ACTE IL SCÈNE IL
M. Du. Je le vois. Geo. Je bénis mon sort à chaque
instant. 460
Car, si je suis joyeux, j*aî bien sujet de l'être : D'abord, j'ai le bonheur de servir un bon maître, Un cher parrain ; ensuite à l'emploi de portier J'ai, comme de raison, joint un petit métier : Une loge ne peut occuper seule un homme.
Et puis, écoutez donc, cela double la somme.
Je fais tout doucement ma petite maison.
Et j'amasse en été pour Tarrière-saison.
M, Du, C'est bien fait D'être heureux ce Georges fait
envie !
Geo, Ajoutez à cela le charme de la vie, 470
Une femme : la mienne est un petit trésor ; Elle a trente ans ; je crois qu'elle embellit encor. Point d'humeur; elle est gaie, elle est bonne, elle est franche; Elle aime son cher George. Oh ! j'ai bien ma revanche ! Dame, c'est qu'elle a soin du përe, des enfants !... Aussi, sans nous vanter, les marmots sont charmants. Sans cesse autour de moi l'pn passe, l'on repasse ; C'est un mot, im coup d'œil ; et cela me délasse. M, Du. Mais cela te dérange. Geo. Un peu; mais le
plaisir!...
Il faut bien se donner un moment de loisir : 480
Cela n'empêche pas que la besogne n'aille ; Car moi, tout en riant, en causant, je travaille. {H indique
par son geste le métier de tailleur,) Mais quand le soir, bien tard, les travaux sont finis. Et qu'autour de la table on est tous réunis, (Car la petite bande à présent soupe à table), Si vous saviez, monsieur, quel plaisir délectable ! Je me dis quelquefois : " Je ne suis qu'un portier :
" Mais souvent dans la loge on rit plus qu'au premier." M, Du, Chacun est dans ce monde heureux à sa manière. Geo, Ah ! la nôtre est la vraie, et vous ne Têtes guère, 490 Heureux ! C'est votre faute aussi ; car, entre nous, Pourquoi rester garçon ? Il ne tenait qu'à vous. Dans votre état, avec une grosse fortune, De trouver une femme, et dix mille pour une. M, Du, Que veux-tu?... j'ai toujours aimé le célibat Geo, Célibat, dites-vous ? C'e^t donc là votre état? Triste état, si par là, comme je le soupçonne. On entend n'aimer rien, ne tenir à personne ! Vive le mariage ! Il faut se marier,
Riche ou non : et, tenez, je m'en vais parier 500
Que si quelqu'un offrait au plus pauvre des hommes Un hôtel, un carrosse, avec de grosses sommes, Pour qu'il vécût garçon, il dirait : ** Grand merci ** Plutôt que d'être riche, et que de l'être ainsi, " J'aime cent fois mieux vivre au fond de la campagne, " Pauvre, grattant la terre auprès d'une compagne." M, Du» Assez. Geo. Ce que j'en dis, c'est par pure amitié; C'est que vraiment, monsieur, vous me faites pitié. Af. Du. Pitié, dis-tu ? Geo. Pardon, c'est qu'il est incroyable Que moi, qui près de vous ne suis qu'un pauvre diable, 510 Sois plus heureux pourtant : c'est un chagrin que j'ai. M. Du. De ta compassion je te suis obligé :
Mais changeons de sujet {Il se lève.) Geo. Très-volontiers.
Encore Si pour charmer, monsieur, l'ennui qui vous dévore, Vous aviez près de vous quelque proche parent ! M Du, Oui! tu vois mon neveu!... Gèo. Mais cela me surprend ;