LE PASSEUR DE LA RIVIERE SAINT CHARLES, A QUEBEC
La rivière Saint-Charles, qu'on appelle aussi la petite-Rivière, vient du lac Saint- Charles, qui n'est guère qu'à environ quatre lieues de Québec, et se jette dans le Saint-Laurent, à l'est de la vieille capitale.
Les Montagnais, d'après Sagard, appelaient la rivière Saint-Charles Cabircoubat, à raison, dit-il, qu'elle tourne et fait plusieurs pointes.
Jacques Cartier donna à la rivière Saint- Charles le nom de Sainte-Croix, parce qu'il y arriva le jour de l'Exaltation de la Sainte- Croix, le 14 septembre 1535.
Les Récoîîets arrivèrent dans la Nouvelle- France en 1615. On leur donna sur les bords de la rivière Sainte-Croix une large concession de terre sur laquelle ils bâtirent leur monastère de Notre-Dame des Anges.
M. Charles des Boues, grand-vicaire de Pontoise, donna aux Récollets une somme de deux cents écus pour instruire de jeunes sauvages dans leur monastère. Il leur demanda, en retour, de donner le nom de Saint-Charles à leur monastère en l'honneur de son patron. Du couvent le nom de Saint-Charles passa à la rivière qui coulait tout à côté.
Le 10 mars 1626, les Jésuites se faisaient accorder en arrière de Québec, une seigneurie qui prit le nom de Notre-Dame des Anges. La rivière Saint-Charles tout entière se trouve dans l'ancienne seigneurie de Notre-Dame des Anges.
Le 27 juillet 1667, M. de Tracy signait l'ordonnance suivante en faveur des Pères Jésuites :
"Les Pères Jésuites pourront mettre sur leur seigneurie de la rivière Saint-Charles (Notre-Dame-des-Anges), tel homme qu'il leur plaira, pour passer et repasser tous ceux qui voudront traverser la dite rivière et défenses sont faites à Renaut et tout autre de passer sans la permission des dits Pères ny empescher en quoy que ce soit celluy que les dits Pères auront mis et les chemins nécessaires pour les passages seront libres de l'un et de l'autre côté de la rivière."
De cette date du 27 juillet 1667 à la fin du régime français au Canada, les Jésuites conservèrent le privilège de passer les gens sur la rivière Saint-Charles.
Nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur un acte notarié qui nous donne de curieux renseignements sur le passage de la rivière Saint-Charles.
Le 24 mars 1686, le Père Pierre Raffeix, procureur du collège des Jésuites de Québec, baillait et délaissait pour les trois années à venir à Jacques Glinel le passage de la rivière Saint- Charles moyennant la somme de cent livres par année.
Glinel devait se procurer à ses frais les canots, cables et avirons nécessaires pour faire îe dit passage.
Les Pères Jésuites, afin d'empêcher Glinel de surcharger les habitants pour le passage de la rivière Saint-Charles, spécifiaient que ceux qui seraient seuls (ou seulement l'homme et la femme) ne payeraient par an que quarante sols ; les familles de trois- ou quatre personnes devaient payer trois livres. Les familles plus nombreuses devaient donner quatre livres par année. Si les habitants ne voulaient pas s'accorder avec Glinel sur le prix du passage, celui-ci avait le droit de se faire payer un sol marqué pour le passage de chaque personne.
. Les Pères Jésuites continuèrent le bail du passage de la rivière Saint-Charles en faveur de Jacques Glinel pendant vingt ans. Comme Glinel avait une conduite plus ou moins honorable et qu'il devait plusieurs années de loyer aux Pères Jésuites, ceux-ci, en octobre 1706,
donnèrent à un autre le passage de la rivière Saint Charles.
Mais Glinel était un homme de ressources. Dans le printemps de 1707, il faisait présenter à l'intendant Raudot une requête signée par M. l'abbé Dubuisson, procureur du séminaire de Québec, M. Duchesnaye, seigneur de Beauport, et un bon nombre d'habitants intéressés pour établir un nouveau passage sur la rivière Saint- Charles, du palais de l'intendant à la Canardièrc. Ce passage, paraît-il, diminuait le trajet d'une lieue et demie pour les habitants de Beauport. L'intendant Raudot qui, probablement, ignorait que le marquis de Tracy avait accordé, le 27 juillet 1667, le droit de passage de : la rivière Saint-Charles aux Pères Jésuites, se rendit à la demande qu'on lui faisait, et, le 12 mai 1707, il établissait le nouveau passage et commettait Glinel comme passager.
Mais il y avait alors une justice à Québec et les Pères Jésuites, forts de leur privilège, y eurent recours.
Le procès ne fut pas long. Le 26 mai 1707, M. Bermen de la Martinière, lieutenant général de la Prévôté de Québec, faisait défense à Glinel "de passer aucuns particuliers de Notre-Dame des Anges ou autres des seigneuries circonvoisines sous quelque prétexte que ce soit à peine de confiscation des canots dont il se pourrait servir comme passager et de telle amende que nous jugerons à propos."
Les Jésuites restèrent donc avec le droit
de passage sur la rivière Saint -Charles jusqu'à la Conquête.
En 1759, les Français jetèrent un pont de bateaux sur la rivière Saint-Charles afin de permettre à l'armée de communiquer plus rapidement avec les deux rives. Ce pont de bateaux eut une existence de quelques mois seulement.
C'est en 1789 que le premier pont fut jeté sur la rivière St-Charles. Jusque-là, la traversée ou le passage de la rivière Saint-Charles s'était fait en chaloupes ou en bacs.