ACTE III. SCÈNE IV
Une grâce, un sourire; enfin je ne sais quoi...
Qui me plaît, «l'attendrit M. Du. Il me touche aussi, moi.
Qui ne les aimerait? Cela n*est pas possible.
Mme Év. Je me dis quelquefois: "Monsieur est bon, sensible.
" S'il a tant d'amitié pour les enfants d'autrui,
" Qu'il aurait donc d'amour pour des enfants à lui !"
M. Du, (i demi-^uûix) Hélas ! Mme Év. Cette petite est le portrait du père.
M. Du. Oui, vraiment I Et Julien, il ressemble à sa mère !...
Mme Év. À s'y tromper. Ces gens sont-ils assez heureux
De voir ainsi courir et sauter autour d'eux 920
Leurs portraits, en un mot, comme d'autres eux-mêmes ?
M. Du. Yy pensais : ce doit être une douceur extrême.
Mme Év. Je ressemblais aussi beaucoup, je m'en souvien,
A mon père... digne homme ! il était assez bien...
Au surplus, chacun a ses embarras, ses peines...
Moi qui vous parle, eh bien 1 j'ai moi-même les miennes.
M. Du. Qui ? vous, madame Evrard? Mme Év. Sans doute. M. Du. À quel propos ?
Mme Év. Ambroise me tourmente: il désire, en deux mots,
Qu'avant peu, que demain, je devienne sa femme.
M. Du. Ambroise, dites-vous ?...(/tf faisant asseoir à côté de lui) Répétez donc, madame. 930
Mme Év. Je dis qu' Ambroise m'aime et me veut épouser :
Depuis plus de deux ans je sais le refuser.
J'élude chaque jour une nouvelle instance.
Croyant que mes délais lasseront sa constance :
Non ; loin de s'attiédir, son ardeur va croissant.
Mais aujourd'hui surtout il devient plus pressant ;
Il insiste, et vraiment je ne sais plus que faire :
Je viens vous demander conseil sur cette affaire.
M, Du. £h mais ! je ne sais trop quel conseil vous donner !...
Car enfin ce parti n'est pas à dédaigner : 940
Ambroise est, après tout, un parfait honnête homme,
Homme d'honneur, de sens, excellent économe.
Mme Év, Oui, vous avez raison ; et pour la probité,
Ambroise, assurément, sera toujours cité;
Mais il parle d*hymen, la chose est sérieuse.
Je crains, je l'avouerai, de n'être pas heureuse.
M. Du. Et pourquoi? Mme Év. Je ne sais... Tenez, c'est qu'entre nous.
On peut être honnête homme et fort mauvais époux.
Ambroise est quelquefois d'une rudesse extrême,
Vous le savez : souvent il vous parle à vous-même 950
D'un ton... M. Du, Un peu dur, oui; mais vous l'adoucirez :
Vous avez pour cela des moyens assurés.
Mme Év. Vous devez voir pour vous jusqu'oïl va ma tendresse.
Comme au moindre signal je vole, je m'empresse;
Comitie je mets au rang des plaisirs les plus doux
Celui de vous servir, d'avoir bien soin de'vous.
Ce n'est point l'intérêt, le devoir qui me mène,
C'est l'amitié, le cœur; cela se voit sans peine...
Enfin, sur le motif qui me faisait agir
On s'est mépris... au point de me faire rougir. 960
Oui, monsieur, pour jamais, s'il faut que je le dise,
La médisance ici peut m'avoir compromise :
Je ne suis pas encor d'âge à la désarmer.
On me soupçonne enfin... M. Du. De quoi? Mme Év. De vous aimer.