‹ Le vieux cordelier (volume 3)Chapitre 1 sur 12 · Le vieux cordelier · texte numérisé non relu

Le vieux cordelier

Dès que ceux qui gouvernent seront haïs , leurs concurrent ne tarderont pas à être admirés. (Machiavel.)

O PlT T ! je rends hommage à ton génie ! Quels nouveaux débarqués de France en Angleterre t’ont donné de si bons conseils, et des moyens si sûrs de perdre ma patrie ? Tu as vu que tu échouerois éternellement contre elle, si tu ne t’attachois à perdre , dans l’opinion publique , ceux qui , depuis cinq ans , ont déjoué tous tes projets. Tu as compris que ce sont ceux qui t’ont toujours vaincu qu’il falloit

N°. ier. A

ton cœur , est celle que t’ont donnée tous les vieux Cordeliers , ces glorieux confesseurs de la liberté, décrétés par le châtelet et par le tribunal du sixième arrondissement , et fusilles au Champ de Mars. Dans tous les autres dangers dont tu z?. délivré la ■ République , tu avois des compagnons de gloire ^ hier , tu l’as sauvée seul.

Le Nocher , dans son art , s'instruit pendant l’orage.

Je me suis instruit hier ; j’ai yu le nombre de nos ennemis 5 leur multitude m’arrache de l’hotei des invalides , et me ramène au combat. Il faut écrire ; il faut quitter le crayon lent de l’histoire de la révolution, que je traçais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide et haletante du journaliste , et suivre , à bride abattue , le torrent révolutionnaire. Député consultant , que personne ne consultait plus depuis le 3 juin , je sors de mon cabinet et de ma chaise à bras , où. j’ai eu tout le loisir de suivre , par le menu , le nouveau système de nos ennemis , dont Robespierre ne vous a présenté que les masses , et que ses occupations au comité de salut public ne lui ont pas permis d’embrasser , comme moiP dans son entier.

sens de nouveau ce que je disois, il y a un an, combien j’ai eu tort de quitter la plume périodique , et de laisser le temps à l’intrigue de frelater l’opinion des départemens , et de corrompre cette mer immense par une foule de journaux, comme par autant de fleuves qui y portaient sans cesse des eaux empoisonnées. Nous n'avons plus de journal qui dise la vérité , du moins toute la vérité. Je rentre dans l’a * rêne avec toute la franchise et le courage qu’on me connoit.

Nous nous moquions , il y a un an, avec grande raison , de la prétendue liberté des Anglais , qui n’ont pas la liberté indéfinie de la presse ; et cependant quel homme de bonne foi osera comparer aujourd’hui la France à l’Angleterre , pour la liberté de la presse? Voyez avec quelle hardiesse le Morning Chronicle attaque Pitt et les opérations de la guerre 1 Quel estle journaliste, en France, qui osât relever les bévues de nos comités , et des géné-. raux, et des jacobins, et des ministres, et de îa commune, comme l’opposition relève celle du ministère britannique ? Et moi Français , moi Camille Desmoulins , je ne serois pas aussi libre qu un journaliste anglais ! Je m’indigne à cette idée. Qu’on ne dise pas que nous sommes en

révolution , et qu’il faut suspendre la liberté de fapresse pendant la révolution. Est-ce que l’Angleterre ; est-ce que toute l’Europe n’est pas aussi en état de révolution ? Les principes de fa liberté de la presse sont-ils moins sacrés à Paris qu’à Londres , où Pitt doit avoir une si grande peur de la lumière ? Je l’ai dit, il y a cinq ans ; ce sont les fripons qui craignent les réverbères. Est-ce que , lorsque d’une part , la servitude et la vénalité tiendra la plume, et de l’autre la liberté et la vertu , il peut y avoir le moindre danger que le peuple , juge , dans ce combat , puisse passer du côté de l’esclavage ? Quelle injure ce seroit faire à la raison humaine * que de l’appréhender ! Est-ce que la raison peut craindre le duel de la sottise ? Je le répète , il n’y a quejles contre-révolutionnaires; il n’y a que les traîtres; il n’y a que Pitt qui puisse avoir intérêt a défendre , en France, la liberté même indéfinie de la presse ; et la liberté , la vérité , ne peut jamais craindre Fécritoire de la servitude et du mensonge.

Je sais que , dans le maniement des grandes affaires , il est permis de s’écarter des règles austères de la morale : cela est triste , mais inévitable. Les besoins de l’Etat et la perversité du cœur humain rendent une telle conduite nécessaire , et ont fait de sa nécessité la première:

maxime de la politique. Si un homme en place s’avisoit de dire tout ce qu'il pense, tout ce qu'il sait, il exposeroit son pays à une perte certaine Que les bons citoyens he craignent donc point îes écarts et l'intempérance de ma plume. J'ai la main pleine de vérités , et je me garderai bien de l'ouvrir en entier ; mais j’en laisserai échapper assez pour sauver la France et la République* une et indivisible.

Mes collègues ont tous été si occupés et emportés par le tourbillon des affaires , les uns dans des comités, les autres dans des missions, que le temps leur a manqué pour lire ; je dirai presque pour méditer. Moi qui n’ai été d’aucune mission , d’aucun comité où l’on eût quelque chose à faire ; qui , au milieu de cette surcharge de travaux de tous mes collègues montagnards, pour l'affermissement de la République , ai composé , presque à moi seul ( qu’ils me passent l’expression ) , leur comité de lecteurs et de penseurs , me sera-t-il permis, au bout d'un an , de leur présenter le rapport de ce comité , de leur offrir les leçons de l'histoire , le seul maître , quoiqu'on en dise , de Fart de gouverner , et de leur donner les conseils que leur donneroient Tacite et Machiavel»

les1 plus grands politiques qui aient jamais existé ?

Ce Journal paroîtra deux fois par décade. Chaque numéro aura plus ou moins de pages , selon l’abondance des matières, et l’indulgence de mes frères de la Convention et des Jacobins, pour les hardiesses de ma plume babillarde 3 et son indépendance républicaine.

On s'abonne che ç DE S E N N E , Imprimeur-Libraire , au Jardin de V Egalité y Nos . / ttx y pour le prix qu’il demandera ; car c’est pour la première fois qu’un Auteur prie son Libraire de garder pour lui le bénéfice: mais c’est aujourd’hui que Lafontaine auroit raison de

aire :

Gu cherche les trésors , et moi je les évite

Kate du Libraire . Le prix de rabonnement est

cîe 5 Hv. pour trois mois , franc déport , pour Paris et les Départemens.

De rimp. de Desenne, rue des Moulins, butte St.-Roch,n9. 2 3.

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