‹ Le vieux QuâebecChapitre 7 sur 43 · UN BUSTE DE LOUIS XIV A QUEBEC · texte numérisé non relu

UN BUSTE DE LOUIS XIV A QUEBEC

Au mois de juillet 1686,M. Bochart Champigny arrivait à Québec pour remplacer M. de Meulles comme intendant de la Nouvelle- France.

En bon courtisan M. de Champigny avait apporté dans ses bagages un buste en bronze de Louis XIV qu'il avait l'intention d'installer sur une place publique de Québec. Il n'ignorait pas que le grand roi était sensible à ce genre d'hommage.

Le 10 novembre 1686, le marquis de Denonville écrivait au ministre:

"M. de Champigny a apporté en ce pays

un buste du Roy en bronze qui fut mis mercredi 6 de ce mois dans la place de notre basse-ville, avec le plus d'honneur et de cérémonie qu'il se pût; il en a fait toute la dépense. Il commence de manière qu'il ne s'enrichira pas ici. Il a bien besoin que vous ayiez la bonté de lui faire continuer tous les ans le fret de ses provisions et hardes."(l)

Les réjouissances qui eurent lieu à Québec à l'occasion de l'installation du buste du Roi dépassèrent un peu la mesure puisque Henry Petit, marchand bourgeois, de Paris, qui était de passage dans la capitale, fut blessé mortellement par un. coup de fusil tiré par Jean Gaultier dit Larouche, taillandier. Petit décéda treize jours après l'accident et Gaultier dit Larouche subit un procès devant la Prévôté de Québec pour le meurtre qu'il avait commis. Le 18 décembre 1686, il était convaincu d'avoir tiré le coup de fusil dont Petit avait été blessé à mort, et condamné à faire amende honorable, à être banni à perpétuité de la ville et banlieue de Québec, etc. (2)

A quel endroit précis de la vieille capitale fut placé le buste de Louis XIV?

Nous ne croyons pas nous tromper en plaçant le buste du Roi exactement où se trouve

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 8.

(2) Le 26 février 1687, le Conseil Souverain mettait cette sentence de côté et condamnait Larouche à payer trois cents livres à la veuve de Henry Petit.

aujourd'hui la fontaine publique, en face de l'église Notre-Dame des Victoires, à la basse ville.

Et voici nos preuves.

Dans la carte de Franquelin Québec comme il se voit du côté de Vest en 1688, il est dit que l'effigie du Roi "se trouve sur la Place Royale, à la basse-ville." Cette Place Royale correspondait à la Place de la basse ville actuelle, en face de l'église Notre-Dame des Victoires. Ce nom de Place Royale, remarque M. Phiiéas Gagnon, fut bientôt remplacé par celui de Place de la basse ville. (1)

Dans le plan de Québec par l'ingénieur Villeneuve, fait en 1690, la place de la basse ville est indiquée avec la légende ''Place où M. de Champigny, intendant du pays, a fait poser en 1686 l'effigie de Sa Majesté."

M. Gagnon dit encore que le buste du Roi disparut vers' 1690. Il suppose même qu'il fut détruit lors du bombardement de Québec par Phipps en octobre 1690.

M. Gagnon fait erreur.

Ce n'est qu'en 1699, peut-être même en 1 700, que le buste du Roi fut enlevé de la place de la basse ville.

Quelques habitants s'étant plaints que. le buste du Roi gênait la circulation sur la place de la basse ville, déjà par trop exiguë, l'intendant Bochart Champigny le fit déplacer.

(1) Le Glaneur, vol. I, p. 100.

Le 15 octobre 1700, il écrivait au ministre: "J'ay reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire les 27 janvier, 17, 19 et 28 février, 31, mars, 14 avril, S may et 16 juin de la présente année ; le navire du Roy la Seine qui les a aportées, est arrivé icy le dernier du mois d'aoust et doit mettre à la voile dans 2 ou 3 jours pour son retour.

"Sur les fréquentes représentations qui furent faites à Mr de Frontenac et à moy par les habitans de Québec que la place de la basse ville avait été rendue presqu'inutile au public et à l'usage des charois par l'espace qui étoit occupé du buste du Roy et de son enceinte, nous primes la résolution de le faire placer dans un autre endroit le plus convenable qui se pouroit trouver dans la même place, qui porte ce nom de Place Royalle depuis l'année 1686, que je suis en ce pays où j'apportay ce buste pour donner une idée du Roy à quantité de ses sujets qui étoient privez de le voir, nous crûmes qu'il n'y avait point de lieu plus propre que le devant de la maison du Sr Hazeur qui est la plus belle de la basse ville et au milieu de la place faisant face au port, où se font les débarquements et à la vue de l'église et des rues qui rendent dans la même place; et pour exécuter cette résolution je crû qu'il était de mon devoir et de mon honneur de faire faire à mes dépens un ouvrage de pierres de taille avec des ornemens hors d'oeuvre, et cependant s'il y avait quelquechose en cela qui peut être désagréable à Sa Majesté

je vous suplie très humblement, Monseigneur, de me le faire sçavoir, ayant autant à cœur qu'aucun homme du monde ce qui regarde la gloire et je trouveray toujours, quoy que je sois pas riche le moyen de faire une nouvelle dépense pour le remettre, si Sa Majesté le souhaitte, dans le milieu de cette place." (1)

Le 31 mai 1701, le ministre accusait réception de la lettre de Bochart Champigny dans les termes suivants:

"Jay reçu les lettres que vous m'avez escrit les 22 juillet, 26 aoust, 15, 16 et 17 octobre et 8 novembre de l'année dernière 1700 avec les estats et mémoires qui y estaient joints.

