LES MÊMES, JAQUELINE
JAQTTELINE , accourant, Mam'zelle î Mam'zelle !
HENRIETTE
Que me veux-tu ? {bas) Eh bien?
JAQUELINE
Eh benî ( bas, ) Ah! mon dieu! je ne me souviens plus de ce que vous m^avez dit.
HENRIETTE , has.
C'est une lettre . . . Vite donc.
JAQUELINE
Oui» . . c'est une lettre que vous m'avez donné. . . Non , que je venons de trouver... M^j v'ià. (jrès-hauL) G'est-il pas vous qui l'auriez laissé tomber en prenant vot' mouchoir, Mam'zelle , par hasard?
Une lettre !
HENRIETTE , regardant la lettre.
Non ; cette écriture m'est inconnue. ( ouvrant la lettre, ) Ah ! mon dieu! Jaqueline, quel événement!... « Pierre Duballot. . . »
JAQUELINE
Duballotl not' ancien maître !
MICHEL , à part.
Mon oncle !
JAQUELINE
Comment! c'ti-là qu'est mort?
HENRIETTE
Précisément . . . ( avec intention, ) et la lettre est datée d'aujourd'hui.
JAQUELINE , joignant les mains ^ avec frayeur. D'aujourd'hui!
MICHEL , à part.
Est-il possible !
JAQUELINE
AlVide f Avare.
Que dites-vous, Mademoiselle; Comment , 1' défunt qui nous écrit?
HENRIETTE
Vraiment , l'aventure est nouvelle.
Pour moi , j'en suis tout interdit, En honneur , j'en perdrai l'esprit.
JAQUELINE
Voyez donc vit' c' qu'il nous annonce ; Du' Icllr' (le l'autr' monde. . . En tout cas, Sur moi , j'cspcr' qu'il ne compt' pas Pour aller porter la réponse.
HENRIETTE
Eh î non , il est clair qu'il n'est pas mort.
JAQUELINE
Vous croyez?
MICHEL , à paru Là !.. . j'en avais le pressentiment.
JAQUELINE
Lisez donc, pour voir.
HENRIETTE, à part.
Il faut composer la lettre. ( haut et cherchant,) Elle est adresse'e à M. Selmar. . .
MICHEL , à part.
Le correspondant du Hâvre !
HENRIETTE , à Jaquelins,
Tu écoutes?
JAQUELINE
Je suis tout oreilles.
Moi aussi.
HENRIETTE, /e regardant de côté, et feignant de lire De Nanterre ; le 17...
JAQUELINE
Le de'funt à est Nanterre!
MICHEL, à part.
Il ne manquait plus que cela. ♦ HENRIETTE , feignant de lire,
« Vous m'accusez , mon cher ami , de pousser la bizar- » rerie à l'extrême . . . c'est possible ; mais il est bon de » connaître... le cœur de ceux à qui l'on veut laisser son » bien. Je n'ai que deux héritiers... le premier... est appelé » à recueillir... toute ma fortune , si je n'en dispose autre- » ment.
MICHEL , à part.
C'est moi.
HENRIETTE
» C'est un^espèce de fat.
JAQUELINE
C'est çàî
HENRIETTE , continuant, » J'augure mal de ses seûtimens. je veux les éprouver
Le Défunt, 4
MICHEL , à pari.
Ohîlemalm vieillard!... il a vu jouer l'École du scandale.
HENRIETTE , continuant, » Je suis... je suis caché... dans ma maison de Nanterre. MICHEL , de même.
Âh I mon dieu !
JAQUELINE
U est ici !
HENRIETTE , continuant.
» Sous un déguisement indigne de moi, sans doute... mais » que personne ne peut soupçonner.
MICHEL, de même.
Voilà le frisson qui me prend!
HENRIETTE , regardant de côté ^ et élevant la voix. » Si je ne suis pas content de Michel , s'il ose s'emparer 3) de ma fortune avant d*être certain de ma mort. . . je re- » parais , et je le déshérite.
i/ticBEL,de même.
Oncle barbare !
JAQt?ELlNE.
Çà sera ben fait!
HENRIETTE , continuant.
» Je rapporte de la Chine , une fortune co. . . col. . .
MICHEL y de même.
Colossale i allons donc \ Elle n'aide pas à la lettre !
mm^iEUTE , continaant.
» Pltfa de iem rtïillions !
mcîLWL ^ à part.
Deux millions ! . . . cher oncle î
HENRIETTE , continuant.
i) Et je les partage entre mon cousin Edmond , et cette jeune enfant, que j'ai ramenée avec moi, fruit de mon union avec l'infortunée. . • Tcbi*zi-nin-Kao. »
MICHEL
Sa fille!
Une fille , Jaquelino.
JAQUELINE
Eh ben ! çà vous étonne ; est - ce que vous croyez qu'il n'y a que des garçons h la Chine ?
HENRIETTE , feignant une grande joie.
