SCÈNE PREMIÈRE
LE YICOMTE, en robe de chambre blanche , PLACIDE, en costume d'incroyable (gravure de Vernet), Prisonniers de différens états , qui sont groupés ça et là dans les cours.
LE VICOMTE , à Placide.
Eh bien !.., vous disiez donc , M. Placide?...
PLACIDE
Je vous contais mon aventure... C'est bien la plus drôle de chose!... Imaginez-vous , je n'avais jamais vu Paris... Mon père me dit un jour : Tiens, Placide, la capitale forme les jeunes gens... f^as-y passer l'hiver, mon garçon... Autant dépenser ton argent là qu'ailleurs , tu t' amuseras ï .., Moi , je me fais habiller à la mode , comme vous voyez , par le premier tailleur de Laval... J'embrasse maman qui pleure, papa qui pleure , je pleure aussi , nous pleurons tous comme des imbécilles... enfin comme o^i pleure en famille , et je pnmds la diligence.,. Je m'en souviendrai toute ma vie !.. j'arrive le soir... je n'avais pas pris de carte de sûreté , parce que je venais à Paris pouv m'amuscr... On m'arrête , et voilà deux mois qi^e jç s,u\s prisonnier d'état.
LE VICOMTE
Alors vous n'av(;z rien vu ?
PLACIDE
(Sou! ail! si... je suis entre; dans Paris à neuf licuicà^
du soir; en traversant le uiarclié Saint-Jean , j'ai aperçu l'arbre de la Liberté... et à minuit , j'étais à la Force!...
LE VICOMTE
Vous n'avez pas perdu de temps î
PLACIDE
Et vous, monsieur, qu'est-ce que vous aviez fait pour être ici ?
LE VICOMTE, légèrement.
Ohî des choses épouvantables!... .T'étais allé voir un de mes amis , dans une de ses terres. . . le marquis de Saint- Vallier... la marquise venait de partir pour l'Allemagne... Je voulais engager mon ami à faire aussi , avec moi , une petite promenade de l'autre côté duRbin... Vous comprenez... un voyage de santé , le marquis n'en était pas d'avis ; et pendant que nous délibérions , on nous a arrêtés tous deux... çe qui nous a épargné les frais de poste.
PLACIDE
Au moins , vous êtes en pays de connaissance Et
puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?... car je suis nouveau... j'ai été transféré ce matin delà Force à la Conciergerie...
LE VICOMTE
Le vicomte dé Chailly.
PLACIDE
Enchanté ! citoyen vicomte !
LE VICOMTE , sèchement.
Hein!
PLACIDE , vwement.
Je veux dire, M. le vicomte!... Croyez-vous que ça dure long-temps toutes ces bêtises-là ?
LE VICOMTE
Vous appelez ça des bêtises , M. Placide?- PLACIDE, se retournant.
Voulez-vous dire, citoyen... s'il vous plaît?... ce n'est pas pour moi... mais ces messieurs paraissent y tenir... Du reste , M. le vicomte , votre société me plaît infiniment.
LE VICOMTE
Grand merci... mais je ne crois pas que nous restions^ long-temps ensemble... d'un moment à l'autre... PLACIDE , alarmé.
Vous croyez !
LE YICOMTE, légèrement.
En attendant... je vais faire un petit bout de toilette... Je serais fâché que ces messieurs me surprissent en négligé... Vous permettez...
PLACIDE
Comment doncl... en prison , il faut que chacun soit libre...
LE VICOMTE , en sortant.
Quel ennuyeux bavard !
PLACIDE, à lui-même, après ai^oir salué le vicomte. Il est fort aimable, pour un ci-devant î .. . Au moins, c'est agréable... Mon père qui m'avait recommandé de ne voir que la bonne société... Je ne pouvais pas mieux tomber... les prisons sont très-bien composées.