‹ Le vieux QuâebecChapitre 37 sur 43 · UN PRETRE CHAMPION DU PATIN A QUEBEC EN · texte numérisé non relu

UN PRETRE CHAMPION DU PATIN A QUEBEC EN

L'abbé Hubert Girroir décédait le 25 janvier 1884, en son presbytère du Havre-de- Grâce, Nouvelle-Ecosse.

"Un saint prêtre, un grand patriote, vient de mourir, écrivait le sénateur Paschal Poirier, au lendemain de la mort du curé Girroir. Les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, en perdant l'abbé Girroir ont véritablement perdu leur père, car cet homme de bien, pendant les trente ans de sa vie sacerdotale, a été le plus ferme soutien de leur nationalité."

Le souvenir de M. l'abbé Girroir est encore vivace dans l'ancienne Acadie. Dans bien des foyers on conserve le portrait de ce saint prêtre et de ce grand patriote.

L'abbé Girroir avait fait ses études théologiques au grand-séminaire de Québec et avait exercé le ministère pendant quelques mois à Notre-Dame de Lévis avant de se livrer aux dures missions de la Nouvelle-Ecosse.

Nous laissons à M. le sénateur Poirier la responsabilité de l'anecdote suivante. Nous n'avons osé en demander la confirmation au savant archiviste du séminaire de Québec, Mgr Amédée Gosselin. Les archivistes détruisent si vite quelquefois, à l'aide d'un texte brutal, les légendes les plus plausibles !

"M. l'abbé Girroir, écrit M. Poirier, se faisait remarquer par sa force physique et son extrême agilité. Pendant le carnaval de 1852— M. Girroir était alors ecclésiastique — un patineur américain, soi-disant champion du continent, vint à Québec et lança par l'entremise des journaux, un défi à tous les patineurs du Canada pour un enjeu de vingt-cinq louis.

"Personne n'osait relever le gant.

Un ami de M. Girroir lui apporta, un matin, la gazette dans laquelle s'étalait le défi de notre gascon américain.

— Tu es un excellent patineur, lui dit-il, si tu acceptais le défi ?

" — Au fait, reprit M. Girroir, j'en ai grande envie.

Une demi-heure après il frappait à la porte du directeur du Séminaire.

" — M. le directeur, dit-il, voulez-vous me permettre de patiner contre cet américain qui se dit le champion du continent?

"Quelque extravagant que parût ce dessein, le directeur qui connaissait la grande agilité de M. Girroir sur les patins, et qui, au reste, le savait incapable d'une résolution inconsidérée, le référa à l'archevêque, Mgr Signai.

Celui-ci en entendant l'étrange proposition de son "Acadien" comme il appelait M. Girroir, éclata de rire, et lui demanda s'il perdait la tête.

" — Vous n'y pensez pas, dit-il et votre soutane?

" — Je la relèverai.

" — Mais où trouverez-vous vingt-cinq louis à perdre?

" — J'ai cette somme en banque, Monseigneur, et, d'ailleurs, je ne perdrai pas.

" — Et si vous gagnez que ferez-vous de tout cet argent.

" — J'ai mon idée là-dessus, répondit en rougissant le jeune ecclésiastique.

"Pourrait-on savoir au moins quelle est cette idée, reprit l'archevêque, un peu piqué, et surtout étonné de l'étrange persistance de son "Acadien".

'*' — Je donnerai cet argent aux pauvres» Monseigneur.

" — L'archevêque réfléchit quelque temps, puis il dit à M. Girroir: C'est bien, allez: mais c'est une sottise que vous faites.

"Quelques heures après cet entretien,qu'un témoin de toute l'affaire m'a raconté, et que je ne fais que transcrire, un ami de M. Girroir allait trouver le champion patineur pour lui annoncer que son pari était accepté, et que les vingt-cinq louis étaient déposés entre les mains de la tierce personne désignée. Il ajoutait que c'était le désir de son ami que le tournoi eût lieu sans bruit, et sans annonce dans les journaux.

"Le lendemain, les deux patineurs se trouvaient en présence dans le Skating Rink, de Québec, accompagnés des trois juges du tournoi et d'un petit nombre de curieux, parmi

lesquels on remarquait quelques ecclésiastiques.

"L'Américain attacha à ses pieds une superbe paire de patins, et, se lançant sur la glace polie comme un miroir, il exécuta quelques tours de force qui démontraient sa grande agilité dans ce genre d'exercice. M. Girroir, après avoir retroussé sa soutane sous sa redingote comme il l'avait promis à Mgr Signai, entra dans le patinoir avec des patins du pays, battus à la forge, et assujettis à ses pieds au moyen de bouts de bitords, qui n'étaient rien moins qu'élégants.

"L'Américain sourit superbement en apercevant ce costume.

" — Quel est votre nom? dit-il à son concurrent, en s'avançant vers lui et en s'inclinant avec politesse.

" — ^Hubert Girroir, monsieur. Et vous, me ferez-vous le plaisir de me dire comment vous vous nommez?

" — Mon nom est Albumazar, répondit l'Américain, qui avait, on ne sait pourquoi substitué ce nom arabe à son nom propre, que personne à Québec n'a jamais su.

"Aussitôt M. Girroir écrivit sur la glace, en lettres élégamment contournées et parfaitement lisibles, A-1-b-u-m-a-z-a-r.

" — Faites-en autant de mon nom, dit-il, en s'adressant au champion de l'Amérique.

"Celui-ci détacha lentement ses patins, et, après avoir présenté la main à M. Girroir, il dit

aux juges du tournoi : — Donnez les cinquante louis à ce gentleman.

"Ce fut un événement au séminaire de Québec.

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