‹ Le vieux cordelier (volume 3)Chapitre 12 sur 12 · CAMILLE DESMOULINS · texte numérisé non relu

CAMILLE DESMOULINS

Datée de la Prison du Luxembourg (i).

Duodi , Germinal , 5 heures du matin.

L E sommeil bienfaisant a susoendu mes maux s

on est libre , quand on dort ; on n5a point îe sentiment de sa captivité : le ciel a eu pitié de moi. Il n’y a qu'un moment 5 je te voyoîs en songe 3

(i) Elle ne Fut point envoyée du Luxembourg; Camille ayant été tranféré à la Conciergerie , la remit au citoyen Groslé Bèauregard, alors détenu dans cette prison , que Camille connoissoit pour s’être trouvé à dîner avec lui, chez le citoyen Paré, ministre de l’intérieur. La femme de Camille ayant été sacrifiée , Beauregard, échappé du tribunal révolutionnaire , remit cette lettre au citoyen Paré, qui en est possesseur.

je vous embrassois tour à tour, toi, Horace et Duroupe , qui étoit à la maison ; mais notre petit avait perdu un œil , par une humeur qui Yenoit de se jeter dessus ; et la douleur de cet accident m’a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot ; il faisoit un peu de jour, ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te parler et t’écrire. Mais- ouvraht mes fenêtres , la pensée de ma solitude , les affreux barreaux , les verroux qui me séparent de toi , ont vaincu toute ma fermeté d’ame; j’ai fondu en larmes, ou plutôt j’ai sangloté, en criant dans mon tombeau : Lucile ! Luciîe ! ô ma chère Luciîe ! où est-tu ? ( Ici on remarque la trace d’uns larme. ) Hier au soir , j’ai eu un pareil moment , et mon cœur s’est également fendu , quand j’ai aperçu , dans le jardin , ta mère : un mouvement machinal m’a jeté à genoux contre les barreaux ; j’ai joint les mains , comme implorant sa pitié ; elle qui gémit, j’en suis bien sûr, dans ton sein. J’ai vu hier sa douleur ( Ici encore une trace de larmes. ) , à son mouchoir et à son voile , qu’elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand Vous viendrez, qu’elle s’asseye un peu. plus près, avec toi , afin que je vous voie mieux ; il n’y a pas d* danger, à ce qu’il me semble, Ma lunette n’est

pas bien bonne ; je voudrois que tu m’achetasses de ces lunettes comme j’en avois une paire il y a six mois, non pas d’argent, mais d’acier, qui ont deux branches qui s’attachent à la tête : tu demanderois du n°. 15; le marchand Sait ce que cela veut dire; mais sur-tout, je t’en conjure, Lolotte,par mes amours éternelles, envoie-moi ton portrait ; que ton peintre ait compassion de moi, qui ne souffres que pour avoir eu trop compassion des autres ; qu’il te donne deux séances par jour. Dans l’horreur de ma prison , ce sera pour moi une fête, un jour d’ivresse et de ravissement, celui où je recevrai ce portrait; en attendant, envoie-moi de tes cheveux, que je les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile £ me voilà revenu au temps de nos premiers amours , où quelqu’un m’intéressoit , par cela seul qu’il sortoit de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t’a porté ma lettre fut revenu : eh bien ! vous l’avez vu , lui dis- je ? comme je le disois autrefois à cet abbé Laudreville, et je me surprenais à le regarder comme s’il fût resté sur ses habits , sur toute sa personne , quelque chose de ta présence , quelque chose de toi. C’est une ame charitable, puisqu’il t’a remis ma lettre sans retard. Je le verrai, à ce qu’il me paroît , deux fois par jour , le matin et le soir ; ce messager de nos douleurs me de-

Vient aussi cher que l’auroit été autrefois îe messager de nos plaisirs. J’ai" découvert une fente 'dans mon appartement, j’ai appliqué mon oreille, j’ai entendu gémir, j’ai hasardé quelques paroles, j’ai entendu la voix d’un malade qui souffroit ; il m’a demandé mon nom , je le lui ai dit : ô mon dieu ! s’est~il écrié , à ce nom, en retombant sur son lit, d’où il s’étoit levé , et j’ai reconnu dis*> fînctement la voix de Fabre d’Egîantines : oui, je suis Fabre, m’a-t-il dit; mais toi ici ! Ja contre-révolution est donc faite ? Nous n’osons cependant nous parler , de peur que la haine né nous envie cette foible consolation, et que si on venoit à nous entendre , nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement ; car il a une chambre a feu , et la mienne serait assez belle, si un cachot pouvoit Fêtre. Mais, chère amie -î tu n’imagines pas ce que c’est que d’être au secret , sans' savoir pour quelle- raison , sans avoir été interrogé , sans recevoir un seul journal ! C’estevivre et être mort tout ensemble ! c’est n’exister que pour sentir qu’on est dans un cercueil î On dit que l’innocence est calme , courageuse ; ah ! ma chère Lucile î ma bien aimée 1 bien souvent mon innocence est foible comme celle d’un mari, celle d’un père , celle d’un fils î Si c’était Fitt ou Cobourg' qui me traitassent si durement s