"J'ay veu ce que vous m'escrivez au sujet du Buste du Roy que vous avez fait oster de la place publique pour le mettre entre la maison du Sr Hazeur ; on m'escrit de plusieurs endroits sur ce sujet ; on me marque qu'il n'incommodait point les charrois qui passent par cette place et qu'il estait bien plus convenable dans cet endroit que là où vous l'avez fait mettre, et, en tout cas, vous n'auriez pas dû faire ce changement sans la participation de M. le chev. de Callières; mais puisque la chose est faite, iî n'y a qu'a le laisser où il est." (2)

Le 31 octobre 1701, le gouverneur de Callières écrivait à son tour au ministre:

"M. de Champigny m'ayant fait part de ce

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 18.

(2) Archives du Canada, Correspondance générale, F. 275, p. 313.

que vous lui écrivez au sujet du buste du Roi, car i! me parait qu'on vous a exposé qu'il est placé contre la maison du sieur Hazeur et que là dessus vous avez réglé qu'il y resterait, parce que c'était une chose faite, mais comme cela n'est point ainsi, n'étant encore placé en aucun endroit, et que M. l'intendant me demande à le faire mettre dans une niche sur la porte de la maison du sieur Hazeur, je lui ai répondu qu'il fallait avoir une nouvelle explication de vous, puisque je suis persuadé que quand vous saurez les choses comme elles sont, vous jugerez qu'il est plus à propos de le placer dans un lieu convenable et que vous voudrez bien ne pas donner le chagrin à ce pays de l'avoir vu ôter d'une place publique où il n'y incommodait point les charrois, pour le mettre sur la porte de la maison d'un marchand; ainsi, MonseigneurJ'attendrai vos ordres là-dessus. (1)

Le 7 novembre 1701, M. de Champlgny faisait part au ministre des difficultés que lui suscitait le gouverneur de Callières au sujet du buste du Roi.

"J'ay différé jusqu'à présent, écrivait-il, à vous faire sçavoir le refus que Mr de Cal- Hère m'a fait de laisser placer le buste du Roy dans le devant de la maison du Sr Hazeur à la basse ville de Québec, quoyque je lui aye fait voir ce que vous me faites l'honneur de me marquer à cet égard par votre lettre du 31e may

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 19.

dernier, dans l'espérance que j'avois qu'il y consentiroit à la fin, mais m 'ayant encore fait hier le même refus, je suis dans l'obligation de vous donner avis et de vous suplier très humblement, Monseigneur, de vouloir prendre la peine de luy en écrire un mot l'année prochaine afin que je puisse avoir le plaisir de faire placer honorablement ce buste avant mon départ de ce pays. 11 est bon de vous dire qu'il est toujours resté dans une chambre du palais depuis qu'on l'a fait ôter de la place de la basse ville, à cause des contestations survenues à ce sujet, ce qui donne lieu à Mr de Callière de dire que vous me mandez qu'on le laisse où il est, comme s'il devoit toujours demeurer dans cette chambre, il m'a encore dit pour raison que plusieurs personnes se plaignoient de ce qu'on l'avoit ôté de cette place, mais je veux vous assurer, Monseigneur, que je n'ay jamais entendu parler de ces plaintes et que s'il y en a eu de faites, ce ne peut être que de la part de quelques gens turhulens et mal intentionnez, étant certain qu'il ne peut jamais être mieux placé que dans l'endroit que j'ay fait faire." (1)

Enfin, le 6 mai 1702, îe ministre écrivait à M. de Callières qu'il fallait remettre le buste du Roi sur la place de la basse ville.

"Vous aurez veu, disait-il, par ce que je vous escrivis l'année dernière que j'avois cru que le buste du Roy, qui estoit cy devant estabîy

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 19.

dans la place de Québec, avoit esté posé sur la porte de la maison du Sr de Hazeur, mais puisque cela n'a pas esté fait et qu'il vous paroi st qu'on le verroit avec peine, Sa Majesté, trouve bon que vous le fassiez remettre dans la grande place, de sorte cependant qu'il n'incommode point le public, mais comme cela pourroit faire quelque peine à M. de Champigny qui l'a donné à la Colonie, je crois qu'il est bon que vous attendiez qu'il soit party." (1)

C'est là la dernière mention connue du buste du Roi.

En conclusion, le buste de Louis XIV installé sur la place de la basse ville le 6 novembre 1686 et qui y resta jusqu'en 1699 ou 1700 ne fut jamais placé sur le devant de la maison du sieur Hazeur, ainsi que la plupart de nos historiens l'ont écrit. Après son déplacement, il fut déposé temporairement dans une chambre du palais de l'intendant.

Que devint-il ensuite car, enfin, un buste en bronze ne disparaît pas comme une feuille de papier. Deux hypothèses sont permises ici. tl se peut que l'intendant Champigny, froissé des misères qu'on lui créait, l'ait remporté lors de son départ du pays, dans l'été de 1702. Il n'est pas impossible, non plus, que le buste de Louis XIV ait été détruit dans l'incendie du palais de l'intendant, le 5 janvier 1713. La célérité des flammes fut telle que le valet de

(1) Archives du Canada, Correspondance générale,vol.lî).

l'intendant Bégon et deux des femmes de chambre de madame Bégon périrent dans la conflagration. Rien ne fut sauvé.

Dans un ouvrage intitulé Eglises et Chapelles de Québec, ( 1 ) on trouve une gravure du buste de Louis XIV érigé à Québec en 1686. Cette gravure est apocryphe comme la plupart des portraits et vues donnés dans cet ouvrage étrange. L'auteur nous donne même là-dedans une vue de la chapelle de Champlain !

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