Oh! quelle découverte! courons porter cette bonne nouvelle à Edmond! Toi 9 Jaqueline , pas un mot sur tout cela.
£N SEMBLE
HENRIETTE ET JAQUELINE, en
riant.
AIR des. CharmeUes.
Quelle ruse favorable !
II est déjà tout tremblant ; De cet oncle redoutable Il craint le ressentiment.
Oui,oui,grâceà [^"J^gj
Il va tenter maintenant, Pour mériter sa tendresse, De lui rendre son argent.
MlCHEii , à part.
Quel complot abominable !
Je sais tout , heureusemeol ; D'un oncle injuste et coupable , Calmons le ressentiment.
Je pois , grâce à mon adresse , Au pouvoir du sentiment.
En regagnant sa tendresse , Ne pas perdre son argent.
HENRIETTE , haut à Jaqueline.
Mon espoir vien t de rena ître , Du cousin , l'avidité Force l'oncle à reparaître , Il sera déshérité. . .
Pour rendre sa perte sûre, Ce secret, garde le bien.
JAQUEiiiNE, bas.
y n'aurai pas d' pein' , je vous juje Je n' me souviens plu* de rieu.
ENSEMBLE
- ' HENRIETTE ET JAQUELINE , O part.
Quelle ruse favorable , Etc., etc.
micHEïj, idem.
Quel complot abominable , Etc., etc.
( Henriette et Jaqueline sortent en regardant Michel en dessous, )
SCÈIVE XI.
MICHÉL , seul f les suivant des yeux.
J'en aî la sueur froide ! Que l'on dise encore que c'est mal d'écouter aux portes ! J'e'tais sur un volcan , et je ne m'en doutais pas! ... et cette petite Henriette, avec son air ingénu, qui espère que je me ferai déshériter. . , du tout, du tout, ma chère, je suis là... Ah! ah! elle croit qu'à Montargis, on n'a ni esprit ni imagination . . . elle se trompe, tout le monde en a. . . témoin mon estimable compatriote , le chien de Montargis . . . qui n^ était pas une bête ! . . . Je verrai ce défunt qui veut faire des épreuves. Qui diable çà peut-il être?,,, caché ici... sous un déguisement... indigne de lui. {se frappant le front,) Oh! mon dieu! j'aurais dû le deviner. . . Une figure chagrine , un ton grondeur et caustique ! . . . ces mots qui lui sont échappés : ma maison , mon jardin; sa colère contre moi. . . c'est lui, oui, le jardinier est mon oncle. . . d'abord il n'y a que lui. . , et ce déguisement... dieux ! {avec frayeur,) et moi qui n'ai pas pleuré une seule fois devant lui. ( il tire son mouchoir,) Quelle bêtise î et pour couronner l'œuvre,) e viens de le mettre à la porte î
Mon respectable oncle à la porte... peut-on être ab-
surbe a ce point là. Ah çà ! un moment, et sa fille naturelle, le gage de son amour poorPaimable Tchi-qui. . . je ne sais pas le reste... Eh! parbleu, c'est Jaqueline. . . j'avais Lien
remarque, malgré son costume villageois. .. un sourire malin, et tout-à-Pheure , quand il a été' question de l'infortuné Clîi-mi. . . je n'y suis pas encore... elle était émue. . . elle a porté la main à ses yeux. . . c'est elle ! . . . c'est cette belle Asiatique... Dieux! si je pouvais lui plaire... C^est fini, c'est elle que j'aime, c'est la charmante Tschi-zi... je n'en viendraijamais à bout, diable de nom. . . Chut! c'est mon oncle! prenons bien garde qu'il ne soupçonne que je suis instruit. . . et force sensibilité. ( il le regarde. ) Au fait, il a l'air distingué, sous ces habits grossiers.
SCÉIVE XII.
MICHEL 5 GERVAIS , im paquet sous le bras,
GERVAIS , à port.
Jaqueline n'est pas revenue, j' voisbien quMle n'aura pas réussi , et qu'il faut partir, {s' approchant.) L' bourgeois va me donner encore un savon.
MICHEL , d'une voix douce , et le regardant d^un air attendri. Que voulez-vous , mon bon Gervais?
GERVAIS, à port, étonne'.
Quelle drôle de figure qu^il me fait? est-ce qu'il est indisposé? (^haut. ) Pardon , excuse , Monsieur... je venais vous rendre les clés , et vous faire mes adieux.
MICHEL , feignant Vétonnement.
Yos adieux? et pourquoi, mon estimable ami?
GERVAIS , «pû[rf.
Son estimable ami I il s' moque de moi. ( haut,) Dam', puisque vous me mettez à la porte.
MICHEL , vivement,
A la porte ! un vieux et honnête serviteur de mon oncle ; je serais assez ingrat... Vous m'avez mal compris. . . digne Gervais, ou plutôt vous devez pardonner au désordre, au trouble de mes esprits... la perte affreuse que je viens de faire.
