‹ Le vieux mari; comédie-vaudeville en deux actesChapitre 318 sur 367 · LIONEL, ENSUITE BATHILDE · texte numérisé non relu

LIONEL, ENSUITE BATHILDE

LIONEL, seul, préoccupé ; il ferme la porte et pousse le verrou.

Libre ! . . . et si nous succombons . . . un esclavage éternel ! . . . que de victimes! ... je n'ose m' arrêter à cette affreuse idée. . . {Se remettant^ Non. . . tout est prévu. . . Washington accourt à la tête d'une armée... les Français nous secondent. . . les Français que j'estimais. . . et que maintenant je chéris. . . comme les frères de Balhilde. . . {S' arrêtant.) En vérité, je rougis de moi-même... au înoment d'exécuter le plus vaste dessein... ce n'est pas lui qui m'occupe le plus. . . l'image de Bathilde , sans ce/se là. . . devant mes yeux. . . de Bathilde. . . que je connais à peine ... et qui bannit de mon cœur cette pauvre Henriette que j'aurais tant de raisons d'airtier. ( La porte du cabinet à gauche s'est ouverte; il aperçoit Bathilde.) Ciel! que vois-je !

BATHILDE, s'avançant.

Ils sont partis.

LIONEL, courant à elle.

N'est-ce point un rêve?. . . vous, madame !

BATHILDE , très-émue.

Silence ! je vous en conjure. . . quand vous saurez le motif. . •

LIONEL, avec joie.

Ah! quel qu'il soit.. . je le bénis, puisqu'il me rapproche de vous. . . (^voulant V attirer près de lui) de vous , dont la présence est déjà le bonheur.

BATHILDE , le repoussant.

Colonel !

LIONEL

Ne tremblez pas... que craignez-vousi'... nous sommes seuls. . . et mon amour. . .

B/VTUILDE, se dégageant.

Monsieur , vo«is vous méprenez.

LIONEL, étonné.

Comment!'. . . en effet, cette agitation. . . Que venezvous donc faire ici i'

DRAME HISTORIQUE. 71 BATIÎILDE.

Vous sauver.

LIONEL, frappé.

Moi !

BATHILDE, Vos projets sont connus.

Qu'entends-je !

BATHILDE

C'en est fait de vous , et de vos amis.

LIONEL, altéré.

Grand Dieu !

BATHILDE , à mi-voix.

Plus bas, je vous en conjure.

LIONEL

Ah ! madame , achevez de m'instruire . . . nommez le traître , il ne vivra pas une minute de plus.

BATHILDE, avec effroi.

Ne m'interrogez pas. . . contentez-vous de ce que je puis vous apprendre sans devenir parjure. .. et écoutez-moi... Le gouverneur est instruit. . . si vous faites un pas, vous êtes perdu ; ainsi , gardez-vous de sortir , n'attaquez pas ou vous êtes pris les armes à la main , et nulle puissance au monde ne pourra vous sauver.

LIONEL, après un silence.

Je ne reviens pas de ma surprise I. . .

BATHILDE, avec anxiété.

EK bien ! . . . que ferez-vous ?

LIONEL, après un inslant de réflexion.

J'attaquerai.

BATHILDE

O ciel !

LIONEL

Le sort en est jeté.

BATHILDE, les mains jointes.

Lionel. . . je vous en supplie. . . je vous le demande à genoux.

LIONEL

H n'est plus en mon pouvoir d'arrêter le mouvement..*

comment le faire, d'ailleurs, sur un avis aussi vague?.,. Qui a découvert nos projets?. . . D'où le savez-vous? . . . qui vous l'a dit ?

BATHILDE, troublée.

Je ne puis parler.

LIONEL

Et comment croire alors à cet intérêt pour moi ? BATHILDE.

Cet intérêt est bien grand, je vous l'atteste. . . ma présence en ces lieux n'en dit-elle pas assez ? . . . n'ai-je pas tout bravé pour arriver jusqu'à vous ?

LIONEL

Ah ! je vous crois. . . mais quelles preuves puis-je donner à mes amis?. . . à votre oncle lui-même, qui s'est exposé pour nous ? . . .

BATHILDE

Et si ce n'était pas M. de Courville ? . . .

LIONEL

Que dites- vous? .. .

BATHILDE

Si , moi-même , je vous avais abusé ? . . .

LIONEL

Ce n'est pas possible . . . achevez.

Ah J ne le demandez pas.

LIONEL

Il le faut. . . où je cours à l'instant même donner le signal.

