUière et qui venait à son secours.
Il s'agenouilla devant elle en accablant de questions Monlalais, qui commençait à perdre la tête.
Mais, au moment où le roi tombait à genoux, on entendu un cri de douleur sur le carré et le bruit d'un pas dans le COTridor. Le roi voulut courir pour voir qui avait poussé ce cri, pour reconnaître qui faisait ce bruit de pas.
Montalais chercha à le retenir, mais ce fut vainement.
Le roi, quittant La Vallière, alla vers la porte; mais Raoul était déjà loin, de sorte que le roi ne vit qu'une espèce d'ombre tournant l'angle du corridor.