<$feîs mes collègues ; mais Robespierre , qui à signé l'ordre de mon cachot ; mais la République , après tout ce que j'ai fait pour elle ! C'est là lè prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices ! En entrant ici , j'ai vu Hérauît-Séchelle , 6imond , Ferroux , Chaumette, Antonnelle ; ils sont moins malheureux, aucun n'est au secret; c’est moi , qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la république ; moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la révolution; moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère Lolotte,et à qui tu l'aà accordé , parce que tu sais que mon cœur , malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi ; c'est moi, que des hommes, qui se disoient mes amis , qui se disent républicains , jettent dans un cachot, au secret, comme un conspirateur ! Socrate but la ciguë , mais au moins , il voyoit , dans sa prison , ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d'ctre séparé de toi ! Le plus grand criminel seroit trop puni,’ s'il était arraché à une Lucile , autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu’un moment la douleur d'une telle séparation ! Mais un coupable n’auroit point été ton époux, et tu ne m'as aimé que parce que je ne respirois que pour le bonheur de mes concitoyens.

On m’appelle Dans ce moment, les com-

missaires du tribunal révolutionnaire viennent de m’interroger; il ne me fut fait que cette question : si j’avois conspiré contre la République. Quelle dérision ! et peut- on insulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m’attend* Adieu , ma Lucile , ma chère Lolotte , mon bon loup ; dis adieu à mon père ! tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l’ingratitude des hommes ; mes derniers momens ne te déshonoreront pas ; tu vois que ma crainte étoit fondée , que nos pressentimens furent toujours vrais 1 J’ai épousé une femme céleste par ses vertus; j’ai été bon mari , bon fils , j’aurois été bon père : j’emporte l’estime et les regrets de tous les vrais républicains , de tous les hommes , la vertu et la li-

berté ! Je meurs à 34 ans; mais c’est un phénomène que j’aie passé , depuis cinq ans , tant deprécipices de la révolution, sans y tomber, et que j’existe encore, et j’appuie encore ma tête avec calme sur Foreilîer de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous. la meme philann tropie,le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres , et que la hache des tyrans ne frappera pas ! Je vois bien que la puissance énivre presque tous les hommes; que tous disent comme Denys de Syracuse : la tyrannie est une belle épi*-

taphe. Mais , console-toi , veuve désolée ! f épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c’est celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. O ma chère Lucile ! j’étois né pour faire des vers , pour défendre les malheureux , pour te rendre heureuse , pour composer avec ta mère et mon père , et quelques personnes selon nôtre cœur, un Otaïti ! Pavois rêvé une république, que tout le monde eût adorée ! Je n’ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes l Comment penser que quelques plaisanteries, dans mes écrits contre des collègues qui m’avoient provoqué, effaceroient le souvenir de mes services ! Je ne me dissimule point que je meurs victime de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et puisque nos collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l’oreille à dés calomnies que je ne connois pas, mais à coup-sûr les plus grossières , je vois que nous mourrons victime de notre courage à dénoncer des traîtres , de notre amour pour la vérité ! Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains ! Pardon, chère amie ! ma véritable vie , que j’ai perdue du moment qu’on nous a séparés , je m’occupe de ma mémoire !

Je devrois bien plutôt m’occuper de te îa fâïftf oublier, ma Lucile ! mon bon loulou ! ma poule î je t’en conjure , ne reste point sur la branche l ne m’appelle point par tes cris ! ils me déchireroient , au fond du tombeau ! Vis pour mon Hoi race; parle-lui de moi ! Tu lui diras ce qu’il ne peut point entendre î que je l’aurois bien aimé ! Malgré mon supplice , je crois qu’il y a un dieu ! mon sang effacera mes fautes ; les foiblesses de l’humanité , et ce que j’ai eu de bon ; mes vertus , mon amour de la liberté ; et dieu le récompensera l Je te reverrai un jour, ô Lucile^ ô Annette, sensible comme je l’étois 1 La mort, qui me délivre de îa vue de tant de crimes , est-elle un si grand malheur? Adieu loulou, adieu ma vie, mon ame, ma divinité sur la terre ! Je te laisse de bons amis ; tout ce qu’il v a d’hommes vertueux et sensibles ! Adieu Lucile ! ma chère Lucile ! adieu Horace 9 Annette ; adieu mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie 1 je vois encore Lucile 1 je la vois î mes bras croisés te serrent ! mes mains liées t’embrassent ! et ma tête séparée repose sur toi ! Je vais mourir î

D e l'Imprimerie de DESENNE, rue des Moulins, près la rue des Petits- Champs , N*. 546.

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