GERVAIS , regardant de tous côtés.
Vous avez perdu queuqu' chose?
MICUIL , tirant son mouchoir, ^ Ce bon et excellent parent , cet oncle respectable. . . )
GERVAIS
"Votre oncle ! vous y pensez encore 1
Il est toujours devant mes yeax.
/ GERVAIS
Vous ne le connaissiez pas.
MICHEL
Çà ne fait rien.
GEB.VAIS.
Vous ne l'avez jamais vu.
MICHEL
Raison de plus.
GERVAIS
Et puis , y a si long-temps qu'il est mort.
MICHEL à part.
Comme il me tâte , l'astucieux vieillard, {haut.) Qu'importe 5 bon Gervais , le temps ne peut fermer une plaie aussi profonde... je le pleurerai toute ma vie... plus long-temps même , si c'est possible. ( à part,) S'il pouvait me venir quelques larmes, je les paierais au ^oids de For» ( haut,) Oui , cher oncle... si tu m'entendais.
GERVAIS
Ah ! çà , s'il vous avait entendu à c' matin . . . vos plaisaiv teries . . .
MICHEL 5 à part.
Ah! diable! (haut.) Je cherchais à mVlourdir . . . Devant le monde, j'ai Pair de rire, d^être aimable. . . mais la vérité est que je ne puis donner le change à cette douleur, qui me mine insensiblement.
GERVAIS
Bah! on se console ben vite, quand on fait une belle héritance !
Il se donne un mal pour parler patois. . . ( haut,) Sa fortune, Gervais , elle n'est rien à mes yeux.
GERVAIS
Vous l'avez prise tout d' mcnie.
MICHEL
Je l'ai prise , je Pai prise. . . il faut bien que quelqu^un la prenne. . . mais je ne la regarde que comme un dépôt sacré, que je serais trop heureux de lui rendre; je tiens à sa maison, parce qu'il l'a habitée , cet excellent oncle , et que tout ici me le rappelle... je viendrai errer dans ces bosquets de . . . De quoi sont ces bosquets ?
GERVAIS
D'accacias et de §urreau.
MICHEL
Je viendrai errer dans ces bosquets de surreau
je me dirai : mon oncle s'est souvent reposé sous leur ombre tutélaire.
GERVAIS
Et c'est pour çà que vous allez les abattre.
MICHEL , vivement.
Les abattre ! moi... porter une main impie et criminelle... Je serais donc un Vandale , un Welche ? Non , rien ne sera changé ici, pas un arbre , pas une laitue.
AIR : Muse des bois.
Oui , ce jardin qu'il planta , qu'il vît naître , Tel qu'il est là, je le conserverai ; Ces vieux berceaux , de mauvais goût, peut-être . . . Tout restera tant que j'existerai.
Je veux toujours qu'on respecte leur âge , Et , fussent-ils encore cent fois plus laids , Comme chacun se peint dans son ouvrage, Je crois y voir l'oncle que j'adorais.
GERVAIS
Est-il possible! et vous ne me renvoyez plus?
MICHEL 5 avec âme.
Vous renvoyer ! vous , l'ami de mon oncle , bien plus que son serviteur; vous qui aviez mérité sa confiance , et que je me plais à regarder comme un autre lui-même ! . . . je vous renverrais , honnête Gervais!... Je double vos ga^^es dès aujourd'hui. . . voilà comme je vous renvoie , moi. ( il lui donne une bourse.) Yoilà trois mois d'avance. . . Ah ! je vous renvoie ! . . . J'entends que vous preniez deux garçons , et
que vous commandiez ici comme moi-même ! . . . Ah ! je te renvoie, honnête vieillard!
GERVAis , confondu.
Les bras m' tombent ! Ah ! Monsieur , vrai , j^ai manqué vous sauter au cou.
MICHEL, ouvrant ses bras.
Qu'à cela ne tienne ! venez, Gervais.
GERVAIS , se reculant.
Ah î Monsieur,!' respect...
MICHEL , de même.
Viens dans mes bras, vieillard, je le veux, (il le serre dans ses bras.) C/est singulier , je sens une émotion involontaire. . . un trouble. . . dont je ne puis me rendre compte...
GERVAIS
C'est comme moi.
MICHEL ,l>lVe7Wff«i.
Vous aussi, digue Gervais... il serait possible que la sympathie, . .
GERVAIS
Oui. . . je sens que je n'ai pas dîné... et il est deux heures. . . . .
MICHEL, à part.
Que le diable l'emporte. . . j'ai cru qu'il allait se trahir.
GERVAIS
Mais je n'y ai pas de regret , allez , vous pouvez vous vanter d'être un brave garçon... j'avais des préventions contre vous , mais c'est fini. . . votre conduite. . . vous portera bonheur et. . . je ne vous dis que çà.
MICHEL, à part.
Quel coup-d'ceill . . . il est subjugué ! ma foi. . . Chut. . . on vient.