BATHILDE

Arrêtez. .. je dirai tout. . . Ah ! qu'il faut aimer, pour faire un pareil aveu ! . . . Lionel . . . (// la regarde açec tendresse. ) Voilà donc le dernier regard d'amour que tu jetteras sur moi ! . . . mais, tu le veux . . . [A voix basse.) Je suis une misérable... la dernière des femmes... j'ai vendu ta tête.

LIONEL, terrifié.

Vous ! . . . grand Dieu ! . . .

BATHILDE

C'est moi qui suis chargée d'épier tes démarches , de

surprendre tes secrets , de les livrer au gouverneur, qui nous paie. . . oui , Lionel, qui nous paie notre trahison.

LIONEL, la regardant.

Non. . . je ne puis me persuader encore. . .

BATHILDE, avec égarement.

Je ne vous dirai point, pour me justifier, qu'abandonnée dès l'enfance à des mains perverses , ils m'ont élevée dans l'ignorance du bien et du mal ; ils ont vendu ma jeunesse. . . ils l'ont flétrie. . . Oui, vous me connaissez enfin , et d'aujourd'hui seulement je me connais moi-même... d'aujourd'hui, je me suis vue telle que j'étais. . . et j'ai fait comme vous. . . j'ai frémi d'horreur !. . . j'ai connu la honte, le remords. . . j'ai détesté ma vie. . . et décidée à y renoncer, j'ai tout bravé pour vous sauver. . . tout, jusqu'à votre mépris.

LIONEL

Ah! gardez-vous de le croire. . . il n'est pas de fautes que ne puisse expier un pareil repentir. . . il vous suffisait de connaître la vertu pour y revenir. . . pour l'aimer.

BATHILDE

Moi, l'aimer!. . . non, je me tromperais moi-même... ce n'est pas elle , c'est vous que j'aime ! ... Ce changement en moi , ce retour vers le bien , c'est à vous seul , c'est à mon amour que je le dois ! . . . c'est au désir de vous sauver. . . et qu'au moins ma honte ne soit pas inutile . . . hâtez-vous !. . . fuyez ! .. .

LIONEL

Il est trop tard. . . Je pourrais peut-être , grâce à vos avis, me soustraire au danger.. . mais exposer des malheureux que j'ai mis les armes à la main, et qui, dans ce moment sans doute, sont en marche pour nous rejoindre !... Non, je ne les abandonnerai point.

BATHILDE

Et que pouvez-vous faire ?

LIONEL

Mourir avec eux ... à moins qu'un coup hardi . . . désespéré. . . Si nous pouvions prévenir le gouverneur.. . pénétrer dans son palais . . . nous emparer de sa personne.

BATHILDE, vivement.

J'en sais les moyens.

74 LA BOHÉMIEINNE,

Que dites- vous?

BATHILDE

C'est lui-même qui nous les a fournis.

LIONEL

O mon ange lutélaire !

BATHILDE

Ecoutez ... A quelque heure de la nuit que vous vous présentiez , vous serez admis auprès de lui avec ces mots : Angleterre et Bohême. . . c'est le mot d'ordre convenu.

LIONEL

Il suffit.

BATHILDE

Partez... sauvez vos jours... ceux de vos amis. . . mais avant de nous séparer pour jamais, dites-moi que vous me pardonnez, que vous ne me méprisez plus.

LIONEL

Moi ! te quitter !.. . je te consacre désormais ces jours que je te dois ... ils sont à toi . . . ils t'appartiennent.

BATHILDE

T'appartenir î . . . jamais, jamais... malheureuse que je suis, je ne le mérite plus. . . mon cœur seul est digne de toi. . . mais, puisque tu ne me repousses pas. . . puisque tu me souffres auprès de toi , je suis trop heureuse . . . je te suivrai. « . je te servirai. . . je serai ton esclave. . . Écoute ... on vient.

AB.THUR, en dehors.

Colonel , colonel , ouvrez.

O dieux !

LIONEL

C'est Arthur.

BATHILDE

li n'est plus tems, peut-être.

AKTIIUR, en dehors, cl Irappanl.

Ouvrez. . . Il y va de votre salut.

BATHILDE , tremblante.

Seule. . . ici . . . je suis perdue. . . N'importe, ne songe qu'à ta sûreté.

LIONEL

A ton honneur d'abord. . . [Montrant Vatcà^e. ) Vite , cache-toi. . . là. . . (7/ /a conduit, et court owrir à Arthur.)

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